HISTOIRE DU GÉNÉRAL BÉRINGHELD
Avant de commencer l’histoire du général, il est nécessaire de rendre compte des circonstances bizarres qui précédèrent sa naissance : on y trouvera, par une singularité remarquable, plus de renseignements sur le vieillard que dans la suite de sa vie, mais seulement jusqu’au moment où nous le reprendrons sur la route de Paris.
Son père, le comte de Béringheld, était le dernier rejeton d’une famille illustre dans les annales de la France.
Avant que la France devînt un royaume, les comtes de Béringheld habitaient les contrées du Brabant, où ils avaient une petite principauté : ils déchurent sensiblement. Enfin, du temps de Charlemagne, ils vinrent en France. Des services rendus à l’empereur leur concilièrent l’amitié de ce grand prince, qui leur acheta leur comté, dont le château avait été pillé et détruit par les Saxons. Charlemagne leur concéda en échange un comté situé au pied des Alpes : il donna même à ce comté le nom de Béringheld ; mais ce ne fut que bien tard que le nom primitif s’éteignit, et qu’il fut remplacé par le mot tudesque de Béringheld.
Les comtes de Béringheld furent alors occupés pendant longtemps à transplanter en France leur fortune; tout entiers au soin de se rendre respectables par de nombreuses possessions, par une grande quantité de
vassaux et un château fort vaste et bien situé, ils tombèrent, quant à la renommée et à la gloire militaire, dans une espèce d'oubli ; ce ne fut guère que sous le règne de Philippe le Bel qu’ils reparurent à la cour et à la guerre avec un éclat qui les rendit célèbres. Ils furent comptés parmi les grands vassaux, et le chef de cette famille se voit souvent dans l’histoire comme un des grands officiers de la couronne de France.
Nous passons sous silence les hauts faits et les circonstances qui concernent cette famille. Elle arriva à son plus haut degré de gloire et de prospérité sous les règnes de Henri III, Henri IV et Louis XIV ; mais, à partir du règne de Louis XIV, elle se tint éloignée de la cour sans rien perdre cependant de l’importance que ses richesses lui donnaient dans tout le royaume. II semblait qu’un génie protégeât cette famille au milieu des grandes secousses qui agitèrent la France depuis le règne de Charles IX jusqu’à celui de Louis XV. Les terres, les biens, la considération, en un mot le matériel de la vie, fut scrupuleusement conservé et toujours agrandi. Rien ne dégénéra de ce qui est au pouvoir de l’homme. Il n'y eut que l’esprit et les qualités morales de l’âme qui vieillirent; car les races d’hommes ne peuvent pas toujours se soutenir, et il en est des familles comme des plantes, qui perdent de. leur qualité en restant sur le même terrain.
Le père de Tullius, héritant de l’espèce d’abâtardissement qui s'était emparé du moral des comtes de Béringheld, se trouva l’être le plus superstitieux qu’il fût possible de voir : un de ces hommes dont la vue n'excite que le sentiment de la compassion. Bon par caractère, il n’avait jamais pu jouir de l’amour de ses vassaux, parce que les gens qui le gouvernaient commettaient sous son nom des exactions et des violences.
L’espoco d’infirmité morale qui se faisait sentir dans le caractère de Béringheld s’augmenta singulièrement à la mort d’un de ses oncles, commandeur de l’ordre de Malte. Cet oncle, avant de mourir, appela son neveu; ils eurent ensemble une longue conférence dont le sujet influa visiblement sur l’esfirit du comte. Ce fut depuis cette époque que le pouvoir du confesseur de Beringheld devint beaucoup plus étendu, et son ascendant sur l’esprit du comte ne fut un mystère pour personne.
En 1770, la famille Béringheld fut réduite, par la mort du vieux commandeur, à ce seul comte Étienne de Béringheld, qui, par la réunion des biens de toutes les diverses branches éteintes, devint un des plus riches seigneurs de France et le plus ignoré. Il épousa l’héritière de la maison de Welleyn-Tilna, qui, de son côté, était aussi le dernier rejeton de cette famille, et qui, de même que Béringheld, était sans esprit et sans caractère. Il semblait qu’un matin génie se lut amusé à réunir ces deux nobles infirmités.
Le comte et la comtesse de Béringheld vécurent dix ans sans avoir d’enfants, et les bruits les plus injurieux coururent sur le révérend père André de Lunada, le confesseur du comte.
Nous allons essayer de rendre compte de quelquesuns des cris que poussèrent les cent voix de la renommée.
On prétendait que le commandeur avait fait à son neveu une confidence extraordinaire qui embrassait l’existence totale des Béringheld, et qui concernait surtout leur fortune prétendue illégale.
On répétait au sujet de cette confession du moribond tous les bruits qui coururent sur ce commandeur et sur sa famille.
Ce commandeur fut toujours accusé de sorcellerie, de magie blanche et noire ; la vente de son âme au diable n’était pas plus oubliée que son goût pour la chimie et la physique, et que la recherche à laquelle il se livrait envers un membre de sa famille. Nous allons expliquer ce fait d’une manière plus claire.
La famille Béringheld, ainsi que toutes les familles, s’était dès longtemps divisée en une multitude débranchés. Ce fut en 1430 que George Béringheld eut, pour la première fois depuis l’origine de 1a famille, deux fils, qui vécurent tous deux; l’ainé fut nommé George, et le second Maxime : de manière qu’en 1470, sous Louis XI, la famille se sépara pour la première fois en deux branches, car Maxime eut un fils.
Alors Maxime, ayant de la postérité, obtint le titre de comte, et ajouta le nom de Sculdans à son nom, afin que la branche cadette fût toujours distinguée de la branche aînée.
Cette branche cadette en forma d’autres, et cet assemblage des branches cadettes de la maison de Béringheld devint une autre maison puissante, en héritant des biens que ses membres acquéraient lorsqu’il ne se trouvait pas d’héritier direct. Ce fut le commandeur Béringheld- Sculdans qui rassembla sur sa tête les immenses richesses de celte maison cadette, et qui, par sa mort, les reporta dans la branche aînée, représentée par le comte Étienne, père du général dont il est question. ■ Revenons au fils du premier comte Maxime Béringheld-Sculdans, fondateur de la maison Sculdans, car c’est sur ce fils que roulait toute l’histoire.
Ce fils du premier comte Maxime Béringheld-Sculdans était l’objet d’une effrayante légende. Ce Béringheld, second comte Sculdans, s’adonna aux sciences abstraites ; il vécut avec les savants de ce temps.
visita rinde et la Chine; il assista à la découverte du Nouveau-Monde, parcourut le globe dans tous les sens, et vécut depuis l’année 1470 jusqu’en 1572, qu’il disparut, le jour même de la Saint-Barthélemy.
Cette longue existence lui fit donner le surnom de Centenaire. On prétendait que son esprit revenait sur la terre; et l’on citait toutes les fois qu’il rendait des visites à sa famille. Le fait est que la dernière fois qu’il vint à Béringheld, ce fut en 1550, et il fit présent de son portrait : on fut étonné de trouver au centenaire une vigueur, une force, qui ne sont pas ordinairement l'attribut de la vieillesse. On ne le vit plus depuis ce temps; mais la tradition prétendait que le centenaire apparaissait dans les grandes occasions, et que c’était lui dont le pouvoir magique protégeait la famille.
Voilà comment cette confuse histoire se rapportait au commandeur Sculdans : on disait que ce vieux commandeur s’était mis à la recherche du centenaire, d’après une vision qu’il avait eue en Espagne, et d’après un mémoire présenté au ministère espagnol sur une aventure arrivée au Pérou; que le commandeur, ayant fait le voyage et s’étant convaincu de l’existence de son aïeul, mourut pour l’avoir aperçu subitement.
Il s’en était, disait-on, ouvert à son neveu le comte Étienne avant d’expirer, et cette confidence, reportée par le comte de Béringheld au tribunal de la confession, était le fondement du pouvoir du père André de Lunada, ex-jésuite. Il aurait par là possédé les moyens de perdre le comte, dont les possessions étaient dues à la sorcellerie ; et ce père André, abusant de la faiblesse de son pénitent, caressait l’idée de s’emparer des biens de la famille Béringheld en empêchant le comte, par les scrupules religieux qu’il savait faire naître en lui, d’avoir des héritiers.
Tels étaient en 1780 l’état dans lequel se trouvait la famille de Béringheld et les bruits qui couraient sur cette illustre maison. Ce préliminaire indispensable évitera toute obscurité par la suite.
Le château de Béringheld était un des plus vastes et des plus romantiques qu’il fût possible de voir. Situé au milieu des montagnes pittoresques qui commencent la belle et grande chaîne des Alpes, il luttait par sa hardiesse et par l’étendue de ses constructions, avec les monts sourcilleux qui l’environnaient. Le mélange des architectures qu’on remarquait dans ses diverses parties le rendait vraiment intéressant sous le rapport de l’art et attestait sa haute antiquité et les transformations qu’il avait subies.
Les vastes jardins du château s’étendaient sur les versants des Alpes, et les plus beaux points de vue, les plus belles vallées, dont la nature seule avait fait les frais, embellissaient cet imposant séjour.
Le château était précédé par une grande cour, au bout de laquelle se trouvait une grille où commençait une immense prairie garnie d’arbres, et après cette prairie on avait laissé subsister ce qu'on nomme un tournebride. Ce tournebride était un bâtiment où demeurait 1e premier concierge du château. Cette construction tenait au village dont elle formait la première maison, et le concierge avait fini par conquérir le droit de vendre de l’avoine, des fourrages et du vin.
Les voyageurs s’arrêtaient à cette sorte d’auberge tenue par le concierge, et c’était à cet endroit que se rassemblaient les domestiques du château ainsi que les plus riches habitants du village. De ces conciliabules partaient les bruits que nous avons rapportés succinctement, afin d’éviter au lecteur de les entendre conter
par Babiche, la femme du concierge, la présidente-née du cercle du toiirnebride.
Le 28 février 1780, il se tenait à ce tournebride une séance à laquelle on peut faire assister le lecteur pour le mettre au fait de l’événement qui empêcha la famille Béringheld de s’éteindre.
Il était neuf heures du soir, un vent de bise harcelait avec tant de vigueur la porte démantelée du tournebride, qu’à chaque instant on croyait qu’elle allait être emportée. Chacun des assistants se rapprochait de plus en plus d’un feu de bois de sapin qui jetait tant do clarté, que l’on n’avait pas besoin de chandelle.
Le gros concierge, habitué à entendre régulièrement les voix glapissantes des collègues de sa femme Babiche, donnait dans un. coin de la cheminée. A l’autre toin était la sage-femme du village, vieille sorcière qui cumulait avec ses fonctions obstétriques le droit de dire la bonne aventure, de jeter des sorts, de nouer l’aiguillette, de guérir avec des paroles magiques et des simples bien choisis. Elle avait environ quatre-vingt-dix ans, et sa figure desséchée, sa voix rauque, ses petits yeux verts, ses cheveux blancs qui s’échappaient de dessous un mauvais bonnet, ne contribuaient pas peu à fortifier les idées qu’elle entretenait sur son compte.
Ayant vu naître la population presque entière du village, connaissant les généalogies de chacun, les mystères de la naissance, les histoires de chaque famille, il était impossible qu’elle ne fût pas une autorité et une puissance redoutable dans le village de Béringheld, surtout lorsque les pères l'a s aient représentée à leurs enfants en bas âge comme une sorcière, ou tout au moins comme une femme à vénérer.
Après elle venait Babiche, grosse femme fraîche et jolie; près de Babiche était le plus fort épicier du lieu.
nommé Lancel. Trois ou quatre commères octogénaires tenaient le milieu.
Lejgros concierge avait à sa gauche le gardo-général des forêts de la couronne, homme aimable, instruit, musicien, marié depuis peu, et qui, ne trouvant pas accès au château, venait quelquefois écouter les nouvelles qui se débitaient au cercle du tournebride. Il était l’homme d’affaires de plusieurs maisons dont les propriétés se trouvaient aux environs ; sa femme, extrêmement jolie, et d’un caractère assez aimable pour briller sur un plus vaste théâtre, venait rarement à cette assemblée, où sa lîignité se serait trbuvée compromise.
— Le père de Lunada a fait renvoyer ce matin le jeune homme que madame avait pris en affection, disait la concierge; il ne laissera pas, si cela continue, une seule tête qui soit du genre masculin. J’ai toujours peur, lorsqu’il passe à cette grille et qu’il jette sur cette maison son grand œil sournois, qu’il n’aperçoive mon pauvre Lusni.
— Me voici 1 s’écria le concierge endormi qui, s’entendant nommer par sa femme, crut que sa despotique moitié l’appelait.
— Le fait est qu’il prend de rudes précautions pour s’assurer le gâteau, dit une des commères.
— N’est-ce pas pitoyable de voir périr une des plus nobles familles et les anciens protecteurs de tout le ' village?
— Ne calomniez pas ce saint homme I s’écria le politique concierge; qui sait s'il n’est pas à rôder ici près?
— A quoi servirait au père de Lunada de posséder les biens immenses de la famille Béringheld ? repartit le garde des forêts ; il n’a pas d’héritiers; il jouit dès à présent de toute l’opulence qu’il peut souhaiter; son
ordre esf aboli. Partant je n’aperçois aucun but dans sa conduite, et si madame la comtesse n’a pas d’enfants, e’est qu'elle est stérile ou bien que M. le comte...
— Si le comte et sa femme viennent à mourir, il ne restera pas grand’chose au révérend père!... s’écria Babiche; il jouit, c’est vrai, mais il ne possède pas!
A ces mots la vieille sage>femme agita sa tête de droite à gauche, ce qui fit tomber ses cheveux blancs sur son cou noir et ridé. Elle leva vers le cfel ses mains décharnées; chacun se tut, car ces préambules annonçaient que Marguerite Lagradna voulait parler. On se serra donc les” uns contre les autres, et tous les veux furent attachés sur la sage-femme, dont les yeux brillants roulaient avec vivacité.
LA SnnCTfeRE — SES DlSCOl'RS — PRÉDICTIONS ARRIVÉE DE l’eSPRIT
— Malheur à liUnadal... Malheur! s’écria Lagradna, malheur à lui s’il veut toucher à la fortune des Béringheld I Elle est sacrée !... Tous ceux qui ont cherché à l'envahir sont mal morts!...
Lagradna prononça ce peu de mots avec une intonation qui glaça l’assemblée; elle paraissait tellement pé-' nétrée de ce qu’elle disait, qu’elle faisait passer chez les autres la conviction qui l’animait.
— D’ailleurs, continua-t-elle après un instant de si-
le centenaihe
lance et en regapdant les solives du plafond, la race des Béringheld ne doit pas s'éteindre, elle durera autant que le monde!... que ce monde-ci.,.
Et Lagradna frappa la terre avec la longue canne qu’elle portait toujours.
— Il y a longtemps que je sais cela, ainsi que la pré^ diction de. Bèringhejd le Cenienaire,
Elle chanta d'une voix rauque et cassée :
Ma race no mourra Que lorsqu’il nous clierra Une grosse montagne Dans la rase campagne De la Vallinara :
Ainsi lors périra Le dernier de ma race,
De ma race que rien n’efface.
En chantant ces mauvais vers d'une voix chevrotante, I^agradna avait imprimé une attention singulière à ses .auditeurs.
-r- Comment voulez-vous qu'uae montagne écrase quelqu’un dans laVallinara?— Vousavezenlendula pré^ diction ? reprit-elle d’une voix sonore et en se levant debout dans la chaumière, qui parut alors trop petite; eh bien, j'ai vu, ce matin, celui qui l'a faite 1... Oui, je l'ai vu! et voilà la seconde fois de ma vie. La première, ce fut lorsque, en 1704, r- écoutez! -—on avait accusé le comte Béringheld, le XXXVI®, de la mort de la jeune Pollany, dont on trouva le squelette dans le souterrain de la tour carrée. L'arrêt de mort était à la veille d’être rendu, les biens allaient être confisqués. H faisait nuit noire et je revenais des montagnes par la Vallinara; le vent soufflait, et les forêts grondaient comme le tonnerre. J'avais peur et je marchais en chantant la comr
plainte de Bcringheld le Centenaire. Arrivée au milieu de la Vallinara, je vis une grande masse noire se mouvoir dans l’obscurité, et éclairée par deux petites iueurs bien distinctes; comme je me dirigeais vers Béringheld, que la masse allait aux montagnes, nous devions nous rencontrer. D’abord je crus que c’était Butmel qui venait à cheval à ma rencontre
A ces mots, la sage-femme tomba sur sa chaise, resta immobile, et des pleurs, s’écoulant de ses yeux, roulèrent dans les sillons formés par les rides de son visage. Cet accès de douleur dans un âge si avancé fit tressaillir l’assemblée, qui se souvint alors que Lagradna n’avait jamais été mariée; quelle n’avait aimé qu’une fois dans ^ sa vie; que Butmel, son amant, fut celui sur lequel le crime du meurtre de Pollanyfut rejeté d’une manière inconcevabie et par une trame invisible; qu’on le transféra à Lyon où il fut condamné à mort; enfin qu’il mourut accusé d’avoir tué Pollany; que toutes les fois que le nom de Butmel sortait de la bouche de Lagradna, elle tombait dans une rêverie qu’il ne fallait pas interrompre, sous peine de la voir livrée à un accès de folie. Bientôt Lagradna reprit :
— Il me semblait déjà le voir avec son sourire, son chapeau sur l’oreille, un bouquet à la main, et la joie peinte sur son visage. Pauvre Butmel ! dit-elle en regardant la terre, quel est l’infernal génie qui t’a fait mettre à mort pour un crime que tu n’avais pas commis? Toi, un crimel toi, l’àme la plus honnête 1 ... et Pollany était mon amie, la tienne... Ah! pauvre Butmel!... Mais, dit-elle avec un accent déchirant, tu es dans les cieux, avec les anges!
Lagradna levait les yeux dans une attitude d’extase et de pieuse confiance. Bientôt elle revint à elle, et continua son récit :
— Ce n’était pas lui que je croyais apercevoir dans la Vallinara! Je marche toujours... je vais! je vais!... Je vois que les deux lumières sont deux yeux ; la masse, un homme; et cet homme, un cadavre.
Une horreur indéfinissable s’empara des assistants à ces mots prononcés avec des repos, des accents et des gestes qui donnaient à Lagradna l’air d’une sibylle sur le trépied. On croyait voir ce qu’elle dépeignait; le feu éclairait à peine la chambre, colorée par un reflet rougeâtre; la sorcière inspirait une respectueuse terreur à son crédule et rustique auditoire.
— Ce cadavre! continua-t-elle d’une voi:^ à faire trembler les plus aguerris, c’était l’esprit de Béringheld le Centenaire; je l’ai reconnu!
— Comment! demanda le garde des forêts', puisque c’était la première fois que vous le voyiez. v
— Comment? reprit Lagradna avec volubilité; mon père ne l’avait-il pas aperçu en septembre de l’an 1652, quand Jacques Lehal fut emporté de son chalet sans qu’on l’ait jamais retrouvé, et quand le comte Béitingheld apprit la mort de celui contre lequel il devait tse battre en duel le lendemain. L’adversaire du comte étNtit un comte de Vervil; tous deux devaient se battre 'À mort, et Vervil passait pour fort exercé au manie-\ ment de l’épée; le trépas de Béringheld paraissait donc inévitable. Ce redoutable adversaire mourut à deux \ lieues d’ici, dans le col de Namval : une pierre énorme tomba sur son carrosse... Mon père a ru l’esprit détacher
la pierre... Alors il me raconta comment il avait entendu dire à sou grand-père que l'esprit ne paraissait jamais sans qu’il arrivât des malheurs à ceux qui menaçaient les Béringheld, et qu’une mort sinistre annonçait ou révélait toujours l'apparition du Centenaire. I
Mon père, à cette époque, m’avait déjà tout détaillé.
ï« - LÉ CENTENAIRE
èt, lo^ 8 que je rencontrai du Centenaire, comme
je vous le disais tout à i’heure, je reconnus sà voix qui n’a rien û’hnmain, cette voix qui parle comme celle des vents et des tempêtes; alors je n’ai pas pu soutenir lô himière de ses yeux; quand il a passé, j’ai aperçu sa grosse tête blanche ‘-^es pas n’ont point retenti sur le sable, il était lége/ îomme le vent, et comme ma tête 80 trouvait sorti^^u fossé qui mé cachait, j’ai vu, lorsqu’il a levé sonmied, j’ai vu ses os desséchés qu’aucune choir ne recouvrait.
Aussi l’arr^ fut cassé, l^affaire du comte de Béringheld appelôp à Paris où on l’acquitta, et Butmel a été la vietimel/i .....
Des plei/rs coulèrent encore, et la vieille se tut. On n’osa interrompre son silence; d’ailleurs l’aspect vénérable de la misère d’amour de cette femme inspirait un profond sentiment de compassion. Elle agita sa main décharnée, la tendit, et, découvrant ses os, elle dit i
^ Cette main a été jeune, recouverte d’une peau dêuce, et Butmel la pressait souvent... Mais maintenant jai vis, mon bras est desséché, et Butmel est mort !... Je uis morte aussi... mon cœur est mort... On croit que je vis!...
Sachez, reprit-elle d’une voix sonore et ferme, sachez que j’ai revu ïésprit ce matin. Malheur au père Lunada s’il Convoite les biens de la famille Béringheld ! L'esprit est dans la conirée, j’ai revu la neige de sa tête, les os de ses pieds; il était sur le sommet du Pkrxtoun, Assise au bas de la montagne, j’ai pensé m’évanouir en apercevant que le vent impétueux n’agitait pas son grand dianleau brun, et qu’il se tenait ferme sur ses pieds : j’ai cru qu’il m’annonçait ma mort; j’ai demandé dans le Village si queliju’un rt’âvait pas disparu... Le Centenaire
jetait uri œil de feu sur les vieux tnUrs du château. Âhl notre comtesse aura un enfant, allez! C’est Lagradna qui vous le dit, retenez-le bien!... Et vous, monsieur Vérino, prenez garde à votre femme : elle est jolie comme Pollany (le garde des forets tressaillit de fureur); et vous, Babiche, prenez garde à Lusni : il ressemble^ pour la taille, à Jacques Lehal (la concierge se signa et dit un Pater), Vesprit voltige sur la contrée!... 11 est rare de le voir deux fois ptir siècle..* Il y aura du nouveau ; car, si l’esprit n'emporte pas quelque âme avec lui, il ferait plutôt revenir des morts!..*
Le feu s’était éteint sans que personne osât se lever pour y remettre du bois; il s’échappait du foyer, des cendres, une flamme bleuâtre qui parfois éclairait le pâle visage de Lagradna. Au moment où elle se rassit, un violent coup de vent se fit entendre, et la cloche du tournebride retentit.
Personne ne se leva pour aller ouvrir, parce que l’on supposait que le vent avait seul agité la cloche; mais tout h coup, lorsqu’on n’y pensait plus et que le vent pétait apaisé, la cloche fut sonnée avec une vigueur et une constance qui prouvèrent qu’un être de chair et d’os remuait le, pied de biche qui se trouvait terminer la chuine; alors le chien se mit à aboyer d’une manière qui sembla lugubre. ^
Personne ne fit mine de se lever.
— Eh bien! Lusni, mon ami! s’écria Babiche.
— Allons-y tous, répondit Lusni à l’interpellation cadencée de sa femme.
A ces mots, Lusni jeta dans le foyer une poignée de branches de sapin ; une lueur subite éclaira la chambre ; le garde des forets alluma une chandelle, et Babiche, Lagradna et Lusni se dirigèrent avec le garde vers lu grille.
LE CENTEN AIRE
— Viendrez-vous ? s’écria une voix rauque et forte.
— C’est lui ! dit Lagradna ; que vient-il chercher ?
— Qui, lui? demanda Vérino.
— Béringheld le Centenaire.
Le groupe resta cloué par la peur à moitié chemin de la grille, et la chandelle indiqua, par le vacillement de sa lueur, la terreur du bon Lusni, qui se repentit d’avoir écouté Lagradna.
— Viendrez-vous? répéta la voix terrible qui accompagna cet ordre d’un ton de maitre.
— Allons donc, venez ! ! s’écria une [voix douce et qui se rapprochait davantage du flexible organe des hommes.
Lagradna, arrachant la lumière au concierge, se dirigea lentement vers la grille ; Babiche, poussée par la curiosité, la suivit; Vérino eut honte de se voir surpassé en courage par deux femmes, il s’avança donc sur leurs pas ; alors Lusni fit quelques démonstrations, mais il se tinta une honnête distance. Quant aux trois commères, elles se groupèrent sur les marches du lournebride.
— Depuis quand cette grille ne s’ouvre-t-elle plus au ^ premier coup de cloche? dit encore la voix terrible peu- * dant que Lagradna faisait résonner la serrure.
— Depuis que Butmel est morti répondit Lagradna.
A peine eut-elle achevé ces mots, qu’un long éclat de
rire fit trembler les vitres du château. Tous les assistants furent glacés d’épouvante.
— Bulmel vit encore ! dit la voix.
Un moment de silence suivit cette phrase, et des larmes amères sillonnèrent le visage de Lagradna.
—Vous êtes à Béringheld ! proféra encore cette voix.
Elle partait du gosier d’un homme d’une stature énorme. 11 s’adressait en ce moment à un autre homme en uniforme, qui, depuis qu’il était arrivé, ne cessait de
lorgner sa valise, de brosser son habit en se servant de ses manches, et de regarder s'il ne lui manquait rien ; il ne s’occupait que de lui et de son cheval. Le géant, après avoir montré le château, jeta un coup d’œil sur le groupe, et ce coup d'œil sembla à tous les assistants faire pâlir la lumière de la chandelle.
Le guide del’offlcicr disparut avec une clTrayante rapidité: toutefois l'on entendit le galop d’un cheval.
— • L’avez-vous vu? dit Lagradna au concierge, à sa femme, au garde-chasse et aux trois autres vieilles femmes; quel œill Ne croyez pas que ce soit un cheval qui galope I... l’esprit s’amuse.
Le groupe resta immobile, ne regardant personne, ou plutôt craignant de voir.
— Que diable avez-vous donc? leur demanda l’officier, qui avait fini l’inventaire de sa propre personne, et qui s'amusait de l’elTroi peint sur les figures.
11 descendit de cheval, passa soigneusement son bras dans la bride, et il reprit :
— Je vous garantis que mon guide monte un véritable cheval encore l Jamais je n’ai eu tant de plaisir à caur ser avec un homme. Il ne m’a rien demandé pour le service qu'il m’a rendu ; c’est fort poli, car il était en droit d’exiger quelque chose.
— Votre guide, un homme? dit Lagradna, vous avez fait route avec un esprit!
— Que veut cette folle avec son esprit? reprit l’offlcier en fronçant le sourcil. Allons, conduisez-moi auchâteau.
— L’avez-vous vu ? demanda Lagradna.
— Moi, pas du tout! il fait noir comme dans un four! et, quand on a une valise!... dit-il en regardant avec inquiétude la croupe de son cheval. Allons, continua l’ollicier en voyant tous les yeux tournés sur sa valise, allons, menez-moi au château.
LE GBiNTENAiaE.
Lè concierge saisit âa lumière^ mit sa main du côté du vent pour qu’elle ne s’éteignît pas, et il guida Tétranger à travers l'avenue; Lagradiia et Babiche suivirent, afin d’ouvrir la seconde grille qui devait être fermée.
Il régnait dans riiabilleinent de l’inconnu une régularité, une tenue, qui donnaient l’idée d’un caractère exact et minutieux. Les traits de sa physionomie ne démentaient pas cette opinion : on l’aurait plutôt pris pour un bon négociant que pour un militaire, personnage ordinairement décidé et aventureux.
— Si ce n’est pas une indiscrétion; pourrais-je vous demander où vous avez pris ce guide? dit la sage-femme à l’inconnu.
~ Je me suis égaréj répondit-il, au moment où Je franchissais les montagnes qui précèdent la Val... ven...
— Vallinara 1 s’écria la sage-femme.
— C’est cela môme 4 reprit fétranger; alors j’ai entendu le galop d’un cheval qui me suivait; j’attendis que le cavalier fût arrivé près de moi. Je lui demandai le chemin de Béringheld; il m’y conduisit fort obligeamment, et, pendant la route, il me parla d’une foule de choses peu connues, d’anecdotes curieuses.
— . Qui ne concernent certes pas le temps présent !;.. répliqua Lagradna.
— C’est vrai, dit l’officier, frappéd’étonnementù cette réflexion.
. Vous n’avez donc pas regardé ses yeux de feu?
— Il avait une lumière, dit l’officier.
— La lumièrel... c’était ses yeux, s’écria Lagradna.
A cette observation, l’étranger resta immobile d’étonnement, et il murmura tout bas :
— Serait-ce mon médecin ? Des yeu.x de feu ! Que ne l'ai-je examiné!
^ Et cètte voix? reprit la sage^émtnej
— C’étail la sienne I s’écria l’ofiicier stupéfait.
Pendant que l’officier s’avançait vers le château, il
s’y passait une scène dont le récit suffira pour dépeindre les personnages qui l’habitaient.
Dans une antique salle à manger, autour d’une table bien servie, étaient le comte, sa femme et le père de Lunada.
Devant le révérend père, on voyait des débris de différents mets les plus exquis, ce qui prouvait authentiquement que la fleur de son teint et la fraîcheur de sa carnation étaient soigneusement entretenues par les attentions des maîtres du château.
Les vins les plus recherchés et mille friandises venaient d’être prodigués au père de Lunada, lorsque, se tournant vers la comtesse, il se plaignit que l’on n’eût pas encore ajouté de lit de plumes à son coucher.
— Ce n’est pas, ma fille, par sensualité que je fais cette demande.
— J’en suis bien persuadée, répondit une jeune femme placée dans un fauteuil dont le dos était d’une hauteur énorme, et où elle paraissait ensevelie.
— Mais pourquoi, reprit Lunada, dans cette vie ne pas profiter des commodités qui peuvent la rendre agréable. Le Seigneur ne les a permises que pour dédommager ses serviteurs de leurs combats avec le démon. Mon fils, envoyez-moi de celte liqueur dont la bouteille se trouve devant vous; je crois que si ma digestion ne se faisait pas bien, je ne pourrais pas prier avec toute la ferveur que l’on doit mettre à de tels actes.
Le comte donna la bouteille à un laquais.
— Vos prières n’ont pas encore réussi à nous faire avoir des enfants, dit le comte de Béringheld.
— Mon (ils. Dieu est sage et no fait rien en vain : s’il
LË CËNTËNAIRË
a permis ia dispersion de notre société, ce fut pour punir la terre ; et si vous n’avez pas encore de postérité, ne l’attribuez qu’à vos péchés. 11 faudra redoubler vos pénitences, vos austérités, vos jeûnes ; j’y joindrai mes prières.
— Mon père, fit observer la comtesse, ne pourrait-on pas consulter des gens de l’art pour savoir s'il n’y aurait pas des moyens...
A ces mots, l’effroi se peignit sur la figure de l’exjésuite.
— Y pensez-vous? lutter contre la volonté de Dieu!
A celte exclamation, la comtesse se tut, sa figure reprit cette impassibilité froide que donne l’extrême dévotion. Son mari, la bouche béante, les yeux étonnés, regardait le visage de son confesseur, dont l’expression était le véritable baromètre de toute la maison.
— Il n’y a rien à attendre que de Dieu ! reprit le père deLunada.
Cependant il faut convenir que le dessein du père de Lunada n’était pas aussi criminel qu'il pourrait le paraître. Le révérend père faisait autrefois partie de la société célèbre des jésuites. A l’abolition de cet ordre, il se réfugia en Italie, et, revenant en France quelque temps après, il fut accueilli par le comte de Béringheld. Le père de Lunada était très-instruit, mais il avait une profonde ignorance sur certaines matières : convaincu de la vérité de la religion, mais encore plus convaincu de la grandeur de l’ordre des jésuites, son caractère présentait un singulffer mélange d’esprit et de simplicité, de bonté et d’astuce, d’ambition et de modestie. Sans faire du père de Lunadp un fanatique, un homme de génie ou un ambitieux, la société de Loyola lui avait inculqué ses principes et sa religion particulière qui, à chaque instant, contrariaient ses idées naturelles.
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II s'ensuivait un singulier combat dans la conduite, les îdées et le caractère du révérend père.
Ainsi le père de Lunada désirait, si le comte de Béringheld ne devait pas avoir d’enfant, que la fortune de la maison lui revînt plutôt qu’à l’État; mais il n’aurait pas commis la moindre action qui eût exigé de l’énergie pour s’en rendre maître et empêcher le comte et sa femme d’avoir des héritiers. L’on peut assurer que l’empire que le révérend père exerçait sur les maîtres du château n’avait rien de despotique; il résultait des circonstances bizarres qui permirent 1a réunion de trois êtres aussi faibles, parmi lesquels le père de Lunada se trouva le plus fort. Ainsi le château présentait le maussade aspect de ces trois êtres cheminant dans la vie, n’ayant pour s’y conduire que le flambeau de l’ex-jésuite, flambeau composé de toutes les décisions de l’Église, que le révérend père appliquait selon son intérêt ; et, comme tous ceux qui gouvernent, il était jaloux ■ de son autorité : c’est ce qui faisait que, n’étant pas précisément le maître, il avait à batailler avec des gens qui le rendaient odieux sans qu’il en donnât de grands motifs. Ainsi l’on errait au château de Béringheld dans un labyrinthe d’intrigues domestiques, de petites tracasseries, etc., que la faiblesse des maîtres et la hardiesse des domestiques entretenaient toujours; et, dans un château habité par un petit nombre de personnes, on doit sentir combien ces riens étaient augmentés par les bavardages et la présence continuelle des mêmes individus. En un mot, qu’on se figure le palais de la Sottise livré à des subalternes en l’absence de la déesse.
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l’officier ANOF.VIS — SA FRAVECR BÉRINGIIELD LE CENTENAIRE EST AU CHATEAU DI^PABT PRÉCIPlTli
Nous avons laisé l'officier s’avançant, sous l’escorte de Lagradna, de Babiche et du concierge,' vers le noble manoir du comte de Béringheld, à qui le révérend père de Lunada vient de prononcer l’arrêt formidable par lequel il décidait que, quant à la procréation d'un héritier présomptif de la famille des Béringheld, il n’y avait plus rien à attendre que de l’intervention divine. A cette ordonnance sacerdotale, le comte baissa la tète d’un air confus, et sa femme lui lança un regard qu’il serait très-difficile d’expliquer.
Le comte sourit à sa femme d’une manière plus si^ gniflcative qu’à l’ordinaire, et tout ceci, d’après le caractère de ces deux époux, indiquait quelque chose d’extraordinaire. En effet, la proposition de se livrer au bras séculier pour faire cesser la stérilité de la comtesse avait été méditée, pendant un mois entier, entre les deux époux ; ils examinèrent longtemps, avant de la présenter à leur confesseur, si elle ne renfermait aucune hérésie, et s’ils pouvaient s’en occuper ; la comtesse avait même osé parler du pouvoir de Lagradna, mais cette femme sentait trop la magie et le fagot pour que le comte osât la faire venir. La comtesse, enhardie par l’espoir d’avoir des enfants, se contenta de caresser cette idée en secret.