‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaireChapitre 1 sur 18 · Oeuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaire · texte numérisé non relu

Oeuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaire

Il est de ces nuits dont le spectacle est inaposant, et dont la contemplation nous plonge dans une rêverie pleine de charme. J’ose dire qu’il est peu de personnes ^ui n'aient ressenti dans l’âme ce vague ossianique produit par l’aspect nocturne de l’immensité des cieux.

Cette espèce de songe de l'âme prend la teinte du caractère de celui qui l’éprouve, et cause alors, soit du plaisir, soit de la peine, soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deux extrêmes, sans être l’un ou l’autre.

Jamais on ne rencontrera, je crois, un site plus propre à faire naitre les effets de celte méditation, que le charmant paysage que l’on découvre du haut de la montagne de Grammont, et une nuit autant en harmonie avec de pareilles idées que celle du 15 juin 181 . En

effet, des nuages de figures bizarres formaient de magiques et mobiles constructions aériennes qui, poussées par un vent rapide, laissaient au firmament des espaces sans voile; la lune jetait une lueur pâle et souvent éclipsée qui ne colorait que les extrémités et les feuilles extérieures des arbres, sans pénétrer les sombres masses de feuillage qui se dressaient dans la campagne comme de noirs fantômes.

' Il avait plu pendant la matinée, et le sol amolli étouffait le bruit des pas; le vent ne soufflait que par rafales, et sa violence ne se déployait tout entière que dans la haute région des nuages : la nuit était donc calme et majestueuse.

Au milieu de ces circonstances, on apercevait les plaines riantes de la Touraine et les vertes prairies qui, du côté du Cher, précèdent la capitale de cette province.

Le feuillage sonore des peupliers dont la campagne est semée semblait se plaindre sous l’efTort de la brise; la chouette funèbre, la corax, faisaient entendre leurs cris lents et plaintifs. La lune argentait la vaste nappe d’eau du Cher; quelques étoiles scintillaient ç'a et là au milieu des nuages et à travers une blanche vapeur; enfin la nature, plongée dans le sommeil, paraissait rêver. En ce moment une division tout entière de l’armée d’Espagne revenait à Paris pour y prendre les ordres du souverain.

Les troupes atteignaient Tours, dont leur arrivée allait rompre le silence.

Ces vieux so dats au teint hâlé marchaient jour et nuit et traversaient leur patrie en secouant la poussière recueillie sur le sol indom|)té de l’Espagne. On les entendait siffler leurs airs favoris; le bruit fugitif de leurs pas retentissait au loin, et au loin dans la campagne étincelaient les baïonnettes de leurs fusils.

LE CENTENAIRE g

Le général Boringheld (Tullius), abandonnnnl si division, selail ai-i-êlé à la baucup je Graiiiinon ■ et CO jeune ambitieux, revenu de ses rêves de gloire cou!

ragards. oubiiclenl’à ses

AOn de pouvoir se livrer en paix au charme oui

I avait saisi, le général mil pied a terre renvoi-» *1 eux aides de camp qui |■accomp^gnaien^, et ne^gar!

dont que Jacques Bulmel, surnommé Lagloire ancien garde consulaire, son domesliqiie dévoué il s'assit un tertre de gaxon en clicrclianl un nouveau Ihème pour sa VIO future, et en pensant à tous les cvcnemenls qui avaient rempli sa vie passée. Il appuya sa tète sa main droite, en posant son coude sur ses genoux et dans celle allilude il arrêta ses regards sur le charman Village de Saint-Avertin, en les reportant cependant quelquefois vers les deux, comme s’il eût cherché des avis dans ce livre mystérieux.

Le vieux soldat s’était assis, et, la tête sur l’herbe il paraissait ne penser à rien autre chose, si ce S à

dormir un moment, sans s’inquiéter du motif qu’avait eu le general pour s arrêter, au milieu de la nuit sur la montagne de Graminont. ’

Nous donnerons une parfaite idée du caractère de ce brave homme, en disant que les moindres désirs de son maure étaient pour lui ce qu’est un firman du Grand- Seigneur pour un vrai croyant.

- AhI Marianine, mes-tu restée Pidèie? s’écria Berinoheld apres un moment de méditation Ces paroles s’échappèrent involontairement du cœur attiisto du general, puis il retomba dans la rêverie profonde qui s’etait emparée de lui. ^

II y avau environ dix minutes que Tullius regardait lapidirie, quand il aperçut une jeune fille, vêtue de

blanc, s’avancer avec précaution à travers la campagne: tantôt elle marchait précipitamment, tantôt elle ralen- { tissait sa course en se dirigeant toujours vers le bas de la montagne, sur le sommet de laquelle Béringheld était assis.

En examinant avec attention tous tes mouvements de cette jeune fille, le général crut d’abord que la démence ,

l’entrainait à cette promenade nocturne; mais, lorsqu’il ^

vit une faible lumière éclairer le flanc du rocher, il changea d’opinion : sa curiosité fut piquée au dernier point, car la tournure et les manières de la jeune fille annonçaient qu’elle appartenait à une famille que l’on pouvait ranger dans ce qu’on appelle la haute classe.

Sa démarche, sa taille étaient gracieuses; elle avait garanti sa tête de la fraîcheur de la nuit par un chàle posé avec grâce; sa ceinture, de couleur rouge, tranchait sur la blancheur de sa robe; enfin cette course ^ solitaire et nocturne, cette démarche inégale et la lu- j mière qui colorait le bas de la roche de Grammont, j formaient un ensemble de circonstances faites pour justifier la curiosité de Béringheld et ce qui s’ensuivit.

Il quitta sa place et se mit à descendre la colline pour rejoindre la jeune enfant, qui se trouvait déjà sur le pont du Cher; son dessein était de lui parler avant qu’elle j arrivât au bas du rocher. !

A peine le général eut-il marché trois pas, qu’un 1

rayon de la lune, donnant sur une espèce de bocage qui '

décore le penchant de la montagne, lui fit apercevoir une vapeur blanchâtre et fort mobile qu’il reconnut pour I une épaisse fumée qui s’échappait du sein de ce rocher.

Cette circonstance le surprit d’autant plus, que la saison où l’on était alors expliquait mal la présence d’un foyer à l’endroit où la jeune fille se dirigeait.

Béringheld avait une énergie, une force de désir qui

ne lui permettaient pas de modérer ses sentiments; son cœur était plein d’une chaleur entraînante qu’il portait dans tout; aussi il se mit à courir, et il descendit la montagne plutôt comme un loup qui s’élance sur sa proie que comme un jeune homme qui s’empresse d’aller donner un conseil à l’imprudence ou protéger la faiblesse.

La jeune fille l’aperçut, et, voyant briller les ornements de l’uniforme du général, elle conçut une crainte bien naturelle. Croyant pouvoir dérober sa manœuvre à l’œil perçant de Béringheld, elle quitta la levée, s’avança plus lentement à travers les arbres des prairies et tâcha de se cacher avec soin derrière les troncs des ormes, dans les redans de la levée ou sous les buissons.

Néanmoins, tel soin qu’elle prit, il lui fut impossible de donner le change au général, qui se trouva bientôt à peu de distance du tertre où elle s’était réfugiée. Elle s’arrêta en s’apercevant qu’elle ne pouvait éviter l’étranger qui la poursuivait.

Béringheld, de son côté, mù par je ne sais quel sentiment, garda sa position et se mit à examiner de plus près la jeune inconnue.

Il est de ces physionomies qui trahissent sur-le-champ les sentiments de l’âme par des signes certains, et que reconnaissent d’un coup d’œil ceux qui ont observé la nature.

En un moment le général devina le caractère de la jeune fille : ses yeux, grands, ronds et brillants, annonçaient par leur mobilité une âme facile à exalter; son front large, ses lèvres assez épaisses, semblaient dire combien son cœur était grand, généreux et fier de cette fierté qui n’exclut pas la confiance et la bonté.

Il ne faut pas croire, d’après cela, que cette jeune fille fût belle, mais elle avait ce qu’on appelle de la physio*

nomie, un air distingué, et ce qui plut bien davantage à Béringheld, un air imtpiré.

Tout ce qui dans le visage de l’homme révèle l’exaltation se trouvait si bien rassemblé dans les traits de la jeune solitaire, que le général n’hésita pas à voir en elle une jeune fille guidée par une passion violente.

Tout en elle annonçait la tristesse et la soulTrance plutôt que la mélam'olie. Au reste, il était facile devoir que celte douleur n’avait pas sa source dans une maladie physique inhérente au sujet, mais que cette noire préoccupation se basait sur des circonstances pour ainsi dire externes.

Le général n’eut pas plus tôt fini son examen qu’il s’avança vers le tertre d’oii l’inconnue, debout et attentive, reg rdail Béringheld avec un sentiment qui tenait de l’inquiétude, de la crainte et do la curiosité.

Ici je dois faire observer que Tullius portait son chapeau de général de telle sorte que la saillie de la corne faisait une ombre sur son visage.

Alors ce ne fut guère que lorsqu’il mit le pied sur le tertre de gazon iiue la jeune fille put apercevoir la figure du général Aussitôt qu’elle l’eut envisagé, elle recula de quelques pas en laissant échapper un mouvement de surprise que Béringheld prit pour de la frayeur.

— J’espère, mademoiselle, dit le général, que vous ne tiouverez pas étonnant que je me sois empressé de venir vous offrir mon secours, en vous voyant seule, à la nuit, au milieu de ces prairies, lorsque des militaires passent à chaque instant sur cette route. Si ma présence vous importune et si mon offre vous parait une indiscrétion, parlez... Je suis le général Béringheld; ce titre et peut-être ce nom vous persuaderont que vous n’avez rien à craindre de moi.

Au nom de Béringheld, la jeune fille se rapprocha du

'ffEy Ciopglc

général, et, sans qu’elle proférât une parole, les yeux toujours fixés sur le visage du célèbie guerrier, elle s’inclina respeclueusement; mais sa révérence portait le caracP'ro d’étonnement et d’indécision qui régnait sur sa figure; en se relevant, elle regarda encore avec l’attention de la stupeur les traits de Tullius.

Le général, à l’aspect de l’attitude extatique de la jeune inconnue, fut convaincu cette fois quelle était en proie h une aliénation mentale. Il la regarda douloureusement et s’écria :

— Pauvre malheureuse I . .. quoique je n’aie pas sujet de me louer de la constance et «le la raison de Ion sexe, je ne puis m’empêcher de te plaindre. Au moins ton état prouve que tu ne sentais pas faiblement et que tu aimais avec délire.

— Eh I général, qui vous porte à penser ainsi sur mon compte?... L’étonnement dans lequel je suis n’a rien que de très-naturel, et je puis facilement vous l’expliqu(M*, sans manquer à ce que j’ai promis. Je vais à un rendez-vous...

— Un rendez-vous, mademoiselle?...

— Un rend(‘z-vous, général, répliqua la jeune fille d’un ton et d’un accent qui suffirent pour déconcerter Bériiighekl; un rendez-vous dont je me fais gloire; mais l’homme que j’attends vous ressemble tellement, que la vue de votre figure m’a plongée dans un profond étonnement.

A peine la jeune fille eut elle prononcé ces paroles, que la stupeur qui s’était emparée d’elle passa dans l’àme intrépide du général; il pâlit, il chancelle, et à son tour il regarde l’inconnue avec des yeux égarés

Il y eut un moment de silence pendant lequel l’étrangère exaniina le changement de visage du général, et ce fut elle qui parla la première.

•— Puis-je demander à mon tour comment il se fait que mes paroles aient interdit le général Béringheld ?

Le général, en proie à mille souvenirs pénibles, s’écria :

— Est-ce un jeune homme?

i — Général, je ne puis répondre à votre question.

— Si mes soupçons sont fondés, mademoiselle, vous courez les plus grands dangers, et je ne sais par quels moyens vous les faire apercevoir.

— Monsieur, reprit-elle avec un léger sourire, je ne risque absolument rien; ce n’est pas la première fois que je viensrà ce rendez-vous.

Le général fit le geste d’un homme qui se sent soulagé d’un grand poids.

— Mon enfant, dit-il avec le ton d’un père, je séjournerai peut-être à Tours; nul doute que je vous reverrai dans la société. Vos manières, votre ton, m’annoncent ' une jeune fille, espoir d’une famille distinguée ; pour votre honneur, acceptez mon bras.. . et retournez à la ville : un secret pressentiment me dit que vous êtes le jouet de celui que vous attendez, et... tôt ou tard, il vous arrivera malheur... Il est encore temps, venez...

La jeune fille laissa échapper un mouvement de hauteur qui faisait voir que ce soupçon la blessait.

— Ah! pardonnez-moi, mademoiselle, reprit Tullius; si vous ne m’inspiriez aucun intérêt, je ne vous tiendrais pas ce langage; et... pour peu que les motifs de ce rendez-vous soient fondés sur un sentiment profond, vous me voyez prêt à vous servir avec tout le zèle d’une ancienne amitié.

Comme il finissait ces paroles, onze heures sonnèrent à Saint-Gatien. Les sons apportés parle vent furent scrupuleusement comptés par l’inconnue.

— Général, dit-elle, je suis venue assez vite et j’ai le

temps de vous expliquer par quelle circonstance une jeune fille de mon âge, de ma tournure, de ma naissance, se trouve, au milieu de la nuit, dans les prairies du Cher, attendant un bizarre signal, tandis que ma famille me croit plongée dans un sommeil paisible. Je me dois à moi-même d’éclaircir des soupçons qui ne manqueraient pas de me rendre demain la fable de la ville, car vous ne pourriez vous empêcher d’en parler.

Elle accompagna ces dernières paroles d’un sourire légèrement ironique, qui donna à sa physionomie une grâce piquante.

— Hélas 1 mademoiselle, je vous en conjure par tout ce que vous avez de plus cher, par votre mère, par vous-même, diles-moi si l’homme qui vous fait venir à cette heure dans un lieu écarté est jeune ou vieux... s’il est vrai qu’il me ressemble !... Je frémis, moi, soldat accoutumé à tout ce que la guerre a de périls et d’horreurs, je frémis pour vous... Si c’était luit... pauvre enfant!...

— Général, dit-elle en prenant une attitude sévère,

et que la lumière pâle de la lune rendait propre à frapper l’imagination, général, ne me questionnez pas... Il y a plus : lorsque j’aurai fini mon simple récit, lorsque j’entendrai le signal, ne suivez point mes pas, ne me retenez pas, jurez-le-moi. v

— Je le jure, dit le général d’un ton grave.

— Sur l’honneur? reprit-elle avec l’air de la crainte.

— Sur l’honneur, répéta le général.

En ce moment, Béringheld regarda la colline : il vit la fumée plus noirâtre, plus abondante, former un nuage épais.

La jeune enfant se retourna aussi de ce côté avec une visible anxiété, en arrêtant quelque temps sa vue sur la

lumière vacillante et faible qui s’échappait du bas de la montagne.

Elle et Béringheld s’examinèrent après avoir regardé ensemble le rocher, et ils restèrent un moment plongés dans des réflexions qui semblaient coïncider entre elles, à en juger par l’expression de leurs visages.

Enfin la jeune (illedil encore au générai :

— Jurez-moi de ne point aller au Trou de Grammont, c’est-à-dire à l’endroit où brille cette lumière : jurez-lemoi, général.

Cette demande fut accompagnée d’un air supliant et d’une crainte qui dévoilaient combien la jeune fille avait peur d’èire refusée.

— Je vous le promets, répondit le général.

La joie inno(;ente qui se manifesta chez l’inconnue prouvait la candeur virginale de son aine. El'e s’a.ssit en arrangeant son cliale sur le gazon, l'I, montranl du doigt au général une pierre qui lui servait de siège, elle attendit que quelques militaires fusseul passés, ainsi qu'un médecin qui, revenant à cheval de quelque visite pressée, s’était arrêté sur la route en clierchanlà reconnaître les personnes qu'il apercevait vaguement.

Il parut regarderie général et la jeune fille avec étonnement, mais bientôt après il partit augrand galop.

Alors la jolie Tourangelle commença son récit à peu près en ces termes:

Page 1