SUFFISANTE DE LE REJETER CONTRE DES TÉMOIGNAGES AFFIRMATIFS
Nous venons de voir que l'improbabilité d'un fait est une sorte de contre-témoignage général qui dispose à le faire rejeter , quel que soit le nombre des témoins en sa faveur.
Du oui ou du non sur ce fait , quel est le plus probable? Qu'il soit vrai , quoiqu'il paraisse impossible; ou que les témoins qui en déposent soient trompeurs ou trompés? Voilà la question.
Écoutez quelques philosophes , subtils raisonneurs. — 11 y a des cas , vous disent-ils , où l'improbabilité du fait, même au plus haut degré, ne doit pas être considérée comme détruisant la force probante du témoignage direct qui affirme son existence. Pourquoi? Parce que l'improbabilité
supposée n'a d'autre base que l'expérience humaine ; mais la force probante du témoignage direct repose sur un fondement antérieur, plus solide que l'expérience; savoir, un sentiment inné, un penchant inné dans le cœur humain à croire ce qui est affirmé par ce témoignage. Ce penchant à croire, disent-ils , se manifeste dès la plus tendre enfance, dans une période qui précède toute expérience, toute connaissance de la conformité entre les faits rapportés et le témoignage de ceux qui les rapportent.
Les idées innées étaient , avant Locke, le moyen de prouver tout ce qu'on voulait , et tout ce qu'on ne pouvait prouver autrement.
Aux idées innées, la doctrine en question substitue les penchants innés : je dis substitue, si toutefois ce n'est pas la même chose.
Mais, le penchant admis, quel usage en ferat-on ? On le destine à prouver que des faits improbables, au plus haut degré d'improbabilité, peuvent être admis comme vrais, dès qu'ils sont donnés comme tels par des témoins d'ailleurs très-respectables.
D'après cet argument , les conceptions les plus fausses , les notions les plus extravagantes peuvent être admises comme vraies ; car il n'y en a pas une qui ne soit le résultat de ce penchant à croire, ce penchant qu'on suppose antérieur à l'expérience, comme si rien de ce qui suit le moment de la naissance pouvait être antérieur à l'expérience.
Deux propositions différentes sont renfermées dans cet argument : 1° que la disposition à croire le témoignage a une autre cause que l'expérience; 2° que, si elle a une autre cause , il en résulte une raison suffisante de croire, même contradicloirement à l'expérience.
Ces deux propositions sont également absurdes. Je renvoie pour la première à ce qui a été dit dans le premier livre, chap. th. Pour la seconde, il suffit d'observer qu'en admettant une disposition innée à croire, il n'est rien de plus raisonnable que d'en conclure qu'il n'y a rien à faire qu'à s'y livrer. Toutes les croyances de la terre auraient dans ce système un appui naturel et une base également légitime.
Mais si le penchant à croire est une raison suffisante de croire , dans le cas où ce penchant n'existe pas ou qu'il a cessé d'exister , quel argument fournit-il contre l'incrédule? Pouvez -vous justement exiger de moi de croire une chose qui me parait improbable , parce que d'autres ont un penchant à la croire? La foi d'un enfant sera-l-elle la mesure de la foi des hommes? Faudra-t-il croire à cinquante ans ce qu'on croyait à dix ?
Si, d'après un penchant inné, il est bon de croire.