DERNIÈRE VISION DE MARIANINE
Marianittp tomba dans une nuit plus profonde que celle des deux, entra dans le vaste royaume dont le territoire commence où finit celui de l’univers, ce domaine où nul ne pénètre sans être à la fois et mort et vivant, où l’homme fait comparaître toute nature en dehors d’elle-même, comme si un miroir en réfléchissait les moindres secrets : ce domaine où règne un pouvoir qui coupe la terre entière comme avec un rasoir tranchant, et qur en découvre ies trésors les plus cachés ; où l’on appelle involontairement les plantes et les animaux par leurs noms ; où l’on comprend les idées de tous les peuples; où l’on traverse l'univers. Admirable empire dans lequel on oublie tout pour ne garder qu’une agréable sensation comparable au charme d’un rêve do bonheur; enfin, où l'homme ne garde de lui -même que la précieuse élaboration qui forme la pensée.
Marianine n’est plus dans le souterrain.
Son beau corps y reste, il est vrai, mais son âme voltige au gré de la volonté d’un être dont elle ne peut secouer le joug dominateur : il semble qu’il ait la ba-
Di^tized by Goos^lf
guette magique dont les Orientaux arment leurs divinités fantastiques.
Cependant, malgré cette épaisse nuit, elle sentait un danger imminent, et il lui semblait vaguement que l’on allait lui causer de la douleur.
Au bout d’un temps indéfini elle commença à voir jour en elle-même, et, cette fois, Vaurore qui se levait dans son âme eut une teinte blanchâtre, semblable à 1a lueur que jetle une lampe nocturne contenue dans un vase d’albâtre.
Elle se mit alors à marcher dans le souterrain qu’elle venait de parcourir avec le vieillard; mais sa marche ne rendait aucun son, son souffle ne faisait point résonner la voûte, et elle eut beau frapper les montagnes d’ossements, elle n’entendit aucun bruit.
' Une clarté soudaine /a /îfâ’aüoncer avec une vitesse incroyable; elle ‘eràfendit le bruit d’une foule de voix confuses, et alors elle ^ dirigea du côté des personnes qu’elle pressentait venir,
Pour arriver plus tôt, elle se pencha (comme pour y puiser plus de force) sur Vombre du Centenaire qu’elle sentait à ses côtés, sans cependant le voir ni Tentendre, quoiqu’elle sût qu'il était là.
Ayant acquis ainsi une plus forte dose d’ incorporé ité et une énergie qui ressemblait à celle de l’animalité physique, elle vit soudain un tableau qui lui fit jeter des cris de joie; mais, bien que Marianine employât pour crier toutes ses forces corporelles, elle n’articula aucun soh.
En effet, le général Béringheld, Lagloire, trois soldats, Véryno, Julie, le cocher de Tullius, formaient le groupe aperçu par Marianine : les uns tenaient des flambeaux, et les autres, armés de pioches, creusaient le plancher de la maison du Centenaire.
m LE GElTrENAIBË
— (]k)urage, amis! criait Butmel, empoignez-moi les pioches à la première capucine! le général donne cent louis si c'est fini dans une heure.
~ Deux cents 1 s'écrie le général, et le double si nous ! sauvons Marianine.
* A ces paroles, Véryno, qui arrivait,, comprit le danger de sa hile, et tomba presque mort entre les bras de Julie. •
Le général, trop occupé des fouilles, ne fit pas allen* lion à l’évanouissement du bon vieillard, il saisit une pioche et se mit à travailler : ce que voyant, Lagloire frisa sa moutache, lâcha un juron en disant :
— Ah! mon général, laissez-nous faire : le respect....
— Marianinel... Marianine !... répondit Tullius en déchargeant de tels coups sur le carreau, que les mu- i railles parurent s’ébranler. Nous n'aurons que son corps! s'écria-t-il.
•— Mon père se meurt! cria Marianine de sa douce voix; Tullius, lu creuses à gauche, c’est à droite; U n'y a qu'une grande pierre à soulever... elle est là!...
V extraordinaire de cette magique vision, c’est que la I fille de Véryno no se trouvait encore qu'à moitié chemin des catacombes, qu’elle était séparée par une voûte de soixante 4 )ieds de terre du lieu où se passait la scène, et qu'elle la voyait^ non pas par la vertu du sens attaché aux organes de Yœil extérieur, mais par une vision in-terne; de manière que c'est encore un problème à ré* soudre, de savoir si les lieux s’approchaient et comparaissaient en elle, ou si c’était elle qui se trouvait trans- , portée sur ces lieux.
Enfin, elle y arriva, et quand elle se trouva près de la voûte, elle la traversa comme s'il n’eût pas existé de, barrière entre elle et le groupe des travailleurs.
Elle jeta un cri de bonheur qui ne fut pas plus entendu
que ses autres cris; elle déposa sur le front de son père un tendre baiser dont il ne parut pas s’apercevoir.
Elle eut beau dire : en vain elle se jeta dans les bras de Béringheld et le serra dans une étreinte d’amour, le général n’en continua pas moins à donner des coups terribles sur les dalles de marbre.
Alors, bien que Marianine eût déjà eu un exemple de sensibilité (comme elle n’en avait pas gardé le souvenir), ce fut comme la première fois, et elle se mit à pleurer à chaudes larmes en s’essuyant avec ses beaux cheveux noirs.
— Bravo 1 s’écria Lagloire, je tiens le pourquoil Général, voici une pierre qui se disjoint.
Marianine, pleurante et chagrine, ne prit point part à la joie du groupe; elle s’assit à côté de son cher Tullius; et elle se complut dans l’admiration où elle fut plongée en contemplant l’ardeur qu’il mettait à cette fouille.
Le général pâlit de bonheur et d’espoir quand Lagloire lui montra la pierre immense dont chacun tâcha de deviner le secret. ^
— - Enfin, général, s’écria Jacques Butmel, nous allons entrer au quartier-général de notre vieux brigand de Cosaque.
— Il doit y avoir un contre-poids, murmura Véryno, car, pour soulever cette masse, je ne crois pas qu’il y ait d’autre moyen.
— Le voici, le voicil... s’écriait Marianine en saisissant le ressort caché qui faisait pencher le contre-’ poids.
Mais elle eut beau essayer de le faire mouvoir, la • pierre n’en resta pas moins à sa place.
— Au diable le contre-poids I répondit Lagloire.
Et, fouillant dans les gibernes des soldats, il en retira
des cartouches, les ficela, et, les faisant entrer de force aux quatre coins de la pierre, il tira son briquet, sa pipe, son amadou (objets qui ne le quittaient jamais), et, regardant les trois soldats, il leur dit ;
— Vous, mes vieux troupiers, vous allez rester avec moil Général, papa Vérjmo, et vous, joli petit fusil de munition, dit-il en s’adressant tour à tour au général, à qui il fit une salutation respectueuse, à Véryno et à Julie, à qui il passa sa main sous le menton , vous allez vous retirer dans la rue : lorsque l’explosion sera faite, que nous serons maîtres de la place, 'vous reviendrez! Allons... général, il faut évacuer la caserne, je commande la manœuvre aujourd’hui.
Tout le monde se retira, et Lagloire resta avec les trois camarades qu’il avait rencontrés, il sema de la poudre et y mit le feu lorsqu’il eut amené la traînée à une distance honnête.
La pierre sauta. Marianine se trouvait debout sur cette pierre et elle ne ressentit aucune secousse, et, lorsque la pierre laissa un vide, Marianine ne changea pas de place. ^
Tout le monde revint examiner l’endroit où Marianine pleurait toujours en s’apercevant qu’on ne la voyait point.
Une salve de cris de joie s’élança dans les airs quand on reconnut les marches d’un escalier, et Lagloire, oubliant que le gouvernement avait changé, s’élança dans le souterrain avec les trois grenadiers, en criant : Ftre r Empereur!... de Maroc, ajouta -t-il prudemment en entrant dans le souterrain
Marianine erra encore bien faiblement en les suivant des yeux, mais tout disparut, et le tableau devint indistinct par degrés, comme lorsque l’esprit perd la
Lü CENTENAIRE
trace d'un souvenir, s’il est possible de comparer un objet matériel aux effets de la pensée.
Enfin, semblable à Eurydice lorsqu’elle échappa aux bras de son époux, son âme n’étant plus éclairée sembla revenir habiter le beau corps qui gisait dans l’horrible amphithéâtre du vieillard.
Néanmoins Marianine sentit qu’au nqoment où elle ne vit plus rien, le Centenaire l’abandonnait, et que ses mains glaciales avaient cessé d’errer sur son beau corps. ^
Marianine est-elle morte? le Centenaire existe-t-il encore? l’a-t-on revu?... Tout ceci n’est-il qu’une fiction ou le délire d’une imagination malade?...
A toutes ces questions, l'éditeur ne peut répondre que par la phrase que Socrate trouvait la plus difficile à prononcer pour l’homme : Je ne sais...
Paris, 18 avril 1820.