‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 229 sur 443 · DES PEINES DE LA FAUSSETÉ PAR TÉMÉRITÉ · texte numérisé non relu

DES PEINES DE LA FAUSSETÉ PAR TÉMÉRITÉ

Il existe, comme nous l'avons déjà vu, une étroite liaison entre percevoir et juger : si étroite qu'il est souvent bien difficile de distinguer la sensation d'avec l'inférence qu'on en tire. Quand un homme parle d'après ses perceptions, purement et simplement, c'est un témoignage direct : s'il va plus loin , s'il se fonde sur des jugements qu'il a déduits de ses perceptions , il n'y a plus la même sûreté; son témoignage tient de la nature de la preuve circonstancielle , et sa force probante sera plus ou moins grande, selon que son jugement parait plus ou moins sain.

Comme il y a des cas où entre la perception et l'inférence la liaison est intime, il y en a d'autres où elle ne l'est pas : on peut même concevoir tous les degrés imaginables de distance. Les ailes d'un moulin à vent paraissaient à don Quichotte les bras d'un géant : mais le jugement peut être erroné sans aller jusqu'à la folie , et même sans qu'on puisse conclure que le témoignage du fait soit faux , quoique la conclusion que le témoin en a tirée soit plus que suspecte.

Il y a fausseté par témérité dans les deux cas suivants : 1° lorsque le témoin , partant d'un fait qui est tombé sous ses sens, affirme l'existence de quelque autre fait principal ; sa persuasion n'étant fondée que sur la liaison qu'il imagine entre le fait accessoire qu'il a vu et ce fait principal qu'il n'admet que par inférence '.

Le fait principal étant prouvé faux , l'inférence est prouvée fausse ; et le témoignage est faux par témérité.

2° Il y a encore fausseté par témérité lorsque la persuasion du témoin est fondée sur le dire d'un autre, et que ce dire se trouve faux.

Comme il peut y avoir entre fait et fait des degrés infiniment variables de connexion réelle ou apparente, il peut y avoir bien des degrés de témérité.

Pourquoi la fausseté par témérité de la part d'un témoin doit-elle être punissable lorsqu'elle produit les mêmes effets que le mensonge ?

La peine est nécessaire pour fixer l'attention d'un individu sur ce qui est particulièrement de son devoir. Si l'inattention, sans fausseté positive, était à l'abri de toute peine , qu'y aurait-il de plus aisé

1 Par exemple: uo chirurgien affirme, sur l'aspect d'une blesturc, qu'elle a été faite avec tel ou tel instrument,

que de se soulager du fardeau de la réflexion et de se livrer à l'insouciance naturelle à l'homme? On serait inattentif toutes les fois qu'on aurait quelque intérêt à l'être. Une nourrice pourrait laisser mourir de faim son nourrisson , en s'occupant de ses plaisirs, et en disant : Je n'y ai pas pensé. Il faut donc un motif pour faire penser ; et ce motif, pour un objet aussi important que le témoignage, ne peut être que la crainte d'une peine légale.

Il est toutefois très-important d'observer que la témérité ne produit pas à beaucoup près la même alarme que la fausseté intentionnelle; et de plus, il n'est pas besoin d'une menace aussi forte pour rappeler un homme léger au devoir de l'attention sur son témoignage, que pour effrayer un faussaire. Ce sont là deux fortes raisons pour réduire la peine , et même il y aura bien des cas où la réprimande du juge sera suffisante.

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