LE VIEILLARD — .SES TRAITS — LE SACRIFICE LA RESSEMBLANCE
DOULEUR DU GÉNÉRAL — IlIîTOJRE d’uN OUVRIER
liéringhold et son soldat furent bienlôt arrives à l’endroit que l’on appelle le Trou de Grammont; ils s’en
approchèrent doucement, et Lagloire, sur l’ordre de son général, s’accroupit derrière le tronc d'un arbre; Tullius en fit autant. Ils prêtèrent une oreille attentive au moindre bruit, en attachant leurs regards sur la saillie du rucher, et, ainsi suspendus au-dessus delà grotte, ils ne tardèrent pas à être témoins d une scène que l’acteur principal ne destinait pas sans doute à des yeux mortels.
Du lond de celtî retraite, un vieillard s’élance, etDéringheld frémit en croyant le reconnaître à la pâle lueur de la lune.
(^e personnage extraordinaire était d’une taille gigantesque; il n’avait de cheveux que sur le derrière de la tète, et leur blancheur jetait uu éclat singulier, car ils ressemblaient plutôt à des fils d’argent qu à cette neige pure qui décore le front chauve de> vieillards Son dos, sans etre voûté, annonçait une étonnante caducité. Les proportions osseuses de ses m 'inbres n’étaient |>as en rapport avec sa grande taille; < ette ossification parai>sait n'ètre recouverte que par une carnation légère, en comparaison de ce (|u’elle devait être pour des os d’une grosseur si énorme.
Quand il fut sorti, il fit quelques pas, se dressa sur ses pieds, et se retourna pour examiner le rocher sur leijuel il était possible qu’il eût entendu du bruit; alors Bcringlield (mt se convaincre de ce dont il voulait s’assurer, en achevant de reconnaître l’inconnu Quant à Lagloire, aussitôt qu’il aperçut le vieillard face à face, tout accoutumé qu’il était à des spectacles insolites, il tressaillit d’épouvante.
Le front du grand vieillard semblait taillé dans le granit; une imagination vive aurait cru y voir la mousse verte (pii pousse sur les marbres en ruine. Ce front sévère eût merveilleusement convenu à une statue du Destin : il en eût parfaitement rendu l’inflexibilité.
Mais rien ne pourrait donner une idée des yeux de cet être extraordinaire; les sourcils, d’une couleur passée, paraissaient comme le fruit d’une végétation forcée, et la main du temps qui s’efforçait de les arracher était évidemment combattue par une force supérieure. Sous cette bizarre forêt de poils hérissés s’étendaient au loin, sous le front, deux cavités noires et profondes, du fond desquelles un reste de lumière, un jet de flamme, animait deux yeux noirs qui roulaient lentement dans de vastes orbites.
Les appendices de l’œil, c’est-à-dire la paupière, les cils, la prunelle, la cornée, le point lacrymal, étaient morts et ternes : la pupille seule Jetait un éclat vif et concentré. Cette singularité de l’individu étonnait plus que tout le reste, car elle imprimait à l’àme une sorte de frayeur involontaire.
Les joues du vieillard, ayant perdu toutes les couleurs vitales, tenaient plutôt du cadavre que de l’homme vivant, cependant elles étaient fermes quoique ridées outre mesuré, et la grosseur des os maxillaires ne contribuait pas peu à cette rudesse de la peau. Sa barbe, longue, blanche et clair-semée, ne servait guère à rendre l’inconnu vénérable; elle ajoutait au contraire, par son désordre et sa bizarre disposition, au surnaturel de cette tête.
Le vieillard avait un large nez dont les narines aplaties offraient une ressemblance vague avec celles d’un taureau : enfin cette similitude pouvait être complétée par une bouche d'une grandeur démesurée, remarquable, non-seulement par la pose bizarre des lèvres, mais encore par une tache noire qui se trouvait iprécisément au milieu.
Cette tache noire paraissait être l’effet d’une cautérisation, et l’on eût dit une soudure.
Les jambes massives de l’étranger annonçaient une force musculaire telle que, lorsqu’il était debout, on eût cru qu’aucune puissance ne serait assez vigoureuse pour l’ébranler sur ces deux soutiens immuables.
Néanmoins cette carrure, celte épaisseur, procédaient, je l’ai déjà dit, du système osseux.
Ce vieillard était maigre, son ventre n’offrait aucune saillie ; d’après ses gestes, on pouvait croire que le sang coulait lentement dans ses veines; aucune vivacité ne se faisait sentir dans cette masse cadavéreuse; enfin il offrait une parfaite image de ces chênes deux fois séculaires dont le tronc noueux est vide, qui dureront encore longtemps sans vivre, et qui semblent assister au spectacle du développement lent mais actif des jeunes arbres qui seront un jour témoins de la mort de ces rois des forêts.
L’ensemble du visage de ce vieillard présentait une grande et belle masse, et les contours, la forme, l’ampleur, offraient une ressemblance frappante avec la jeune figure du général Béringheld ; dans le monde, on y eût reconnu un air de famille.
Quoi qu’il en soit, l’aspect de ce vieillard imprimait à l’àme un ordre d’idées très-étranges : on aurait voulu ne point l’avoir vu, et cependant son aspect enchainait le regard par une sorte de fascination magnétique. On se prenait à contempler cet homme avec les sentiments que développe en nous la vue d’un monument qui porte les traces d’une haute antiquité, mais qui, solide sur sa base, promet encore des siècles de durée.
Les peintres et les statuaires qui nqps ont produit le Temps n’ont pu offrir de cette divinité une image aussi parfaite que celle qu’offrait ce vieillard.
Son costume, très-simple, ne se rapprochait d’aucune mode connue; mais, sans s’éloigner de l’habillement
d’alors d’une manière trop singulière, il ne paraissait tenir d’aucun temps. Il jeta, en sortant du Trou de Grarnmont, un vaste manteau de couleur carmélite, dont le tissu paraissait d'une grande finesse.
Aussitôt que le grand vieillard fut sorti de la grotte, ' qu’il eut jeté un rapide regard sur le bocage qui surmonte le rocher, il s’avança dans la prairie, il examina le vide de la campagne. 11 ne revint qu’après s'èlre assuré d’une solitude profonde, car il monta jusque sur la levée, et il s’éloigna assez pour voir si des pistons n’arrivaient pas par la route de Bordeaux qui forme un coude au-dessus du Trou do Grammont . Enün, après tous ces préambules et après ces recherches faites avec la soigneuse prudence de lu vieillesse, il s’enfonça de nouveau dans la grotte.
— Eh bien, général, demanda Lagloireà Béringheld.
Le général, immobile et stupéfait, lit signe du doigt à son soldat de ne pas parler. Le vieux sergent, imitant le général, tacha de lui dire, à force de signes, que le vieillard lui ressemblait; mais un léger brn i interrompit Lagloire, qui regagna le tronc de son arbre, dont il s’était un peu écarté.
Le frémissement des feuilles et dos brousa lies causa un faible tressaillement à l’inconnu; il rentra un moment dans sa grotte comme pour y déposer ce ou’il tenait, et il en ressortit sur le-champ, en levant son énorme tête. Il arrêta longtemps sa vue sur 1 endroit où le froissement des feuilles indiquait la présence de quelque être vivant. Alors le général et Lagloire Se blottirent de leur mieux et tournèrent bien légèrement, à mesure que le vieillard se plaça à divers endroits pour se convaincre que ce bruit n’était pas produit par des êtres humains.
Il s’avança comme pour gravir la roche; mais il s’ar-
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rêta, parut réfléchir, et, croyant peut-être, comme on peut le présumer d’après le mouvement qui lui échappa, que des animaux causaient ce léger bruit, il revint à la grotte et reparut bientôt en portant sur ses épaules un sac qui contenait un birdeau -l’un volume assez consi- , di'rable, mais qu’il soulevait facilement et qu’il posa à terre sans bruit.
Le vieux soldat montra du doigt au général que le sac était lié avec laceinlnre de la jeune (ille; Béringheld frissonna, etdes larmes lui furent arrachées par l’infortune de L’an ny.
Le fardi'au déposé, le vieillard disparut encore; il revint avec le cbale de la Jeune fille, le mit sur le sac, et tirant de son sein une substanee blanchâtre, il la déposa sur le cachemire rouge : en un instant, sansdélonation, sans llamme, sans effort, le sac, la ceinture, le chale et tout ce(|ue renfermait la toile furent anéantis de manière a ce qu’il n’en resta ni trace ni odeur; seulement une légère fumée s’exhala dans les airs. Le vieillard parut examiner avec attention doit venait le vent, pour se soustraiiN; à la maligne mnuence de cette fumée bleuâtre qu’il évita comme si elle était mortelle.
— J’aimerais mieux me trouver devant une batterie de canons de douze qu’ici! murmura Lagloiie.
— Moi aussi... répondit Béringheld en essuyant ses larmes.
— Est-ce que ce serait le corps de celte jeune fille?... demanda le vieux soldat.
— Silence! dit le général en mettant un doigt sur ses lèvres.
En effet, le vieillard s’était retourné : il ramassa son manteau, s’en couvrit et s’élança dans favenue de Grammont. Ce qui surprit le plus Lagloire, c’est que le
gigantesque vieillard, avant de se diriger vers la levée, regarda l’endroit où il avait anéanti son fardeau, et que des larmes s’échappèrent de ses yeux morts. Son attitude fut un moment celle de la mélancolie et du regret, mais un geste inexplicable termina cette courte rêverie.
Béringheld, agité par une émotion dont la violence tenait à des causes secrètes, faillit s’évanouir quand l’attention et la curiosité ne soutinrent plus son courage.
Le vieux soldat, fort étonné de l’abattement dans lequel son maître était plongé, aida Tullius à se relever, et, le soutenant avec le soin d’un père, il le conduisit jusqu’au sommet de la colline; là ils aperçurent le grand vieillard marcher d’un pas ferme vers la ville de Tours. Le général le montra à son fidèle serviteur par un geste qui exprimait énergiquement l’horreur que ce vieillard lui inspirait.
— On lui soldera son compte, général I...
Béringheld agita lentement la tête, comme pour exprimer qu’il en doutait, et que les mains mortelles ne pouvaient rien sur le vieillard.
— La jeune fille est donc morte?... demanda Lagloire en regardant son général avec cette attitude sombre et pensive qui est propre aux vieux militaires, lorsini’ils sont gravement affectés.
Tullius contempla son soldat avec douleur : un instant de silence régna, et Lagloire, sentant ses yeux se mouiller, s’écria :
— Allons donc, général, jamais je n’ai pleuré, pas môme lorsque j’ai vu tomber mon vieux Lenseigne l Sortons d’ici...
En ce moment, le bruit de plusieurs voitures se fit entendre : Lagloire apercevant des fourgons et la ber-
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line de Béringheld, courut donner l'ordre au soldat qui la conduisait d’arrêter à la descente de la montagne ; et quand il revint il guida son maître abattu vers la levée.
Le général marcha lentement en regardant le vieillard qui s’avançait d’un pas lent dans la majestueuse avenue qui conduit aux Portes de fer de la ville de Tours. Arrivé à l’endroit où il devait monter en voiture, il Jeta les yeux sur le tertre où Fanny lui avait raconté son histoire ; il y vit briller un objet dont il ne put se former aucune idée: alors il s’élança vivement vers la prairie; et, lorsqu’il fut près du tertre, il reconnut le collier que portait la malheureuse jeune fille; il s’en saisit, puis, regardant une dernière fois le paysage des prairies du Cher, le Cher lui-même, la roche de Grammont, la grotte, le bocage et le tertre, il s’achemina tout pensif et regagna sa voiture : le cocher fouette les ardents coursiers, et la berline fend les airs, en résonnant sur le pavé. Bientôt la voiture rejoignit le vieillard, qui marchait si lentement qu’on ne s’apercevait pas qu’il changeât de place; sa démarche était grave et droite, il semblait que le chemin de cet être bizarre fût tracé surune ligne fatale dont il ne pouvait s’écarter. Lorsque la berline fut derrière lui, il ne se dérangea pas, ne détourna même pas la tête; les roues effleurèrent légèrement son manteau sans qu’il parût s’en apercevoir.
Au moment où le général et son soldat passèrent à côté de cet étranger, ils le regardèrent de nouveau et furent frappés d’une nouvelle singularité qu’ils n’avaient point encore remarquée et qui les plongea dans un grand étonnement.
Lorsqu’ils avaient vu l’étranger sortir du Trou de Grammont, le feu de ses yeux, bien que vif et mobile, s’éteignait par instants et semblait se ranimer avec
peine : on eût dit la flainme mourante d’une lampe qui va s’éteindre; maintenant cette flamme leur parut vive, pétillante, perçante, et surtout d’une horrible mobilité. Le général et bagloire se regardèrent l’un l’antre en silence, et, lorsiju’ils furent àcin(|uante pas de l’endroit où ils avaient revu l’inconnu, Lagloire dit à son maître ;
— Mais, général, ne serait-ce [lus là Vesprii dont ma tante Lagradna et mon oncle Butmel parlaient si souvent à liéringheld,et qui a fait tant de tram au village?
Le général, en proie à une agitation violente, ne répondit rien, Lagloire se tnt, et Béringheld tomba dans une rêverie (pie son vieux soldat respecta.
Ce fut au milieu de cette méditation, dans laquelle il resta longtemps absorbé, que le général arriva près de Tours, sans avoir proféré une parole.
Cette ville est lérméedu côté du midi par deux belles portes de lér : ces poiies remplacent le pont-levis qui jaiiis s’y trouvait, lorsque Tours était l’orlilié. De larges fossés s'étendent de cliacjiie côté de cette grille qui interroiiqit les remparts, et l.‘S pavillons de l’octroi uiunicipal ont succédé aux tours qui devaient y être autrefois.
Lorsque le bruit de la voilure se fit entendre à cet endroit, deux hommes du peiqile, grossièrement vêtus, s’avancèrent sur le chemin, de manière à ce que la voiture ne put passer outre. Les signes (tue ces deux hommes se faisaient, l’air extraordinaire de leurs ligures mystérieuses, inquiétèrent Lagloire, qui, bien qu’il vit la barrière à quatre pas, n’en sauta pas moins à terre; et, metiantsa main sur son sabre, retroussant sa moustache, il tourna autour d’eux comme s’il poussait une reconnaissance.
Le postillon, à l’aspect de Lagloire frisant sa moustache et des deux hommes qu’il toisait, retint ses che-
vaux : cette cessation d’un mouvement rapide tirant le général de sa rêverie, il mit la tête à la portière pour voir ce qui causait cette interruption.
Un des hommes s’était saisi du mors des chevaux avant que le cocher les arrêtât; mais Lagloire, prenant cet inconnu par le collet de sa veste, avait déjà énergiquement procédé à son interrogatoire par un gros juron.
— Sergent, dit le camarade de cet ouvrier, nous sommes de braves gens, ouvriers de la manufacture de M. Lamanel. Nous sommes inquiets d’une personne que vous devez avoir vue, si vous venez de Grammont, et nous voulions vous en demander des nouvelles.
A CCS pacifiques paroles, le sergent lâcha la veste de l’ouvrier et dit :
— De qui voulez-vous parler? car nous venons du haut de cette montagne.
— Avez-vous rencontré, répondit l’autre ouvrier, une jeune fille vêtue d’une robe de percale, à ceinture rouge; elle portait sur sa tête un châle en forme de coiffure, et...
— Oui, interrompit brusquement Lagloire.
A cette réponse, la figure inquiète de chaque ouvrier fut animée par une joie céleste, et ils se regardèrent comme pour se féliciter d'une heureuse nouvelle.
Le général, ayant entendu ce colloque, appela Lagloire. Ce dernier fit approcher les deux ouvriers de 1a portière où était Béringheld : toutes les réponses de l’ouvrier convainquirent le général qu’il voyait en ce moment le même ouvrier dont Fanny l’avait entretenu, celui qui découvrit à la jeune fille l’existence, le pouvoir et la présence du vieillard.
Alors Bérinulield donna l’ordre de ranger sa voiture contre le parapet du rempart, afin de laisser le passage
L« CENTENAIRE
libre, et il dit d’un toQ sinistre qui glaça l’ouvrier :
— J’ai vu la jeune fille dont vous me parlez; je ne sais ce qui vient de lui arriver; elle m’a raconté le sujet de sa course nocturne. Mais vous qui l’avez entraînée à consulter le vieillard, d’où le connaissezvous?... dites-moi toutes les circonstances qui vous le firent voir, ne me déguisez rien. Vous parlez au général Bcringheld... Je vous jure, sur mon honneur, que, quand vous seriez coupable d’un crime, votre secret ne serait jamais divulgué par moi. Parlez; de mon côté je vous dirai ce qu’est devenue la pauvre Fanny.
Malgré ces paroles, l’ouvrier hésita, regarda le général, la route, son camarade et Lagloire, avec une inquiétude et une sorte de honte qui se manifestèrent par une rougeur subite.
Ce silence, piquant la curiosité du général, il dit à l’ouvrier :
-- Regardez-moi bien, et voyez combien je ressemble au vieillard.
L’ouvrier frémit,
— J’ai eu, continua le général, de si étranges rapports avec cet inconnu, que les moindres détails qui le concernent m’intéressent vivement. Parlez donc, j’attends votre récit avec impatience.
Subjugué par le ton impératif et persuasif à la fois qui accompagnait ces simples paroles, l’ouvrier fit éloigner son camarade, Lagloire resta, parce que le général répondit de son silence et de sa fidélité ; l’ouvrier n’eut pas de peine à y croire, aussitôt qu'il eut jeté un regard sur la figure toute romaine de Jacques Butmel, dit Lagloire.