‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaireChapitre 2 sur 18 · HISTOIRE DE LA JEUNE FILLE — LE MANUFACTURIER SA MALADIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA JEUNE FILLE — LE MANUFACTURIER SA MALADIE

LE VIEILLARD — FANNV s’ÉCUAPPE

« Il n’y a rien qui soit si p-’u naturel que ma course nocturne; or, vous devez juger s’il a fallu qu’un bien grand intérêt me la fit entreprendre, et surtout que je ne fusse pas mailresso de me soustraire à cette nécessité.

» Mon père est un des plus riches fabricants de la ville; il emploie beaucoup d’ouvriers, en sorte que son existence est précieuse à une foule de la milles qui ne vivent que par lui. Son extrême bienfaisance, sa bonté, lui ont concilié l estime de toute la ville, l’amour de beaucoup de personnes, et une profonde popularité.

» Je suis sa fille unique, il m’aime tendrement; et moi, monsieur, je faillie autant qu’uiie lillepeut aimer... son père. »

A ces mots, une larme s’échappa des yeux de la jeune fille et roula le long de ses joues.

« J'ai fait, reprit-elle, tout ce que j’ai pu pour répondre à ses soins; je me suis efforcée de lui procurer toutes les jouissances que donnent les perfections d’un enfant; j’ai eu le bonheur d’acquérir des talents. Aussi tous les jours je remercie le ciel de ce qu’il m’a créée musicienne, puisque les sons de ma voix apaisent les douleurs de mon père. »

La jeune fille ne put retenir ses pleurs.

« Ah! monsieur, continua-t-elle, on n’a rien souffert

lorsqu’on n’a pas eu le spectacle déchirant de la maladie mortelle d’un père que l’on chérit. »

Elle fit une légère pause, et, après avoir essuyé ses beaux yeux noirs, elle reprit ;

« Il y a trois ans que mon père, ayant besoin d’augmenter le nombre de ses ouvriers, fut obligé d’aller à Lyon pour en choisir : il ramena de cette ville un vieillard très-expérimenté dans l’art de teindre la soie; ce fut au brillant des couleurs que cet ouvrier sut préparer que mon père dut la célébrité de ses manufactures et sa réputation. Cet ouvrier mourut un an après; mon père lui avait donné des soins très-empressés, ainsi qu’il en agit avec tous ceux de ses ouvriers qui tombent malades.

» Depuis ce moment mon père est en proie à la plus cruelle maladie qui ait affligé un homme vivant, si tant est qu’il existe. Je suis loin d’accuser personne, mais ce mal a ^commencé presque aussitôt que mon père eut reçu le dernier soupir de son ouvrier. »

— Est-il bien mort? demanda Béringheld.

— * Ohl oui, monsieur, car les médecins ont ouvert son cadavre... mais il semble que son dernier souffle ait légué la douleur à mon père.

> D’abord il ressentit un affaiblissement total, qui ne lui permit pas de se montrer à ses ouvriers, et ce fut de son lit qu’il dirigea leurs travaux : c’est moi qui lui servis d’interprète, et, tâchant d’imiter sa bonté, je me suis attiré une bienveillance et un amour qui n’étaient dus qu’à lui.

» A cette débilité graduelle a succédé une douleur dans tous les os de son corps; le siège de cette douleur mortelle est dans le cerveau; d’horribles élancements dans celte partie de la tête donnent le signal et se répètent dans toute la machine... Alors le moindre bruit,

un léger souffle, redoublent sa souffrance ; il semble, dit-il, qu’une force inconnue lui tire les yeux vers l’intérieur de la tête par un mouvement lent et cruel et qui se manifeste quelquefois par des convulsions visibles.

>11 ne peut manger!... la nourriture la plus légère, l’eau la plus pure, surchargent tellement son estomac trop faible, qu’il éprouve une fatigue horrible : par moments son pouls s’arrête, il tombe alors dans un étal d’atonie alarmant, et U semble près d’expirer. Un nuage l’environne, et... il se plaint de ne plus me voir.

» Le linge le plus fin, le tissu le plus délié, lui causent des souffrances inimaginables : le satin sur lequel il repose n’est pas encore assez uni. Les élancements de cette douleur profonde se communiquent à toutes ses fibres, c’est-à-dire que ses cheveux, sa peau, ses cils, sont douloureux ; que ses dents semblent se décomposer; que son palais brûlant se dessèche; des gouttes d’une sueur froide sortent péniblement de ses pores et sillonnent son front; on dirait que la mort va le saisir, et il l’accuse de lenteur... Souvent je l’entends, dans son délire, accuser sa Fanny; souvent il croit voir des monstres informes qui le tourmentent.

> Il me montre alors ou plutôt me décrit de grandes ombres qui l’effrayent et qui étalent, dit-il, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; ou bien ce sont des serpents avec des têtes de femme, des singes qui rient comme doit rire Satan, et au milieu de ce délire ses douleurs prennent un caractère plus grave, ses membres se roidissent’ tout son corps prend l’aspect d’un cadavre : ses yeux sont secs, fixes, ses cils hérissés... il écume, et cherche en vain à exprimer les souffrances par des plaintes que ses lèvres refusent d’articuler... Et, monsieur, celui qui souffre tout cela est mon père... Je res-

sens ses maux, je les vois, je ne puis les soulager. O mon père!. . à quoi te sert ta fille?...

» A quoi?... reprit Fanny avec une espece de délire, ne dis-tu pas que tes mets ont plus de saveur quand je te les présente? ne suis-je pas la seule qui sache essuyer ton front? mes mains ne sont-elles pas les seules dont tu puissesendurer le contact?

I Dans ces crises, une douce musique le calme quelquefois. AhI monsieur, avec quelle crainte mes doigts caressent légèrement les touchesdemon piano! la pédale ne me parait jamais assez sourde; les compositeurs n’ont jamais de morceaux assez vaporeux : je voudrais que les sons fussent aussi doux que je les imagine. Quand je chante, je tâche que ma voix soit caressante et veloutée, je m’étudie longtemps et d’avance avant de lui chanter une romance. Je voudrais que l’on m’enseignât quelque chose qui pût plaire à mon père, qui pût charmer son oreille et ses yeux sans lui causer aucune fatigue. Heureuse quand, après avoir joué, lu ou chanté quelques morceaux, je vois la paupière de mon père se fermer; quand après un moment de sommeil, son œil rencontre l’œil humide de sa fille, et que, sa main, cherchant la mienne, il la presse et me dit ; — Fanny, merci, ma fille... j’ai dormi... »

Fanny croyant tenir la main de son père et entendre sa voix plaintive, s’arrêta; son œil attendri fut inondé de pleurs quelle retint... mais, quittant la main du général, elle continua :

« Tous les médecins les plus savants de la France et de l’étranger ont été appelés : tous sont venus; leurs remèdes n’ont eu aucun effet, mon père n’en a reçu aucun soulagement, et de jour en jour ses soulTances ont empiré.

» Elles sont parvenues au plus haut degré de douleur

que l’hoiTime puisse ondurei* sans mourir; il lui faut sa résignation, sa vertu, la conscience de l’utilité dont il est à tant de malheureux qui le regardent comme leur providence, et il compte sans doute pour quelque chose l’amour de sa fille; sans tout cela il se donnerait sans doute la mort... Souvent il en a eu la pensée : alors, je lui représentais avec force toutes ces considérations, et... il se résignait.

» Depuis longtemps j’ai le spectacle navrant de cette maladie, il est chaque jour nouveau; chaque jour mon cœur saigne. Hélas 1 mes mains n’ont pas encore une seule fois sans trembler présenté à mon père sa boisson ou ses mets quand il peut manger 1 ... AhI si je pouvais partager sa souffrance I si cruelle qu’elle soit, je sens que j’aurais la force et peut-être aussi le courage de l’imiter dans son noble silence.

«Jamais souverain ne recevra des témoignages d’un amour aussi tendre : les ouvriers ont payé une sentinelle pour qu’aucune voilure ne passât autour de sa maison; tout dans les manufactures se fait à force de bras; c’est une calamité dans la fabrique lorsqu’un orage se déclare, et chacun est dans la peine en songeant qu’il est impossible d'empêcher que le bruit du tonnerre ne parvienne à l’oreille de mon père.

» On m’attend tous les matins avec anxiété pour savoir comment il a passé la nuit; il n’est pas un ouvrier qui manque en sortant le soir d’adresser une prière à Notre-Dame de Bon-Secours, dont l'église se trouve en face de la manufacture; enfin on a obtenu du curé que les cloches ne sonnassent jamais, et le dimanche ce sont les ouvriers qui vont dans les maisons annoncer l’heure des cérémonies.

» Aussi, lorsque mon père resie doux heures sms souffrir, je cours le leur apprendie, et il en est qui bai-

sent ma robe de joie f Iis ont pris sur leur salaire pour destiner une somme très-forte à l’homme qui guérira leur père... »

En disant cela, Fanny paraissait dominée par un sentiment hors nature; une espèce de fanatisme animait ses regards; ses yeux noirs, fixés sur la voûte céleste, firent croire au général qu’une main divine pouvait seule guérir le père de la jeune fille, et que s’il mourait elle le suivrait dans la tombe.

En ce moment, un léger bruit se fit entendre, il partit du Trou de Grammont, et Fanny tourna la tête avec une précipitation curieuse vers cette colline; elle la regarda avec attention, puis elle reprit ainsi :

« Vous voyez, général, que l’amour filial est le seul qui m’inspire; si riçn ne m’affligeait, j’ai la franchise d’avouer que je ne serais pas en cet instant vierge de cœur; mais l’aspect de l’infortune de ce père bien-aimé, fait seul frémir toutes les cordes de mon cœur, et vous pouvez juger qu’il n’y a que l’intérêt de cet être chéri qui puisse me guider à cette heure dans ces prairies.

» Il y a environ quinze jours qu'un ouvrier me prit à ' part et me dit qu’il avait rencontré dans le pays un être... (permettez-moi, général, de me servir de ce terme pour le désigner; ce que j’ai promis, je dois l’exécuter, la vie de mon père et la cessation de ses maux y sont attachées; et, quand elles n’en dépendraient pas, reprit-elle, je serais tout aussi fidèle à mon serment)... un être, dis-je, auquel il avait vu faire jadis une cure très-extraordinaire, et que, quelque grave que parût la maladie de mon père, il répondait que, si cet homme le voulait, mon père serait guéri.

» L’ouvrier me conduisit dans cette avenue et me dit que nous ne tarderions pas à le voir passer. En effet, après trois soirées pendant lesquelles je l’attendais en

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vain, je l’aperçus se promener lentement : alors , général. j’abordai cet ange, et mes prières l’ont attendri. Il m’a promis la guérison de mon père, en m’avouant que des circonstances malheureuses exigeaient qu'il se cachât... — J'ai promis tout ce qu'il a voulut... i La jeune tille prononça ces paroles avec un air de mys'ère qui faisait soupçonner qifelle attachait une grande importance à ce qu’elle taisait.

a Tous les soirs, continua t-elle, je viens chercher les sucs salutaires qui calment les douleurs de mon père ; sans le voir, cet homme a tout deviné, et voici dix jours que toute soufïrance a cessé graduellement, que les nuits n’ont plus que douze heures pour mon père, et qu’il les passe à dormir; il commence à manger; son délii'e a disparu; mais j’en ai hérité, car je suis en proie à une folie de joie et de bonheur. Aujourd’hui, ce fut une fête pour la moitié de la ville; mon père s’est levé, a revu ses ouvriers et ses manufactures... il a pleuré de joie en apercevant les métiers, et à ce spectacle louchant chacun versait des larmes. Demain, général, mon père sera hors de tout danger... car, selon ce que m’a dit cet homme, je fais aujourd’hui ma derntcre course (Bénnglicld frémit) ; en effet, j’accours avec bonheur chercher le breuvage qui doit dissiper les derniers vestiges de cette cruelle maladie... Cependant, ajouta-t-elle, je doute encore de sa guérison, tant je voudrais être sûre qu’il ne souffrira plus, »

Fanny se tut.

Elle regarda avec étonnement le général, dont le visage exprimait la terreur et l’abattem'ent; le récit de la jeune fille l’avait plongé dans une méditation profonde, et ce ne fut qii’après un long silence qu’il s’écria :

— El cet homme me ressemble?

— Je vous l’ai dit...

— Ahl jeune fille, vous risquez votre viel... Si mes conjectures ne me trompent pas, votre père est guéri... Je connais le vieillard f...

A ce mot, la jeune fille étonnée regarda le général avec curiosité, mais il continua :

— En ce moment, vous allez à la mort!... Le général prononça ces paroles d’un ton de conviction qui aurait fait trembler tout autre que Fanny.

Aussitôt on entendit un bruit assez semblable à celui que produit une crécerelle, et Fanny s’élança; mais Béringheld, plus prompt encore, la retint dans ses bras en s’écriant :

— Non, vous n’irez pas! ...

— Général, dit la jeune Fanny avec le cri sublime du désespoir et de cette rage féminine qui contracte et dénature les traits de la beauté; général! vous manquez à votre parole ! sa voix expira de fureur : — Monsieur, vous n’avez pas le droit de me retenir... Monsieur, vous abusez... vous... O mon père, dit-elle en rassemblant les forces de sa voix et en sanglotant, ô mon père! si tu meurs n’accuse que lui I... Monsieur, je me tuerai sur la place!... lâche I

Certes il fallait de bien grandes et de bien fortes raisons pour que Béringheld violât son serment.

La jeune Fanny s’évanouit de colère. Tullius, effrayé, la déposa sur le gazon et courut à la rivière chercher de l’eau pour la secourir; alors il se fit mille reproches intérieurs sur sa conduite : en effet, si ses conjectures étaient fausses, il devenait très-coupable, car il pouvait causer la mort du père de Fanny.

Néanmoins ses pressentiments avaient tant de force, qu’ils contre-balançaient dans son esprit tout le tort et la violence de sa conduite. Il revint précipitamment en tenant à deux mains son chapeau rempli d’eau. Quel est

son étonnement! il trouve la place vide I Fanny avait disparu, et quand il regarda vers le rocher il aperçut, à la faveur de la lune, le grand châle rouge qui trahissait en voltigeant la course légère de la jeune fille. Un frisson mortel parcourut le corps du général, la stupeur le fit rester immobile; il contempla la fuite de Fanny, le châle la lui montra sautant un fossé, puis un buisson la lui déroba; il la revit encore, elle disparut, revint et enfin elle entra dans le Trou de Grammont.

Béringheld, jugeant que de toutes manières il était inutile de la poursuivre, remonta sur la levée et s’en vint, à pas lents, chercher son vieux Lagloire, qui probablement dormait encore sur le haut du rocher. Tout en marcliant, le général ne pouvait détacher sa vue du Trou de Grammont.

— Si elle n’y périt pas ce soir, j’avertirai son père, car je n’ai pas de serments à tenir!... Au surplus, il est possible que je me trompe!...

Telles étaient les pensées du général, réduites à leur plus simple expression. Quand il lui fut impossible d’apercevoir la grotte, il se contenta de l’aspect de cette faible lumière qui colorait le bas de la roche.

Il approchait de cet endroit lorsque de sourds gémissements parvinrent à son oreille; ces gémissements plaintifs, semblables à ceux d’un enfant ou même à ceux d’un mourant qui péril violemment, retentirent dans le cœur du général avec d’autant plus de force, que le silence de la nuit était plus profond, ses soupçons réels pour lui, et Fanny intéressante. Il resta glacé, l’œil fixé sur cette lueur qui dès lors lui sembla errer et qui bientôt s’éteignit...

Un mouvement machinal le portant à regarder le haut de la montagne, ses yeux n’aperçurent plus le nuage de fumée. En ce moment un dernier cri se prolongea fai-

so

blement, et bientôt rien n’interrompit plus le silence de la nuit.

Le général resta stupéfait : il lui semblait qu’il était l’auteur de la mort de cette jeune fille; il croyait toujours entendre ce dernier cri plaintif suivi d’un horrible silence.

— Général I s’écria le vieux Lagloire, que diable se passe-t-il dans ce trou?... jamais le dernier serrement de main d'un camarade qui descend la garde sur le champ de bataille ne m’a ému comme ce qui vient de me réveiller.

— Courons, Lagloire! je veux m’en assurer!... dit Tullius.

Aussitôt le général et son soldat se précipitent à travers les buissons, les inégalités de la levée et les arbres du bocage; ils redoublent d’ardeur pour arriver à l’endroit où la lumière avait brillé; néanmoins le général emploie mille précautions pour que sa marche et celle de son sold.jt lassent le moins de bruit possible.

Lagloire a remarqué l’altération des traits de son général : il en conclut (ju’il doit s’étre passé quelque chose de bien extraordinaire, pour que l'impassible guerrier ait montré de l’étonnement.

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