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qui parle ainsi? Cheiromantica,per anagranma^sic omnia eerla. L’expérience me l’a assez démontre.
René renonça alors à combattre ces idées dont le vieillard était irrévocablement blessé, et que la discussion ne faisait qu’enfoncer plus avant dans son esprit.
Il lui raconta à son tour ses douleurs, les pensées qui le poursuivaient aussi sans relâche, et lui demanda si, dans ses trésors do sapience, il pouvait trouver un calmant à cet état de douloureuse inquiétude où il ne pouvait plus durer.
— C’est, répondit le vieillard, le signe d’une crise '• prochaine dans votre destinée; vous pouvez vous en tenir assuré, et cette pensée doit par avance vous soulager.
Çomme ils en étaient là, la jeune fille se glissa dans la chambre sur la pointe du pied et vint murmurer quelques mots à l’oreille de son grand-père, dont les yeux se remplirent de larmes.
— N’est-ce pas encore un présage terrible? dit-il à René. Depuis quelques jours, elle ne songe qu’à aller se promener dans le grand cimetière, dans les Champs- Élysées! — Je vous reconnais bien, dit alors l’enfant à René. Voulez-vous venir avec moi?
! DÉMOÜMENT
René, en quittant le vieillard, reprit le chemin de son manoir avec cette hâte propre aux gens dont l’esprit
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est malade. Le vieil écuyer vint à sa rencontre. Il avait l’air très-ému. Bon! pensa René, il sera arrivé quelque chose. Bonheur ou malheur, je m’en réjouis.
— Monsieur le comte, dit Bertrand, il vient de venir au château une jeune dame qui ne veut parler qu’à vous. Comme elle e.-t en deuil et quelle a. l’air fort triste , j’ai pensé que sa visite ne vous serait pas agréable... — L’aurais-tu donc renvoyée? s’écria René.
— Je no l’ai pu, monsieur, elle a voulu vous attendre.
— Et où est-elle? — Dans la salle noire. C’est là qu’elle a voulu aller. Je n’ai pas eu besoin de lui montrer le chemin. J’ai été obligé de la laisser faire. Sa présence me troublait comme une apparition de l’autre monde, et, en vérité, son air, ses manières, sa voix, sont si étranges...
Sans en écouler davantage, René poussa son cheval, traversa au galop l’avenue, le pont et la cour, sauta à terre sans attendre que son valet vînt lui tenir l’étrier, et monta quatre à quatre l’escalier de la tour d’Eymeri. Arrivé à la porte de la funeste salle, il s’arrêta un instant pour reprendre haleine et calmer un peu les battements de son cœur qui menaçaient de rompre ses attaches; mais la porte de la salle s’ouvrit soudain. René recula involontairement devant la figure qui se présenta alors à lui. C’était mademoiselle de Lamperière, mais quel changement ! Elle était d’une pâleur verdâtre que la vie n’emprunte jamais qu’à une mort prochaine. Ses lèvres étaient livides et tremblantes, ses sourcils contractés, et ses yeux avaient un éclat pjus sinistre encore que l’abattement de ses autres traits. Assurément elle avait pu être prise pour une créature de l’autre monde. On n’eût pas pu dire qu’elle fût ni changée, ni vieillie; elle était morte, et ressemblait à ce qu’elle avait été comme un spectre peut ressembler à un vivant.
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— Dieu merci ! dit-elle d’une voix brève et horriblement altérée, vous arriverez encore à temps 1 Mais dépêchons-nous.
En prononçant ces étranges paroles, elle prit René par la main.
Le jeune homme se sentit glacé jusqu’au cœur de l’impression de cette main, qui était d’une froideur moite et frissonnante, aussi surprenante que le reste.
— Madame, lui dit-il, au nom du ciel l qu’avez-vous, et que puis-je faire pour vous ? Vous n’êtes pas bien, ce me semble ?... — J’ai un peu froid, mais ce n’est rien, ce sera bientôt fini : on ne meurt pas de cela. Venez. Asseyez-vous là, plus près de moi. De quoi avezvous peur? Vous voyez que je suis tranquille. Je veux seulement causer avec vous. — Mais, madame, je ne puis comprendre... — Je vous expliquerai tout. Laissez-vous faire et laissez-moi dire.
René céda à la fascination stupéfiante qu’exerce sur une imagination superstitieuse tout ce qui a l’air surnaturel. Il s’assit sur le siège que Louise avait disposé d’avance près du fauteuil où le vieux comte était mort, et qui depuis était toujours resté à la même place. Ellemême se laissa tomber dans ce fauteuil.
— René, dit-elle.alors en se penchant vers lui, je sais que vous êtes perdu pour moi. Je vous ai oublié un instant, vous avez eu le droit de m’oublier tout à fait. M’avez-vous en effet oubliée ? — Cette question, madame, a droit de, me surprendre, et je ne vois pas à quoi il peut être utile d’y répondre. — Non, vous ne m’avez pas oubliée; c’était impossible. Mais vous me haïssez, je le vois. Eh bien l j'aime encore mieux cela qu’une froide indifférence. René,- je vous ai trahi, et cependant je vous aimais. Ne dites pas non. Vous savez bien que je vous aimais. — En Pro-
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venue. — Partout, toujours. Hélas ! je me suis trahie moi-môme. Mon orgueil a été flatté de voir le roi et la cour à mes pieds. — Je conçois cela parfaitement, madame. Je vous assure que je vous trouve maintenant très-excusable. — Non, non, ne dites pas cela. Oh ! j’ai eu tort, bien tort. J'ai été bien coupable, et vous avez raison d’être dur pour moi. Mais ce n’a jamais été que de la coquetterie, je vous le jure. Vous savez, toutes les femmes sont coquettes, surtout dans notre pays. Oh 1 combien je déteste cet égarement d’un moment. Oui, ce n’est pas trop de ma vie pour l’expier. — Vous vous jugez trop sévèrement, madame. Vous vous êtes d’ailleurs découragée trop tôt. Je ne doute pas qu’avec toutes vos grâces et votre esprit vous n’eussiez promptement ramené le roi et triomphé de vos rivales. Vous savez sans doute que le roi a passé ici avant-hier. C’était lui peut-être que vous cherchiez à y rencontrer, et, à son défaut, vous avez voulu exercer votre talent sur moi. J’espère que j’ai montré assez de patience, et que nous terminerons celte scène dont il m’est impossible de deviner le but. — Ah 1 vous ne voulez fias m’écouter. Mon Dieu ! je ne puis déjà plus parler. J’avais pourtant bien des choses à vous dire. Mais tout s’en est allé. René, je sais que vous êtes marié, que vous avez une femme digne de vous et que vous aimez; je sais, moi, que je suis une malheureuse qui ne mérite pas d’être foulée sous vos pieds. Je ne viens donc pas vous demander de m’aimer encore. Je -, n’ai voulu que vous revoir encore une fois... — J’espère, madame, vous revoir plus d’une fois. Je retournerai bientôt sans doute à la cour. — Je n’y serai plus. René, grâce, grâce! je vous en conjure. Dites-moi que vous me pardonnez tout le mal que je vous ai fait. Je ne le mérite pas, je le sais ; mais j’ai tant souflert, tant
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pleuré, je me repens si profondément, et... regardezmoi. — Vous avez i'air souffrant, en effet, madame, et dans l’intérêt de votre santé, de votre réputation, vous devriez... — Ali ! mon Dieu, il ne me pardonnera pas! Pendant qu’il en est temps, René, je vous en supplie, dites r moi que vous me pardonnez, car il faut que je m’en aille. Ali! je crois que c’est fini!
A ces mots prononcés d’une voix brisée et déchirante, René, qui jusque-là avait évité d’arrêter ses regards sur mademoiselle de Lamperière, la regarda. Elle était renversée dans le fauteuil, les paupières closes, sans mouvement et sans respiration apparente.
* Il la crut morte. Ce spectacle et cette pensée brisèrent son inflexibilité.
— Quoi! s’écria-t-il, elle aussi! Mais qu’y a-t-il donc en moi? Louise, Louise! revenez, revenez. Oui, je vous pardonne; oui, je dirai tout ce que vous voudrez. Ah! encore cette fois il est trop tard !
Et il se jeta aux genoux de la jeune fille comme il s’étaitjeté aux genoux de son aïeul, anéanti, épouvanté de ce nouveau coup de foudre qu’il avait attiré sur sa tête.
— Ah! dit Louise en revenant à elle faiblement et agitant vers lui ses mains engourdies, j’ai entendu, mais j’avais peur de ne plus pouvoir répondre. Vous m’avez pardonné. Voulez- vous me le dire encore? — Oui, oui, je vous pardonne. Mais qu’avez-vous, au nom du crel? — Rien, rien... je suis empoisonnée! — Empoi sonnée! Malheureuse enfant! vite, je vais chereher du secours. Je puis vous secourir moi-même. Dites-moi quel poison vous avez pris?...
— Arrêtez, dit Louise en se levant et le retenant avec force. Que voudriez-vous qu’on dît en me trouvant chez vous? Je ne sais ce que c’est que ce poison, mais il
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est bon, je le sens. Il n’y a pas de secours possible, et je serai morte avant qu’un médecin puisse arriver» — Ah! que je voudrais mourir aussi! Louise, pourquoi „ avez-vous fait cela? N’avez-vous pas songé que c’était un crime? — Je le sais, mais il le fallait. Autrement vous ne me croiriez pas. Et puis, de cette façon, je ne pourrai plus vous être infidèle. Écoutez, René, vous me pardonnez de tout votre cœur, n’esl-ce pas ? — Oh! oui, oui. Pourquoi ne l’ai-je pas dit de suite? Mais je reste là. Insensé! Et le poison te dévore cependant! Laisse-moi... Qu’importe à cette heure les considérations du monde ! — Écoute-moi, mon René! Oh ! je puis bien te nommer ainsi, puisque je meurs. Ta femme même n'en pourrait être jalouse... Écoutez-moi, je crois que j'aurai encore assez de force pour aller jusqu’à Lagny. Puisque tu le veux, j’enverrai chercher un médecin, mais, je sais, moi, que c’est inutile. — Eh bien ! partons de suite, partons 1 — Un moment encore. C’est ici que ton aïeul t’a maudit, n’est-ce pas? C’est moi qui ai attiré cette malédiction sur ta tête. Eh bien! moi qui vais mourir aussi, je te bénis et prie le ciel de prendre ma mort pour expiation. — A votre tour, Louise, grâce et pour moi et pour vous ! Venez. — Non, pas par là, par l’escalier dérobé. Voici la clef. Je l’ai retrouvée où je l’avais laissée.
René emporta la jeune fille plutôt qu’il ne la conduisit jusqu’à Lagny. Elle lui parla durant le chemin, lui représentant que sa mort était nécessaire pour tous deux; qu’elle n'avait rien à faire dans la vie; qu’il n’en était pas de même de lui; que, morte, il lui serait permis de l’aimer, mais que, vivante, il ne le pourrait. Elle voulut s’asseoir (fu bord du petit bois qui avait été le second lieu de leur rendez-vous.
— Vous ne voulez pas me laisser mourir ici ? lui dit- *
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elle. Non. Eh bien, je vous obéirai. Ah! je suis trop heureuse!
Arrivée près de la porte du château, elle s’arrêta et regarda si personne ne se trouvait là; elle serra René dans ses bras par un mouvement convulsif, et lui dit un adieu dont rien ne pourrait rendre la suprême expression.
— Il faut nous quitter, lui dit-elle. Adieu pourjamaist Je n’ai aimé que toi. — Hâtez-vous, lui dit René qui la, regarda pénétrer dans le château d’un pas chancelant. Quand il ne la vit plus, car elle n’eut pas la force de s’arrêter pour lui dire encore adieu, il s’élança, rentra à Courchival, demanda son cheval, arracha la selle des mains du valet qui n allait point assez vite, et en une minute il (ut parti. En une demi heure il était à Arles, car il n’y avait point alors de médecin à Saint-Gilles. — Monsieur, dit-it au médecin, mademoiselle de Lamperière se meurt, il faut que dans une demi-heure vous soyez auprès d’elle. — Oui, monsieur. — A Lagny. — C'est impossible. — Du tout, j’en suis venu en moins de temps. Soyez tranquille, je fouetterai votre cheval et ce sera moi qui vous payerai. — J’irai, monsieur.
Par bonheur pour le médecin, il se trouva qu’il était bon cavalier, comme la plupart des habitants du pays, mais il ne dut jamais se souvenir qu’en frémissant de cette course furibonde. Il était minuit quand ils arri- . vèrent à l’entrée de l’avenue de Lagny.
— Je vous attends* ici, dit René au médecin. Vous viendrez me rendre compte de ce que vous aurez vu. Pas un mot de moi.*
Nous n’essayerons pas de décrire l’angoisse de René pendant celte attente. Le médecin revint au bout d’un quart d’heure.
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— Eli bien? — Il n’y a rien à faire, monsieur. Tout est fini. — Morte? — Elle l’était quand je suis arrivé. J’ai proposé de faire l’ouverture du corps, caria maladie ne me parait pas claire; mais un prêtre s’y est opposé et a dit que la demoiselle l’avait elle-même défendu. — Venez avec moi, monsieur.
Le médecin suivit René.
— Voici votre salaire, lui dit le comte en lui mettant un rouleau d’or dans la main. Oubliez que c’est moi qui suis allé vous chercher. — Oui, monsieur le comte. — Vous pouvez à votre choix passer la nuit ici ou vous en retourner.
Le médecin préféra partir. Pour René, il ne prit que le temps de changer de cheval, Rertrand voulait le suivre, mais son maitre le lui défendit péremptoirement. Le lendemain matin le comte était à Aix.