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1er à M. de Varignoles. Il m’a semblé que votre conversation ne se passait pas tout en compliments et qu’elle devait être suivie d’une entrevue d’autre sorte. Vous me plaisez autant que votre adversaire me déplaît. Ne trouvez donc pas indiscret que je vienne vous offrir mes services; je me nomme le chevalier de Vallavoir.
— Et moi le comte de Courchival. Votre offre, monsieur, ne peut que me flatter et vient à propos.
— Oh ! voyez-vous, je flairerais un duel à une lieue de distance. Maintenant que l’on fait la paix, il n’y a pas de raison pour qu’il revienne jamais de guerre, et que deviendrions-nous sans les affaires particulières ! Çà ! je suis votre second, à pied ou à cheval, au pistolet comme à l’épée, et j’espère né pas trahir votre confiance. Et où est le rendez-vous ?
— Aux Champs-Elysées d’Arles. Mais, monsieur, je ne puis user de vous qu’à deux conditions : c'est que vous vous résignerez à n’être que spectateur du combat et à ne point en connaître les motifs.
— Voilà de dures conditions, monsieur, la première surtout. Mais jusqu’à Arles vous aurez le temps de réfléchir, et je vais toujours me munir de mes armes. Vous concevez que si le second de M. de Varignoles me provoque, je no pourrai galamment refuser da lui tenir tête. Vertudieu! j’ai du bonheur que ceci n’ait eu lieu qu’ait rès ma garde faite.
Gautier, en quittant Renc, s’était rendu chez le vi- > omte de Genouillac.
— Monsieur le vicomte, lui dit-il, je sais que vous avez fort à cœur de me payer du service que j’ai eu le bonheur de vous rendre. Je viens vous offrir l’occasion
de vous acquitter.
— Vous ne sauriez me faire plus de plaisir, mon cher J/ ai une affaire pour ce soir. Voulez-vous me
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faire le plaisir de me servir de témoin? — De grand cœur, pardieu! Mais de vous regarder battre, cela ne peut me faire quitte de la vio que vous m’avez sauvée. Si vous me demandiez d’être votre second ou do me battre moi-même avec vous, ce serait différent. — Quand vous saurez que c’est à M. de Courchival que j’ai affaire, vous changerez peut-être d'avis, monsieur le vicomte. — Mon cousin, diable! Oh pourra trouver cela mal. Enfin, j’ai promis, je ne me rétracterai pas. Je n’ai pas, au surplus, grands ménagements à garder avec lui, et je dois passer par-dessus tout pour vous obliger. Je suis à vous. Où allons-nous? — A Arles. — A Arlesl Du diable! je ne pourrai être revenu ce soir pour voir M. le Prince, qui paraîtra en public avec le roi peur la première fois. Après tout, j’aurai le temps de le voir. Portons. — Monsieur, ce sera moi maintenant qui vous serai redevable.
Le comte et son compagnon arrivèrent les premiers au lieu désigné. Ils descendirent de cheval à l’entrée du cimetière, et pénétrèrent à pied dans celte antique et funèbre enceinte voilée d’une double désolation, celle de la mort et celle du temps : sous la terre des ossements, et des ruines dessus.
— Ouf! dit le chevalier, il faut convenir que vous êtes un rude cavalier et un homme singulier, monsieur le comte. Quel voyage désordonné et silencieux ! Mais cela me plaît. J’aime le mystère et les aventures : celle-ci sera complète si je puis échanger quelques coups d’épée.
Le soleil était à demi couché et ne lançait plus que des rayons rougeâtres et paisibles. J^es jeunes gens s’anrêtèrent auprès d’un cippe antique qu’ombrageait un large cyprès, le seul qu’on aperçût dans la vaste éten due des Champs- Élysées.
— Yoilà une excelle, U place, dit {'officier en essayant
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du pied l’herbe serrée et fine de la pelouse: ni glissante ni raboteuse.
René s’était mis à examiner l’inscription du tombeau: c’était celui d’une jeune fille morte à dix-huit ans.
— Çà, lui dit son compagnon qui n’aimait pas celte taciturnité, vous connaissez l’escrime, j’espère. Voulezvous faire quelques passes pour vous dégager la main? Votre épée est-elle bonne? D’où est la lame? — Je ne sais, répondit René froidement; mais soyez tranquille, je me conduirai bien. — J’en suis persuadé. Mais qu’estce que cela? N’avez-vous pas entendu du bruit? Est-ce que par hasard quelque fantôme romain se voudrait mettre de la fête? — Ce sera peut-être un hibou qu’éveille l’approche de la nuit, répondit René, les yeux fixés toujours sur le marbre couvert de symboles funéraires, ou bien ce sont nos hommes qui arrivent.
— Le diable m’emporte, s’écria le chevalier, si à vous voir on ne croirait pas que vous êtes venu ici pour me- 1 diter plutôt que pour vous battre. Il faut que vous soyez bien sûr de votre affaire pour garder une telle froideur!
— J’en suis sûr, en effet.
— Je vous en fais mon compliment. Au surplus, je ne crois pas le secrétaire bien habile sur la tierce et la quarte; mais il a l’avantage de la taille : Ah! pour le coup, voici nos adversaires. Je commençais à craindre qu’ils ne vinssent pas avant la nuit.
— - Qu’importe qu’on y voie ou non, dit René sans lever la tête.
— Tiens 1 c’est vous, Vallavoir, dit Genouillac en arrivant. Malheureux enfant! vous voulez donc vous faire renvoyer de votre corps?Si vous vous fourrez ainsi dans tous les duels, cela ne peut tarder. On s’apercevra certainement de votre absence.
— Yous croyez, colonel. Eh bien! j’espère alors que
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vous ne me refuserez pas, par manière de consolation, de mesurer votre épée avec la mienne; vous me ferez honneur et plaisir.
— Êtes-vous donc fou ? Oubliez-vous que je suis l’ami de votre famille et très-particulièrement de votre frère?
— Aussi ne vous demandai-je cela que comme une marque d’amitié.
— Messieurs, dit alors Gautier, il se fait tard ; veuillez songer à nous. Le comte de Courchival est entièrement d’accord avec moi : il ne nous reste qu’à en venir aux mains. — Je suis à vos ordres, monsieur le secrétaire, à présent et plus tard si vous le désirez, dit le bouillant mousquetaire.
— Yallavoir, Vous perdez tout à fait la tète, lui dit le vicomte, ne pouvant s’empêcher de sourire. Nous] ne sommes ici que comme juges du camp. Faisons donc notre devoir. Mon cousin, continua-t-il en s’adressant au jeune comte, je vous prie de m’excuser si je me trouve d’un autre côté que du vôtre ; mais je n’ai pu refuser ce service à M. de Varignoles, et j’ignorais d’ailleurs que ce fût contre vous quand j’ai accepté. — Je ne vous en veux pas, mon cousin, lui répondit René. — Je crois que vous auriez tort, du moins pour ceci.
Les deux témoins s’occupèrent alors de mesurer les épées; celle de René se trouva plus courte.
— Il n’importe, dit le comte, j’ai le bras plus long.
— Comment l’entendez-vous? lui dit son second, étonné de cette parole que René avait prononcée sans la comprendre. Vous êtes, pardieu, beaucoup plus petit. Mais voici la mienne; une très-bonne armel... Je vous jure, dit-il en s’interrompant, que j’entends des frôlements par là : il faut voir ce que ce peut être.
— L’enfant! dit M. de Quesmes, il a peur des revenants.— Je n’en ai paspeur quand je les vois.— Mais on
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ne les voit jamais, chevalier. Allons! tâchez donc d’être grave comme il convient aux fonctions que vous remplissez.
Ils remirent alors les armes aux mains des combattants, croisèrent les pointes, et se retirant à deux pas en arrière: — Allez, dirent-ils; que Dieu décide du droit! Et n’oubliez pas le salut, ajouta le vicomte.
Cette recommandation était inutile. Les deux jeunes gens étaient au fait du cérémonial usité dans les rencontres. Ils se saluèrent et saluèrent les témoins avec l'épée, puis, ôtant leurs chapeaux de la main gauche, ils s’en firent un second salut, les jetèrent derrière eux par-dessus leurs têtes, se saluèrent de nouveau avec l’épée et commencèrent. Gautier fondit sur le jeune comte avec une impétuosité qui annonçait en lui l’intention d’en finir du premier coup. René para en reculant avec une habileté qui faisait honneur à la science du vieux Bertrand; mais il ne riposta pas.
— Très-bien fait! cria Vallavoir. A votre tour maintenant.
Mais René, malgré cet avertissement, resta sur la défensive; Gautier revint aussitôt à la charge, recula, et, voyant son adversaire découvert, lui poussa tout à coup une botte terrible; mais ce ne fut pas René qui la seçut. Une forme blanche, qui avait jailli comme une apparition, s’était jetée entre les deux épées et était allée tomber avec un grand cri aux pieds du vicomte. Les combattants s’arrêtèrent stupéfiés.
— Qu’est-co que c’est? demanda René. — Ah ciel! s’écria M. de Quesmes, c’est cette pauvre Cabri...
C’était elle, en effet. Elle était étendue sans mouvement sur la terre, la tête renversée. Le vicomte essaya de la soulever : elle retomba avec cette pesanteur obstinée qui annonce la mort.
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— Quoi ! elle est morte, dit le comte. — Je le crois, répondit le vicomte; c’est épouvantable. — Elle a eu le cœur traversé, dit le chevalier, montrant un large flot de sang qui siéchappait de la poitrine de l’enfant et teignait déjà ses vêtements blancs.
Gautier regardait stupidement sa lame rougie jusquiû moitié, et se tournait vers le soleil couchant, comme pour voir si ce n’était pas lui qui produisait cet effet.
— Monstre ! s’écria l\ené en s’élançant vers lui, c’est toi qui l’as tuée! Défends-toi maintenant, car je vais t’enfiler comme un chien.
Gautier tomba presque en même temps percé de part en part, et emportant dans sa chute l’épée de son adversaire. René revint aussitôt auprès de la jeune fille, que !e vicomte agenouillé tenait entre ses bras et considérait avec un mélange de douleur et de terreur. Le chevalier de Vallavoir, debout, l’air effaré, tournant sa tête à droite et à gauche, ne savait plus s'il était encore de ce monde.
— Est-elle réellement morte? demanda René en se penchant aussi sur le corps de Madeleine. N’y a-t-il plus rien à faire ?
— Rien absolument. Elle n’a pas fait un mouvement; ses mains froidissent déjà. Pauvre enfant! quelle destinée 1
— Ma pauvre sœur! Ah! c’est le dernier coup. Pourquoi ne me suis- je pas laissé tuer de suite. Oh ! mon Dieu! que va devenir son père? Il me le disait pourtant... Ma sœur! ma sœur! Cabri! Madeleine!
— Sa sœur ! dit une voix lamentable qui semblait sortir de terre, sa sœur ! Oh ! quelle affreuse vengeance ! Mon Dieu! je n’avais pas demandé cela : elle n’était pas coupable, elle.
— Misérable! tu n’es pas mort, toi, dit René en se retournant.
— Un prêtre I au nom du ciel! un prêtre, si vous êtes chrétiens! Je n’ai pas une heure à vivre, je vous jure. Ne me laissez pas mourir en réprouvé. Monsieur le vicomte, vous direz à mon père que je lui ai pardonné : c’e'st le marquis de Lamperière qui est mon père.
% — Tals-toi, malheureux! laisse-nous pleurer.
— Un prêtre, je vous en conjure ! Ils ne m’écoutent pas! Oh! mon Dieu! seul jusqu’à la mort! Ah! pourquoi ai-je été impitoyable? Hélas! ma sœur aussi est étendue sans vie. Et moi aussi je pleure, avec mon sang et non avec des larmes.
— Monsieur le comte, je crois qu’il y a delà barbarie à refuser à cet homme les secours de la religion. Je vais envoyer un des valets chercher un prêtre à Arles, dit Vallavoir revenant à lui. — Faites ce que vous voudrez. — Qu’allons -nous faire du corps de cette malheureuse enfant? demanda M. de Quesmes. Il est impossible de la porter à son père : il le faut cependant.
— A la même heure! dit René. Oui, il a raison: c’est une vengeance ! C’est ainsi que les innocents meurent toujours, et que les coupables restent. Il est heureux, lui; il va mourir aussi, absous du mal qu’il a fait.
La nuit était entièrement tombée; elle avait enveloppé cette scène de mort d’un voile sombre et brillant à la fois qui en bannissait l'horreur , et son haleine froide et silencieuse avait comme engourdi pendant une minute les acteurs encore vivants de ce drame. Tout à coup ils furent éveillés par les accents chevrotants d’une voix que René reconnut en frémissant. Le vicomte se leva et jeta rapidement son manteau sur le cadavre de Madeleine.
— Dieu merci! voici du monde, disait l’apothicaire, car c’était lui. Messieurs et mesdames, je vous souhaite le bonsoir. Je ne viens pas vous déranger. Non, il n’y
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a pas de dames, c’est égal : quoi que vous fassiez ici, ce n’est pas mon affaire d’y regarder. Dites-moi seulement... Mais en vérité c’est, je crois, monsieur le comte, ajouta-t-il en découvrant la lanterne qu’il portait à la main, et monsieur le . vicomte aussi. Ehl messieurs, comment êtes-vous encore ici à cette heure? — Nous nous promenons, maître, répondit René.
— La nuit est très-belle, mais terriblement froide, et on se heurte continuellement. Eh bien ! dites-moi, n’avez-vous pas rencontré ma fille par là? — Rencontré votre fille? Non...
— Elle doit être pourtant ici; ce matin elle m’avait demandé de l'y laisser aller. Vous savez, elle n’avait que cette promenade en tête. Je l’ai refusée : elle n’a rien dit; mais tantôt, tandis que j’étais allé visiter une voisine, elle s’est échappée, et voilà deux heures que je la cherche. Elle mourra s’il faut qu’elle passe la nuit dehors. A propos, monsieur le comte, j’ai découvert dans sa main un signe qui me parait contre balancer ceux que je vous avais montres. Oh ! j’ai été si heureux de cette découverte, que j’ai dormi la nuit dernière, ce qui ne m’était pas arrivé depuis un mois. Mais que fait-elle, cette malheureuse enfant? Par où peut-elle être passée? Madeleine 1 Madeleine! Elle ne me répondra pas, la méchante!
— C’est que sans doute elle ne vous entend pas; elle est peut-être rentrée tandis que vous la cherchez. — ' Croyez-vous? Mais non; elle ne saurait pas retrouver son chemin. Elle m’a déjà joué ce tour une fois; mais il ne faisait pas si froid.
— Est-ce le prêtre? demanda Gautier. Oh! mon Dieu! dépêchez-vous! — Non, dit le vieillard, c’est un médecin. Mais qui est-ce donc qui parle ainsi? Comment! un homme par terre, avec une épée au travers du corps et
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noyé dans son sang. Et vous ne me disiez rien, messieurs 1 Ah! vous vous promenez, dites-vous 1 C’est horrible, savez-vous; il faut que vous soyez devenus fous. Voyons, cclairez-moi, monsieur, que j’examine ce malheureux jeune homme.
— Mon père, disait Gautier, l’absolution ! Je me repens de mon orgueil, de ma dureté, de tout! L’absolution! Je meurs!
— Pour l’âme, je n’y peux rien, dit l’apothicaire ; et pour le corps, pas davantage : c’est un coup mortel. Ah ! messieurs, dans un lieu consacré, vous porter a de tels actes, c’est bien mal! on doit respecta ia paix • des morts, sans parler de celle de Dieu et du roi. Mais que faites-vous ainsi immobiles? Est-ce donc pis qu’un combat?
— Antoine, dit René à voix basse à son cousin, je vous assure qu’il y aurait de l’humanité à massacrer ce vieillard.
— Maître, dit le vicomte, nous attendons nos chevaux. Sachant que tout secours était inutile, nous n’avons pas voulu vous affliger d’un pareil spectacle.
— En effet, dit le vieillard, j’ai souvent été appelé à # voir de telles scènes, mais aucune ne m’a causé une si violente impression. Voyons donc si tout est bien désespéré. Oh! mon Dieu! que devient ma pauvre enfant pendant ce temps-là?
— Voici comme j’ai arrangé les choses, dit le chevalier en revenant et d’une voix qui avait repris toute son assura nce^J’ni envoyé quatre chevaux à Arles pour quérir un prêtre et un médecin. J'en amène un pour la jeune fille, et un autre...
— Ah ! s’écria l’apothicaire en se relevant tout à coup, il y a une jeune fille; et où est-elle? — Tiens 1 qu’est-ce que c’est encore que cette apparition? dit Vallavoir. — Silence, lui ditM. de Quesines.
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— Oh! j’ai entend», monsieur le vicomte. Je me doutais qu’il y avait encore autre chose. Oui, oui, un enlèvement. Et ce malheureux est mort peut-être en la défendant. Mais me voilà, moi, vous allez me la rendre. Allons, rendez-la-moi ! Où est-elle? — Elle s’est échappée, maître, dit le vicomte. — 11 ne s’agit pas de votre fille, lui djt en même temps René. Est-ce que je ne suis pas là ? Croyez-vous que je me prêterais à ce qu’on enlevât ma sœur?
— Échappée! Pas ma fille! Voici qui n’est pas clair, messieurs.
Projetant rapidement autour de lui la lumière de sa lanterne, il aperçut alors le manteau sous lequel se dessinait vaguement une forme humaine, que ses yeux perçants et exercés reconnurent sur-le-chomp. Il s’y élança et la découvrit avant qu’on eût pu l’arrêter. René ne put que lui enlever sa lanterne. Le vieillard jeta un éclat de rire railleur et triomphant.
— Ah ! ah! dit-il, le tour est plaisant; l’enfant s’amusait de m’entendre la chercher! mais te voilà prise, ma petite. Allons ! viens, Madeleine. Monsieur le vicomte ne t’en empêchera pas. Mais, c’est vrai, elle doit avoir eu bien peur... Il n’y a plus rien, te dis-je, relève-toi. Tu sais bien que je ne suis pas assez fort pour te porter, puisque c’est toi qui me soutiens. — Qu’est-ce que c’est? hurla-t-il soudain quand, se baissant pesamment vers elle, il senti t sa main froide et raide... Elle est morte ! Oui! c’est du sang. Oh f quelle plaie! Juste au cœur. Messieurs, vous allez me dire tout de suite qui l'a tuée.
— C’est, dit René, l’homme qui est là par terre.
— Contez-moi comment cela s’est fait.
Le vieillard écouta sans l’interrompre le bref récit que lui fit M. de Quesmes.
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— Eh bien! dit-il à René quand ce fut fini, qu’est-ce que je vous disais avant-hier?
René ne répondit pas. Ce calme était plus effrayant qu’une douleur qui s’arrache les cheveux. Le vieillard s’agenouilla, découvrit sa tête chenue et blanche, et, levant vers le ciel ses mains tremblantes et ses yeux qui ne pleuraient pas :•
. — Grand Dieul dit-il, vous avez jugé qu’elle avait assez souffert, vous l’avez retirée de cette terre d’épreuves. Soyez béni! Ce sera un bel ange pour une sphère plus brillante et plus pure que la nôtre. Nem’ou- "bliez pas trop longtemps, ô grand Dieu! et faites que mon âme soit digne d’être réunie à la sienne et à celle de sa mère !
— Un prêtre 1 l’absolution 1 dit Gautier se réveillant encore d’un de ces sommeils qui précèdent le sommeil éternel.
Le vieillard alla à lui, lui prit la tête et lui dit :
— Absolvtf te in nomine Patris , et Filii , et Spiritus Sancti. Vade in pacem, anima infelix, sanguine Christi et tui quoque redempta.
Comme si son âme eût eu besoin en effet de ces catholiques paroles pour acheverde se dégager des liensdu corps, le moribond, aussitôt qu’elles eurent été pronon- ^ cées, se soûle va convulsive ment, étendit les bras enavant et retomba en poussant un profond et dernier soupir.
L’apothicaire lui ferma les yeux et la bouche, lui étendit les bras le long du corps, et retira de sa poitrine l’épée qui y était restée.
— Ce n’a pas été sa faute. Le moment était venu. Il n’a pas été plus coupable que son épée. Comment se nommait-il?
— Gautier Violais, sieur de Varignoles, dit le chevalier qui soufflait dans ses doigts, et s’ennuyait fort du silence et de l’inaction qu’il lui fallait garder.
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— Gautier Violais! Est-il possible que je ne l’aie pas reconnu? Dix années, et la mort par-dessus, changent bien un visage. C’était un beau et fort jeune homme, mais il avait quelque chose au front qui enseignait une vie stérile. Il n’a pas trouvé sa place dans le monde. Mort en duel! non, non, il est mort parce qu’il n’avait plus rien à faire ici-bas. Ohl il* a dû bien souffrir en voyant ma fille mourir de sa main, car il avait été son ami et son père. Puis ils ne se sont rencontrés que pour mourir l’un par l’autre. Et pourtant je ne crierai pas à la fatalité, mais je m’inclinerai devant la Providence.. Elle a réuni deux belles âmes, et qui s’étaient purement aimées. Que Dieu soit béni! Cher ange, continua-t-il en revenant auprès de sa flile et en versant sur son visage toute la lumière de sa lampe, que sa dépouille est encore belle! On dirait qu’elle dort. Elle n’a pas beaucoup souffert, n’est-ce pas? Ses yeux et ses lèvres se sont fermés tout seuls. Vous êtes étonnés, messieurs, de me voir si tranquille. Je ne l’étais pas auparavant. Mais à présent que c’est fini, que faire? Il faut que vous vous en alliez, messieurs, que vous fuyiez... Il y a bien assez de moi pour garder cesdeux corps. Ils ne s’en iront pas. Mais vous, il faut que vous partiez promptement, tandis quevous le pouvez. — Pourquoi nous enaller? dit René. — Parce que vous seriez mis en prison, pendus peutêtre. Que sais-je? — Eh bienl qu’importe? — Vous laissez-vous ainsi abattre ? Regardez-moi et rougissez. Mes sieurs, emmenez-le. Laissez-moi seulement un cheval, si vous en avez un qui ne yous soit pas nécessaire.
Le vieillard s’assit alors sur le cippe qui avait servi à marquer le lieu du combat.
— Ah I dit-il, je le reconnais, c’est' le tombeau de Tullie. Que de fois je me suis attristé sur le sort de cette jeune Romaine dont le marbre nous a transmis
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