‹ Œuvres de jeunesse H. de Balzac Le centenaireChapitre 17 sur 18 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

LETTRE DE M. SAI^T-AUBIN L’aINÉ A JAMES CORDON

Paris...

« Mon cher ami, il y a plus d’adeptes que nous ne le croyions, et j’ai une peur effroyable que les pouvoirs que nous avons conquis n’entrent bientôt dans le domaine public. Ecoute ce qui m’est arrivé.

» Hier, après t’avoir quitté, je suis allé à l’assemblée de Jeannes, qui, tu sais, demeure au bout du monde. Tout ce que nous eûmes à faire nous prit bien plus de temps que nous ne l’avions cru, et minuit arriva bientôt. Je revenais après de deux heures du matin, et j’étais, je crois, à six cents pas de distance de l’hospice des Enfants-Trouvés, lorsque j’entendis des cris perçants. Je me dirigeai vers l’endroit d’où je présumais qu’ils partaient, et je vis sortir de cet enclofe que je t’ai fait remarquer souvent, un homme emportant une femme dans ses bras... Je crus que c’était un enlèvement, parce que, la lueur de la lune ne laissant pas bien distinguer les objets, je ne vis pas parfaitement le visage de la femme, dont les cheveux épars et la pose me donnèrent lieu de penser que les cris que j’avais entendus étaient jetés par elle. Soudain je m’élançai, et, saisissant vio. lemmentle ravisseur, je lui enlevai sa proie en me diri-

géant vers la maison d'un boulanger chez lequel Je voyais de la lumière.

- » Aussitôt que j’eus cette femme entre les bras, elle

se mit à gémir d’une singulière façon. Je fus forcé de la rendre, car l’inconnu qui la tenait m’arrêta dans ma course et me la redemanda avec un ton et des manières qui me prouvèrent que ce> n’était point un malfaiteur. Alors je l’aidai à transporter cette jeune femme évanouie jusque dans une maison devant laquelle un équipage était arrêté.

» Là, nous entrâmes dans la loge d’un concierge qui paraissait tout en émoi, comme si un événement extraordinaire eût eu lieu dans le quartier. On déposa le corps de la jeune femme sur un lit, et, quand elle y fut, le jeune homme, examinant sa pâleur, la crut morte. Alors il se livra au plus affreux désespoir auquel un homme puisse être en proie; mais je le calmai soudain, car, après avoir tâté le pouls de celle qu’il appelait sa chère Marianine, je lui dis qu’elle vivait encore; il me regarda d’un air étonné, et porta pendant longtemps ses yeux sur moi et sur la jeune femme.

> Soudain je pris une lumière, et, faisant rougir un fil de laiton, je le mis tout rouge dans la main de Marianine. L’inconnu frissonna et se mit de nouveau à gémir quand il vit l’immobilité de Marianine, qui ne poussa pas une plainte, bien que sa peau fût brûlée par le fil de laiton.

» Alors, prenant la main do l’inconnu, je lui dis : — Monsieur, je vous réponds de cette jeune fille, et bénissez le hasard qui a voulu que nous nous rencontrassions, car elle serait morte sans pouvoir sortir de la léthargie où vous la voyez plongée.

> Aussitôt je la réveillai ; elle jeta son œil étonné sur moi; mais, quand elle vit l’inconnu, son œil ne fut plus

terni par les nuages du sommeil; il brilla d’une lumière presque surnaturelle, et elle s’écria d’un son de voix charmant : — Tullius I...

» A ce mot, l’inconnu la prit dans ses bras, sortit rapidement^ la jeta dans sa voiture en criant à son domestique : — Laurent, centlouis si tu nous emportes comme le vent à la poste aux chevaux. Tu ne rencontreras pas de voitures, ainsi au grand galop!

» Je l’arrêtai, et le priai, pour toute récompense, de m’envoyer la relation de l’aventure singulière par laquelle la jeune fille avait été endormie; je lui donnai mon adresse, ou plutôt je la lui jetai, car sa voiture partit comme un éclair, et, au moment où elle partit, je les vis s’embrasser, et la jeune fille poser sa tête sur l’épaule de son amant.

» Tu sauras qu’elle était belle comme une statue antique; je n’ai jamais entrevu de formes plus suaves, *et, malgré son extrême pâleur et sa maigreur, elle était encore admirable de formes et touchante d’expression.

> Comme j’étais extrêmement fatigué, je suis rentré en disant au vieux eoncierge que je reviendrais le lendemain savoir de lui les incidents dont il voulut me faire le récit. ^

» Tu vois, mon cher Salvator, que nous ne sommes pas les seuls à nous occuper de cette science dont les prodiges surpassent les miracles de l’ancienne magie et expliquent ceux de plus d’un faux prophète; car nul doute que le magnétisme n’ait été connu des anciens.

» Le lendemain, je suis revenu : j’ai appris que l’inconnu était le général Béringheld, et que trois heures après mon départ on avait- entendu d’effroyables cris partir d’une maison située sur le terrain dont je t’ai parlé plus haut elque je t’ai déjà fait remarquer; on ajoutait que le père de la jeune fille, une femme de chambre et

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. un vieux soldat en étaient sortis en y laissant, disaientils, trois grenadiers aux prises avec le démon.

» Voilà ce que j’ai extrait de plus clair de tout le bavardage du vieux portier. Lorsque j’aurai reçu des nouvelles de mon général, je t’en dirai plus long sur toute cette aventure, et, en attendant, je suis ton dévoué, etc. »

LETTRE DU GÉNÉRAL COMTE DE BÉRINGHELD A M. VICTOR DE SAINT-AUBIN, ^L’AINÉ, MÉDECIN

« Monsieur, vous m’avez fait promettre de vous expliquer par quelle aventure singulière la jeune fille que vous m’avez vu enlever avait pu se trouver dans l’état dont vous l’avez tirée.

» Si je vous ai quilé si brusquement après avoir reçu de vous un service que des millions n’acquitteraient pas^ je vous prie de me laisser commencer celte lettre par vous exprimer une reconnaissance sans bornes, et par vous assurer que mon crédit, mon cœur et ma bourse sont désormais tout à votre service.

» Pour peu que vous* ayez aimé, ce qui pourrait bien être à votre âge, vous me pardonneriez le délire qui m’a fait, dans le premier mouvement de ma joie, oublier’un libérateur pour m’occuper uniquement de soustraire l’être que je chéris le plus au monde à de cruelles influences qui n’ont cessé de nous poursuivre depuis la guerre de Russie.

» Le peu de 'tnots que nous avons échangés m’ont prouvé que vous vous occupiez beaucoup des sciences, et l’inconcevable service que vous m’avez rendu m’a fait

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entrevoir que vous possédiez un des secrets de l’étre extraordinaire dont j’ignore encore le sort.

» Reportez-vous, monsieur, àcettenuitdeterreuretde souffrance, et voyez- moi, suivi de quatre vieux militaires, m’élancer dans l’immense abîme des catacombes, pour y chercher celle qui depuis longtemps y avait été entrainée par un vieillard sur lequel je vous donnerai plus tard des renseignements qui vous feront connaître totrte l’horreur de la position dans laquelle je me trouvais. Qu’il vous suffise pour le moment d’apprendre que ce vieillard l’y avait emmenée pour la faire périr.

» Nous errâmes longtemps dans CCS souterrains, mais l’ardeur qui nous animait, et je ne sais quel ange protecteur des amants, m’ont conduit à suivre obstinément la même route.

^ » Ah 1 monsieur, quel spectacle !... Au fond des cata-

combes, après avoir parcouru toutes ces montagnes d’ossements, nous arrivons à une grotte dont nous brisons la porte, et j’aperçois ma chère Marianine dans l’état dont vous l'avez si généreusement tirée, et près d’être jetée par ce vieillard au milieu d’un appareil qu’une cloche d’airain allait recouvrir. Je m’élance, et, surmontant une terreur invincible, je ravis au vieillard sa proie, pendant que trois de mes soldats couchent en joue ce monstre et le tiennent ainsi en respect.

* Alors une peur affreuse se manifesta sur le visage de cet être extraordinaire, et il me cria pendant que je m’enfuyais : — Mon fils! mon fils!... Je n’en entendis pas davantage, et je parvins à m’échapper. Je puis me vanter d’avoir, comme Orphée, et plus heureux que lui, arraché mon épouse aux enfers.

* Comme je n’ai point revu M. Véryno ni mon soldat, je ne puis pas vous donner d’autres détails. Quant à vous instruire de l’aventure qui mit Marianine au pou-

voir du Centenaire, je vous enverrai sous peu des papiers dont le contenu vous étonnera beoucoup peut-' être.

» Apprenez que depuis trois jours je suis réuni à ma chère Marianine, et que j’ai dépêché un courrier à son père, pour qu’il vienne être témoin de notre bonheur.

» Signé Béringheld.

» P.-S. Quand vous voudrez nous faire l’honneur de venir à Béringheld, vous y serez bien reçu, et je vous avoue que je serais curieux de recevoir sur les mystères de cette aventure des lumières que vous m’avez paru posséder. »

TABLE

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