DR LA POPULARITÉ DU CODE PÉNAL
Prouver qu'une institution est conforme au principe de l'utilité, c'est prouver, autant que la chose est susceptible de preuve , que le peuple doit l'aimer. — L'aimera-t-il en effet? C'est une question toute différente. II l'aimerait, si son jugement était toujours dirigé par ce principe; mais c'est là un degré de civilisation auquel aucun peuple ne s'est encore élevé. Chez les nations les plus avancées , même dans les classes supérieures , combien ne trouve-t-on pas d'antipathies et de préjugés qui n'ont aucune base solide 1 Antipathies contre certains délits, sans rapport au mal qui en résulte;
— préjugés contre certaines peines, sans égard à leur convenance.
Les objections capricieuses contre tel ou tel mode de punir sont succeplibles de varier autant que les fantaisies de l'imagination ; mais on trouvera le plus souvent qu'elles se rangent sous l'un ou l'autre de ces quatre chefs : Liberté, — décence,
— religion , — humanité. Observez que j'appelle capricieuses les objections qui tirent toute leur force apparente de la faveur dont jouissent ces termes respectés : le caprice consiste à prendre ces noms en vain.
I. Liberté. — Il y a peu de chose à dire sous ce chef. Toutes les peines sont contraires à la liberté , nul ne les souffre que par contrainte. Mais on trouve des enthousiastes qui, sans faire attention à cela , condamnent certaines peines, par exemple, l'emprisonnement joint au travail forcé , comme un attentat aux droits naturels de l'homme. Dans un pays libre , disent-jls , on ne doit pas souffrir que même les malfaiteurs soient réduits à un état d'esclavage; c'est un exemple odieux et dangereux. 11 n'y a que des peuples soumis au despotisme qui puissent souffrir la vue des galériens enchaînés.
Cette objection fut répétée dans plusieurs pamphlets , quand on proposa en Angleterre les maisons de pénitence. Traduisez cette clameur d'une manière intelligible , elle signifie qu'il faut laisser la liberté à ceux qui en abusent , ou que la liberté des malfaiteurs est une partie essentielle de la liberté des honnêtes gens.
H. Décence. — Les objections tirées de la décence sont limitées à ces peines dans lesquelles on expose à la vue du public des objets que la pudeur fait voiler, ou dont elle ne permet pas de faire le sujet ordinaire de la conversation.
Qui doute que les peines ne doivent être pudiques? — Mais la pudeur, comme les autres vertus, n'a de valeur que par son utilité. Si donc il était des cas où la peine la plus appropriée au délit renfermât , dans sa description ou son exécution , des circonstances dont la pudeur fût blessée , elle devrait, ce semble, céder à une utilité majeure. La castration, par exemple, parait la peine la plus convenable pour le viol , c'est-à-dire la plus propre à faire une forte impression sur l'esprit au moment de la tentation. Faudrait-il, par un scrupule de pudeur, avoir recours à la peine capitale , ou à telle autre moins efficace et moins exemplaire ' ?
On rapporte que , dans une ville de la Grèce, les jeunes filles, égarées par je ne sais quelle épidémie d'imagination, se donnaient la mort. Les magistrats, alarmés de la fréquence de ces actes, ordonnèrent que, en punition du suicide, les cadavres nus seraient traînés dans les places publiques. Je n'examine ni la probabilité du fait ni la nature du délit, mais le même auteur rapporte que le mal cessa tout à fait. Voilà donc une loi violant la pudeur, et sa convenance serait démontrée par son efficace : car quelle plus grande perfection dans la loi pénale que de prévenir entièrement le délit?
III. Religion. — Il y a des sectes du christianisme qui prétendent que la peine de mort est illégitime. La vie est un don de Dieu; les hommes n'ont pas le droit de l'ôter.
Nous verrons , dans le second livre , qu'il y a des raisons très-fortes contre la peine de mort , ou que tout au plus elle ne convient qu'à des cas extraordinaires : mais sa prétendue illégitimité est une raison empruntée d'un faux principe.
Illégitime signifie contraire à la loi. Ceux qui appliquent ce mot dans l'argument ea question entendent qu'il y a une loi divine contre la peine de mort : cette loi divine est une loi révélée ou non.
« Obserrez toutefois que, si cette peine, toute convenable qu'elle est, choquait le sentiment public, ce serait une raison suffisante pour ne pas rétablir. »