‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 64 sur 443 · Qualités pénales qui manquent dans la peine de mort · texte numérisé non relu

Qualités pénales qui manquent dans la peine de mort

1° La peine capitale n'est pas convertible en profit; elle ne donne point de dédommagement à la partie lésée : elle en détruit même la source ; le délinquant, par son travail, pourrait réparer une partie du mal qu'il a fait : sa mort ne répare rien.

2° Loin d'être convertible en profit , cette peine est unt perte, une dépense dans ce qui fait la force et la richesse d'une nation, le nombre des hommes.

Il est vrai qu'on ne peut pas estimer la valeur d'un malfaiteur comme égale à la valeur moyenne de tout autre individu pris au hasard. Un homme ne vaut que par son industrie et par son travail; or, le défaut d'une industrie honnête et l'aversion pour le travail sont les causes des délits les plus fréquents. Les voleurs de profession sont les frelons de la ruche ; aussi leur mort n'est une perte que par comparaison avec une peine , telle que l'emprisonnement laborieux , qui peut les réformer et les rendre utiles 5 .

3° Un chef plus important sous lequel cette peine est éminemment défectueuse, c'est Y égalité. Elle est très-inégale , par conséquent très-incertaine dans son opération préventive.

Prenez la généralité des hommes, la mort est une peine très-forte, quoiqu'il y ait bien des degrés dans ses terreurs. Prenez la classe des grands criminels : pour les uns , la mort sera une peine excessive ; pour d'autres , elle sera presque nulle ; pour d'autres encore , elle sera un objet de désir.

La mort est l'absence de tous les biens ; mais elle

applique la peine de mort à ces délils qui peuvent élre trèsfréquents : par exemple, la désertion. (Voy. Y Encyclopédie, article Désertion.)

EXAMEN DE LA PEINE DE MORT

est aussi l'absence de tous les maux. Un homme éprouve- 1- il la tentation de commettre un crime punissable de mort , sa détermination est le résultat du calcul suivant: — il considère, d'une part, tout le bonheur dont il peut jouir en s'abstenant du crime ; de l'autre , tout l'avantage qu'il se promet en le commettant, y compris la chance de la peine qui peut en abréger la jouissance.

Mais , par rapport à la première branche du calcul, si , au lieu d'avoir du bonheur à perdre, il est dans un état de malheur positif, la force qui le retient est nulle, la tentation qui le pousse n'est combattue par rien. La chance d'une mort violente , qui lui ôlera tout le profit du délit , est une soustraction à faire ; mais, quand elle est faite , la balance penche encore en faveur de ce délit.

Or, telle est la situation du plus grand nombre des malfaiteurs ; leur existence n'est qu'un composé déplorable de plusieurs espèces de misères , ils sont dans une fièvre continuelle entre la crainte des lois et des besoins toujours renaissants; leur vie, ainsi dépouillée de tout ce qui pourrait lui donner du prix, ne vaudrait pas la peine d'être conservée , si ce n'était pour la jouissance de quelques plaisirs furtifs auxquels ils ne peuvent plus arriver que par dès crimes.

Le calcul pour et contre se fait-il par les malfaiteurs avec la méthode et la précision que je lui ai donnée ? Non ; mais il se fait toujours , et il faut bien qu'il se fasse, puisqu'un malfaiteur, ainsi que tout autre homme , n'agit que d'à pré

Dans tous les cas où le crime est co de mort a été inefficace. Pourquoi C'est qu'elle porte sur la suppositi attachement à la vie, et que cet attael pas , ou du moins n'est pas en pro] force des motifs séducteurs.

Mais , dira-t-on , toute autre peir ment inutile; car, pour atteindre le 1 que celte autre peine fut de nature minel l'inclination ou le pouvoir de crimes. Or, qu'on le réduise à un éU la mort désirable , la mort est une rc saurait lui manquer.

Celte conclusion serait juste, si déterminait à se donner la mort aussi peut se soumettre à la recevoir.

D'abord , celui qui brave la mort avoir des espérances d'impunité ; il i chances qui le favorisent : la passioi exagère : c'est d'ailleurs un événem distance en affaiblit l'impression , et.

sagerait son état comme un méliei voit-on pas les métiers les plus périlleux emurasses par des hommes qui ont tous les motifs possibles

BENTUAH. — TOI F. II.

d'attachement à la vie? Manque-t-on d'ouvriers dans les manufactures de poudre à canon, dont les explosions sont si fréquentes? Il y a donc bien de la différence entre s'exposer à la mort, ou se la donner volontairement.

De plus , il ne faut , pour la recevoir, qu'un seul acte de résignation; dans tout le reste, l'individu est simplement passif :1e bandeau sur les yeux, l'esprit distrait par diverses pensées , par la multitude des spectateurs , par la voix d'un consolateur religieux, il arrive insensiblement au moment fatal, et la catastrophe se consomme presque à son insu. Celui qui veut mourir de sa propre main est dans un cas bien différent. Il faut une première volonté , il en faut une seconde, une troisième, une suite d'actes réitérés et soutenus pour amener l'événement à sa conclusion. Aux premières atteintes de la douleur, il faut que l'âme , déjà ébranlée , redouble ses efforts pour l'augmenter encore et la rendre fatale. Aussi combien de suicides commencés et non consommés ! La première tentative a épuisé le courage. On a souvent vu des hommes réduits aux dernières, extrémités , bien déterminés à mourir, et des guerriers même , invoquer, quand ils l'ont pu, le secours d'une main amie. Sattl se fit donner la mort par son écuyer ; Tiberius Gracchus, par son affranchi ; Néron , par un de ses satellites.

Il y a encore loin d'un suicide résolu à un suicide exécuté. On a même observé que ceux qui avaient pris leur résolution devenaient plus calmes, et différaient son accomplissemenl d'un temps à un autre. C'est qu'il y a une disposition naturelle dans tous les hommes à rester satisfaits , quand ils ont obtenu un certain pouvoir, sans procéder immédiatement à s'en servir. L'avarice en est bien la preuve.

Cette disposition sera celle du malfaiteur condamné à d'autres peines que la mort. « Souffrir plutôt que mourir, » sera sa devise. Forme-t-il un projet de désespoir, il ne l'accomplira pas sur l'heure; un jour les moyens lui manqueront; un autre jour, le courage sera en défaut : d'autres incidents amèneront d'autres pensées. On observe dans l'espril humain , de même que dans l'organisation physique, une étonnante aptitude à se prêter aux situations les plus fâcheuses. Qu'une grande artère soit coupée ou obstruée , les petits vaisseaux environnants se dilatent; ils prennent sur eux les fonctions de celui qui n'agit plus, et, peu à peu, ils parviennent à le remplacer. La perle de la vue perfectionne le sens du toucher. La main gauche apprend en peu de temps à suppléer à la droite : on a vu une partie inférieure du canal alimentaire acquérir la texture et remplir les fonctions de l'estomac.

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L'esprit n'a pas moins de souplesse et de docilité pour se conformer à des circonstances qui , au premier aspect, semblaient intolérables. Toutes les peines ont leurs moments de relâche , et , par le seul effet du contraste , ces adoucissements passagers deviennent des plaisirs très-vifs. Combien d'hommes, tombés du faite des grandeurs dans un abtme de misères , ont sevré leur âme par degrés de ces jouissances d'habitude , et se sont créé de nouvelles ressources ! L'araignée du comte de Lauzun, les ouvrages de paille de Bicêtre, les petits chefs-d'œuvre d'industrie et de patience des prisonniers de guerre français, et tant d'autres exemples connus de tout le monde , suffisent pour justifier cette observation.

Je résume. La peine de mort est défectueuse au plus haut degré par son inégalité; son opération est particulièrement incertaine et faible sur la classe la plus dépravée et la plus redoutable des malfaiteurs, celle des voleurs et des brigands de profession *.

Quand on observe à Newgate le courage ou la brutale indifférence de la plupart des malfaiteurs à l'article de la mort, on ne saurait douter qu'ils n'aient pris l'habitude d'envisager cette manière de finir leurs jours comme étant pour eux la mort naturelle, comme un accident qui ne doit pas plus les effrayer dans leurs entreprises que les naufrages et les boulets n'effrayent les matelots et les soldats.

S. La peine de mort n'est pat rémlssible.

lia même objection s'applique â plusieurs peines afflictives; mais, quoique irrémissibles, elles ne sont pas irréparables. La mort seule ne laisse point de ressource.

Il n'y a pas d'homme un peu versé dans la procédure criminelle qui ne pense avec terreur à combien peu de chose tient la vie d'un homme sous le poids d'une accusation capitale , et qui ne se rappelle des exemples où un individu n'a dû son salut qu'à quelque circonstance extraordinaire qui a mis son innocence au jour, lorsqu'elle était prête à succomber. Les chances de danger sont sans doute très-différentes selon les différents systèmes de procédure. Ceux qui admettent la torture comme moyen d'arracher des aveux pour suppléer à des preuves incomplètes, ceux qui rendent l'instruction secrète sont , pour ainsi dire , tout bordés de précipices. Mais y a-t-il des formes judiciaires qui puissent donner la certitude de se garantir toujours

1 « Ne savais-tu pas que nous étions sujets à une maladie de plus que les autres hommes? » disait un assassin sur la

des pièges du mensonge et des illusions de Terreur? Non. La sûreté absolue est un point de perfection dont on peut approcher plus qu'on ne l'a fait , sans pouvoir jamais y atteindre , car tout témoin peut être trompeur ou trompé; le nombre même de ceux qui déposent n'est pas une sauvegarde infaillible ; et , quant aux preuves qui se tirent des faits concomitants, les circonstances les plus concluantes en apparence, celles qui ne paraissent pouvoir s'expliquer que dans l'hypothèse du crime, peuvent être des effets du hasard , ou des arrangements pféconcertés par des complices. La seule preuve qui paraisse opérer une conviction complète, la confession libre de l'accusé , outre qu'elle est rare, ne donne pas même une certitude absolue , puisqu'on a vu des hommes , comme dans le cas du sortilège, s'avouer coupables, lorsque le crime supposé n'était pas possible.

Ce ne sont pas là des alarmes imaginaires, déduites de simples possibilités : il n'est point d'archives criminelles qui ne présentent des exemples trop fameux de méprises funestes : et celles qui , par un concours d'événements singuliers, ont eu de l'éclat , ne peuvent que faire soupçonner beaucoup de victimes ignorées.

11 faut même observer que les cas où le mot évidence est le plus prodigué , sont souvent ceux où les témoignages sont les plus douteux. Lorsque le délit présumé est du nombre de ceux qui excitent le plus d'antipathie , ou qui échauffent l'esprit de parti , les témoins , presque à leur insu , se convertissent en accusateurs; ils ne sont plus que les échos de la clameur publique ; la fermentation s'accroît par elle-même, et le doute n'est plus admis. Ce fut un vertige de cette nature qui emporta d'abord le peuple , et bientôt les juges , dans la malheureuse affaire des Calas.

Ces cas malheureux , où les présomptions les plus fortes, les plus voisines de l'évidence, s'accumulent sur la tète d'un accusé dont l'innocence est ensuite reconnue, portent leur justification avec eux-mêmes; ce ne sont point ces jeux cruels du hasard qui bouleversent la confiance publique, il faut, pour produire cet effet, qu'on aperçoive, dans ces jugements erronés, des preuves de témérité, d'ignorance, de précipitation, d'une adhérence opiniâtre à des formes vicieuses , enfin , de ces préventions systématiques qui se forment par état dans l'esprit des juges. Un juge, qui a toujours sout ses yeux des scènes de perversité, témoin habituel des faux-fuyants et des mensonges auxquels les accusés coupables ont recours , exerçant

roue à son compagnon de supplice qui poussait des cris. Tableau de Paris, par Mercier.

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continuellement sa sagacité à démasquer l'imposture , cesse peu à peu de croire à l'innocence des prévenus, et les regarde d'avance comme des criminels qui ne cherchent qu'à le tromper. Que ces préventions et cette dureté soient le caractère universel des juges , je suis loin de le penser; mais quand il s'agit d'armer des hommes d'un pouvoir aussi terrible que la peine capitale , il est nécessaire de se rappeler qu'en mettant entre leurs mains ce sceptre fatal , on ne les élève pas au-dessus des faiblesses de l'humanité, on n'agrandit pas leur intelligence , on ne leur donne point de privilège contre l'erreur.

Le danger de la peine capitale parait encore plus frappant dans le cas où elle a servi d'instrument aux passions des hommes puissants, qui ont trouvé des juges faciles à intimider ou à corrompre : dans ces cas, l'iniquité, couverte de toutes les formes delà justice, peut échapper, sinon aux soupçons, du moins à toutes les preuves. La peine capitale offre même, au persécuteur comme au juge, un avantage qui ne se trouverait dans aucune autre peine , je veux dire , plus de sécurité dans le crime, en étouffant par la mort toute réclamation future. Au lieu qu'un opprimé, quelque abattu qu'il puisse être , peut , durant toute sa vie , trouver une circonstance favorable pour mettre son innocence au jour et devenir son propre vengeur. Ainsi l'assassinat juridique, justifié pour le public par une accusation calomnieuse, assure le triomphe de ceux qui l'ont commis. Ils auraient eu tout à craindre dans un crime inférieur : le silence de la mort met le sceau à leur sûreté.

Si l'on considère même ces événements rares , mais qui peuvent toujours renaître, ces époques où un gouvernement dégénère en anarchie ou en tyrannie, on verra que la peine capitale, établie par les lois, est une arme toute préparée, dont il est plus facile d'abuser que de toutes les autres peines. Un gouvernement tyrannique pourrait toujours , il est vrai , rétablir la peine de mort , lorsqu'elle aurait été abolie par le législateur; mais une telle innovation n'est pas si facile; elle met trop la violence à découvert , elle sonne le tocsin de l'alarme. La tyrannie est bien plus à son aise quand elle peut s'exercer sous le voile des lois, quand elle parait suivre le cours ordinaire de la justice, et qu'elle trouve déjà les esprits accoutumés à ce genre de peine. Le duc d'Albe , tout féroce qu'il était, n'eût jamais osé immoler tant de milliers de victimes dans les Pays-Bas , s'il n'eût été reçu

I Comme exemple de ces documents qu'on peut trouver dans une prison, je citerai un fait que j'ai entendu couler eu France. Après un vol fort extraordinaire, fait à Lyon, en 1780, ou environ, la police, ne pouvant obtenir aucun ren-

dans les opiuions du temps que l'hérésie était un délit punissable de la peine de mort. Biren , non moins cruel que le duc d'Albe , Biren , qui peupla d'exilés les déserts de la Sibérie, les faisait mutiler, parce que la mutilation était une peine usitée ; il n'osa que rarement les faire mourir , parce que la peine de mort ne l'était point. Tel est l'empire des habitudes jusque sur les hommes les plus effrénés : et voilà une grande raison de profiter des temps paisibles pour détruire ces armes tranchantes qu'on cesse de craindre quand la rouille les a couvertes, mais qu'il est trop facile d'aiguiser de nouveau quand les passions veulent en faire usage.

On doit ranger sous le même chef un autre inconvénient résultant de la peine capitale, dans l'administration de la justice , savoir , la destruction d'une source de preuves testimoniales. Les archives du crime sont en partie dans la mémoire des malfaiteurs. Avec eux périssent tous les renseignements qu'eux seuls possèdent relativement à d'autres délits ou à leurs complices. C'est une impunité accordée à tous ceux qui ne pourraient être décelés ou convaincus que par le témoignage du mort : et l'innocence sera opprimée, ou le bon droit incapable de venir au jour, par la soustraction d'un témoin nécessaire.

Pendant l'instruction d'un procès criminel, les complices de l'accusé se cachent ou s éloignent : c'est un intervalle de tribulation et d'angoisse : le glaive est suspendu sur leur tète. Sa carrière est* elle finie, c'est pour eux un acte de jubilé et de grâce; ils ont un nouveau bail de sécurité; ils marchent la tète levée. La fidélité du défunt pour ses compagnons est exaltée comme une vertu , et reçoit, parmi eux, pour l'instruction de leurs jeunes disciples , toutes les louanges de l'héroïsme.

Dans la continuité d'une prison , cet héroïsme serait soumis à une épreuve plus dangereuse que l'interrogatoire des tribunaux. Laissé à lui-même , séparé de ses complices, le délinquant cesserait bientôt d'être sensible à cette espèce d'honneur qui l'unissait avec eux. Il ne faudrait qu'un moment de repentir pour lui arracher des révélations, et même, sans repentir, quoi de plus naturel qu'un désir de vengeance contre ceux qui l'ont conduit à la perte de sa liberté , et qui , aussi coupables que lui , continuent à jouir de la leur ! 11 n'a même besoin que d'écouter son intérêt pour acheter, au prix de quelque information utile, un adoucissement à ses peines '.

seignement sur l'auteur de ce délit, s'avisa d'envoyer à Bicétre un exempt déguisé en prisonnier : il joua bien son rôle; il intéressa vivement son audience par le récit détaillé de cet exploit. Dans celte assemblée de connaisseurs en

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L'objection tirée de la nature irrémissible de la peine capitale s'applique à tous les cas , et ne peut cesser que par son abolition complète. Toutefois , il faut considérer que la sûreté a deux branches :

— sûreté contre les erreurs et les transgressions de la justice, — sûreté contre les délits. Si on ne peut obtenir cette dernière qu'aux dépens de l'autre, il n'y aurait pas à balancer. Pour les délits, qui avez-vous à craindre? Tous ceux qui en sont capables , c'est-à-dire tous les hommes , et dans tous les temps. Pour les erreurs et les transgressions de la justice , ce sont des exceptions, des ca& accidentels et rares.

La peine de mort n'est pas populaire ; elle le devient moins de jour en jour, à mesure que les esprits s'éclairent et que les mœurs s'adoucissent. Le peuple court à une exécution , mais cet empressement, qui parait d'abord si honteux à l'humanité, n'est pas le plaisir de contempler des malheureux à leur agonie ; ce n'est que le besoin d'être ému fortement par un spectacle tragique. Il y a un cas toutefois où la peine capitale est populaire, et même à un haut degré , celui du meurtre. L'approbation publique semble être fondée sur l'analogie de la peine avec le délit, sur le principe de vengeance, et peut- être encore sur la crainte qu'inspire le caractère du criminel. « Le sang demande du sang , » et cet acte de représailles parait conforme à la justice naturelle.

Dans les autres cas en général , la peine de mort est impopulaire, et cette impopularité produit différentes dispositions , toutes également contraires aux fins de la justice. — Disposition dans les parties lésées à ne pas poursuivre les coupables , par la répugnance de les conduire à l'échafaud ; — disposition dans le public à favoriser leur évasion ;

— disposition dans les témoins à soustraire leur témoignage ou à l'affaiblir ; — disposition dans les juges à une prévarication miséricordieuse en faveur des accusés. Et toutes ces dispositions anlilégales répandent la plus grande incertitude sur l'exécution des lois : sans compter que le respect qu'on leur doit est comme perdu , quand il parait méritoire de les éluder.

4. Récapitulation et comparaison de la peine capitale avec les peines qu'où peut lui substituer.

La peine de mort possède, avons-nous dit, quatre qualités avantageuses :

1° Elle est , dans un cas , analogue avec le délit ; 2° Dans le même cas , elle est populaire ;

crimes, l'un d'eux s'écria : // n'y a que Philippe pour un si grand coup l Ce fut le trait lumineux ; ce Philippe était

3° Elle a une efficacité certaine pour 6ter le pouvoir de nuire ;

4° Elle est exemplaire , produisant une impression plus vive que toutes les autres peines.

Ces deux premières qualités , qui se rencontrent dans la peine capitale appliquée au meurtre , sontelles des raisons suffisantes pour la conserver? Non; car chacune d'elles, prise séparément, a très-peu de force. L'analogie est bien une recom~ mandation , ce n'est pas une justification. Une peine est -elle convenable d'ailleurs , l'analogie est un mérite de plus ; — est-elle défectueuse à d'autres égards, l'analogie seule ne suffit pas pour la rendre bonne. Outre cela , cette recommandation se réduit à rien , parce que , dans le cas de meurtre , on peut trouver d'autres peines qui auront un degré suffisant d'analogie pour frapper l'imagination.

Les mêmes observations s'appliquent à la popularité de celte peine. Toute autre deviendra également populaire, et même plus, quand on aura éprouvé qu'elle aura plus de force pour prévenir le délit. L'approbation publique se proportionnera naturellement à son degré d'efficacité.

Le troisième argument est plus spécieux: la peine capitale été le pouvoir de nuire. Plusieurs ont été jusqu'à soutenir qu'elle était nécessaire , c'est-à-dire qu'il n'y avait pas d'autre moyen de prévenir le danger dont on était menacé de la part de certains criminels. — Assertion très-exagérée, dont on peut démontrer la fausseté par rapport aux meurtriers les plus redoutables, ceux qui, n'ayant d'autre motif que la cupidité , tiennent le glaive levé sur toutes les têtes : ils ne sont ni si dangereux que les fous furieux , ni si difficiles à contenir. Les premiers calculent : ils ne commettront le crime que dans le cas où il y a un profit à faire et une probabilité d'évasion. Le mal à redouter de la part des fous furieux n'est point limité par ces deux circonstances ; cependant , on n'a jamais cru .nécessaire de les mettre à mort; on se borne à les enfermer, et ce moyen remplit parfaitement son objet.

11 n'y a qu'un cas où celte peine puisse être justifiée par la nécessité : celui de haute trahison ou de rébellion, et seulementdans certaines circonstances, c'est-à-dire lorsqu'il s'agirait d'un chef de parti dans la mort duquel on éteint le principe d'une faction ; ou lorsqu'on aurait à craindre, d'après une disposition très-répandue dans le peuple, que l'emprisonnement ne fût pas un moyen sûr de garde , que les geôliers séduits ou complices ne favorisassent l'évasion du prisonnier, ou que la prison ne fût

le chef du complot ; mais il avait pris ses mesures pour assurer sa fuite et sa proie.

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forcée. Mais ce sont là des cas extraordinaires , des cas d'exception.

Il faut même observer, relativement à ces délits politiques, que si la mort délivre d'un homme dangereux , c'est souvent en lui donnant des successeurs plus redoutables. C'est un mot à méditer que celui d'un vieil Irlandais , qui , dans une guerre civile , était tombé entre les mains de ses ennemis : le bourreau venait d'abattre une tête: on la lui porte toute sanglante : « Regarde , malheureux , la tête de ton fils. — Mon fils , répondit-il , a plus d'une tète*.»

Le quatrième argument est plus fort. La peine de mort est exemplaire, éminemment exemplaire : aucune ne fait une aussi forte impression.

Cette assertion , comme nous l'avons déjà prouvé, est vraie par rapport à la généralité des hommes ; elle ne l'est pas par rapport aux grands criminels.

Il me parait certain que l'emprisonnement perpétuel et laborieux ferait une impression plus profonde sur leur esprit que la mort. Nous avons déjà vu qu'ils n'ont pas les mêmes raisons d'attachement à la vie que la partie innocente et industrieuse de la société. Ils sont dans l'habitude de la risquer : l'intempérance , qui est presque une nécessité de leur état, enflamme leur brutal courage; mais toutes les causes qui leur rendent la mort moins formidable , leur inspirent de l'aversion pour un assujettissement laborieux. Plus leur existence ordinaire est indépendante, vagabonde, ennemie du travail et de la régularité, plus ils seront effrayés d'un état de soumission passive et d'une captivité laborieuse :ce genre de vie leur présente un combat continuel contre leurs inclinations.

Après avoir pesé toutes ces considérations, il me parait en résulter que la prodigalité de la peine de mort est une méprise des législateurs , et que cette méprise est une erreur de situation. Ceux qui font les lois appartiennent à ces premières classes de la société , où la mort est envisagée comme un grand mal, et une mort infâme comme le plus grand de tous les maux: mais ils montrent peu de réflexion en l'appliquant à une classe d'hommes malheureux et dégradés qui n'attachent pas le même prix à la vie , qui redoutent l'indigence et le travail plus que la mort, et que l'infamie habituelle de leur état rend insensibles à l'infamie du supplice.

i Historyofthe pénal laws against the Irish catholic*, by H. Paroell, Esq.

9 Les observations contenues dans cet ariiele étaient particulièrement relatives à la jurisprudence britann que de celle époque. Depuis la première publication de cet ouvrage , la peine de mort a été supprimée en Angleterre pour plusieurs délits.

Si , malgré ces raisons qui me paraissent concluantes, on voulait conserver la peine de mort in lerrorem, il faudrait que ce fût seulement pour des crimes qui portent l'horreur publique au plus haut degré, pour des meurtres accompagnés «le circonstances atroces , et surtout pour la destruction de plusieurs vies : et dans ce cas, il ne faudrait pas craindre de donner à la peine capitale l'appareil le plus tragique, autant qu'on le peut , sans avoir recours à des tourments compliqués.

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