CONCLUSION
Trois longues années s’étaient écoulées depuis l’époque où se passèrent les événements que nous venons de rapporter. Le cardinal de Mazarin était mort quelques mois après le retour de Saint-Jean-de-Luz, et Louis XIV avait prononcé cet .A moi / qui, pour n’ctre pas chanté en aussi haute gamme que YEgo sutnpapa! du pape Sixte-Quint, n’en produisit pas moins d'ébahissement et n’en eut pas moins de retentissement. La reine mère n’avait guère survécu à son favori. Elle était morte en priant le prêtre qui l’administrait de prendre garde à salir ses coiffes avec les saintes huiles, ce qui prouve, dit mademoiselle de Montpensier, que nous conservons nos bonnes et nos méchantes habitudes jusqu’à la mort. Le roi Philippe IV, beau-père de Louis XIV, était mort aussi vers ce temps, et la paix avec l’Espagne avait été de nouveau troublée.
La mort de la reine mère avait complété l’émancipation du roi, qui, jusque-là, avait gardé quelques secrets sur ses amours illégitimes, et n’avait point déclaré de maîtresse. Mademoiselle de la Vallière fut, comme on sait, la première qui porta ce titre uni à celui de duchesse.
On a beaucoup parlé de la timidité de cette beauté, et des sentiments de honte et de repentir qu’elle aurait
longtemps cumulés avec ceux de l’amour avant de leur donner le dessus. La longue et austère pénitence qu’elle accomplit a droit assurément de toucher, mais non de faire rejeter les relations du temps, qui nous montrent mademoiselle de la Yallière gardant en présence de la reine une assurance et un aplomb qui indignaient jusqu'à madame de Montespan, et allant mè m jusqu’à faire passer son carrosse à travers champs, en présence de toute la cour, afin d’arriver plus tôt auprès du roi. Et voilà justement comme on écrit l’histoire. Enfin, il ne faut pas oublier qu’elle ne se décida à se retirer dans un cloître que lorsque le cœur du roi lui fut enlevé sans espoir de retour.
Trois ans après la triple catastrophe qui a ensanglanté et assombri le précédent chapitre, un moine entrait vers six heures du soir à Arles, par la porte du Pont ou de Trinquetaille. C’était le jour du jeudi saint. Suivant une coutume que nos provinces du Midi ont empruntée à l’Espagne et à l'Italie, les -confréries de pénitents parcouraient les rues de la ville avec une quantité de flambeaux. Tous ces fantômes blancs, noirs, bleus, violets et gris offraient sous ces lueurs mouvan, tes un spectacle bizarre et lugubre. La population affluait autour des églises et des chapelles, pour assister au salut. Plus d’une jeune fille, plus d’un jeune homme s’y rendaient aussi, dans une intention de galanterie, cl plus d’un homme couvait sous le voile de pénilent quelque pensée de vengeance, le tout sans préjudice à la dévotion. Il est faux que l’on ne puisse faire deux choses à la fois. On peut fort bien, en tenant ses yeux fixés sur un livre de prières, donner ou recevoir un billet avec la main. On peut porter un flambeau de la main gauche, et un couteau dans sa main droite, et chanter encore des psaumes qui couvrent un cri d’agonie.
Notre moine ne portait pas de flambeau, mais un bâton qui lui avait été plus utile pour voyager. Sa robe était blanche. Son capuchon, qui se dessinait par derrière en pointe, encadrait son visage sans le cacher, et laissait voir des traits réguliers et graves, une barbe brune e f épaisse, des joues pâles, mais pleines. C’était un homme à la fleur de l’âge, et sa figure était de celles qui, formées de bonne heure, restent longtemps immobiles. 11 marchait à pas lents, regardant autour de lui d’une façon qui annonçait moins la curiosité que le souvenir. Après avoirsuivi la Grande-Rue, ilprit à gauche, et entra dans la place de la Cathédrale au milieu de laquelle s’élève un obélisque tout uni, que depuis l’on a dédié au roi Louis XIV. Arrivé devant l’église, il s’arrêta, considéra quelques instants le symbolique portail où un artiste du treizième siècle a sculpté dans le marbre une figuration du Jugement dernier^puis il monta Je perron, s’agenouilla sur le pavé sacré, et y demeura longtemps abîmé dans la méditation, sans être distrait par lesregards curieux et les remarques qu'il excitait parmi la foule remuante des Arlésiens. Ayant été heurté par un pénitent violet, qu’offensait probablement la blancheur de sa robe, il ne releva pas même la tête, et se contenta de se reculer un peu.
— 11 faut, dit une vieille femmé, que cet homme soit un bien grand saint. — Ou un bien grand pécheur, repartit le pénitent.
— Celui qui pense d’abord le mal le porte souvent en lui-même, dit alors le moine en se relevant.
— Seigneur 1 s’écria une jeune femme qui accompagnait la vieille.
— Qu'avez-vous donc, belle Marie? lui dit à l’oreille le pénitent. Est-ce que ce serait par crainte pour moi que vous vous écriez ainsi ? Je serais trop heureux de
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le croire, quoique je vous puisse assurer que ce moine • n’est pas capable de me manger.
La haute taille du pénitent devait faire aisément ajouter foi à cette dernière assertion ; mais il ne parut pas que sa voix donnât du prix aux paroles qui l’avaient précédée, car la jeune femme n’y avait fait attention, et, pénétrant rapidement dans l’église, elle sortit aussitôt par une porte latérale; Le moine avait, sur son exclamation , baissé brusquement son capuchon, et, descendant le perron, avait tourné vers la place faint- Julien, que l’on appelle aussi place des Hommes, parce que c’est là que se rassemblent, le dimanche matin, les ouvriers rfui se louent pour les travaux de la campagne. Le milieu de la place est défendu des voitures par un petit mur de pierres, et on a planté des arbres sur un des côtés, pour former un abri pendant l’été. Arrivé là, le moine parut hésiter sur la direction qu’il prendrait, lorsque la jeune femme qui se nommait Marie passa auprès de lui en l’effleurant, comme pour attirer son attention. Si c’était là son but, elle ne le manqua pas, car le voyageur s’arrêta et se mit à la suivre des yeux. Elle entra dans une auberge qui existe encore de nos jours au fond de la place. On a seulement remplacé l’image peinte de saint Julien qui lui servait d’enseigne . par une inscription en lettres d’un pied, portant : Hôtel de France et de l’Europe. Le moine se décida à suivre la jeune femme, et à pénétrer aussi dans l’auberge. Son apparition dans la cuisine, qui servait, bien entendu, de salon d’entrée, parut donner de l’humeur à l’aubergiste.
Vous demandez qu’on vous indique notre couvent, ,)ion père? lui dit-il d’un ton bourru. De quel ordre êtes-vous? Carme déchaussé ou chaussé, capucin, bernardin, augustin? — Je suis trop fatigué pou? marcher
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davantage, répondit celui-ci, je voudrais coucher ici. — Bah! vous n’auriez pas grand chemin à faire. — N’importe I je n’irai pas plus loin. — Est-il têtu, ce moine! Eh bien! mon pèçe, puisque vous le voulez, je vais vous faire montrer le grenier. Je vous prierai seulement de ne pas trop abîmer la paille. Une botte vous suffira bien. — C’est une chambre que je veux, repartit le moine tranquillement. Que ma robe ne vous effraye pas; je suis en état de payer. — Oui, oui, avec des indulgences. Enfin, il faut bien se résoudre à souffrir cela! — Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda alors la jeune femme en entrant avec un enfant sur le bras. Estce que par hasard vous refusez de loger le révérend père? — Du tout; seulement il veut une chambre. — Eh bienl voulez-vous donc qu’il couche à l’écurie? Venez, mon père, je vais moi-même vous conduire. — Du tout, vous avez été assez longtemps à l’église aujourd’hui pour n’avoir pas besoin de vous confesser ce soir. Occupez-vous de la maison. — Ah! c'est donc là ce qui vous donne de l’humeur ! Vous devez cependant savoir à quelles conditions je vous ai épousé. Vous êtes bien ' heureux que je sois bonne catholiqye. Sans moi, il y a longtemps que personne ne voudrait plus mettre le pied chez vous. N’avez- vous pas de honte de rester hérétique, quand tous les seigneurs se convertissent, et qu’il n’y aura plus que vous bientôt dans le pays? — Les seigneurs sont les seigneurs, et moi je suis un simple hôtelier. Nous avons, eux et moi, des raisons différentes. — Vous n’avcz de raison d’aucune espèce. N’êtez-vous pas honteux de me quereller ainsi devant monsieur... devant ce révérend père, veux-je dire? — Eli bienl je vais lui donner une chambre, à vôtre révérend . Laquelle ? La plus belle, sans doute ? — Mais certainement !
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La dispute allait recommencer sur de nouveaux frais, si le moine, qui d’abord avait paru s’y intéresser assez, jugeant que tout doit avoir des bornes, n’avait subitement arrêté les paroles au gosier du mécréant et disgracieux aubergiste, en lui faisant sonner aux oreilles une bourse ou aumônière dont les mailles en fil de fer laissaient percer l’éclat du contenu. Cet argument imprévu convainquit l’hôte, qui conduisit alors le voyageur dans la chambre la plus belle de sa maison, qu’il eût pu modestement appeler la moins laide, et poussa la politesse jusqu’à lui demander s’il voulait souper.
— Je ne pense pas, lui dit-il, qu’avec des moyens tels que les vôtres, vous soyez chargé d’un bissac ?
Mais le moine, qui avait conservé son capuchon rabattu, lui répondit que le repos seul lui était nécessaire.
— Pourvu, dit l’aubergiste en rentrant dans son laboratoire, que ce ne soient pas des agnus Dei et des médailles de cuivre qui remplissent sa bourse I — Ahf si vous avez besoin de tant regarder pour distinguer l’or du cuivre, lui répondit sa femme, je ne m’étonne pas... — De quoi! — De tout! de ce que vous ne puissiez voir que la religion catholique vaut mieux que la vôtre, par exemple. — Marie, tu vois bien* que c’est toi qui me tourmentes à présent f
Ce ton suppliant que prenait le mari n’annonçait pas que la paix dût se rétablir sur-lé-champ, car les femmes ne sont pas des vainqueurs généreux. Heureusement les soins de leur commerce vinrent occuper les époux et les séparer, de sorte que le flux de la discorde conjugale ne se manifesta dans la soirée que par quelques fusées éparses.
Peu à peu, la mouvante illumination des rues s’était effacée. Chacun était rentré chez soi, et pénitents de toutes couleurs se trouvaient uniformisés sous le vête-
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ment nocturne vulgairement appelé chemise, ne différant seulement que par son degré de finesse et de propreté. Le guet avait fini de presser les dévotions tardives, et le silence le plus complet, l’obscurité la plus parfaite régnaient sur la vieille ville de Constantin. L’auberge de Saint-Julien était fermée depuis longtemps. Les époux avaient eu le temps de se réconcilier, ou tout au moins de s’endormir. Tous leurs hôtes avaient cessé de faire entendre d’autre bruit que celui des ronflements. Le moine seul, malgré le besoin de sommeil qu’il avait annoncé, ne s’était pas couché. Il était resté assis, occupé à réfléchir, ou bien attendant quelque chose avec celte patience que donne l'habitude d’une vie régulière et silencieuse. Depuis qü’il avait entendu sonner minuit aux horloges nombreuses de la ville, il avait cependant montré.un peu d’inquiétude. Il s’était lqvé, avait fait quelques pas, puis, prenant la chandelle, il était allé se regarder dans le miroir suspendu à la muraille.
— Je me serai trompé, disait-il, elle n’a pu me recon naître. Je suis entièrement méconnaissable, heureusement ! Cependant il est triste de penser que si peu de temps suffise ppur nous défigurer.
En ce moment la porte de sa chambre s’ouvrit sans (aire le moindre bruit, et la femme de l’aubergiste entra sur la pointe du pied, referma doucement la porte et vint vers le moine, qui s’était lui-même avancé vers elle.
— Tu m’as donc reconnu, petite? dit le révérend père. Mais j’oublie que tu es devenue une respectable matrone.
Et la prenant par le menton, il lui donna sur les joues deux baisers que la jeune femme lui rendit avec une vivacité toute méridionale.
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— Oh ! je n’ai pas eu besoin de vous regarder ni do t’ous écouter pour vous reconnaitre. Je vous ai vu et je tous ai entendu; c’était bien assez. Bien sûr! je n’espérais pas vous rencontrer ce soir. Pourtant j’avais tou* jours idée que vous reviendriez dans Arles, et je ne suis pas la seule. Mais quelle surprise ! et quelle joie !
Et elle se jeta de nouveau au cou du moine et l’embrassa aussi vivement que la première fois. L’étranger était visiblement ému. On Voyait qu’il n’était pas blasé sur les témoignages d’affection.
— Tu as donc épouse ton Paulin, toi? lui dit-il. — Ah ! mon Dieu, oui, monsieur le comte. — On dirait que tu n’en es pas bien satisfaite?
— Oh ! si, si. Ce n’est pas lui qu il faut blâmer, mais tous les hommes. Il vaut autant qu’un autre; on ne peut pas demander davantage. Il est sournois, opiniâtre, ennuyeux, jaloux, querelleur et protestant; mais il est fort béte, et cela suffit pour réparer bien des choses. — vois, petite, que tu as conservé ton heureux caractère. Ainsi tu es contente de ton sort? — Oh! mon Dieu, oui. Maintenant je n’aurai rien qui m’inquiète. — Tu me croyais donc mort ? car je ne vois pas d'autre changement. — Comment, est-ce que vous n'êtes pas revenu pour toujours? Ah! j’oubliais I Est-ce que par hasard vous seriez moine pour tout de bon?
René renversa son capuchon en arrière' pour toute réponse, et montra une forêt de cheveux blonds que, comme ceux de Samson, le fer n’avait jamais touchés, et que la Douleur, de ces ciseaux ébréchés qui déracinent plus qu’ils ne coupent, n’avait pas sensiblement éclaircis.
— ■ A la bonne heure! s’écria Marie avec des yeux où pétillait la satisfaction et en frappant ses mains l’une contre l’autre. Oh! maintenant, je vous retrouve tout en-
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tier. Savez-vous que j’ai eu bien peur que vous ne fussiez reconnu par ce vilain capitaine Borel ? — Je ne me Souviens pas d’avoir rien connu de ce nom, dit René. — Mais lui vous a connu. C’était un ami de Gautier Violais, mais qui ne lui ressemble guère. Gautier était bon, quoiqu’il ait causé bien des malheurs. Celui-ci est un méchant homme. Cela ne l’a pas empêché de prospérer. Il est à présent capitaine du guet. 11 est toujours fourré ici, et veut toujours me parler, mais il m’a toujours déplu. C’était lui qui avait acheté l’ile des Passereaux et qui y faisait le pêcheur. Je ne sais si vous vous le rappelez.
— Oui, oui; tout est encore là, et là aussi, dit René en montrant son front et sa poitrine. — Oh! mon Dieu, que je suis sotte 1 s’écria la jeune femme.
Et elle prit la main du jeune homme qui sourit et chassa, en secouant sa tête, le sombre nuage qu’avaient jeté ces paroles sur sa physionomie amortie.
— Ce n’est pas ta faute, ma petite, lui dit-il avec douceur, si tu ne peux me toucher sans mettre le doigt sur une cicatrice douloureuse. Parle-moi tout de même. Ta voix me fait plaisir. Il y a longtemps que je n’ai causé avec une femme.
Mais la pauvre Marie n’osait plus dire un mot, ne trouvant rien dans sa pensée qui n’eût trait au passé.
— Qu’est devenu le pauvre apothicaire? lui demanda René après un moment de silence.
— On l’a enterré la semaine dernière, répondit Marie.
— Quoil il a vécu jusque-là 1 Je regrette bien do ne pas l’avoir revu.
— Ah! c’eût été sans doute une grande consolation pour lui, quoiqu'il ne parlât jamais de vous ni de rien. l)u reste, il ôtait comme à son ordinaire, toujours prêt à marcher pour tout le monde, à donner des conseils et
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à préparer les médicaments qu’on lui demandait. Il a conservé jusqu’au dernier jour toutes ses facultés. Chaque soir, il allait s’asseoir pendant une heure sur la pierre de sa fille, qu’il avait fait enterrer à l’endroit où elle est morte. Une fois il ne revint pas. On alla voir ce qu’il est devenu. On le trouva assis, la tëîe dans ses mains. On le toucha, il était mort.
— Oh f je regretlerai toujours de d’avoir pas hâté mon voyage d’une semaine. Et cet enfant qu’il aimait tant, qui s’en est chargé?
— Tout le monde se l’est disputé; mais, comme madame la comtesse n’a pas d’enfants, c’est à elle qu’il est échu.
— Quelle comtesse, petite?
— Eh ! votre femme. Je vous demande pardon du manque de respect, mais c’est vous qui me forcez à parler ainsi.
— Je voudrais l’interroger et je n’ose, dit le comte en se levant et faisant le tour de la chambre. Comment se fait-il que tu aies celte auberge?
— Parce que nous l’avons achetée. Paulin avait un peu’d’argcnt. Madame la vicomtesse nous a aidés, et...
— Quelle est cette vicomtesse, ma chère?
— C’est la femme de votre cousin. Pardon encore une fois...
— Ah çà I ma femme, sa femme, la comtesse, la vicomtesse 1 Je ne comprends rien à ce que tu me dis.
— Moi , monsieur le comte, je comprends encore moins à ce que vous voulez dire et que vous ne dites pas.
— C’est vrai. Voyons, çcoute-moi. C’est ma femme, n’est-ce pas, que mon cousin a épousée?
— Celle qui devait l’ètro»
— Ilein!
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— Oh ! mais vous ne savez donc rien de ce qui s’est passé? Alors, préparez-vous à des étonnements. Ah I mon Dieu! par où vais-je commencer? Quoi! vous n’avez entendu parler de rien? Vous avez donc été bien loin?
— Oui, assez loin, et j’ai vécu trois ans sans voir personne. Depuis que je suis rentré en France, j’ai dû m’interdire les questions pour ne pas être reconnu, car on m’aurait arrêté. Je suis toujours banni.
La porte de la chambre s’ouvrit ici brusquement, et l’aubergiste parut en léger costume, un flambeau à la main, irrité, terrible, mais surtout fort comique. René s’était sur-le-champ recouvert le visage.
— Ah! madame la coquine! s’écria l’époux abandonné, voilà donc de vos dévotions ! Vous quittez furtivement lelitconjugalau milieu de la nuit pour aller conter vos vieux péchés à un vilain moine, et surtout, je crois, •*> en faire de nouveaux. 11 est heureux que je me sois aperçu sur-le-champ de votre absence, autrement j’aurais...
— Sur-le-champ! s’écriaMarie, joliment sur-le-champ. II y a plus d’une heure que je suis sortie. Vous n’avez pas le sommeil si léger !
— Comment, impudente, tu oses me parler de la sorte ! Tu es bien heureuse qu'il n’y ait pas de mal de fait, va ! Et ils restent là tous les deux sans s’émouvoir! Yit on jamais effronterie pareille ?
— Et vit-on jamais sottise semblable à la vôtre ? Venir crier comme cela au milieu de la nuit et dans ce costume, encore ! Allez vous recoucher. J’ai à causer avec ce père de choses qui ne vous regardent pas.
— Ah ! tu veux me pousser à bout, ma mie ! Allons ! vite, remonte à ta chambre où je causerai avec toi tout à l’heure. Et vous, mon beau confesseur nocturne.
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sus ! qu’on décanille I Si la porte ne vous sourit pas, je ' vais vous aider à passer par la fenêtre.
— Je crois, dit René en se découvrant de nouveau et se levant, que vous aurez plutôt envie de vous y jeter que de m’v jeter, maître Paulin, quand vous m’aurez regardé avec plus d’attention.
— Ab ! quoi! monsieur le comte! Oh! c’est différent. Ma femme peut rester tant qu’elle voudra. Tu peux rester, Marie Je conçois, je conçois... oui, oui, vous devez avoir beaucoup de choses a dire. Monsieur le comte, je vous demande pardon... Mais, diable ! il fait très-froid, il faut que j’aille me recoucher. D’ailleurs, je ne suis pas en équipage...
— Vous avez plus d’un pardon à me demander, Paulin, dit René, j’espère que vous n’allez pds me dénoncer.
— Oh i monsieur le comte, je n’ai pas besoin de cela
à présent. * . 4
— Eh bien ! s’écria Marie, qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà la joie que vous, montrez du retour de monsieur le comte, votre maître, votre bienfaiteur! Lourdaud ! allez vous recoucher. Excusez-le, monsieur le comte. Maintenant que la jalousie ne le tient plus, il dort debout. La nuit, il n’est absolument bon à rien. Allons, tenez, je vais vous reconduire à votre chambre.
Paulin, qui ne demandait pas mieux que de s’en aller, fil tout ce que voulut sa femme, qui redescendit bientôt.
— Pour sa peine, dit-elle, je l’ai enfermé à clef. Ains nous n’avons plus rien à craindre de lui. Ce n’est pas qu’il soit capable de tramer rien de mal contre vous, mais il est bavard, et si on venait le demander de bonne heure, il pourrait - dire quelque chose. Comme nous avons beaucoup à dire, il faut que nous soyons -
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tranquilles. Je ne sais en vérité par où commencer, car j’ai peur de vous affliger.
— Eh bien ! je t’aiderai. Ma femme, qu’est-elle devenue?
— EHe n’a pas voulu consentir b ce qu’on cassât son mariage, comme on disait que vous le désiriez.
— Cela d’abord n’a rien d’affligeant pour moi. Mais ne m’as-tu pas dit que le vicomte est marié. Qui a-t-il donc épousée ?
— 11 a épousé mademoiselle de Lamperière.
— Une parente de...
— Non, elle-même. Que voulez-vous? Vous étiez marié. Vous ne reveniez pas. Son père était mort. Ce n’était pas sa faute si elle était encore en vie. Il a bien fallu qu’elle fit une fin. Et la religion...
— Ah çà ! de qui me parles-tu? Rcvé-je ? Louise de*. Lamperière n’est pas morte! Elle ne s’est pas empoisonnée! Est-ce une plaisanterie ? Ma chère Mario, je t’en prie, épargne-moi. Songe...
— Comment! comment! vous ignorez aussi cela Mais oui, vous êtes parti la veille du jour... Cependant celte histoire est si extraordinaire... Non, elle n’est pas morte!... Elle n’était qu’én léthargie. Voici comment cela s’est passé : M. Gigadas voulut embaumer sa fille. Le médecin qu’il a envoyé chercher pour l’aider se trouva précisément celui qui était allé à Lagny pour mademoiselle Louise. Soit qu’il n'y connût rien, soit qu’il fût troublé par la course rapide qu’il venait de faire, il ne l’examina pas bien et il déclara qu’elle était morte, comme vous savez. Il dit quelques mots de cette mort devant l’apothicaire, qui, l’ayant interrogé, alla prendre quelques drogues, monta à cheval, et, sans rien dire à personne, courut sur-le-champ à Lagny. La pauvre demoiselle était sur son lit, gardée par deux vieilles
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femmes dont c’est le métier. Et le cercueil était déjà prêt. En arrivant, le docteur cria aux vieilles de s’en aller. « Vilaines harpies, leur disait-il, cette proie n’est pas encore pour vous, elle n’est pas morte! » Comme elles se rebiffaient, il les jeta à la porte, et commença à donner ses secours à la chère personne, si bien qu’au bout d’une heure elle ouvrit les yeux et revint à la vie. La première parole qu’elle prononça fut votre nom.'' Puis, voyant où elle était, elle ne dit plus rien. Le docteur passa la nuit auprès d’elle, à la soigner, à lui parler, à l’encourager et à lui faire des représentations qu’un prêtre n’eût pas mieux dites. Songez qu’il venait de perdre sa fille, et de quelle manière encore ; que son corps tout sanglant n’était pas encore dans la terre, et dites s’il y a beaucoup d’hommes qui aient ‘été aussi ■forts et aussi bons. Il expliqua comment il se faisait que mademoiselle, en croyant s’empoisonner, ne fit que s’endormir d’un profond et immobile sommeil. Elle était allée lui demander du poison secrètement, en lui offrant une somme considérable. Comme elle était masquée, il ne la reconnut pas, mais il ne la refusa pas. Elle aurait pu, en effet, aller ailleurs. Il lui donna donc une préparation qui produisait l’effet que vous savez. Quand le vieux marquis arriva le matin, qu’on lui dit que sa fille était vivante et que Gautier était mort, il tomba sans mouvement à terre, et, deux jours «près, il mourut sans avoir repris connaissance. Vous savez comme il aimait Gautier. On a dit qu’il était son père, mais je ne le crois pas, car le vieux marquis ne m’a jamais eu l’air bien , galant. De sorte que mademoiselle Louise, au lieu de mettre les autres en deuil, le prit elle-même. Peu de temps après, madame la comtesse vint dans le pays, et elle a toujours habité Courchival depuis. M. de Quesmes, qui venait de pas-
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ser quelques mois au château d’Jf pour votre affaire, alla pour la voir. On disait qu’ils s’étaient aimés autrefois, et qu’il l’épouserait; mais madame la comtesse ne voulut pas le recevoir, et depuis trois ans elle a vécu dans une retraite absolue. Elle a fait tout au monde pour savoir ce que vous étiez devenu, elle a envoyé des gens en Italie, partout. Tous ceux qui arrivent de lîe pays là', nous avons ordre de les lui envoyer. Elle ne vient que très-rarement à la ville, seulement aux grandes fêtes de l’année, pour faire ses dévotions, car elle s’est fait instruire dans la religion catholique, ainsi que son père, et tous les deux ont abjuré devant monseigneur l’archevêque.
— Vraiment ? dit René.
— Oui, et c’est parce qu’elle a su que vous aviez le dessein de vous convertir qu’elle a pensé à cela. Oh ! elle vous aime bien aussi, celle -là 1 Si vous saviez comme elle est triste ?
— Bonne et chère Geneviève.!
— Oh ! oui, bien bonne ! Quoiqu’on n’aime pas les étrangers ici en général, il n’y a personne qui ne l’aime. Je suis bien contente de voir que vous ne la détestez pas tout à fait.
— Moi, la détester ! Pauvre ange! C’est elle qui devrait me haïr ! Mais moi, il faudrait que je fusse un monstre !
— Je puis donc vous parler du mariage de mademoiselle Louise ?
— Oui, oui, conte-moi tout. Cette pauvre Louise ! ah! je suis bien heureux aussi qu’elle soit vivante 1 Quand je pense qu’on eût pu l’ensevelir ainsi ! Cela fait frémir l
— Ah ! certes, elle l’a échappé belle 1 Eh bien donc, un an après, M. le vicomte revint à Arles pour les af-
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foires du roi, car il s’était mis de suite en faveur. Il était un peu parent de la tante de mademoiselle, de madame de Forbin, dont vous nous avez peut-être entendus parler. Il alla la voir. Je crois qu’il y avait bien aussi dans son fait un peu de curiosité de voir mademoiselle. Il paraît qu’il avait fait beaucoup de folies avec ies autres jeunes seigneurs de la cour et que son bien était plus qu’entamé. Les dettes le rongeaient.* Mademoiselle était excessivement riche. Il passa par la tête de votre cousin de l’épouser. Ce qu’on avait dit d’elle n’avait jamais été à attaquer son honneur, et puis je ne crois pas qu’il soit très-scrupuleux. Si bien qu’il lui fit la cour. Vous savez comme il est aimable et enjôleur. 11 est beau garçon; ah I bien vieilli, par exemple, depuis trois ans. Mademoiselle s’ennuyait beaucoup de sa solitude. Le repos ne put pas lui convenir. Elles’était bien jetée dans la dévotion, à la vérité, mais elle était encore trop jeune pour qu’elle pût se contenter de cola. Enfin, je ne sais pas si jelle devint amoureuse de votre cousin, mais toujours est-il qu’elle l’épousa, il y aura deux ans à la Trinité. Ainsi elle est retournée à la cour, où M. le vicomte est sur un très-beau pied. Ils viennent passer le printemps à Lagny, et maintenant ils y seront davantage, parce que M. le vicomte a été nommé pour notre sénéchal. Madame la vicomtesse a déjà eu un enfant, et elle est encore grosse.
• — Tuez-vous donc après cela I dit René. Ainsi elle est heureuse dans ce mariage?
— Dame ! heureuse ! Rien ne lui manque assurément; mais c'est une personne qui ne saura jamais se fixer. Quand elle est ici, elle ne songe qu’à retourner à Paris, et, à Paris, son mari dit qu’elle soupire toujours après le voyage de Provence. Elle est redevenue gaie cependant; mais sa femme de chambre m’a dit qu’elle
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a déjà des cheveux blancs. Il est vrai que les cheveux noirs blanchissent plus tôt que les autres ; cependant les miens, qui sont bien noirs aussi, ne font pas mine de changer. Je ne crois pas non plus qu’elle vous ait tout à fait oublié. Sa femme de chambre m’a dit aussi qu'il y avait eu un grand éclat entre elle et son mari pour une boucle de cheveux, blonds qui pouvait bien venir de vous, et qu’elle n’a jamais voulu lui donner. Au fait, il avait tort. Comment peut-il croire qu’elle puisse vous oublier? Et comment peut-il l'exiger? y lui fait bien d’autres infidélités, lui ! II n'y a pas de jolie fille dans la ville à qui il n’en conte. Et, Dieu merci, il-' yen a assez. Moi-même, quoique mariée, si j’avais voulu...
— Pauvre Louise 1 Elle n’a pas été créée pour le bonheur, pas plus que moi ! Ah ! tu avais bien raison, Marie, de me dire de me préparer à la surprise. Certes,, j’étais loin d’imaginer que les choses pussent tourner de la sorte. Louise ressuscitée ! qui épouse mon cousin! qui retourne à la cour ! Quelle étrange vicissitude ! Mon Dieu, comme vous vous jouez de nos volontés !
— Et vous donc, monsieur le comte, vous sous une telle robe ! Qui aurait jamais pensé cela aussi, quand vous vous moquiez des pèlerins des Saintes-Ma ries?
— Moi aussi, tu as raison, Marie! Et le dessous est encore plus changé que le dessus. Et que d’autres^ étonnements t... Ma femme, cette enfant qui ne pouvait me voir, et qui avait si bien le droit de séparer sa destinée de la mienne, et qui, lorsque je suis parti, me pleure, me cherche, me redemande; se fait catholique pour avoir au moins cela de commun avec moi, et repousse l’homme qui lui avait plu autrefois ! Et le marquis, ce fanatique protestant, qui se convertit à la vraie foi, tandis que ce maraud de Paulin reste obstinément
si
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attaché à la religion où il a été élevé I II a raison après tout, sans le savoir. Et le vieux Gigadas, qui survit à sa fille, et retrouve, après cet horrible coup, toutes ses facultés qui s’étaient troublées devant de vains présages de chiromancie! Pas si vains cependant, car ils se sont accomplis ; mais la Providence nous donne de ces leçons pour nous humilier dans notre science et dans notre incrédulité... Et le marquis de Lamperière, ce mauvais et sardonique vieillard, ce père si froidement dur pour sa fille, qui tombe mort en apprenant le trépas de son fils t Est-ce assez incroyable? O destinée/ comme tu confonds ia prévoyance humaine ! O Providence! il faut toujours finir par reconnaître que tu sais mieux que nous ce qui nous est bon 1 Donc Geneviève, qui m’a attendu, qui ne s’est point lassée de son espoir solitaire, qui savait, car les belles et pures âmes reçoivent des révélations du ciel, qui savait que le pauvre pèlerin reviendrait et- aurait besoin de ses angéliques consolations, elle a deviné que c’était elle qu’il me fallait maintenant, que je saurais enfin la comprendre, l’aimer et me faire aimer d’elle. Ange, sois béni I Oui, je veux désormais te consacrer toute ma vie, n'avoir pas une pensée, pas un regard, pas un souffle qui ne soit pour toi, ne pas foire un pas qui ne tende vers toi. Ah 1 c’est là qu’est le bonheur, c’est dans cette union » intime et calme de deux âmes qu’il doit se trouver, s’il J îxiste sur ia terre, et non dans une passion impétueuse, dans une inquiétude insensée ou dans une orgueilleuse solitude !
Marie regardait le jeune homme avec admiration. René était en effet fort beau en ce moment, avec ce simple et noble costume et l’inspiration qui remplissait son visage.
— Comme votre femme va être heureuse l dit-elle.
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— Dis-moi, Marie, elle est triste, m’as-tu dit ? Cette tristesse a-t-elle pris sur sa santé ?
Non, pas trop, du moins en apparence. Elle est bien pèle à la vérité, toaiS elle est toujours belle ; elle à l’air si grande dame et pourtant si doux 1 Elle est toujours très -grasse.
Grasse ! Elle était si mince et si délicate autrefois.
11 n’y a donc que toi, mon enfant, qui ne sois, pas changée. Tu es toujours jolie, vive, bonne et joyeuse.
— Monsieur le comte est Mèn bon. Mais, n’eat-ce pas que mon mari ne mérite pas une femme comme moi ?
— Assurément non t Et il n’a pas le droit de se plaindra s écoutes ceux qui te le disent.
— Oh ï r *:* exemple i je me pendrais plutôt que de lui jouer le moindre tour, quoiqu'il le mérite souvent bien. Il y en a beaucoup k ma place..»
Lë jour était proche lorsque ià gétttille Artésienne • alla retrouver son époux et lui rendre sa liberté. Celuici dormait très-profondément, sans se soucier de son emprisonnement, et ne chicana sa femme que do le réveiller si matin. Pourtant c’était un mari des plus jaloux.
Marie amena Paulin pour qu'il témoignât à René sa joie de le voir enfin de retour et bien portant. L'aubergisto balbutia gauchement quelques mots où l'on entendait Seulement : Monsieur le -comte, jo suis bien-
heureux, et pardonnez-moi.
— L’imbécile! il n’est pas encore réveillé, dit Marie.
— Tu sais bien que si, toa miè, répondit le malencontreux époux.
— Moi 1 je ne sais rieh du tout, repartit vivement la jèune femme en rougissant,
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— Paulin, dit alors le comte, je comprends que le plaisir de me revoir t’empêche de t’exprimer ; mais je sais que tu n'es pas toujours aussi perclus de langue. Tâche pourtant de ne pas parler de moi, et cette bourse, q ui a produit sur toi un tel effet hier soir, t’appartiendra. .
— Il ne la prendra pas, monsieur le comte, s’écria Marie. Je l’empêcherai bien de rien dire, moi.
— Ce sera donc à toi qu’elle reviendra, Marie?
— Encore moins... Allons donc, monsieur 1
René voulut se rendre à Courchival sans autre aide que son bâton. Il avait à cœur d’accomplir entièrement son pèlerinage expiatoire. De quels sentiments son âme ne fut-elle pas agitée quand il revit de loin les tours du manoir paternel, d’où il avait été banni par trois arrêts accumulés: celui du destin, eeluidela volonté et celui de la loi! Le second de ces arrêts était révoqué, le troi- • sième pouvait l’être facilement ; mais le premier, le plus funeste de tous, celui qui avait enfanté les deux autres, serait-il enfin adouci? René l’espcrait; les consolantes nouvelles qui avaient salué son retour à Arles avaient réveillé dans son sein l’essaim vague et souriant des illusions, rajeunies par un long sommeil. Il ie pouvait croire que le sort lui eût, pendant trois ans, gardé précieusement un trésor pour le lui ravir à son arrivée ; que sa destinée seule formât une exception au milieu de toutes -ces destinées contemporaines qui s’étaient aplanies et calmées, et que la durée de ses remords dût encore prolonger son épreuve. Cette âme pure et charmante, qui s’était ainsi attachée à lui de loin, et dont le bonheur et le malheur éternel dépendaient de lui, avait sans doute fléchi le ciel en sa faveur. Sans doute, c’était cette mystérieuse union qui l’avait empêché de s’engager dans d’autres liens incompati-
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blés. C’était la secrète attraction de cet aimant qui, par une courbe insensible, l’avait enfin ramené au port. Comme le passager ignorant, il n’avait pu comprendre la navigation qu’en abordant.
On concevra sans peine que toutes ces idées ne devaient pas se coordonner bien méthodiquement dans son esprit, mais seulement y traverser, comme des éclairs, les vapeurs qui montaient dans son cœur gonflé. René avait pu revoir, en passant, l’ile des Passereaux, * sans qu’une ombre livide vînt se presser devant lui et épouvanter ses pensées consolantes. Louise n’était plus . dans sa vie qu’un épisode entièrement dénoué. Elle ne pouvait plus avoir d’influence sur son avenir. Et comment n’eût-il pas bien auguré de son avenir, quand le passé môme, bonheur inespéré 1 s’éclaircissait derrière lui? -
En approchant du château, le comte avait ralenti son pas, par une raison analogue à celle qui nous fait ou- * vrir tranquillement une lettre où nous allons lire notre vie ou notre mort. Nous craignons toujours, si chrétiens que nous soyons, que la fatalité ne s’irrite de notre empressement, et ne se plaise, pour nous faire pièce, à métamorphoser sous nos doigts les fleurs en épines. Comme René allait quitter le chemin, il aperçut venir une troupe à cheval, il s’arrêta. La cavalcade passa devant lui : c’étaient son cousin et sa cousine, M. de Quesmes et Louise, suivis de leurs domestiques.
— Ah ! dit le vicomte en l’apercevant, voici encore un moine que l’on envoie à la châtelaine pour ne lui rien apprendre. Peu à peu son château va devenir une auberge pour les religieux errants. Bon appétit, mon père 1
— Pouvez-vous railler aussi hors de saison , monsieur! dit Louise en saluant le religieux, qui ne pensa guère à lui rendre son salut.
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— Hors de saison, si vous voulez, mais non hors de raison, repartit son mari. Je ne puis penser tranquille* ment à la vie que mène eette pauvre comtesse. Ou sot ' mari l’a oubliée, ou il est mort, et alors.,.
— Nous ne savons jamais ce qui peut être arrivé, monsieur.
— Voilà qui est parfaitement vrai, se dit René en luimême. Louise de Lamperière ne m’a pas reconnu. Comme elle est changée ! Pour mon cousin, il me semble toujours le même, et n’être guère converti que de nom.
Le comte entra dans la cour de son château. Un cri de joie s’éleva à son aspect. C’était le petit Romain qui accourut à lui, à cheval sur un long bâton qu’il faisait . piaffer et caracoler avec une rare habileté.
— Voilà un capelan ! voilà un capelan ! criait-il. Nous allons le conduire de suite à madame la comtesse. Venez, Bertrand. Suivez-moi, mon père.
— ■ Je crois que tu iras bien tout seul, répondit le vieil écuyer, qui, pesamment assis sur un banc de pierre, chauffait au soleil ses membres raidi? par l’âge, et qui n’arrêta pas sur le survenant ses regards ternis.
■ — Oui, certainement , j’irai tout seul, ne te dérange pas, mon vieux Bertrand, répondit l’enfant avec une comique dignité.
— C’est plus fort que moi, grommelait l’écuyer, tandis que l’enfant guidait René vers la comtesse. Je ne peux pas voir sans déplaisir une de ces robes entrer ici, malgré l’aceueiîque leur fait notre maîtresse. Quand je pense que mon jeune maître est peut-être comme cela. Mais c’est impossible! Que dirait le vieux comte, s’il revenait au monde?
L’enfant conduisit le comte dans la salle noire qui a déjà joué un si grand rôle dans cette histoire .
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C’était cette partie du château que la comtesse avait voulu habiter, précisément à cause des vieilles légendes et des nouveaux événements qui s’y étaient accomplis. Dans la situation étrange où elle se trouvait, elle avait trouvé du charme à s’entourer de ces souvenirs et de - ces impressions mélancoliques. Elle avait fait quelques changements dans les appartements, mais pas assez pour leur ôter leur physionomie tristement attrayante. L’antichambre et la salie étaient tendus de gris, comme pour le deuil des veuves; Geneviève était elle-même vêtue de blanc, comme une fiancée. Ainsi naturellement, par suite de cet harmonieux instinct qui guide toujours les poétiques organisations, tout, autour d’elle, était d’accord avec elle, et devenait l’emblème et de son sort et de ses sentiments. Elle était assise auprès de la cheminée sombre et vaste qui avait vu mourir l’aïeul de René, qui avait entendu les adieux prématurés de Louise. Un large feu flamboyait dans l’àtre noir- * ci. Une lampe allumée se trouvait sur une table, pour suppléer aux rayons du jour, que les vitraux obscurcis des fenêtres ne laissaient pénétrer qu’à peine dans la salle. La comtesse travaillait silencieusement avec ses femmes à une grande tapisserie. On eût dit Pénélope attendant le retour d’Ulysse; mais Geneviève, plus heureuse dans son malheur que la reine d’Ithaque, n’était pas contrainte à défaire la nuit le travail du jour pour déjouer des poursuites auxquelles elle avait su ne pas laisser de prétexte.
L’enfant, qui n’avait pas abandonné son coursier accommodant, et que trois années avaient rendu aussi bruyant qu’il était jadis taciturne, se précipita tout à coup au travers de ce silence, et vint à la comtesse en lui criant qu’il lui amenait un capelan. Geneviève embrassa le petit sur le front, et, le renvoyant d'un signe
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de sa blanche main, se leva et alla vers René, qui s’était arrêté vers la porte, les mains dans ses manches et le visage caché dans son capuchon.
— Vous venez d’Italie, mon père? lui dit-elle avec une voix et une figure doucement anxieuses.
— Oui, madame, lui répondit René.
Il n’eut pas plus tôt prononcé ces deux mots, que la jeune dame, se tournant brusquement vers ses femmes, leur dit de la laisser seule. Pendant les deux minutes de délai que demanda l’exécution de cet ordre, elle fut obligée de s’appuyer à- une console et de se tourner vers la fenêtre pour cacher le tremblement de son corps et la rougeur de son visage.
— René, s’écria-t-elle dès que la porte se fat refermée, René! c’est vous... c’est toi, n’est-ce pas?
Et sans attendre sa réponse elle se jeta dans ses bras. Elle était bien sûre de ne pas se tromper. René la serra contre sa poitrine, puis, la voyant pencher la tête et clore ses paupières, et sentant qu’elle fléchissait, il la prit sur ses bras comme un enfant et la porta dans un fauteuil où il l’assit. Lui-même s’agenouilla devant elle, et, lui prenant les mains, les couvrit de baisers, attendant ainsi qu’elle revînt à elle. De tels évanouissements ne sont jamais inquiétants. Quand elle rouvrit les yeux, elle le regarda un instant sans mot dire, puis, luitenanf la tête entre les deux mains :
— Mon René, lui dit-elle, relevez-vous. Vous ne de< vez pas rester ainsi.
— Geneviève, lui répondit le jeune homme, vous » m’avez donc pardonné ?
— N’êtes-vous pas revenu 1
— Et vous m’avez attendu t Vous m’avez aimé, parce que j’étais malheureux et proscrit! Oh! comment ai-je pu mériter tant de bonheur?
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— Mais vous, vous m’aimez donc aussi?
— Me croirez-vous si je vous le dis?
— Oui, si vous le répétez bien souvent.
— Eh bien 1 toute ma vie !
Telle fut la reconnaissance des deux époux, bien éloignée de la froideur de leurs adieux. C’est que, pendant trois ans, ils avaient eu le temps de voir clair dans leur cœur et d’oublier les habitudes de réserve qu’ils avaient prises l’un à l’égard de l’aufre. En se revoyant après une si longue séparation, la surprise avait fait déborder des sentiments qu’ils ne savaient plus comprimer. Nous disons ceci surtout pour Geneviève. L'émotion de la jeune femme avait fort aidé celle de René, qui avait plus de bonne volonté que d’amour réel, ce que l’on concevra sans peine. Son âme avait surtout besoin d’affection. Après avoir vécu trois ans repliée sur elle-même, et s’être retrempée dans les eaux pures du désert, elle se relevait au grand air, affamée d’ertlacements et de tendresse. Aussi sa plus grande raison pour aimer sa femme est qu’il en était aimé.
— Il faut, dit Geneviève, quand les exclamations furent un peu épuisées, il faut que vous écriviez à voire cousin, pour qu’il vous obtienne promptement votre absolution. Je ne pense pas que cela puisse offrir bien des difficultés; mais on pourrait vous mettre en prison pendant quelque temps, si vous vous montriez de suite. Il est encore préférable peut-être de rester caché ici.
— Je viens , dit René, de voir passer mon cousin se rendant a Arles.
— Avec sa femme?
— Avec sa femme.
— Cette vue a dû vous causer bien de l’émotion ? — Sans doute, mais moins encore que la vôtre, chère Geneviève I — Eh bien ! dit la jeune femme en ne ré-
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pondant que par un sourire de plaisir à cette flatteuse parole, je m’en vais faire courir après lui. Il ne peut être encore bien éloigné, et j’espère qu’il pourra et voudra bien retourner sur ses pas.
Elle sortit un instant pour donner les ordres nécessaires. ,
— En vérité l pensait René, il fallait que je fusse aveugle pour ne pas m’éprendre de cette divine créature 1 Pendant ce temps, dit la comtesse en rentrant, vous me direz tout ce qui vous est arrivé pendant ces trois longues années. Mon chéri , où donc étiez-vous allé? Personne ne vous avait jamais rencontré...
— Ce n’est pas étonnant, car je n’ai pas mis le pied sur une route pendant tout ce temps-lh. Mon histoire n’est pas bien longue à raconter : ces trois années ont été pour moi aussi immobiles que l’année qui les avait précédées avait été agitée; immobiles, du moins à la surface, car il m’a fallu bien du temps pour arriver h reconquérir du calme, et mon âme a éprouvé encore bien des péripéties et des révolution^en elle-même. Lorsque mon cousin m’eut quitté, je continuai à suivre la route qui était devant moi , et de laquelle on aperce vait souvent la mer. J’étais presque privé de sentiment» cependant j’éprouvais encore le besoin de composer mon maintien, et je devais avoir à peu près l’air d’un homme qui voyage pour son plaisir. Je m’arrêtais quand mon cheval semblait fatigué ou lorsque je me sentais moi-même défaillir; du reste je n’aurais pas idée des lieux par où je passai, si je ne les avais revus à mon retour. J'aurais pu aller toute ma vie ainsi, si un jour l’aspect d’un couvent ne m’eût rappelé le projet que j’avais formé de me mettre en religion. Ce projet ne^ m’avait pas abandonné; mais ii fallait que le hasard
DOM GIGADAS
m’en faoilitât l’exécution. Je ne pouvais pas chercher un couvent, il fallait qu'il vînt à moi ; il y vint en effet, ' mais pour m’empêcher de me faire moine au lieu de m'y engager. Les voies de la Providence sont impénétrables. C’était un beau couvent, assis, comme à l’ordinaire, au penchant d’une colline, et regardant la mer par-dessus les grands arbres qui l’environnaient. Il était tard; je n’avais pas trouvé de gîte ou bien j’avais passé sans lçs voir : mon cheval prit de lui-même le chemin du couvent, et je le laissai faire. Je ne m’aper- çu$ où j’allais qu’en y arrivant. Je me figurai, comme on se figure toujours dans les moments d’inertie morale, non peut-être sans raison, que c’était la main de Dieu qui m’avait guidé en ce lieu, et je résolus de n’en plus sortir. Je me fis sur-le-champ conduire auprès de l’abbé, auquel je demandai de m’admettre parmi les novices : c’était un vieillard sage et fin, et qui avait connu le monde. Il vit tout de suite ce qui m’avait pu amener à ce parti ; en me parlant avec douceur et me questionnant adroitement, il parvint à me faire répandre devant lui tous mes chagrins et à sonder toute mon âme. Quand cette sorte d’examen fut achevé, il me dit que je pouvais demeurer dans le monastère et prendre part à tous les exercices des religieux; mais qu’avant trois ans il lui serait impossible de recevoir mes vœux.— e Si Dieu a décidé que vous devez vous retirer du monde, ajouta-t-il, trois ans ne changeront pas sa décision ; mais si vous avez encore quelque chose à y faire, eette épreuve vous aura été bonne pour guérir les blessures qui vous épuisent et vous rendent incapable de bien juger de votre état. De toute façon vous h’aurez pas à vous repentir de ce délai. Mais, voyez, vous voulez vous consacrer à une religion que vous ne connaissez même pas. Avant de vous faire religieux, il faut
Diqitiz
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songer à vous faire catholique. » On ne pouvait parler plus doucement et plus sagement. Je n’avais pas d’objection à faire, et je m’abandonnai entièrement à la direction de cet excellent prêtre. D’abord il tâcha de me réconcilier avec moi-même ; il montra la folie et la monstruosité de l’idée de fatalité dont j’étais poursuivi; il me consola avant de m’instruire. 11 se fit en quelque sorte médiateur entre mon esprit et mon âme : il me fit sentir que l’une était moins malade encore que l’autre ; que celle-ci était moins coupable que celui-là n’était insensé. Il simplifia mes crimes et mes fautes sans les excuser, et m’apprit que le désespoir n'était pas une expiation, et qu’il y avait beaucoup d’égoïsme dans cette fuite du monde que je croyais tout en Dieu. Quand il me vit calmé et capable non-seulement de l’écouter, mais de l’entendre, il commença* à m’initier à la pure et splendide doctrine de la religion catholique. Je goûtai avidement ces préceptes si divins et ce culte si bien approprié à l’àme humaine, si tendre, si prévoyant de nos faiblesses et de nos douleurs, qui sans cesse nous soutient, et, nous doutant, nous aide à prier et à pleurer, nous apprend à nous élever vers Dieu, ou même fait descendre Dieu vers nous. Je trouvai tout de suite non-seulement une consolation, mais un véritable bonheur dans tous ces pieux exercices, dans ces mystiques enseignements. La religion protestante est si froide, si sèche, si pâle, nous met si peu en contact avec Dieu, que c’était pour moi comme une découverte des rapports de l’homme avec la Divinité. Mon âme s’épanouissait aux chants sacrés, comme s’ils lui eussent parlé directement. Souvent il m’arrivait de me relever le visage baigné de larmes après m’être prosterné à terre pendant l’élévation de la sainte hostie. Nonseulement j’étais exact à tous les offices, à toutes les
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prières, mais il m’arrivait de me relever pendant la nuit pour venir me prosterner devant l’autel éclairé d’une seule et languissante lampe. Oh! oui, m’écriai-je, Seigneur, gardez- moi dans votre sanctuaire : par pitié, ne me renvoyez pas 1 Le monde a été si mauvais pour moi et votre temple m’est si doux 1 Hélas ! il y avait encore de la faibleâse dans cette ferveur, de l’égoïsme dans cette vocation. Je n’osais pas encore laisser mon âme à elle-même, et je voulais m’étourdir aussi sur tout ce que je laissais derrière moi. Votre image, chère Geneviève, était celle qui me troublait le plus souvent : tantôt elle m’apparaissait avec un air de reproche, tantôt elle m’apportait de jaloux frissons. Alors j'aurais voulu être lié irrévocablement, ou bien je ne me croyais pas encore assez loin : je désirais être envoyé à quelque mission lointaine, en Barbarie ou en Palestine. Je suppliais l’abbé d’abréger l’épreuve. C’était pour lui une raison de la maintenir; il savait que, si je me cramponnais ainsi au cloitre, c’était parce que la tentation m’entraînait dehors. Il voyait dans mon cœur comme dans un livre; quelquefois aussi il me passait dans la tête des idées fantasques, comme de me faire pirate ou bandit, et de venir ravager ce monastère hospitalier qui ne voulait pas de moi pour toujours. C’était le sang que j'avais respiré qui me troublait sans doute ainsi la cervelle; car ces rêves horribles s’emparaient de -moi surtout depuis que ce malin ureux Gautier et ma pauvre sœur m’étaient apparus : le meurtre amène avec lui le vertige. L’homme teint de sang éprouve le besoin de s’élever contre Dieu et de blasphémer co vengeur suprême. Ce ne fut que la troisième année que la résignation me vint avec le véritable repentir. Je pleurai mes fautes avec mon âme et non plus avec mes yeux. Mes prières, moins fébriles, moins exal-
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tées, furent plus profondes. Je sentis que je n'avais pas le droit de m’ensevelir dans un cloître sans être revenu prendre congé de ce monde que j’avais quitté comme un lâche fugitif; que je devais aller voir si personne n’y avait plus besoin de moi. Une voix secréte m’avertissait que vous étiez toujours là, ma douce et bonne Geneviève, et que mes remords recevraient quelque adoucissement nouveau. Enfin, sur le conseil de l’abbé, je suis revenu. Voilà tout.
— Certes, c’est bien assez, dit Geneviève. Ce bon abbé 1 je l’aime.
— Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus vénérable, plus sage et meilleur, si ce n’est peut-être ce pauvre apothicaire l Quand je partis, il m'embrassa en me disant : « Si les flots refusent de reconnaître votre navire depuis si longtemps échoué, revenez alors au port pour n’en plus sortir. »
— Eh bien! vous avez trouvé un autre port.
— Où, si j’eusse été sage, je serais depuis longtemps.
— Oh ! ne pensons plus au passé.
M. de Genouillac avait été fort surpris du message de la comtesse. Il s'y rendit néanmoins sur-le-champ.
— Que se passe-t-il donc, madame ma cousine, lui demanda-t-il en entrant, pour que vous me procuriez si inopinément le bonheur de vous voir qui m’est si ra 1 rement donné ? Faut-il aller en Turquie, en Espagne ou même à Paris? Je suis prêta faire tout ce qu’il vous plaira, mais j’aimerais encore.mieux rester ici.
— Monsieur le vicomte, je vous suis obligée de votre galant dévouement ; désormais ce ne sera plus à moi que vous pourrez vous plaindre de ma solitude, mais à ce révérend père.
— Gomment, madame? dit le vicomte en jetant sur le moine un regard de travers. Oh t mais, par le diable!
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je crois que c’est vous , mon cousin. Oui, oui, il fallait cela pour que votre femme fit ainsi courir après moi. Je regrette de n'avoir pas amené la mienne. Eh bien!
; soyez le bienvenu. „
Les deux cousins s’embrassèrent assez cordialement.
—J’espère que ce froc n’est qu’un déguisement, dit le vicomte.
— Pas autre chose. C’est assez, je crois, d’une robe dans un ménage. — Et puis, s’il y a quelque chose de pire qu’un moine, c’est un moine défroqué. Ah 1 que voulez-vous, je n’aime pas les moines. Vous en êtes bien un peu la cause, ma belle cousine; j’ai enragé bien des fois de voir ces maudites robes traverser librement cette porte qui m’était fermée impitoyablement. J’ai été sur le point d’injurier mon cousin. Qui diable vous aurait reconnu aussi, mon cher?
— Moi, monsieur, je n’ai pas eu besoin pour le reconnaître d'un grand examen, dit la comtesse.
— Aussi, madame, êtes-vous un ange, vous.
On parla alors d’affaires. Le vicomte assura que la grâce ne pouvait être refusée, et que dans quinze joui’3 le comte aurait toute liberté de résider dans ses terres et même en Provence.
— Quant à la cour, il faudra un peu plus de temps pour y revenir.
— Je ne demande rien de ce côté-là, dit René.
— Et que comptez-vous donc devenir, mon cher cousin ? Songez que nous avons de nouveau la guerre.
— J’avoue que je serais en effet bien aise de voir le feu ; cela est indispensable à un gentilhomme, mais les carrousels de la cour ne me paraissent pas nécessaires pour établir sa noblesse et la rehausser.
— Vous serez toute votre vie un homme singulier. Quoi, comptez-vous vous ensevelir à jamais dans votre
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âteau? Mais, mon cher, vous y mourrez d’ennui avant
an.
— Cependant, madame de Courchival y est bien restée depuis trois ans sans quasi en sortir.
— OUI quand on est seul, on peut fairetle ces choses-là ; on peut se nourrir de douleur, mais non d’ennui, je vous le répète.
— Vous vous ennuyez donc bien à Lagny, mon cousin ?
— Pas trop, mais mon secret pour cela est de n’y rester jamais.
— Monsieur le vicomte, vous donnez là à mon mari des leçons bien audacieuses et bien prématurées, interrompit alors la comtesse.
— Ce sont plutôt des plaintes que des leçons, madame.
— Eh bien ! mon cousin, j’espère, moi, n’avoir besoin de ne me plaindre que du passé, et de ne prendre des leçons que de mon cœur.
— A merveille I Vous êtes en bonnes dispositions, je souhaite qu’elles durent. Je m’en vais, car on a affaire à moi là-bas. Je m’occuperai de suite de votre affaire. Et sans doute il ne faut pas revenir vous voir qu’elle ne soit terminée?
— Peut-être, dit la comtesse, vos visites seraientelles remarquées et feraient soupçonner quelque chose.
— Oui, vous avez raison, madame. D’ailleurs vous devez avoir bien des choses à vous dire. O trop heureux époux ! non, je ne troublerai pas vos charmants entretiens. Comptez néanmoins sur moi.
Il fallut donc que René se résignât à demeurer quelque temps comme un étranger dans la demeure de ses ; pères, et à conserver son vêtement monacal, quoiqu’il eut tout à fait renoncé à toutes les résolutions qui le lui
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avaient fait prendre. Bertrand et la femme de chambre de la comtesse furent seuls mis dans le secret. Comme nous avons déjà décrit beaucoup de reconnaissances, nous pensons que le lecteur nous dispensera de celle du vieux écuyer. Tout ce que nous en dirons, c’est qu’elle fut aussi pathétique que l’on pouvait l'attendre-. Dès le soir même de son arrivée, le comte voulut aller au tombeau de son aïeul. ,
— O mon père 1 lui dit-il, êtes-vous apaisé, et le courroux du ciel est- il enfin satisfait?
— Oui, dit une voix derrière lui. Nous serons heureux maintenant. C'était Geneviève, qui l'avait suivi.
— Ahl dit René, vous avez le droit de répondre pour lui, puisque vous êtes sa fille selon son choix, et à présent aussi suivant le mien.
La réclusion de René fut, comme on pense, bien adoucie par Geneviève. Le mystère que les deux époux étaient obligés de mettre dans leurs entrevues vint encore resserrer et èmmieller leur union. C’était l’amour avec tous ses charmes et ses grâces, mais sans le trouble empoisoqpé qu’il mêle à ses faveurs.
Le marquis était alors absent de Courchival. Il n’y revint que deux jours après que René eut repris ostensiblement possession de son nom et de ses droits. Comme l’accord entre les deux époux était désormais aussi parfait que possible, iloublia tous ses anciens griefs contre son gendre, pour s’unir au bonheur de sa fille.
Le comte ne revit pas de près sans émotion madame de Genouillac, mais tous deux surent se contenir et s’interdirent toute allusion au passé. Le vicomte s’amusa souvent à le leur rappeler ; mais leur silence et leur contenance toujours convenables vainquirent enfin cette obstination singulière â railler sur un sujet qu’on eût pu croire peu agréable pour lui.
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— Au moins, disait- il un jour, vous pourrez vous <!onn e r la consolation de marier nos enfants. Ma cousine n i mo i n ’y mettrons d’opposition.
— Mon cousin, je ne laisserai pas tomber cette parole, répondit René. Vous avez un garçon et une fille. Quel que soit donc le sexe de l’enfant qui va bientôt me naître, je le marierai dans votre famille.
— J’accepte, mon cousin, quand ce ne serait que pour donner à nos enfants le plaisir de nous désobéir.
Ce fut une fille qu’eut madame de Gourchival. Louise en fut la marraine. Le même jour, madame Paulin était accouchée de deux jumeaux, d’un garçon blond et rose et d’une fille des plus brunes, ce qui donna à l'aubergiste l’occasion de se récrier et de faire récrier les au- ! très sur la variété de la nature qui faisait naître ensemble des enfants si différents, et l’un d’eux si différent aussi de son père et de sa mère, tous deux entièrement bruns.
— Ouais, dit le vicomte, il faudra que je m’occupe d'une femme pour ce petit blondin-là. Le retour de mon cousin vous a porté bonheur, ma Chère Marie. Il ftuàra que j’envie son sort jusqu’au bout.
Paulin se confondit en remercîments envers le vicomte, et ce fut lui cette fois qui eut à blâmer sa femme de son silence.
Malgré le bonheur toujours nouveau qu’il trouvait dans l’amour de sa femme, et le goût qu’il prenait à la vie de famille, le comte voulut aller servir en Flandre comme volontaire, ce dont son cousin lui obtint la permission. Son histoire avait été répandue à l’armée par quelques officiers qui l’avaient vu en Provence. On se préparait donc à le railler quelque peu; mais le chevalier de Yallavoir, qui était devenu un duelliste con-
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sommé, et pour lors brigadier des mousquetaires, déclara qu’il était l’ami intime du comte de Courchival, et qu'en mal parler ce serait l'insulter lui-même.
— Au surplus, ajouta-t-il, il est fort capable de mettre tout seul les rieurs de son côté; car je l’ai vu dans une affaire percer de part en part un homme de cinq pieds huit pouces, et c’est un coup que je n’ai jamais pu reproduire.
René ne donna pas occasion au chevalier de mieux étudier ce fameux coup qui lui troublait la tête ; mais il montra qu’il n’avait pas besoin d'être animé par la passion pour être brave, et se conduisit devant l’ennemi de la manière la plus convenable. Du reste, il fut bientôt aimé des gens avec lesquels il se trouva en contact durant la campagne. Il était devenu aussi doux, aussi sociable, aussi accommodant qu’il était autrefois intraitable et réservé. Son affabilité frétait cependant qu’à la surface ; pour peu qu’on voulût pénétrer plus avant et arriver avec lui à l’intimité, on était arrêté par une glace impossible à rompre. Il avait pris son parti sur les hommes : il voulait bien vivre avec eux, mais non pas en eux. Il souffrait leur compagnie et tâchait de leur être agréable, mais il n’avait pas besoin de leur amitié. René fit de cette façon plusieurs ' campagnes ; mais il ne voulut jamais prendre aucun emploi. En Franche-Comté, s’étant distingué par une action d’une rare intrépidité, presque sous les yeux du roi, Louis XIV voulut le voir et lui donner lui-même la permission de se représenter à la cour, dont le comte ne profita que deux ou trois fois. Son bonheur ne fut troublé que par le chagrin de ne point avoir d’enfant mâle qui pût continuer son nom. Sa fille aînée épousa en effet dans la suite le fils de son cousin, et confondit enfin les familles longtemps divisées de Courchival et
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de Lamperière. Le comte ne voulut pas de substitution, et la suite a montré qu’il avait raison, puisque la famille de Lamperière s’éteignit elle-même à la génération suivante.
Maintenant, lecteur, que nous vous avons scrupuleusement instruit du sortie tous les personnages qui ont figuré dans cette histoire, et meme de leur descendance, si vous aimez les moralités, ne pourrait-on fermer ce livre par celle-ci, savoir : Que, s’il y a quelque chose de plus vain que la destinée humaine, c’est la volonté humaine, et que l’homme n’est jamais ni tout bon ni tout mauvais, qu’il y a de vilaines et mauvaises choses dans les meilleures, et du bon et du beau chez les pires, ce qui doit faire prendre à la fois l’humanité en pitié et en souffrance, l