‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 61 sur 443 · DES PEINES CAPITALES · texte numérisé non relu

DES PEINES CAPITALES

incertaine ; elle dépend de la force physique de l'individu et de divers accidents particuliers. 11 n'y a donc rien qui attire l'attention , et qui la fixe sur ce point principal : cette circonstance sera comme nulle pour ceux qui ne savent pas réfléchir : elle sera bien loin de se présenter dans toute sa force à ceux qui sont le plus capables de réflexion.

Il est vrai que la loi pourrait énoncer le terme de la durée du supplice, elle pourrait marquer le nombre de minutes ou le nombre d'heures pendant lesquelles il peut être prolongé. Ce serait là , sans doute, un moyen de forcer l'attention sur cette circonstance ; mais ce moyen même serait très-imparfait pour son but principal ; car , par la nature de l'esprit humain , l'idée de la durée est toujours faiblement conçue ; elle donne peu de prise à l'imagination. Au moyen d'un tableau, on peut rendre sensible l'intensité du supplice; on ne peut pas représenter la durée. On peut peindre le feu , la roue , l'agonie et les convulsions d'un mourant à demi consumé ou déchiré : les moments ne, sauraient se peindre. Une peine de deux heures ne peut pas paraître plus grande, dans le tableau, qu'une peine d'un quart d'heure. L'imagination va plus loin que l'art imitatif , mais elle reste toujours au-dessous de Ja réalité.

Il est vrai qu'à la vue de l'exécution , la circonstance de la durée acquiert plus de poids. Hais il faut observer qu'après un certain temps , la prolongation du supplice a épuisé son effet ; et alors il s'élève dans l'âme des spectateurs un sentiment bien opposé à celui qu'on devrait désirer de produire. La pitié succède, le cœur se révolte, le cri de l'humanité blessée se fait entendre. Des accidents graves , des défaillances , des avortements , des convulsions mortelles signalent ces scènes tragiques *. Ces sanglantes exécutions , et les récits effrayants qui s'en répandent , sont le vrai principe de cette sourde antipathie qui se forme contre les lois et leurs ministres : antipathie qui tend à la multiplication des crimes , en favorisant l'impunité des coupables. Un gouvernement qui veut maintenir ces peines atroces n'en peut donner qu'une seule raison î c'est qu'il a rendu la condition habituelle du peuple si malheureuse , qu'on ne peut plus le contenir par des peines modérées.

1 Voici un fait cité par Malebranche ( Recherche de ta vérité, liv. II, chap. tu).

«Il y a environ sept ou huit ans que Ton voyait aux Incurables un jeune homme qui était né fou, et dont le corps était rompu aux mêmes endroits dans lesquels on rompt les criminels. Il a vécu près de vingt ans dans cet étal : plusieurs personnes l'y ont vu, et la feue reine-mère, étant allé visiter cet hôpital , eut la curiosité de le voir, et môme de toucher les bras et les jambes de ce jeune homme

Se commet-il plus de forfaits dans les pays où de tels supplices sont ignorés? Non : les brigands les plus cruels se sont formés sous les lois les plus terribles, et il ne faut pas s'en étonner; le sort dont ils sont menacés les endurcit pour les autres comme pour eux-mêmes. Ce sont des ennemis à outrance , et ils considèrent leurs actes de barbarie comme des représailles.

Montaigne avait devancé son siècle sur ce point comme sur tant d'autres. « Tout ce qui est au delà de la mort simple , dit-il , me semble pure cruauté. Notre justice ne peut espérer que celui que la crainte de mourir et d'être décapité ou pendu ne gardera de faillir , en soit empêché par l'imagination d'un feu languissant, ou des tenailles , ou de la roue. Et je ne sais cependant si nous ne les jetons au désespoir , etc. • »

L'assemblée constituante de France avait aboli les supplices afflictifs ; le code Napoléon n'admet d'autre peine de mort que la décapitation ; et ce n'est que dans le cas du parricide et de l'attentat sur la vie du souverain qu'il ajoute à la mort simple une peine affliclive caractéristique, la main coupée. En Angleterre il n'y a pas de peine capitale afflictive, excepté dans le cas de haute trahison. D'après la loi , le délinquant doit être : 1° traîné à la queue d'un cheval , depuis la prison jusqu'à la place de l'exécution ; 2° il doit être pendu par le cou , mais non de manière à produire la mort ; 3° ses entrailles doivent être arrachées et brûlées pendant qu'il est encore en vie; 4° il doit être décapité; 8° ses membres doivent être séparés; 6° la tête et les membres doivent être exposés dans un lieu public. Cette peine ne s'exécute plus : le roi la commue en simple peine de mort ; mais la loi existe.

Je voudrais avoir fini sur ce sujet : malheureusement il me reste à parler d'un supplice afflictif plus hideux , plus affreux que tous ceux dont nous avons fait mention , et qui n'est pas encore aboli. Ce n'est pas en Europe qu'il existe , c'est dans les colonies européennes , dans les lies occidentales. En voici une description abrégée.

L'homme supplicié est attaché à une potence par un crochet qui le prend sous l'épaule ou sous l'os de la poitrine. Il est défendu, sous des peines sévères, de lui procurer aucun soulagement. Là il

aux endroits où était la fracture. Selon les principes que je viens d'établir, la cause de cet accident funeste fut que sa mère ayant su qu'on allait rompre un criminel, Palla voir exécuter. Tous les coups que Ton donna à ce misérable frappèrent avec force l'imagination de celte mère, et, par contre-coup, le cerveau tendre et délicat de son enfant, etc. * Liv. I, chap. xxvu , Couardise, mère de ta cruauté.

Et lupus et turpet instant morienltbus urst t Et quœcunque minor nobttttatc fera est. o v i d .

EXAMEN DE LA PEINE DE MORT

reste exposé pendant le jour sous un ciel sans nuage, aux rayons brûlants d'un soleil presque vertical , et , pendant la nuit , aux froides et humides vapeurs de ce climat. La peau qui se déchire , attire une multitude d'insectes qui viennent se nourrir de son sang; et il expire lentement dans les tourments de la faim et de la soif.

A considérer cette complication de souffrances , leur intensité, qui surpasse tout ce que l'imagination peut concevoir, et leur durée non de plusieurs heures, mais de plusieurs jours, on jugera qu'en fait de supplices, l'invention humaine n'a jamais été au delà.

Les personnes à qui ce supplice a été approprié jusqu'à présent sont les esclaves noirs , pour punir un crime qui s'appelle rébellion parce qu'ils sont les plus faibles , et qui serait un acte innocent de défense personnelle s'ils étaient les plus forts. Ces infortunés Africains ont une constitution si robuste, que plusieurs d'eux peuvent languir dix ou douze jours dans ces affreux tourments, avant que la mort les termine.

Cette peine, nous dit-on, est un frein nécessaire ; c'est-à-dire nécessaire pour contenir ces esclaves dans leur état de servitude; leur condition, en général , est si misérable , que la simple peine de mort n'aurait point de terreur pour eux.

Il y a peut-être quelque vérité dans cette assertion. Il est certain que les peines, pour être efficaces, doivent avoir une proportion avec l'état moyen de jouissance des individus ; mais voyez où cela mène? Le nombre des esclaves , dans ces colonies , est , à celui des blancs, environ de dix à un. Supposons trois cent mille noirs et trente mille blancs : voilà donc trois cent mille personnes tenues dans un état où, à tout prendre, l'existence est pire que la mort ; et toute cette création de misère a pour objet de maintenir trente mille personnes dans une condition qui n'a rien de plus heureux que celle de trente mille individus , pris au hasard , dans le pays où il n'y a point d'esclavage. Je ne veux pas nier que le sucre , le café et les autres productions des lies n'ajoutent beaucoup aux jouissances des peuples de l'Europe; mais, s'il faut les acheter à ce prix , si on ne peut les obtenir qu'en retenant trois cent mille hommes dans une servitude telle qu'elle requière la terreur de ces horribles exécutions , y a-t-il quelque considération de luxe et de jouissance qui puisse contre-balancer de tels maux?

Je suis toutefois bien convaincu que les défenseurs de ces supplices exagèrent , pour les justifier, les misères de la servitude, et l'indifférence des esclaves pour la vie. Si ces derniers en étaient à ce degré de malheur qui peut nécessiter des lois si atroces, ces lois mêmes seraient impuissantes pour

les contenir. N'ayant rien à perdre , ils n'auront rien à ménager. On ne verrait parmi eux que soulèvements et massacres : le désespoir produirait tous les jours des scènes affreuses. Mais si l'existence n'est pas dépouillée pour eux de toutes ses douceurs, le seul argument en faveur de cette loi tombe de lui-même. Que les colons y réfléchissent : si un tel code est nécessaire, les colonies sont la honte et le fléau de l'humanité ; s'il ne l'est pas , il est la honte des colons eux-mêmes.

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