CHAPITRE X
CONSIDÉRATIONS JUDICIAIRES SUR LES FAITS CONTRAIRES AU COURS DE LA NATURE.
Je commencerai par un article extrait du Journal de Francfort, 2 septembre 1821. L'autorité municipale de Bamberg Tient de publier la proclamation suivante : « A l'égard des essais de guérison que le « prince de Hohenlohe , conseiller ecclésiastique, « a trouvé bon d'entre|>rendre depuis quelque « temps, l'autorité soussignée, chargée de la po- « lice de la ville, a pris des mesures propres à pré- « venir autant que possible les illusions de celte «( espèce , et à mettre un terme à l'affluence des •< véritables ou prétendus estropiés, mendiants, « vagabonds.
« Les dispositions que nous avons prises ont été « approuvées par l'autorité suprême. On les a « communiquées à H. de Hohenlohe , en l'enga- « géant à s'y conformer, et principalement à ce « qu'aucun essai de guérison ne se fasse sans en « informer préalablement la police, sans qu'une « commission déléguée par l'autorité soit présente, « et sans l'assistance de quelques médecins, et, par « conséquent, que ces essais ne soient jamais faits « clandestinement.
« Ledit prince ne voulant soumettre ses essais ni « à cette surveillance ni à ce contrôle , ils doivent « cesser entièrement.
« Afin que les étrangers ne fassent pas des voyages « inutiles et ne s'exposent pas à d'autres dangers, « on fait savoir que dans de telles circonstances « aucun essai de guérison ne sera toléré , et qu'il « lui a été défendu d'en faire, sous peine d'une « amende considérable.
« Nous ajoutons que tous les essais faits par le « prince en présence de la commission et d'un ou « plusieurs médecins sont restés sans succès , et « qu'on n'a prôné comme miracles que les essais « qui ont eu lieu sans surveillance, sans examen, « sans connaître ni les malades ni les maladies , en « cachette ou bien au milieu d'une foule nom-
miracles. Dans un cas où la croyance était prédéterminée, que restait-il à faire pour la justifier, qu'à trouver des arguments qui pussent dénaturer celui qui résulte de l'expérience ? La cause pour laquelle on faisait usage de ces sophismes en avait-elle besoin ? ne pouvait-elle se soutenir sans eux? C'est une question qui n'appartient pas à ce sujet. Je dirai toutefois qu'un ecclésiastique anglais ( Middleton , dans son admirable Essai sur les pouvoirs miraculeux ) avait mieux tracé la ligne de séparation en ire la raison et la foi. Frappé de toutes les objections contre le
« breuse, les premiers jours des menées dont cette « ville a été le théâtre.
« Par le magistrat de la ville,
« Signé, de Horhthal Busch.
« Bamberg, 30 août 1831. »
Le prince de Hohenlohe s'étant adressé au pape pour en obtenir la permission de faire des guérisons miraculeuses , le saint-siége lui enjoignit les mêmes précautions, et depuis ce temps on ne parle plus de ces miracles.
Voilà le modèle de conduite à suivre par rapport à tous les faits de la classe dont nous parlons. 11 faut les soumettre à tout ce qui peut garantir leur authenticité. L'Angleterre en avait donné l'exemple au commencement du siècle dernier. Un homme qui , par son caractère et ses hautes connaissances dans les mathématiques , était au-dessus du soupçon d'imposture , s'annonça comme appelé par le ciel à ressusciter un mort. Cette expérience fut faite devant un grand nombre de témoins avec toute la solennité qu'il put désirer : le mort ne ressuscita pas , et la police fit enfermer le fanatique et ses associés. Si vous avez des apparitions , des enchantements , des exorctsmes , soumettez -les à des procédures régulières; appliquez- leur toutes les sûretés qu'on requiert, par exemple, dans un tribunal anglais, pour les faits lès plus naturels, la publicité, l'interrogatoire, l'examen et les peines légales du mensonge , à moins qu'on n'admette en principe que plus un fait est difficile à croire, plus il faut être facile sur les preuves.
On ne peut observer sans étonnement que dans un grand nombre de cas où il aurait été de l'intérêt des parties , et même de leur devoir, de provoquer une enquête avec toutes les formes qui peuvent donner de la sûreté au témoignage , ces enquêtes n'ont jamais été demandées; il n'y a eu aucun moyen de conviction mis en oeuvre dans des cas où la conviction était aussi facile que désirable, si le fait en question eût été vrai.
Si on se bornait à recueillir des témoignages pour des faits passés , sur lesquels l'opinion est
témoignage humain en matière de miracle , il avait mis dans le plus grand jour tous les caractères d'imposture, d'ignorance et d'imbécillité qui flétrissent les légendes; mais par rapport aux faits qui servent de base au christianisme, il les admettait sur la foi d'une autorité supérieure au témoignage humain, sur la foi de l'inspiration établie par des preuves internes dans les écrits apostoliques. Voltaire a rangé cet auteur parmi ceux qui ont fait le plus d'honneur au parti de l'incrédulité ; mais des personnes qui l'ont connu m'ont assuré que cette imputation n'était point méritée.
CONSIDÉRATIONS SUR LES FAITS NON NATURELS
déjà formée , il n'y a aucune imposture qui ne fût assurée d'un plein succès. Les miracles sur la tombe de l'abbé Paris étaient attestés par de nombreux témoins moralement respectables. Ce n'est pas un prodige fait qu'il faut exposer au défi d'une cour de justice , c'est un prodige à faire ; c'est dans ce cas seul qu'on peut s'assurer de toutes tes circonstances et mettre la vérité dans tout son jour.
Une autre considération très-importante qui affecte une grande partie des faits de cette classe, en particulier les apparitions , c'est qu'ils n'ont jamais été représentés dans une cour de justice comme ayant eu plusieurs témoins oculaires dans le même temps. Tout repose sur la foi d'un seul témoin et d'un témoin intéressé.
Beaucoup d'hommes ont cru de bonne foi aux apparitions , aux revenants , aux communications avec des êtres incorporels; ils ont vu, ils ont entendu, à plusieurs reprises , avec des circonstances qui ne leur laissent aucun doute : mais ce prodige n'a été que pour eux, leur déposition n'est appuyée d'aucune autre. Pourquoi cela ?
Un rapport de celle nature est l'effet d'une illusion ou d'un mensonge.
Si c'est l'effet d'une illusion , elle n'agit que sur l'individu malade. Dans le cas d'un célèbre auleur de Berlin qui a donné une relation curieuse et instructive de ce phénomène, l'apparition du fantôme était le résultat d'une indisposition corporelle , et le fantôme représentait une personne connue du malade. Le fantôme ne se montre pas à deux personnes dans le même temps , parce que deux personnes ne sont pas sujettes dans le même temps à une indisposition physique ou mentale qui produise une apparition de la même nature *.
Si le rapport est l'effet d'un mensonge , il ne se trouvera pas deux personnes qui concourent à en faire une déposition solennelle en présence d'un tribunal. On ne tenle pas une imposture si difficile à soutenir. Soumis à un sévère examen, devant des hommes exercés , les auteurs d'une telle fable ne pourraient pas espérer de ne point se contredire mutuellement. Le fourbe qui se vante de ses apparitions ne les attribue qu'à lui seul , et ne les confie qu'à des auditeurs choisis. Des associés dans celte branche d'impostures seraient trop dangereux.
Les faits surnaturels , à l'exception des guérisons dont nous parlerons bientôt, ne sont jamais d'une
l Voici deux lois physiques qui expriment les rapports entre l'existence des perceptions internes qu'on appelle visions, et les causes externes de ces perceptions.
1° Nullum spectrum sine coi pore radiante.
Point d'image sur la rétine de l'œil sans un corps rayonnant.
Celte loi , admise dans le caractère d'une loi certaine
nature permanente. Un sorcier traverse les airs, une magicienne évoque un esprit; un revenant, enveloppé de son linceul , apparaît au chevet d'un malade ; des images de saints ont fait des signes, un mort touché par une relique a donné des signes de vie. Le prodige est attesté , mais il est évanoui. Si cela n'était pas, on pourrait demander la preuve, la production de la chose; on pourrait soumettre le fart à une procédure régulière , vérifier le témoignage. Mais que faire ? Comment prouver ce qui ne peut se manifester, ce qui n'a laissé aucune trace? Quelle prise peut-on avoir sur des faits évanescents?Et un fait qui ne peut jamais être prouvé, quelle foi doit-il obtenir?
Dans le cas des apparitions , par exemple, l'être dont on parle comme apparaissant n'est pas de la classe des êtres qu'on peut produire en justice : c'est un ange , un diable, un revenant , un spectre. Ainsi la première condition requise pour la validité du témoignage manque absolument dans ce cas.
Toutes les fois que le spectacle de quelque fait surnaturel a été présenté à plusieurs personnes réunies pour le voir, ce spectacle n'était qu'une jonglerie. Mais qu'est-ce qu'une jonglerie? C'est une violation apparente d'une loi de la nature, qu'on opère en cachant quelque circonstance ; et cette circonstance étant connue , le phénomène se réconcilie avec l'ordre naturel. La fantasmagorie, devenue un jeu sur nos théâtres, a montré comment on a pu se servir de moyens naturels inconnus au vulgaire pour évoquer dans les ténèbres les apparitions les plus imposantes.
Les guérisons y dirat-on, sont d'une nature permanente, et, par conséquent, les preuves judiciaires peuvent s'y appliquer dans toute leur rigueur. Soit : mais pour établir qu'une guérison est surnaturelle, il faut que le tribunal ait un moyen de la distinguer de toute guérison naturelle. Le moyen exisle-t-il? Je ne décide rien à cet égard. Je dis seulement que le fait de la cure miraculeuse est en concurrence avec six autres faits dont il faut peser séparément la probabilité comparative.
1° Point de maladie réelle , ou du moins point de telle maladie : les symptômes existants ne sont que dans l'imagination.
2° Point de maladie : les symptômes prétendus ne sont que des mensonges.
et universelle , met fin à toutes les histoires de revenants.
2° Nullum corpus radians sine spectro.
Point de corps rayonnant devant l'œil en état de retr, qui ne produise sur la rétine une image correspondante.
Celte loi reconnue met fin à toutes les histoires de personnes qui se sont rendues invisibles.
CONSIDÉRATIONS SUR LES FAITS NON NATURELS
3° La maladie guérie; mais par quelque autre remède ou par le seul fait de l'imagination.
4° La maladie guérie ; mais naturellement.
5° La maladie, non guérie radicalement; mais seulement suspendue, ou adoucie.
6° La maladie restant la même, sans aucun degré de guérison ; la cessation du mal étant annoncée soit par erreur soit par mensonge , de la part du malade , ou du public ou de l'opérateur.
Je le demande : Connaît-on dans les annales de la jurisprudence un seul cas où on ait appliqué à une guérison prétendue surnaturelle un procédé judiciaire qui ait vérifié tous ses points , qui ait fait évanouir toutes les causes de suspicion si naturellement attachées à des faits de cette nature ?
D'après cette vue du sujet , il me parait que les hommes les plus incrédules sur les faits contraires au cours de la nature pourraient en toute sûreté admettre leur existence condilionnellement. Je les croirai, dira-ton, pourvu qu'ils soient attestés par un nombre de témoins irrécusables sous le rapport intellectuel et moral, pourvu que leurs dépositions soient recueillies d'après un examen juridique conduit avec une habileté compétente , et avec toutes les formes qui peuvent en garantir la vérité.
Cette dernière condition est essentielle : car si vous voulez vous contenter d'un mode imparfait de procédure , vous prouverez des actes de sortilège comme ils ont été prouvés autrefois, et vous
1 Je vais citer un Irait dans lequel on verra lo désir de croire au merveilleux, joint à la bonne foi et à la recherche de la vérilé. Mon garant est M. Bonnet de Genève, que j'ai eu le bonheur de voir dans ma jeunesse. On sait que ce savant métaphysicien admettait les miracles comme une des hases du christianisme. Cette observation n'est pas indifférente au fait que je cite d'après lui.
Lavater, que ses écrits ont placé parmi les auteurs célèbres et sa mort parmi les patriotes immortels, partit de Zurich pour se rendre chez son ami , le philosophe de Genlhod, après lui avoir annoncé sa visite comme ayant un objet d'une haute importance. Je connais à Moral, lui dit-il , une femme qui a la faculté merveilleuse de voir tout l'univers dans un bassin d'eau où chaque point du globe sur lequel elle dirige son attention se réfléchit comme dans un miroir.— M. Bonnet conseille à son respectable ami de ne pas prêter son imagination à des visions qui ne tendent qu'à décrier les vérités les plus importantes, et à procurer un triomphe aux incrédules. — Lavater allègue une foule de faits, sur les autorités les plus dignes de foi. Pourquoi n'y aurait-il plus de miracles? L'Église chrétienne en a-t-elle jamais eu un plus grand besoin ? Si Dieu en permit pour l'établir, n'en fera-t-il point pour la conserver?— Ne rejetons rien sans examen. Accordez-moi ce que je vous demande, je vais à Morat : quatre fois par jour, à un moment précis , je demanderai à cette femme de tourner ses regards sur votre demeure : je consignerai ses réponses par écrit, ne me refusez pas de tenir un journal exact
BESTHAM. — TOME II.
les prouverez d'une manière concluante pour la destruction des accusés.
Rapportez-vous-en, par exemple, à des aveux extrajudiciaires, et vous pourrez , sur leur propre confession, brûler, comme sorcières, un nombre infini de vieilles imbéciles. Rédigez vous-même leur déposition par écrit , en termes généraux et avec une marque de leur main pour signature , elles seront facilement et dûment convaincues. C'est ainsi qu'en usaient encore les habiles jurisconsultes et les juges éclairés des quinzième et seizième siècles. Gardez-vous bien surtout de scruter la valeur des témoignages , et d'exiger, comme dans les cas ordinaires . que les dépositions soient fondées sur la preuve réelle, sur la production de l'objet réel et permanent. S'il s'agit , par exemple, d'un mort rendu à la vie par l'attouchement d'une sainte relique, ne demandez pas que le ressuscité soit amené devant vous. Ces sauvegardes de la vérité, et toutes les autres que nous avons énumérées , seraient des inconséquences de votre part , si vous voulez prouver des faits de ce genre '.
Dernière considération. Il est essentiel , par rapport à tous les faits de cette classe , d'observer que par l'omission , l'addition ou le changement d'une seule circonstance qui ne parait d'aucune valeur aux yeux d'un témoin ignorant ou qui ne lui a pas été connue, un fait parfaitement conforme aux lois de la nature peut être représenté comme une violation de ces mêmes lois. Ceux qui ,
de ce qui se passe dans votre chambre aux mêmes moments.
M. Bonnet presque honteux de sa complaisance , cède toutefois à la prière de son ami pour le désabuser. Lavater. rendu à Morat auprès de la devineresse , est émerveillé de sa simplicité, de sa pauvreté, de son innocence, de tout ce qui lui montrait le doigt de Dieu qui se sert des choses faibles de ce monde pour confondre les forts et les puissants. Il ne manque pas, aux heures convenues, de consulter celte femme, qui, les yeux fixés dans son verre d'eau, y cherche et y voit la chambre même assignée à ses observations. Le premier jour elle s'écria qu'elle voyait M. Bonnet assis près d'une table, sur un fauteuil, et une dame couchée sur un sofa : le lendemain, elle le vit arrangeant un paquet de livres en le remettant à quelqu'un. Le hasard fit que dans ces deux circonstances elle avait rencontré à peu près juste : tout le reste de ses visions était ce qu'on pouvait attendre. Quand on compara les deux journaux , Lavater, humilié , abandonna son oracle et n'en parla plus ; mais il n'eut pas le courage de décrier publiquement cette imposture.
Qu'il n'y ait point eu de pièce exacte de comparaison , point de procès-verbal permanent; que cette histoire eût été vaguement répandue, accréditée de deux noms célèbres, les traits de coïncidence auraient été exagérés , multipliés, décorés de toute manière, et les traits de dissemblance complètement mis à l'écart , du commun consentement des narrateurs, charmés de s'en imposer à eux-mêmes et d'étonner leur audience.
MOTIFS DE CROYANCE A DES FAITS EXTRANATURELS
dans les procès de sortilège on de magie, déposaient que les accusés avaient employé des maléfices, prononcé des formules, fait des évocations et d'autres cérémonies bizarres, pouvaient bien croire qu'elles avaient fait périr un troupeau , mais ils ne savaient pas que les prétendus magiciens avaient été des empoisonneurs. Ils ne se trompaient pas sur le fait , mais sur la cause.
Un homme a été vu s'élevant dans les airs sur un bateau , et continuant à monter jusqu'à ce qu'il devint invisible. Un témoin du fait omet , en le racontant , de foire mention du globe qui peut être échappé à son attention. Un autre narrateur qui a entendu parler du globe le supprime dans son récit, parce qu'il le juge trop extraordinaire pour être croyable. Il suppose qu'il a été ajouté par exagération ou par méprise. Il lait cette circonstance parce qu'il craint d'excéder les bornes du vrai ; et cependant , aux yeux du philosophe, c'est le globe qui donne au fait sa crédibilité , c'est le globe qui le réconcilie avec les lois de la nature.
Quand les Japonais, de retour chez eux, auront raconté l'ascension aérienne dont ils furent témoins à Pétersbourg, combien de spéculations n'aurontils pas fait naître parmi les -prêtres du Japon ! Si la circonstance du globe a été omise, le fait lui-même leur paraîtra simplement une confirmation de l'existence d'un pouvoir déjà reconnu et admis parmi eux. Si le globe fait partie du récit, on en conclura que les sorciers russes sont plus habiles que ceux du Japon.
Plusieurs romanciers de nos jours se sont amusés à combiner des événements qui paraissent provenir d'une puissance surnaturelle, jusqu'à ce qu'une circonstance qui avait été soigneusement cachée explique le mystère et ramène le merveilleux à la vraisemblance de l'histoire.
On pourrait donc , sur la force du témoignage, admettre comme vrais des faits extraordinaires et même merveilleux , mais qui , dans la réalité , ne sont que des faits naturels tronqués et mutilés par une narration incorrecte et incomplète.