‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 38 sur 443 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Des peines qui altèrent l'extérieur de la personne.

Il y eut une idée ingénieuse dans le premier législateur qui inventa des peines pour ainsi dire externes et longtemps visibles , — des peines qui , sans détruire aucun organe , sans mutilation , souvent sans douleur physique, ou du moins sans autre douleur que celle qui était absolument nécessaire pour l'opération, affectant seulement l'apparence de la personne , et rendant son aspect moins agréable, tiraient leur principale valeur de ce qu'elles étaient des signes de délit.

Les qualités visibles d'un objet sont la couleur et la figure : il y a donc deux manières de les altérerai • par décoloration, 2° par dé figuration.

I. La décoloration peut être temporaire ou permanente. Celle qui est temporaire peut être produite par des sucs végétaux ou par divers liquides de la classe minérale. Je ne sache pas qu'où ait jamais fait usage de ce moyen comme punition : il me semble toutefois qu'on pourrait l'employer trèsutilement comme précaution , pour empêcher l'évasion de certains délinquants pendant la durée de quelque autre peine.

La décoloration permanente pourrait s'opérer par le tatouage : la seule méthode en pratique est la brûlure *.

Le tatouage s'opère par un faisceau de petits

* Les premières pourraient être comprises sous le nom générai de déformation ; les secondes sous le nom de déihabllUalion ; elles rendent un organe perclus, impotent, inhabile. Les troisièmes ont déjà un nom propre, mutilait on,

* On pourrait employer au même but la scarification et

instruments terminés en pointe comme des aiguilles, et par l'imprégnation d'une poudre colorante dans les piqûres. De tous les moyens de colorer, celui-ci produit l'effet le plus saillant et le moins douloureux. Le tatouage était pratiqué comme ornement par les anciens Pietés, et l'est encore dans le même but par plusieurs nations sauvages.

La brûlure juridique se fait par l'application d'un fer chaud dont l'extrémité a la forme qu'on veut laisser empreinte sur l'épiderme. Cette peine est appliquée en Angleterre à plusieurs délits : elle l'est de même chez les autres nations de l'Europe. Je ne sais à quel point cette marque est permanente ou distincte. Mais chacun peut observer que les brûlures accidentelles ne laissent souvent qu'une cicatrice légère , une altération peu sensible dans la couleur et le tissu de la peau.

Si c'est une difformité que l'on veuille produire, il faut choisir pour la marque une partie exposée à la vue , telle que les mains ou le visage ; mais si l'objet de cette peine est seulement de constater le premier délit et de rendre le délinquant reconnaissable en cas de récidive, il vaut mieux que la marque soit imprimée sur quelque partie du corps moins ordinairement en vue. On lui épargne le tourment de l'infamie, sans rien ôler à la force du motif qui en résulte pour éviter de retomber entre les mains de la justice.

IL La défiguration peut de même être permanente ou passagère. Elle peut s'opérer sur la personne, ou seulement sur son costume.

Celle qui ne lient qu'au costume n'est pas une défiguration proprement dite , mais , par une association naturelle d'idées , elle a le même effet. On peut rapporter à ce chef les robes lugubres , les vêtements effrayants dont l'inquisition faisait usage pour donner à ceux qui souffraient en public un aspect hideux ou terrible. Les uns étaient revêtus de manteaux couleur de flammes , les autres portaient des figures de démons et divers emblèmes des tourments futurs.

Raser les cheveux a été une peine pratiquée autrefois. C'était une partie de la pénitence infligée aux femmes adultères par les anciennes lois françaises.

Les nobles chiuois attachent la plus grande importance à la longueur de leurs ongles : les couper pourrait être une défiguration pénale. Il en est de même de la barbe pour les paysans russes et pour une partie des juifs.

la corrosion. Le premier moyen serait très-mauvais, attendu qu'on ne saurait déterminer d'avance quelle forme prendrait la cicatrice. Une incision qui se fermerait d'elle-même pourrait n'en laisser aucune. La corrosion par des caustiques chimiques serait peut-être moins défectueuse : elle n'a pas été essayée.

DES PEINES AFFLICTIVES COMPLEXES

lies moyens permanents sont plus limités. Les seuls qui aient été en usage , et qui le soient encore en certains pays , s'appliquent à des parties de la tête qu'on peut altérer sans détruire les fonctions qui en dépendent. La loi commune d'Angleterre ordonnait , pour plusieurs délits , de fendre le nez dans les parties latérales, et de couper l'orbe extérieur des oreilles. La première de ces peines est tombée en désuétude , la seconde a été pratiquée , mais bien rarement , dans le siècle dernier. On peut voir, dans Pope et les écrivains contemporains , à quel point leur malignité satirique se complaît dans les allusions à ce traitement qu'avait essuyé , de leur temps , l'auteur d'un libelle.

Les extirpations, les incisions du nez, des lèvres , des oreilles, ont été très-usitées en Russie, sans distinction de. sexe et de rang. On en faisait l'accompagnement ordinaire du knout et de l'exil ; mais il faut observer que la peine de mort était très-rare.

SECONDE SECTION

Des peines consistant à déshabiliter un organe.

Désbabiliter * un organe , c'est en suspendre ou en détruire l'usage , sans détruire l'organe même.

Il n'est pas nécessaire d'énumérer ici tous les organes , ni tous les moyens par lesquels on peut suspendre ou détruire leurs fonctions. Nous avons déjà vu qu'il serait inutile d'avoir recours à une grande variété de peines afflictives , et qu'il y aurait même des Inconvénients à le faire. Dans la loi du talion , le catalogue des peines serait le même que celui des délits.

I. L'organe visuel. — On en suspend l'usage, soit par des applications chimiques , soit par un moyen mécanique, comme un masque ou un bandeau. On peut détruire la faculté visuelle par des moyens chimiques ou mécaniques.

Aucune jurisprudence en Europe ne fait usage de cette peine. Elle a été employée autrefois , et surtout à Gonstantinople, sous les empereurs grecs, moins comme une peine, il est vrai, que comme un moyen politique pour rendre un prince incapable de régner. L'opération consistait à passer une lame ardente de métal devant les yeux.

II. L'organe auditif. — On peut détruire la faculté de l'ouïe en détruisant le tympan : on peut produire une surdité passagère , en remplissant de cire le conduit de l'oreille. Comme peine légale , je n'en connais point d'exemple.

i En anglais, to disable eidUablement.Ce mot manque à la langue française. Déshabiliter , c'est rendre inhabile.

III. L'organe de la parole. — Le bâillonnement a été plus souvent employé comme moyen de précaution par des délinquants que comme moyen de peine par la justice. Le général de Lally fut envoyé au supplice avec un bâillon dans la bouche, et cette précaution odieuse ne servit peut-être pas peu à tourner l'opinion générale contre les juges , quand sa mémoire fut réhabilitée. On s'est servi quelquefois de cette peine dans les prisons et dans le militaire. Elle a le mérite de l'analogie , quand le délit consiste dans l'abus de la faculté de parler.

On se sert quelquefois , pour bâillonner, d'une pointe fixée dans les deux mâchoires , qui les tient immobiles : quelquefois d'une balle forcée, etc.

IV, Les pieds et les mains.— le ne parle pas des moyens variés par lesquels on pourrait les mettre hors de service sans retour. Si on était réduit à le faire , l'exécution ne présente aucune difficulté.

Les menottes sont des anneaux de fer qui serrent les poignets , et qui sont liés entre eux par une barre ou par une chaîne. Cet appareil empêche complètement un certain nombre de mouvements, et peut être employé de manière à les empêcher tous.

Les fers aux pieds sont des anneaux passés dans les deux jambes , unis de même par une chaîne ou par une barre, selon l'état de gêne qu'on veut produire. Les menottes et les fers sont souvent employés conjointement. On fait universellement usage de ces deux moyens, quelquefois comme peine proprement dite , mais plus souvent pour prévenir l'évasion du prisonnier.

Le pilori est une planche fixée perpendiculairement sur un pivot qui tourne; et cette planche a des ouvertures dans lesquelles on fait passer la tête et les mains du patient qu'on expose aux regards de la multitude. Je dis aux regards : telle est l'intention de la loi ; mais le plus souvent c'est aux outrages de la populace qu'on le livre sans défense. Et alors la peine change de nature; sa sévérité dépend du caprice de cette foule de bourreaux. La victime , car alors c'en est une , couverte de fange, le visage meurtri et sanglant , les dents brisées , les yeux enflés et fermés, n'a pas un trait reconnais sable. La police , du moins en. Angleterre , voit ce désordre sans chercher à l'arrêter : et peut-être ne le pourrait-elle pas. Un simple treillis de fer, en forme de cage , autour du pilori , suffirait pour arrêter du moins tout ce qui peut porter des coups dangereux.

ht carcan 9 instrument de peine qui a été en usage en plusieurs pays, et très-commun à la Chine, est une espèce de pilori portatif : une planche, en guise de collier, couchée horizontalement sur les épaules , et que le délinquant est

DES PEINES AFFLICTIVES COMPLEXES

assujetti à porter, sans relâche, pour un temps plus on moins long '.

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