‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Dom GigadasChapitre 23 sur 24 · DS · texte numérisé non relu

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ls souvenir à travers tant de générations! Que de fois je me suis écrié ici : — Belle et aimée! et morte à dixhuit ans! Et je songeais à la douleur de ses parents, morts aussi depuis des siècles. Ce tombeau d’une jeune fille inconnue m’inspirait un mystérieux intérêt que ne m’ont jamais fait éprouver les tombes des rois et des héros. C’était sans doute un pressentiment de cette nuit où je m’écrie encore : — Belle et bien aimée, et morte à dix-huit ans! Mais, hélas! c’est sur ma fille que je crie ainsi. Le malheureux père que je plains, c’est moi-même, hélas! et je ne suis pas mort!

Pendant ces lamentations, le chevalier de Vallavoir avait ramaséc son épée, M. de Quesmes avait pris son manteau, et tous deux se disposaient à emmener René. Celui-ci se dégagea, vint au vieillard, lui prit les mains et lui dit :

— Mon dernier lien est rompu. Je vais faire comme vous. Je vais attendre. — Dieu vous a éprouvé. Vous fournirez une longue carrière. Enfant, pour être vieux de bonne heure, cela n’empêche pas de l’être longtemps. Adieu.

Les trois jeunes gens partirent alors, laissant le vieillard et les deux morts ensemble.

— Il me semble, disait le chevalier, que je vais voir sortir une ombre de chacune de ces pierres. Je puis, pensait-il en lui-même, dire que j’ai eu là une journée comme il est donné à peu de gens d’en avoir. Quelle histoire à raconter! C’est dommage que le colonel n’ait pas été d’humeur à échanger quelques coups d’épée ! La peste! de la façon dont cela s’arrangepit aujourd’hui, je ne sais pas trop où j’en serais..

Ils arrivèrent bientôt à leurs chevaux. René agissait comme on agit dans l’ivresse, sans que la volonté s’en mêle, par habitude

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— Mon cousin, lui dit le vicomte, devant de pareils événements, nous devons oublier toutes nos dissensions et nos. démêlés précédents. Cette affaire est très-grave. Elle fera beaucoup de bruit. — Beaucoup, dit le chevalier. Il n’y a pas de doute. — Et il n’y aura pas besoin que vous vous en mêliez, chevalier. Il faudra donc, mon cousin, que vous sortiez de France, car le roi paraît avoir hérité de la sévérité de son père contre les duellistes. Vous n’avez pas le temps de retourner chez vous. Nous irons seulement à Arles. Là nous trouverons les premiers secours. Il est urgent de gagner de l’avance. — Je vous jure, mon cousin, qu’il m’est indifférent d’être pris ou de ne pas l’être. J’irai tant que mon cheval voudra aller, et ensuite... — Eh bien! je vous accompagnerai moi-même jusqu’à la frontière. Je vous trouverai des chevaux et de l’argent. Pour moi, j’en serai quitte pour un exil de quelques mois à ma garnison. Allons! en selle. Vallavoir, je vous engage à regagner Aix, et à ne pas dire un mot à qui que ce soit du motif de votre absence. — Soyez tranquille, .répondit, le jeune homme. Monsieur le comte, je suis à vous à la vie, à la mort. Je vous accompagnerais, s’il n’était plus utile pour vous que je retourne de suite à Aix. Je vous conjure de ne pas m’oublier, si vous avez besoin de quelque chose en France. J’espère que nous vous reverron bientôt. — Je ne crois pas, monsieur, dit René. — Al Ions, quelques années de voyage en Italie ne sont pas la mort d’un homme. — Vous avez des termes bien heureux, Vallavoir.

Le jeune homme partit alors pour Aix, suivi de son domestique, tandis que les deux cousins se dirigeaient vers Arles. Ils rencontrèrent, en route le prêtre et le médecin.

r- Messieurs, leur dit M. de Quesmes, nous avions

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pris l’alarme trop vite. L’homme pour lequel nous vous avions envoyé chereher est en route pour Aix. Soyez assez bons pour retourner.

Arrivé à Arles, le vicomte fit repartir son domestique pour chercher le vieilla rd, et quitta lui- même la ville avec des chevaux frais qu’il s'était facilement procurés. Ce fut fort bien fait, car, dès le lendemain, celte tragique histoire fut rapportée au roi et au cardinal, qui ordonnèrent incontinent de poursuivre ceux qui y avaient figuré, et firent rédiger un édit où les anciennes peines contre le duel étaient remises en vigueur.

Le vicomte tint parole à son cousin. Il le conduisit jusqu’à la frontière, et sut lui trouver pour sa fuite des facilités que René n’eût jamais imaginées tout seul. Celui-ci ne sortit de sa stupeur que pour faire part à son cousin de ses projets de retraite, où les derniers événements n’avaient pu que le confirmer, et l’instruisit aussi des mesures qu’il avait prises relativement à sa femme et à lui-même. M. de Quesmes ne lui fit aucune représentation; de quoi René ne lui sut pas mauvais gré, car il n’était pas en état de concevoir des pensées do dessous. Le comte persista aussi dans sa volonté de no rien dire du lieu où il voulait se retirer.

Ce fut auprès de Nice qu’ils se quittèrent. Ils s’embrassèrent étroitement, d’une façon qui n’eût pu, certes, être conjecturée trois mois plus tôt.

— Vous ne voulez donc pas me dire où vous allez,;, mon cousin, dit le vicomte, ni me promettre de m’é-j crire? — Je ne le puis; mais je n’en conserverai pas| moins le souvenir du service que vous .venez de me rendre. Adieu.

Et il partit sans retourner la tête. M. de Quesmes le suivit des yeux tant qu'il put le voir.

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