FUREUR DU PEUPLE — LAHANEL PROTÈGE LE VIEILLARD
Sur la demande du maire, le grand vieillard, tirant un portefeuille de forme antique, lui présenta une simple lettre.
Après l’avoir lue, le maire, étonné, la passa au procureur impérial.
Cette lettre était un ordre écrit par le ministre de la police lui-même, signé par l’empereur et contresigné
du ministre. Cet ordre prescrivait de laisser voyager en toute sûreté, de prêter secours et de n'inquiéter en aucune manière le citoyen Béringheld. Son signalement, écrit au dos et signé du ministre, était très-exact, et, commè on sait, facile à faire et à reconnaître.
Au nom de Béringheld, le substitut et le maire se retournèrent par un mouvement spontané vers le général, et furent frappés en même temps de surprise, en reconnaissant la ressemblance qui existait entre le vieillard accusé et le brave officier.
Le substitut, se levant, s’approcha du général, et lui dit à voix basse :
— Général, serait-ce votre père?...
— Non, monsieur, répondit Béringheld.
Est-il au moins votre parent ?
— Je l’ignore.
— Monsieur, dit le substitut du procureur impérial au grand vieillard, l’ordre de Sa Majesté ne suffit pas pour nous dispenser de vous arrêter, si des circonstances aggravantes y donnent lieu ; cette pièce ne fait pas mention du cas où vous vous trouvez; elle ne peut en aucune manière arrêter le cours de la justice.
A ce moment, le juge d’instruction entra dans la chambre. On donna l’ordre au commissaire de police de chercher dans la foule les personnes qui avaient à déposer dans celte affaire, et au bout d’une demi-heure on vit paraître Lagloire, l’ouvrier de la barrière, la femme de l’ouvrier mort, le commis de l’octroi, le médecin qui avait traversé l’avenue de Grammont à la nuit, et le conducteur du fourgon du général.
La foule, avec la constance énergique que déploient les masses animées par un sentiment violent, restait toujours dans la place Saint-Étienne, et s’accroissait au lieu de s’écarter. Çà et là les ouvriers de la manufac-
ture enlrcienoient la fureur générale par leurs récits et leurs discours.
— Vous n’avez pas d’autres papiers? demanda le juge au grand vieillard.
— Non, monsieur.
— Pas d’extrait de naissance?
— Non, monsieur.
— Quel est votre âge?...
A cette question, le vieillard se mit à sourire légèrement, et ne répondit pas.
Chacun le regarda avec étonnement, et l’on no put se défendre d’un mouvement de terreur à l’aspect de cette organisation monumentale.
En l’interrogeant, 1e maire baissait les yeux pour ne pas voir ce filet de lumière qui brûlait d’un feu rouge et clair en s’échappant du fond des yeux de l’accusé.
— Votre âge? répéta le juge.
— Je l’ignore, dit le vieillard.
— Où êtes- vous né?...
— Au chatcau do Déringheld, dans les Hautes-Alpes, répondit-il.
Le général tressaillit involontairement en entendant nommer le lieu de sa propre naissance, le château de son père, enfin le domaine qui lui appartenait encore.
— En quelle année? dit le juge avec un air d’abandon et sans paraître attacher de l’importance à sa question.
— En mil... Le vieillard s’arrêta comme s’il eût aperçu un précipice, et s’écria en colère :
« Enfants d’un jour, je ne répondrai plus que devant mes juges : à la cour d’assises, si l’on m’y trainel... Ce n’est que là que je dois répondre. »
— Comme il vous plaira, dit le juge.
Alors on écouta les diverses dépositions : le médecin
accoucheur déclara avoir vu, sur les onze heures environ de la nuit dernière, mademoiselle Fanny Lamanel assise dans la prairie qui se trouve contre le [lont du Cher; il l’avait reconnue à sa coitîure, à sa ceinture et à son châle. Mais il dit avoir encore aperçu près d’elle un militaire; il ajouta qu'il n’était pas sûr que ce fût le général Béringheld, quoiqu’il en eût la taille et les décorations.
Au.x derniers mots de cette déposition, tous les yeux se tournèrent sur le général, qui roiigit.
Le juge d’instruction, adressant la parole au général Béringheld, lui demanda s’il était vrai que ce fût lui.
Béringheld dit que c’était la vérité.
L'üuviicr déposa que l’un de ses camarades, mort de douleur en apprenant la mort de Fanny, avait accompagné Fanny jusqu’au.x Portes de fer, et qu’elle n’était plus revenue. •
La femme du mort déclara que son mari lui confia, sous le secret, qu’il avait indiqué l’accusé à Fanny comme pouvant sauver son père, parce que c’était le môme homme qui l’avait sauvée, elle, d’une maladie mortelle, et que mademoiselle Fanny se rendait tous les soirs au Trou de Graminont.
Le conducteur du fourgon fit observer qu’il avait escorté le vieillard depuis le pont du Cher jusqu’aux Poiles de fer, entre minuit et une heure, la nuit dernière.
Lagloire déclara avoir entendu, à onze heures et demie, des cris déchirants sortir du Trou de Grammont; qu’auparavant il avait entrevu une jeune fille dans la prairie; que son général et lui avaient été témoins de l’évasion du vieillard; il raconta la disparition du fardeau, puis il invoqua le témoignage de son général. Alors l’atlention des magistrats redoubla, toute Tas-
semblée se tourna vers le général Béringheld avec la curiosité la plus vive, et le juge d’instruction lui ordonna de déposer tout ce qu’il savait.
Le général, à cet ordre donné avec toute l’autorité magistrale des membres de l’ordre judiciaire, laissa échapper un mouvement de hauteur et garda le silence.
Cette circonstance étonna le groupe de magistrats qui, se regardant déjà entre eux, témoignaient par leurs fréquents coups d’œil qu’une même pensée s’emparait de leurs esprits : cette pensée était que le général pouvait être complice du crime, et l’on doit convenir que l’attitude du général, sa pâleur, ses regards, son inquiétude, prêtaient de la vraisemblance à cette conjecture, surtout lorsque l’on comparait ce maintien de criminel avec l’assurance du vieillard, qui, tranquille, jouait avec son vaste manteau, en effrayant par un regard ceux qui se hasardaient à l’examiner.
Le vieux Lagloire, s’avançant près du général, lui dit d’une voix suppliante :
— Est-ce que mon général voudrait déshonorer son vieux soldat en faisant croire par son silence que j’ai menti?... Je sais que ce corbeau-là, dit-il en montrant le juge, vous a fait peu décemment sa question... mais, général... Au surplus vous êtes le maître, et mon honneur, ma vie, vous appartiennent.
Le juge pardonna l’expression du vieux soldat en espérant que le général parlerait; mais ce dernier garda encore le silence, par des motifs que lui seul connaissait; ces diflQcultés, produites par l’honneur et la probité du général, furent promptement levées par le vieillard.
— Général, dit-il en lui tendant et lui serrant la main, que les services que je vous ai rendus, que notre connaissance intime, ne vous empêchent pas de tout déclarer I... je le désire même!...
Le vieillard proféra ces derniers mots avec un sourire digne de Satan; il semblait voir ce roi des enfers, tel que l’a dépeint Milton, se levant dans le Pandémonium et se moquant des anges.
Le général s’avança, et, regardant parfois le vieillard, il raconta succinctement ce qui fait la matière des premiers chapitres de cet ouvrage.
Pendant ce récit, le vieillard, immobile et la figure calme, resta dans la même position; son visage cadavéreux et blême ne remua point; ses yeux secs et flamboyants furent fixés sur le maire, et il ressemblait plus à un cadavre qu’à un homme Vivant.
Quand le général eut fini, le substitut fit son réquisitoire, le juge signa le mandat d’arrêt, en faisant observer au vieillard que les circonstances qui l’inculpaient lui semblaient beaucoup trop fortes pour ne pas nécessiter son arrestation.
Lagloire et les autres témoins sortirent alors; ils annoncèrent à la foule curieuse que le grand vieillard, l’assassin de la belle Fanny, allait passer. A cette nouvelle, les cris que nous avons rapportés recommencèrent avec une violence étrange.
En entendant cette explosion, le vieillard tressaillit; l’horrible peur à laquelle il était en proie lorsqu’on le trouva dans la cheminée revint l’agiter. Cette terreur le rapprochait du reste de l’humanité, et le spectacle de ce vieillard craignant la mort, et la craignant d’une manière ignoble, inspirait un profond dégoût.
— Croyez-vous, dit-il en tremblant au maire et au juge, qu’il me spit facile de passer à travers cette multitude furieuse sans aucun danger!... Votre devoir est de me protéger, et vous le devez autant pour vous que pour moi, car ils ne vous distingueront pas de moi dans leur rage fanatique. Je connais les excès du peuple l„. J’ai
de V expérience, et cette foule ne diffère point de celle qui égorgeait à la Saint-Barthélemy, au dix août, en septembre, pendant la Ligue, etc.
Le ton de conviction et Forgane du vieillard rendaient sa terreur contagieuse; et le maire, écoutant les vociférations de la foule, fut convaincu que Bérfngheld courait véritablement risque d’être mis en pièces, car on criait avec un acharnement sans égal :
— A la voirie!... Qu^on nous livre l’assassin!... qu’il meure !... etc.
Le magistrat, s’avançant à la fenêtre, demanda du silence par un signe de main et harangua la multitude qui, ne pouvant entendre son discours, l’accueillit par des acclamations de :
— Vive notre maire! il va livrer le vieillard 1... A mort l’assassin!...
Un effroyable cri de joie s’élança dans les airs et fit trembler le vieillard, qui se voyait déjà en proie à la fureur de ce peuple effréné.
— Général! s’écria-t-il de sa voix sépulcrale et à demi éteinte, mettez vos troupes sous les armes pour protéger ma sortie et mon chemin jusqu’à la prison.
— Je ne demande pas mieux, répondit Béringheld, mais cette mesure me paraît inutile : mes soldats ne feront pas feu sur le peuple; d’ailleurs ils n’ont pas de cartouches, et la foule aura bientôt rompu leurs | rangs.
— Essayons, dit le maire.
Le vieillard fut placé entre le général, le maire, le juge, le substitut, le secrétaire, le commissaire et l’escouade de gendarmerie; mais quand la foule vit les apprêts du départ, .sans ménagements pour les plus avancés, elle se rua sur la maison avec une telle furie, que le bataillon placé par le général Béringheld fut
LE CENTENAIRE 5j
dispersé comme les débris d’un vaisseau par une mer courroucée.
On rentra sur-le-champ, et l’on barricada les portes.
La foule recommença ses cris avec une fureur croissante.
Pour sauver ce peuple aveuglé d’une sanglante catastrophe et du malheur d’une procédure qui coûterait la vie à bien des victimes de cette exaltation, si l’on venait à déchirer un homme qui n’était encore qu’en prévention, le maire eut une idée qui ne pouvait manquer d’avoir un plein succès.
Il dépêcha un gendarme et un secrétaire vers le malheureux père de Fanny. Le secrétaire eut ordre de l'instruire des circonstances où l’on se trouvait, du service éminent qu’il allait rendre au peuple, et de lui intimer l’ordre de se rendre à la place Saint-Étienne pour
protéger le vieillard que l’on accusait d’avoir assassiné sa fille.
On trouva le père de Fanny dans un état déplorable : sa raison, sans l’avoir abandonné, succombait sous le chagrin dont il était accablé; ses yeux secs, n’ayant pas encore versé une seule larme, restaient fixés sur le siege où Fanny avait l’habitude de s’asseoir. Rien ne faisait effet sur lui.
Le secrétaire exécuta les ordres du maire. Son récit fini, le père de Fanny parut n’avoir rien entendu. Alors le secrétaire, épouvanté du péril que couraient et la foule assemblée et ceux qui seraient ses victimes, représenta au malheureux père, avec l’énergie que donnent de pareilles circonstances, quel service il rendrait à la ville et à cette foule égarée.
~ Convenait-il que l’assassin de Fanny fût déchiré par la populace? ne fallait-il pas qu’il périt sur l’échafaud?... On dirait que le père se serait fait justice lui-
mêmel ne devait-il pas retenir ses ouvriers?... etc.
Lamanel, mû par une inspiration soudaine, retrouve tout à coup des forces : il se lève.
— J’irai, dit-il...
Tout à coup, d’un pas ferme, il s’avance, suit le secrétaire, le gendarme, et parait obéir à une force surnaturelle.
Cependant la foule continuait ses vociférations; son acharnement, croissant à chaque minute, était arrivé à son plus haut degré : l’effroi régnait dans la maison du vieillard, la situation df^venaitde plus en plus critique, et il est impossible de décrire les agitations de l’àme de ceux qui jouent un rôle dans ces sortes de scènes! Quelle terreur saisissait les magistrats en écoutant ces clameurs répétées depuis le matin I
— Qu’ils meurent tous!... criait-on, ou livrez le vieillard !... Vous ne sortirez pas!... Enfoncez ces portes... A mort l’assassin! Vengez Fanny!... Qu’on déchire le meurtrier!... Que l’homicide meure! Livrez-le! A la voirie!... A l’échafaud !... Qu’on l’égorge!... A mort!.., A bas les soldats!... Le vieillard! le vieillard!... Livrezle !... Qu’il meure !...
Tout à coup, à l’extrémité de la foule, un silence auguste et solennel commence; il gagne insensiblement et par degrés toute cette multitude. Elle forme d’ellemême un chemin respectueux devant un seul homme dont la figure abattue, la douleur et les souffrances éteignent les passions dans l’àme des spectateurs ; devant son geste tout s’abaisse. A son coup d’œil les ouvriers se retirent, et ce magique tableau frappe d’autant plus les cœurs qu’il succédait à une scène d’un tumulte effrayant.
Le contraste était aussi complet que l’imagination la plus poétique pourrait le désirer.
Le père infortuné s’avance au milieu de cette haie silencieuse et parvient à la maison. Il monte, il entre dans la pièce où se trouvait l’assassin présumé de sa fille. A son aspect il frissonna, s’assit sur un fauteuil, car les idées qui lui troublèrent le cœur furent trop rapidement violentes. Un torrent de pleurs s’échappe de ses yeux et il s’écrie :
— Fannyl... Fannyl... ma fille 1
Le général Béringheld, s’approchant de Lamanel, tira de son sein le collier de Fanny, le présenta à ce père désolé en lui disant :
— Voilà la dernière chose qu’ait portée votre fille.
Lamanel regarde le général, lui prend la main, la
serre contre son cœur sans proférer une parole; mais quel geste! quel regard! quelle éloquence!... quelle muette douleur et quel remerciment I...
— Je voudrais qu’il me fût permis d’en garder un anneau, reprit le général.
Lamanel contempla le collier avec regret; avec regret il en détacha un fragment et le tendit au général.
On se mit en marche : le général soutenait le père de Fanny, qui protégea, par sa présence, celui qu’on accusait du meurtre de sa fille; les magistrats suivaient.
Quand on aperçut le grand vieillard, ses projiorlions gigantesques, ainsi que les circonstances surnaturelles qui le distinguaient du reste des hommes, il s’éleva un sourd murmure qui grossissait; déjà des cris partaient du sein de la foule, déjà le vieillard se réfugiait derrière le corps du père de Fanny, avec tous les indices d’une peur véritablement hideuse, lorsque Lamanel. se retournant, fit signe de la main et regarda l’assemblée avec cet air douloureusement suppliant qui l’avait calmée une fois.
Le bruit cessa.
Un silence morne et farouche s’établit, semblable à celui qui régna dans Rome quand les cendres de Germanicus la traversèrent : le vieillard fut conduit à sa prison sans aucun autre accident. Avant d’y entrer, le gigantesque étranger dit au père désolé :
— Votre fille existe I
Cette parole fut prononcée d’un ton qui en détruisait la vérité : le vieillard ressemblait à ces médecins qui cherchent à faire croire à l’agonisant que la santé est à son chevet.
Aussi, malgré cette ironique consolation, le pauvre Lamanel fut repris d’une attaque si violente, qu’il mourut dans la nuit en prononçant sans cessé le nom de sa chère Fanny.
Un concours immense de peuple entoura la prison jusqu’à la nuit.
Le geôlier raconta que lorsqu’il eut verrouillé la porte du cachot sur le vieillard, il l’entendit murmurer de sa voix sépulcrale :
— Je suis sauvé I...
FUITE — LE GliNÉRAL QUITTE TOURS — SES MÉMOIRFS
Les événements de cette journée se trouvaient tellement liés à toute la vie du général Tullius Béringheld, qu’il était impossible qu’il ne fût pas gravement affecté.
Il résolut de rester à Tours, pour connaître à fond l’être extraordinaire que jusqu’alors il n’avait qu’entrevu, et, puisqu’on tenait ce nouveau Protée enchaîné, de pénétrer le mystère qui enveloppait son existence.
Il fit appeler son général de brigade, lui remit le commandement de la division, ordonna d’aller à petites journées, puisque l’empereur ne devait se trouver à Paris que longtemps après l’arrivée des troupes. Pour lui, il avait résolu de prendre la poste, après être resté à Tours le temps nécessaire pour satisfaire sa curiosité. Les troupes quittèrent la ville dès le lendemain.
Le lendemain soir, le général passa la soirée chez le préfet; il y trouva le juge d’instruction chargé de l’affaire du vieillard, ainsi que le substitut impérial et le maire. Sur la fin de la soirée, ces magistrats, restés seuls avec le général, le prièrent de se rendre dans le cabinet du préfet; là, ce dernier lui dit :
— Général, il parait certain que vous connaissez l’individu qui fait en ce moment le sujet de toutes les conversations de la ville : notre curiosité est arrivée à son plus haut période, et nous désirerions bien connaître...
Le préfet en était là lorsque son secrétaire particulier ouvrit la porte de son cabinet et se présenta.
— Monsieur le comte, dit- il, je viens vous annoncer, ainsi qu’à monsieur le maire, un nouvel incident qui n’est pas le moins extraordinaire de l’affaire qui occupe toute la ville de Tours : c’est que le vieillard a disparu. Le geôlier n’a pas quitté la prison; il a été constamment entouré de personnes dignes de foi; les sentinelles n’ont rien vu, et, lorsque le geôlier est entré dans la prison, pour apporter au détenu le repas du soir, il a trouvé la chambre vide, sans aucune trace qui accusât son évasion.
Chacun resta stupéfait, excepté le général. Les fonctionnaires se regardèrent et le substitut s’écria :
— Certes, Messieurs, je suis loin d’étre superstitieux et crédule; mais je vous assure que cet homme m’a si bien glacé par son aspect, que Je n’osais l’envisager, et que je suis obsédé par une idée que je ne puis empêcher d’errer dans mon imagination : c’est que cet homme possède un pouvoir surnaturel.
— Je suis très-disposé à le croire, fit observer le
maire; la seule chose qui pourrait changer mon opinion à cet égard, c’est la terreur que nous avons pu remarquer en lui quand il s’est vu en présence du peuple irrité. Cette peur de la mort le dépouille, à mes yeux, de ce pouvoir surnaturel que vous lui attribuez Cepen-
dant j’avoue qu’il y a dans tout ceci quelque chose qui confond la raison humaine.
— Nous ferons, interrompit le préfet, un mémoire détaillé de ces événements; nous l’enverrons au ministère de la police générale... et, si l’on ne découvre pas le lieu de la retraite du vieillard, si les recherches constatent qu’il n’eat pas dans l’étendue de l’empire, vous laisserez là, je crois, Messieurs, une procédure qui devient inutile pourle manque de preuveset de faits.
— En effet, dit le juge d’instruction, il est impossible de baser sur ces faits un acte d’accusation.
— Et il serait difficile de le soutenir, ajouta le substitut.
— Général, continua le préfet, vous savez que nous n’avons aucun droit à vous demander de sati.sfaire notre curiosité : après vous avoir témoigné le désir d’apprendre ce que vous pouvez savoir sur cet être bizarre, vous serez à même de nous en instruire ou de nous refuser cette satisfaction; dans le cas où vous voudriez bien nous mettre au fait de ces circonstances,
nous vous jurons tous quelles seront ensevelies dans nos consciences.
— Messieurs, dit le général, si le vieillard est échappé, je puis vous assurer que vous ne 1e reverrez jamais en cette contrée!... D’un autre 'côté, sa fuite me déconcerte autant que vous, sans que j’en sois étonné ; je vous avoue que je complais pénétrer ici ce mystère dont s’enveloppe cet être extraordinaire, et j’avais l’idée vague qu’il lui serait difficile de se tirer de la position fâcheuse où il était. Puisqu’il s’est évadé, mon séjour à Tours devient inutile, je partirai demain. Mais si vous vous proposez de faire un mémoire à l’empereur et à la police générale, je sens que je dois vous donner tous les renseignements qui sont en mon pouvoir : ma vie tout entière se trouvant liée à ces éclaircissements, il y a longtemps que j’en ai consigné, dans un écrit, les bizarres événements qu’il me serait impossible de séparer des circonstances qui concernent le vieillard. Je vous enverrai le manuscrit avant mon départ ; je vous le confie, monsieur le préfet, et je compte sur votre obligeance pour me l’adresser à Paris, avec la relation fidèle de ces derniers événements. Je remettrai soigneusement le tout à Sa Majesté et au ministre de la police générale.
Alors on se sépara; les magistrats firent leurs adieux au général. Le lendemain, l’on peut se figurer l’étonnement dans lequel toute la ville fut plongée en apprenant la fuite (lu vieillard. Il y eut autant d’opinions différentes que de personnes, et les conjectures ne manquèrent pas. ^
Le général Bcringheld partit; mais, une demi-heure avant de monter en voiture, Lagloire avait porté chez le préfet un paquet cacheté qui renfermait les mémoires du général, écrits par lui-méme.
Le soir même, les magistrats qui avaient paru dans l’affaire du vieillard se réunirent chez le préfet; il décacheta l’enveloppe du manuscrit et lut ce qui suit à différentes reprises :