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cardinal, qui était à l’archevêché. Quoiqu'il fût de grand matin, on voyait déjà dans la cour des équipages i-t des chaises qui annonçaient des visites autres que celles nécessitées par les affaires du gouvernement. Comme le roi, le ministre avait le privilège de recevoir ‘des dames dans sa chambre, après son lever et même avant, et les dames ne laissaient pas chômer ce privilège. Le cardinal était pour ainsi dire assiégé continuellement par elles, non-seulement par intérêt, mais par plaisir, non-seulement à cause de sa puissance, mais aussi de sep qualités séduisantes. L’homme n’était pas moins . choyé que le ministre. Il faut se souvenir en effet que ce fut l’homme qui fit la fortune du ministre.
L’archevêché, séjour passager de Mazarin, était alors ' gardé par sa compagnie de mousquetaires, qui le suivait partout, et qui devint, après sa mort, la seconde compagnie des mousquetaires du roi. Cette compagnie changea pour lors la livrée rouge et or du cardinal pour pfendre l’incarnat, le bleu et le blanc, qui étaient les couleurs de la livrée royale, mais elle garda sa devise: un trousseau de flèches vivrées avec ces mots: Alterius Jovis , altéra tela, ce qui était assez fier.
Pour parvenir auprès du ministre (car c’était là le but de son voyage à Aix), le comte se servit du moyen le plus simple. Il s’adressa au sous-brigadier qui commandait les gardes de 1a porte, et le pria de faire remettre au cardinal une lettre qu’il lui donna. L’officier, qui était un jeune gentilhomme de bonne famille, n’eut garde de prendre René pour un importun ordinaire, et, avisant un page qui bâillait dans la cour, il l’appela et lui remit le message en lui recommandant de faire promptement. • ,
— Soyez tranquille, dit-il ensuite à René. Fallût-il passer par les trous de serrures, avant cinq minutes il
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aura remis votre lettre à monseigneur le cardinal.
René, voulant attendre le résultat de sa démarche, entama conversation avec le jeune officier, ce qui ne lui fut pas difficile. De tout temps, les jeunes militaires ont été d’une humeur aussi communicative que celle des vieux est rébarbative. Le comte causa des fêtes que promettait le mariage du roi, avec cette apparente froideur qui couvre quelquefois les états violents de l’âme. Cette épreuve ne dura pas longtemps. Un huissier vint bientôt, guidé par le page, s’informer si le gentilhomme qui venait d’envoyer une lettre au cardinal se trouvait encore là.
— C’est monsieur, dit le jeune officier. S'agit-il de l’arrêter? Monsieur, je regrette beaucoup que notre connaissance...
Le page poussa un éclat de rire immodéré, et l’huissier sourit dans sa gravité. — II n’y a rien de pareil, dit celui-ci. Je suis chargé seulement de prier monsieur de me suivre chez monseigneur le cardinal. — Ah 1 c’est différent, dit l’officier sans se déconcerter. Monsieur, je vous fais mon compliment. — Il n’y a pas de quoi, monsieur, je vous assure, dit René.
Conduit par l’huissier, le comte monta l’escalier tout peuplé de domestiques, traversa l’antichambre toute pleine de seigneurs de la cour et du pays, attendant le réveil du ministre, qui ne devait pas se réveiller pour tous ce jour-ià, et il fut introduit dans la chambre à coucher où Mazarin se trouvait seul. Si la pompe, non pas quasi, mais tout à fait royale, qui enlourait le cardinal-ministre annonçait bien ce qu’il pouvait, rien en lui ne montrait les préoccupations inséparables de la conduite d’un grand État. Oa ne le trouvait point toujours, comme le cardinal de R ehelieu, environné de secrétaires, bardé de papiers, crachant continuellement
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ces flots d'encre qui sont comme le sang de la diplomatie, et s’essoufflant à pousser les ressorts de sa machine. Richelieu aimait à étaler son travail; Mazarin, au contraire, semblait mettre tous scs soins à dérober le sien ; le premier avait besoin d’effrayer Louis XIII du fracas des affaires, le second voulait dérober ses services aux yeux jaloux des grands seigneurs, et se les faire ainsi pardonner. Il semblait que tout se passât dans sa tête; aussi, quoique son âge ne fût point encore avancé, était-il déjà usé par ses efforis intérieurs. Quoique sa maigreur fût extrême, sa figure, parfaitement régulière, n’en conservait pas moins son expression agréable et noble; son front était toujours celui d’un homme de génie* son regard pétillait toujours d’esprit, sa bouche était toujours gracieuse. On disait dès lors qu’il mettait du rouge pour déguiser la pâleur de ses joues. L’obligation où il était de porter toujours des vêtements écarlates lui en faisait une nécessité, et il jouait un rôle assez pénible pour partager un privilège qu’on ne conteste point aux acteurs.
Il reçut le comte de Courchival dans son lit ou sur son lit, car la simarre fourrée qui l’enveloppait et qui se répandait sur le lit en larges plis empêchait de bien distinguer sa situation : cette simarre était rouge comme la calotte qu’il portait au sommet de la tête. Sa lèvre supérieure était ornée d’une moustache retroussée dont l’ébène, peu d’accord avec la teinte grisonnante de ses cheveux, n’a poin* été incriminé par l’histoire, qui ne peut songer à tout.
— Monsieur le comte, dit-il au jeune seigneur le plus gracieusement du monde, je suis fâché de vous voir, car j’avais à vous faire transmettre un avis de Sa Majesté que votre impatience va, à mon grand regret, me contraindre d’ajourner. — Monseigneur, répondit
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René, l'affaire qui m’a fait demander une audience à Votre Éoiinonce n’a rien de commun avec celle qu’elle paraît croire. — Il faut donc, monsieur, que vous veniez pour affaire qui intéresse ie service du roi? — Oui, monsieur. — En effet, votre lettre porte cela ; mais je sais qu’on emploie souvent ces mots comme une formule pour faire ouvrir les portes. EU bien, monsieur, parlez, je vous écoute. — Votre Éminence saura d’abord que j’appartiens à la religion réformée. — Prétendue réformée, interrompit le cardinal.
— Prétendue réformée, reprit René, ce qui m’a misa même de connaître les menées que pratiquent dans son sein des ambitieux et des fanatiques. Sous ie couvert du synode, ils tiennent des assemblées séditieuses où ils discutent des plans de rébellion et cherchent des prétextes pour troubler la paix du royaume. — Les insensés! mais que veulent-ils donc? ne jouissent-ils pas encore de tous les privilèges qui leur furent concédés par le roi Henri le Grand ? Ne sont-ils pas libres et tranquilles? N’ont-ils pas des temples et des chaires à leur suffisance ? — Cela ne leur suffit pas, monseigneur; iis voudraient avoir des garanties matérielles et songent à demander la réintégration de leurs anciennes places, de sûreté.
— Voilà qui passe toute imagination i II faut vraiment que le délire les ait tous saisis. Oui, oui, on les leur rendra leurs places de sûreté ! vous verrez que c’est pour les leur rendre qu’cua les leur a reprises. Le moment aussi est admirablement choisi ! Au fait, ce pays-ci s’est bien révolté presque sou^ les yeux de Leurs Majestés. Ces Français n’attendent d’occasion que celle de leur fantaisie; c’est une nation bien nommée. Et quels sont, monsieur, les instigateurs de cette mauvaise plaisanterie, les chefs de cette sorte de cons-
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piration ? — Je supplie Votre Éminence de me dispenser de lui nommer personne; je lui dirai seulement que les ministres, pour la plupart, poussent ardemment à la révolte; mais que tous ceux de la religion qui tiennent à quelque chose désirent la continuation de ce qui est présentement. — Je ne vous en demanderai pas davantage, monsieur. Ayant l’œil éveillé sur eux, il ne me sera pas malaisé de connaître les uns et les autres. Je vois que ces gens-là veulent absolument se faire chasser de France : car à présent on ne sera pas obligé de les massacrer. Au surplus, ce ne sera pas moi qui ferai cette expédition; il suffira, pour qu’ils se tiennent encore en repos quelque temps, de leur retrancher leurs synodes nationaux. Ah ! messieurs les prédicants, vous voulez encore mener du bruit; nous ne serons pas si sots que de vous laisser concerter. Or çà, monsieur le comte, vous en avez donc été aussi ? — Oui, monseigneur, la curiosité et le besoin d'action m’ont porté à me mêler d’abord à ces délibérations; mais je m’en suis retiré, voyant à quel point elles devenaient factieuses et folles.
— Vous avez très-sagement agi pour votre âge. Et quel-est le prix que vous mettez à votre perspicacité ou à votre repentir ? — Je n’ai aucune grâce à demander, monseigneur. Mon intention est de m’en aller de ce pas en quelque monastère et de m’y ensevelir entièrement, de façon que personne dorénavant n’entende parler de moi. Comme je suis marié, cette disparition sera pour ma femme un motif de faire casser son mariage, d’autant plus que je n’ai jamais eu aucune relation avec elle. Je supplie Votre Éminence de vouloir bien lui être favorable en cette affaire, si elle juge que l’avis que je lui ai apporté mérit< quelque considération. — Vous m’adressez là une sollicitation que je ne pouvais guère
prévoir, monsieur, et vous prenez un étrange parti, sur lequel je ne vous blâmerai ni ne vous louerai, ne connaissant pas vos raisons; cependant, que deviendront vos biens, qui, dit-on, sont fort considérables? Les mettez-vous aussi en religion ? — Non, monseigneur; ils demeureront à madame de Courchival, qu’elle se rema rie ou non. Je supplie encore Votre Éminence de vouloir bien prêter les mains à cet arrangement. — Pour le coup, monsieur, Je ne puis rien comprendre à ce quj vous dirige. Il n’importe. J’agirai selon que vous le désirerez. — Je puis expliquer à Votre Éminence ce qui l’étonne ici. J’ai épousé mademoiselle de Serizy sans ) l’aimer et sans en être aimé; nous^ sommes restés étrangers l’un à l’autre. Nous ne pourrons jamais être heureux ensemble. Il y a d’autres plaies encore sur ma vie : j’ai reçu du ciel l’avertissement de renoncer au monde; je veux lui obéir sans délai. Cependant serait-il juste que cette jeune fille, qui est ma femme, restât liée d’une chaîne indestructible et fût condamnée à une solitude ^éternelle, parce qu’elle m’a rencontré une Ibis sur son chemin? Non, non 1 je souhaite qu’elle se remarie. Le vicomte de Genouillac, mon cousin, avait songé avant moi à la rechercher: elle n’avait pas de répugnance pour lui. J’espère que cette union pourra s’accomplir avec la faveur de Votre Éminence. — Vos demandes, monsieur, sont assez singulières et désintéressés pour que je me laisse aller à y accéder. Je serais bien aise de savoir en quel couvent vous comptez vous retirer. —
Je l’ignore encore, monseigneur. Je laisserai sans doute au hasard le soin de me guider, et suis résolu à ' être dans le cloître comme si j’étais dans le sépulcre.
— Allez donc, monsieur, et que Dieu vous conduise !
On a pu être étonné devoir que René, un jeune homme et un gentilhomme qui devait, en cette double qualité ^
Dit
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être pétri de candeur et de loyauté, trahît ainsi et subitement sa religion et son parti ; mais à cette époque les trahisons politiques n’étaient point infâmes comme aujourd’hui, où, après tout, elles n’en sont pas moins ordinaires. Alors il était admis, comme nôus l’avons déjà dit, de tricher au jeu, et la politique était uti jeu tomme un autre. Qu’on lise l’histoire de la Fronde, on y verra tous les acteurs, tous les héros, se jouant continuellement les uns les autres par-dessous jambe: le cardinal de Retz ayant de nocturnes conférences avec la reine mère et Maza'rin, et le jour ameutant la bourgeoisie et la populace; Confié prenant parti un jour pour lo parlement et le lendemain pour la cour; la grande Fronde et la petite Fronde s’aidant et se combattant successivement, et tous les intérêts individuels s’enchevêtrant tellement, qu’on a peine à retrouver dans ce labyrinthe la direction providentielle de la guerre.
René, à la vérité, avait été élevé à l’abri de la corruption du monde; mais l’esprit d’un siècle est dans l’air, et devient, pour ainsi dire, épidémique autant que contagieux; puis, dans l’irritation où vivait son âme, il no pouvait attacher grande importance aux moyens. Quand une pensée le saisissait, il n’en voyait que l’accomplissement. Ainsi, quand il avait voulu se venger, dans la , première période de ses souffrances, la colère lui avait’ fait fausser la parole qu’il avait donnée à son cousin, et vouer une pauvre jeune fille à une union nécessairement malheureuse. Et maintenant que l’abattement lui était venu, il ne reculait pas devant une double félonie pour conjurer sa destinée et réparer le mal qu’il s’était fait e qu’il avait fait aux autres. Malheur à celui qui, dès sa jeunesse, s’habitue aux voies tortueuses! malgré lui il sera toujours contraint à la déloyauté. Les circonstances conspireront contre lui, et il ne saura plus voir lo droit chemin.
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Tandis que René était à l’archevêché, il se passait dans un logis voisin une scène qui se liait intimement avec celles dont nous venons d’être témoins C’était chez *e marqué de Lamperière, qui, n’étant point en année, n’avait pas été obligé de se rendre au lever du roi. Il étaitfcomme nous l’avons dit, un des quatre premiers gentilshommes de la chambre, cette charge n’étant pas alors exclusivement réservée à des ducs et pairs, comme le voulut depuis Louis XIV, pour relever la domesticité royale.
Le marquis était donc dans son lit, songeant soit aux ordres qu’il avait reçus la veille de, Sa'-Majesté, au sujet des vêtements du mariage, soit à quelque intrigue ambitieuse et aux chances d’agrandissement qu’il pouvait encore espérer, soit encore à sa fille, non qu’il eût remarqué le délabrement de sa santé, mais parce qu’il s’en allait grand temps de l’établir. Tout à coup la porte de sa chambre s’ouvrit avec violence, et il vit entrer Gauüer Violais pâle, effaré et haletant. Le berger était aussi bien changé depuis qu’il était devenu le sieur de Varignoles, l’un des secrétaires du cardinal- ministre pour les affaires étrangères, et ce changement n’était pas dû uniquement à une impression récente. Ses tempes s’étaient dégarnies, et ses cheveux noirs étaient mêlés de fils argentés. Sa poitrine s’était creusée et ses traits ossifiés. Ainsi la dernière épreuve de son ambition, au lieu do le satisfaire, l’avait découragé et épuisé. Sa pensée, réduite au désespoir, s’était tournée contre lui et le broyait dans ses étreintes dévorantes.
— Ma sœur est morte, monsieur, dit-il en entrant, avec l’accent d’une fureur longtemps concentrée.
— Votre sœur? Qui donc, Gautier? répondit le marquis en se soulevant violemment.
— Ma sœur, votre fille, si vous aimez mieux, mon-
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sieur. Mais à cette heure il ne s’agit plus de feindre ni de se taire. Je suis votre fils, votre bâtard, je le sais. Croyez-vous que je ne l’aie pas deviné depuis longtemps? Vous n’avez pas le cœur assez bon, monsieur, pour m’avoir sans raison protégé et soutenu comme vous l’avez fait. Qu’avez-vous fait de cette enfant que je vous avais confiée? Elle ne vous était rien, elle. Vous l’avez chassée de chez vous, et elle est morte sans doute comme ma sœur. Oui, ma sœur est morte. Elle s’est empoisonnée. Et c’est vous qui l’avez poussée là par votre infâme et stupide ambition; pour la faire duchesse, ou, mieux encore, pour la faire maîtresse du roi, vous n’avez pas voulu qu’elle épousât un homme qu’elle aimait, parce que cet homme était d’une famille disgraciée; car, pour des haines de famille, il n’y a pas chez vous de place à aucun sentiment de quelque élévation. Tout y est pris par l’intérêt et par je ne sais quels calculs auxquels j’ai dù sans doute les marques de yotre tendresse. Belle tendresse, en vérité 1 Voyez où elle m’a mené. Vous avez trop fait ou pas assez. Oh! que je voudrais que ma misérable mère put m’entendre la maudire! Stupide servante, va! Mais vous, méchant vieillard, sachez bien que je vous maudis, que je vous exècre, que je vous renie au nom de ma sœur et au mien. Vous avez été juste assez notre père pour cela. Ma pauvre sœur 1 si belle, si bonne, si charmante, si bien faite pour être heureuse, morte ainsi misérablement l empoisonnée! mais je la vengerai, je le jure. Puisque je ne puis vous tuer, vous, ce sera l’autre. Qu’il soit coupable ou non, il faut que quelqu’un meure. Moi, au moins. En tout cas, ça ne tardera pas, soyez tranquille 1 Tandis que Gautier fulminait ces paroles, le vieillard s’était laissé tomber en bas de son lit et s’était traîné en chemise sur ses genoux décharnés jusqu’aux pieds du jeune homme irrité.
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— Gautier, lui disait -il d’une voix éteinte et suppliante, Gautier, vous traitez cruellement un vieillard qui ne vous a jamais fait que du bien, qui vous a tendrement aimé.
— Suis je votre fils, monsieur?
— Ne vous ai-je pas toujours traité comme si vous l'étiez, Gautier?
— Pas de subterfuge 1 suis-je votre fils, le suis-je?
— Eh bien, oui, tu l’es. C’est vrai.
— Alors laissez-moi. Je suis pressé.
— Gautier, tu ne m’abandonneras pas ainsi. Écoute, dis-moi ! Ne m’as-tu pas dit que ma malheureuse fille, ta sœur, enfin...
— Oui, elle est morte. Vous pouvez la faire enterrer. Moi, j’ai d’autres devoirs à lui rendre.
— Morte, mon Dieu ! mais où donc, et comment?
— Elle s’est empoisonnée, je vous l’ai dit, de désespoir d’avoir cédé un instant à vos suggestions et d'avoir perdu à jamais celui qu’elle aimait. Je le lui rendrai, si je peux. On est venu me chercher à Arles. Quand je suis arrivé, elle était froide.
— Mais où donc, encore une fois? Je l’ai vue hier matin.
— Et moi hier soir, à Lagny, puisque vous voülez le savoir. Au lieu d’aller chez sa tante, elle est allée à Courchival, puis à Lagny, où elle est morte. Mais je comprends le motif de votre anxiété. Je vois où tendent vos questions. Vous êtes inquiet de l’éclat que cela a pu faire. Vous craignez d’être obligé de quitter la cour. Non, non, rassurez-vous : tout s'est bien passé. On n’en 0 parlera pas. Ah ! vieillard sans âme et sans entrailles, cette mort ne te distrait même pas de ta misérable ambition; elle ne te fait pas songer à la mort et au jugement de Dieu, qui viendra pour toi demain ou après-
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demain. Jette les yeux sur toi, vois tes membres déjà semblables à ceux d’un squelette, et qui se refusent à te soutenir. Tâche, si tu peux, de te repentir de ta vie entière, où il n’y a pas une seule bonne action, et cherche qui te fermera les yeux: car, pour moi, je n’en aurai pas le loisir. Allez, relevez-vous. Un père, quel qu’il soit, ne doit pas rester aux genoux de son fils. — Hélas I dit le vieillard d’une voix soumise, je ne le puis tout seul.
Gautier, malgré son inhumaine exaspération, fut touché de cette parole. Il releva le marquis et le posa sur le fauteuil.
— Adieu, lui dit-il. Que le ciel vous pardonne, s’il y a un pardon pour l’insensibilité et la méchanceté! Je vais venger ma sœur ou mourir. Je suis mort déjà pour vous.
— Gautier, s’écria le vieillard avec autorité, je vous ordonne de demeurer. Vous êtes mon fils, vous devez m’obéir. Je ne veux pas être privé de mon dernier en faut.
— Ali! dit le jeune homme en riant amèrement, des ordres 1 Vous vous y prenez uu peu tard pour réclamer votre paternité.
— Je vais vous faire arrêter. Je ne veux pas...
— Silence! ou vous me forcerez à tout dire. Songez b ne pas laisser 4 à des domestiques le soin du corps de votre fille.
— Gautier, au moins dis-moi que tu reviendras.
— Jamais.
Le jeune homme sortit alors. II se rencontra face à face tjans la rue avec René. Tous deux s’arrêtèrent. Le dia ble n’avait pu se refuser à ménager cette rencontre. Si elle n’eût eu lieu, il y eût trop perdu.
— Monsieur le comte, dit Gautier, je vous cherchais
— Pour moi, monsieur, je ne cherche plus personne.
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— Nous avons quelque chose à démêler ensemble, cependant.
— J’ai fini avec le monde, monsieur. Ne m’arrêtez pas. Je vous demande pardon de vous avoir offensé autrefois. G’est tout ce que je puis faire.
— Monsieur, vous vous méprenez singulièrement. Hier n’est pas assez loin pour que vous puissiez l’avoir oublié.
— Mais je veux être oublié, moi.
— Demandez cela à d'autres, monsieur. Je suis le frère de mademoiselle, de Lamperière. Vous me devez compte de sa mort, de la façon qu’on doit l’entendre entre gentilshommes. En deux mots, il faut que je yous tue ou que vous me tuiez.
— Quoi! monsieur, un événement qui brise à tous deux notre vie est-il un motif pour nous entr’égorger ? Allez, je mourrai bientôt.
— On se console, monsieur. Vous êtes la cause première des malheurs de ma sœur. Si vous lui survivez, je ne veux pas avoir à me le reprocher.
— Je ne puis pas partager vos sentiments. La vie du frère de Louise est sacrée pour moi.
— Celle du meurtrier de ma sœur m’appartient.. Du moins j’ai le droit de la jouer contre la mienne.
— Encore une fois, c’est impossible. Vous changerez de pensée, monsieur.
— Changer ! croyez-vous donc que j’aie longtemps à vivre, moi aussi ?
— J’espère que non pour vous.
— Alors vous devez consentir à ma demande.
— Jamais! jamais!
— Jamais! Mais vous ne savez donc pas, monsieur, que ]e m'attache à vos pas, que je vous insulterai, que je dirai tout? Ah! il y a peut-être plus de lâcheté que
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de générosité dans votre refus, plus de crainte pour votre vie que de douleur de cette horrible mort. Je vous dis qu’il faut du sang, le vôtre ou le mien 1
— Parlez plus bas, monsieur, dit René. Je ferai ce que vous voudrez. Au fait, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, cela vaut encore mieux.
— Dieu merci! ce sera un combat à mort, monsieur.
— C’est ainsi que je l’entends. Quels seront le lieu et l’heure ?
— Le lieu, les Champs-Élysées d’Arles. Puissionsnous y rester tous deux! L’heure, le temps qu’il faut pour nous y rendre la décidera.
— C’est bien. Occupez-vous des armes et de vos témoins.
— Nos épées suffiront à tout.
— A mon (our je puis exiger quelque chose. Nous ne devons pas nous battre comme des bandits. Il faut des témoins !
— Soitl j’en trouverai. Un seul, c’est assez. J’aurais voulu ne pas vous quitter.
— Monsieur, vous ôubliez à qui vous parlez. Je serai au rendez-vous, dis-je. Je vous le jure sur mon honneur, s’il le faut.
— Ah ! j’ai peur qu’il ne vous arrive quelque accident. Songez que votre journée m’est engagée.
— Vous vous défiez bien de ma mémoire, monsieur. Allez, ce n’est pas pour nous que l’oubli est fait.
— A ce soir donc.
— Je vous attendrai. Mais faites vite.
— Oui, je me dépêcherai ; car ma sœur attend a ssi
René n’avait pas fait quelques pas seul dans la rue
qu il se sentit toucher le bras. C’était le jeune officie" auquel il avait parlé à l’archevêché.
— Monsieur, lui dit celui-ci, je vous ai vu de loin par-
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