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Ily eut d’abord fort peu de changement dans la vie des habitants du château de Serizy, quoiqu’il y en eût un fort grand dans leur état. Le comte faisait chaque soir une visite d’un quart d’heure à sa femme, et cette visite se passait toujours en conversations abstraites ou même banales. Le marquis, de son côté, ne manquait jamais, chaque matin, de s’informer à son gendre du point où en étaient les choses, et s’en allait toujours affligé et courroucé de la réponse négative de René; mais il avait cessé de lui faire des reproches ou des représentations : vieux et faible, il subissait l’iufluence d’une volonté jeune et tenace. Peu à peu cependant la confiance s’établissait entre René et Geneviève. Ils en étaient venus promptement à la fraternité. Du côté de la jeune fille surtout, c’était bien la tendresse voilée, les attentions muettes d’une sœur pour un frère. Quand elle voyait se rembrunir le nuage qui voilait continuellement le front du jeune comte, elle venait à lui, lui prenait la main, et, par quelques mois gracieux dits de sa voix la plus douce, elle tâchait à le distraire et à le faire sourire, et de jour en jour elle y réussissait mieux. Le père, témoin de ces petites scènes d’une tendresse qui lui semblait suffisamment conjugale, venait alors vers son gendre : — Eli bien I lui disait-il à l’oreille, il me semble que
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ceci est assez clair. Ma fille vous aime maintenant tout à fait. Si vous ne le voyez pas, c’est mauvaise volonté. ' — 11 n’est pas encore temps, répondait René. — Prenez garde au moins de laisser passer le bon moment, s’il ne l’est pas déjà, répliquait le vieillard.
Ceci n’était pas dépourvu de sens. 'En effet, la position où le comte s'était placé vis-à-vis de sa femme était très-délicate et très-difficile à changer. Elle eût demandé, pour être ramenée aux conditions conjugales, une habileté et une application que René ne pouvait apporter. Le sentiment fraternel qui unissait maintenant les deux époux était un nouvel obstacle : la réserve et la pudeur qui le caractérisaient étaient moins faciles à surmonter que l’antipathie et la défiance précédentes. Il en est ainsi de toutes les positions fausses, ‘c’est-à-dire contraires aux lois naturelles : la contrainte même qu’elles imposent les consolide et devient un gage de leur durée. ,
On conçoit sans peine que, soit par l’indiscrétion involontaire du marquis, soit par l’indiscrétion très-volontaire des domestiques, soit enfin que les choses parlassent d’elles-mèmes, la singularité des relations du comte et de la comtesse n’avait pu rester secrète, et que, devenue un piquant sujet de conversation pour » les châteaux voisins, elle avait dû être fort diversef ment interprétée. La sévérité de René et l’ingénuité de Geneviève déconcertèrent toujours les allusions que l’on laisait parfois devant eux; mais le pauvre marquis en était très-affecté, et il semblait que ce fût lui-même que l’on incriminât.
Heureusement lesynode commença pour lors à s’assembler, et les visites qui affluèrent à Serizy, les couveutieules qui s’y tinrent, ceux auxquels le marquis et son gendre eurent à assister, soit à Loudun même, soit
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dans les environs; enfin, toutes les préoccupations politiques et dogmatiques effacèrent bien vite celles d’un autre genre. Geneviève se trouva livrée à elle -même comme autrefois, libre do rêver sans que nul regard interrogateur se fixât sur elle. Elle pouvait croire que son mariage n’était qu’un rêve, et parfois, en effet, il lui semblait que toute son existence, depuis quelques mois, n’était qu’illusion, tant son émotion intérieure, qui n’avait pu se répandre au dehors, lui avait laissé de bourdonnement dans la pensée. Quand une alarme n’est suivie d’aucun combat, les palpitations en durent souvent plus longtemps, ou du moins elles sont plus sensibles et plus pénibles, en ce que l’équilibre se tro.uve interrompu faute d'une agitation extérieure qui eût servi de contre-poids. Geneviève s’étonnait de l’indifférence avec laquelle elle prenait le souvenir de M. de Quesmes. Dans la situation grave où elle était engagée quand elle l’avait revu, son imagination, ce flambeau, aux lueurs capricieuses et chatoyantes, avait dû pâlir sous la clarté sévère de l’examen. Dépouillé des gracieux reflets, des étincelantes réverbérations qu’il avait empruntées à la première, le héros n’avait paru sous le secondqu’un homme froid, ironique et faux. Nous ne^ voudrions pas jurer que, quelque pure, quelque angélique que fût l’âme de Geneviève, son amour propre n’eût pas été aussi blessé que son cœur de la facilité avec laquelle le vicomte avait pris son parti de renoncer à elle, et de la liberté, des^gràces d’esprit dont il avait fait montre à ses noces. Elle se disait à ce sujet qu’à la vérité on ne devait pas se fier aux apparences, puisqu’elle-même avait dû paraître au vicomte bien froidement oublieuse : mais au moins avait-elle gardé le silence. 11 est vrai encore que ce silence lui était obligatoire. Enfin, elle parvenait quelquefois à excuser entiè-
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rement son amant, et alors elle n’en sentait pas moins qu’il lui était bien réellement devenu indifférent. Il en est souvent ainsi en amour. Une accusation est un arrêt. Geneviève se dépitait ingénument de celte inconstance sans cause, du moins sans cause qu’elle voulût s’avouer; car René, comme on pense, y était bien pour quelque chose, et de jour en jour sa figure noble et pure retenait plus souvent se présentera l’esprit de la jeune fille; de jour en jour son caractère doux et sombre , son esprit poétique] et gracieux devenaient plus intéressants à Geneviève. C’était compassion, se disait-elle à elle-même. Elle pouvait se tromper ainsi pendant quelque temps. Elle avait voulu cesser d’aimer M. de Quesmes et se fâchait de n’avoir pas eu pour cela de combat à subir. Elle voulait aimer son mari, mais elle eût désiré n’arriver à ce résultat que sous l'influence du devoir et non de l’inclination. Enfin, elle était réduite à déguiser l’amour sous les semblants d’une tendre pitié dont elle ne laissait percer encore que ce qui ne pouvait la trahir. Elle se demandait déjà si elle ne s’était pas abusée en croyant aimer M. de Quesmes; mais ceci est un sophisme commun à tous les cœurs féminins :
Ce qui n’est plus pour eux a-t-il jamais été f
Nous n’avons jamais de maîtresse qui ait connu l’amour avant de nous qonnaitre , quelle que soit sa vie, quelles que soient ses aventures. Elles nous le disent, non-seulement parce qu’un tel aveu nous flatte, mais encore parce qu’elles-mèmes se le persuadent et sont bien aises de le persuader. De celte façon, en effet, leurs fautes ne sont que des erreurs, leur inconstance devient de' la sagesse. Elles se
sont trompées; elles recommencent. Honneur au courage malheureux!
Geneviève était une de ces organisations sur lesquelles le devoir e?t tout-puissant, sans être pourtant ni terrestres ni positives; mais c’est là le point qui règle toutes leurs actions, même à leur insu, et comme une loi naturelle; c’est le fil qui, lorsqu’elles s’élèvent sur les ailes de l’imagination, les garde de se perdre dans les nues. Ainsi elle s’était éprise de M. de Quesmes comme de quelque chose de beau et d’aimable, mais if n’avait dû jamais le savoir; s’il l’avait deviné, c’était en vertu de cette fatuité inhérente à la jeunesse, qui, semblable à la verge des adeptes, découvre les trésors cachés et en indique aussi qui n’existent pas. Obligée d’épouser quelqu’un qui lui était inconnu, elle a\ ait su contenir ses larmes et toute sa douleur; mariée, elle devait aimer son mari uniquement parce que c’était son devoir, et oublier tout le reste. C’était une nature parfaite où toutes les facultés se contre-balançaient et se trouvaient dans un rapport exact; elle devait donc, par cela seul, être préservée de toute divagation, et, prenant toujours la voie véritable, s’y maintenir par son propre poids. L’inquiétude que lui causaient les oscillations d’un changement prescrit par le devoir même était comme un tribut qu’elle payait à la faiblesse de l’humanité, où elle était une exception sans en être pourtant entièrement séparée.
Tandis que Geneviève errait en ces rêveries et écoutait tous les murmures de son cœur, en observait le travail, René se plongeait dans les souterrains du protestantisme, armé de sa pensée vindicative comme d’un fil qui l’empêchait non pas de se perdre, mais de s’arrêter, tout à l’opposé du fil que Théséus reçut de la blonde fille de Minos. Hélas 1 il était obligé de s’y tirail-
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1er continuellement pour ne pas cédera l’envie de s’asseoir qui le prenait devant les difficultés sans nombre qui embarrassaient scs pas. Il était fatigué de l’attente molle et silencieuse qu’il lui avait fallu subir, et il retournait souvent la tète vers la place charmante qu’il pouvait occuper aux côtés de sa femme, si douce, si bonne, si consolante. D'ailleurs, le dédain prenait bien vite en lui le dessus de la haine; s’il suivait encore sa pensée, c’était faiblesse plutôt qu’énergie, c’était par honte de céder ainsi vis-à-vis de lui-même, c’était la difficulté de se débarrasser d’une résolution qu’il avait si violemment embrassée, c’était la crainte de détruire le seul intérêt qui restât dans sa vie; car, bien que de son côté il sentit naître en son cœur pour Geneviève une tendre affection, le temps était loin où cette affection pourrait remplir ie vide que lui avait laissé l’oubli de Louise. C’était bien un véritable amour, celui-là, un amour absolu, profond, intime, fécond en racines et en fleurs, et dont il était bien difficile aux froids rameaux de l'hymen de remplacer jamais la sève exubérante et parfumée. René le sentait, et il se raidissait contre le besoin de repos qui s’emparait de ses sens alourdis, pensant avec raison que ce repos ne pourrait durer longtemps, et serait bientôt troublé par une fièvre in- ' terne dont l’agitation extérieure lui sauverait mieux les ! souffrances. Ainsi, il persévérait dans la vengeance^ non plus par passion, mais par raison. Quelle misérable! machine que la volonté humaine I I .
Déjà, au reste, il ne pouvait plus songer à donner|< l’impulsion, mais à se laisser emporter par le courant. Son impétuosité, son ardeur conspiratrice avaient fait sourire dans leurs vieilles moustaches les oracles et les sommités de la religion et du parti protestant. Le nom respecté du vieux comte de Courchival n’inspirait pour
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son héritier quo do la bienveillance de la part des seigneurs, et de celle des ministres une considération qui n’allait pas jusqu’à la.déférence.
Malgré la position hostile des huguenots vis-à-vis de la cour, ils ne laissaient pas de montrer, pour ceux d'entre euxqui s’y trouvaient attachés ou qui tenaient des emplois considérables, un respect soit calculé, soit involontaire. René et le mnrquis de Serizy, l’un à cause de sa grande jeunesse, l’autre à cause do son peu de tenue, ne firent donc au synode que des figures secondaires, et telles qu’ils en eussent fait partout où leurs noms et leurs fortunes eussent été connus. Le marquis de Serizy était un de ces hommes comme il en flotte toujours dans toute espèce do conspiration, qui en sont les membres les plus actifs, les plus dévoués, qui ont la confiance de tous, sans exercer aucune autorité; que leur air iuoffensif empêche toujours do soupçonner, qui coopèrent en effet sans penser à mal et comme s’ils faisaient une chose toute simple : aussi n’én recueillent-ils jamais ni gloire ni profit, et n’en ont-ils pas cherché. Ils ne son ni ambitieux, ni cupides, ni vindicatifs : ils sont conspirateurs, cela leur suffit.
René s’aperçut bientôt de la véritable position de son beau-père dans le parti, et vit que, s’il pouvait avoir de lui tous les renseignements possibles, il devait renoncer à employer son autorité, soit pour s’étayer, soit pour imprimer quelque secousse dans le sens qu’il désirait. Il eut la sagesse de ne pas s’obstiner à se mettre en avant, et il prit le parti de conspirer pour ainsi dire dans la conspiration, se bornant à relever toutes les inductions favorables à son idée, à fomenter les ressentiments, en un mot à se faire boute-feu s’il n’était flambeau. Il ne tarda pas à être distingué par quelques-unî.
des personnages les plus influents, regardé par les uns
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comme un homme précieux, par d’autres comme un esprit dangereux, et par tous comme une organisation peu ordinaire. Parlant peu et toujours à propos, sa parole grave et concise attirait toujours l’attention. La rapidité de ses aperçus, la vigueur de ses conclusions, le mordant de scs réflexions, formulées avec une logique impitoyable, étonnaient dans un aussi jeune homme de qui la ligure semblait au premier abord si efféminée, si peu d'accord avec un esprit mâle et vif.
On le regardait, et alors on apercevait au milieu de ses traits noyés et irréprochables uue expression de hauteur et de force qui imposait et embarrassait à la fois. Son ascendant n’était pas de ceux qu’on subit sans contestation : on craignait de céder à une fausse apparence. D’ailleurs l'éducation solitaire de René n’avait pu lui apprendre l’art de gagner les hommes pour les dominer, de leur dorer la pilule toujours amère d’une supériorité qu’ils n’avalent jamais qu’en rechignant, et qu’ils digèrent mal si on la leur ingurgite en leur tenaillant le nez et le menton. L’arbre qui a grandi seul vit seul : nul arbre ne vient, quand il est déjà à sa hau- / teur, mêler son ombrage au sien, hors peut-être quelque liane caressante et jalouse.
Ainsi le comte sentait les obstacles se multiplier à me* sure qu’il voulait avancer, comme le nageur qui sent l’onde répondre à chacun de ses efforts par un effort répulsif. Il disait : Marchons, et, au lieu de marcher, on venait tournoyer autour de lui. Ahî malheur à celui qui veut asservir à sa passion individuelle la passion d’une multitude. Un instinct de défiance s’élève bientôt contro lui; deux génies se trouvent en présence et se sentent : il faut que l’inférieur se soumette et ne prétende plus h marcher de front. Quoique René dominât de l’intelligence tous les hommes qui se trouvaient réunis là, lo
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principe agissant cnez lui, sa passion, ressort déjà détraqué, ne pouvait prétendre à plus de puissance que l’esprit d'ambition religieuse qui animait cette assemblée; aussi, malgré tous ses efforts, ne pouvait-il s’y impatroniser entièrement. On l’y avait traité en enfant d’abord; maintenant on l’y traitait en étranger, et certes il ne pouvait y avoir d’autre cause à cette conduite que celle dite ci-dessus : car tout devait rendre le jeune comte de Courchival cher aux protestants. 11 était pur de toute relation avec les catholiques et avec la cour; il était d'un sang fidèle, d’une famille qui avait une des premières embrassé la réforme, et qui l’avait soutenue de l’épée et de tous les moyens humains, sans parler de ses vœux et de ses prières. Il montrait lui-même un fanatisme intelligent et sincère. 11 était le beau-fils du vénérable et excellent marquis de Serizy : tout était donc garant pour lui. Ses cautions étaient irrécusables, et pourtant on n’avait pas foi en lui. Était-ce révélation du passé qui bouillonnait encore dans son cœur? étaitce pressentiment de l’avenir qui fermentait peut-être déjà dans sa cervelle? Qui pourra jamais rendre compte des motifs par lesquels agissent les hommes rassemblés?
René, pour sa part, ne prenait pas le change sur les sentiments qu’il inspirait. 11 les attribuait parfois à ce que son aventure à la cour avait peut-être transpiré; mais, la partie secrète et importante ne pouvant pas en être connue, cette disgrâce devait au contraire être un gage de plus en sa faveur. A la vérité, M. de Quesmes avait déjà pu parler et machiner quelque chose; mais, outre qu’un tel procédé n’eùt guère été dans les façons de faire de son cousin, jamais dans les discussions les plus vives il n’était échappé à aucun de ses contradicteurs une allusion à ce qui causait sa ferveur suspecte; aussi lessenlait-il le dépit que nous donne toujours une
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défiance légitime, mais non légale, si l’on peut parler ainsi, jusle sans être raisonnée. Nous ne Voulons jamais admettre que les hommes puissent avoir de l’instinct et qu'ils aient le droit de s’éloigner de nous pour des fautes dont nous sommes sûrs qu'ils n’ont pas eu connaissance. Le comte n’était pas dans une disposition à pardonner aucune injure, et bientôt il conçut pour tous ses coreligionnaires une haine véritable. Son âme était livrée aux Furies, dont les groupes divers et hostiles la déchiraient en s’y battant. La malédiction paternelle avait vigoureusement germé. La porte par laquelle l’infortuné était entré dans la vie était funeste. La voie qu’il suivait ne pouvait lui offrir que des douleurs; il fallait recommencer son existence, et quel homme, même à l’âge de René, ‘croit qu’il puisse revenir sur ses pas! On est ainsi fait : une lois engagé dans une route odieuse, on ne gravit pas une montagne pour en chercher une qui soit plus facile; l’habitude, plus stupide encore que la paresse, nous fait rester dons l'ornière et nous y embourbe davantage, au lieu de tenter un effort victorieux pour fuir à travers champs. Ainsi René, dégoûté, découragé par la marche, ulcéré contre ses compagnons, n’en continuait pas moins à marcher vers un but qu’il ne voyait plus et qu’il ne se souciait plus beaucoup d'atteindre; seulement il se dédommageait de la contrainte qu’il s’imposait en répandant son aigreur autour de lui, et en se promettant bien de ne pas toujours garder dans son cœur ces haines nouvelles dont le mépris serait une satisfaction suffisante.
Nous n’introduirons pas le lecteur dans le sein même du synode, qui était comme les états généraux de ia république semi-théocra tique de la réforme : là, se discutaient les points de doctrine et les budgets des Églises, et les réclamations plausibles qu’on voulait adresser au
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gouvernement. Une assemblée plus confidentielle eut lieu au château de Serizy, assemblée comme il y en a toujours à côté des réunions en quelque sorte ofii ielles. Il s’agissait dans celle-ci de discuter l’opportunité d’une demande au roi, tendant à obtenir la réintégration des anciennes places de sûreté, dont la privation rendait la conservation de l’édit de Nantes à peu près illusoire et soumise au bon plaisir des gouverneurs et c'es chefs catholiques.
M. de Ruvigny, agent et envoyé de la religion auprès de la cour, le comte de Roye, le marquis de la Force et la plupart des seigneurs étaient opposés à celte démarche, qui leur semblait sans aucune chance de réussite, et propre seulement à inspirer des soupçons et peut-être à provoquer des mesures oppressives. Us représentaient le parti conservateur parmi les réformés, estimaient la position du protestantisme en France parfaitement établie et durable, et regardaient le prosélytisme comme une utopie sans fondement et môme fâcheuse. Le marquis de Serizy, le chevalier de Rohan, jeune ambitieux qui espérait jouer dans une guerre civile le rôle que son grand-oncle avait joué; le comte de Courchival, quelques autres seigneurs, vieillards ou jeunes gens, et les ministres presque en totalité, soutenaient la proposition. Parmi ces derniers, le plus ardent et le plus influent, le plus remarquable, à coup sur, était le révérendissime Daniel Sauvegrain, député de l’Église dé la Rochelle. C’était un vieillard de plus de soixante-dix ans, le véritable prêtre sectaire, emporté, inflexible, foudroyant, sophiste d’autant plus habile qu’il semblait toujours inspiré. Bien que d’une taille ordinaire, encore courbée par l’âge, il paraissait, au premier aspect, de proportions au dessus de la plupart des hommes, tant le caractère de puissance de sa tète était
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frappant : son front large, élevé et entièrement chauve, était coupé de trois rides austères, où se lisait egalement le courage du martyr et celui du persécuteur, deux fanatismes qui s’allient souvent. Il eût également représenté Samuel ou Jérémie. Ses longs sourcils gris
mbaient jusque sur ses yeux et se hérissaient dans les
oments de fougue, comme s’ils se fussent écartés pour laisser passer ses regards flamboyants et irrités; son nez aquilin et sa bouche dédaigneuse se rapprochaient l'un de l’autre et faisaient siffler presque constamment le souffle de ses narines. C’était, au résumé, une grande et terrible figure, mais qui respirait plutôt l'enivrement de l’erreur que la sainte inspiration de la vérité. Les passions humaines, l’opiniâtreté, la colère, la haine de la résistance, l’orgueil y avaient une largo part et y dénotaient le faux prophète': le véritable homme de Dieu porte au front une autorité éclatante ou sombre qui n’a pas besoin, pour dominer, du secours convulsif des autres traits.
Daniel Sauvegcain témoignait peu d’amitié à René, quoique celui ci appuyât toujours ses discours et ses propositions; mais il repoussait son aide comme le prêtre repousse h l’autel celle du laïque profane; il était impatienté de sa coopération comme le vieux soldat, dans son courage farouche, s’impatiente de la témérité inquiète du conscrit. D’ailleurs, quoique la lumière qu’il portait ne provint pns du foyer divin, elle ne l’en éclairait pas moins, et il avait lu sans doute dans le cœur du jeune homme.
M de Ruvigny, esprit sage, froid et d’une rare finesse, en tout l’opposé du ministre, quoiqu’il fût très-attaché à sa religion, comme depuis il le prouva, montrait «au contraire faire grande estime de René; mais il avait démêlé promptement le son creux et faux de ses discours
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et de son fanatisme, et il l’embarrassait souvent par ses sourires de scepticisme II ne manquait jamais, toutes les fois qu’il causait avec René, de détourner adroitement la conversation du terrain politique pour l’engager dans des questions purement abstraites, et jamais il ne donnait au jeune comte d’explication matérielle ni de réponse positive, ce qu’il tournait au reste avec tant de tact et de grâce, qu’il n’y avait pas moyen de s’en offenser. René se trouvait, entre le ministre et lui, dans la position d’un homme qui, voulant en secourir un autre, recevrait un coup de bâton de celui-ci et une poignée de main de l’adversaire. Je ne conçois guère de position plus déconcertante; ce serait certainement à étrangler les deux hommes. Cette idée passait en elfet quelquefois par la tête de René; mais comment s’attaquer au sublime Daniel, ce lion hérissé et bondissant; ot par où attaquer le subtil courtisan, insaisissable serpent.
— Ainsi, disait le véhément Sauvegrain de sa voix impérieuse, dont rien ne détournait la tonitruante allure, ainsi vous êtes satisfaits de garder les troupeaux des Égyptiens, et vous vous confiez en la clémence de Pharaon. Vous vous dites : Le roi n’oubliera pas ce que nos pères ont fait pour les siens. Vous croyez qu’après des générations écoulées on se souvient des services rendus, quand vous, pour quelques années où l’on vous a permis de respirer, vous oubliez tant d’injures reçues, vos villes mises à sac, vos prêtres, vos soldats et jusqu’à vos enfants massacrés, vos temples violés, vos libertés anéanties! Je vous le dis, moi, Joseph est oublié. La tyrannie a posé sur nous sa main jalouse; elle ne l’en retirera pas qu’elle ne nous ait écrasés. Ce sera en vain* que vous courberez la tête sous le joug, que vous vous montrerez habitués aux rigueurs, que vous broierez
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jour et nuit le mortier, et que vous creuserez les sillons avec vos ongles; même à ces dures conditions, on ne vous laissera pas multiplier longtemps : on craindra t ' toujours le moment du réveil. Vous êtes soumis, vous ' deviendrez esclaves; esclaves, on vous prendra vos nouveau-nés, et, pour les racheter, il faudra que vous sacrifiiez aux idoles. Et Dieu vous abandonnera; il ne suscitera pas Moïse pour vous défendre et vous conduire, car vous aurez rejeté ses avertissements. Oui, je vous le dis, c’est là ce qui vous arrivera, et le jour n’en Bat pas éloigné; il y a des signes aux cieux et sur la terre. Le repos' même dont on vous laisse jouir en ce moment est sinistre : on veut vous égorger durant votre sommeil. N’a-t-on pas déjà fait ainsi? O Israël! réveilletoidonc, car l'arche sainte est menacée; lève-toi, que les ennemis te contemplent! Et ils trembleront, ils seront contraints de se rendre à tes justes demandes, où, s’ils refusent, la main de Dieu sera sur eux. la victoire ne peut nous faillir.
— Je ne crois pas, mon père, dit M. de Ruvigny, qué les choses se passent d’une manière si simple ni si grande. Sa Majesté ni ses ministres ne consentiront jamais à nous rendre des places de sûreté. A la moindre menace de soulèvement, on réunira toutes les forces du royaume pour nous réduire, et l’on profitera de l’occasion pour nous enlever tous nos privilèges. Je ne crois pas qu’il en soit autre chose. Le temps des interventions divines est passé. — Ahl s’écria ie ministre, vous êtes assez hardi pour prononcer cela! Homme de peu de foi, ce n’est pas ainsi que l’on invoque cette intervention et qu’on l’obtient. — Mais, dit René à M- de Ruvigny, vous avouez vous-même, monsieur, et personne n’est mieux que vous à même d’en juger, vous avouez que la cour ne'cherche qu’un prétexte pour nous opprimer. Il
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me semble que nous somme? par cela seul autorisés à
Î prendre la défensive.— Eh ! qu’importent de tels intérêts? s’écria encore le vieux Daniel; sont-ee les raisonnements humains qui doiveniïious guider ou bien la voix de Dieu?
Pour le coup, répliqua M. de Ruvigny, je suis de votre avis, mon père. N’oublions pas que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde, et rendons à César ce qui appartient à César. Suivons notre religion, mais ne cherchons point à former un parti. Le roi ne s’opposera jamais à ce que nous exercions notre culte; nous aurons pour cela toute liberté. Mais si nous voulons aussi l’indépendance temporelle, je le répète, on nous écrasera et l’on aura raison; car il ne doit point y avoir deux pouvoirs . dans le royaume. Prenez-y garde : ce sera le parti protestant qui aura tué la religion protestante.
— Je ne crois pas, monsieur, dit René, que l’un puisse exister sans l’autre : c’est l’âme et le corps. Puisqu’on a contre nous des moyens matériels d’opposition, il nous faut des moyens pareils de résistance. — Quant aux deux pouvoirs qui ne peuvent exister ensemble dans le royaume, dit le marquis de Serizy, vous oubliez, monsieur, que pendant plusieurs siècles, il y en a eu beaucoup plus de deux, sans qu’on s’en trouvât plus mai. — C’étaient des pouvoirs qui s'échelonnaient ou se balançaient, et non pas des puissances nécessairement rivales, répondit Ruvigny.
— Pourquoi chercher ainsi à vous déguiser? clama le ministre; j'entends votre pensée à travers vos paroles. Ce n’est pas pour la religion que vous craignez, c’est pour vous-mêmes. Ce n’est pas à sa tranquillité que vous tenez, mais bien à la conservation de vos places à la cour, de vos emplois, de vos biens, de vos loisirs seigneuriaux. Vous n’êtes protestants que de nom : vous n’avez point renoncé aux pompes de Satan en renonçant
à Si tan, et vous renierez votre foi le jour où ce compromisuesera plus possible. Beaucoupd'entrevous l’ontdéjà fait. En bien! continuez; h( m nés orgueill ux, séparezvous des humbles artisa'ns de la foL Vous n'ètes pas dignes dèlre comptés parmi les sauveurs d’Israël. Oui, tous, r< tirez-vous ; alors nulle vo x humaine ne s’élèvera contre la voix de l’éternel.— Mon père, dit le marquis de la Foi ce, vous nous traitez bien durement, et vous n’avez pas non plus bonne mémoire. La noblesse a été le plus constant et le plus fervent appui de la religion. Il nVst pas un seul d’entre nous qui n’a i t dans sa famille quelque martyr, et dont les biens noient été fort amoindris dans les guerres religieuses. — Oui, continua le ministre, reprochez à Dieu ce que vous avez fait pour lui. Il n’a pas été reconnaissant, n’est-ce pas, et vous en avez assez? Vous voulez essayer d’un autre maitre. Je vous dis, moi, que vos pères n’ont fait que ce qu’eussent pu faire les hommes les plus obscurs. Ah! dites-vous, ils ont soutenu la religion. N y ont-ils pas plutôt cherché un appui pour leur ambition, comme d'autres font aujourd'hui? — Ceci s’adresse a vous, messieurs, dit M. de Ruvigny aux seigneurs partisans du mouvement. — Nos pères sont morts pour la religion, dit le marquis de la Force. — Dieu les a jugés, reprit le ministre. Iis sont morts, mais la religion vit et vivra éternellement. Oui, la sainte cause triomphera sans vous et malgré vous. Elle sera un jour souveraine dans ce pays où on la souffre a peine, où elle est obligée de se cacher et de recevoir avec reconnaissance la maigre aumône de ses tyrans. Et vous, vous serez effacés du livre de la vie, parce que vous aurez douté. Vous verrez si Dieu a besoin de voire protection. — Voilà, dit M. de la Force, un vieillard bien factieux et bien violent. Je commence à trouver cela insupportable.
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— Il est singulier, dit René, comme l’esprit de domination est inhérent à la robe, quelles que soient sa nature et sa couleur. — Prenez garde, lui répondit en souriant M. de Ruvigny, vous passez dans notre camp. Messieurs, ajouta-t-il en élevant la voix, je n’ai qu’une réponse à faire à de semblables incriminations: mon avis est que l’état de la religion est assuré et durable, et que nous devons nous contenter de la liberté spirituelle qu’on nous laisse et qu’on ne songera jamais à nous ravir, si nous restons tranquilles; que si l’on s’obstine à énoncer et à soutenir des prétentions qui ne peuvent manquer de provoquer une guerre d’extermination, ce ne seront ni les emplois ni la faveur qui m’empêcheront de voler au secours de la religion menacée. — On nous trouvera aussi, dirent tous les seigneurs qui avaient partagé l’opinion de Ruvigny. — Et vous, messieurs, dit celui-ci au marquis de Serizy et au comte de Courchival, sera-ce alors pour vous une raison de vous retirer? — Vous ne le pensez pas, monsieur, répondit René. — Nous allons travailler pour vous mettre à l’épreuve, dit le marquis. — Regardez le ministre, messieurs, dit le chevalier de Rohan.
Le vieillard avait en effet une attitude digne d’être remarquée. Les bras croisés sur sa poitrine, il fixait sur le noble groupe un regard à la fois méprisant et haineux. — J'ai entendu soutenir, dit René, que la noblesse avait été dupe en se jetant dans la réforme, et qu’elle avait nourri là un monstre qui l’égorgerait. Le révérend Sauvegrain me rappelle ce dire par les regards farouches qu’il nous lance en "ce moment. — Quel rapport peut-il y avoir entre les privilèges de la noblesse et la façon dont on prie Dieu ? dit M. de Ruvigny. — J’en vois beaucoup, dit le marquis de Serizy; mais les deux causes, loin d'être ennemies, sont intimement liées l’une à
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l'autre. L’indépendance religieuse ne peut que venir en aide à la nôtre. — Assurément, répondit- on. L’histoire l’a déjà amplement prouvé. — Vous rejetterez d'au milieu de vous ceux qui habitent avec les infidèles et qui s’allient avec eux, dit la voix tonnante du ministre.
On peut juger, par cet échantillon do la discussion, s’il fut possible aux fidèles de s’entendre et de prendre une détermination. La scission qui achevait de s’opérer entre la noblesse et la réforme ôtait à celle-ci beaucoup de sa force d’action, du moins momentanément. Cette scission s’accomplissait ainsi pendant la paix, comme par une simple précipitation, entre deux éléments qui n’avaient pu être mélangés que par do violentes secousses, mais jamais combinés. Dans la disposition douteuse et fatiguée où se trouvait alors le comte de Courchival, ce phénomène ne pouvait manquer de le saisir et de lui inspirer bien des réflexions. Il comprit que le mouvement de la réforme n’était plus de nature à être détourné dans le sens des passions d’un individu; que c’était en effet plus qu’un parti, que c’était une ideo, un principe qui vivait de sa vie propre, et, n’ayant pas besoin delà protection de tel ou tel homme, ne pouvait se soumettre à les servir. Il rit de sa folie d’avoir songé à diriger cette machine fatidique et à s’en faire un instrument. Les acerbes paroles du ministre Sauvegrain lui grondaient encore aux oreilles et lui semblaient comme ces tonnerres souterrains qui présagent les tremblements de terre, comme la menace d’une puissance qui ne se révélait pas encore. Puisqu’il rejetait et dédaignait ainsi la noblesse, il avait donc un autre appui. Lequel? la bourgeoisie? le peuple? Mais alors la bourgeoisie était si calme, si soumise; le peuple était si peu de chose, si nul même, que René conclut que le ministre était fou. Le sort en était donc jeté, il fallait renoncer à
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toute idée de vengeance; car c’était y renoncer que d’en attendre l’occasion sans pouvoir en aucune façon la préparer. Eh bien! cette pensée achevait d’accabler le comte. Sa vie ne lui apparaissait au travers que comme un désert. Pourquoi s’élait-il fermé la cour? pourquoi s’était il enchaîné dans le mariage? Quelle existence obscure et sans intérêt allait-il mener, privé de sa liberté et de toute occupation? A vingt -deux ans, certes, cette perspective était triste. Pourtant Geneviève était bien douce, bien charmante, bien capable de le consoler; mais peuî-on passer sa vie à être consolé? Enfin René était dans cette situation pénible et mortifiante où l’on se trouve quand, après avoir marché étourdiment à travers la vie, comme font tous les jeunes gens, on voit, en se retournant pour la première fois, que l’on a commis d’irréparables sottises. On éprouve alors la même douleur d’avoir gâté sa vie, qu’un enfant d’avoir fait quelques taches dès le matin à son blanc fourreau des dimanches. Il pleure, puis il se dit que les taches ne s’effaceront pas sous des larmes, il reprend courage; de nouvelles taches surviennent, il ne pleure plus, et bientôt le fourreau est si sale que rien n’y paraît plus. Cependant la cliaslo et paisible adolescence de René devait l’empêcher de prendre son parti aussi vite que tout autre. Sa conscience ne s’était pas déflorée dès l'enfance* Il avait d’ailleurs l’orgueil de la pureté, et n’eût pas voulu avoir à rougir devant lui-même.
Comme il était occupé le soir de ces pensées qui l’attristaient et l’absorbaient au point de lui avoir fait oublier sa visite de tous les soirs à sa femme, le marquis de Serizy vint le trouver dans sa chambre. Le vieillard avait l’air extrêmement jovial. Il s’étendit dans un fauteuil, croisa ses jambes l’une sur l’autre, appuya ses coudes sur les bras du fauteuil, à la manière des gens
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qui se préparent à une conversation agréable, et, regardant René d’un air amusant: — Vous ne devineriez pas, iui dit-il, ce qu’on vient de médire? C’est ce qu il y a au inonde de plus plaisant. On dit que vous étiez amoureux de mademoiselle de Lamperière, et. que vous vouliez l’épouser. On ajoute que c’est là ce qui vous a fait bannir de. la cour. N'admirez-vous pas l’invention? Mademoiselle de Lamperière!... la dernière personne à laquelle vous auriez songé! Ah 1 ahlahl vous pouvez vous imaginer comme j’ai ri d’une semblable histoire.
Le marquis avait la manie de l’incrédulité. René ne riait nullement, comme on peut croire. — Ce qui la complète, continua le marquis, c’est que votre cousin en est l’auteyr. C’est le pendant de l’histoire de sa conversion. Il a vraiment une imagination bien bizarre. Mais est-œ que vous vous fâcheriez de cela ? Allons donc ! qui voutez-Tous qui le croie ?
— Je ne puis, répondit René, ni m’en fâcher ni en rire. C'est vrai. — Comment, vrai? Vous raillez aussi, je crois. Vous m’avez lait peur avec l’air sérieux dont vous avez dit ce mot! — Je ne raille point. J’ai en effet aimé mad moiselle de Lamperière, mais je n’ai jamais dû l’épouser. J’ai été en effet banni de la cour pour avoir eu avec elle un entretien à la suite duquel elle s’est évanouie. Voilà tout. — Il n’en faut, pardieu, pas davantage pour m’ôter l’envie de rire, dit le marquis en se levant. Comment se fait-il alors que vous ayez épousé ma fille? Vous l’avez prise comme un pis-aller. Je vous en suis obligé pour elle. — J'ai épousé votre fille, monsieur, parce que c’était le vœu de mon grand-père et aussi le vôtre, et parce que j’ai cru pouvoir vivre heureux avec elle. — Vivre heureux! il me semble que vous ne vivez d’aucune façon avec elle. Je m’explique maintenant votre étrange humeur, mais je ne m’explique pas
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le mariage; car enfin ce n’est pas pour mon héritage. — Monsieur, dit fièrement René, nous annulerons le contrat quand vous le désirerez. J’avais besoin de liens de famille pour me consoler de l’isolement où me laissaient la mort de, mon seul parent et l’abandon d’une femme que j’aimais comme on aime la première fois, voilà les motifs de ma conduite. Quant au reste, l’explication en est dans la jeunesse de ma femme et dans la froideur qu’elle m'a témoignée. — Froideur! froideur! je n’ai pas vu cela, monsieur. — Moi, je l’ai sentie. Madame deCourehival se plaint-elle de moi? — Non, non, pauvre enfant! — C’est ce qui me justifie.
Le marquis se retira, laissait à René un nouveau sujet d’ennuis et de réflexions désagréables. M. de Ques. mes ne s’endormait pas. René avait bien réellement en lui un ennemi. C’était une pensée d'autant plus incommode que le jeune comte ne pouvait se dissimuler qu’il avait eu 1rs premiers torts, et que maintenant il n’avait pas l'avantage des armes. Puis, cette découverte ne pouvait manquer d’amener entre son beau-père et lui des altercations, des hostilités sourdes, qui lui rendraient le séjour de Serizy insupportable, et qui achèveraient d’exaspérer son hypocondrie. Il éprouvait ce besoin de changer de place qui s’empare toujours des gens mélancoliques, comme s'ils ne devaient pas emporter avec eux le voile funèbre qui b ur assombrit tous les objets; auss se promit-il de saisir le premier prétexte pour aller vi« siter ses terres du Languedoc et de la Provence, afm dcehapper a insi à son beau-père, au synode, aux projets de conspiration et même à sa femme, dont la touchante sérénité lui semblait comme un reproche continuel. Que ne pouvait-il se fuir lui-même?
Une lettre de Bertrand, reçue le lendemain, vint à propos pour motiver ce voyage et l’empêcher de res-
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sembler en effet à une fuite. Il était question dons cette lettre de quelques contestations qui eussent pu se régler sans sa présence; mais, comme aussi sa présence ne pouvait nuire, c’en fut assez pour le décider à partir sans délai. Lorsqu’il annonça cette résolution, Geneviève leva sur lui un regard auquel il ne put se méprendre.
— Non, lui dit-il, je ne puis vous emmener. Ce sera un voyage fort rapide et qui vous ennuierait. D'ailleurs, rien n’est préparé à Courchival pour vous recevoir, mais je vous promets de faire arranger votre appariement, de revenir promptement, et tout différent de ce que je suis. — Cela est à désintr, dit le marquis grondant à demi-voix. — Ne craignez-vous pas, dit la comtesse, que la vue de ces lieux ne réveille au contraire vos douleurs?— C’est un remède violent, mais qui peut réussir, reprit Uené. Si je suis incurable, eh bien ! vous m’abandonnerez. — Jamais, repartit vivement Geneviève. Je ne le dois ni ne 1 q puis.
René était trop occupé de l’idée de son départ pour être touché, comme il eût dû l’élre, de l’expression presque passionnée que mit la jeune fille dans cette parole. IL la serra dans ses bras, l’embrassa tendrement sur le front, et alla tout disposer pour son départ. Une heure après il était en route, plus soulagé et plus joyeux qu’il ne l’avait été depuis un an. Qu’y avait-il de change dans sa destinée ? Rien assurément. Mais, quand on est encore jeune, un départ égaye toujours. Il s’y trouve toujours je ne sais, quel espoir d'aventures et de découvertes qui sourit à une imagination poétique. , Puis on est libre, on est délivré de ses habitudes de tous les jours. Le repos fatigue à la longue. Il faut marcher. On est content de ne pas être encore perclus ni stupide. Celte satisfaction s’émousse bien vite, mais elle n’en a pas
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moins été utile. Les chagrins ne sont pas aussi cuisants après une distraction.
La cour était alors en Provence, coïncidence qu’il n’est pas inutile de noter. Depuis longtemps cette province n’était pos tranquille. Le roi voulut la voir mettre à la raison. Le cardinal Mazarin trouva un moyen bien simple, pour la pacifier, ce fut de gagner le président d’Oppède qui était à la tète des révoltés. Le président déclara qu’il n’avait jamais voulu agir contre le roi, mais seulement contre M. d’Angoulême, gouverneur de la province; si le roi était résolu à punir les séditieux, il n’en était plus, et se chargerait môme volontiers de seconder M. de Mcrcœur dans son expédition contre eux.
L’arrangement se conclut sur ce pied-là.
M. d’Oppède expia pleinement son erreur en faisant pendre et en envoyant aux galères, sans miséricorde, les gens qui avaient été assez criminels pour se laisser pousser par lui à la révolte. Il ne balança pas davantage à exiler les membres de son parlement qui avaient eu l’audace de l’aider à rendre dos arrêts séditieux. Ce fut fort bien fait. Il fallait des exemples. On prit les gens qui n’étaient pas bons à autre chose qu’à en servir. 11 ne s’agissait pas de punir tous les coupables, ce qui eût été impossible, mais de pacifier la province, chose fort importante. M. le premier président en vint à bout plus rapidement qu’on eût pu faire sans lui avec une armée deux fois plus considérable. On épargna, avec son aide, et des hçmmes et de l’argent. Ne mérita-t-il pas bien la confiance et la faveur du roi? Aussi ne lui faillirentelles pas. On le laissa maitre de tout, -et aussi de se charger seul de la haine des habitants. C’était encore très-juste.
M. de Quesmes, qui avait rejoint la cour, eut de son
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>té le plaisir de voir lier pour les galères un officier fui avait servi avec lui dans le régiment de Valois, et jai n’avait pas été en six mois aussi turbulent que lui n six semaines. Le don de l’à-propos est une belle chose.
— Je commence à craindre, dit le vicomte, queM. le premier président ne finisse par se souvenir de moi. Je désirerais savoir s’il procède par ordre alphabétique ou par ordre chronologique; car il ne parait pas avoir commencé par les plus criminels.
Ce mot fut promptement rapporté à M. d’Oppède, qui répondit sans s’émouvoir qu’il n’avait pas droit de rappeler ce que le roi avait oublié, qu’il donnait la préférence pour les châtier à ceux qui étaient les premiers pris et aussi aux habitants du pays. Ce président était non-seulement un homme d’action, mais encore un homme d’esprit.
11 y avait un proverbe provençal qui disait : « Le parlement et la Durance ruinent la Provence. * Notez que i on mettait le parlement en premier lieu. Or, cette année-là, la Durance était plus désastreuse que jamais. Le parlement ne pouvait rester en arrière. Aussi, à quoi pensaient ces étourdis de Provençaux de prendre, pour se mutiner, le temps où toutes les autres provinces étaient rentrées dans l’obéissance, où l’on n’avait pas non plus de guerre étrangère qui occupât les troupes, et où le roi se promenait dans les provinces avoisinantes? Ils s’étaient montrés également malavisés et peu respectueux. Ils méritaient que Dieu déchaînât tous ses fléaux.
Pendant toutes les exécutions, pendant que l'on pendait et fouettait les séditieux proprement dits, que l’on exilait et déposait les fauteurs de la rébellion; que l’on bâtissait une citadelle pour tenir les Marseillais en
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bride, le roi visitait les différentes villes de la Provence. M. le cardinal' avait rejoint la cour à Toulouse. Ainsi, il était avec Leurs Majestés en Provence. Le. ministre était alors à l’apogée de sa gloire et de sa grandeur. Il avait victorieusement conclu la paix avec l'Espagne, et le mariage do Louis XIV avec l’infante, non sans avoir inséré dans le traité quelques clauses captieuses qui rendaient illusoire la renonciation aux droits de succession. La France entière chantait les louanges du Mazarin. Le roi d’Angleterre sollicitait la main d'une de ses nièces. Eu outre, le cardinal se faisait vieux et goutteux. Il pouvait donc se regarder désormais comme à l'abri de toute vicissitude, et jouir paisiblement de sa fabuleuse destinée.
La cour vint à Arles vers le milieu du mois de janvier, et y séjourna quelques jours, pendant lesquels Leurs Majestés firent plusieurs excursions dans les environs. Malgré la grande dévotion “de la reine mère pour toutes les reliques, elle n’osa pas pourtant entreprendre le pèlerinage des Sainles-Mo ries, ni s'aventurer au travers de la Camargue. M. de Quesmes faisait des descriptions si effrayantes des dangers de cette île inconnue, de ses marais et de ses sables perfides, de ses taureaux et de ses chevaux farouches, que toutes les dames et même 1 intrépide mademoiselle de Montpensier en avaient le cauchemar et que la curiosité cédait devant la peur. La Provence était alors peu explorée : les relations du temps parlent de cette province de France comme d’un pays tout à fait étrange par son aspect et par les mœurs de ses habitants, qui ne semblent guère moins étonner nos bons aïeux que la Chine et les Chinois ne pourraient nous étonner aujourd’hui.
Le roi, par considération pour les dames, et aussi sur ce qu’on lui rapporta que file de la Camargue était
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alors entièrement submergée par la mer et par le Rhône, n'y alla point, mais il voulut visiter la petite ville d’ Aigues-Mortes, à jamais célèbre pour avoir vu s’embarquer le roi saint Louis et ses barons allant conquérir l’Égypte. Ce n’est pas l’unique titre de gloire de celle petite cité. Sans remonter bien haut, le fait d’avoir seule de toutes les villes de France conservé le drapeau blanc sur ses remparts pendant le règne des Cent jours devrait lui mériter au moins quelque attention.
Comme le temps des princes est précieux, le roi voulut profiler du trajet d’Arles à Aigues-Mortes pour prendre le divertissement de la chasse du héron. L’archevêque d’Arles, monseigneur François Adhémar de Monteil de Grignan, prince de Salon et de Montgradon, était grand amateur de chasse, ce qui à cette époque ne paraissait nullement inconvenant à un grand seigneur ecclésiastique. Il avait les plus beaux équipages en chevaux, en chiens et en oiseaux; il se trouva honoré que le roi daignât s’en servir. On chevaucha quelque temps sur les bords du Rhône sans rencontrer de hérons. Le roi commençait à s’impatienter et eût été fort contrarié d’être obligé, à leur défaut, de chasser d’autres oiseaux, car il aimait dès lors que ce qu’il avait projeté s’exécutât littéralement. Mais le hasard n’avait garde de lui jouer aucun tour.
Au bruit des coups de fusil et de pistolet tirés par les piqueurs, on vit enfin une troupe de hérons s’émouvoir dans un marécage et se mettre sur leurs ailes au cri de : A la volte ! qui était le cri particulier à cette chasse. Le roi voulut avoir le plaisir de jeter lui-même le haussepied. On appelait ainsi un tiercelet dressé à pousser le héron en haut, en le harcelant et sans engager le combat avec lui. Le seigneur qui remplaçait le grand fauconnier prit l’oiseau des mains du chef des piqueurs,
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et le mit sur le poing de Sa Majesté, qui le lança sur le héron le plus vigoureux et le plus criard. L’action s’engagea aussitôt. Le héron monta presque à perte de vue, sans que son habile et tenace adversaire se laissât entamer ni donner le change. On découvrit alors les autres oiseaux, et le vol entier s’élança comme une volée de flèches.
Le héron se défendit vaillamment; mais il avait trop h faire. Blessé cruellement, il faiblit bientôt, descendit en tournoyant et vint s’abattre enfin sur le sec à peu de distance du lieu d’où il était parti. On lâcha un lévrier qui lui cassa le cou, pour l’empêcher de blesser les oiseaux. Un piqueur lui coupa la tête et la donna au seigneur qui faisait l’office de grand fauconnier, lequel, suivant l’usage, la présenta au roi. Tandis qu’on faisait la curée aux gerfauts et aux sacres qui venaient de combattre, d’autres vols attaquaient les autres hérons qui tournoyaient stupidement en l’air au-dessus du marais. Le roi prenait un grand plaisir à la chasse et montrait une humeur ouverte et un air gaillard qui contras* taient avec sa réserve habituelle.
La chasse avait lieu à peu de distance du pont de bateaux de Saint-Gilles, précisément en face du château de Courchival. Le roi remarqua ce beau et sévère monument féodal et demanda à qui il appartenait. Le chevalier de Gordes, capitaine des gardes, qui était du pays, se chargea de la réponse, personne ne se sourdant beaucoup d’ailleurs de prononcer le nom d’un homme disgracié.
— Ah ! dit le roi, je m’étonnerai moins à présent de la morgue de ce jeune homme. Un tel manoir annonce une famille ancienne et puissante. On doit avoir une vue magnifique du haut des tours et découvrir tout le pays à dix lieues à la ronde. Il me prend envie d’y mon-
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ter. Envoyez quelqu’un s’informer si M. de Courehival est chez lui. Vous êtes son parent, je crois, Gonouillac, vous devez savoir ce qu’il devient. — Sire, Votre Majesté m’excusera, mais, quoique proche parent du comte de Courehival, je no l’ai jamais beaucoup connu. Depuis ma conversion, d’ailleurs, je suis devenu en horreur à mes alliés protestants. — Nous verrons à vous dédommager de ce désagrément, vicomte, répondit le roi, qui se mit alors à causer en particulier avec Colbert, tout en se dirigeant vers le château.
Les courtisans gardaient le silence, fort étonnés de cette lubie du roi, et y cherchant une pensée. M. de Quesmes ruminait dans son esprit quelle méchanceté il pourrait adresser à, son cousin, car pour songer à lui jouer un tour sous les yeux du roi, il élait trop prudent. Il savait que le maître pourrait voir là un manque de respect, et il no voulait pas compromettre sa faveur naissante pour une vengeance dont il avait le loisir, et dont il ne se souciait môme que par réflexion, car son amourpropre était plus vindicatif que son cœur.
Le comte élait arrivé chez lui de la veille. Il ne pouvait, dans sa position, songer à so présenter devant le roi. Son étonnement fut donc extrême quand i\ vil la cavalcade prenant le chemin de son château et quand il apprit que le roi y venait, sachant bien à qui il appartenait. Il lit baisser le pont-levis et ouvrir les portes, mais il n’alla point au-devant du roi et ne se montra point. Quand le cortège entra dans la cour, il ne s'y trouvaque le vieux Bertrand. D’ailleurs tout était ouvert, et le vieux château avait ainsi un air d'accueil singulier.
— Qu’est ceci ? s’écria le roi. Sommes-nous donc dans un château enchanté? dans le palais de la Bollc au bois dormant? Î1 ne parait pas bien certain que ce vieillard ait la faculté de parler et de se mouvoir. —
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C’eÆt peut-être quelque trahison, sire, dit Colbert. — Bah! répondit le roi en jetant sur la sombre façade et sur son cortège un regard circulaire; mais je croyais que M. de Conrchival était chez lui. — Sire, dit alors le vieil écuyer, mon maître, ayant encouru la disgrâce de Votre Majesté, a craint de lui déplaire en s’exposant à , ses regards, et il est prêt à se retirer pour laisser ci château à votre disposition. — Voilà, dit le roi, une délicatesse qui ne saurait me déplaire; mais nous nesommes pas ici dans notre logis; nous sommes dans celui de M. de Courchival, qui a toujours le droit dt nous en faire les honneurs. Il peut donc venir vers nous sans crainte.
Sur cette parole, il y eut plus d’empressement pour chercher le comte qu’il n’y en avait eu pour répondre à la première question du roi. René se présenta dans une attitude humble et avec un air contrit très-convenable. Il se jeta, sans rien dire, aux genoux du roi, qui parut touché, et, le relevant avec bonté, lui dit d’un ton demi-sévère, demi-ps terne!, qu’il savait prendre malgré sa jeunesse:
— On nous assure, monsieur, que vous conspirez „ contre nous. Nous sommes venu nous-même voir ce • qu’il en est.
— Sire, répondit René, quoique la disgrâce de Votre Majesté doive profondément troubler l’esprit de ceux qu’elle accable, je ne suis point encore insensé, et je n’ai pu concevoir une telle pensée'.
— Bien, monsieur. Nous savons d’ailleurs que voiis vous êtes occupé de soins qui ne s’allient guère avec ceux d'un complot.
— Sire, j’ai eu besoin de consolation. Je me suis souvenu que Votre Majesté avait dit à M. de Schomberg que je devrais me maiier. Je me suis marié.
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— Nous ne voyons aucun mal là dedans, monsieur, tout au contraire. Madame de Courchival est elle ici avec vous?
— Non, sire; je ne suis venu ici que par nécessité; autrement, je n’aurais jamais osé m’approcher du séjour de Votre Majesté.
— Nous sommes content de votre soumission, monsieur. Nous vous autorisons donc à demeurer dans ce pays autant que vos affaires le demanderont. Si vous avez ensuite un peu de loisir, nous vous engageons à attendre nos ordres pendant quelque temps.
Le roi se souvint alors du premier motif de sa visite u château de Courchival et voulut monter sur la plus haute tour, d’où la vue était en effet admirable et s’étendait depuis la mer et les Alpines jusqu’à Beaucaire. En partant, il engagea de nouveau le comte à attendre ses ordres en ce lieu. L’homme à qui Louis XIV avait fait l’honneur de le disgracier était par cela seul élevé à ses yeux. C’est ce qui justifie l’attention qu’il avait accordée à René, et qui, au premier abord, peut sembler extraordinaire.
Quoique notre héros ne fût point entièrement à l’abri de la fascination qu’exercent la présence et la parole* royales, cet incident changea bien peu la disposition de son esprit, peut-être par la raison qu’il ne devait apporter aucun changement dans sa destinée. L’âme pressent presque toujours l’avenir; mais ce prophète qu( nous portons tous en nous-mêmes n’est pas plus écouté que les autres.
En se retrouvant dans les lieux où sa destinée s’était nouée, où sa vie avait été empoisonnée comme à sa source, René avait senti qu'il ne pouvait conjurer la fatalité qui pesait sur lui que par quelque résolution violente et désespérée. La malédiction de son père, qu’il
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portait dans son sein comme un trait envenimé qui gangrenait son âme, ne pouvait pas s’y endormir : il fallait qu’elle en fut arrachée. Deux idées venaient tour à tour se présenter à l’esprit de René comme les sëuls remèdes à sa souffrance : c’était ou un mouvement excessif ou un repos absolu, un voyage en des régions inconnues, une de ces expéditions où on ne songe pas au retour, des mers immenses à parcourir, des climats de feu ou de glace à affronter, des combats, des tempêtes, des privations, des dangers de toute sorte; ou 'bien une solitude complète, une grotte dans le désert, et passer sa vie entière sans voir un visage humain, sans dire une parole, à regarder le ciel et à bercer son cœur.
Arrivé à ce point, il n’est pas étonnant que le jeune comte se sentit peu ému de l’espoir de reparaître un jour à la cour, et qu’il n’eût point bondi de fureur à l’aspect du prince qui Tavait doublement outragé naguère. La misère matérielle rend haineux; mais les malheurs de l’àme mènent à l’indifférence. L’amour de René pour mademoiselle de Lamperière n’était pas cependant entièrement effacé ; mais, s’il est vrai qu’il y ait dans l’amour souvent autant de haine que d’affection, il se trouve aussi dans la durée de ce sentiment une période de flamme et une période de glace, une époque de passion , d’emportement et de soumission, et une époque de dédain et de sombre silence où l’on voit, sans changer de visage, à ses pieds, l’objet aimé pleurant, mais non sans que le cœur se torde et souffre horriblement. Alors Cupidon laisse Psyché errer et mendier, et la livre sans pitié aux fureurs de sa mère. Alors pourtant l’amour n’en existe pas moins; mais il faut qu’il ait satisfaction de l’outrage, qui luiaœté fait et qu’il ne veut pas punir lui -même.
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Aussitôt quoRené eut appris que la cour était retournée à Aix, il se rendit à Arles pour voir le vieil apothicaire dont la sagesse était toujours bonne à écouter, et aussi celte jeune fille, seule créature au monde qui tint à lui par les liens du sang, et à qui, en cette qualité, son intérêt ne pouvait jamais faillir, quelles que fussent ses peines et ses douleurs. On oublie une maîtresse, un ami, mais jamais une sœur: les. entrailles ont meilleure mémoire que le cœur.
L’apothicaire était dans son perchoir. Sa fille Madeleine jouait en bas avec le petit Romain. Ils ne s’émurent ni l’un ni l’autre de l’arrivée de René, et la jeune fille lui adressa même un petit salut de connaissance. Le comte trouva le vieillard au milieu de son laboratoire, dont le carnage n’avait été que médiocrement réparé, et qui avait l’aspect d’un temple où les iconoclastes ont passé. Gigadas n’avait plus ni son activité ni sa gaieté anciennes. En deux mois, il était vieilli de dix années; il était courbé, et, chose singulière! engraissé. On voyait qu’il avait renoncé à sa poudre de dessiccation, mais c’était moins, sans doute, faute d’en faire usage qu’il s’était ainsi alourdi, qu’à cause de quelque pensée accablante que le travail de scs mains ne détournait plus de son front. Ce vieux tronc si sec, si vivace, si vert encore, quoique défeuillé, s’était subitement vermoulu au cœur, et montrait une ruine imminente. Il quitta les livres et les papiers où il était enfoncé, pour saluer le jeune seigneur avec une gravité qui fit peine à celui-ci, par le contraste qu’elle offrait avec scs sautillements d’autrefois. Iis se regardèrent tous deux un instant en silence avec une douloureuse curiosité.
— Vous me trouvez vieilli, dit le vieillard le premier. Je puis vous en 'dire autant, monsieur le comte; mais
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vous en êtes à voire première épreuve, et moi à ma dernière. Vous vous faites homme, et moi je rao fais poussière. — On ne résiste pas toujours h la première épreuve, je crois, répondit René. — Mais on meurt toujours de la dernière, repartit le vieillard. — Voilà de funèbres idées, maître. Qu’avez-vous donc fait de votre vieille jovialité? — Vous ne croyez pas, j’espère, que ce soit la pensée de la mort qui me l’ait ravie. N’avaisje pas le moyen de prolonger ma vie? Mais voici ce qui a tué à la fois ma volonté, ma gaieté et mon corps.
Et le vieillard montrait à René une feuille de papier où était tracé le dessin d’une main couverte de lignes et de figures géométriques et astronomiques.
— Qu’est-ce que cela? demanda le jeune homme. — C’est la main de ma fille, répondit le vieillard d'un air piteux qui eût pu paraître comique à des gens qui n’auraient point souffert (ce qui est à peu près dire des gens qui n'auraient point eu d’àme), mais qui ne donna nullement envie de rire à René. Oui, poursuivit l’apothicaire, la main de ma tille! et tous les signes funestes y sont, non ceux qui indiquent des vices ou des crimes, pauvre innocente! elle ne peut pas pécher, mais les signes de vie briève, et ceux de mort violente. Regaodez plutôt ! — Je ne vois, dit doucement René, que des lignes qui s’entre-croisent.
— Ah I c’est vrai, vous n’êtes pas chiromancien. C’est qu’à force de regarder ces lignes, elles sont devenues pour moi animées et parlantes. Mais, voyez, la ligne de vie, ou cardiaca , est si courte, qu’elle ne va pas jus- ' qu’au milieu du mont de Saturne. La ligne hépatique est d’une finesse extrême et terminée par un X. Il n’y a rien de plus fatal. Puis des signes de mort violente sans nombre. Voici une ligne qui coupe la ligne de vie, la ligne hépatique et la ligne mensalis. Croyez-
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vous que dans cette main si potelée et si pure une ligne si peu ordinaire puisse exister pour rien? Non, c’est impossible, et c’est un signe funeste et qu'une longue expérience m’a appris à regarder comme irréfragable. Il y a plus. Ces deux rameaux qui s’échappent de la ligne mensalis, vers Içs doigts index et médius , annoncent certainement qü’elle mourra par l’épée. Comment voulez-vous, continua-t-il d’une voix étouffée, qu’une force que l’espoir seul avait nourrie jusqu’ici puisse résister à cela ? Vous ne pouvez pas savoir quelle tendresse je porte à cette enfant, moi qui ai de la bienveillance pour tout le monde. Hélas! vous ne connaissez pas encore toute l'étendue de mon malheur. Je vois, moi, dans ma main toutes les marques de longévité. La ligne restricta qui y vient quatre fois, le carpus, ou la vasata , indiquent que je dois atteindre quatre-vingts ans et par conséquent survivre à ma pauvre petite Madeleine, dont la mort est toute prochaine. N’est-ce pas affreux? Après tout, cela vaut mieux ainsi. Que serait-elle devenue après moi?
— N’est-elle pas ma sœur? dit René vivement ému en prenant les mains du vieillard dans les siennes.— Elle l’est certainement, et j’aurais foi dans votre volonté de la protéger.'Mais qui sait quelle sera votre destinée à vous-même? Laissez-moi regarder votre main. — Non, non, quand je vois un sage tel que vous se laisser ainsi influencer par ces vaines idées, je crains qu’elles ne s'emparent aussi de moi. Je croyais la chiromancie abandonnée aux diseuses de bonne aventure. — Vous avez raison, répondit tristement le vieillard. Oui, la science est funeste, mais elle n’est pas vaine. L’Écriture elle-même nous apprend que Dieu a inscrit notre destinée dans notre main : Qui signât in manu omnium hominum ut noscant singuli opéra sua. N'est-ce pas Job
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