‹ Œuvres de jeunesseChapitre 11 sur 96 · INVITA LEGE · texte numérisé non relu

INVITA LEGE

CONJUGI MŒRENT1 FILIOLjE cineres

restituit,

unes iu jnriirraos, MORIBUNDUS PATKR.

— Quel homme ! dit Jules en fondant en larmes. Huit jours suffirent à l'agent de change pour obéir à tous les désirs de sa femme, et pour mettre ordre à ses affaires ; il vendit sa charge au frère de Martin Faleix, et partit de Paris au moment où l'administration discutait encore s'il était licite à un citoyen de disposer du corps de sa femme.

Qui n'a pas rencontré sur les boulevards de Paris, au détour d'une rue ou sous les arcades du Palais-Royal, enfin en quelque lieu du monde où le hasard veuille le présenter, un être, un homme ou femme, à l'aspect duquel mille pensées confuses naissent en l'esprit ! A son aspect, nous sommes subitement intéressés ou par des traits dont la conformation bizarre annonce une vie agitée, ou par l'ensemble curieux que présentent les gestes, l'air, la démarche et les vêtements, ou par quelque regard profond, ou par d'autres je ne sais qui>i qui saisissent fortement et tout à coup, sans que nous nous expliquions liien précisément la cause de notre émotion. Puis, le lendemain, d'autres pensées, d'autres images parisiennes emportent ce rêve passager. Mais si nous rencontrons encore le même personnage , soit passant à heure fixe , comme un employé de mairie , qui appartient au mariage pendant huit heures, soit errant dans les promenades, comme ces gens qui semblent être un mobilier acquis aux rues de Paris, et que l'on retrouve dans les lieux publics, aux premières représentations ou chez le? restaurateurs dont ils sont le plus bel ornement, alors cette créature s inféode a votre souvenir, et y reste comme un premier volume de roman dont la fin nous échappe. Nous sommes tentés d interroger cet inconnu, et de lui dire: — Qui êtes- vous? Pourquoi flânez-vous? De quel droit avez-vous un col plissé, une canne à pomme d ivoire, un gilet passé? Pourquoi ces lunettes bleues à doubles verres, ou pourquoi conservez -vous la cravate des muscadins? Parmi- ces créations errantes, les unes appartiennent à l'espèce des dieux Termes; elles ne disent rien à l'âme; elles sont là. voilà tout : pourquoi, personne ne le sait; c'est de ces ligures semblables à celles qui servent de type aux sculpteurs poulies quatre Saisons, pour le Commerce et l'Abondance. Quelques autres, anciens avoués, vieux négociants, antiques généraux, s'en vont, marchent et paraissent toujours arrêtées. Semblables à des arbres qui se trouvent à moitié déracinés au bord d'un fleuve, elles ne semblent jamais faire partie du torrent de Paris, ni de sa foule jeune et active. Il est impossible de savoir si l'on a oublié de les enterrer, ou si elles se sont échappées du cercueil; elles sont arrivées à un état quasi fossile. Un de ces Melmoth parisiens était venu se mêler depuis quelques jours parmi la population sage et recueillie qui, lorsque le ciel est beau, meuble infailliblement l'espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de I Observatoire, espace sans genre, espace neutre dans Paris. En effet, là Paris n'est plus; et là, Paris est encore. Ce lieu lient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de l'avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a de tout cela ; mais ce n'est rien de tout cela : c'est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s'élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe, l'hôpital Cochiu, les Capucins, I hospice la Rochefoucault , les Sourds-Muets, l'hôpital du Val-de- Gràce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur

asile ; et, pour que rien ne manquât a cette enceinte philanlhropiqje, la science y étudie les marées et les longitudes; M. de Chateaubriand y a mis l'infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes situations de la vie sont représentée» par les cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche, et pour l'enfant qui naît, et pour le vice qui succombe, et pour l'ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, a deux pas est le cimetière du Montparnasse, qui attire d'heure eu heure les ehélifs convois du faubourg Saint-Marceau. Cette esplanade, d'où l'on domine Paris, a été conquise par les joueurs de boules, vieilles figures grises, pleines de bonhomie, braves gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physionomies ne peuvent être comparées qu'à celles de leur public, à la galerie mouvante qui les suit. L'homme devenu depuis quelques jours l'habitant de ce quartier désert assistait assidûment aux parties de boules, et pouvait, certes, passer pour la créature la plus saillante de ces groupes, qui, s'il était permis d'assimiler les Parisiens aux différentes classes de la zoologie, appartiendraient au genre des mollusques. Ce nouveau venu marchait sympatbiquement avec le cochonnet, petite boule qui sert de point de mire, et constitue l'intérêt de la partie ; il s'appuyait contre un arbre quand le cochonnet s'arrêtait ; puis, avec la même attention qu'un chien en prête aux gestes de son maître, il regardait les boules volant dans l'air ou roulant à terre. Vous l'eussiez pris pour le génie fantastique du cochonnet. H ne disait rien, et les joueurs de boules, les hommes les plus fanatiques qui se soient rencontrés parmi les sectaires de quelque religion que ce soit, ne lui avaient jamais demandé compte de ce silence obstiné ; seulement quelques esprits forts le croyaient sourd et muet. Dans les occasions où il fallait déterminer les différentes distances qui se trouvaient entre les boules et le cochonnet, la canne de l'inconnu devenait la mesure infaillible, les joueurs venaient alors la prendre dans les mains glacées de ce vieillard, sans la lui emprunter par un mot, sans même lui faire un signe d'amitié. Le prêt de sa canne était comme une servitude à laquelle il avait négativement consenti. Quand il survenait une averse, il restait près du cochonnet, esclave des boules, gardien de la partie commencée. La pluie ne le surprenait pas plus que le beau temps, et il était, comme les joueurs, une espèce intermédiaire entre le Parisien qui a le moins d'intelligence, et I animal qui en a le plus. D'ailleurs pâle et flétri, sans soin de lui-même, distrait, il venait souvent nu-tête, montrant ses cheveux blanchis et son crâne carré, jaune, dégarni, semblable au genou qui perce le pantalon d'un pauvre. U était béant, sans idées dans le regard, sans appui précis dans la démarche; il ne souriait jamais, ne levait jamais les yeux au ciel, et les tenait habituellement baissés vers la terre, et semblait toujours y chercher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme venait le prendre pour le ramener on ne sait où, en le traînant à la remorque par le bras, comme une jeune fille tire une chèvre capricieuse qui veut brouter encore quand il faut venir à l'élable. Ce vieillard était quelque chose d horrible à voir.

Dans I après-midi. Jules, seul dans une calèche de voyage, lestement menée par la rue de l'Est, détoucha sur l'esplanade de l'Observatoire au moment où ce vieillard, appuyé sur un arbre, s* laissait prendre sa canne au milieu des vociférations de quelques joueurs pacifiquement irrités. Jules, croyant reconnaître cette figure, voulut s'arrêter , et sa voiture s'arrêta précisément. Eu effet, le postillon, serré par des charrettes, ne demanda point passage aux joueurs de boules insurgés, il avait trop de respect pour les émeutes, le postillon,

— C'est lui. dit Jules en découvrant enfin dans ce débris humain Ferragus XXIII, chef des Dévorants. Comme il l'aimait' ajouta-t-U après une pause. Marchez-donc, postillon ' cria-t-il.

Pans, février 1833.

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

à FRANTZ Ms'fZ

Il existe, dans une ville cspagnoln) silnc'c sur une île de la Méditerranée, on couvent de carmélites déchaussées où la règle de l'ordre institué par sainte Thérèse s'est conservée dans la rigueur primitive de la réformation due à cette illustre femme. Ce fait est vrai, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. Quoique les maisons religieuses de la Téninsule et celles du continent aient été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de la révolution française et des guerres napoléoniennes, celle ile ayant été constamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent et ses paisibles habitants se trouvèrent à l'abri des [roubles et des spoliations générales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Si le nom de l'empereur vint bruire jusque sur celte plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été comprises par les saintes filles agenouillées dans ce cloître. Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique. Aussi, la pureté de sa règle y altira-t-elle, des points les plus éloignés de l'Europe, de tristes femmes dont l'âme, dépouillée de tous les liens humains, soupirait après ce long suicide accompli dans le sein de Dieu. Nul couvent n'était d'ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d'ici-bas, exigé par la vie religieuse. Cependant, il se voit sur le continent un grand nombre de ces maisons magnifiquement bâties au gré de leur destination. Quelques-unes sont ensevelies au fond des vallées les plus solitaires; d'autres suspendues au-dessus des montagnes les plus escarpées, ou jetées au bord des précipices; partout l'homme a cherché les poésies de l'infini, la solennelle horreur du silence; partout il a voulu se mettre au plus près de Dieu : il l'a quêté sur les cimes, au fond des abîmes, au bord des falaises, et l'a trouvé partout. Mais nulle autre part que sur ce rocher à demi européen , africain à demi, ne pouvaient se rencontrer autant d'harmonies différentes qui ton les concourussent à si bien élever l'âme, à en égaliser les impressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus vives, à faire aux peines de la vie un lit profond. Ce monastère a été construit à l'extrémité de l'île, au point culminant du rocher, qui, par un effet de la grande révolution du globe, est cassé net du côté de la mer, où, sur tous les points, il présente les vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la hauteur de l'eau, mais infranchissables. Ce roc est protège de toute atteinte par des écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans lesquels se joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en nier pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré, dont la forme, la hauteur, les ouvertures ont été minutieusement prescrites par les lois monastiques. Du côté de la ville, l'église masque entièrement les solides constructions du cloître, dont les toits sont couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups de vent, aux orages et à l'action du soleil. L'église, due aux libéralités d'une famille espagnole, couronne la ville. La façade hardie, élégante, donne une grande et belle physionomie à cette petite cité maritime. N est-ce pas un spectacle empreint de toutes nos sublimités terrestres que l'aspect d'une ville dont les toits pressés, presque tous disposés en amphithéâtre devant un joli port, sont surmontés d un magnifique portail à triglyphe gothique, à campaniles, à tours menues, à flèches découpées? La religion dominant la vie, en en offrant sans cesse aux hommes la fin et les moyens, image tout espagnole d'ailleurs! Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée, sous un ciel brûlant; accompagnez-le de quelques palmiers, de plusieurs arbres rabougris, mais vivaces, qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées aux feuillages sculptés de l'architecture immobile. Voyez les franges de la mer blanchissant les rescifs, et s' oppo-

sant au bleu saphir des eaux; admirez les galeries, ies terrasses bâties en haut de chaque maison et où les habitants viennent respirer l'air du soir parmi les fleurs, entre la cime des arbres de leurs petits jardins. Puis, dans le port, quelques voiles. Enfin, par la sérénité d'une nuit qui commence, écoulez la musique des orgues, le chant des offices, et les sons admirables des cloches en pleine mer. Partout du bruit et du calme; mais plus souvent le calme partout. Intérieurement, l'église se partageait en trois nefs sombres et mystérieuses. La furie des vents ayant sans doute interdit à larchiiecle de construire latéralement ces arcs-boutants qui ornent presque partout les cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs qui flanquaient les deux petites nefs et soutenaient ce vaisseau n'y répandaient aucune lumière. Ces fortes murailles présentaient à l'extérieur l'aspect de leurs masses grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur d'énormes contreforts. La grande nef et ses deux petites galeries latérales étaient donc uniquement éclairées par la rose à vitraux coloriés, attachée avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont l'exposition favorable avait permis le luxe des dentelles de pierre et des beautés particulières à l'ordre improprement nommé gothique. La plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habitants de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Devant le chœur, se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau brun à plis nombreux, légèrement entr' ouvert au milieu, de manière à ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée, à intervalles égaux, par des piliers qui soutenaient une tribune intérieure et les orgues. Cette construction , en harmonie avec les ornements de l'église , figurait extérieurement , en bois sculpté, les colonneltes des galeries supportées par les piliers de la grande nef. Il eût donc été impossible à un curieux assez hardi pour monter sur l'étroite balustrade de ces galeries devoir dans le chœur autre chose que les longues fenêtres octogones et coloriées qui s'élevaient par pans égaux, autour du maître-autel.

Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir l'autorité du roi Ferdinand VII, et après la prise de Cadix, un général français, venu dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen de s'y introduire. L'entreprise était certes délicate. Mais un homme de passion, un homme dont la vie n'avait été, pour ainsi dire, qu'une suite de poésies en action, et qui avait toujours fait des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exécution surtout, devait être tenté par une chose en apparence impossible. S'ouvrir légalemont les portes d'un couvent de femmes, à peine le pape ou l'archevêque métropolitain l' eussent-ils permis. Employer la ruse ou la force? en cas d'indiscrétion, n'était-ce pas perdre son état, toute sa fortune militaire, et manquer le but? Le duc d'Angoulême était encore en Espagne, et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un homme aimé par le généralissime , celle-là seule l'eût trouvé sans pitié. Ce général avait sollicité sa mission afin de satisfaire i'oe secrète curiosité, quoique jamais curiosité n'ait été plus desespérée. Mais cette dernière tentative était une affaire de conscience. La maison de ces carmélites était le seul couvent espagnol qui eût échappé à ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure, ii s'éleva dans son âme un pressentiment favorable à ses espérances. Puis, quoique du couvent il n'eût vu que les murailles, que de ces religieuses il n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que les chants de la Liturgie, il rencontra sous ces murailles et dans ces chants de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin, quelque légers que fussent des soupçons si bizarrement réveillés, jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que ne l'était alors U curiosité du général. Mais il n'y •

HISTOIRE DES TREIZE

point de petits événements pour le cœur; il grandit tout; il met dans les mêmes balances la chute d'un empire de quatorze ans ei la chute d'un gant de femme, et presque toujours le gant y pèse plus que l'empire. Or. voici les faits dans toute leur simplicité positive. Apres les faits viendront les émotions.

Une heure après que le général eut abordé cet Ilot, l'autorité royale y fut rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s'y étaient nuitamment réfugiés après la prise de Cadix, s'embarquèrent sur un bâtiment que le général leur permit de fréter pour s'en aller à Londres. Il n'y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette petite Restauration insulaire n'allait pas sans une messe, à laquelle dureniassisier les deux compagnies commandées pour l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les carmélites déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir, dans l'église, quelques renseignements sur les religieuses enfermées dans le couvent, dont une il elles peut-être lui était plus chère que la vie el plus précieuse que l'honneur. Ses espérances furent d'abord cruellement déçues. La messe fut, à la vérité, célébrée avec pompe. En faveur de la solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le chœur furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et les chasses ornées de pierreries, dont l'éclat effaçait celui des nombreux ex-voto d'or et d'argent attachés par les marins de ce. port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s'étaient toutes réfugiées dans la tribune de lorgue. Cependant, malgré ce premier échec, durant la messe d'actions de grâces, se développa largement le drame le plus secrètement intéressant qui jamais ait fait battre un cœur d'homme. La sœur qui touchait l'orgue excita un si vif enthousiasme, qu'aucun des militaires ne regretta d'être venu à 1 olii e. Les soldats même y trouvèrent du plaisir et tous les offHers furent dans le ravissement. Quant au général, il resta calme et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent les différents morceaux exécutés parla religieuse sont du petit nombre de clïôsçs' dont l'expression est interdite à la parole, et la rend impuissante, mais qui, semblables à la mort, à Dieu, à l'éternité, ne peuvent s apprécier que dans le léger point de contact qu'elles ont avec les hommes. Par un singulier hasard . la musique des orgues paraissait appartenir à l'école de Rossini, le compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres inspireront quelque jour, par leur nombre et leur étendue, un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse semblait avoir plus particulièrement étudié celle du Mose, sans doute parce que le sentiment de la musique sacrée s'y trouve exprimé au plus haut degré. Peutêtre ces deux esprits, l'un si glorieusement européen, l'autre inconnu, s'étaient-ils rencontrés dans lintuition d'une même poésie. Cette opinion était celle de deux officiers, vrais dUManti, qui regrettaient sans doute en Espagne le théâtre Favart. Enfin, au Te Dcum, il fut impossible de ne pas reconnaître une aine française dans le caractère que prit soudain la musique. Le triomphe du roi très-chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond du cœur de cette religieuse. Certes elle était française. Bientôt le sentiment de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière dans une réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui respirèrent toute la délicatesse du goût parisien, et auxquels se mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n'eussent pas mis, à ce gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la chaleur qui acheva de déceler l'origine de la musicienne.

— Il y a donc de la France partout? dit un soldat.

Le général était sorti pendant le Te DeuMv, il lui avait été impossible de l'écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une femme aimée avec ivresse, et qui s était si profondément ensevelie au cœur de la religion et si soigneusement dérobée aux rèafrrds du monde, qu'elle avait échappé jusqu'alors à des recherches obstinées adroitement faites par des hommes qui disposaient èl d un grand pouvoir cl d'une intelligence supérieure. Le soupçon réveillé dans le cœ général fut presque justifié par le vague rappel d lin air délicieux de mélancolie, l'air de Fleuve dil Tajje, romancé française ddni souvenj il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris à la sonne qu'il aimait, et dont celte religieuse venait alors de se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les n d'une exilée. Terrible sensation! Espérer la résurrection d'un amour perdu, le retrouver encore perdu, l'entrevoir mystérieusement, cinq années pendant lesquelles la passion s'élail irritée dans le vide, et agrandie par l'inutilité des tentative - faites pour la satisfaire !

Qui, dans sa vie. n'a pas. une "-:-, au moins; bouleversé son chezsol, ses papiers, sa maison, fouillé -. •••;,,. ;,v(.r impatience en cherchanl un objet précieux, et ressenti i m ,sîr de le trou-

ver, aptes un jour ou deux consumés en recherches vaines; après avoir espéré, désespéré de le rencontrer; après avoir dépen i irritations les plu? vive de lame pour ci- rien important qui causait pie que une passion? Eh bien ! élende/ celle espèce de rage sur cinq années; mettez nue Icniue un co'iir, un amour, à la place de Ce rien; transportez la passion dans les plus hautes régions du sentiment; puis Supposez un homme ardent, un homme a cœur ci face de lion, un de ces hommes à crinière qui imposent cl cominuniqneni

à ceux qui les envisagent une respectueuse terreur! Peut-être Comprendrez-vous alors la brusque sortie du général pendant le Te Dcum, au moment OÙ le prélude d'une romance jadis é. OUtée avec délii es par lui, sous des lambris dorés, vibra sous la nef de cette église marine.

Il descendit la rue montueuse qui conduisait à celte église, et ne s'arrêta qu'au moment où les sons graves de l'orgue ne parvinrent plus à son oreille. Incapable de songer à «ulre chose qu'à son amour, dont la volcanique éruption lui brûlait le cœur, le général français ne s'aperçut de la lin du Te Dcum qu'au moment où l'assistance espagnole descendit par flots. Il sentit que sa conduite ou son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre sa place à la tête du cortège, en disant à l'alcade et au gouverneur de la ville qu'une subite indisposition l'avait obligé d'aller prendre l'air. Puis, afin de pouvoir rester dans l'île, il songea soudain à tirer parti de ce prétexte d abord insoueiamment donné. Objectant l'aggravation de son malaise, il refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers français; il se mit au lit, el fit écrire au major général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait de remettre à un colonel le commandement des troupes. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout soin pendant le temps nécessaire à l'accomplissement de ses projets. En homme essentiellement catholique et monarchique, il s informa de 1 heure des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques'religieuses, piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.

Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se rendit au couvent pour assister aux vêpres. 11 trouva l'éguse désertée par les habitants, qui. malgré leur dévotion, étaient allés voir sur le port l'embarcation des troupes. Le Français heureux de se trouver seul dans l'église, eut soin d'en faire retentir les voûte nores du bruit de ses éperons; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les Français partaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris'?... le général le cmt. Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l'air. L'àme de la religieuse vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s'émut dans le mouvement des sons. La musique éclata dans toute sa puissance; elle échauffa ! église. Ce chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la chrétienté romaine pour exprimer l'exaltation de l'àme en présence des deurs du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé de son bonheur, en présence des splendeurs d'un périssable amour qui durait encore et venait lagiter au delà de la tombe religieuse où s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.

L'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander, il peut tout exprimer. N'est-ce pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l'àme se pose pour s'élancer dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaye de tracer mille tableaux, de peindre la vie, de parcourir I infini qui sépare le ciel de la terre? Plus un poète en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu'entre les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler les distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel les prières humaines dans l'omnipotence de leurs modes, dans la diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives çxtasés, ave; les jets impétueux de leurs repentirs el les mille fantaisies de toutes les croyances. Oui. sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dout e'ies se parent et se fortifient. Là, le jour affaibli le silence profond, les chants qui alternent avec le tonnerre < rguès font à Dieu connue un voile à travers lequel rayonnent ses lumineux attributs, Toutes ces ri< lusses sacrées semblèrent ètri

oinme un grain d'encens sur le frêle autel de l'Amour à la fat du trôrie éternel d'un Dieu jaloux ci vengeur. En effet, la joie d

ieuse n'eut pas ce cara< 1ère de grandeur et de gravite qui doit s'harmonier avec les solennités du Magnificat; elle lui donna d. riches.'di lonl les différents rhythraes

cusaicut une gaieté humain ils curent le brillaul dtf s rou-

lades di i c'qu fiche d'exprimer l'amour, ii s., cb

sautillèrent comme l'i > de >a coropague. Puis, par moments,

elle s'élançaii par bonds d pour y folâtrer, pour y pleu-

rer tour à tour. Sou mode changeani av.iii quelque chose de d< donné comme l'agitation de la rèiume heureu e du retour de son amant. Puis, après le fugue- flexibles du délire elles iffel mervej* faix de cciic rei onnai sallcc faùta ique, lame qui parlait ainsi fil un rcldur sur elle même. La musicici un du majeur au. mi-

neur^, sui instruire sou auditei r de sa situation présente. Soudain elle lui raconta ses longues mélancolies cl lui dépeignil sa lente maladie morale, I Ile avail aboli chaque jour un sens, reiraiv hé i Inique nuii quelque pensée, réduil graduellement son cœur en cendres. Apres quelques molles ondulations, sa musique prit. île oui' tn teinte,

LA DUCHRSSB DE LANGEAIS

Si

une couleur de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent les chagrin^ a torrents. Enfin, tout à coup, les hautes notes fircut détonner un concert de voix àngéliques, comme pour annoncer à l'amant perdu, mais non p;is oublie, que la réunion des deux àmes ne se ferait plus nue dans les cieux : touchante espérance! Vint l'amen. Là, plus ne joie ni de larmes dans les airs; ni mélancolie, ni regrets. L'amen fut un retour à Dieu; ce dernier accord fut grave, solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse, et, a]. res les derniers grondements des basses, qui firent frémir les auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla s être replongée dans la tombe d'où elle était pour un moment sortie. Quand les airs eurent, par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église, jusque-là lumineuse, rentrait daus une profonde obscurité.

Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux génie, et l'avait suivi dans les régions qu'il venait de parcourir. 11 comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda cette brûlante symphonie, et pour lui ces accords allaient l"i>'u loin. Pour lui. comme pour la sœur, ce poème était l'avenir, le présent et le passé. La musique, même celle du théâtre, n'est-elle >as. pour les aines tendres et poétiques, pour les cœurs souffrante et Messes, un texte qu'elles développent au gré de leurs souvenirs? S'il faut un cœur de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie et de l'amour pour écouter, pour comprendre les grandes œuvres musicales? La religion, l'amour et la musique ne sont-ils pas la tri) le expression d'un même fait, le besoin d'expansion dont est travaillée toute âme noble? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, quidénoue toutes les émotions terrestres. Aussi celle sainte trinité humaine parlicipe-t-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour, des sistres d'or de la musique, de lumière et d'harmonie. N est-il pas le principe et la fin de nos œuvres?

Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par la mer, la religieuse s'était emparée de la musique pour y jeter le surplus de passion qui la dévorait. Etait-ce un hommage fait à Dieu de son amour, était-ce le triomphe de l'amour sur Dieu? questions difficiles à décider. Mais, certes, le général ne put douter qu il ne retrouvât en ce cœur mort au monde une passion tout aussi brûlante que l'était la sienne. Les vêpres finies, il revint chez l'alcade, où il était logé. Restant d'abord en proie aux mille jouissances que prodigue une satisfaction longtemps attendue, péniblement cherchée, il ne vit rien au delà. 11 était toujours aimé. La solitude avait grandi l'amour dans ce cœur, autant que l'amour avait été grandi dans le sieu par les barrières successivement; franchies et mises par cette femme entre elle et lui. Cet épanouissement de l'ame eut sa durée naturelle. Puis vint le désir de revoir celle femme, de la disputer à Dieu, de la lui ravir, projet téméraire qui plut à cet honune audacieux. Après le repas, il se coucha pour éviter les questions, pour être seul, pour pouvoir penser sans trouble, et resta plongé dans les méditations les plus profondes, jusqu'au lendemain matin. 11 ne se leva que pour aller à la messe. Il vint à l'église, il se plaça pies de la grille ; son front touchait le rideau; il aurait voulu le déchirer, mais il n'était pas seul : son hôte l'avait accompagné par politesse, et la moindre imprudence pouvait compromettre l'avenir de sa passion, en ruiner les nouvelles espérances. Les orgues se firent entendre, mais elles n'étaient plus touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédents ne tenait plus le clavier. Tout fui pale et froid pour le général. Sa maîtresse était-elle accablée par les inème- émotions sous lesquelles succombait presque un vigoureux cœur d homme? Avait-elle si bien partage, compris un amour Qdèlç e. désiré, qu'elle en fût mourante sur son lit dans sa cellule? Au moment où mille réflexions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Français, i; entendit résonnes près de lui la voix de la personne qu'il adorait, il en reconnut le timbre clair. Cette voix, légèrement altérée par un tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeui s Ile: leur ;imidi:é pudique, tranchait sur la masse du chant, comme ceHë d'une prima m sur 1 harmonie d'un finale. Elle faisait à lame 1 effet que proluit aux yeux un filet d'argent ou d'or dans une frise obscure. C'était loue bien elle! Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, quoiqu'elle eût quitté les parures du monde pour le banîeau, pour la dure é lamine des carmélites. Après avoir signé son îmour la veille, au milieu des louanges adressées au Seigneur, elle semblait dire à son amant : — Oui, c'est moi, je suis là, j aime toujours; mais je suis à l'abri de l'amour. Tu m'entendras, mon âme t'enveloppera, et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d'où nul pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne nie verras pas.

— C'est bien elle! se dit le général en relevant sou front, en le dégageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé ; car il n'avait pu d'abord soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme un tourbillon dans son cœur quand cette voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée par le murmure des vagues. L'orage était au dehors, et (e calme dans le sanctuaire. Cette voix si riche continuait à déployer toutes ses càlineries, elle arrivait comme un baume sur le cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans l'air, qu'on désirait mieux aspirer pour j reprendre les émanations d'une àme exhalée avec

amour dans les paroles de la prière. L'alcade vint rejoindre son hôte, il le trouva fondant en larmes à l'élévation, qui fut chantée par la religieuse, et l'emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant de dévotion dans un militaire français, l'alcade avait invité à souper le confesseur du couvent, et il en prévint le général, auquel jamais nouvelle n'avait fait autant de plaisir. Pendant le souper, le confesseur fut l'objet des attentions du Français, dont le respect intéressé confirma les Espagnols dans la haule opinion qu'ils avaient prise de sa piété. Il demanda gravement le nombre des religieuses, des détails sur les revenus du couvent et sur ses richesses, eu homme qui paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être le plus occupé. Puis il s'informa de la vie que menaient ces saintes filles. Pouvaient-elles sortir? les voyait-on?

— Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S'il faut une permission de notre saint père pour qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. 11 est impossible à un homme d'entrer dans un couvent de carmélites déchaussées, à moins qu'il ne soit prêtre et attaché par l'archevêque au service de la maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant la grasde saime (l'a mère Thérèse) a souvent quitté sa cellule. Le visiteur ou les mères supérieures peuvent seules permettre à une religieuse, avec l'autorisation de 1 archevêque, de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous sommes un chef d'ordre, et nous avons conséquemment une mère supérieure au couvent. Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur Thérèse, celle qui dirige la musique de la chapelle.

— Ah! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des armes de la maison de Bourbon?

— Je leur ai dit l'objet de la messe, elles sont toujours un peu curieuses.

— Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France, elle voudrait peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles?

— Je ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour en savoir.

— En qualité de compatriote, dit le général, je serais bien curieux de la voir... Si cela est possible, si la supérieure y consent, si...

— A la grille, et même en présence de la révérende mère, une entrevue serait impossible pour qui que ce soit; mais en faveur d'un libérateur du irône catholique el de la sainte religion, malgré la rigidité de la mère, la règle peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les yeux. J'en parlerai.

— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant, qui n'osa pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.

— Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.

Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au Français que la sœur Thérèse et la mère consentaient à le recevoir à la grille du parloir, avant l'heure des vêpres. Après la sieste, pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener sur le port, par la chaleur du midi, le prêtre revint le chercher, et l'introduisit dans le couvent ; il le guida sous une galerie qui longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fontaines, plusieurs arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur en harmonie avec le silence du heu. Parvenus au fond de cette longue galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en deux parties par une grille couverte d'un rideau brun. Dans la partie en quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnaii, le long du mur un banc de bois; quelques chaises également en bois se trouvaient près de la grille. Le plafond était composé de solives saillantes, en cbène vert, el sans nul ornement. Le jour ne venait daus cette salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que cette faible lumière, mal reflétée par un bois à teintes brunes, suffisait à peine pour éclairer le grand Cliri'. : noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau de la Vierge qui décoraient les parois grises du parloir. Les sentiments du général prirent donc, malgré leur violence, une couleur mélancolique. 11 devint calme dans ce calme domestique. Quelque chose de grand comme la tombe le saisit sous ces frais planchers. N'était-ce pas son silence éternel, sa paix profonde, ses idées d'infini? Puis, la quiétude et la pensée fixe du cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans le clair-obscur, dans tout, et qui, n étant tracée nulle part, est encore agrandie par 1 imagination, ce grand mot : la paix dans le Seigneur, enlre, là. de vive force, daus l'âme la moins religieuse. Les couvents d'hommes se conçoivent peu ; l'homme y semble faible : il est né pour agir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se sousirait dans sa cellule. Mais dans uu monastère de femmes, combien de vigueur virile et de touchante faiblesse ! Un homme peut être poussé par mille sentiments au fond d'une abbaye, il s'y jette comme dans un précipice; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment : elle ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux : Pourquoi n'avez-vous pas lutté? Mais la réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours une lutte sublime ? Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer tout pleins de lui. L'amour arrive rarement à la solennité ; mais iV

HISTOIRE DES TREIZE

mour encore fidèle an sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel, et plus qu'un homme n'avait le droit d'espérer au dix-neuvième siècle, par les mœurs qui courent7 Les grandeurs infinies de cette situation pouvaient agir sur l'âme du général, il était précisément assez élevé pour oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et monter jusqu'à la hauteur de ce dénoûment grandiose. D'ailleurs, quoi de plus véritablement tragique? Combien de sentiments dans la situation des deux amants seuls réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais séparés par une idée, par une barrière infranchissable ! Vovez l'homme se disant : — Triompherai-je de Dieu dans ce cœur? Un léger bruit fit tressaillir cet homme, le rideau brun se tira; puis il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure lui était cachée par le prolongement du Toile plié sur la tète : suivant la règle de la maison, elle était vêtue de cette robe dont la couleur est devenue proverbiale. Le général ne put apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui loi en auraient attesté l'effrayante maigreur; cependant , malgré les plis nombreux de la robe grossière qui couvrait et ne parait plus cette femme, il devina que les larmes, la prière, la passion, la vie solitaire, l'avaient déjà desséchée.

La main glacée d'une femme , celle de la supérieure sans doute, tenait encore le rideau; et le général, ayant examiné le témoin nécessaire de cet entretien, rencontra le regard noir et profond d'une vieille religieuse, presque centenaire , regard clair et jeune, qui démentait les rides nombreuses par lesquelles le pâle visage de cette femme était sillonné.

— Madame la duchesse, demanda-i-il d'une voix fortement émue à la religieuse qui baissait la tête , votre compagne entend-elle le français?

— Il n'y a uas de duchesse ici , repondit la religieuse. Vous êtes devant la sœur Thérèse.

La femme , celle que vous nommez ma compagne, est ma mère en Dieu, ma supérieure icibas.

Ces paroles , si humblement prononcées par la voix qui jadis s'harmoniait avec le luxe et l'élégance au milieu desquels avait vécu cette femme, reine de la mode à Paris, par une bouche dont le langage était jadis si léger, si moqueur coup de foudre.

— Ma sainte mère ne parle que le latin et l'espagnol, ajouta-t-cllc.

— Je ne sais ni l'un ni l'autre. Ma chère Antoinette, excusez-moi près d'elle.

En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que trahirent les légers tremblements de son voile, sur lequel la lumière tombait en plein.

— Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous son voile pour s'essuyer les yeux peut-être, je me nomme la sœur Thérèse...

Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles que le général entendait parfaitement; il en savait assez pour te comprendre, cl peut-être aussi pour le parler : , — Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous

Le gén irai n'avait pu soutenir l'écrasante ûiiution qui s'citvn

frappèrent le général comme l'eût fait un

prie de l'excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds; mais il ne sait aucune des deux langues que vous parlez...

La vieille inclina la tète lentement, sa physionomie prit une expression de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment de sa puissance et de sa dignité.

— Tu connais ce cavalier? lui demanda la mère en lui jetant un regard pénétrant.

— Oui, ma mère.

— Rentre dans ta cellule, ma fille! dit la supérieure d'un ton impérieux

Le général s'effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terribles qui l'agitaient; et, dans l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçants de la supérieure. Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coûtait tant de soins, lui «.vait fait peur, et il tremblait,

lui qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé. La duchesse marchait vers la porte, mais elle se retourna :

— Ma mère, dit- elle d'un ton de voix horriblement calme , ce Français est un de mes frères.

— Reste donc, ma fille ! répondit la vieille femme après une pause.

Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regrets , qu'un homme moins fortement organisé que ne 1 était le général se serait senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril, pour lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les gestes dans une scène où l'amour devait échapper à des yeux de lynx, à des griffes de tigre !

La sœur Thérèse revint.

— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous entretenir un moment de voire salut, et des vœux que mon âme adresse pour vous chaque jour au ciel. Je commets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours de pénitence pour effacer ce mensonge ! mais ce sera souffrir pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dans le ciel, de pouvoir s'avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés, les a transportés dans les régions les plus hautes, cl qu'il nous est permis de ne plus regarder qu'à l'âme.

Si les doctrines, si l'esprit de la sainte à laquelle nous devons cet asile ne m'avaient pas enlevée loin des misères terrestres, cl ravie bien loin de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre, et demeurer calme...

— Eh bien! Antoinette, s'écria le général en l'interrompant à cet mots, faites que je vous voie, vous que j'aime maintenant avec ivre-sc, éperdument, comme vous avez voulu être aimée par moi.

— Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé me fout mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause. modérez-VOUS, mon frère. Notre mère nous séparerait impiloyablcmeut, si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleins.

Le général inclina La tète comme pour se recueillir. Quand il lev»

i**i iaur. — page 31.

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

les yeux sur la grille, il aperçut, enire deux barreaux, la figure amai grie, pâle, mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadir, fleurissaient tous les enchantements de la jeunesse, où l'heureuse opposition d'un blanc mat contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle, chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d'une meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette femme il ne restait que l'àme.

— Ah ! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m'avez-vous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements? Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette promesse,

quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous.

Je vous ai cherchée dans le monde entier. Depuis cinq ans. vous êtes ma pensée de tous les instants , l'occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien puissants.vous le savez, m'ont aidé de toute leur force à fouiller les couvents de France, d'Italie , d'Espagne, de Sicile , de l'Amérique.

Mon amour s'allumait plus vif à chaque recherche vaine ; j'ai souvent fait de longs voyages sur un faux espoir, j'ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce?- un rien en comparaison des voeux infinis de mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre aujourd'hui.

— Vous oubliez que je ne suis pas libre.

— Le duc est mort, répondit-il vivement.

La sœur Thérèse rou-

— Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une vive émotion, il a été généreux pour moi . Mais je ne parlais pas de ces liens, une de mes fautes a été de vouloir les briser tous sans scrupule pour vous.

— Vous parlez de vos vœux, s'écria le général en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas

que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour. Mais n'en douiez pas, Antoinette, j'obtiendrai du Saint-Père un bref qui déliera vos serments. J'irai certes à Borne, j'implorerai toutes les puissances de la terre ; et si Dieu pouvait descendre, je le..

— Ne blasphémez pas.

— Ne vous inquiétez donc pas de Dieu ! Ah ! j'aimerais bien mieux savoir que vous franchiriez pour moi ces murs ; que, ce soir même, vous vous jetteriez dans une barque au bas des rochers. Nous irions être heureux je ne sais où, au bout du monde ! Et, près de moi, vous reviendriez à la vie, à la santé, sous les ailes de l'Amour.

■ — Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous, et je ne vous vois plus avec les yeux du corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que

Le rideau brun se tira, puis il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure — page 32.

Dieu protège ! Vous ignorez combien je suis heureuse d'appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a laissé à vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle ; d'ailleurs vous mépriseriez une religieuse devenue femme, qu'aucun sentiment, même l'amour maternel, n'absoudrait pas. . Que nie direz-vous qui puisse balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur depuis cinq années, et qui l'ont changé, creusé, flétri? J'aurais dû le donner moins triste à Dieu!

— Ce que je dirai, ma chère Antoinette ! je dirai que je t'aime; que l'affection, l'amour, l'amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et si

difficile à rencontrer, que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de rudes épreuves; mais aujourd'hui je t'aime de toutes les puissances de mon âme : si tu me suis dans la retraite, je n'entendrai plus d'autre voix que la tienne, je ne verrai plus d'autre visage que le tien... •

— Silence, Armand!

Vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous sera permis de nous voir ici-bas.

— Antoinette, veuxtu me suivre?

— Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre cœur, mais autrement que par un intérêt de plaisir mondain, de vanité , de jouissance égoïste ; je vis ici pour vous , pâle et flétrie , dans le sein de Dieu!

S'il est juste, vous serez heureux...

— Phrases que tout cela ! Et si je te veux pâle et flétrie? Et si je ne puis être heureux qu'en te possédant? Tu connaîtras donc toujours des devoirs en présence de ton amant?

Il n'est donc jamais audessus de tout dans ton cœur? Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne sais quoi ; maintenant, c'est Dieu, c'est mon salut. Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorante des plaisirs de l'amour, et toujours insensible sous les apparences de la sensibilité. Tu ne m'aimes pas, tu n'as jamais aimé...

— Ah! mon frère...

— Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes mon âme, dis-tu? Eh bien! tu la perdras à jamais, cette âme, je me tuerai...

— Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous ai menti, cet homme est mon amant !

Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, entendit à peine les portes intérieures se fermant avec violence.

— Ah ! elle m'aime encore! s'écria-t-il en comprenant tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. Il faut l'enlever d'ici...

Le général quitta l'île, revint au quartier général, il allégua des raisons de santé, demanda un congé et retourna promptement eD France.

Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.

Ce que l'on nomme en France le faubourg Saint-Germain n'est ni un quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisM

HISTOIRE DES TREIZE

nettement exprimer. La place Royalo, le Faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin, possèdent également des hôtels où se respire Pair du Faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le Faubourg n'est pas dans le Faubourg. Des personnes nées Fort loin de son influence peuvent la ressentir et s'agrégera ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en rire à jat lais bannies. Les manière . le parler, on un moi la tradition du Faubourg Saint-Germain esi à Pari . depuis environ quarante ans, ci' que la cour y était jadis, ce qu'était l'hôtel Saint-Paul dans le quatorzième siècle, le Louvre au quinzième, le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Roj i, nui., Ver-

sailles au dix-septième et au dix-ihuitième siècle. A toutes tes phases de l'histoire, le Paris de la haute c!as-e cl de la noblesse a eu son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Celte singularité périodique oFFre une ample matière aux réflexions de ceux (fui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales; et peut-être ne doit-on pas en rechercher les causes seulement pour justifier le caractère de cette aventure, mais aussi pour servir à de graves intérêts, plus vivaecs dans l'avenir que dans le présent, si touleFois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis comme pour la jeunesse. Les grands seigneurs et les gens riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont. à toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits très-habités. Si le duc d'Uzès se bâtit, sous le règne de Louis XIV. le bel hôtel à la porte duquel il mil la Fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, outre ses vertus, l'objet d'une vénération si poptdaire que le quartier suivis en masse son convoi, ce coin de Paris était alors désert. Mais aussitôt que les fortifications s'aballirent, que les marais situés au delà des boulevards s'emplirent de maisons, la Famille d'Uzès quitta ce bel hôtel, habité de nos jours par un banquier. Puis la noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le Faubourg Saint-Germain, où déjà des palais s'étaient élevés autour de l'hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses légitimés. Pour les gens habitués aux splendeurs de la vie, est-il en eFfet rien de plus ignoble que le tumulte, la houe, les cris, la mauvaise odeur, l'étroitesse des rues populeuses? Les habitudes d'un quartier marchand ou manufacturier pe sont-elles pas constamment en désaccord avec les habitudes des grands? Le eomm iree et le travail se couchent au moment où l'aristocratie songe à dîner, les uns s'agitent bruyamment quand l'autre se repose ; leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette, et l'autre est la dépense. De là des moeurs diamétralement opposées. Cette observation n'a rien de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la pensée d'une société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en soni l'organisme et l'action. De là des sièges différents pour ceg Forces-; et, de leur antagonisme, vient une antipathie apparente que produit la diversité de mouvements Faits néanmoins dans un but commun. Ces discordances sociales résultent si logiquement de toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s'en plaindre, comme d'un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouverait prodigieusement ridicule à M. le prince de Montmorency de demeurer rue Saint-Martin, au coin delà rue qui porte son nom, ou à M. le duc, de J'iiz-.lames, le descendant de la race royale écossaise, d'avoir son hôtel rue Marie-Sluart, au coin de la rue Monlorgueil. Siul nt sunl, aut non sint, ces belles paroles pontificales peuvent servir de devise aux grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque époque, et toujours accepté par le peuple, porte en lui des raisons d'Etal : il esl a la fuis un effet, cl une rai e. un principe et une loi. Les masses ont un bon sens qu'elles ne désertent qu'au moment où les gens de mauvaise foi les passionnel!;. Ce hou sens repose sur des vérités d'un ordre général, vraies a Mo cou comme à Londres, vraies à Genève comme à Calcutta. Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. I. ra peut-être un droit, mais aucune puissance

humaine ne saura le convertir eu fait. Il serait bien utile pour le bonheur de la France d'y populariser celte pensée. Aux masses les moins intelligentes se eni ore le bienFaits de l'harmonie

litique. L'harmonie >>' la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre? L'architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pay , 6ur ce principe, qui d'ailleut i écrit .m fond de son clair et pur langage, et la langue sera toujours la plus infaillible formule d'une nation voyez-vous le p

iplani les airs les plus poétiques, le- mieux modulés; s'altachant aux idées les plu, simples : aimant les mofiFs in< è ifs qui conlii nnent le plu I ' Frai le seul paj • ou quelque petite

pui n de révolution. I ■■ masses oc s'y sontia-

vi de mettre d'accord les hommes, les dlin e. ci h-, prin nulle .mire nation ne -eut mieux 'a [

e'untté qui doil cm ni- dm. la vie aristocratique, peut-être parce que nulle Wffê n'a mieux compris les néi m\ oliliques : l'his-

toire ne la trouvera jamais en arrière. La France est souvent trompée, mais comme une Femme l'est, par des idée .par des sentiments chaleureux dont la portée échappe d'abord au calcul.

Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg Saint- Germein a la splendeur de ses hôtels, sesgrands jardins, leur silence, jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes territoriales1. Cet espace mis entre une classe et toute une capitale n'est-il pas une consécration matérielle des distances morales qui doivent les 1er:' Dans toutes les créations, la tète a sa place marquée. Si par hasard une nation fait tomber son chef à ses pieds, elle s'aperçoit tôt ou tard qu'elle s'est suicidée. Comme les nations ne veulent pas mourir, elles travaillent alors à se reFaire une tête. Quand la nation n'en a plus la force, elle périt, comme ont péri Rome, Venise et tant d'autres. La distinction introduite par la différence des mœurs entre les autres sphères d'activité sociale et la sphère supérieure implique nécessairement une valeur réelle, capitale, chez les sommités aristocratiques. Dès qu'en tout Etat, sous quelque forme qu'affecte le </ouremement, les patriciens manquent à leurs conditions de supériorité complète, ils deviennent sans force, et le peuple les renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; la parole, l'intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance, tout privilège s'évanouit. Les peu pies, comme les femmes, aiment la force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sacs le respect; ils n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pas. Une aristocratie mésestimée, est comme un roi fainéant, un mari en jupon; elle est nulle avaut de n'être rien. Ainsi, la séparation des grands, leurs mœurs tranchées; en un mot, le costume général des castes patriciennes est tout à la fois le symbole d'une puissance réelle, et les raisons de leur moi-' quand elles ont perdu la puissance. Le faubourg Saint-fè rnciin s'esi laissé momentanément abattre pour n'avoir pas voulu reconnaître les obligations de son existence qu'il lui était encore facile de perpétuer. Il devait avoir la bonne foi de voir à temps, comme le vit l'aristocratie anglaise, que les institutions ont leurs années climatériques où les mêmes mots n'ont plus les mêmes significations, où les idées prennent d'autres vêtements, et où les conditions de la vie politique changent totalement de forme, sans que le tond soil essemiellcmen' altéré. Ces idées veulent des développements qui appartiennent esseniiellement à celle aventure, dans laquelle ils entrent, et comme définition des causes, et comme explication des faits.

Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de leurs détails, la somptuosité constante des ameublements , luire dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de froissant ut. 1 heureux propriétaire, riche avant de naître; puis 1 habitude de ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins de l'existence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure qu il peut prématurément acquérir ; enfin les traditions patriciennes qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à peine par des éludes, par une volonté, par une vocation tenaces : tout devrait élever l'âme de l'homme, qui, dès le jeune; âge. possède de tels privilèges, lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la moindre conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du nom. Cela est vrai pour quelques familles. Ça et là, dans le faubourg Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui prouvent contre l'égoisme général qui a causé la porto de ce monde à part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à toutes les eflloreseences patriciennes qui se produiront à la surface des nations aussi longtemps qu'elles assiéront leur existence sur le domaine, le domaine-sol comme le domaineargent, seule base solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux patriciens de toute sorle qu'autant qu ils maintiennent les conditions auxquelles le peuple les leur laisse. C est des espèces de fiefs moraux dont la triture oblige envers le souverain, el ici le souverain net certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, el aussi les amies. Le banneret, à qui suffisse» jadis de porter la cotte de maille, le haubert, de bien manier la lame et de montrer son pennon, doil aujourd hui faire j reuvç d intelligent e : et, là où il n'était besoin que dnn grand cœur, il faut, de nos jours, m large crâne. L'art, la s, ieiu e e! l'argent forment le triangle social oïl s inscril l'écu du pouvoir, cl d où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaul un grand nom. Les l'ugger modernosont princes de fait. Un grand artiste esl réellement un oligarque, il représente tout un siècle, el devient presque toujours mie loi. Ainsi. le talent de la parole, les machines à haute pression de l'écrivain. le veine du puele. lai oiisi aller du eoiiiinen.'aiil. la volonté de I homme il I ial ipii ion- entre on lui mille quaKl ! éblouissantes, le glaive du rai, ces conquêtes personnelles faite par ufl seul sur toute la sopour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer dtta

avoir ai.jourd llui le monopole, comme jadis elle avait celui de la

force matérielle. Pour rester à la lêle d un pays, ne i.mt-d pas être toujours dij ne de le coude 1 .une ei I esprii . pour on faire

a| ir le - main Comment mener un peuple sans avoit les puissances qui foui le commandement? Que serait le bâton faux sans

la Force Intrinsèque du capitaine ipii la lient à la maui le faubourg

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient tout le pouvoir. 11 avait renversé les termes de la proposition qui commande son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à a bourgeoisie, s est cramponné fatalement aux insignes, et a constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique. Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d une société, doit aujourd'hui comme jadis, y mult' plier ses moyens d action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement, en France, la noblesse encore grosse de son ancienne puissance évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était difficile qu'elle se défendit. Peut-être est-ce un défaut national. Le Français, plus que tout autre homme, ne conclut jamais en dessous de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur: il plaint rarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève, il gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoiqu il ait beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L'homme du faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a convaincu, parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain, révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé, sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou moins faubourg Saint-Germain : de là sa défaite en 1850. A cette époque, il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avait poiut profité de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il péchait par un défaut d instruction et par un manque total de vue sur l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un présent douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique. La distance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient de maintenir entre elles et le reste de la nation a fatalement eu pour tout résultat, depuis quarante ans, d'entretenir dans la haute classe le sentiment personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur obéir. Devenus moindres, il se sont montrés indisciplinables; et, comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être empereur ; en se voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs. Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocratique, et il leur semblait que si toutes s'enrichissaient, le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de la puissance. Composée de personnes qui conservaient les hautes traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs existences, occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le courage de se dire : Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir? Elles se sont jetées dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu de se montrer protecteur comme un grand, le faubourg Saint-Germain fut avide comme un parvenu. Du jour où il fut prouvé à la nation la plus intelligente du monde que la noblesse restaurée organisait le pouvoir et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade. Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être qu'une oligarchie, deux systèmes bien différents, et que comprendra tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronymiques des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut de bonnes intentions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S il y avait eu beau- ' coup de ducs de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le trône de la branche aînée serait devenu autant solide que lest celui de la maison de Ilinovre. En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse française avait à dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg Saiul-Uermain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de science. Mais les mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle haïssaient tousl'art et la science. Ils ne surent même pas présenter la religion, dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait aimer. Quand Lamartine, Lamennais, Monlalembert et quelques autres écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement faisaient sentir I amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante, elle était alors comme une femme fa-

tiguée qui devient facile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses : la France et la femme aiment mieux les fautes. Pour se réintégrer, pour fonder un grand gouvernement oligarchique, la nobli du faubourg devait se fouiller avec bonne foi aiin de trouver en ellemême la monnaie de Napoléon, s'éventrer pour demander au creux de ses entrailles un Richelieu constitutionnel ; si ce génie n'était pas en elle, aller le chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train de mourir, et se l'assimiler, comme la chambre des lords anglais s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonner à cet homme d'être implacable, de retrancher les brandies pourries, de recéper l'arbre aristocratique. Mais d abord, le grand système du torysme anglais était trop immense pour de petites tètes; et son importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels uue réussite lente vaut un fiasco. D'ailleurs, loin d'avoir cette politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l'a mise, ces grandes petites gens baissaient toute force qui ne venait pas d'eux ; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est avieilli. L'étiquette, institution de seconde nécessité, pouvait être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions ; mais l'étiquette devint une lutte quotidienne, et, au lieu d'être une question d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir. S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que les circonstances étaient grandes, l'aristocratie manqua surtout de la connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout. Elle s'arrêta devant le mariage de M. de Talleyrand, le seul homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations. Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres; il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante; mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs; il a préféré les combattre et sans armes; car il n'avait plus qu'en tradition ce qu il possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés parmi le faisceau que le dix-huitième siècle jetait sur la place publique- La jeunesse* exclue des affaires, dansait chez Madame, au iieu de continuer à Paris, par l'influence de talents jeunes, consciencieux, innocents de l'Empire et de la République, l'oeuvre que les chefs de chaque famille auraient commencée dans les départements en y conquérant la reconnaissance de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint- Germain, où vivait l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne cour, l'aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal constituée qu'elle l'était dans la Chambre des pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestructible ; acculée dans son faubourg, adossée au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache pour trancher le fil de sa vie agonisante, et la plate figure d'un petit avocat s'avança pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable discours de M. Royêr-Collard, l'hérédité de la pairie et ses majorats tombèrent sous les pasquinades d'un liomme qui se vantait d'avoir adroitement disputé quelques tètes au bourreau, mais qui tuait maladroitement de grandes institutions. Il se trouve là des exemples et des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait pas une vie future, il y aurait je ne sais" quelle cruauté triste à \à gehenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser à son sarcophage ; mais, si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir, il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint- Germain peut se trouver plus puissant , persécuté, qu'il ne l'était triomphant, s'il veut avoir un chef et un système.

Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes ; l'envie de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin réel de religion pour soutenir la politique; une soif de plaisir, qui nuisait à l'esprit religieux et nécessita des hypocrisies; les résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste et que contrarièrent les rivalités de cour ; la noblesse de province, souvent plus pure de race que ne lest la noblesse de cour, mais qui. trop souvent froissée, se désaffeclionna ; toutes ces causes se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent dans ses actes, ni complètement moral, ni franchement licencieux, ni corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions qui lui nuisaient et n'adopta pas les idées qui I uvé. Enlin, quelque débiles que fussent les personnes, le parti s était néanmoins armé de tous les grands principes qui fout ia vie dos nations, Or, pour périr dans sa force, que faut -il être? Il fut difficile dans la

HISTOIRE DES TREIZE

choix des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais sa chute n'eut certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration de 89 accusait encore des sentiments; en 1830, l'émigration à l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tribune, M. de Talleyrand dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire encore reconnaître ses titres, si toutefois elle daigne. Chez les êtres organisés il se fait un travail d'harmonie intime. Un homme est-il paresseux, la paresse se trahit en chacun de ses mouvements. De même, la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg Saint-Germain ne déploya ni la fière hardiesse que les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes', et qui répandaient autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites; elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques-unes de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans, dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du Palais-Royal ; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles. Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs : elle pouvait néanmoins beaucoup; elle pouvait, en désespoir de cause, offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise; mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général, elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à laquelle elle appartient : Coligny chez les huguenots, le coadjuteur au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son cortège historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne faut-il pas la représenter? De cette obligation constante où se trouve la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les Mœurs.

Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune femme fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. C'était une femme artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentiments élevés , mais manquant d'une pensée qui les coordonnât ; dépensant les plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances ; prête à braver la société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses scrupules ; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme, plus de tête que <!<• cœur; souverainement femme et souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes; ne réfléchissant pas, ou rélléçhissant trop tard ; d'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie ; insolente à ravir, mais humble au fond du cœur ; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, prête à fléchir sous une main puissante ; parlant beaucoup de la religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme un dcnoùmcnt. Comment expliquer une créature véritablement multiple, susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et toutes les noblesses de la femme adolescente ; se déliant de tout. et néanmoins se laissant parfois aller â tout croire? Ne serait-ce pas toujours un portrait inachevé que celui de celte femme en qui les teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclal de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble? La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces demipassions, celte velléité de grandeur, cette réalité de petitesse, ces

sentiments froid . et ce élans chaleureux étaient naturels et rassortaient de sa situation aillant que de ceïe de l'aristocratie à laquelle elle appartenait RMc • comprenait tout» seule et se niellait orgueil-

leusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. Il y avait du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main à quelque médecin politique, ni loucher, ni être touchée, tant elle se sentait faible ou déjà poussière. La duchesse de Langeais, ainsi se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins, triompha plus tard de ce Louis XI moins la hache , lorsqu'il fut abattu par la maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale, qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son titre dans ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles étaient alors éloignées du monde ; mais l'invasion de la France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils durent naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles. Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre, M. le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent dans le mouvement social, en dehors duquel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau monde politique. Dans ces temps de; lâchetés et de fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage. Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction, les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues, la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéressés à porter les principes à l'extrême, pour faire preuve de dévouement. Les familles de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et que les libéralités de la liste civile se consumèrent en frais de représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle même républicaine. En 1818, M. le duc de Langeais commandait une division militaire, et la duchesse avait, près d'une princesse, une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son quartier, le commandement à un maréchal de camp. Le duc et la duchesse vivaient donc entièrement séparés, de fait et de cœur. à l'insu du monde. Ce mariage de convention avait eu le sort asseï habituel de ces pactes de famille. Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés, désunis à jamais. Puis, chacun d'eux avait obéi à sa nature et aux convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait l'être' le chevalier de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde, une loyauté jeune, et qui devait rester pure sous les yeux des grands parents, à la lumière d'une cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du siècle précédent, abandonnant à elle-même une femme de vingt-deux ans, offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable qualité. celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été méconnus, blessés occiillenient. Quand un outrage est publie, une femme aime à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence; mais les femmes il absolvent jamais de secrètes offenses , parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés , ni les vertus, ni les amours secrètes.

Telle était la posilion, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas cette femme, lorsque vinrent des fêles données à l'occasion du mariage du duc de Berri.En ce moment, la cour el le faubourg Saint- Germain sortirent «le leur atonie el de leur reserve. Là. commença réellement cette splendeur Inouïe qui abusa le gouvernement de L Restauration. En ce moment, la duchesse de Langeais, soii calcul,

soil vanité, ne paraissait jamais dans le inonde s.nis élrc entourée OU

accompagnée «le trois on quatre finîmes aussi distinguées par leur

nom que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atours, qui reproduisaient ailleurs scs maniires cl sou esprit. L'Ile

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

les avait habilement choisies parmi quelques personnes qui n'étaient encore ni dans l'intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain, et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et se mêler aux séraphiques puissances de la haute sphère nommée le petit château. Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte, elle dominait mieux, elle était plus en sûreté. Ses dames la défendaient contre la calomnie, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des nommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit toute nature féminine, et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable, n'est rien si elle n'est admirée : un amant, des flagorneries, sont les attestations de sa puissance. Qu'est un pouvoir inconnu? Rien. Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d'un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries, étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédents des petits-maîtres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient être gratis quelque chose d'approchant; qui étaient braves comme l'est la jeunesse française, habiles sans doute s'ils eussent été mis à l'épreuve, et qui ne pouvaient rien être par le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de temps à une restauration pour devenir une monarchie.

Depuis dix -huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs , quelques expressions passionnées qu'elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvait jamais aller plus loin que l'épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de lièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l'étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient à discuter les théories de l'amour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites lui commentaient; car les femmes, sachant se tout dire entre elles, en perdent plus que n'en corrompent les hommes. 11 y eut un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l'esprit pût être universellement reconnu. Que prouve un mari? Que, jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait une mère adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l'homme; mais un amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver, sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de l'amour, et plus d'une Sainte-n' y-touche lui révéla les moyens de jouer ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre de ceux qui l'adoraient ou la courtisaient fut une garantie de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu'à la fin de la fête, du bal, de la soirée, puis, le rideau tombé, elle se retrouvait seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d'autres émotions également superficielles. H y avait deux ou trois jeunes gens complètement abusés qui l'aimaient véritablement, et dont elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Elle se disait : — Je suis aimée, il m'aime! Cette certitude lui suffisait. Semblable à l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.

Un soir elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales qui la haïssaient cordialement et l'accompagnaient toujours : espèce d'amitié armée dont chacun se défie, et où les confidences sont habilement discrètes, quelquefois perfides. Après avoir distribué de petits saluts protecteurs, affectueux ou dédaigneux de l'air naturel à la femme qui connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement inconnu, mais dont la physionomie large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion assez semblable à celle de la peur.

— Ma chère, demanda->-«lle à madame de Maufrigneuse, quel est ce nouveau venu ?

— Un homme dont von» avez sans doute entendu parler, le marquis de Mou tri veau.

— Ah! c'est lui.

Elle prit son lorgnon, et l'examina fort impertinemment, comme elle eût fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.

— Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.

— Personne n'est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à la mode.

M. Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale, et le méritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour quelques jours, afin de satisfaire cette passion d'engouement et d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé. Armand de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau, un de ces ci-devant qui servirent noblement la République, et qui périt, lue près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé, par les soins de Bonaparte, à l'école de Chàlons, et mis, ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection de la République française. Après être sorti de cette école sans aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie, et n'était encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau. L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert peu de chances d'avancement. D'abord le nombre des officiers y est plus limité que dans les autres corps de l'année; puis, les opinions libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les craintes inspirées à l'empereur par une réunion d'hommes savants accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets les plus remarquables de l'arme, parce que, médiocres, ils donnaient peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée, et n'appartenait à Napoléon que sur les champs de bataille. A ces causes générales, qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de Montriveau, il s'en joignait d'autres inhérentes à sa personne et à son caractère. Seui dans le monde, jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au seiu de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant aucun intérêt en dehors de lui-même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. Il était habituellement silencieux! comme le sont tous les hommes timides; mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne; il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait au-devant des boulets tout en se baissant à propos pour les éviter, il était bon, mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. D une rigueur mathématique en toute chose, il n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d une position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien de honteux, ne demandait jamais rien pour lui; enfin, c'était un de ces grands hommes inconnus assez philosophes pour mépriser la gloire, et qui vivent sans s'attacher à la vie, parce qu ils ne trouvent pas à y développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue. Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent bien de nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte. Trop d'honneur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent ni aux vivants ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau, Montriveau, quoique noble et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité antique effraya le ministère de la guerre, où son attachement aux serments faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cent-Jours il fut nommé colonel de la garde et resta sur le champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva pas à l'armée de la Loire; mais le gouvernement royal ne voulut pas reconnaître les grades donnés pendant les Cent-Jours, et Armand de Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant, par cette hauteur de pensée que, jusqu'alors, les hasards de la guerre avaient satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour les projets d une grande utilité, le général Montriveau s'embarqua dans le dessein d explorer la Haute-Egypte et les parties inconnues de l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui excitent aujourd'hui tant d'intérêt parmi les savants. Son expédition scientifique fut longue et malheureuse. 11 avait recueilli des notes précieuses destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahison au pouvoir d'une tribu sauvage. II fut dépouillé de tout, mis en esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un anima! dont s'amusent d'impitoyable • enfants. Sa force de corps et sa constance d'âme lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité; mais il épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse. Il atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mort, en haillons, et n'ayant plus que d informes souvenirs. Les immenses sacrifices de son voyage, 1 étude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et ses observations, tout

HISTOIRE DES TREIZE

fui perdu. Un seul fait fera comprendre ses souiTrances. Pendant quelques jours les enfants du scheik de la tribu dont il était l'esclave s'amusèrent à prendre sa lèle pour but dans un jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval, et à les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année 1818, il s'y trouva ruiné, sans protecteurs, et n'en voulant pas. Il sérail mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs, avaient développé son énergie jusque dans les petites choses, et I habitude de conserver sa dignité (I homme en face de cet être moral que nous nommons la conscience* donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus indifférents. Cependant ses rapports avec les principaux savants de Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite et ses aventures. Les particularités de son évasion et de sa captivité, celles de son voyage, attestaient tant de sang-froid, d'esprit et de courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la lin de celte année, sa position changea subitement. De pauvre, il devint riche, ou du moins il eut extérieurement tous les avantages de la richesse. Le gouverne-, ment royal, qui cherchait à s'attacher les hommes de mérite afin de donner de la force à l'armée, lit alors quelques concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connu offraient des garanties de fidélité. M. de Montriveau fut rétabli sur les cadres, dans son grade, reçut sa solde arriérée et fut admis dans la garde royale. Ces laveurs arrivèrent successivement au marquis de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé. Puis, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout à coup, il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il rencontra partout les témoignages d'une haute estime. 11 semblait avoir trouvé quelque dénoûment pour sa vie ; mais chez lui tout se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une figure grave et recueillie, silencieuse et froide. 11 y eut beaucoup de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la concision du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de grand, et les femmes furent d'autant, plus généralement éprises de ce caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants, et corrodent les esprits les plus inflexibles. M. de Montriveau ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentiments. Il eût promptenvenl été laissé là, sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie, sans les preneurs qui le vantaient à son insu, sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle vive autant que naturelle. Par un effet du hasard, cet homme l'avait intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la veille une des scènes qui, dans le voyage de M. de Montriveau, produisaient le plus d'impression sur les mobiles imaginations de femme. Dans une excursion vers les sources du Nil, M. de Montriveau eut avec un de ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans les annales des voyages. Il avait un désert à traverser et ne pouvait aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide était capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer dans cette partie de la contrée, où l'intrépide officier présumait devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré les représentations que lui tirent ei les vieillards du pays el son guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout son courage, aiguisé déjà par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre, il partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière, il se coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnue, causée par la mobilité du sol, qui semblaii à chaque pas fuir sous lui. Cependant il savait que le lendemain il lui faudrait, des l'aurore, se remettre en route; mais son guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers le milieu du jour, le but, de son voyage. Celle promesse lui donna du courage, lui fil retrouver de forces, et, malgré ses souffrances, il continua sa route en maudissant un peu la science; mais, honteux de se plaindre devant son guide, il garda le secrel de ses peines. 11 avait déjà marché pi'iidanl le tiers du jour lorsque, sentant ses forces épuii ces cl ses pieds in lanlés par la marche, il demanda s'il arriverait bientôt. Mans une heure, lui dit le guide. Armand trouva dans son âme pour une heure de force el continua. L'heure s'écoula sans qu'il aperçut, même à l'horizon, horizon de sables aussi vaste que l'esl celui de la pleine mer, les palmier, ei les montagnes donl les cimes devaient annoncer le terme de on voyage. Il s'arrêta, menaça le guide, refusa d'aller plus loin, lui reproi ha d'être son meurtrier, de l'avoir trompé; puis des larme de rage et de fatigue roulèrent sur ses joue, enflant! n >! étaii couibé par la i nie de la mar< he, et son gi

ihblaii cou ulé pat la soif du désert, I* guide, in bile, écou-

. tait si (l'un an iri ml en étudiant, ave l'apparente

indifférence des Orientaux, les imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est l'or bruni. —Je me suis trompé, repritil froidement. Il y a trop longtemps que j'ai fait ce cnemiu pour que je puisse en reconnaître les traces; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher pendant deux heures. — Cet homme a raison, pensa M. de Montriveau. Puis il se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel il semblait lié par un fil, comme un condamné l'est invisiblement au bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé ses dernières gouttes d'énergie, et l'horizon esl pur, et il n'y voit ni palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il se couche alors sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent épouvanté l'homme le plus intrépide, il semblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait par un coup d'œil calme, empreint de puissance, et le laissait étendu, en ayant soin de se teuir à une distance qui lui permît d'échapper au désespoir de sa victime. Enfin, M. de Montriveau trouva quelques forces pour une dernière imprécation. Le guide se rapproclia de lui, le regarda fixement, lui imposa silence el lui dit : — IS"as-tu pas voulu, malgré nous, aller là où je te mène? Tu me reproches de te tromper; si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu la vérité? la voici : Nous avons encore cinq heures de marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur : si tu n'as pas assez de courage, voici mon poignard. Surpris par celte effroyable entente de la douleur et de la force humaine, M. de Montriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare; et, puisant dans son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide. Les cinq heures étaient expirées, M. de Montriveau n'apercevait rien encore, il tourna vers le guide un œil mourant; mais alors le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas un lac entouré de verdure et d'une admirable forêt, qu'illuminaient les feux du soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d'intelligence et de courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. 11 voyait d'un ciné l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces déserts.

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le fut encore bien plus en apprenant qu'elle voyait en lui le marquis de Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans les sables brûlants du désert avec lui, l'avoir eu pour compagnon de cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de celle nature un délicieux présage d'amusement? Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physiot emié^de son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler parfaitement le général Kléber auquel il ressemblait par la vigueur de son front, par la coupe de son visage, par l'audace tranquille des yeux, et par l'espèce de fougue qu'exprimaient ses traits saillants. Il élait petit, large de buste, museuleux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le moindre geste, trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait, et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait s'opposer à sa volonté, peut-être parce qu'il ne voulait rien que de juste. Néanmoins, semblable à tous les sens réellement forts, il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ces belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où riininnie devient implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions, terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers l'ironie.

La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mi! la duchesse de Maiil'rigr.euse à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en faire un de sesemants, de lui donner le pas sur ions les autres, de l'attacher à sa personne, el de déployer pour lui (ouïes se qiletlcries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de dm liesse avec lequel I. op6 de Véga on CalderOD a fait le Chien ilu jardinier. Elle voulu!

q :ei homme ne liii à aucune femme, et n'imagina pas d'être à lui

La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités ni saircs pour jouer les rôles de coquette, cl son éducation les avail encore perfectionnées. Les femmes avaient raison de l'envier, et les

hommes de l'aimer, 11 ne lui manquai! rien de ce qui peu! inspirer l'amour, de Ce qui le justifie el de ce qui le perpétue. Son g v de

beauté, ses manières, son parler, sa pose, s'accoraaieni pour la douer d'une coquetterie naturelle oui, chez une femme, semble être la .on cience de son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposai peutêtre ses mouvements avec trop d mplalsnnre seule nfftctalion

qu'on lui pût reproi lier, 'l'uni en elle s'harnii niait, depuis le plus petit geste jusqu'à la tournure particulière «le ses phrases, jusqu'à la m mière hypoi me dont elle jetai! son regard Le caraotèw pteittati-

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

nant de s:i physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessammenl «iuugeanie avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l'attirail de sa représentation. En effet, toutes les jbies de l'amour existaient en penne dans la liberté de ses regards exprès ifs, dans les caiineries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait voir qu'il y avait en elle une noble courtisane, que demcniaient vainement les religions de la duchesse. Qui s'asseyait pies d'elle, pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle eût l'air de jouer ni la mélancolie ni ia gaieté. Bile savait être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle semblait bonne et l'était. Dans sa situation, rien ne l'obligeait à descendre à la méchanceté. Par moments, elle se montrait tour à tour sans défiance cl rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser le creur. Mais pour la bien peindre ne faudrait-il pas accumuler toutes les antithèses féminines; en un mol, elle était ce qu'elle voulait être ou paraître. Sa figure un peu trop longue avait de .'a grâce, quelque chose de fin. de menu qui rappelait les figures du moyen âge. Son teint était pale, légèrement rosé. Tout en elle péchait, pour ainsi dire, par un excès de délicatesse.

31. de Slontriveau se laissa bsBiplaisaBitoent présenter à la duchesse de Langeais, qui. suivant l'habitude des personnes auxquelles un goût exquis fait éviter les banalités, l'accueillit sans l'accabler ni de questions ni de compliments, mais avec une sorte de grâce respectueuse qui devait llatier un homme supérieur, car la supériorité suppose chez un homme un peu de ce tact qui lait deviner aux femmes tout ce qui est sentiment. Si elle manifesta quelque curiosité, ce fut par ses regards; si elle complimenta, ce fut par ses manières; et elle déploya cette chatterie de paroles, cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer mieux que personne. Mais toute sa conversation ne fut en quelque sorte que le corps de la lettre, il devait y avoir un posi-scripium où la pensée principale allait être dite. Quand, après une demi-heure de causeries insignifiantes, et dans lesquelles l'accent, les sourires, donnaient seuls de la valeur aux mots, M. de Montriveau parut vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste expressif.

— 3Iousicur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants pendant lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous vous a offert assez d'attrait pour qu'il nie soit permis de vous inviter à venir chez moi; j'ai peur qu'il n'v ait beaucoup d égoisme à vouloir vous y posséder. Si j étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vous me trouveriez toujours le soir jusqu'à dix heures.

Ces phrases furent dites d'un ton si coquet, que 31. de Montriveau ne pouvait se défendre d'accepter 1 invitation. Quand il se rejeta dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque distance des femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moitié sérieuse!' i.i moitié plaisamment, sur l'accueil extraordinaire que lui avait fait la duchesse de Langeais. Cette difficile, cette illustre conquête, était décidément faite, et la gloire en avait été réservée à l'artillerie de la garde. 11 est facile d'imaginer les bonnes et mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, .suggéi a dans un de ces salons parisiens où l'on aime tant à s'amuser, e t où les railleries ont si peu de durée que chacun s'empresse d'en tirer toute la Hem.

Ces niaiseries Datèrent à son insu le général. De la place où il s'était mis, ses regards lurent attires par mille réflexions indécises vers la duchesse: et. il ne put s'empêcher de s'avouera lui-même que, de toutes les femmes dont la beauic avait séduil ses yeux, nulle ne lui avait oii'erl une plus délicieuse expression des venus, des défauls, des harmonies que l'imagination la plus juvénile puisse vouloir en France à une maîtresse. Quel homme, eu quelque rang que le sort l'ait placé, n'a pas senti dans son àme uue jouissance indéfinissable eu rencontrani. chez m;" femme qu'il choisit, même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui peimeitent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis? Si re d'amour, celte flâneuse réunion est certes lia des (lu- grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un profond moraliste du siècle dernier, l'amour est un convalescent. Il y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs dans la supériorité de la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup, pour ne pas dire tout, de savoir que notre amour-propre ne souffrira jamais en elle; qu'elle-est assez noëte pour ne jamais recevoir les blessures d'un coup d'aîil nié) pour être entourée d'un éclat égal a celui dont s'environnent même les rois éphémères de la finance, assez spirituelle pour ne jamais tire liomiliée par une fine plaisanterie, et as.-ez belle paur être la rivale de tout son sexe.' Ces réflexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais si la femme qui les lui inspire lui prési temps, dans l'avenir de sa précoce passion, les i h: s délices de la grâce, l'higfcuuité d'un'- ..me vierge, les mille plis du vèicmeu! des coquettes, les daii-'evs de V..m,;ijr. n'est-ce pas à ir de l'homme le plus froid: Yoiei dans quelle situaiion se trouvait ; ;i ce moment Mi de Montriveau. relaiivuiicnt à la femme, et le paséé de sa va- garantit eu quelque sort* la bizarrerie du l'ait. J»ué jeune daus l'ouï a«jan de-

guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu'un v<> é, qui va

d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être amaii-il pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher.' il était, à son âge, aussi neuf en amour que l'est un jeune homme qui vieil lire Faublas en cachette. De la femme, il savait tout; mais de l'amour. il ne savait rien; et sa virginité de sentiment lui faisait ainsi des di sirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés par les travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l'ambition, l'art ou la science, comme M. de Montriveau avait été emporté par le cours de la guerre et les événements de sa vie, connaissent cette singulière situa et l'avouent rarement. A Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n'y veut de ce dont aucune n'a voulu. De la cra d'être pris pour un sot, procèdent les mensonges de la fatuité gén raie en France, où passer pour un sot, c'est ne pas être du pays. En ce moment. 31. de Montriveau fut à la fois saisi par un violent désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts, et par un mouvement de cœur dont il n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi fort qu'il était violent, cet homme sut réprimer ses émolions; mais, tout en causant de choses indifférentes, il se relirait en lui-même, et se jurait d'avoir celte femme, seule pensée par laquelle il pouvait entrer dans l'amour. Son désir devint un serment l'ait à la manière des Arabes avec lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à la réussile de l'entreprise consacrée par le serment, et dans laquelle ils ne comptent même plus leur mon que comme un moyen de plus pour le succès. Un jeune homme se serait dit : — Je voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse ! Un autre : — Celui qui sera aimé de la duchesse de Langeais sera un bien heur <ux coquin! Biais le général se dit : — J'aurai pour maîtresse madame de Langeais. Quand un homme vierge de cœur, et pour qui l'amour devient une religion, conçoit une semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le pied.

31. de Montriveau s'éi happa brusquement du salon, et revint chez lui dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amoureuse. Si, vers le milieu de l'âge, un homme garde encore les croyances, les illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfance, son premier geste est pour ainsi dire d'avancer la main pour s'emparer de ce qu'il désire; puis, quand il a sondé les distances presque impossibles à franchir qui i'en séparent, il est saisi, comme les enfants, d'une sorte d'étonnemenl ou d'impatience qui communique de la valeur à l'objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi le lendemain, après les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé l'âme, Armand de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens, que concentra la pression d'un amour vrai. Cette femme si cavalien mcni'traiiée la veille était devenue le lendemain le p'us saint, le plus redou! pouvoirs. Elle fut des lors pour lui le monde et la vie. Le seul soi nii'des plus légères émolions qu'elle lui avait données faisait pair plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties. Les révolutions les plus rapides ne troublent que le.-, intérêts de ! homme, tandis qu'une passion en renverse les sentiments. Or, pour ceux qui ivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui ont plus d'àme et de sang que d'esprit ei de lymphe, un amour réel produi i i changement complet d'existence. D'un seul trait, par une seule réflexion, Armand de 3Iontrivcau effaça donc toute sa vie passée. Après s'être vingt mis demandé, comme un enfant : — Irai-je? N'in | i ' il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais vers huit heures du soir. et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, ma 1 idole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et pure jeune fille vêtue de gaze, de blondes et de voiles. Il arrivait impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s'il s'agissait du premier coup de canon sur un champ de baiaiilo. Pauvre écolier! Il trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de caèhi brun habilement bouillonné, laitgnissamment couchée sur le divan d'un obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva même pas, elle ne montra que sa lête, dont les cheveux étaient en désordre, quoique retenus dans un voile. Puis d'une main qui, dans te clair-obscur produit par la tremblante lueur d'une seule bougie placée loin d'elle, parut aux yeux de Montriveau blanche comme une main de mari elle lui fil signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix au; si douce qu tait la lueur : — Si ce n'eut pas été vous, monsieur le marqui c'eût été un ami avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un jnd rent qui m'eut légèrement intétessée, je vous aurais renvoyé. ' me voyez affreu cmeni souffrante.

Armand se d'il en lui-même : Je vais m'en aller.

— Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire attribua le feu à la lièvre, je ne sais si c'est un prcsseMimen votre bonne visite à l'empressement de laquelle je suis on ne ; pas plus sen-ible, depuis mi instant je sentais ma tête se di

eurs.

— Je puis donc rester? lui dit Montriveau-

— Ah! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me di ais déjà ce malin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre iropres-

HISTOIRE DES TREIZE

sion; que vovis aviez sans doute pris mon invitation pour une de ces phrases banales prodiguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.

Lt duchesse de Langeais ayait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette.. — pagi 3S.

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et furent comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dicter. La duchesse voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un plein succès. Le pauvre militaire souffrait réellement de la fausse souffrance de celte femme. Comme Crillon entendant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer son épée contre les vapeurs. Eh ! comment alors oser parler à cette malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il était ridicule de tirer son amour à brûle-pourpoint sur une femme si supérieure. 11 entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du sentiment et les exigences de lame. Aimer, n'est-ce pas savoir bien piailler, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le prouver? 11 se trouva la langue immobile, glacée par les convenances ilu noble faubourg, par la majesté de la migraine, et par les timidités de l'amour vrai. Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux, dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des veux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne s'abaissaient que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la baignait de lumière et d'amour.

Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous mal dire la reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment je ne souhaite qu'uue seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances. ". — Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai maintenant trop chaud, dit-elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le coussin qui lui couvrait les pieds, qu elle laissa voir dans toute leur clarté.

— Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.

— Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.

Cette spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude Montriveau dans une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de non-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le prince Charles aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement à reconnaître l'étendue de celle passion commencée, d'après le nombre de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle amenait à petits pas dans un labyrinthe inextricable où elle voulait le laisser honteux de lui-même. Elle débuta donc par se moquer de cet homme, à qui elle se plaisait néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une première visite est souvent une flatterie, mais Armand n'en fut pas complice. Le célèbre voyageur était dans ce boudoir depuis une heure, causant de tout, n'ayant rien dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont jouait cette femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur le cou le voile qu'elle avait sur la tête, s'accouda, "fui fit les honneurs d'une complète guérison, et sonna pour faire allumer les bougies du boudoir. A l'inaction absolue dans laquelle elle était restée, succédèrent les mouvements les plus gracieux. Elle se tourna vers M. de Monlriveau, et lui dit, en réponse à une confidence qu'elle venait de lui arracher et qui parut la vivement intéresser : — Vous voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à penser que vous n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes auprès de nous. Nous les croyons. Pure politesse! Ne savons-nous pas à quoi nous en tenir là-dessus par nous-mêmes? Où est l'homme qui n'a pas rencontré dans sa vie une seule occasion d'être amoureux? Mais vous aimez à nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres soties que nous sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la supériorité de nos sentiments, qui sont tout pureté.

Cette dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de hauteur et de fierté qui fit de cet amant novice une balle jetée au fond d'un abîme, et de la duchesse un ange revolant vers son ciel particulier.

— Diantre ! s'écriait en lui-même Armand de Monlriveau, comment s'y prendre pour dire à cetie créature sauvage que je l'aime? v

Il l'avail déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait vingt fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever autour d'elle une certaine quantité de redoutes qu'elle lui donnerait à emporter avant de lui permettre l'entrée de son cœur. Jouet de ses caprices, Montriveau devait rester stationnaire tout en sautant de difficultés en difficultés comme un de ces insectes tourmenté par un enfant saute d'un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au même point. Néanmoins, la duchesse reconnut avec un bonheur inexprimable que cet homme de caractère ne mentait pas à sa parole. Armand n'avait, en effet, jamais aimé. H allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d'elle encore; mais elle vit avec joie une bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un mot, d'un regard, d'un geste.

— Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous attendrai jusqu'à dix heures.

Le lendemain Montriveau passa la plus grande partie de la journée assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'habiller et d'aller à l'hôtel de LanT-iis. C'eût été grande pitié pour l'un de ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant, de savoir cette pensée, dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux proportions du boudoir d'une pelite maîtresse. Mais il se sentait lui-même déjà si déchu dans sou bonheur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas confié son amour à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s'empare d'un homme quand il aime, n'y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne seraii-ce pas sa petitesse qui fait l'orgueil de la femme? Enfin ne serait-ce pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent pas, qui les portent presque toutes a trahir les premières le mystère de leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être?

— Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n'est pas visible, elle s'habille, cl vous prie de l'attendre ici.

Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans les moindres détails. 11 admira madame de Langeais, en admirant les choses qui venaient d'elle et en trahissaient les habitudes, avant qu'il pût en saisir la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de sa chambre sans faire de bruit. Monlriveau se retourna, la vit marchant avec la légèreté d'une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement : — Comment me trouvez-vous? Elle était sûre d'elle, cl son regard fixe disait : — Je me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille fée, marraine de quelque* princesse méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de celte coquette personne le nuage d'une gaze dont les plis avaient des loos vifs que soutenait cucorc l'éclat d'une peau satinée. La duchesse

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

était éblouissante. Le bien clair de sa robe, dont les ornements se répétaient dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur, un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes; car, en plissant avec rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l'écharpe qui pendait à ses côfës, et le brave soldat ne put alors s'empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avee lesquelles ils paraissent se confondre.

— Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les femmes pour l'homme auquel elles veulent plaire

— J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la Divinité belle comme vous l'êtes; mais ce n'est pas un compliment que de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu'à l'adoration. Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.

— Ah, fi ! dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vous estime assez pour vous offrir ma

main.

Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Une main de femme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la chatouilleuse impression va des lèvres à l'âme. Aussi, chez un homme épris qui a dans les sens autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables orages.

— Me la tendrez-vous toujours ainsi ? dit humblement le général en baisant avec respect cette main dangereuse.

— Oui, mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.

Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en voulant en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de ses doigts, et regarder en même temps M. de Montriveau, qui admirait alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.

— Ah ! c'est bien, ditelle , vous avez été exact, j'aime l'exactitude. Sa Majesté dit qu'elle est la politesse des rois; mais, selon moi, de vous à nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries. Eh! n'est-ce pas? Dites donc.

Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante, en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah ! la duchesse entendait à merveille son métier de femme, elle savait admirablement rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, et le récompenser par de creuses flatteries à chaque pas qu'il faisait pour descendre aux niaiseries de la sentimentalité.

— - Vous n'oublierez jamais de venir à neuf heures.

— Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs?

— Le sais-je ? répondit-elle en haussant les épaules par un petit geste enfantin comme pour avouer qu'elle était toute caprice et qu'un amant devait la prendre ainsi. — D'ailleurs, reprit-elle, que vous importe? vous m'y conduirez.

— Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis convenablement.

— Il me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si quelqu'un doit souffrir de votre mise, c'est moi. Mais sachez, mon-

Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient »ur elle. — mge 37.

sieur le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras est toujours au-dessus de la mode, personne n'oserait le critiquer. Je vois que vous ne connaissez pas le monde, je vous en aime davantage.

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant de l'initier aux vanités d'une femme à la mode.

— Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-même Armand, je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m'aime sans doute, et, certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise moi-même; ainsi va pour le bal !

La duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au bal en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire passionnément amoureux d'elle. Heureux de voir la reine du monde élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de l'esprit en ayant de l'espérance. Sûr de plaire, il déploya ses idées et ses sentiments, sans ressentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné

le cœur. Cette conversation substantielle, animée, remplie par ces premières confidences aussi douces à dire qu'à entendre , séduisit-elle madame de Langeais, ou avait -elle imaginé cette ravissante coquetterie ; mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuitsonna.

— Ah ! vous me faites manquer le bal !

dit- elle en exprimant de la surprise et du dépit de s'être oubliée.

Puis, elle se justifia le changement de ses jouissances par un sourire qui fit bondir le cœur d'Armand.

— J'avais bien promis à madame de Beauséant, ajouta-t-elle. Ils m'attendent tous.

— Eh bien ! allez.

— Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me charment. Racontez-moi bien toute votre vie.

J'aime à participer aux souffrances ressenties par un homme de |courage, car je les ressens, vrai! Elle jouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait par des mouvemcntsd'impatience qui semblaient accuser un mécontentement intérieur et de profondes réflexions. — Nous ne valons rien , nous autres, reprit -elle. Ah!

nous sommes d'indignes personnes, égoïstes, frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force d'amusements. Aucune de nous ne comprend le rôle de sa vie.

Autrefois, en France,

les femme; étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux qui pleurent, encourager les grandes vertus, récompenser les artistes et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde et le bal. Non, je ne vous sacrifie pas grand'chose. Elle acheva de détruire son écharpe, comme un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous les pétales; elle la roula, la jeta loin d'elle, et put ainsi montrer son cou de cygne. Elle sonna — Je ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre.

Puis elle reporta timidement ses longs yeux bleus sur Armand, de manière à lui faire accepter, par la crainte qu'ils exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première, pour une grande faveur. — Vous avez eu bien des peines? dit-elle après une pause pleine de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix des femmes sans être dans le cœur.

HISTOIRE DES TREIZE

— Non, répondit Arniaml. Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas ce qu'émit le bonheur.

vous le savez doue,? dit-elle en le regardant en dessous d'un air hvpoi rite et rusé.

' — Mais, pour moi désormais, le bpnheur, n'est-ce pas d« vous voir, de vous entendre... Jusqu'à présent \e n'avais que souffert, et maintenant je comprends que je pois èire malheureux...

— Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en,. il eçt minuit, respectons les convenances. Je ne suis pas allée au bai, voue étiez là. Ne faisons pas eaus-r. Adieu. Je ne nais < .e que j<' dirai, mais la migraine est bonne personne et ne nous donne jamais de démentis.

— Y a-t-il bal demain.' deinauda-l-il.

— Vous vous y accoutumeriez , je crois. Eh bien ! oui, demain nous irons encore au bal.

Armand s'en alla l'homme le plus heureux du inonde, et vint tous les soirs chez madame de Langeais à l'heure qui, par une sorte de convention tacite, lui fut réservée. Il serait Fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs uue redondance que de faire marcher ce récit pas à pas. comme marchait le poème de ces conversations secrètes dont le cours avance ou retarde au gré d'une femme par une querelle de mots quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s'en tenir aux expressions matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première rencontre de la duchesse et d'Armand de Montriveau, l'assidu général avait conquis en toute propriété le droit de baiser les insatiables mains de sa maîtresse. Partout où allait madame de Langeais, se voyait inévitablement M. de Montriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton de la duchesse Déjà la position d'Armand lui avait fait des envieux, des jaloux, des ennemis. Madame de Langeais avait atteint à son but. Le marquis se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux qui se vantaient d'être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement le pas sur tous les autres.

— Décidément, disait madame de Sérizy, M. de Montriveau est l'homme que la duchesse distingue le plus.

IJui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingué par une femme'/ Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu'on se plaisait à raconter du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent tacitement feurs prétentions sur la duchesse, et ue restèrent dans sa sphère que pour exploiter l'importance qu'ils y prenaient, pour se servir de son nom, de sa personne, pour s'arranger au mieux avec certaines puissances du second ordre, enchantées d'enlever un amant à madame de Langeais. La duchesse avait l'oeil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d'être la dupe. Alors elle savait, disait M. le prince de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup, tirer un regain de vengeance par un mot à deux tranchants dont elle frappait ces épousailles morganatiques. Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la faire craindre et passer pour une personne excessivement spirituelle. Elle consolidait ainsi sa réputation de vertu, tout en s'amusanl dés secrets d'antrui, sans laisser pénétrer les siens. Néanmoins, après deux inois d'assiduités, elle eut, au fond de lame, une sorte de peur vague en voyant que M. de Montriveau ne comprenait rien aux finesses de la coquetterie Faubourg-Saint-Germanesqne, et prenait au sérieux les minauderies parisiennes. — Celui-là, ma chère dm liesse, lui avait dit le vieux vidante de Pamiers, est cousin-germain des aigles, vous ne l'apprivoiserez pas, et il vous emportera dans son aile, si vous n'y prenez garde. Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait (lit ce mot, dans lequel madame de Langeais craignit de trouver une prophétie, elle essaya de se faire haïr, et se montra dure, exigeante, nerveuse, détestable, pour Armand, qui la désarma par une douceur angéiique. Cette femme connaissait si peu la bonté large des grands caractères, qu'elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries par lesquelles ses plaintes furent d'abord accueillie-, laie cherchait une querelle et trouva des preuves d'affection. Alors elle persista,

— En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre a-t-il pu vous déplaire ?

— Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle en devenant tout à coup douce et soumise; mais pourquoi voulez-vous mé compromettre? Vous ne devez être qu'un ami pour moi. Ne h' savez-vous pas? Je voudrais vous voir l'insliui l, le délicatesses de ["amitié vraie, aliu de ne perdre ni votre estime, ni les plaisirs que je ressens près de vous.

— SN'êirc que votre ami? s'écria M. de Monltfvcau . à la tête de qui ce terrible mol donna des secousses électriques. Sm la loi des beures douces que vous m'accordi .je ra'eudors el me réveille dans votre coeur, et aujourd'hui, sans motif, vous vous plaisez grâlt i ement à tin r les i pérances secrètes qui me font vivre. Voulez-vous, après m'avoir fait promettre uni de constance, el avoir montré tant d horreur pour les rerames qui n'uni q \< i auirii es. me faire entendre qui:, semblable à toutes les femmes de Paris, vou ave* des

passions, ei point d'amour? Pourquoi donc ra'avez-vous demandé ma vie, et pourquoi l'avez-vous acceptée/

— J'ai eu tort, mon ami. Oui. une femme a lort de se laisser aller à de tels enivrements quand elle ne peut ni ne doit les récompenser.

— Je conque.: S, vous n'avez été que légèrement coquetle, et...

— Coquette? je bais la coquetterie. Eln: coquelte. Armand, mais c'est se promettre a plusieurs hommes et ne pa ■ se donner. Se donner à tous est du libertinage. Voilà ce que j'ai cru comprendre de nos mœurs. Mais se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écorner met une appareille admiration les bavards, s'occuper de puerre avec lés militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de llatlerie, cela me parait aussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des g;uils el des vélemenls. Le discours est la partie merale . toilette, il se prend el se quitte avec la toque à plumes. Nommezvous ceci coquetterie? Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous, mon ami, je suis vraie. Je uVi toujours partagé vos idées, et, quand vous m'avez convaincue, après une discussion, ne m'en avez-vous pas vue tout heureuse? Enfin, je vous aime, mais seulement comme il esl permis à une femme religieuse et pure d'aimer. J'ai fait des réflexions. Je suis mariée. Armand. Si la manière dont je vis avec M. de Langeais me lais disposition de mon cœur, les lois, les convenances, m'ont ôté le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu'elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun exemple d'un homme qui ait su ce à quoi l'engageai*** alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant et M. d'Ajuda, qui, dit-on .épouse mademoiselle de Rochelide, m'a prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m'aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque temps! Moi. je dépouillerai pour vous tome vanité; n'est-ce pas quelque élu Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucun homme ne s'attache.' Ah! elle est sans cœur, sans esprit, sans àme, sans charme surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu'elles sont blessées de trouver en moi. Si ma répuiaiion me reste, que m'importe de voir contester mes avantages par di s rivales? elles n'en hériteront certes pas. Allons, mon ami, d< quelque chose à qui vous sacrifie tant! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.

— Ah! répondit Armand avec la profonde ironie d'un cœur blessé, l'amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d'illusions! Kien n'est plus vrai, je le vois, il faut que je m'imagine être aimé. Mai-. tenez, il esl des pensées comme des blessures doni ou ne revient pas : vous étiez une de mes dernières croyances, et je m'aperçois en ce montent que tout est faux ici bas.

Elle se prit à sourire.

— Oui, reprit Montriveau d'une voix altérée, voire toi catholique à laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les nommes Se font, l'espérance est un mensonge appuyé sur l'avenir, l'orgueil est un mensonge de nous à nous, la pitié, la sagesse, la terreur, sout des calculs mensongers. Mon bonheur sera donc aussi quelque mensonge, il faut que je m'attrape moi-même et conseille à toujours donner un louis contre un écu. Si vous pouvez si facilement vous dispenser de me voir, si vous ne m'avouez ni pour ami, ni pour amant, vous ne m'aimez pas! El moi, pauvre fou, je me dis cela, je le sais, el j'aime.

— - Mais, mon Dieu, mon pauvre Armand, vous vous emportez.

— Je m'emporte?

— Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de prudence.

Au Coud, elle était enchantée de la colère qui débordait dans les veux de son amant. En ce moment, elle le tourmentait; mais elle le jugeait; et remarquait les moindres altérations de sa physionomie. Si le général avait eu le malheur de se montrer généreux sans discus -ion. ecimme il arrive quelquefois à certaines âmes caud.,1. s. il eût été forbanni pour toujours, atteint et convaincu dé ne pas savon aimer. La plupart des femmes veulent se sentir le moral violé. S'esta ce pas nue de leurs flatteries de ne jamais i eder qu'a ! Mais

Armand n'était pas assez instruit pour apercevoir le pii ment préparé par la duchés e. L hommes loris qui aîinenl oui tant d'enfani e dans lame!

Si vous ne voulez que conserver les apparences, dit-il avec naïveté, je suis prêt ,i...

Ne conserver que les apparences! s'écna-l-eliû en lluterrompant, mai- que.1- idées vous faites-vous dora de m i' Vous af-je iset quç je pui >c Oit

Ah i a. ci' i ii | li us-non doni ' demanda M i eau.

M.i: tr, vou ■ m'effi'.Wez. flou, \ Imi nier, i, reprit-

elle d'un ton froid merci, Armand . vous hf ave • cmpâdunc

imprudence bien involontaire, crbyeZ-lè, inoil . m ayez

li ir, dites-vous Vloi aussi, je saurai souffrir, i* ri rons de s

voir, puis, quand l'on el l'ai tous aurons su rc ouvrci un peu de

LA DUCHESSE DE L

calme, eh bien! nous aviserons 5 nous arranger un bonheur approuvé par le inonde, .le suis ieune, Armand, un homme sans délicatesse ferait faire bien des solutés et des élourderies à une femme de vingtqualre ans. Mais, vous! vous serez mon ami, promettez-le-moi.

— La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer. Il s'assit sur le divan du boudoir, et resta la lèle appuyée dans ses, mains. — M'aimez-vous, madame? demanda-t-il en relevant la léte et lui montrant un visage plein de résolution. Dites hardiment : oui ou non.

La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu'elle ne l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaire dont s'effrayent peu de femmes au dix-neuvième siècle, en ne voyant plus les hommes porter I epée au côté ; mais n'y a-t-il pas des effets de cils, de sourcils, des contractions dans le regard, des tremblements de lèvres, qui communiquent la teneur qu'ils expriment si vivement, si magnétiquement ?

— Ah ! dit-elle, si j'étais libre, si...

— Eh ! n'est-ce que votre mari qui nous gêne? s'écria joyeusement le général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette, je possède un pouvoir plus absolu que ne l'est celui de l'autocrate de toutes les Russies. Je m'entends avec la fatalité; je puis, socialement parlant, l'avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d'une montre. Diriger la fatalité, dans notre machine politique, n'est-ce pas tout simplement en connaître les rouages? Dans peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de votre promesse.

— Armand, s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? Grand Dieu! croyez-vous que je puisse être le gain d'un crime? voulez-vous ma mort? Mais vous n'avez donc pas du tout de religion? Moi, je crains Dieu. Quoique M. de Langeais m'ait donné le droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.

M. de Moutriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse d'un air calme.

— Mon ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m'aime pas, il n'est pas bien pour moi, mais j'ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas ?

Ecoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours mon front à baiser ; si je vous le refusais quelquefois, c'était pure coquetterie, en vérité. Mais, entendons-nous, dit-elle en le voyant s'approcher. Vous me permettrez d'augmenter le nombre de mes poursuivants, d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le passé -, je veux redoubler de légèreté, je veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture; vous viendrez un peu moins souvent ; et puis, après...

En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir, ainsi pressée par Moutriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des femmes à celte pression, dans laquelle tous les plaisirs de l'amour semblent promis ; puis, elle désirait sans doute se faire faire quelque confidence, car elle se haussa sur la pointe des pieds pour apporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand.

— Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari : vous n'y devez plus penser.

Madame de Langeais garda le silence.

— Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami? N'avez-vous pas voulu m'effrayer? Allons, avouez-le!... vous êtes trop bon pour jamais concevoir de criminelles pensées. Mais auriezvous donc des secrets que je ne connusse point? Comment pouvezvous donc maîtriser le sort?

— Au moment où vous confirmez le don que vous m'avez déjà fait de votre cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce que je vous répondrais. J'ai confiance en vous, Antoinette, je n'aurai ni soupçons, ni fausses jalousies. Mais, si le hasard vous rendait libre, nous sommes unis...

— Le hasard, Armand, dit-elle en faisant un de ces jolis gestes de tête qui semblent pleins de choses et que ces sortes de femmes jettent à la légère, comme une cantatrice joue avec sa voix. Le pur hasard, reprit-elle. Sachez-le bien : s'il arrivait, par votre faute, quelque malheur à M. de Langeais, je ne serais jamais à vous.

Ils se séparèrent contents l'un et l'autre. La duchesse avait fait un pacte qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles et ses actions, que M. de Montriveau n'était point son amant. Quant à lui, la rusée se promettait bien de le lasser en ne lui accordant d'autres faveurs que celles surprises dans ces petites luttes dont elle arrêtait le cours à son gré. Elle savait si joliment le lendemain révoquer les concessions consenties la veille, elle était si sérieusement déterminée à rester physiquement vertueuse, qu'elle ne voyait aucun danger pour elle à des préliminaires redoutables seulement aux femmes bien éprises. Enfin, une duchesse séparée de son mari offrait peu de chose à l'amour, en lui sacrifiant un mariage annulé depuis longtemps. De son côté, Montriveau, tout heureux d'obtenir la plus vague des promesses, et d'écarter à jamais les objections qu'une épouse puise dans la foi conjugale pour se refuser à l'amour, s'applaudissait d'avoir

conquis encore un peu plus de terrain. Aussi, pendant quelque temps, abusa-t-il des droits d'usufruit qui lui avaient été si difficilement octroyés. Plus enfant qu'il ne l'avait, jamais été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages qui font du premier amour la fleur de la vie. 11 redevenait petit en répandant et son âme et toutes les forces trompées que lui communiquait sa passion sur les mains de celte femme, sur ses cheveux blonds, dont il baisait les boucles floconneuses, sur ce front éclatant qu'il voyait pur. Inondée d'amour, vaincue par les effluves magnétiques d'un sentiment si chaud, la duchesse hésitait à faire naiire la querelle qui devait les séparer à jamais. Elle était plus femme qu'elle ne le croyait, celte chétive créature, en essayant de concilier les exigences de la religion avec les vivaces émotions de vanité, avec les semblants de plaisir dont s'affolent les Parisiennes. Chaque dimanche elle entendait la messe, ne manquait pas un office ; puis, le soir, elle se plongeait dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse réprimés. Armand et madame de Langeais ressemblaient à ces faquirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle leur donne. Peut-être aussi, la duchesse avait-elle fini par résoudre l'amour dans ces caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute innocentes à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée prêtaient d'excessives dépravations. Comment expliquer autrement le mystère incompréhensible de ses perpétuelles fluctuations? Tous les matins elle se proposait de fermer sa porte au marquis de Montriveau; puis, tous les soirs, à l'heure dite, elle se laissait charmer par lui. Après une molle défense, elle se faisait moins méchante ; sa conversation devenait douce, onctueuse; deux amants pouvaient seuls être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillant, ses coquetteries les plus entraînantes; puis, quand elle avait irrité l'àme et les sens de son amant, s'il la saisissait, elle voulait bien se laisser briser et tordre par lui, mais elle avait son nec plus ultra de passion; et, quand il en arrivait là, elle se fâchait toujours si, maîtrisé par sa fougue, il faisait mine d'en franchir les barrières. Aucune femme n'ose se refuser sans motif à l'amour, rien n'est plus naturel que d'y céder ; aussi madame de Langeais s'entoura-t-elle bientôt d'une seconde ligne de fortifications plus difficile à emporter que ne l'avait été la première. Elle évoqua les terreurs de la religion. Jamais le Père de l'Eglise le plus éloquent ne plaida mieux la cause de Dieu ; jamais les vengeances du Très-Haut ne furent mieux justifiées que par la voix de la duchesse. Elle n'employait ni phrases de sermon, ni amplification» de rhétorique. Non, elle avait son pathos à elle. A la plus ardenle supplique d'Armand elle répondait par un regard mouillé de larmes, par un geste qui peignait une affreuse plénitude de sentiments ; elle le faisait taire en lui demandant grâce ; un mot de plus, elle ne voulait pas l'entendre, elle succomberait, et la mort lui semblait préférable à un bonheur criminel.

— N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu? lui disait-elle en retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesquels celte jolie comédienne paraissait prendre difficilement un empire passager. Les hommes, la terre entière, je vous les sacrifierais volontiers ; mais vous êtes bien égoïste de me demander tout mou avenir pour un moment de plaisir. Allons ! voyons, n'êtes-vous pas heureux ? ajoutait-elle en lui tendant la main et se montrant à lui dans un négligé qui certes offrait à son amant des consolations dont il se pavait toujours.

Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion lui donnait. des émotions inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir quelque baiser rapide, aussitôt elle feignait la peur, elle rougissait et bannissait Armand de son canapé au moment où le canapé devenait dangereux pour elle.

— Vos plaisirs sont des péchés que j'expie, Armand; ils me coûtent des pénitences, des remords! s'écriail-elle.

Quand Montriveau se voyait à deux chaises de celte jupe aristocra tique, il se prenait à blasphémer, il maugréait Dieu. La duchesse se fâchait alors.

— Mais, mon ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi vous refusez de croire en Dieu, car il est impossible de croire aux hommes. Taisez-vous, ne parlez pas ainsi; vous avez l'àme trop grande pour épouser les sottises du libéralisme, qui a la prétention de tuer Dieu.

Les discussions théologiques et politiques lui servaient de douches pour calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à l'amour quand elle excitait sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boudoir dans les théories de l'absolutisme, qu'elle défendait à merveille. Peu de femmes osent être démocrates, elles sont alors trop en contradiction avec leur despotisme en fait de sentiments. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, s'élançait sur sa proie, revenait terrible d'amour à sa maîtresse, incapable déporter longtemps son soeur et sa pensée en Ilagrance. Si celle femme se seutail pique: ;"->;■ „i.<- fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait alors sortir de son boudoir : elle quittait l'air chargé de désirs qu'elle y respirait, venait dans son salon, s'y mettait au piano, chantait les airs les plus délicieux de la musique moderne, et trompait ainsi l'amour des sens, qui par-

HISTOIRE DES TREIZE

fois ne lui faisait pas grâce, mais qu'elle avait la force de vaincre. En ces moments, «lie était sublime aux yeux d'Armand : elle ne feignait pas. elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Celte résistance égoïste I;! lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature, et il se résignait, et il parlait d'amour platonique, le général d'artillerie ! Quand elle eut assez joué de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua dans celui d'Armand : elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens, elle lui refit le génie du christianisme à l'usage des militaires. Montriveau s'impatienta, trouva son ioug pesant. Oh ! alors, par esprit de contradiction, elle lui cassa la tête de Dieu pour voir si Dieu la débarrasserait d'un homme qui allait à son but avec une constance dont elle commençait à s'effrayer. D'ail'surs, elle se plaisait à prolonger toute querelle qui paraissait éterniser la lutte morale, après laquelle venait une lutte matérielle bien autrement dangereuse.

Mais si l'opposition faite au nom des lois du mariage représente Vépoque cirile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constituerait Vepoque religieuse, et elle eut, comme la précédente, une crise après laquelle sa rigueur devait décroître. Un soir, Armand, venu fortuitement de très-bonne heure, trouva M. l'abbé Gondrand, directeur de la conscience de madame de Langeais, établi dans un fauteuil au coin de la cheminée, comme un homme en train de digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue de cet homme au teint frais et reposé, dont le front était calme, la bouche ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien une véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau, qui ne salua personne et restasilencieux. Sorti de son amour, le général ne manquait Îias de tact; il devina donc, en échangeant quelques regards avec le utur évêque, que cet homme était le promoteur des difficultés dont s'armait pour lui l'amour de la duchesse. Qu'un ambitieux abbé bricollàt et retint le bonheur d'un homme trempé comme l'était Montriveau, cette pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts, le fit lever, marcher, piétiner; puis, quand il revenait à sa place, avec l'intention de faire un éclat, un seul regard de la duchesse suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du noir silence de son amant, par lequel tout autre femme eût été gênée, continuait à converser fort spirituellement avec M. Gondrand surte nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur. Elle exprimait mieux que ne le faisait l'abbé pourquoi l'Eglise devait être un pouvoir à la fois temporel et spirituel , et regrettait que la Chambre des pairs n'eût pas encore son banc des éveques, comme la Chambre des lords avait le sien. Néanmoins l'abbé, sachant que le carême lui permettait de prendre sa revanche, céda la place au général et sortit. A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à son directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était intriguée par l'attitude de Montriveau.

— Qu'avez -vous, mon ami?

— Mais j'ai votre abbé sur l'estomac.

— Pourquoi ne preniez-vous pas un livre? lui dit-elle sans se soucier d'être ou non entendue par l'abbé qui fermait la porte.

Montriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna ce mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.

— Ma chère Antoinette , je vous remercie de donner à l'amour le pas sur l'Eglise; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question.

— Ah! vous m'interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N'êtes-vous pas mon ami? je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n'y verrez qu'une image.

— Parlez-vous à cet homme de notre amour '

— Il est mon confesseur.

— Sait-il que je vous aime?

— Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les secrets de ma confession7

— Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous

— Un homme, monsieur! dites Dieu.

— Dieu! Dieu ! je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu tranquille là où il est, pour l'amour de lui et de moi. Madame, vous n'irez plus à confesse, ou.

— Ou ? dit-elle en souriant.

— Ou je ne reviendrai plus ici.

— Parlez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.

Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un cul regard a Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien de temps resta-t-il ainsi, jamais II ne le sut lui-même. L'àme a le pouvoir inconnu d'étendre commode resserrer l'espace. Il ouvrit la porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour dire aigrement; -- Je n'ai pas sonné. D'ailleurs pourquoi donc entrer sans ordre? Sltzette, laissez-moi.

— Tu soutires donc? s'écria Montriveau.

— Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez "i* ci, au moins pour un moment

— Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet do chambre, qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.

Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura couchée sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau n'eût pas été là.

— Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j'ai tort. Je ne te voudrais certes pas sans religion...

— Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d'une voix dure, que vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.

Ici le général, abattu par l'inclémence de cette femme, qui savait devenir à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la porte, un pas de désespoir, et allait l'abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une torture morale bien plus cruelle que ne l'était jadis la torture judiciaire. Mais cet homme n'était pas maître de s'en aller. En toute espèce de crise, une femme est en quelque sorte grosse d'une certaine quantité de paroles; et quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incomplète. Madame de Langeais, qui n'avait pas tout dit, reprit la parole.

— Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée. Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet d'aimer au delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement des convenances. Voulez-vous interdire :< une femme de la cour la sainte table quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, te sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous charger jez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs? Napoléon ne l'osait pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec toutes ses conséquences. Si nous voulons que la France aille à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes? La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de conduire les peuples par des idées morales que par des échafauds, comme au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable révolution ait inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous, c'est moi, c'est la princesse ma voisine; c'est en un mot tous les intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait renversée si l'on en faisait mettre à tout moment les bases en question...

— Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites pitié, dit Montriveau. La Restauration, madame, doit se dire comme Catherine de Médicis, quand elle crut la bataille de Dreux perdue : — Eh bien! nous irons au prêche! Or, 1815 est votre bataille de Dreux. Comme le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits. Si vous ne voulez pas faire un édit de Nantes; ou si, le faisant, vous le révoquez; si vous êtes un jour atteints et convaincus de ne plus vouloir de la Charte, qui n'est qu'un gage donné au maintien des intérêts révolutionnaires, la Révolution se relèvera terrible, et ne vous donnera qu'un seul coup; ce n'est pas elle qui sortira de France; elle y est le sol même. Les hommes se laissent tuer, mais non les intérêts... Eh! mon Dieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, le monde entier? Ce sont des billevesées auprès de mon bonheur. Régnez, soyez renversés, peu m'importe. Où suis-je donc?

— Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la duchesse de Langeais.

— Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de ma chère Antoinette !

— Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes, dit-elle en riant et en le repouisanl, mais sans violence.

— Vous ne m'avaldonc jamais aimé? «lit-il avec une rage qui jaillit de ses yeux par des éclairs.

— Non, mon ami.

Ce non valait un oui.

— Je suis un grand sot, reprit-il en baisant la main de celte terrible reine redevenue femme.

Antoinette, reprit-il, s'appuyant la tête sur ses pieds, lu es trop chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que <•■< soit au monde.

— Ah! vous êles un grand fou, dit-elle en se levanl par un mouvement gracieux quoique vif. El, sans ajouter une parole, elle courut dans le salou.

— Qu'a-t-elledonc? demanda le général, qui uc savait pas deviner

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

1» puissance des commotions que sa tète brûlante avait électriquement communiquées des pieds à la tète de sa maîtresse.

Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science ou de poésie, qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que la réflexion nuise à leurs plaisirs, sentent que l'alphabet et la phraséologie musicale sont les instruments intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant. Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage des âmes. Andiamo mio ben peut arracher des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, ça et là, dans le monde, une jeune tille expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme dont L'âme vibre sous les pincements d'une passion, prennent u:i thème musical et s'entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-nK.nes dans quelque sublime mélodie, espèce de poëme perdu. Or, le général écoutait en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut l'être la plainte solitaire d'un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.

— Mon Dieu, que jouez-vous donc là? dit-il d'une voix émue.

— Le prélude d'une romance appelée, je crois, Fleuve du Tage.

— Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.

— Eh! mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard de femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que vous me faites horriblement souffrir, et qu'il faut bien que je me plaigne sans trop me faire comprendre, autrement je serais à vous... Mais vous ne voyez rien.

— Et vous ne voulez pas me rendre heureux !

— Armand, je mourrais de douleur le lendemain.

Le général sortit brusquement; mais, quand il se trouva dans la rue, il essuya deux larmes qu'il avait eu la force de contenir dans ses yeux.

La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de ses redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être craignait-elle, à force de parler éternité, de perpétuer l'amour du général en ce monde et dans l'autre. Pour l'honneur de cette femme, il est nécessaire de la croire vierge, même de cœur; autrement elle serait trop horrible. Encore bien loin de cet âge où mutuellement l'homme et la femme se trouvent trop près de l'avenir pour perdre du temps et se chicaner leurs jouissances, elle en était, sans doute, non pas à son premier amour, mais à ses premiers plaisirs. Faute de pouvoir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui lui eussent appris la valeur des trésors jetés à ses pieds, elle s'en jouait. Ne connaissant pas les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à rester dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait, tous les soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu'une femme n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait pas aux exigences superficielles d'une passion pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il n'en recueillit les fruits dans leur primeur. Il avait parfaitement conçu les scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. 11 était même joyeux de ces combats. Il trouvait la duchesse pudique là où elle n'était qu'horriblement coquette ; et il ne l'aurait pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; n'en triomphait-il pas graduellement? Et chaque triomphe n'augmentait-il pas la faible somme des privautés amoureuses longtemps défendues, puis concédées par elle avec tous les semblants de l'amour? Mais il avait si bien dégusté les menues et processives conquêtes dont se repaissent les amants timides, qu'elles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait d'obstacles, il n'avait donc plus que ses propres terreurs à vaincre, car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement que les caprices de celle qui se laissait appeler Antoinette. Il résolut alors de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme un amant jeune encore qui n'ose pas croire à l'abaissement de son idole, il hésita longtemps et connut ces terribles réactions de cœur, ces volontés bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins un soir il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave pour en deviner le désir. Un désir d'homme estil jamais secret? les femmes n'ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements de physionomie?

— Eh quoi! voulez-vous cesser d'être mon ami? dit-elle en l'interrompant au premier met et lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui coula comme un sang nouveau sur son teint diaphane. Pour me récompenser de mes générosités, vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu. Moi, j'ai beaucoup réfléchi; jepense toujours à nous. 11 existe une probité de femme à laquelle nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez faillir à l'honneur. Mo., je ne sais pas tromper. ,îi je suis à vous, je ne pourrai plus être en

aucune manière la femme de M. de Langeais. Vous exigez donc I* sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour un douteut amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment ! déjà vou» voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me parlez plus ainsi. Non, ne me di'.es rien. Je ne veux pas, je ne peux pas vous entendre. Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains pour reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient le front, et parut très-animée. — Vous venez chez une faible créature avec des calculs bien arrêtés, en vous disant : Elle me parlera de son mari pendant un certain temps, puis de Dieu, puis des suites inévitables de l'amour; mais j'userai, j'abuserai de l'influence que j'aurai conquise ; je me rendrai nécessaire ; j'aurai pour moi les liens de l'habitude, les arrangements tout faits par le public; enfin, quand le monde aura fini par accepter notre liaison, je serai le maître de cette femme. Soyez franc, ce sont là vos pensées.. Ah! vous calculez, et vous dites aimer, fi! Vous êtes amoureux, ah! je le crois bien! Vous me désirez, et voulez m'avoir pour maîtresse, voilà tout. Eh bien ! non. la duchesse de Langeais ne descendra pas jusquelà. Que de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je ne le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me parlez de ma beauté, je puis devenir laide en six mois, comme la chère princesse ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma grâce ; mon Dieu, vous vous y accoutumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous êtes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la faiblesse de vous accorder? Quand je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d'autre raison de votre changement que le mot décisif : Je n'aime plus. Rang, fortune, honneur, toute la duchesse de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfants qui attesteront ma honte, et... mais, reprit-elle en laissant échapper un geste d'impatience, je suis trop bonne de vous expliquer ce que vous savez mieux que moi. Allons ! restons-en là. Je suis trop heureuse de pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc quelque chose de si héroïque à être venu à l'hôtel de Langeais passer tous les soirs quelques instants auprès d'une femme dont le babil vous plaisait, de laquelle vous vous amusiez comme d'un joujou? Mais quelques jeunes fats arrivent chez moi, de trois heures à cinq heures, aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien généreux. Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes boutades, mes impertinences, et me font rire; tandis que vous, à qui j'accorde les plus précieux trésors de mon âme, vous voulez me perdre, et me causez mille ennuis. Taisez-vous, assez, assez, dit-elle en le voyant prêt à parler, vous n'avez ni camr, ni âme, ni délicatesse. Je sais ce que vous voulez me dire. Eh bien! oui. J'aime mieux passer à vos yeux pour une femme froide , insensible , sans dévouement , sans cœur même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que d'être condamnée à des peines éternelles après avoir été condamnée à vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement. Votre égoïste amour ne vaut pas tant de sacrifices...

Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put parler longtemps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce torrent de notes flûtées qu'un silence plein de sentiments horribles. Pour la première fois, il entrevoyait la coquetterie de cette femme, et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé, ne calculait pas, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honte en se souvenant d'avoir involontairement fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées. Puis, en s'examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait que de l'égoïsme dans ses paroles, dans ses idées, dans ses réponses conçues et non exprimées. Il se donna tort, et, dans son désespoir, il eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le moi le tuait. Que dire, en effet, à une femme qui ne croit pas à l'amour? — « Laissez-moi vous prouver combien je vous aime. » Toujours moi. Montriveau ne savait pas, comme en ces sortes de circonstances le savent les héros de boudoir, imiter le rude logicien marchant devant les pyrrhoniens, qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément de l'audace habituelle aux amants qui connaissent les formules de l'algèbre féminine. Si tant de femmes, et même les plus vertueuses, sont la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un méchant nom, peut-être est-ce parce qu'ils sont de grands prouveurs, et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de sentiment, un peu plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la duchesse et Montriveau se ressemblaient en ce point qu'ils étaient également inexperts en amour. Elle en connaissait trè»peu la théorie, elle en ignorait la pratique, ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu de pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir. Tous deux subissaient donc I» malheur de cette situation bizarre. En ce moment suprême, ses myriades de pensées pouvaient se réduire à celle-ci : « Laissez-vous posséder. » Phrase horriblement égoïste pour une femme chez qui .'es mots n'apportaient aucun souvenir et ne réveillaient aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il eût le sang fouetté par ces petites phrases en forme de flèches, bien aiguës, bien froides,

HISTOIRE DES TREIZE

Wen acérées, décochées coup sur coup, Montriveau devait aussi cacher sa ra 'fi, pour ne pas tout perdre par une extravagance.

ii li dm 'lusse-, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas invente pour la femme une autre façon de confirmer le don de son eutii que a") ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à vous-même me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous me donnez votre àme et tous vos sentiments, somme vous me le dites, qu'importe donc le reste' D'ailleurs, si mon bonljeur vous est un si pénible sacrifice, n'en parlons plus. Seulement, vous pardonnerez à un homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour un épagncul,

Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d'autres femmes; ruais quand une de ces porte-jupes s'est mise au-dessus de tout en se laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle sait être orgueilleuse.

— Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé pour l'homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si. en donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ne s'engage à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai toujours aimée.' L'amour que je déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de madame de Beauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous? Notre constante froideur est le secret de la constante passion de quelques-uns d'entre vous: à d'autres, il faut un dévouement perpétuel, une adoration de lous les moments; à ceux-ci, la douceur; à ceux-là, le despotisme. Aucune femme n'a encore pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause, après laquelle elle changea de ion. — Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une femme de trembler à cette question : Serai-je aimée toujours? Quelque dures qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous perdre. Mon Dieu! ce u'est pas moi, cher, qui parle, mais la raison; et comment s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis? En vérité, je n'en sais rien.

Entendre cette réponse commencée par la plus déchirante ironie, et terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit servie pour peindre l'amour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller en un moment du martyre au ciel? Montriveau pâlit, et tomba pour la première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les^ pieds, les genoux; mais pour l'honneur du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui pouvait attesler l'amour.

— Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea l'entier abandon de la duchesse, qui se crut généreuse en se laissant adorer; oui, tu as raison, je ne veux pas que lu conserves de doutes. En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et je voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.

— Ah! dit-elle tout bas, lu vois, j'ai donc raison.

— Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper toutes tes craintes. Ecoute, si je l'abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te trahissais. J'écrirai moi-même une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui me contraindraient à me tuer; enfin, j'y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi le venger sans avoir rien à craindre de Dieu ni des hommes.

— Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu ton amour, que me ferait la vie? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas le suivre? Pion, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu m'es lidèle par crainte, ou le danger d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul difficile à faire

— Et que veux-tu donc?

— Ton obéissance et ma liberté.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, je suis comme un enfant. '

— Un enfant volontaire ei bien gâté, dit-elle en caressant l'épaisse chevelure de celle lête qu'elle garda sur ses genoux. Oh ! oui, bien plus aimé qu'il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester ainsi ? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m'offensent? pourquoi ne pas accepier ce que j'accorde, si c'est tout ce que je puis honnêtement octroyer? N'êies-vous donc pas heureux?

— Oh! oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai point de doutes. Anloinette, en amour, douter, n'est-ce pas mourir?

Et il se montra tout à coup ce qu'il était et ce que sont tous les hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté les plaisirs permis sans douie par un secret et jésuitique oukase, la duchesse éprouva ces émotions cérébrales dool l'habitude lui avail rendu l'amour d'Armand nécessaire autant que l'étaient le monde, le bal cl l'Opéra. Se voir adorée par un homme don la supériorité, le caractère, in piceol de l'effroi ; en faire un enfant ; jouer, comme PoppOC, avec un Néron; beaucoup de femmes, ronune firent les épouses d'Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de tout le

sang de leurs veines. Eh bien! pressentiment bizarre! en lui livrant les jolis cheveux blancbement blonds dans lesquels il aimait à promener ses doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir où elle régnait, la duchesse se disait : — Cet homme est capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.

M. de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni une Navarreins : Antoinette avail poussé le déguisement jusqu'à paraître femme. Pendant celle délicieuse soirée, la |>lus douce préface que jamais Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle une faute, il fut permis au général de voir en elle, malgré les minauderies d'une pudeur jouée, toute la beaulé des jeunes filles. 11 put penser avec quelque raison que taul de querelles capricieuses formaient des voiles avec lesquels une âme céleste s'était vêtue, et qu'il fallait lever un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. La duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et i! en fit la femme de son choix; il s'en alla tout heureux de l'avoir enfin amenée à lui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont le choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur de ceux qui sentent toutes les obligations de l'amour en en savourant les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais, afin de voir le plus grand espace possible de ciel, il voulait élargir le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils n'en prenaient la veille. En marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement celte femme qu elle pût trouver lous les jours une absolution de ses fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie pleine! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur àme d'un sentiment unique ressentent des jouissances infinies en contemplant par échappées toute une vie incessamment ardente, comme certains religieux pouvaient contempler la lumière divine dans leurs extases. Sans cette croyance en sa perpétuité, l'amour ne serait rien; la constance le grandit. Ce fut ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur, Montriveau comprenait la passion. — Nous sommes donc l'un à l'autre à jamais! Celle pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait les vœux de sa vie. Il ne se demandait pas si la duchesse changerait, si cet amour durerait; non, il avait la foi, l'une des vertus sans laquelle il n'y a pas d'avenir chrétien, mais qui peut-être est encore plus nécessaire aux sociétés. Pour la première fois, il concevait la vie par les sentiments, lui qui n'avait encore vécu que par l'action la plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi-corporel du soldat.

Le lendemain, M. de Montriveau se rendit de bonne heure au foubourg Saint-Germain. Il avail un rendez-vous dans une maison voisine de l'hôtel de Langeais, où, quand ses affaires furent faites, il alla comme on va chez soi. Le général marchait alors de compagnie avec un homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de Ronquerolles, dont la réputation devint si grande dans les boudoirs de Paris; homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui donnait le ton à toute la jeunesse de Paris; un galant homme donl les succès et l'expérience étaient également enviés, et auquel ne manquaient ni la fortune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris tant de lustre aux qualités des gens à la mode.

— Où vas-tu? dit M. de Rouquerollcs à Montriveau.

— Chez madame de Langeais.

— Ah! c'est vrai, j'oubliais que lu t'es laissé prendre à sa glu. Tu perds chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J'avais à te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois mieux que celle courtisane titrée, qui l'ail avec sa tète ce que d'autres femmes plus franchis font...

— Que dis- lu là? mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerollcs, la duchesse est un ange de candeur.

Ronquerolles se prit à rire.

— Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois l'éclairer. Du seul mot. entre nous, il est sans conséquence. La duchesse l'appartient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons, fais -moi les i tonliileuees. Il s'agit de ne pas perdre ton temps à greffer ta belle àme sur une nature ingrate qui doit laisser avorter les espérances de ta culture.

Quand Armand eut naïvement fait îme espère d'état de situation dans lequel il mentionna minulieusemenl les droits qu'il avail si peui

blemeni obtenus. Ronquerolles partit d'un éclal de rire si cruel, qu'à tout autre il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière CCS

deux êtres se regardaient et se parlaient senK au coin d'un mur. aussi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un désert, détail facile de présumer qu'une aoiilie tans bornes les unissait et qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.

Mon cher Armand, pourquoi ne m as-iu |ias dit que lu l'embarrassais de la duc liesse ' je t'aurais donné quelques conseils qui l'auraient fait mener à bien cette Intrigue. Apprends d'abord que W

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

femmes de noire faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l'amour-, mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si lu avais l'impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel auquel lu dois naturellement attacher la plus hauie importance, tu verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir et de l'hôtel te serait incontinent fermée'. La tendre Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher ami, seraient essuyés avec l'indifférence qu'une femme met aux choses de sa toiletlê. La duchesse épongerai! l'amour sur ses joues comme elle en oie le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne pure. As-tu jamais vu dans les rues une griselle trottant menu? sa lête vaut un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le resie est à peine soigné. N'en est-ce pas bien le portrait? Voilà la Parisienne, elle sait" que sa lèie seule sera vue; à sa tète, tous les soins, les parures, les vanités. Eh bien! ta duchesse est tout tète, elle ne sent que par sa lête, elle a un cœur dans la tète, une voix de elle est friande par la tête. Nous nommons cette pauvre chose une Lais intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l'instant. Monte chez elle, essaye de demander, de vouloir impérieusement ce que l'on te requand même tu l'y prendrais comme feu M. le maréchal de Richelieu, néant au nlacet.

Armand était liebéié.

— La désires-tu au point d'en être devenu sot?

— Je la veux à tout prix! s'écria Monlriveau désespéré.

— Eh bien! écoute. Sois aussi implacable qu'elle le sera, tâche de l'humilier, de piquer sa vanité; d'intéresser non pas le cœur, non pas l'àrae. mais les nerfs et la lymphe de celte femme à la fois nerveuse et lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé. Mais quille tes belles idées d'enfant. Si, l'ayant pressée dans tes serres d'aigle, lu cèdes, si lu recules, si l'un de tes sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de tes griffes comme un poisson et s'échappera pour ne plus se laisser prendre. Sois iullexible comme la loi ; n'aie pas plus de charité que n'en a le bourreau, frappe! Quand lu auras frappé, frappe encore. Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont dures, mon cher Armand, et ces natures de femme ne s'amollissent que sous les coups; la souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ah! quand la douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que lu crois douces et molles; lai t battre un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être dans les ressorts métalliques de celle machine à larmes, à manières, à évanouissements, à phrases fondantes; et tu verras le plus magnifique des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Ce système d'acier femelle aura le rouge du fer dans la forge ! une chaleur plus durable que tout autre, et cette incandescence deviendra peut-être de l'amour. Néanmoins, j'en doute. Puis, la duchesse vaut-elle tant de peines? Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a de la race; tandis qu'à vous deux, vous en resterez à l'A B C de l'amour. Mais tu aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette matière. — Bien du plaisir, mes enfants, ajouta Rouquerolles en riant et après une pnuse. .le me suis prononcé, moi. en faveur des femmes faciles; au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non avec les assaisonnements sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour, cb mais, il faut en avoir une comme on a un cheval de luxe; voir dans le combat du confessionnal contre le canapé, ou du blanc contre le noir, de la reine contre le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne le mat en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme de ce genre, je me donnerais pour but de...

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas entendre de réponse.

Quant à Monlriveau, d'un bond il sauta dans la cour de l'hôtel de Langeais, monta chez la duchesse : et, sans se faire annoncer, il entra chez elle, dans sa chambre à coucher.

— Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son peignoir, Armand, vous êtes un homme abominable. Allons, laissezmoi, je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.

. — Chère ange, lui dit-il. un époux n'a-t-il donc aucun privilège?

— Mais c'est d'un goûl délectable, monsieur, soit à un époux, soit à un mari. ulre ainsi sa femme.

11 vint à elle, la prit, la serra dan? ses bras: — Pardonne, nia chère Antoinette, mais mille, soupçons mauvais me travaillent le canir.

— Des soupçons, fi! Ah ! !i, !i donc!

— Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette

querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir? n'aurais-tu pas senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais moi qui ne suis pas femme, j'éprouve des tressaillements intimes au seul son de la voix. L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.

— Ah ! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas saule au cou devant tout le momie, je crois que je serai soupçonnée pendant toule ma vie; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant !

— Ah ! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé.

— Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.

— J'en suis donc encore à vous plaire?

— Ah ! je le crois. Allons ! dit-elle d'un petit air impératif, sortez, laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moi : je veux toujours ?ous plaire...

Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais, mettre tant de grâce dans son impertinence; et n'est-ce pas en doubler l'effet? n'est-ce pas à rendre furieux l'homme le plus froid? En ce moment ses yeux, le son de sa voix, son attitude, attestèrent une sorte de liberté parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve en présence de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé par les avis du marquis de Bonquerolles, encore aidé par cette rapide intus-susception dont sont doués momentanément les êtres les moins sagaces par la passion, mais qui se trouve si complèle chez les hommes foris. Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de la duchesse, et son cœur se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se soulever.

— Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s'écriat-il, je veux...

— D'abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle le vit s'avancer, ne me comprometlez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est très-bonne, le soir, dans mon boudoir ; mais ici, point. Puis, que signifie votre je veux? Je veux! Personne ne m'a dit encore ce mot. Il me semble très-ridicule, parfaitement ridicule.

— Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il.

— Ah ! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes : un point très-capital, en effet; et vous me permettrez d'4ire, eu ce point, tout à fait la maîtresse.

— El si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais?

— Ah ! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand lort de vous faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sol le pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille,

Monlriveau pâlit, voulut s'élancer; la duchesse sonna, sa femme de chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse : — Ayez la bonlé de revenir quand je serai visible.

Armand de Monlriveau senlit alors la durcie de cette femme froide et iranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.

— Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'atlendre. Je suis, vous l'avez dit vous-même, un enfant gàié. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.

— Vous l'aurez? dit-elle d'un air dé hauteur auquel se mêla quelque surprise.

— Je l'aurai.

— Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez...

— Je suis enchanié, répondit Monlriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de meure un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous de venir vous chercher pour allez au bal ce soir?

— Je vous rends mille grâces, M. de Marsay vous a prévenu, j'ai promis.

Monlriveau salua gravement et se relira.

— Ronquerolles a donc raison, pensa t-il, nous allons jouer maintenant une partie d'échecs.

Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme n'est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer rapidement l'àmc du plus grand bieu à des malheurs suprêmes. Savait-il donc apen u la vie 1); I ne pour mieux senlir le viùV.

de son pxislçnce préecuV; '•■ ': Ce fui un terrible orage; mais il sava:' souffrir, cl reçut l'assaut (> ses pensées tumultueuses, comme un ro cher de granit reçoit 'us lames de l'Océan courroucé

— Je n'ai rien pu lui dire; en sa, présence, je uYi plus d'esprit. Elle ne sait pas à quel point elle est vile el méprisable. Personne n'a osé meure cette créature en face d'elle-mènié. Elle a sans doute joué bien des nommes, je les vengerai

Pour la première l'ois peut-être, dans un cœur d'homme, l'amour et la vengeance se mêlèrent si également, qu'il étui! impossible à Monlriveau lui-même de savoir qui de l'amour, qui de la vengeance

HISTOIRE DES TREIZE

l'emporterait. Il se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de Langeais, et désespéra presque d'atteindre cette femme à laquelle il fut tenté d'attribuer quelque chose de démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine d'agréables sourires, elle ne voulait pas sans doute laisser croire au inonde qu'elle s'était compromise avec M. de Montriveau. Une mutuelle bouderie trahit l'amour. Mais que la duchesse ne changeât rien à ses manières, alors que le marquis était sombre et chagrin, n'était-ce pas l'aire voir qu'Armand n'avait rien obtenu d'elle'.^ Le monde sait bien deviner le malheur des hommes dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles que certaines femmes ordonnent à leurs amants d'affecter dans l'espoir de cacher un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau, qui, n'ayant pas consulté son cornac, resta rêveur, souffrant ; tandis que M. de Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la liaturehumaine, eleroyant encore à peine à de si complètes perversités.

■"— S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient et riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je le prendrai par le chignon du cou, madame la duchesse, et t'y ferai sentir un fer plus mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous verrons quel cœur sera plus tranchant.

Pendant une semaine environ , madame de Langeais espéra revoir le marquis de Montriveau ; mais Armand se contenta d'envoyer tous les malins sa carte à l'hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte était remise à la duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir, frappée par de sinistres pensées, mais indistinctes comme l'est un pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir dans ses cheveux la main puissante de cet homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des vengeances que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre.

Serait - elle assassinée ?

Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-il

en la lançant au-dessus de sa tête? la foulerait-il aux pieds? Quand, où, comment la saisirait-il? la ferait-il bien souffrir, et quel genre de souffrance méditait-il de lui imposer? Elle se repentait. A certaines heures, s'il était venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet abandon. Chaque soir, en s'eudormant, elle revoyait la physionomie de Montriveau sous un aspect différent. Tantôt son sourire amer ; tantôt la contraction jupiterienne de ses sourcils, son regard de lion, ou quelque hautain mouvement d'épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain, la carte lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions grandissaient encore dans le silence, elle était obligée de se préparer, sans secours étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de parler ,Cette àme, liere et dure, était plus sensible aux titillations de la ba'me qu'elle ne l'avait été natruerc aux caresses de l'amour. Ah ! si

Le général marchait alors de compagnie avec un

le général avait pu voir sa maîtresse au moment où elle amassait les plis de son front entre ses sourcils, en se plongeant dans d'amères pensées, au fond de ce boudoir où il avait savouré tant de joies, peutêtre eût-il conçu de grandes espérances. La fierté n'est-elle pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter que de nobles actions? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses pensées, il est permis de supposer que M. de Montriveau ne lui était plus indifférent. N'est-ce pas une immense conquête pour un homme que d occuper une femme? Chez elle, il doit nécessairement se faire un progrès dans un sens ou dans l'autre. Mettez une créature féminine sous les pieds d'un cheval furieux, en face de quelque animal terrible; elle tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la mort; mais si la bête est clémente et ne la tue pas entièrement, elle aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlera tout à l'aise. La duchesse se sentait sous les pieds du lion : elle tremblait, elle ne haïssait pas. Ces deux personnes, si singulièrement posées l'une en face de Tautre, se rencontrèrent trois a fois dans le monde durant cette semaine. Chaque fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut d'Armand des saluts respectueux et des sourires empreints d'une ironie si cruelle, qu'ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le matin par la carte de visite. La vie n'est que ce que nous la font les sentiments: les sentiments avaient creusé des abimes entre ces deux personnes.

, La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait au commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir madame *dc Langeais. La première figure que vit la duchesse en entrant fut celle d'Armand; Armand l'attendait cette fois, elle le pensa du moins.

Tous deux échangèrent un regard. Une sueur froide sortit soudain de tous les pores de cette femme. Elle avait cru Montriveau capable de quelque vengeance inouïe , proportionnée à leur état; cette vengeance était trouvée, elle était prête, elle était chaude, elle bouillonnait. Les yeux de»cet amant trahi lui lancèrent les éclairs de la foudre et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré la volonté qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et l'impertinence, 1 son regard resta-t-il morne. Elle alla se placer près de la comtesse de Sérizy, qui ne put s'empêcher de lui dire : — Qu'avcz-vous, ma chère Antoinette? Vous êtes à faire peur.

— Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant U main à un jeune homme qui s'avançait.

Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et d'emportement que redoubla le regard pesant de Montriveau. Il resta debout en avant de ceux qui s'amusaient à voir les valseurs. Chaque fois que sa maîtresse passait devant lui, ses yeux plongeaient sur cette lêie tournoyante, comme ceux d'un tigre sûr de sa proie. La valse finie, la duchesse vint s'asseoir près de la comtesse, et le marquis ne cessa de la regarder en s'entretenant avec un inconnu. .»

— Monsieur, lui disait-il, l'une des choses qui m'ont le plus frappé dans ce voyage...

homme pour lequel il paraissait avoir..

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

mpi^PiÉi

La duchesse était tout oreilles.

— ... Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en vous montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, dit-on, la tête de Charles 1er en mémoire du roi qui les dit à un curieux.

— Que dit-il ? demanda madame de Sérizy.

— Ne touchez pas à la hache, répondit Montriveau d'un son de voix où il y avait de la menace.

— En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, vous regardez mon cou d'un air si mélodramatique en répétant cette vieille histoire, connue de tous ceux qui vont à Londres, qu'il me semble vous voir une hache à la main.

Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu'une sueur froide eût saisi la duchesse.

— Mais cette histoire est, par circonstance, très-neuve, répondit-il.

— Comment cela? je vous prie, de grâce, en quoi?

— En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui dit Montriveau à voix basse.

— Quelle ravissante prophétie! reprit -elle en souriant avec une grâce affectée. El quand doit tomber ma tète?

— Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tête, madame. Je crains seulement pour vous quelque grand malheur. Si l'on vous ton.

dait, ne regretteriezvous pas ces cheveux si mignonneinent blonds, et dont vous tirez si bien parti?...

— Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faire de ces sacrifices, et souvent même à des hommes qui ne savent pas leur faire crédit d'un mouvement d'humeur.

— D'accord. Eh bien!

si tout à coup, par un procédé chimique, un plaisant vous enlevait votre beauté, vous mettait à cent ans, quand vous n'en avez pour nous que dix-huit.

— Mais , monsieur, dit-elle en I interrompant, la petite-vérole est notre bataille de Waterloo. Le lendemain noua connaissons ceux qui nous aiment véritablement.

• — Vous ne regretteriez pas celte délicieuse figure qui...

— Ah ! beaucoup ; mais moins pour moi que pour celui dont elle ferait la joie. Cependant, si j'étais sincèrement aimée, toujours, bien, que m'importerait la beauté? Qu'en dites-vous, Clara?

— C'est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy.

— Pourrait-on demander à sa majesté le roi des sorciers, reprit madame de Langeais, quand j'ai commis la faute de toucher à la hache, moi qui ne suis pas encore allée à Londres.

— Aon so, fit-il en laissant échapper un rire moqueur

— Et quand commencera le supplice?

Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l'heure avec une conviction réellement effrayante.

— La journée ne finira pas sans qu'il vous arrive un horrible malheur...

— Je ne suis pas un enfant qu'on puisse facilement épouvanter, ou plutôt je suis un enfant qui ne connais pas le danger, dit la duchesse, et vais danser sans crainte au bord de l'abîme.

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i-ur il« la lïmliCSlr

— Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère, répondit-il en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.

Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d'Armand, la duchesse était en proie à une véritable terreur. A peine l'oppression morale et presque physique sous laquelle la tenait son amant cessa-t-elle lorsqu'il quitta le bal. Néanmoins, après avoir joui pendant un moment du plaisir de respirer à son aise, elle se surprit à regretter les émotions de la peur, tant la nature femelle est avide de sensations extrêmes. Ce regret n'était pas de l'amour, mais il appartenait certes aux sentiments qui le préparent. Puis, comme si la duchesse eût de nouveau ressenti l'effet que M. de Montriveau lui avait fait éprouver, elle se rappela l'air de conviction avec lequel il venait de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se retira. Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l'attendait lui mit sa pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture; puis,

quand elle y fut assise', elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par la prédiction de M. de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel; mais tout à coup elle ne reconnut pas son escalier; puis au moment où elle se retourna pour appeler ses gens, plusieurs hommes l'assaillirent avec rapidité, lui jetèrent un mouchoir sur la bouche, lui lièrent les mains, les pieds, et l'enlevèrent.

Elle jeta de grands cris.

— Madame , nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à l'oreille.

La frayeur de la duchesse fut si grande, qu'elle ne put jamais s'expliquer par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit ses sens, elle se trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur le canapé d'une chambre de garçon. Elle ne put retenir un cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil, et enveloppé dans sa robe de chambre, fumait un cigare.

— Ne criez pas, madame la duchesse, ditil en s'ôtant froidement son cigare de la bouche, j'ai la migraine. D'ailleurs je vais vous délier. Mais écoulez bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. Il dénoua

délicatement les cordes qui serraient les pieds de la duchesse. — A quoi vous serviraient vos cris? personne ne peut les entendre. Vous êtes trop bien élevée pour faire des grimaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez lutter avec moi, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je crois que, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre ; froide encore, si vous voulez... Vous m'avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs que je cachais à tous les yeux.

Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d'elle ce regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant distrait. Elle aima beaucoup cette chambre, assez semblable à la cellule d'un moine. L ame et la pensée de l'homme y planaient. Aucun ornement n'altérait la peinture grise des parois vides. A terre était un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte de papiers, deux

.rfln s- : m pir.'î* s'expliquer par où ni.,

HISTOIRE DES TREIZ

grandi fauteuils, une commode ornée d'an réveil, an lu très-bas sur lequel était jeté ua drap rouge bordé d'une grecque noire, annonçaient par leur coiitexlnre les habitudes d'une vie réduite a sa plus simple expression. Un triple lambeau, posé sur la cheminée, rappelait, par sa forme égyptienne, l'immensité des déserts où ce) homme avait longtemps erre, A c ôté du lit. cuire le pied que d'énormes pattes de sphinx faisaient deviner sous les plis de l'étoffe et l'un des murs latéraux de la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau vert à franges rangea et noires que de gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par laquelle les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée par une embrasse. Au dernier reyard que la duchesse jeta 9UT les deux rideaux pour les comparer, eite s'aperçut que la porte voisine du lit était ouverte, et que des lueurs rougeàtres allumées dans l'autre pièce se dessinaient sous l'effilé d'en bas.- Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière triste, qui lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes bizarres; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût venir de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.

— Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous comptez faire de moi? dit-elle avec une impertinence et une moquerie perçante.

La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de Monlriveau. D'ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l'adorer ?

— Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d'abord vous expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées. Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de votre sonnette, vous criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme s'il était le dernier des misérables. Ici. j'ai l'esprit libre. Ici, personne ne peut me jeter à la porte. Ici, vous serez ma victime pour quelques instants, et vous aurez l'extrême bonté de ra'écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence ce que je n'ai pas su mériter, ce que vous n'avez pas voulu m'octrover de bonne grâce. Ce sérail une indignité. Vous concevez peut-être le viol ; moi, je ne le conçois pas.

Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.

— Madame, la fumée vous incommode sans doute?

Aussitôt il se leva , prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla des parfums, et purifia l'air. L'étonnement de la duchesse ne pouvait se comparer qu'à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme, et cet homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si flamboyants d'amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis la terreur qu'Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations pétrifiantes, analogues aux' agitations sans mouvement ressenties dans le cauchemar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur placée derrière le rideau prendre de l'intensité sous les aspirations d'un soufflet. Tout à coup les reflets devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes masquées. Cet aspect horrible s'évanouit si promplement qu'elle le prit pour une fantaisie d'optique.

— Madame , reprit Armand en la contemplant avec une méprisante froideur, une minute, une seule, me suffira pour vous atteindre dans tous les moments de votre vie, la seule éternité dont je puisse disposer, moi. Je ne suis pas Dieu. Ecoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause pour donner de la solennité à son discours. L'amour viendra toujours h vos souhaits; vous avez sur les hommes un pouvant sans bornes; mais souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé l'amour : il est venu pur et candide, autant qu'il peut l'être sur cette terre; aussi resneetuem qu'il était violent; caressant, econme l'est l'amour d'une femme dévouée, ou comme l'est celui d'une mère pour son enfant ; enfin, si grand, qu'il était une folie. Vous vous êtes jouée d:' i et amour, vous avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser à un amour qu'elle sent ne pouvoir partager, L'bommc qui aime sans se faire aimer ne saurait être plaint, et n'a pa- le droit de se plaindre. Mais, madame la duchesse, attirera soi, en feignant le sentiment, un malheureux privé de toute affection, lui faite comprendre le bonheur dans toute sa plénitude, pour le lui ravir; lui voler son avenir de félicité; le tuer non-seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées, voilà ce que je nomme un épouvantable crime !

— Monsieur...

— Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Ecoutes* moi donc toujours. Il'ailleurs, j'ai des droits sur vous; mais je ne veux que de ceux du juge sur le Criminel, afin de réveiller votre conscience. Si von- n'aviez plus île conscience, je ne VOUS Manierais point; niais vous êtes i jeun,-! vous ilcve/ vous sentir encore île la vie au cour, j'aime a ! ■ tenstr, Si je vous crois Hseï dépt .me pour commettre un crime impuni par les lois, je ne vous fais pa- assez

dégradée pour ne pas comprendre la portée de nies paroles. Je reprends.

En ce -moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un soufflet, avec lequel les inconnus qu'elle venait d'entrevoir attisaient sans douté le feu dont la clarté se projeta sur le rideau ; mais le regard fulgurant de Monlriveau la contraignit à rester palpitante et les yeux fixes devant lui. Quelle que fût sa curiosité, le l'eu des paroles d'Armand l'intéressait plus encore que la voix de ce l'eu mystérieux.

— Madame, dit-il après une pause, lorsque, dans Paris, le bourreau devra mettre la main sur un pauvre assassin, et le couchera sur la planche où la loi veut qu'un assassin soil couché pour perdre la tête., vous savez, les journaux en préviennent les riches et les pauvres, afin de dire aux uns de dormir tranquilles, et aux autres de veiller pour vivre; oh bien! vous qui Oies religieuse, et même un peu dévote, allez faire dire des messes pour cet homme : vous êtes de la famille ; mais vous êtes de la branche aînée. Celle-là peut trôner en paix, exister heureuse et sans soecis. Poussé par la misère ou par la colère, votre frère de bagne n'a tué qu'un homme ; et vous, vous avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie, ses plus chères croyances. L'autre a tout naïvement attendu sa victime; il l'a tuée malgré lui, par peur del'échafaud ; mais vous, vous avez entassé tous les forfaits de la faiblesse contre une force innocente; vous avez apprivoisé le cœur de votre patient pour en mieux dévorer le cœur; vous l'avez appâté de caresses; vous n'en avez omis aucune de celles qui pouvaient lui faire supposer, rêver, désirer les délices de l'amour. Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser tous. Vous lui avez bien fait voir la lumière avant de lui crever les yeux. Admirable courage ! De telles infamies sont un luxe que ne comprennent pas ces bourgeoises desquelles vous vous moquez. Elles savent se donner et pardonner; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent petits par la grandeur de leurs dévouements. A mesure que l'on monte eu haut de la société, il s'y trouve autant de boue qu'il y en a par le bas; seulementelle s'y durcit et se dore. Oui, pour rencontrer la perfection dans l'ignoble, il faut une belle éducation, un grand nom. une jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de tout, il fallait être au-dessus de tout. Je vous dis mal ce que je pense, je souffre encore trop des blessures que vous m'avez faites , mais ne croyez pas que je me plaigne ! Non. Mes paroles ne sont l'expression d'aucune espérance personnelle, et ne contiennent aucune amertume. Sachez-le bien, madame, je vous pardonne, et ce pardon est assez entier pour que vous ne vous plaigniez point d'être venue le chercher malgré vous... Seulement, vous pourriez abuser d'autres cœurs aussi enfants que l'est le mien, et je dois leur épargner des douleurs. Vous m'avez donc inspiré une pensée de justice. Expiez votre faute ici-bas. Dieu vous pardonnera peut-être, je le souhai" mais il est implacable, et vous frappera.

A ces mots, les yeux de cette femme abattue, déchirée, se remplirent de pleurs.

— Pourquoi pleurez-vous? Restez fidèle à votre nature. Vous ave» contemplé sans émotion les tortures du ceeur que vous brisiez. Assez, madame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D'autres vous diront que vous leuf avez donné la vie, moi je vous dirai avec délices que vous m'avez donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne m'appartiens pas, que je dois vivre pour mes amis, et qu'alors j'aurai la froideur de la mort et les chagrins de la vie à supporter ensemble. Auriez-vous tant de bonté? Seriez-vous comme les tigres do désert, qui font d abord la plaie, et puis la lèchent?

La duchesse fondait en larmes.

Epargnez-vous donc ces pleurs, madame. M j'y croyais, ce se rail pour m'en défier. Est-ce ou n'est-ce pas un de vos artifices? ApfÊI tous ceux que vous avez employés, comment penser qu il peut y avoir en vous quelque chose de vrai* Rien de vous n'a désormais la puissance de m'émouvoir, J'ai tout dit.

Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein d» noblesse et d'humilité.

— Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tend, ml à cet homme unv main qu'il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures encore, et je mérite celle punition.

.Moi, vous punir, madame '. mais punir, u'est-ee pas aimer'.' N'attendez de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans ma propre cause, accusateur el juge, arrêt cl bourre. m , mais non. J'accomplirai loul à l'heure un devoir, cl nullement un dé- Sir àfi vengeance. La plus < ruelle vengeance est. selon moi le dédain d'une vengeance possible. Qui sait! je serai peuA-être le minisire de vos plaisirs. Désormais, en portant élégamment la iii-ie livrée dont la société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée d'avoir leur probité. Et alors vous aimerez '

La duchesse écoutait avec une soumission qui n'était plus jouée u coquettement calculée; elle ne prit Ni parole qu'après un intervalle de silence.

— Armand, dit-elle, il me semble qu'en résistant à l'amour, j'obéiMaig à toutes les pudeurs de la l'ennui . Bt » n'est pas de nous que j'eusse attendu de Mis rcprni lies. Vous von. armez de toutes mes faiblesses pour m'en faire des crimes. Gommant n'.ivci-viuis pas Slip-

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

posé quejepusse être entraînée au delà de mes devoirs par tomes les curiosités de l'amour, ei que le lendemain je lusse fichée, désolée d'être allée trop loin? Hélas! c'était pécher par ignorance. Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d'amour que n'en accusaient mes complaisances. Et d'ailleurs, de quoi vous plaignez- vous? Le don de mon cœur ne vous a pas suffi, vous avez exigé brutalement ma personne.

— Brutalement! s'écria M. de Montriveau. Mais il se dit à luimême : — Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de mots.

— Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de l'amour. N'avais-je pas le droit de réfléchir? Eh bien ! j'ai rélléehi. L'inconvenance de votre conduite est excusable : l'amour en est le principe ; laissez-moi le croire et vous justifier à moi-même. Eh bien! Armand, au moment même où ce soir vous me prédisiez le malheur, moi je croyais à notre bonheur. Oui, j'avais confiance en ce caractère noble et fier dont vous m'avez donné laut de preuves... Et j'étais toute à toi, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de Montriveau. Oui, j'avais je ne sais quel désir de rendre heureux un homme si violemment éprouvé par l'adversité. Maître pour maître , je voulais un homme grand. Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante en toi, je voyais toute une vie d'amour au moment où tu me montrais la mort... La force ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort pour te faire méchant contre une pauvre femme qui t'aime. Si j'ai eu des torts, ne puis-je donc obtenir un pardon? ne puis-je les réparer? Le repentir est la grâce de l'amour, je veux être bien gracieuse pour toi. Comment moi seule ne pouvais-je partager avec toutes les femmes ces incertitudes, ces craintes, ces timidités qu il est si naturel d'éprouver qtiand on se lie pour la vie ; et que vous brisez si facilement ces sortes de liens ! Ces bourgeoises auxquelles vous me comparez se donnent, niais elles combattent. Eh bien ! j'ai combattu, mais me voilà... — Mon Dieu ! il ne m'écoute pas ! s'écria-t-elle en s'interrompant. Elle se tordit les mains en criant : — Mais je t'aime ! mais je suis à toi ! Elle tomba aux genoux d'Armand. — A toi ! à toi, mon unique, mon seul maître !

— Madame, dit Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l'une ni à l'autre. Vous vous donnerez aujourd'hui, vous vous refuserez peut-être demain. Aucune puissance ni dans les deux ni sur la terre ne saurait me garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans le passé ; nous n'avons plus de passé.

En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put s'empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement les trois hommes masqués.

— Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se trouve-t-il là des hommes? Que préparez-vous donc contre moi?

— Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moi-même sur ce qui va se passer ici, dit-il. Ne voyez eu eux que mes bras et mon cœur. L'un d'eux est un chirurgien...

— Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon ami, l'incertitude est la plus cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie : je vous la donnerai, vous ne la prendrez pas...

— Vous ne m'avez donc pas compris? répliqua Montriveau. Ne vous ai-jc pas parlé de justice? Je vais, ajouta-t-il froidement, en prenant un morceau d'acier qui était sur la table, pour faire cesser vos appréhensions, vous expliquer ce que j'ai décidé de vous.

Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d'une tige d'acier.

— Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le modèle. Nous vous l'appliquerons au front, là, entre les deux yeux, pour que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamants, et vous soustraire ainsi aux interrogations du monde. Vous aurez enfin sur le front la marque infamante appliquée sur l'épaule de vos lreres les forçats. La souffrance est peu de chose, mais je craignais quelque crise nerveuse, ou de la résistance...

— De la résistance ! dit-elle en frappant de joie dans ses mains, non, non, je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ah! mon Armand, marque, marque vite ta créature comme une pauvre petite chose à loi ! Tu demandais des gages à mon amour-, mais les voilà tous daus un seul. Ah! je ne vois que clémence et pardon, que bonheur éternel en ta vengeance... Quand tu auras ainsi désigné une femme pour la tienne, quand lu auras une âme serve qui portera ton chiffre rouge, eh bien! tu ne pourras jamais l'abandonner, tu seras à jamais à moi. En m isolant sur la terre, tu seras chargé de mou bonheur, sous peine d'être un lâche, et je te sais noble, grand ! Mais la femme qui aime se marque toujours elle-même. Venez, messieurs, entrez et marquez, marquez la duchesse de Langeais. Elle est à jamais à M- de Montriveau. Entrez vite, et tous, mou front brille plus qui- votre fer '

Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante, agenouillée. Il dit un mot qui lit disparaître ses trois amis. Les femmes habituées à la vie des suions connaissent le jeu des glaces.

Aussi la duchesse, intéressée à bien lire dans le cœur d'Armand, était tout yeux, Armand, qui ne se défiait pas de son miroir, laissa voir deux larmes rapidement essujées. Tout l'avenir de la dut-liesse était dansées deux larmes. Quand il revint pour relever madame de Langeais, il la trouva debout, elle se croyait aimée. Aussi, dut-elle vivement palpiter en entendant Montriveau lui dire avec celte fermeté' qu'elle savait si bien prendçg jadis quand elle se jouait de lui : — Je vous fais grâce, madame. \ ous pouvez me croire, celle scène sera comme si elle n'eûl jamais été. Mais ici, disons-nous adieu. J'aime à penser que vous avez été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, franche ici dans votre effusion de cœur. Adieu, .le ne me sens plus la foi. Vous me tourmenteriez encore, vous seriez toujours duchesse. Et... mais adieu, nous ne nous comprendrons jamais. Que souhaitez-vous maintenant ? dit-il en prenant l'air d'un mailrc de cérémonies. Rentrer chez vous, ou revenir au bal de madame de Sérizy? J'ai employé tout, mon pouvoir à laisser voire réputation intacte. Ni vos gens, ni le monde, ne peuvent rien savoir de ce qui s'est passé entre nous depuis un quart d'heure. Vos gens vous croient au bal; votre voiture n'a pas quitté la cour de madame de Sérizy; votre coupé peut se trouver aussi dans celle de voire hôtel. Où voulezvous êlre?

— Quel est votre avis, Armand?

— Il n'y a plus d'Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers l'un à l'autre.

— Menez-moi donc au bal, dit-elle, curieuse encore de mettre à l'épreuve le pouvoir d'Armand. Rejetez dans l'enfer du monde une créature qui y souffrait, et qui doit continuer d'y souffrir, si pour elle il n'est plus de bonheur. Oh! mon ami, je vous aime pourtant comme aiment vos bourgeoises. Je vous aime à vous sauter au cou dans le bal, devant tout le monde, si vous le demandiez. Ce monde horrible, il ne m'a pas corrompue. Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je suis une enfant, ton enfant, tu viens de me créer. Oh! ne me bannis pas de mon Ëçjen :

Armand lit un geste.

— Ah ! si je sors, laisse-moi (Tone. emporter d'ici quelque chose, un rien ! ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s'eipparant du bonnet d'Armand, qu'elle roula dans son mouchoir...

Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées; tu ne le connais pas, et alors lu ne peux m'apprécier : sa< :b .--le donc! quelques-unes se donnent pour desécus; d'autres sont sensibles aux présents; tout y est infâme. Ah! je voudrais être une simple bourgeoise, une ouvrière, si tu aimes mieux une femme audessous de loi qu'une femme en qui le dévouement s'allie aux grandeurs humaines. Ah ! mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de chastes, de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. Je voudrais posséder tomes les noblesses pour te les sacrifier toutes; le malheur m'a faite duchesse ; je voudrais être née près du trône, il ne me manquerait rien à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour les autres.

Il écoutait en humectant ses cigares.

— Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me prévieadrez...

— Mais je voudrais rester...

— Autre chose, ça ! fit-il.

— Tiens, il élaii mal arrangé, celui-là ! s'écria-t-elle en s'emparant d'un cigare, et y dévorant ce que les lèvres d'Armand y avaient laissé.

— Tu fumerais? lui dit-il.

— Oh ! que ne ferais-je pas pour te plaire !

— Eh bien! allez-vous-en, madame...

— J'obéis, dit-elle en pleurant.

— Il faut vous couvrir la ligure pour ne point voir les chemins par lesquels vous allez passer.

— Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.

— Y voyez-vous?

— Non.

Il se mit doucement à ses genoux.

— Ah! je t'entends, dit-elle en laissant échapper un g este plein de gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser.

Il voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança.

— Vous y voyez, madame !

— Mais je suis un peu curieuse.

— Vous me trompez donc toujours?

— Ah ! dit-elle avec la rage de la grandeur mer :0nnue, ôtez ce mouchoir et conduisez-moi, monsieur, je n'ouvrirai pas les yeux.

Armand, sûr de la probité en en entendant le cr; <.nida ]a duchesse, qui, fidèle à sa parole, se fit noblement aveu» qe ;'mais, eu la tenant paternellement par la main pour la faire tai Aôt monter, tantôt descendre, Montriveau étudia les vives palpitati ons q,u agitaicnl le cœur de cette femme si promptement envahie p;c ,• un amour vrai. Madame de Langeais, heureuse de pouvoir lui pari cr ainsi, se plul à lui tout dire, mais il demeura inflexible; et quar K| ja ma'in de la duchesse l'interrogeait, 'la sienne restait muette. Enfin, aprè avoir chcïiiïné pendant quelque temps ensemble, Aru ,and lui dit d'avancer, elle avança, et s'aperçut qu'il empéofiaHl a robe d'effleurer les parois

HISTOIRE DES TREIZE

d'une ouverture sans doute étroite. Madame de Langeais fut touchée de ce soin, il trahissait encore un peu d'amour; niais ce fut en quelque sorte l'adieu de Montriveau, car il la quitta sans lui dire un mot. En se sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les . yeux. Elle se vit seule devant la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy. Son premier soin fut de réparer le désordre de sa loilette ; elle eut promptement rajusté sa robe et rétabli la poésie de sa coiffure.

— Eh bien ! ma chère Antoinette, nous vous cherchons partout, dit la comtesse en ouvrant la porte du boudoir.

— Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une chaleur insupportable.

— L'on vous croyait partie ; mais mon frère Ronquerolles m'a dit avoir vu vos gens qui vous attendent.

— Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.

Et la duchesse s'assit sur le divan de son amie.

— Qu'avez-vous donc? vous êtes toute tremblante. Le marquis de Ronquerolles entra.

— J'ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous arrive quelque accident. Je viens de voir votre cocher gris comme les vingt-deux cantons.

La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, les glaces, en y cherchant les traces de son passage; puis elle éprouvait une sensation extraordinaire à se voir au milieu des joies du bal après la terrible scène qui venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se prit à trembler violemment.

— J'ai les nerfs agacés par la prédiction que m'a faite ici M. de Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir si sa hache de Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc, chère. Adieu, monsieur le marquis.

Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par des complimenteurs qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s'en trouvant la reine, elle si humiliée, si petite. D'ailleurs, qu'étaient les hommes devant celui qu'elle aimait véritablement et dont le caractère avaitrepris les -proportions gigantesques momentanément amoindries pav elle, mais qu'alors elle grandissait peut-être outre mesure ? Elle ne put s'empêcher de regarder celui de ses gens qui l'avait accompagnée, et le vit tout endormi.

— Vous n'êtes, pas sorti d'ici? lui demanda-t-elle.

— Non, madame.

En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher dans un état d'ivresse dont elle se fût effrayée en toute autre circonstance; mais les grandes secousses de la vie ôtent à la crainte ses aliments vulgaires. D'ailleurs elle arriva sans accident chez elle; mais elle s'y trouva changée et en proie à des sentiments tout nouveaux. Pour e'ie, il n'y avait plus qu'un homme dans le momie, c'està-dire que pour lui seul elle désirait désormais avoir quelque valeur. Si les physiologistes peuvent promptement définir l'amour en s'en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plus embarrassés de l'expliquer quand ils veulent le considérer dans tous les développements que lui a donnés la société. Néanmoins il existe, malgré les hérésies des mille sectes qui divisent l'église amoureuse, une ligne droite et tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une liane que les discussions ne courberont jamais, et dont linflexible application explique la crise dans laquelle, comme presque toutes les femmes, la duchesse de Langeais était plongée. Elle n'aimait pas encore, elle avait une passion.

L'amour et la passion sont deux différents états de l'àme que poètes et gens du monde, philosophes et niais, confondent continuellement. L'amour comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances que rien n'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop complète adhérence entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie. La possession est alors un moyen et non un but ; une infidélité l'ait souffrir, mais ne détache pas; l'àme n'est ni plus ou moins ardente ou troublée, elle est incessamment heureuse ; enfin le désir étendu par tin souille divin d'un bout à l'autre sur l'immensité du temps nous h: teint d'une même couleur : la vie est bleue comme l'est un ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini auquel aspirent tontes les âmes souffrantes. La passion est un ; poir qui peut-être sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et transition, la passion cesse quand l'espérance est morte. Hommes et femmes peuvent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions; il est si naturel de s'élancer vers le bonheur! mais il n'est dans la vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites ou verbales, toiles sur les sentiments, peuvent donc être résumées par ces deux questions : Est-ce. une passion? Est-ce l'amour? L'amour n'existant pas sans in connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la duchesse étail (lune sous le joug d'une passion; aussi en éprouvat-elle les dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants désirs, enfin toute* qu'exprime le mol paition: elle souffrit,

Au milieu des troubles de son ame, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par son amour-propre, pat sou orgueil ou par •a fierté : toutes CCS var'-élt'^ de l'égoïsmo se tiennent. Elle avait dit

à un homme : Je t'aime, je suis à toi ! La duchesse de Langeais pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles? Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude Je son lit voluptueux où la volupté n'avait pas encore mis ses pieds chauds, elle s'y roulait, s'y tordait en se répétant : — Je veux être aimée! Et la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'espoir de réussir. La duchesse était piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la femme vraie entrevoyait le bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait presque aux sensations de l'amour; car, dans le doute d'être aimée qui lapoignait, elle se trouvait heureuse de se dire à elle-même : — Je l'aime ! Le monde et Dieu, elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était maintenant sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de stupeur morale mêlé d'agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer. Elle déchira autant de lettres qu'elle en écrivit, et fit mille suppositions impossibles. A l'heure où Montriveau venait jadis, elle voulut croire qu'il arriverait, et prit plaisir à l'attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens de l'ouïe. Elle fermait parfois les yeux et s'efforçait d'écouter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir d'anéantir tout obstacle entre elle et son amant afin d'obtenir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à d'énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu'elle arrêta. Minuit sonna dans le salon.

— Mon Dieu! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et cependant il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait ce boudoir. Et maintenant, rien !

Et se souvenant des scènes de coquetterie qu'elle avait jouées, et qui le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux pendant longtemps.

— Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peutêtre pas qu'il est deux heures du matin, j'ai cru que madame était indisposée.

— Oui, je vais me coucher ; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans ordre, et je ne vous le dirai pas une seconde fois.

Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons où elle espérait rencontrer M. de Montriveau. Contrairement à ses habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait lard ; elle ne dansait plus, elle jouait. Tentatives inutiles ! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cependant un soir, dans un moment de désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec autant d'insouciance qull lui fut possible d'en affecter : — Vous êtes donc brouillée avec M. de Montriveau? je ne le vois plus chez vous.

— Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse en riant. D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.

— Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de Ronquerolles était un de ses amis...

— Je n'ai jamais entendu dire à mon frère qu'il le connût. Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut

pouvoir alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps amère, et reprit la parole.

— Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J'en ai oui dire des choses monstrueuses: blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien; aimez-le, il vous met à la chaîne. A tout ce que je disais de lui, l'un de ceux qui le portent aux nues me répondait toujours par un mot : Il sait aimer! On ne cesse de me répéter : Montriveau quittera tout pour son ami, c'est une âme immense. Ah bah ! la société ne demande pas des âmes si grandes. Les hommes de ce caractère sont très-bien chez eux, qu'ils y restent, et qu'ils nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu'en dites-vous, Antoinette ?

Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit néanmoins avec un naturel qui trompa sou amie: — Je suis fâchée de ne plus le voir, je prenais à lui beaucoup d'intérêt, et lui vouais une sincère amitié. Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j'aime les grandes âmes. Se donner à un sot, n'est-ce pas avouer clairement que l'on n'a (pie des sens?

Madame de Sérizy n'avait jamais distingué que des gens vulgaires. et se trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marqui» d'Aiglemonl.

La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langea» voyant une espérance dans la retraite absolue d'Armand, elle lui écrivit aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à elle, s'il aimait encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, et, quand il fut de retour, elle lui demanda s'il l'avait remise à Montriveau lui-même ; puis, sur son affirmation, elle ne put retenir un mouvemeni île joie. Armand étail à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le monde ! Elle était donc année. Pendant toute la joirnéc elle attendit une réponse, el la réponse ne vint pas An milieu <i is crises renaissantes que lui donna l'impatience, Antoinette se justifia ce retard : Armand était embarrasse, la répons*

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

Tiendrait par la poste ; mais, le soir, elle ne pouvait plus s'abuser. Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations qui écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya chez Armand chercher une réponse.

*" — M. le marquis a fait dire qu'il viendrait chez madame la duchesse, répondit Julien.

Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber sur son canapé pour y dévorer ses premières émotions.

— Il va venir ! Cette pensée lui déchira l'àme. Malheur, en effet, aux êtres pour lesquels l'attente n'est pas la plus horrible des tempêtes et la fécondation des plus doux plaisirs ! ceux-là n'ont point en eux cette flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en nous attachant autant à l'essence pure des objets qu'à leur réalité. En amour, attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, heureuse sans les désenchantements de la vérité ! Emanation constante de force et de désirs, l'attente ne serait-elle pas à l'àme humaine ce que sont à certaines fleurs leurs exhalations parfumées ? Nous avons bientôt laissé les éclatantes et stériles couleurs du choréopsis ou des tulipes, et nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses pensées de l'oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont involontairement comparées à déjeunes fiancées pleines d'amour, belles de leur passé, belles de leur avenir.

La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant avec une sorte d'ivresse ces flagellations de l'amour ; puis, eu changeant de sentiments, elle trouva d'autres destinations et un meilleur sens aux choses de la vie. En se précipitant dans son cabinet de toilette, elle comprit ce que sont les recherches de la parure, les soins corporels les plus minutieux, quand ils sont commandés par l'amour et non par la vanité ; déjà, ces apprêts lui aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba dans les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de cette horrible puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n'est peut-être qu'une maladie dont on aime les souffrances. La duchesse était prête à deux heures de l'après-midi ; M. de Montriveau n'était pas encore arrivé à onze heure^ et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme, qui pouvait passer pour l'enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée ; vouloir peser la force exhalée par l'àme au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme de vie l'abattement causé par une voiture dont le roulement continue sans s'arrêter.

— Se jouerait-il de moi? dit-elle en écoutant sonner minuit.

Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en bondissant dans ce boudoir, où jadis, pensait-elle, il apparaissait sans être appelé. Mais elle se résigna. Ne l'avait-elle pas fait pâlir et bondir sous les piquantes flèches de son ironie? Madame de Langeais comprit l'horreur de la destinée des femmes, qui, privées de tous les moyens d'action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles aiment. Aller au-devant de son aimé est une faute que peu d'hommes savent pardonner. La plupart d'entre eux voient une dégradation dans cette céleste flatterie; mais Armand avait une grande âme, et devait faire partie du petit nombre d'hommes qui savent acquitter par un éternel amour un tel excès d'amour.

— Eh bien! j'irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans pouvoir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, je lui tendrai la main sans jae fatiguer de la lui tendre. Un homme d'élite voit dans chacun des pas que fait une femme vers lui des promesses d'amour et de constance. Oui, les anges doivent descendre des cieux pour venir aux hommes, et je veux être un ange pour lui.

Le lendemain elle écrivit un de ces billets où excelle l'esprit des dix mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir se plaindre sans s'abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se traîner humblement, gronder sans offenser, se révolter avec grâce, pardonner sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et ne rien avouer, il fallait être la duchesse de Langeais et avoir été élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry, pour écrire ce délicieux billet. Julien partit. Julien était, comme tous les valets de chambre, la victime des marches et contre-marches de l'amour.

— Que vous a répondu M. de Montriveau? dit-elle aussi indifféremment qu'elle le put à Julien quand il vint lui rendre compte de sa mission.

— M. le marquis m'a prié de dire à madame la duchesse que c'était bien.

Affreuse réaction de l'àme sur elle-même ! recevoir devant de curieux témoins la question du cœur, et ne pas murmurer, et se voir forcée au silence. Une des mille douleurs du riche!

Tendant vingt-deux jours madame de LangeaisecrivilaM.de Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini par se dire malade pour se dispenser de ses devoirs, soit envers la princesse à laquelle elle était attachée, soit envers le monde. Elle ne recevait que son

{»ère, le duc d^. Navarreins, sa tante, la princesse de Blamont-Chauvry, e vieux vidante de Pamiers, son grand-oncle maternel, et l'oncle de son mari, le duc de Grandlieu. Ces personnes crurent facilement à la maladie de madame de Langeais, en la trouvant de jour en jour plus

abattue, plus pale, plus amaigrie. Les vagues ardeurs d'un amour réel, les irritaiions de l'orgueil blessé, la constante piqûre du seul mépris qui pût l'atteindre, ses élancements vers des plaisirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trahis; enfin, toutes ses forces inutilement excitées, minaient sa double nature. Elle payait l'arriéré de sa vie trompée. Elle sortit enfin pour assister à une revue où devait se trouver M. de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries, avec la famille royale, la duchesse eut une de ces /êtes dont l'àme garde un long souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les yeux la saluèrent avec admiration. Elle échangea quelques regards avec Montriveau, dont la présence la rendait si belle. Le général défila presque à ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire dont l'effet sur l'imagination féminine est avoué même par les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui n'avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas ressembler à cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue em-brasse une nature sans horizon? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuvent-ils seuls imaginer l'avidité slupide et délirante qu'exprimèrent les yeux de la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé, dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de la puissance nerveuse, plus tard il les oublient si complètement, qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible de ces magnifiques intuitions. L'extase religieuse est la folie de la'pensée dégagée de ses liens corporels, tandis que, dans l'extase amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embrassent les forces de nos deux natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais, les résolutions définitives se succèdent si rapidement, qu'il est impossible d'en rendre compte. Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent dans l'âme comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits. Le lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et sa livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures après midi. Armand demeurait rue de Seine, à quelques pas de la Chambre des pairs, où il devait y avoir une séance ce jour-là. Mais, longtemps avant que les pairs ne se rendissent à leur palais, quelques personnes aperçurent la voilure et la livrée de la duchesse. Un jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par madame de Sérizy, le baron de Maulincour, lut le premier qui reconnut les gens. Il alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui raconter sous le secret cette étrange folie. Aussitôt, cette nouvelle fut télégraphiquement portée à la connaissance de toutes les coteries du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à l'Elysée-Bourbon, devint le bruit du jour, le sujet de tous les entretiens, depuis midi jusqu'au soir. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais de manière à le faire croire; et les hommes le croyaient en témoignant à madame de Langeais le plus indulgent intérêt.

— Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura sans doute exigé cet éclat, disaient les uns en rejetant la faute sur Armand.

— Eh bien ! disaient les autres, madame de Langeais a commis la plus noble des imprudences ! En face de tout Paris, renoncer, pour son amant, au monde, à son rang, à sa fortune, à la considération, est un coup d'Etat féminin beau comme le coup de couteau de ce perruquier qui a tant ému Canning à la cour d'assises. Pas une des femmes qui blâment la duchesse ne ferait cette déclaration digne de l'ancien temps. Madame de Langeais est une femme héroïque de s'afficher ainsi franchement elle-même. Maintenant, elle ne peut plus aimer que Montriveau. N'y a-t-il pas quelque grandeur chez une femme à dire : Je n'aurai qu'une passion ?

— Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honorez ainsi le vice, sans respect pour la vertu? dit la femme du procureur général, la comtesse de Grandville.

Pendant que le château, le faubourg et la Chaussée-d'Antin s'entretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu, que d'empressés jeunes gens couraient à cheval s'assurer, en voyant la voiture dans la rue de Seine, que la duchesse était bien réellement chez M. de Montriveau, elle gisait palpitante au fond de son boudoir. Armand, qui n'avait pas couché chez lui, se promenait aux Tuileries avec M. de Marsay. Puis, les grands parents de madame de Langeais se visitaient les uns les autres en se donnant rendez-vous chez elle pour la semondre et aviser aux moyens d'arrêter le scandale causé par sa conduite. A trois heures, M. le duc de Navarreins, le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-Chauvry et le duc de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon de madame de Langeais, et l'y attendaient. A eux, comme à plusieurs curieux, les gens avaient dit que leur maîtresse était sortie. La duchesse n'avait excepté personne de la consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la sphère aristocratique dont I l'almanach de Gotha consacre annuellement les révolutions et les prétentions héréditaires, veulent une rapide esquisse sans laquelle celte peinture sociale serait incomplète.

La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le inonde féminin, le plus poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, du-

HISTOIRE DES TREIZE

rani sa belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quoteparl. De ses anciens agréments, il ne lui restait qu'un nez remarquablement saillant, mince, recourbé connue une lame turque, et principal ornement d'une figure semblable à un vieux saut blanc ; puis quelques cheveux crêpés el poudrés; des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques, des mitaines noires et des parfaits contentements. Mais, pour lui rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouter qu'elle avait une si haute idée de ses ruines, qu'elle se décolletait le soir, portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable, un l'eu prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne, sur sa langue un esprit a triple dard, dans sa tète une mémoire infaillible, faisaient de cette vieille femme une véritable puissance. Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des chartes et connaissait les alfiances des maisons princières, ducales et comtales de l'Europe, à savoir où étaient les derniers germains de Charlemagne. Aussi nulle usurpation de litre ne pouvait-elle lui échapper. Les jeunes gens qui voulaient être bien vus, les ambitieux, les jeunes femmes," lui rendaient de constants hommages. Son salon faisait autorité dans le faubourg Saint-Germain. Les mots de ce Talleyrand femelle restaient comme des arrêts. Certaines personnes venaient prendre chez elle des avis sur l'étiquette ou les usages, et y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille femme ne savait comme elle empocher sa" tabatière ; et elle avait, en s'asseyant ou en se croisant les jambes, des mouvements de jupe d'une précision, d'une grâce qui désespérait les jeunes femmes les plus élégantes. Sa voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de sa vie, mais elle n'avait pu l'empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce qui la rendait étrangement significative. De sa grande fortune il lui restait cent cinquante" mille livres en bois, généreusement rendus par Napoléon. Ainsi, biens el personne, tout en elle était considérable. Cette curieuse antique était dans une bergère au coin de la cheminée et causait avec le vidante de Famiers, autre ruine contemporaine. Ce vieux seigneur, ancien commandeur de l'Ordre de Malte, était un homme grand, long et fluet, dont le col était toujours serré de manière à lui comprimer les joues qui débordaient légèrement la cravate et à lui mainienir la tète haute; altitude pleine de suffisance chez cerlaines gens, mais juslifiée chez lui par un esprit voltairien. Ses yeux à fleur de tête semblaient tout voir el avaient effectivement tout vu. Il mettait du coton dans ses oreilles. Enfin sa personne offrait dans l'ensemble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes menues et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles dii serpent, peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir courantes ou roides.

Le duc de Navarreins se promenait de long en large dans le salon avec M. le duc de Grandlieu. Tous deux étaient des hommes âgés de ciuquanle-einq ans, encore verts, gros et courts, bien nourris, le teint un peu rouge, les yeux fatigués, les lèvres inférieures déjà pendantes. Sans le ton exquis de leur langage, sans l'affable politesse de leurs manières, sans leur aisance qui pouvait tout à coup se changer en impertinence, un observateur superficiel aurait pu les prendre pour des banquiers. Mais toute erreur devait cesser en écoutant leur conversation armée de précautions avec ceux qu'ils redoutaient, sèche ou vide avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs, que les gens de cour ou les hommes d'Etat savent apprivoiser par de verbeuses délicatesses et blesser par un mot inattendu. Tels étaient les représentant de celte grande noblesse qui voulait mourir ou rester tout entière, qui méi iiait autant d'éloge que de blâme, et sera toujours imparfaitement jugée jusqu'à ce qu'un poète l'ail montrée heureuse d'obéir an roi eu expirant sous la hache de Richelieu, et méprisant là guillotine de 89 comme une sale vengeance.

Ces quatre personnages se distinguaient tous par une voix grêle, particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur maintien. D'ailleurs, la plus parfaite égalité régnait entre eux. L'habitude prise par eux à la cour de cacher leurs émotions les empêchait sans doute de manifester le déplaisir que leur causait l'incartade de leur jeune parente.

Poojr empêcher les critiques de taxer de puérilité le commencement de li scène suivante, peut-éirc est-il nécessaire de faire opserver ici que Lmke, se trouvant dans la compagnie de seigneurs anglais renommés pour leur esprit, distingués autant par leurs manières que par leur consistance politique, s'amusa méchamment à sténographier leur conversation par un procédé particulier, el les lit «Jolater de rire en la leur lisant, afin de savoir d'eux ce qu'un en pouvait tirer. En effet, les classes élevées ont en toui pays un jargon de clinquant qui, laxéduns l'es cendres littéraires nu pnilosophiques, donne infiniment peu d'or au creuset. A ions le:- élage . de la spi iélé,

sauf quelques salons parisien'-. l'i.le ci v.ili tir retrouve les irciiies ridicules que différencie seulement la Iran parente nu l'épaisseur du vernis. Ainsi, les conversations substantielle, o il l'exception sociale, et le béoLianisme défi ive haut Wellemenlles diverses zones du monde. Si forcément on parle huant oup dans les hautes sphères, on j i ense peu, Penser esi nue fut) lu si Us m lies aiment à voir i pi|ler la vie uns grand effort. Autsi este,. ,.n comparant le tond des pin iimeries

par échelons, depuis le gamin de Paris jusqu'au pair de France, que l'observateur comprend le mol de M. de Talleyrand . Les manières sont tout, traduction élégante de cet axiome judiciaire : La forme emporte le fond. Aux yeux du poêle, l'avanlage restera aux classes inférieures, qui ne manquent jamais à donner un rude cachet de poésie à leurs pensées. Celte observation fera pcul-êlre aussi comprendre l'infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur, et la répugnance que les gens supérieurs éprouveul à faire le méchant commerce d'y échanger leurs pensées.

Le duc s'arrêta soudain, comme s'il concevait une idée lumineuse, et dit à son voisin : — Vous avez donc vendu Thornthon?

— Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, et j'en serais désolé; c'est un cheval excellent à la chasse. Savez-vous comment va la duchesse de Marigny?

— Non, je n'y suis pas allé ce matin. Je sortais pour la voir, quand vous êtes venu me parler d'Antoinette. Mais elle avait élé fort mal hier, l'on en désespérait, elle a élé administrée.

— Sa mort changera la position de votre cousin.

— En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s'était réservé une pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, à laquelle elle a donné sa terre de Guébriant à renie viagère.

— Ce sera une grande perte pour la société. Elle était bonne femme. Sa famille aura de moins une personne dont les conseils et l'expérience avaient de la porlée. Entre nous soit dit, elle était le chef de la maison. Son fils, Marigny, est un aimable homme; il a du Irait ; il sait causer. Il est agréable, très-agréable ; ob ! pour agréable, il l'est sans contredit; mais... aucun esprit de conduite. En bien! c'est extraordinaire, il est très-fin. L'autre jour, il dînait au Cercle avec tous ces richards de la Chaussée-d'Antin, et votre oncle (qui va toujours y faire sa partie) le voit. Elouné de le rencontrer là, il lui demande s'il est du Cercle. — « Oui, je ne vais plus dans le monde, je vis avec les banquiers. » Vous savez pourquoi? dit le marquis en jetanl au duc un fin sourire.

— Non.

— Il est amouraché d'une nouvelle mariée, cette petite madame Relier, la fille de Grandville, une femme que l'on dit fort à la mode dans ce monde-là.

— Mais Antoinette ne s'ennuie pas, à ce qu'il paraît, dit le vieux vidame.

— L'affection que je porte à cette petite femme nie fait prendre en ce moment un singulier passe-temps, lui répondit la princesse en empochant sa tabatière.

— Ma chère tante, dit le duc en s'arrêtant, je suis désespéré. Il n'y avait qu'un homme de Bonaparte capable d'exiger d'une femme comme il faut de semblables inconvenances. Entre nous soil dit, Antoinette aurait dû choisir mieux.

— Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anciens el fort bien alliés, ils tiennent à toute la haute noblesse de Bourgogne. Si les Rivaudoull d'Arscboot, de la branche Dulmeii. finissaient eu Gallacie, les Montriveau succéderaient aux biens et aux titres d'Arscboot; ils en héritent par leur bisaïeul-,

— Vous en êies sûre?...

— Je le sais mieux que, ne le savait le père de celui-ci. que je voyais beaucoup el à qui je l'ai appris. Quoique chevalier des on

il s'en moqua: c'était un encyclopédiste. Mais son frère en a bien profilé dans l'émigration. J'ai oui dire que ses parents du Nord avaient élé parfaits pour lui...

— Oui, certes. Le comie de Montriveau est mort à réiershourg. où je l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une inclinable passion pour les huilres.

— Combien en mangeait-il donc? dit le duc de Grandlieu.

— Tous les jours dix douzaines.

— Sans être incommodé ?

— Pas le moins du monde.

— Oh! mais c'est extraordinaire! Ce soûl ne lui a donné ni la pierre, ni la goutte, ni aucune incommodité?

— Non, il s'est parfaitement porte, il est morl par accideni.

— Par accident! La nature lui avait d'il de manger des hui elles lui étaient probablement nécessaires; car. jusqu'à un certain point, nos goûts préduininanls sonl clés conditions de notre e\isicuec.

Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant. Mail. nue; vous entendez toujours malicieusement les choses, dit le marquis.

— Je veux seulement vous faire comprendre '1""' 'r> cuoaw seraient ires-mal entendues par nue jeune femme, répondit-elle.

Elle s'irilei rompil pour due : Mais ma nièce ' ma nièce !

Chère taule, d'il M. de Navarreins. je ne peux pas encore croir» qu'elle soil allée chez II. de Miinll i\ cul.

— Bail ! lit la pi ineessc.

Quelle est votre ulec vidame : demanda le marquis.

Si lu (lui lie -e clait naïve, je croirais...

— M. n une femme qui aime devient iiaîv» "ion pauvre vidamo.

Vous vieil!: e/ ilnnc "

Enfin, que faire? dil le duc.

LA DIOIKSSK DR LANCiKATS.

— Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, elle ira fa soir à la cour, puisque, par bonheur, nous sommes un hindi, jour de réception; vous verrez à la bien entourer et à démentir ce bruit ridicule. Il y a mille moyens d'expliquer les choses; et, si le marquis de Monirivèau est un galant homme, il s'y prêtera. Nous ferons entendre raison à ces enfants-là...

— Mais il est difficile de rompre en visière à M. de Moniriveau, chère tante, c'est u» élève de Bonaparte, et il a une position. Comment donc ! c'est un seigneur du jour, il a un commandement imporl;ti;t dans la garde, où il est très-utile. Il n'a pas la moiudre ambition. Au premier mot qui lui déplairait, il est homme à dire au roi :— Voilà ma démission, laissez-moi tranquille.

— Comment pense-l-il donc?

— Très-mal.

— Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu'il a toujours été, on jacobin fleurdelisé.

— Oh! un peu modéré, dit le vidame.

— Non, je le connais de longue date. L'homme qui disait à sa femme, le jour où elle assista au premier grand couvert : « Voilà nos sens! » eu lui montrant la cour, ne pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve parfaitement monsieur dans le roi. Le mauvais frère qui votait si mal dans son bureau de l'Assemblée constituante doit pactiser avec les libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera tout aussi dangereux pour son cadet qu'il l'a été pour l'aîné ; car je ne sais «i son successeur pourra se tirer des embarras qu.' se plait à lui créer ce gros homme de petit esprit; d'ailleurs, il I exècre, et serait heureux de f.e dire en mourant : Il ne régnera pas

inps.

— - lia tante, c'est le roi, j'ai l'honneur de lui appartenir, et...

— Mais, mon cher, votre charge vous ote-t-elle votre franc-parler ! Vous êtes d'aussi bonne maison que les Bourbons. Si les Guise avaient eu un peu plus de résolution, Sa Majesté serait un pauvre sire aujourd'hui. Je m'en vais de ce monde à temps, la noblesse est morte. Oui, tout est perdu pour vous, mes enfants, dit-elle en regardant le vidame. Est-ce que la conduite de ma nièce devrait occuper la ville? Elle a eu tort, je ne l'approuve pas, un scandale inutile eslune faute; aussi douté-je encore de ce manque aux convenances, je l'ai élevée, et je sais que...

En ce moment la duchesse sortit de son boudoir. Elle avait reconnu la voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Montriveau. Elle était dans un déshabillé du matin, et, quand elle se montra, M. de Grandlieu, qui regardait insouciamment par la croisée, vit revenir la voiture de sa nièce sans elle.

— Ma chère fille, lui dit le duc en lui prenant la tête et l'embrassant au front, tu ne sais donc pas ce qui se passe ?

— Que se passe-t-il d'extraordinaire, cher père?

— Mais tout Paris te croit chez M. de Montriveau.

— Ma chère Antoinette, lu n'es pas sortie, n'est-ce pas ? dit la princesse en lui tendant la main, que la duchesse baisa avec une respectueuse affection.

— Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et, dit-elle en se retournant pour saluer le vidame et le marquis, j'ai voulu que tout Paris me crût chez M. de Montriveau.

Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément et se croisa les bras.

— Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce coup de tête? dit-il enfin.

La vieille princesse s'était subitement dressée sur ses talons, et regardait la duchesse, qui se prit à rougir et baissa les yeux; madame de Chauvry l'attira doucement et lui dit: — Laissez-moi vous baiser, mon petit ange. Puis elle l'embrassa sur le front fort affectueusement, lui serra la main et reprit en souriant : — Nous ne sommes plus sous les Valois, ma chère lille. Vous avez compromis votre mari, votre état dans le monde; cependant nous allons aviser à tout réparer.

— Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je désire que tout Paris sache ou dise que j'étais ce matin chez M. de Montriveau. Détruire celte croyance, quelque fausse qu'elle soit, est me nuire étrangement.

— Ma lille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre famille?

— Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m'a, sans le vouloir, condamnée à d'irréparables malheurs. Vous pouvez me blâmer d'y chercher des adoucissements, mais certes vous me plaindrez.

— Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement des filles! dit en murmurant M. de Navarreins au vidame.

- Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac tombés sur sa robe, soyez heureuse si vous pouvez; il ne s'agit pas de troubler votre bonheur, mais de l'accorder avec les usages. Nous savons tous, ici, que le mariage est une défectueuse institution tempérée par l'amour. Mais est-il besoin, en prenant un amant, de faire son lit sur le Carrousel? Voyons, ayez un peu de raison, écouleznous.

— J'écoute.

— Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les oncles étaient obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le monde; la sociclé leur devrait des honneurs, des récompenses, des traitements comme elle en donne aux gens du roi. Aussi ne suis-je pas venu pour vous parler de mon neveu, mais de vos intérêts. Calculons un peu. Si vous tenez à faire un éclat, je connais le sire, je ne l'aime guère. Langeais est assez avare, personnel en diable; il se séparera de vous, gardera votre fortune, vous laissera pauvre, et couséqiicinment sans considération. Les cent mille livres de rente que vous avez héritées dernièrement de votre grand'tante maternelle payeront les plaisirs de ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obligée de dire amen à ces arrangements-là. Que M. de Montriveau vous quitte ! Mon Dieu, chère nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous abandonnera pas jeune et belle; cependant nous avons vu tant de jolies femmes délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez une supposition presque impossible, je veux le croire; alors que deviendrez-vous sans mari.' Ménagez donc le vôtre au même litre que vous soignez votre beauté, qui est, après tout, le parachute des femmes, aussi bien qu'un mari. Je vous fais toujours heureuse et aimée; je ne tiens compte d'aucun événement malheureux. Cela étant, par bonheur ou par malheur vous aurez des enfants? Qu'en ferez-vous? Des Montriveau? — Eh bien! ils ne succéderont point à toute la fortune de leur père. Vous voudrez leur donner toute la vôtre et lui loute la sienne. Mon Dieu, rien n'est plus naturel. Vous trouverez les lois contre vous. Combien avons-nous vu de procès faits par les héritiers légitimes aux enfants de l'amour ! J'en entends retentir dans tous les tribunaux du monde. Anrez-vous recours à quelque firléicommis: si la personne en qui vons mettez votre confiance vous trompe, à la vérité la justice humaine n'en saura rien; mais vos enfants seront ruinés. Choisissez donc bien ! Voyez eu quelle perplexité vous êtes. De toute manière vos enfants seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et privés de leur état. Mon Dieu , tant qu'ils seront petits, ils seront charmants; mais ils vous reprocheront un jour d'avoir songé plus à vous qu'à eux. Nous savons tout, cela, nous autres vieux gentilshommes. Les enfants deviennent des hommes, et les hommes sont ingrats. N'ai-je pas entendu le jeune de Horn, en Allemagne, disant après souper : — Si nia mère avait été honnête femme, je serais prince régnant. Mais ce SI, nous avons passé noke vie à l'entendre dire aux roturiers, et il a fait la révolution. Quand les hommes ne peuvent accuser ni leur père, ni leur mère, ils s'en prennent à Dieu de leur mauvais sort. En somme, chère enfant, nous sommes ici pour vous éclairer. Eh bien ! je me résume par un mot que vous devez méditer : une femme ne doit jamais donner raison à son mari.

— Mon oncle, j'ai calculé tant que je n'aimais pas. Alors je voyais, comme vous, des intérêts là où il n'y a plus pour moi que des sentiments, dit la duchesse.

— Mais, ma chère petite, la vie est tout simplement une complication d'intérêts et de sentiments, lui répliqua le vidame; et, pour être heureux, surtout dans la position où vous êtes, il faut tacher d'accorder ses sentiments avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse l'amour à sa fantaisie, cela se conçoit; mais vous avez une jolie fortune, une famille, un titre, une place à la cour, et vous ne devez pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que venons-nous vous demander? De tourner habilement la loi des convenances au lieu de la violer. Eh! mon Dieu, j'ai bientôt quatre-vingts ans, je ne me souviens pas d'avoir rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le prix dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune homme.

La duchesse imposa silence au vidame par un regard; et, si Mont» riveau l'avait pu voir, il aurait tout pardonné...

— Ceci serait d'un bel effet au théâtre, dit le duc de Grandlieu, et ne signifie rien quand il s'agit de vos paraphernaux, de votre position et de votre indépendance. Vous n'êtes pas reconnaissante, ma chère nièce. Vous ne trouverez pas beaucoup de familles où les parents soient assez courageux pour apporter les enseignements de l'expérience et faire entendre le langage de la raison à de jeunes têtes folles. Renoncez à votre salut en deux minutes, s'il vous plaît de vous damner; d'accord ! Mais réfléchissez bien quand il s'agit de renoncer à vos rentes. Je ne connais pas de confesseur qui nous absolve de la misère. Je me crois le droit de vous parler ainsi; car, si vous vous perdez, moi seul je pourrai vous offrir un asile. Je suis presque l'oncle de Langeais, et moi seul aurai raison en lui donnant lort.

— Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant d'une douloureuse méditation, puisque vous parlez de sentiments, laissez-moi vous faire observer qu'une femme qui porte votre nom se doit à des sentiments aulres que ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain de cause aux libéraux, à ces jésuites de Robespierre qui s'efforcent de lronnir la noblesse. Il est certaines choses qu'une Navarreins ne saurait faire sans manquer à toute sa maison. Vous ne seriez pas seule déshonorée.

— Allons, dit la princesse, voilà le déshonneur. Mes enfant*, ne faites p:is lanl de bnrt pour la promenade d'une voilure vide, et

z-nioi seule avec Antoinette. Vous viendrr/, dater ave.1 moi ton • trois ,le m • Vous n'y

HISTOIRE DES TREIZE

entendez rien, vous autres hommes, vous mettez déjà de l'aigreur dans vos paroles, et je ne veux pas vous voir brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc le plaisir de vous en aller.

Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la princesse, ils saluèrent leurs parentes; et M. de Navarreins vint embrasser sa fille au front, en lui disant : — Allons, chère enfant, sois sage. Si lu veux, il en est encore temps.

— Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque bon garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau? dit le vidame en descendant les escaliers.

— Mon bijou, dit la princesse en faisant signe à son élève de s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle, quand elles furent seules; je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le dix-huitième siècle, car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne m » rappelle pas qu'une seule duchesse ait foulé aux pieds les convenances comme vous venez de le

faire. Les romanciers et les écrivailleurs ont déshonoré le règne de Louis XV, ne les croyez pas. La Dubarry, ma chère, valait bien la veuve Scarron, et elle était meilleure personne. Dans mon temps, une femme savait, au milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous ont perdues.

De là vient tout le mal.

Les philosophes , ces gens de rien que nous mettions dans nos salons, ont eu l'inconvenance et l'ingratitude, pour prix de nos bontés, de faire l'inventaire de nos cœurs, de nous décrier en masse, en détail, et de déblatérer contre le siècle. Le peuple, qui est très - mal placé pour juger quoi que ce soit, a vu le fond des choses, sans en voir la forme. Mais dans ce temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes ont été tout aussi remarquables qu'aux autres époques de la monarchie. Pas un de vos Werther, aucune de vos notabilités , comme ça s'appelle, pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté de leurs jambes, ne traverserait l'Europe , déguisé en colporteur, pour aller s'enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du duc de Modène, dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de vos

petits poitrinaires à lunettes d'écaillé ne se cacherait comme Lauzun, durant six semaines, dans une armoire, pour donner du courage à sa maîtresse pendant qu'elle accouchait. Il y avait plus de passion dans le petit doigt de M. de Jaucourt que dans toute votre race de disputaillenrs qui laissent les femmes pour des amendements! Trouvezmoi donc aujourd'hui des pages qui se fassent hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser le doigt ganté d'une Konismark ? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les rôles soient < hangés, el que les femmes doivent se dévouer pour les hommes. Ces messieurs valent moins et s'estiment davantage. Croyez moi, m.i chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont un s'arme aujourd'hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d'abord secrètes. Sans unwlas de poélriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient itos femmes de chambre et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non

Est-ce que nous ne pourrions pas trouver clans la famille quelque bon garçon qui...

sa lisière. Peut-être y a-t-il eu cent femmes de qualités perdues; mais les drôles en ont mis un millier, ainsi que font les gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu. D'ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et l'Empire peuvent nous reprocher : ces temps-là ont été licencieux , sans esprit , grossiers, fi ! tout cela me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire! Ce préambule, ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te dire que si Montriveau te plaît, lu es bien la maîtresse de'l'aimer à ton aise, et tant que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à moins de t' enfermer, mais on n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras ce qui te plaira; et c'est ce que j'aurais fait à ton âge. Seulement, mon cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de faire des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le vidame a raison, aucun homme ne vaut un seul des sacrifices par lesquels nous sommes assez folles pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la position de pouvoir, si tu

avais le malheur d'en être à te repentir, te .

trouver encore la femme de M. de Langeais.

Quand lu seras vieille, tu seras bien aise d'entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province, voilà toute la question.

Une imprudence, c'est une pension, une vie errante, être à la merci de son amant; c'est l'ennui causé par les impertinences des femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu'elles auront été Irèsignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller chez Montriveau, le soir, en fiacre, déguisée, que d'y envoyer ta voiture en plein jour.

Tu es une petite sotte, ma chère enfant ! Ta voiture a fialté sa vanité, ta personne lui aurait pris le cœur. Je t'ai dit ce qui est juste et vrai , mais je ne t'en veux pas, moi. Tu es de deux siècles en arrière avec ta faussegrandeur.

Allons, laisse-nous arranger tes affaires, dire que le Montriveau aura grisé tes gens, pour satisfaire son amour-propre et te compromettre.

— Au nom du ciel, ma tante, s'écria la duchesse en bondissant, ne le calomniez pas !

— Oh ! chère enfant, dit la princesse , dont les yeux s'animèrent, je voudrais te voir des illusions qui ne te fussent pas funestes, mais toute illusion doit cesser. Tu m'attendrirais, n'était mon âge. Allons.

ne fais de chagrin a personne, ni à lui, ni à nous. Je me charge de contenter tout le monde, niais pt omets-moi de ne pas le permettra désormais une seule démarche sans me consulter. Conte-moi tout, je te inenerai peut-être a bien.

Ma tante, je vous promets...

— De me dire tout...

— Oui, tout... tiiut ee qui pourra se dire.

— Mais, mon cour, c'est précisément ce qui ne pourri pas se dire que je \eu\ saunr I 0.tendoilS-nOUS bien. Allons, laisse-moi appuver mes lèvres sèches sur Ion beau front. Non, laisse-mot taire, je le défends de baiser mes os. Les vieillards ont une politesse a ieox.. 'Allons, conduis-moi jusqu'à mon carrosse, dit-elle après avoir embniM

sa meee.

— Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée?

— Mais, o'»i. ça peut toujours se nier, dit la vieille.

LA DUCHESSE DE LANGEAIS

La duchesse n'avait clairement perçu que cette idée dans le sermon que la princesse venait de lui faire. Quand madame de Chauvry fut assise dans le coin de sa voiture, madame de Langeais lui dit un gracieux adieu, et remonta chez elle tout heureuse.

— Ma personne lui aurait pris le cœur; elle a raison, ma tante. Un homme ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se bien offrir.

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de Navarreins, M. de Pamiers, M. de Marsay, M. de Grandlieu, le duc de Maufrigneuse démentirent victorieusement les bruits offensants qui couraient sur la duchesse de Langeais. Tant d'officiers et de personnes attestèrent avoir vu Montriveau se promenant aux Tuileries pendant la matinée, que cette sotte histoire fut mise sur le compte du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne. Aussi le lendemain la réputation de la duchesse devint-elle, malgré la station de sa voiture, nette et claire comme l'armet de Mambrin après avoir été fourbi

Sar Sancho. Seulement, deux heures, au bois de Boulogne, M. de Ronquerolles, passant à côté de Montriveau dans une allée déserte, lui dit en souriant : — Elle va bien, ta duchesse ! — Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un coup de cravache significatif à sa jument.qui fda comme un boulet.

Deux jours après son éclat inutile , madame de Langeais écrivit à M. de Montriveau uni lettre qui resta sans ré ponse comme les précédentes. Cette fois sllc avait pris ses mesures, et corrompu Auguste, le valet de chambre d'Armand. Aussi, le soir, à huit beures, fut-elle introduite chez Armand, dans une chambre tout autre que celle où s'était passée la scène demeurée secrète. La duchesse apprit que le général ne rentrerait pas.

Avait-il deux domiciles?

Le valet ne voulut pas répondre. .Madame de Langeais avait acheté la clef de celte chambre, et non toute la probité de ect homme. Restée seule, elle vit ses quatorze lettres posées sur un vieux guéridon; elles n'étaient ni froissées, ni décachetées; elles n'avaient pas été lues. A cet aspect, elle tomba sur un fauteuil, et perdit pendant un moment toute connaissance. En se réveillant, elle aperçut Auguste, qui lui faisait respirer du vinaigre. — Une voiture, vite, dit-elle.

La voiture venue, elle descendit avec une rapidité convulsive, revint chez elle, se mit au lit, et fit défendre sa porte. Elle resta vingtquatre heures couchée, ne laissant approcher d'elle que sa femme de chambre, qui lui apporta quelques lasses d'infusion de feuilles d'oranger. Suzette entendit sa maîtresse faisant quelques plaintes, et surprit deslarmes dans ses yeux éclatants mais cernés. Le surlendemain, après avoir médité dans les larmes du désespoir le parti qu'elle voulait prendre, madame de Langeais eut une conférence avec son homme d aflaires, et le chargea sans doute de quelques préparatifs. Puis elle envoya chercher le vieux vidame de Pamiers. En attendant le commandeur, elle écrivit à M. de Montriveau. Le vidame fut exact. Il trouva sa jeune cousine pâle, abattue, mais résignée. Il était environ deux heures après-midi. Jamais cette divine créatureVavait été plus poétique qu'elie De l'était alors dans les langueurs de son agonie.

Le vidame fut exact.

— Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre-vingts ans vous valent ce rendez-vous. Oh ! ne souriez pas, je vous en supplie, devant une pauvre femme au comble du malheur. Vous êtes un galant homme, et les aventures de votre jeunesse vous ont, j'aime à le croire, inspiré quelque indulgence pour les femmes.

— Pas la moindre, dit-il.

— Vraiment!

— Elles sont heureuses de tout, reprit-il.

— Ah ! Eh bien ! vous êtes au cœur de ma famille ; vous serez peutêtre le dernier parent, le dernier ami de qui j'aurai serré la main ; je puis donc réclamer de vous un bon office. Rendez-moi, mon cher'vidame, un service que je ne saurais demander à mon père, ni à mon oncle Grandlieu, ni à aucune femme. Vous devez me comprendre. Je vous supplie de m' obéir, et d'oublier que vous m'avez obéi, quelle que soit l'issue de vos démarches. 11 s'agit d'aller, muni de cette

lettre, chez M. de Montriveau, de le voir, de la lui montrer, deelui demander, comme vous savez d'homme à homme demander les choses, car vous avez entre vous une probité , des sentiments que vous oubliez avec nous, de lui demander s'il voudra bien la lire, non pas en votre présence, les hommes se cachent certaines émotions. Je vous autorise, pour le décider, et si vous le jugez nécessaire , à lui dire qu'il s'en va de ma vie ou de ma mort. S'il daigne...

— Daigne ! fit le commandeur.

— S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faites-lui une dernière observation.

Vous le verrez à cinq heures, il dîne à cette heure, chez lui, aujourd'hui, je le sais; eh bien ! il doit, pour toute réponse, venir me voir.

Si trois heures après, si à huit heures, il n'est pas sorti, tout sera dit.

La duchesse de Langeais aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non; mais aucun pouvoir humain ne me retrouvera sur cette terre. Venez dîner avec moi, j'aurai du moins un ami pour m assister dans mes dernières angoisses. Oui, ce soir, mon cher cousin, ma vie sera décidée; et, quoi qu'il arrive, elle ne peut être que cruellement ardente. Allez, silence, je ne veux rien entendre qui ressemble soit à des

observations, soit à des avis. — Causons, rions, dit-elle en lui tendant une main qu'il baisa. Soyons comme deux vieillards philosophes qui savent jouir de la vie jusqu'au moment de leur mort. Je me parerai, je serai bien coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu la duchesse de Langeais.

Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fit la commission. Il revint à cinq heures, trouva sa cousine mise avec recherche, délicieuse enfin. Le salon était paré de fleurs comme pour une fête. Le repas fut exquis. Pour ce vieillard, la duchesse fit jouer tous les brillants de son esprit, et se montra plus attrayante qu'elle ne l'avait jamais été. Le commandeur voulut d'abord voir une plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts; mais, de temps à autre, la fausse magie des séductions -déployées par sa cousine pâlissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une sorte de terreur soudaine; •» tantôt elle semblait écouter dans le silence.

HISTOIRE DES TREIZE

Alors, s'il Ini disait : — Qu'avez-vous?

— Chul ! répondait-elle.

A sepi heures elle le quitta, revint promptement, mais habillée romme aurait pu l'être sa femme de chambre pour un voyage. Elle réclama le liras du vieillard, qu'elle voulut pour compagnon, se jeta dans une voiture de louage, et tous deux furent, vers les huit heures moins un quart, à la porte de M. de Montriveau.

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre suivante :

« Mon ami, j'ai passé quelques moments chez vous, à votre insu; j'y ai repris mes lettres. Oh ! Armand, de vous à moi, ce ne peut être indifférence, et la haine procède autrement. Si vous m'aimez, cessez un jeu cruel, vous me tueriez. Tlus tard, vous en seriez au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous ai malheureusement compris, si vous n'avez pour moi que de l'aversion. l'aversion comporte et mépris et dégoût ; alors, tout espoir m'abandonne : les hommes ne reviennent pas de ces deux sentiments. Quelque terrible qu'elle puisse être, cette pensée apportera des consolations à ma longue douleur. Vous n'aurez pas de regrets un jour. Des regrets! ah ! mon Armand, que je les ignore. Si je vous en causais un seul !... Non, je ne veux pas vous dire quels ravages il ferait, en moi. Je vivrais et ne pourrais plus être votre femme. Après m'élre entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc me donner'?... à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant un moment, ne verront plus aucun visage d'homme; et puisse la gloire de Dieu les fermer! Je n'entendrai plus de voix humaine, après avoir entendu la vôtre, si douce d'abord, si terrible hier, car je suis toujours au lendemain de votre vengeance; puisse donc la parole de Dieu me consumer ! Entre sa colère et la vôtre, mon ami, il n'y aura pour moi que larmes et que prières. Vous vous demanderez peut-être pourquoi vous écrire? Hélas ! ne m'en voulez pas de conserver une lueur d'espérance, de jeter encore un soupir sur la vie heureuse avant de la quitter pour un. jamais. Je suis dans une horrible situation. J'ai toute la sérénité que communique à I àme une grande résolution, et sens encore les derniers grondements de l'orage. Dans cette terrible aventure qui m'a tant attachée à vous, Armand, vous alliez du désert à l'oasis, mené par un bon guide. Eh bien ! moi, je me traîne de l'oasis au désert, et vous m'êtes un guide sans pitié. Néanmoins, vous seul, mon ami, pouvez comprendre la mélancolie des derniers regards que je jette au bonheur, et vous êtes le seul auquel je puisse me plaindre sans rougir. Si vous m'exaucez, je serai heureuse; si vous êtes inexorable, j'expierai mes torts. Enfin, n'est-il pas naturel à une femme de vouloir rester dans la mémoire de son aimé, revêtue de tous les sentiments nobles ? Oh ! seul cher à moi ! laissez voire créature s'ensevelir avec la croyance que vous la trouverez grande. Vos sévérités m'ont fait réfléchir; et depuis que je vous aime bien, je me suis trouvée moins coupable que vous ne le pensez. Ecoutez donc ma justification, je vous la dois; et vous, qui êtes tout pour moi dans le monde, vous me devez au moins un instant de justice.

« J'ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vous ont fait souffrir ; mais alors, j'étais dans une complète ignorance de l'amour. Vous êtes, vous, dans le secret de ces tortures, et vous me les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous m'avez accordés, vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon ami? Je ne sais pas plus vous le dire que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous aime. Ah ! certes, j'étais flattée de me voir l'objet de vos discours passionnés, de recevoir vos regards de feu; mais vous me laissiez froide et sans désirs. Non, je n'étais point femme, je ne concevais ni le dévpuem&nt qj jg bonheur de notre sexe. A qui la faute? Ne m'auriez-vous pas méprisée, si je m'étais livrée sans entraînement? Peutêtre esi-ce le sublime de notre sexe, de se donner sans recevoir aucun plaisir; peut-être n'y a-t-il aucun mérite à s abandonner à des jouissances connues et ardemment désirée;..' Hélas! mon ami, je puis Vous le dire, ces pensées me sont venues quand j'étais si roquette pour vous; mais je vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais pas que vous me dussiez à la pitié... Quel mot viens-je d'écrire? Ah! j'ai repris chez vous toutes mes lettres, je les jette au feu ! F.\\c> brûlent. Tu ne sauras jamais ce qu'elles accusaient d'amour, de passion, de

(jolie Je nie lais, Armand, je m'arrête, je m: veux plus rien vous

dire de mes sentiments. Si mes vœux n'ont pas éié entendus d'âme à âme, je ne pourrais doue plus, moi aussi, moi la féhlWd, ne devoir votre amour qu'à voire pitié. Je veux Être aimée irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire cette lettre, elle era brûlée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes pas troi heure après, pour foujoui;, mon seul époux, je n'aurai point de boute à vous la savoir entre le mains • la lierté de mon désespoir garantira ma mémoire de toute

i H.4 ii l '• , nia lin SI ra digne de mini aiiiuin . W.us-inènie. ue nie ren-

iiuiii.iui plus sur (cite terre, quoique vivante, vous ne penserez pas sans frémir à nue femme qui, dans trois heures, ne ra pircra | lus

que pour vous ai i ablcsr de sa lendrcsse, à une femme cons !e par

un amour sans e noir, et fidèle, non bas .i di plai 1rs pai i.e i! . mais

■i iiiiui i.i . méconnu . La duelics e8e fa Vallière pleurail un

bonheur perdu, sa puî .une évanouie; tandis que la duchesse de

Langeais sera hcureusi ui i et restera pour vous un pouvoir.

Oui, vous me regretterez. Je sens bien que je n'étais pas de ce monde, et vous remercie de me l'avoir prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache; la vôlre était celle du bourreau, la mienne est celle de Pieu-, la vôtre tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est immortellement vivace. Ah ! j'éprouve une joie sombre à vous écraser, vous qui vous croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme et protecteur des anges faibles

3ui prennent, en se couchant aux pieds de Dieu, le droit el la force e veiller en son nom sur les hommes. Vous n'avez eu que de passagers désirs ; tandis que la pauvre religieuse vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous couvrira toujours des ailes de l'amour divin. Je pressens votre réponse, Armand, et vous donne rendezvous... dans le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises ; toutes deux sont des souffrances. Celte pensée apaise ies agitations de ma dernière épreuve. Me voilà si calme, que je craindrais de ne plus t'aimer, si ce n'était pour toi que je quitte le monde.

a Antoinette. »

— Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de Montriveau, faites-moi la grâce de demander à la porte s'il est chez lui.

Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième siècle, descendit, et revint dire à sa cousine .m oui qui lui donna le frisson. A ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur les deux joues, et le pria de s'en aller sans l'espionner ni vouloir la proléger.

Mais les passants? dit-il.

— Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.

Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le commandeur s'en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette porte en s'enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures sonnassent. L'heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix minutes, un quart d'heure; enfin, elle voulut voir une nouvelle humiliation dans ce retard, et la foi l'abandonna. Elle ne put retenir cette exclamation : — 0 mon Dieu ! puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le premier mot de la carmélite.

Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l'hôtel de Langeais qu'au moment où la duchesse, emportée par une rage froide, fuyait à pied dans les rues de Paris. Elle pleura quand elle atteignit le boulevard d'Enfer. Là, pour la dernière fois, elle regarda Paris fumeux, bruyant, couvert de la rouge atmosphère produite par ses lumières; puis elle monta dans une voiture de place, et sortit de cette ville pour n'y jamais rentrer. Quand le marquis de Mnnirivean vint à l'hôtel de Langeais, il n'y trouva point sa maîtresse, et se crut joué. Il courut alors chez le vidame, et y fut reçu au moment où le bonhomme passait sa robe de chambre en pensanl au bonheur de sa jolie parente. Montriveau lui jeta ce regard terrible dont la commotian électrique frappait également les hommes et les femmes.

— Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle plaisanterie ? s'écria-t-il. Je viens de chez madame de Langeais, et ses gens la disent sortie.

— Il est sans doute arrivé) par votre faute, un grand malheur, répondit le vidame. J'ai laissé la duchesse à votre porte...

— A quelle heure?

— A huit heures moins un quart.

— Je vous salue, dit Montriveau qui revint précipitamment chez lui pour demander à soa portier s'il n'avait pas vu dans la ?oirée une dame à la porte.

— Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir bien du désagrément. Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et se tenait droit comme un piquet. Enfin, elle a dit un : 0 mon Dieu ' en s'en allant, qui nous a. sous votre' re peet. crevé le camr à mon épouse et à moi, qu'étions là sans qu'elle s'en aperçût.

Ce peu de mots fit pâlir ici homme si ferme; il écrivit quelques lignes à M. de Ronquerolles, chez lequel il envoya sur-le-ili.unp. et remonta dans son appartement,

Vers minuit, le marquis de Ronquerolles arriva. Qu'as-tu, mon bon ami'1 dit-il en voyant le généra!

Armand lui donna la lettre de la duchcSSè à lire.

— Eh bien? lui demanda RonrmerdUés.

— Elle était à ma purle à liuil heures. Et à huil heures un quail elle a disparu. Je l'ai perdue, el je l'aime1 Ah! si ma vie m'apparienail, je nie serais déjà l'ail santeT la cervelle !

Bah ' bah ! dii Ronquerolles, èajine-tol. Les duché; volent pa i Dtnmc des bergeronnettes. Elle ne fera pas plus de (fois lieue., à l'heure . demain, nous en ferons si\. non- autres.

Ah peste! rcprit-il, madame de Langeais n'e i , i iint femme ordinaire. Nom serons tous achevai demain, l'.m la jonrnéf. nous saurons par 1 1 p ilii e où elle est allée. Il lui fanl une

i n'ont pas d'ailes. Qu'elle 'i en rouie ou carMlc dan l'an-. nous la trouverons N'àTOOS-ntwsnashitéh la suivre' Tu seras heureux. Mais, mon cher rrèrr, tu M cOfltmi»

LA OtiCHESSE DE LANGEAIS.

la faute dont sont plus ou moins coupables les hommes de ton énergie. Ils jugent les autres aines d'après la leur, el ne savent pas où c-s;.- l'humanité quand ils en tendent les cordes. Que ne me disais-tu donc un mol lautôl .' .le t'aurais dit ; — Sois exact.

— A demain, donc, ajoula-t-il en serrant la main de Montriveau, qui restait muet. Dors, si tu peux.

Mais lus plus immenses ressources dont jamais hommes d'Etat, souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se soit socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau ni ses amis uc purent trouver la trace de la duchesse. Elle s'était évi- «Icmmcnt cloîtrée- Mouirivean résolut de fouiller ou de faire fouiller tous les couvents du monde. Il lui fallait la duchesse, quand même il en aurait coulé la vie à toute une ville. Pour rendre justice à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de dire que sa fureur passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura cinq années. En i8-!> seulement, le due de Navarreins apprit, par hasard, que sa lille était partie pour l'Espagne, comme femme de chambre de lady Julia llopwood, et qu'elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que lady Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l'illustre duchesse dont la disparition occupait la haute société parisienne.

Les sentiments qui animèrent les deux amants quand ils se retrouvèrent à la grille des Carmélites et en présence d'une mère supérieure doiveut être maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence, réveillée de part et d'autre, expliquera sans doute le dénouaient de celte aventure.

Donc, eu 1825, le duc de Langeais mort, sa femme était libre. Antoinette de Navarreins vivait, consumée par l'amour, sur un banc de la Méditerranée ; mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le bonheur acheté par tant d'amour pouvait éclore pour les deux amants. Ces pensées firent voler Montriveau de Cadix à Marseille , de Marseille à Paris. Quelques mois après son arrivée en France, un brick de commerce armé en guerre partit du port de Marseille et fit route pour l'Espagne. Ce bâtiment était frété par .plusieurs hommes de distinction, presque tous Français qui, épris de belle passion pour l'Orient , voulaient en visiter les contrées. Les grandes connaissances de Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un précieux compagnon de voyage pour ces personnes, qui

1e prièrent d'être des leurs, et il y consentit. Le ministre de la guerre e nomma lieutenant-général el le mit au comité d'artillerie pour lui faciliter celle partie de plaisir.

Le brick s'arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nordouest d'uue ile en vue des côtes d'Espagne. Le bâtiment avait été choisi assez fin de carène, assez léger de mature pour qu'il pût sans danger s'ancrer à une demi-lieue environ des récifs qui, de ce côté, défendaient sûrement l'abordage de l'île. Si des barques ou des habitants apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne pouvaient d'abord en concevoir aucune inquiétude. Puis il fut facile d'en justifier aussitôt le stationnement. Avant d'arriver en vue de l'île, Montriveau fit arborer le pavillon des Etats-Unis. Les matelots engagés pour le service du bâtiment étaient américains el ne parlaient que la langue anglaise. L'un des compagnons de M. de Montriveau les embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de la petite ville, où ii les maintint à une hauteur d'ivresse qui ne leur laissa pas la langue libre. Puis il dit que le brick était monté par des chercheurs de trésors, gens connus aux Etals-Unis pour leur i..;iatisme, et dont un des écrivains de ce pays a écrit l'histoire. Ainsi la présence du vaisseau dans les récifs fut suffisamment expliquée. Les armateurs el les passagers y cherchaient, dit le prétendu contre-maitre des matelots, les débris d'un galion échoué en 177s avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les autorités du pays n'en demandèrent pas davantage.

Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile entreprise pensèrent tout d'abord que ni la ruse ni la force ne pouvaient faire réussir la délivrance ou l'enlèvement de la sœur Thérèse du côté de la petite ville. Alors, d'un commun accord, ces hommes d'audace résolurent d'attaquer le taureau par les cornes. Ils voulurent se frayer un chemin jusqu'au couvent par les lieux mêmes où tout accès Y semblait impraticable, et de vaincre la nature, comme le général Lamarque l'avait vaincue à l'assaut de Caprée. En celte circonstance, es tables de granit taillées à pic, au bout de l'île, leur offraient moins île prise que celles de Caprée n'en avaient offert à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et les nonnes lui semblaient plus redoutables que ne le fut sir Hudson-Lowe. Enlever la duchesse avec fracas couvrait ces hommes de houle. Autant aurait valu faire le siège de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul témoin de leur victoire, à la manière des pirates. Pour eux celle entreprise n'avait donc que deux faces. Ou quelque incendie, quelque fait d'armes qui effrayât l'Europe en y laissant ignorer la raison du crime ; ou quelque enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât aux nonnes que le diable leur avait rendu visite. Ce dernier parti triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ. Puis, tout avait été prévu pour le succès d'une entreprise qui offrait à ces hommes blases des plaisirs de Paris un véritable amusement.

Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté, fabriquée à Marseille d'après un modèle malais, permit de naviguer dans les rescïfs jusqu'à I elndroit où ils cessaient d'être praticables. ftlmx cordes en lil de fer, lelidues parallèlement à une distance de quelques pieds sur des inclinaisons inverses, et sur lesquelles devaient glisser les paniers également en fil de fer, servirent de pont, comme en Chine, pour aller d'un rocher à l'autre. Les écueils furent ainsi unis les uns aux autres par un système de cord.s et de paniers qui ressemblaient à ces fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et par lesquels elles enveloppent un arbre; œuvre d'instinct que les Chinois, ce peuple essentiellement imitateur, a copiée le premier , historiquement parlant. Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux fureurs des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feu Cachin, l'immortel créateur du port de Cherbourg, la ligue savante au delà de laquelle cesse le pouvoir de l'eau courroucée; courbe établi? d'après une loi dérobée aux secrets de la nature par le génie de l'observation, qui est presque loui le génie humain.

Les compagnons de M. de Montriveau étaient seuls sur ce vaisseau. Les yeux de l'homme ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Les meilleures longues-vues braquées du haut des lillacs par les marins des Dâlimeills à leur passage n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans les rescifs ni les hommes cachés dans les rochers. Après onze jours de travaux préparatoires, ces treize démons humains arrivèrent au pied du promontoire élevé d'une trentaine de toises au-dessus de la mer. bloc aussi difficile à gravir par des hommes qu'il peut l'être à une souris de grimper sur les contours polis du ventre en porcelaine d'un vase uni. Celle table de granit était heureusement fendue. Sa fissure, dont les deux lèvres avaient la roi< deur de la ligne droite, permit d'y attacher, à un pied de distance, de gros coins de bois dans lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des crampons de fer. Ces crampons, préparés à l'avance, étaient terminés par une palette trouée sur laquelle ils fixèrent une marcha faite avec une planche de sapin extrêmement légère qui venait s'adapter aux entailles d'un mât aussi haut que le promontoire, et qui fut assujetti dans le roc au bas de la grève Avec une habileté digne de ces hommes d'exécution, l'un d'eux, profond mathématicien, avait calculé l'angle nécessaire pour écarter graduellement les marches en haut et en bas du màt, de manière à placer dans son milieu le point à partir duquel les marches de la partie supérieure gagnaient en éventail le haut du rocher; figure également représentée, mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'une solidité parfaite, coûta vingt-deux jours dj travail. Un briquet phosphorique, une nuit et le ressac de la mer suffisaient à en faire disparaître éternellement les iraces. Ainsi nulle indiscrétion n'était possible, et nulle recherche contre les violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.

Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, bordée de tous côtés par le précipice taillé à pie. Les treize inconnus, en examinant le terrain avec leurs lunettes du haut de la hune, s'étaient assurés que, malgré quelques aspérités, ils pourraient facilement arriver aux jardins du couvent, dont les arbres suffisamment touffus offraient de sûrs abris. Là, sans doute, ils devaient ultérieurement décider par quels moyens se consommerait le rapt de la religieuse. Après de si grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre le succès de leur entreprise en risquant d'être aperçus, et furent obligés d'attendre que le dernier quartier de la lune expirât.

Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau, couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent d'inexprimables délices. 11 alla jusqu'au mur, pour pouvoir entendre la musique des orgues, et s'efforça de distinguer une vois dans cette masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissa" ; parvenir à ses oreilles que les effets confus de la musique.

Celait de suaves harmonies où les défauts de l'exécution ne se faisaient plus sentir, et d'où la pure pensée de l'art se dégageait en se communiquant à l'âme, sans lui demander ni les efforts de l'attention ni les fatigues de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armand, dont l'amour refiorissait tout entier dans cette brise de musique, où il voulut trouver d'aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule sans grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes, il y avait vu de la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi souvent qu'il dit vrai, lui avait crié : — Elle est là!

— Elle csl certainement là, et demain je l'aurai, se dit-il en mêlant de joyeuses pensées aux tintements d'une cloche qui sonnait lentement. Etrange bizarrerie du cœur! il aimait avec plus de passion la religieuse dépérie dans les élancements de l'amour, consumée par les larmes, les jeûnes, les veilles et la prière, la femme de vingt-neuf ans fortement éprouvée, qu'il n'avait aimé la jeune fille légère, la femme de vingt-quatre ans, la sylphide. Mais les hommes d'âme vigoureuse n'ont-ils pas un penchant qui les entraine vers les sublimes expressions que de nobles malheurs ou d'impéliieux mouvements de peu-

HISTOIRE DES TREIZE

secs ont gravées sur le visage d'une femme? La beauté d'une femme endolorie n'csl-cllc pas la plus attachante de toutes pour les hommes qui se scntctll ;iu cœur un trésor inépuisable de consolations et de tendresses à répandre >ur une créature gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment. La beauté fraîche, colorée, unie, le joli en un mot, est l'aurait vulgaire auquel se prend la médiocrité. Monlriveau devait aimer ces visages où l'amour se réveille au milieu des plis de la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau, jeune, palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes : celle qui se préseule aux autres pale, décolorée, triste ; puis celle du cœur que personne ne voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment, et ne parait dans toute sa gloire que pour les solennités de l'amour? Avant de quitter son poste, le général entendit de faibles accords qui partaient de cette cellule, douces voix pleines de tendresse. En revenant sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis, il leur dit en quelques mots, empreints de cette passion coinniunieative quoique discrète dont les hommes respectent toujours l'expression grandiose, que jamais, en sa vie, il n'avait éprouvé de si captivantes félicités.

Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se hissèrent dans l'ombre en haut de ces rochers, ayant chacun sur eux un poignard, une provision de chocolat, et tous les instruments que comporte le métier des voleurs. Arrivés au mur d'enceinte, ils le franchirent au moyen d'échelles qu'ils avaient fabriquées, et se trouvèrent dans le cimetière du couvent. Monlriveau reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle il était venu naguère au parloir, et les fenêtres de celte salle. Sur-le-champ, son plan fut fait et adopté. S'ouvrir un passage par la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie affectée aux carmélites, pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaient inscrits sur chaque cellule, aller à celle de la sœur Thérèse, y surprendre et bâillonner la religieuse pendant son sommeil, la lier et l'enlever, toutes ces parties du programme étaient faciles pour des hommes qui, à l'audace, à l'adresse des forçats, joignaient les connaissances particulières aux gens du monde, et auxquels il était indifférent de donner un coup de poignard pour acheter le silence.

La grille de la fenêtre fut sciée en deux heures. Trois hommes se mirent en faction au dehors, et deux autres restèrent dans le parloir. Le reste, pieds nus, se posta de dislance en distance à travers le cloître O'v s'engagea Montriveau, caché derrière un jeune homme, le plus adroit d'entre eux, Henri de Marsay, qui, par prudence, s'était vêtu d'un costume de carmélite absolument semblable à celui du couvent. L'horloge sonna trois heures quand la fausse religieuse et Montriveau parvinrent an dortoir. Ils eurent bientôt reconnu la situation des cellules. Puis, n'entendant aucun bruit, ils lurent, à l'aide d'une lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur chaque porte, et accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de saints ou de saintes

que chaque religieuse inscrit en forme d'épigraphe sur le nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée Arrivé à la cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut cette inscription : Sub imocatione sanetœ matris Tkcresce! La devise était : Adoremus in œternum. Tout à coup son compagnon lui mit la main sur l'épaule, et lui (ît voir une vive lueur qui éclairait les dalles du corridor par la fente de la porte. En ce moment, M. de Ronquerolles les rejoignit.

— Toutes les religieuses sont à l'église et commencent l'office dek morts, dit-il.

— Je reste, répondit Montriveau; repliez-vous dans le parloir, et fermez la porte de ce corridor.

Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse, qui rabattit son voile. Ils virent alors, dans l'antichambre de la cellule, la duchesse morte, posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. Ni Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri; mais ils se regardèrent. Puis le général lit un geste qui voulait dire : — Emportons-la.

— Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met en marche, vous allez être surpris.

Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée au pied des murs, au moment où l'abbesse, suivie des religieuses, arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La sœur chargée de garder la morte avait eu l'imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître les secrets, et s'était si fort occupée à cette recherche qu'elle n'entendit rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver le corps. Avant que ces femmes stupéfiées n'eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse avait été descendue par une corde en bas des rochers, et les compagnons de Montriveau avaient détruit leur ouvrage. A neuf heures du matin, nulle trace n'existait ni de l'escalier ni des ponts de cordes; le corps de la sœur Thérèse était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut dans la journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette de Navarreins, dont, pendant quelques heures, le visage resplendit complaisamment pour lui des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort à nos dépouilles mortelles.

— Ah çà! dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur le tillac, c'était une femme, maintenant ce n'est rien. Attachons ml boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n'y pense plus que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.

— Oui, dit Montriveau, car ce n'est plus qu'un poème.

— Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de l'amour, il faut savoir le bien placer, et il n'y a que le dernier amour d'une femme qui satisfasse le premier amour d'un homme.

Genève, au Pré-Lévèque, 26 janvier 1834.

LA FILLE AUX YEUX D'OR

A EUGbNE DELACROIX, PE'^TRE.

Un des spectacle! où se rencontre le plus d'épouvantement est certes l'aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné. Paris n'est-il pas un vaste champ incessantmenl remué par une tempête d'intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson d'hommes que la mort fauche plus souvent qu'ailleurs cl qui

renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus, rendent par ions les pores l'esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux; non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de force, masques de misère,

masques de joie, masques d'hypocrisie ; tous exténués, tons empreints des signes ineffaçables d'une haletante avWÎ'.ié ? Que veulent-ils î 0» l'or, on du plaisir '

Quelques observations sur l'Ame de Paris peinent expliquer 1er causes de sa phvsionoinie cadavéreuse, qui n'a que deux âges. OU I.. jeunesse ou la caducité : jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître jeune. Kn voyant ee peuple exhume, les étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent loul d'abord un mouvement de dégoût pour cette capitale, vaste atelier de jouit-

LA FILLE AUX YEUX D'OR

sances, d'où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, et restent à s'y déformer volontiers. Peu de mots suffiront pour justifier physiologiquement la teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n'est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s'évapore, s'éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie : — A une autre! comme se le dit la nature elle-même. Comme la nature, cette nature sociale s'occupe d'insectes, de fleurs d'un jour, de bagatelles, d'éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. Peut-être avant d'analyser les causes qui font une physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation intelligente et mouvante, doit-on signaler la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus.

A force de s'intéresser à tout, le Parisien finit par ne s'intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement , elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s'enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant, quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance : ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu'elle soit de bronze ou de verre, comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions : l'amour y est un désir, et la haine une velléité ; il n'y a là de vrai parent que" le billet de mille francs, d'autre ami que le mont-de-piété. Ce laisser-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon comme dans la rue, personne n'y est de trop, personne n'y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d'esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à ce monde, vous n'y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment; mais d'où parlent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs? L'or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez celte grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l'agite, la soulève, la travaille. Voyez. Examinez d'abord le monde qui n'a rien.

L'ouvrier, le prolétaire, l'homme qui remue ses pieds, ses mains, sa langue, son dos, son seul bras, ses cinq doigts pour vivre ; eh bien ! celui-là qui, le premier, devrait économiser le principe de sa vie, il outre-passe ses forces, attelle sa femme à quelque machine, use son enfant et le cloue à un rouage. Le fabricant, le je ne sais quel fil secondaire dont le branle agite ce peuple qui, de ses mains sales, tourne et dore les porcelaines, coud les habits et les robes, amincit le fer, amenuise le bois, tisse l'acier, solidifie le chanvre et le fil, satine les bronzes, festonne le cristal, imite les fleurs, brode la laine, dresse les chevaux, tresse les harnais et les galons, découpe le cuivre, peint les voitures, arrondit les vieux ormeaux, vaporise le colon, souffle les tulles, corrode le diamant, polit les métaux, transforme en feuilles le marbre, lèche les cailloux, toilette la pensée, colore, blanchit et noircit tout; eh bien ! ce sous-chef est venu promettre à ce monde de sueur et de volonté, d'étude et de patience, un salaire excessif, soit au nom des caprices de la ville, soit à la voix du monstre nommé Spéculation. Alors ces quadrumanes se sont mis à veiller, pâtir, travailler, jurer, jeûner, marcher; tous se sont excédés pour gagner cet or qui lus f.:scine. Puis, insouciants de l'avenir, avides de jouissances, comptant sur leurs bras comme le peintre sur sa palette, ils jettent, grands seigneurs d'un jour, leur argent le lundi dans les cabarets qui font une ceinture de boue à la ville, enceinte de la plus impudique des Vénus, incessamment pliée et dépliée, où se perd comme au jeu la fortune périodique de ce peuple, aussi féroce au plaisir qu'il est tranquille au travail. Pendant cinq jours donc, aucun repos pour cette partie agissante de Paris! Elle se livre à des mouvements qui la font se gauchir, se grossir, maigrir, pâlir, jaillir en mille jets de volonté créatrice. Puis son plaisir, son repos est une lassante débauche, brune de peau, noire de tapes, blême d'ivresse, ou jaune d'indigestion, qui ne dure que deux jours, mais qui vole le pain de l'avenir, la soupe de la semaine, les robes de la femme, les langes de l'enfant tous en haillons. Ces hommes, nés sans doute pour être beaux, car toute créature a sa beauté relative, se sont enrégimentés, dès l'enfance, sous le commandement de la force, sous le règne du marteau, des cisailles, de la filature, et se sont promptement'vulcauisés. Vulcain, avec sa laideur et sa force, n'est-il pas l'emblème de cette laide et forte nation, sublime d'intelligence mécanique, patiente à ses heures, terrible un jour par siècle, inflammable comme la poudre, et préparée à 1 incendie révolutionnaire par l'eai<-de-vie, enfin assez spirituelle pour prendre feu sur un mot captieux qui signifie toujours pour elle : or et plaisir ! En comprenant lous ceux qui tendent la main pour une aumône, pour de légitimes salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les icnres de "prostitution parisienne, enfin pour tout argent bien ou mal gagné, ce peuple compte trois cent

mille individus. Sans les cabarets, le gouvernement ne serait-il pas renversé tous les mardis ? Heureusement le mardi, ce peuple est engourdi, cuve son plaisir, n'a plus le sou, et retourne an travail, au pain sec, stimulé par un besoin de procréation matérielle qui, pour lui, devient une habitude. Néanmoins ce peuple a ses phénomènes de vertu, ses hommes complets, ses Napoléons inconnus, qui sont le type de ses forces portées à la plus haute expression, et résument sa portée sociale dans une existence où la pensée et le mouvement se combinent moins pour y jeter la joie que pour y régulariser l'action de la douleur.

Le hasard a fait un ouvrier économe, le hasard l'a gratifié d'une pensée, il a pu jeter les yeux sur l'avenir, il a rencontré une femme, il s'est trouvé père, et, après quelques années de privations dures, il entreprend un petit commerce de mercerie, loue une boutique. Si la maladie et le vice ne l'arrêtent en sa voie, s'il a prospéré, voici le croquis de cette vie normale.

Et, d'abord, saluez ce roi du mouvement parisien, qui s'est soumis le temps et l'espace. Oui, saluez cette créature composée de salpêtre et de gaz qui donne des enfants à la France pendant ses nuits laborieuses, et remultiplie pendant le jour son individu pour le service, la gloire et le plaisir de ses concitoyens. Cet homme résout le problème de suffire, à la fois, à une femme aimable, à son ménage, au Constitutionnel, à son bureau, à la garde nationale, à l'Opéra, à Dieu ; mais pour transformer en écus le Constitutionnel, le bureau, l'Opéra, la garde nationale, la femme et Dieu. Enfin, saluez un irréprochable cumulard. Levé tous les jours à cinq heures, il a franchi comme un oiseau l'espace qui sépare son domicile de la rue Montmartre. Qu'il vente ou tonne, pleuve ou neige, il est au Constitutionnel et y attend la charge de journaux dontil a soumissionné la distribution. Il reçoit ce pain politique avec avidité, le prend ei le porte. A neuf heures, il est au sein de son ménage, débite un calembour à sa femme, lui dérobe un gros baiser, déguste une tasse de café ou gronde ses enfants. A dix heures moins un quart, il apparaît à la mairie. Là, posé sur un fauteuil, comme un perroquet sur son bâton, chauffé par la ville de Paris, il inscrit jusqu'à quatre heures, sans leur donner une larme ou un sourire, les décès et les naissances de tout un arrondissement. Le bonheur, le malheur du quartier passent par le bec de sa plume, comme l'esprit |du Constitutionnel voyageait naguère sur ses épaules. Rien ne lui pèse! Il va toujours droit devant lui, prend son patriotisme tout fait dans le journal, ne contredit personne, crie ou applaudit avec tout le monde, et vit en hirondelle. A deux pas de sa paroisse, il peut, en cas d'une cérémonie importante, laisser sa place à un surnuméraire, et aller chanter un requiem au lutrin de l'église, dont il est, le dimanche et les jours de fête, le plus bel ornement, la voix la plus imposante, où il tord avec énergie sa large bouche en faisant tonner un joveux Amen. II est chantre. Libéré à quatre heures de son service officiel, il apparaît pour répandre la joie et la gaieté au sein de la boutique la plus célèbre qui soit en la Cité. Heureuse est sa femme, il n'a pas le temps d'être jaloux ; il est plutôt homme d'action que de sentiment. Aussi, dès qu'il arrive, agace-t-il les demoiselles de comptoir, dont les yeux vifs attirent force chalands; se gaudit au sein des parures, des fichus, de la mousseline façonnée par ces habiles ouvrières ; ou, plus souvent encore, avant de dîner, il sert une pratique, copie une page du journal ou porte chez l'huissier quelque effet en retard. A six heures, tous les deux jours, il est fidèle à son poste. Inamovible basse-taille des chœurs, il se trouve à l'Opéra, prêt à y devenir soldat, Arabe, prisonnier, sauvage, paysan, ombre, patte de chameau, lion, diable, génie, esclave, eunuque noir ou blanc, toujours expert à produire de la joie, de la douleur, de la pitié, de l'élonnement, à pousser d'invariables cris, à se taire, à chasser, à se battre, à représenter Rome ou l'Egypte; mais toujours, in petto, mercier. A minuit, il redevient bon mari, homme, tendre père, il se glisse dans le lit conjugal, l'imagination encore tendue par les formes décevantes des nymphes de l'Opéra, et fait ainsi tourner au profit de l'amour conjugal les dépravations du monde et les voluptueux ronds de jambe de la Taglioni. Enfin, s'il dort, il dort vite, et dépêche son sommeil comme il a dépêché sa vie. N'est-ce pas le mouvement fait homme, l'espace incarné, le protée de la civilisation? Cet homme résume tout : histoire, littérature, politique, gouvernement, religion, art mililaire. N'est-ce pas une encyclopédie vivante, un allas grotesque, sans cesse en marche comme Paris et qui jamais ne repose ? En lui tout est jambes. Aucune physionomie ne saurait se conserver pure en de tels travaux. Peut-être l'ouvrier qui meurt vieux à trente ans, l'estomac tanné par les doses progressives de son eau-de-vie, sera-t-il trouvé, au dire de quelques philosophes bien rentes, plus heureux

Sue ne l'est le mercier. L'un périt d'un seul coup et l'autre en détail, e ses huit industries, de ses épaules, de son gosier, de ses mains, de sa femme et de son commerce, celui-ci retire, comme d'autant de fermes, des enfants, quelque mille francs et le plus laborieux bonheur qui ait jamais récréé cœur d'homme. Celle fortune et ces enfants, ou les enfants qui résument tout pour lui, deviennent la proie du monde supérieur, auquel il porte ses écus et sa fille, ou son fils élevé au collège, qui, plus instruit que ne l'est son père, jette plus

HISTOIRE DES TREIZE

haul ses regards ambitieux. Souvent le cadet d'un petit détaillant veflt cire quelque chose dans l'Etat.

fiette ambition introduit la pensée dans la seconde dos sphères parisienne-;. Munie;', donc un étage et allez à l'enlresol ; ou descendez du grenier et restez au quatrième; enfin pénétrez dans le monde qui a quelque chose : là, même résultat. Les commerçants en gros et leurs garçons, les employés, les gens de la petite banque ei de grande probité, les fripons," les âmes damnées, les premiers et les derniers commis, les clercs de l'huissier, de l'avoué, du notaire, enlin les membres agissants, pensants, spéculants de cette petite bourgeoisie qui triture' les iniérêts de Paris et veille à son grain, accapare les denrées, emmagasine les produits fabriqués par les prolétaires, encaque les fruits du Midi, les poissons de l'Océan, les vins de tonte côte aimée du soleil; qui étend les mains sur l'Orient, y prend les châles dédaignés par les Turcs et les Russes ; va récolter jusque dans les Indes, se couche pour attendre la vente, aspire après le bénéfice, escompte les effets, roule et encaisse toutes les valeurs; emballe en détail Paris tout entier, le voiture, guette les fantaisies de l'enfance, épie les caprices et les vices de l'âgé mur, en pressure les maladies; eh bien ! sans boire de l'eau-de-vie comme l'ouvrier, ni sans aller se vautrer dans la fange des barrières, tous excèdent aussi leurs forces; tendent outre mesure leur corps et leur moral, l'un par l'autre ; se dessèchent de désirs, s'abîment de courses précipitées. Chez- eux, la torsion physique s'accomplit sous le fouet des intérêts, sous le fléau des ambitions qui tourmentent les mondes élevés de cette monstrueuse cité, comme celle des prolétaires s'est accomplie sons le cruel balancier des élaborations matérielles incessamment désirées par le despotisme du je le veux aristocrate. Là donc aussi, pour obéir à ce maître universel, le plaisir ou for, il faut dévorer le temps, presser le temps, trouver plus de vingt-quatre heures dans le jour et là nuit, s'énerver, se tuer, vendre trente ans de vieillesse pour deux ans d'un repos maladif. Seulement, l'ouvrier meurt à l'hôpital, quand son dernier terme de rabougrissement s'est opéré, tandis que le petit bourgeois persiste à vivre et vit, mais crétinisé : vous le rencontrez la face usée, plate, vieille, sans lueur aux yeux, sans fermeté dans la jambe, se traînant d'un air hébété sur le boulevard, la ceinture de sa Vénus, de sa ville chérie. Que voulait le bourgeois? le briquet du garde national, un immuable pot-au-feu, une place décente au Pere-Lachaise, et pour sa vieillesse un peu d'or légitimement gagné. Son lundi, à lui, est le dimanche; son repos est la promenadeen voilure de remise, la partie de campagne, pendant laquelle femme et enfants avalent joyeusement de la poussière ou se rôtissent an soleil; sa barrière e-t le restaurateur dont le vénéneux dîner a du renom, ou quelque bal de famille où l'on étouffe jusqu'à minuit. Certains niais s'étonnent de la Saint-Guy dont sont atteints les monades que le microscope fait apercevoir dans une goutte d'eau ; mais que dirait le Gargantua de Rabelais, figure d'une sublime audace incomprise, que. dirait ce géant, tombé des sphères célestes, s'il s'amusait à contempler le mouvement de cette seconde vie parisienne, dont voici l'une des formules? Avez-vous vu ces petites baraques, froides en été, sans autre foyer qu'une chaufferette en hiver, placées sous la vaste calotte de cuivre qui coiffe la halle au blé? Madame est là des le matin, elle est faclrice aux halles et gagne à ce métier douze mille tVancs par an, dit-on. Monsieur, quand madame se lève, passe dans un sombre cabinet, où il prêle à la petite semaine, aux commerçants de son quartier. A neuf heures, il se trouve au bureau des passeports, dont il est un des sous-chefs. Le soir, il est à la caisse du Tlicatre-lialien, ou-de tout autre théâtre qu'il vous plaira choisir. Les enfants sont mis en nourrice, et en reviennent pour aller au collège ou dans un pensionnat. Monsieur et madame demeurent à un troisième étage, n'ont qu'une cuisinière, donnent des bals dans un salon de douze pieds sur huit, et éclairé par des quinqucls; mais ils donnent cent cinquante mille francs à leur fille, et se reposent à cinquanle ans, âge auquel ils commencent à paraître aux troisièmes loges à l'Opéra, dans un fiacre à Longchamps en toilette fanée,

tous les jours de soleil, sur les boulevards, l'espalier de ces fructifications. Estimés dans le quartier, aimés du gouvernement, alliés à la haute bourgeoisie, Monsieur obtient à soixante-cinq ans la croix de la Légion d'honneur, et le père de son gendre, maire d'un arrondis- < mont, l'invite à ses soirées. Ces travaux de toute une vie; profilent donc à des enfants que cette petite bourgeoisie tend fatalement à, élever jusqu'à la haute. Chaque sphère jette ainsi tout son frai dans sa sphère supérieure. Le fils du riche épicier se fait notaire, le fils du marchand de bois devient magistrat. Pas une dent ne manque à •mordre sa rainure, et tout stimule le mouvement ascensionnel de l'argent.

Nous voici donc amenés au troisième cercle de cet enfer, qui, peutêtre un jour, aura son Dame. Dans ce troisième cercle social, espèce de vcuitr parisien, où se digèrent les intérèls de la ville cl où ils se condensent sous la forme dite âffalret, se remue ei s'agite, n i nu acre et Odieux mouvement intestinal, la fouir des avoués, médecins, nolaircs, avouais, gensd affaires, banquiers, gros commerçants, spéculateurs, magistrats. Là, se rencontrent encore plus de causes pour ta destruction physique et morale que partout ailleurs. Ce9 gens

vivent, presque tous, en d'infectes éludes, en des salles d'audience empestées, dans de petits cabinets grillés, passent le jour courbés sons le poids des affaires, se lèvent des l'aurore pour éire en mesure, pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pcwir ue rien perdre, pour saisir un homme ou son argent, pour emmancher ou démancher une affaire, pour tirer parti d une circonstance fugitive, pour faire pendre ou acquitter un homme. Ils réagissent sur les chevaux, ils les grèvent, les surmènent, leur vieillissent, a'jssi à eux, les jambes avant le temps. Le temps est leur tyran, il leur manque, il leur échappe ; ils ne peuvent ni l'étendre, ni le resserrer, Quelle àme peut rester graude, pure, morale, généreuse, et conséquemmciii quelle figure demeure belle dans le dépravant exercice d'un métier qui force à supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser, les estimer, les mettre en coupe réglée? Ces gens-la de posent leur cœur, où?... je ne sais; mais ils le laissent quelque part, quand ils en ont un, avant de descendre tous le matins au fond des peines qui poignent les tamilles. Pour eux, point de mystères, ils voient l'envers de la société, dont ils sont les confesseurs, et la méprisent. Or, quoi qu'ils fassent, à force de se mesurer avec la corruption, ils en ont horreur et s'attristent; ou par lassitude, par transaction secrète, ils l'épousent ; enfin, nécessairement, ils se blasent sur tous les sentiments, eux que les lois, les hommes, les institutions, font voter comme les choucas sur les cadavres encore chauds. A toute heure, l'homme d'argent pèse les vivants, l'homme des contrats pèse les morts, l'homme de loi pèse la conscience. Obligés de parler sans cesse, tous remplacent l'idée par la parole, le sentiment par la phrase, et leur àme devient un larynx. Ils s'usent et se démoralisent. Ni le grand négociant, ni le juge, ni l'avocat, ne conservent leur sens droit ils ne sentent plus, ils appliquent les règles que faussent les espèces. Emportés par leur existence torrentueuse, ils ne sont ni époux, ni pères, ni amants; ils glissent à la ramasse sur les choses de la vie, et vivent à toute heure, poussés par les affaires de la grande cité. Quand ils rentrent chez eux, ils sont requis d'aller au bal à l'Opéra, dans les fêtes, où ils vont se faire des clients, des connaissances, des prolecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veillent, et leurs ligures s'arrondissent, s'aplatissent, se rougissent. A de si terribles dépenses de forces intellectuelles, à des contractions morales si multipliées, ils opposent non pas le plaisir, il est trop pâle et ne produit aucun contraste, mais la débauche, débauche secrète, effrayante, car ils peuvent disposer de tout, et font la morale de la société. Leur stupidité réelle se cache sous une science spéciale. Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n'en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mènent tout en question, critiquent à t.n-i. et à travers, paraissent douleurs et sont gobe-mouches en réalité, noient leur esprit dans leurs interminables diseussions. Presque tous adoplcnt commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d'avoir utie opinion ; de même qu'ils ir-eltent leurs consciences à l'abri du Code, ou du tribunal de commerce. Fartis de bonne heure pour être des hommes remarquables, ils devienneul médiocres, et rampent sur les sommités du inonde. Aussi leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces colorations fausses, ces yeux ter^ nis, cernés, ces boni lies bavardes et sensuelles où l'observateur reconnaît les symptômes de l'abatardissemcni de la pensée et sa rotation dans le cirque d'une spécialité qui lue les facultés génératives du cerveau, le don de voir en grand, de généraliser et de déduire. Ils se ratatinent presque tous dans la fournaise des affaires. Aussi jamais un homme qui s'est laissé prendre dans les conquassalions ou dans l'engrenage de ces immenses machines ne peut-il devenir grand. S'il est médecin, ou il a peu fait la médecine, on il estime exception, un Bichal qui meurt jeune. Si, grand négociant, il reste quelque chose, il est presque Jacques Cicur. Robespierre c\erça-t-il .' Danton était un paresseux qui attendait. Mais qui d'ailleurs a jamais envié les figures de Danton et de Robespierre, quelque superbes qu'elles puissent être? Ces affairés par excellence attirent à eux l'argent et l'entassent pour s'allier aux familles aristocratiques. Si l'ambition de l'ouvrier eM celle du petit bourgeois, ici, mémos passions encore. A Paris, la vanité résumé toutes les passions. Le type de cette classe serait soit le bourgeois ambitieux, qui. après une vie d'angoisses et de niannenvrcs continuelles, passe au conseil d'Etat comme une fournit passe par une fente; soit quelque reliai leur de journal, roué d'intrigues, que le roi l'ail pair de France, peut-être pour ^c vengerde la noblesse suit quelque notaire devenu maire de son arrondissement. Unis gens laminés par les affaires el qui, s'ils arrivent 1 leur but, y arrivent tues. En France, l'usage est d'introniser la perruque. Napoléon, Louis XIV, les grands rois seuls oui toujours voulu des jeunes gens pour mener leur, desseins.

Au-dessus de celle sphère vil le inonde artiste. Mais là encore li-v visages marques du sceau de l'originalité sonl noblemeni brisés, mais brisés, fatigués, sinueux. Excédés par on besoin de produire, dépassés par leurs COÛleUSCS1 fantaisies, lassés par un génie dévoreur. affamés dfi plaisir, les artistes de Paris veulent ions regagner par d'excessi(s travaux les lacunes laissées parla paresse, el clietvheot vainement à concilier le monde et la gloire, l'argent ci l'ai i I u i -ommençant, l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier *•"> be-

LA FILLE AUX YEUX D'OR

soin* enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après le travail, le plaisir. Le comédien joue jusqu à minuit, étudie le matin, répète a midi; le sculpteur plie sous sa statue; le journaliste est une pensée en marche comme le soldat en guerre ; le peintre en romifi est accablé d'ouvrage, le peintre sans occupation se ronge les entrailles s'il se sent homme de génie. La concurrence, les rivalités, les calomnies, assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent dans les abîmes du vice; les autres meurent jeunes et ignorés pour s être escompté trop tôt leur avenir. Peu de ces figures, primitivement sublimes, restent belles. D'ailleurs la beauté flamboyante de leurs tètes demeure incomprise. Un visage d'artiste est toujours exorbitant, il se trouve toujours en dessus ou en dessous des lignes convenues pour ce que les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les détruit? la passion. Toute passion à Paris se résout par deux termes : or et plaisir.

Maintenant, ne respirez-vous pas? ne sentez-vous pas l'air et l'espace purifiés? Ici ni travaux ni peines. La tournoyante volute de l'or a gagné les sommités. Du fond des soupiraux où commencent ses rigoles, du fond des boutiques où l'arrêtent de chétifs batardeaux, du sein des comptoirs et des grandes oflicines où il se laisse mettre en barres, l'or, sous forme de dots ou de successions, amené par la main des jeunes filles ou par les mains ossues du vieillard, jaillit vers la gent aristocratique où il va reluire, s'étaler, ruisseler. Mais, avant de quitter les quatre terrains sur lesquels s'appuie la haute propriété parisienne, ne faul-il pas, après les causes inorales dites, déduire les causes physique», et faire observer une peste, pour ainsi dire sousjacente, qui constamment agit sur les visages du portier, du boutiquier, de l'ouvrier; signaler une délétère influence dont la corruption égale celle des administrateurs parisiens qui la laissent complaisammeiit • ub-i^ier! Si l'air des maisons où vivent la plupart des bourgeois est infect, si l'atmosphère des rues crache des miasmes cruels en des arrière-boutiques où l'air se raréfie; sachez qu'outre cette pestilence, les quarante mille maisons de cette grande ville baignent leurs pieds en des immondices que le pouvoir n'a pas encore voulu sérieusement enceindre de murs en béton qui pussent empêcher la plus fétide boue de filtrer à travers le sol, d'y empoisonner les puits, et de continuer souterrainemenl à Lutèce son nom célèbre. La moitié de Paris couche dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des liasses œuvres. Mais abordons les grands salons aérés et dorés, les hôiels à jardins, le monde riche, oisif, heureux, rente. Les ligures y sont étiolées et rongées par la vanité. Là rien de réel. Chercher le plaisir, n'est-ce pas trouver l'ennui? Les gens du monde ont de bonne heure fourbu leur nature. N'étant occupés qu'à se fabriquer de la joie, ils oui promplenient abusé de leurs sens, comme l'ouvrier abuse de l'eau-de-vie. Le plaisir est comme certaines substances médicales: pour obtenir constamment les mêmes effets, il faut doubler les doses, et la mort ou l'abrutissement est contenu dans la dernière. Toutes les classes inférieures sont tapies devant les riches et en guettent les goûts pour en faire des vices et les exploiter. Comment résister aux habiles séductions qui se trament en ce pays? Aussi Paris a-t-il ses thériakis, pour qui le jeu, la gastrolàtrie ou la courtisane sont un opium. Aussi voyez-vous de bonne heure à ces gens-là des goûts et non des passions, des fantaisies romanesques et des amours frileux. Là règne l'impuissance; là plus d'idées, elles ont passé comme l'énergie dans les simagrées du boudoir, dans les singeries féminines. Il y a des blancs-becs de quarante ans, de vieux docteurs de seize ans. Les riches rencontrent à Paris de l'esprit tout fait, la science toute mâchée, des opinions toutes formulées qui les dispensent d'avoir esprit, science ou opinion. Dans ce monde, la déraison est égale à la faiblesse et au libertinage. On y est avare de temps à force d'en perdre. N'y cherchez pas plus d'affections que d'idées. Les embrassades couvrent une profonde indifférence, et la politesse un mépris continuel. On n'y aime jamais autrui. Des saillies sans profondeur, beaucoup d'indiscrétions, des commérages, par -dessus tout des lieux communs; tel est le fond de leur langage; mais ces malheureux heureux prétendent qu'ils ne se rassemblent pas pour dire et faire des maximes à la façon de la Rochefoucauld ; comme s'il n'existait pas un milieu trouvé par le dix-huitième siècle, entre le trop-plein et le vide absolu. Si quelques hommes valides usent d'une plaisanterie fine et légère, elle esi incomprise; bientôt fatigués de donner sans recevoir, ils restent chez eux et laissent régner les sots sur leur terrain. Cette vie creuse, cette attente continuelle d'un plaisir qui n'arriv.e jamais, cet ennui permanent, celte inanité d'esprit, de cœur et de cervelle, cette lassitude du grand raoût parisien se reproduisent sur les traits, et confectionnent ces visages de carton, ces rides prématurées, cette physionomie des riches ou grimace flmpuîssàncc, où se reflète l'or, et d'où I intelligence a fui.

Cette vue du Paris moral prouve que le Paris physique ne saurait être autrement qu'il n'est. Cette ville à diadème est une reine qui, toujours t russe, a des enviés 'irrésistiblement furi u c Paris est !a tête du glotte, un cerveau qui crevé de génie et conduit la er tion humaine, un grand homme, un artiste incessamment créateur, un politique à seconde vue qui doit nécessairement avoir les rides du cerveau, les vices du grand homme, les fantaisies de l'artiste et les

blasemenls du politique. Sa physionomie sous-entend la germination du bien et du mal, le combat et la victoire; la bataille morale de 89, dont les trompettes retentissent encore dans tous les coins du monde: et aussi l'abattement de 1814. Cette ville ne peut donc pas être plusmorale, ni plus cordiale, ni plus propre que ne l'est la chaudière mo trice de ces magnifiques pyroscaphes que vous admirez fendant les ondes! Paris n'est-il pas un sublime vaisseau chargé d'intelligence' Oui, ses armes sont un de ces oracles que se permet quelquefois la fatalité. La ville de Paius a son grand màt tout de bronze, sculpté de victoires, et pour vigie Napoléon. Cette nauf a bien son tangage et son roulis; mais elle sillonne le monde, y fait feu par les cent bouches de ses tribunes, laboure les mers scientifiques, y vogue à pleines voiles, crie du haut de ses huniers par la voix de "ses savants et de ses artistes: — « En avant, marchez! suivez-moi ! » Elle porte un équipage immense qui se plaît à la pavoiser de nouvelles banderoles. Ce sont mousses et gamins riant dans les cordages; lest de lourde bourgeoisie; ouvriers et matelots goudronnés; dans ses cabines, les heureux passagers; d'élégants midshipman fument leurs cigares, penchés sur le bastingage; puis, sur le tillac, ses soldats, novateurs ou ambitieux, vont aborder à tous les rivages, et, tout en y répandant de vives lueurs, demandent de la gloire, qui est un plaisir, ou des amours qui veulent de l'or.

Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la dépravation des intérêts qui broient les deux bourgeoisies, donc les cruautés de la pensée artiste, et les excès du plaisir incessamment cherché par les grands, expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne. En Orieut seulement, la race humaine offre un buste magnifique; mais il est un effet du calme constant affecté par ces profonds philosophes à longue pipe, à petites jambes, à torses carrés, qui méprisent le mouvement et l'ont en horreur; tandis qu'à Paris, petits, moyens et grands courent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable déesse, la nécessité: nécessité d'argent, de gloire ou d'amusement. Aussi quelque visage frais, réposé, gracieux, vraiment jeune, y est-il la plus extraordinaire des exceptions: il s'y rencontre rarement. Si vous en voyez un, assurément il appartient à un ecclésiastique jeune et fervent, ou à quelque bon abbé quadragénaire, à triple menton; à une jeune personne de mœurs pures, comme il s'en élève dans certaines familles bourgeoises; à une mère de vingt ans, encore pleine d'illusions et qui allaite son premier né; à un jeune homme frais débarqué de province, et eonlié à une douairière dévote qui le laisse sans un sou; ou peut être à quelque garçon de boutique, qui se couche à minuit, bien fa'igué d'avoir plié ou déplié du calicot, et qui se lève à sept heures pour arranger l'étalage; ou souvent à un homme de science ou de poésie, qui vit monastiquement en bonne fortune avec une belle idée, qui demeure sobre, patient et chaste; ou à quelque sot, content de lui-même, se nourrissant de bêtise, crevant de santé, toujours occupé de se sourire à lui-même; ou à l'heureuse et molle espèce de flâneurs, les seuls gens réellement heureux à Paris, et qui en dégustent à chaque heure les mouvantes poésies. Néanmoins, il est à Paris une portion d'éires privilégiés auxquels profite ce mouvement excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de l'or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu'elles aient aussi mille causes secrètes qui là, plus qu'ailleurs, détruisent leur physionomie, il se rencontre, dans le monde féminin, de petites peuplades heureuses qui vivent à l'orientale, et peuvent conserver leur beauté; mais ces femmes se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent cachées, comme des plantes rares qui ne déploient leurs pétales qu'à certaines heures, et qui constituent de véritables exceptions exotiques. Cependant Paris est essentiellement aussi le pays des contrastes. Si les sentiments vrais y sont rares, il se rencontre aussi, là comme ailleurs, de nobles amitiés, des dévouements sans bornes. Sur ce champ de bataille des intérêts et des passions, de même qu'au milieu de ces sociétés en marche où triomphe l'égoïsme, où chacun est obligé de se défendre lui seul, et que nous appelons des armées, il semble que les sentiments se plaisent à tire complets quand ils se montrent, et sont sublimes par juxtaposition. Ainsi des ligures. A Paris, parfois, dans la haute aristocratie, se voient clair-semés quelques ravissants visages de jeunes gens, fruits d'une éducation et de mœurs tout exceptionnelles. A la juvénile beauté du sang anglais ils unissent la fermeté des traits méridionaux, l'esprit français, la pureté de la forme. Le feu de leurs yeux, une délicieuse rougeur de lèvres, le noir lustré de leur chevelure fine, un teint blanc, une coupe de visage distinguée, les rendent de belles Heurs humaines, magnifiques à voir sur la niasse des autres physionomies, ternies, vieillottes, crochues, grimaçantes, Aussi, les femmes admirent-elles aussitôt ces jeunes gens avec ce plaisir avide que prennent les hommes à regarder une jolie personne, décente, gracieuse, décorée de toutes les virginités dont notre imagination se plaît à embellir la liile parfaite. Si ce coup d'œil rapidement jeté sur la population de Paris a fait eoucevoir la rareté d'une ligure raphaëlesque, et l'admiration passionnée qn'i 'Ile y doit inspirer à première vue, le principal intérêt de noire histoire se trouvera ju .lifié. Quod erat demiimtrani'am, ce qui était à démontrer, s'il est permis d'appliquer les formules de la scolastiqtie à la science dos mature.

HISTOIRE DES TREIZE

Or, par une de ces belles matinées do printemps, où les feuilles ne sont pas vertes encore, quoique dépliées ; où le soleil commence à faire flamber les toits et où le ciel est bleu; où la population parisienne sort de ses alvéoles, vient bourdonner sur les boulevards, coule, comme un serpent aux mille couleurs, par la rue de la Paix vers les Tuileries, en saluant les pompes de l'hyménée que recommence la campagne ; dans une de ces joyeuses journées donc, un jeune homme, beau comme était le jour de ce jour-là, mis avec goût, aisé dans ses manières (disons le secret), un enfant de l'amour, le fils naturel de lord Dudley et de la célèbre marquise de Vordac, se promenait dans la grande allée des Tuileries. Cet Adonis, nommé Henri de Marsay, naquit en France, où lord Dudley vint marier la jeune personne, déjà mère d'Henri, à un vieux gentilhomme appelé M. de Marsay. Ce papillon déteint et presque éteint reconnut l'enfant pour sien, moyennant l'usufruit d'une rente de cent mille francs définitivement attribuée à son fils putatif; folie qui ne coûta pas fort cher à lord Dudley : les rentes françaises valaient alors dix - sept francs cinquante centimes. Le vieux gentilhomme mourut^ians avoir connu sa femme. Madame de Marsay épousa depuis le marquis de Vordac ; mais, avant de devenir marquise, elle s'inquiéta peu de son enfant et de lord Dudley D'abord, la guerre déclarée entre la France et l'Angleterre avait séparé les deux amants, et la fidélité quanti même n'était pas et ne sera guère de mode à Paris. Puis les succès de la femme élégante, "jolie, universellement adorée , étourdirent dans la • Parisienne le sentiment maternel. Lord Dudley ne fut pas plus soigneux de sa progéniture que ne l'était la mère. La prompte infidélité d'une jeune fille ardemment aimée lui donna peut - être une sorte d'aversion pour tout ce qui venait d'elle.

D'ailleurs, peut-être aussi, les pères n'aimentils que les enfants avec lesquels ils ont fait une ample connaissance ; croyance sociale de la plus haute importance pour le repos des familles, et que doivent entretenir tous les célibataires, en prouvant que la paternité est un sentiment élevé en serre chaude par la femme, par les mœurs et les lois.

Le pauvre Henri de Marsay ne rencontra de père que dans celui des deux qui n'était pas obligé de l'être. La paternité de M. de Marsay fut naturellement Ires-incomplète. Les enfants n'ont, dans l'ordre naturel, de père que pendant peu de moments, et le genlilhomme imita la nature. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom, s'il n'avait point eu de vices. Alors il mangea sans remords dans les tripots, et but ailleurs le peu de semestres que payait aux rentiers le trésor national. Puis il livra l'enfant à une vieille sieur, une demoiselle de Marsay, qui en eut grand soin, et lui donna, sur la maigre pension allouée par son frère, un précepteur, un abbé sans sou ni maille, qui toisa l'avenir du jeune homme et résolut de se payer, sur les cent mille livres de rente, des soins donnés à son pupille, qu'il prit en affection. Ce précepteur se trouvait par hasard être un vrai prêtre, un dfcVes ecclésiastiques taiUés pour devenir cardinaux en France ou Uorgia sous I* tiare II vni en trois mis a l'enfant ce qu'où lui

L'.:M"' lie

eût appris en dix ans au collège. Puis ce grand homme, nommé l'abbé de Maronis, acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la civilisation sous toutes ses faces : il le nourrit de son expérience, le traîna fort peu dans les églises, alors fermées; le promena quelquefois dans les coulisses, plus souvent chez les courtisanes; il lui démonta les sentiments humains pièce à pièce; lui enseigna la politique au cœur des salons où elle se rôtissait alors ; il lui numérota les machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour une belle nature délaissée, mais riche en espérance, de remplacer virilement la mère ; l'Eglise n'est-elle pas la mère des orphelins ! L'élève répondit à tant de soins. Ce digne homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction d'avoir laissé sous le ciel un enfant dont le cœur et l'esprit étaient, à seize ans, si bien façonnés, qu'il pouvait jouer sous jambe un homme de quarante. Qui se serait attendu à rencontrer un cœur de bronze, une cervelle alcoolisée, sous les dehors les plus séduisants que les vieux peintres, ces artistes naïfs, aient donnés au serpent dans le paradis terrestre ?

Ce n'est rien encore.

De plus, le bon diable violet avait fait faire à son enfant de prédilection certaines connaissances dans la haute société de Paris qui pouvaient équivaloir comme produit, entre les mains du jeune homme, à cent autres mille livres de rente. Enfin, ce prêtre, vicieux mais politique, incrédulemais savant, perfide mais aimable, faible en apparence, mais aussi vigoureux de tête que à>*.

corps, fut si réellcmei l'utile à son élève, si complaisant à ses vices, si bon calculateur de ton le espèce de force, si profond quand il fallait faire quelque décomi \ humain, si jeune à table, à Frascati, à... je ne sais où, que le i connaissant Henri do Marsay ne s'attendrissait plus guère, en 181 ',..

qu'en voyant le portrait de son cher évé»

que, seule chose moliilière qu'ait pu lui léguer ce prélat, admirable type des hommes, dont le génie sauvera l'Eglise catholique, apostolique et romaine, compromise en ce moment par la faiblesse de ses recrues et par la vieillesse de ses pontifes, mais si veut l'Egli La guerre continentale empêcha le jeune de Marsay de connaître son vrai père, dont il est douteux qu'il sût le nom. Enfant abandonné, il ne connut pas davantage madame de Marsay. Naturellement il regretta fort peu son père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule mère, il lui lit Clcvcr dans le cimetière du Père-Lachaise, lorsqu'elle mourut, un fort joli petit tombeau. Monseigneur de Maronis avait garanti à ce vieux bonnet à coques l'une des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des larmes égoïstes, il se mit à la pleurer pour lui-même. Voyant cette douleur, l'abbé sécha les larmes de son élevé, en lui faisant observer que la bonne fille prenait bien dégnùiammcnt son Ubac, et devenait si laide, si sourde, si ennuyeuse, qu'il deVtail des rcmereiments à la mort. L'évêque avait fait émanciper son élevé en 1SII. Puis, quand la mère de M. de Marsay se remaria, le prêtre choisit, dans un conseil de famille, ,m de ces honnêtes acéphales triés par lui sur le volet du confessionnal. et le chargea d'administré» la fortune dont il appliquait bien les re-

lie Marsay, son jeune élève

LA FILLE AUX YEUX D'OR

venus au besoin de la communauté, mais dont il voulait conserver le capital.

Vers la (in de 1814, Henri de Marsay n'avait donc sur terre aucun sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l'oiseau sans compagne. Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en avoir à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ses rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De son père, lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amoureusement décevants; de sa mère, les cheveux noirs les plus touffus; de tous deux, un sang pur, une peau de jeune fille, un air doux et modeste, une taille fine et aristocratique, de fort belles mains. Pour une femme, le voir, c'était en èire folle; vous savez? concevoir un de ces désirs qui mordent le cœur, mais qui s'oublient par impossibilité de le satisfaire, parte que la femme est vulgairement à Taris sans ténacité. Peu d'entre elles se disent, à la manière des hommes, le : je maintiendrai de la maison ^~.

d'Orange. Souscette fraîcheur de vie. et malgré l'eau limpide de ses yeux, Henri avait un courage de lion, une adresse de singe. Il coupait une balle à dix pas dans la lame d'un couteau ; montait à cheval de manière à réaliser la fable du centaure ; conduisait avec grâce une voiture à grandes guides; était leste comme Chérubin et tranquille comme un mouton ; mais il savait battre un homme du faubourg au terrible jeu de la savate ou du bâton; puis il touchait du piano de manière a pouvoir se faire artiste s'il tombait dans le malheur, et possédait une voix qui lui aurait valu de Barbaja cinquante mille francs par saison.

Hélas ! toutes ces belles qualités, ces -.jolis défauts , étaient ternis par un épouvantable vice : il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La capricieuse nature avait commencé à le douer ; un prêtre l'avait achevé.

<< Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d'ajouter ici que lord Dudley trouva naturellement be'aucoup de femmes disposées à tirer quelques exemplaires d'un si délicieux portrait. Son second chef-d'œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née d'une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une jeune créole des Antrir«j, avec les goûts ruineux des colonies ; mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal, qui, depuis l'occupation de l'Espagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et demeurait rue Saint-Lazare. Autant par insouciance que par respect pour l'innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses enfants des parentés qu'il leur créait partout. Ceci est un léger inconvénient de la civilisation, elle a tant d'avantages, il faut loi passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n'en plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, afin d'éviter les poursuites de la justice anglaise qui, de l'Orient, ne protège que la marchandise. Le lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en voyant Henri. Puis, en l'entendant nommer : — Ah! c'est mou fils. Quel malheur! dit-il.

Telle était l'histoire du jeune homme qui, vers le milieu do mois

l,< f leur et Laurent au caDaret — "« 61

d'avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée des Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leurs forces, marchent dans leur paix et leur majesté; les bourgeoises se retournaient tout naïvement pour le revoir, les femmes ne se retournaient point, elles l'attendaient au retour, et gravaient dans leur mémoire, pour s'en souvenir à propos, cette suave figure qui n'eût pas déparé le corps de la plus belle d'entre elles.

— Que fais-tu donc ici le dimanche.' dit à Henri le marquis de Ronquerolles en passant.

— Il y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune homme.

Cet échange de pensées se fit au moyen de deux regards significatifs et sans que ni Ronquerolles ni de Marsay eussent l'air de se connaître. Le jeune homme examinait les promeneurs avec cette promptitude de coup d'œil et d'ouïe particulière au Parisien qui paraît, au premier aspect, ne rien voir et ne rien entendre, mais qui voit et entend tout. En ce moment, un jeune homme vint à lui, lui prit familièrement le bras, en lui disant : — Comment cela va-t-il, mon bon de Marsay?

— Mais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air affectueux en apparence, mais qui, entre les jeunes gens parisiens, ne prouve rien, ni pour le présent ni pour l'avenir.

En effet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes gens d'aucune autre ville. Ils se divisent en deux classes : le jeune homme qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a rien ; ou le jeune homme qui pense et celui'qui dépense. Mais, entendez-le bien, il ne s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train délicieux d'une vie élégante. Il y existe bien quelques autres jeunes gens, mais ceux - là sont des enfants qui conçoivent très-tard l'existence parisienne et en restent les dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient, ils piochent, disent les autres. Enfin, il s'y voit encore certains jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carrières et les suivent tout uniment; ils sont un peu l'Emile de Rousseau, de la chair à citoyen, et n'apparaissent jamais dans le monde.

Les diplomates les nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre de ces gens médiocres sous le p^tds desquels plie la France. Ils sont toujours là ; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'ils nomment mœurs et probité. Ces espèces de prix d'excellence sociaux infestent l'administration, l'armée, la magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent le pays, et constituent en quelque sorte dans le corps politique une lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes nom ment les gens de talent immoraux, ou fripons. Si ces fripons font payer leurs services, du moins ils servent ; tandis que ceux-là nuisent et sont respectés par la foule ; mais, heureusement pour la France, la jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches.

Donc, au premier coup d'œil, il est naturel de croire très-distinctes les deux espèces de jeunes gens qui mènent une vie élégante; aimable corporation à laquelle appartenait Henri de Marsay. Mais les

HISTOIRE DES TREIZE

observateurs qui ne s'arrêtent pas à la superficie des choses sont bientôt convaincus que les différences sont purement inorales, et que rien n'est trompeur comme l'est cette jolie ecorce. Néanmoins, tous prennent également le pas sur tout le mondé; parlent, à tort et à travers, des choses, des hommes, de littérature, de beaux-arts ; ont toujours à la bouche le Pitl et Cobourg de chaque année; interrompent une conversation par un calembour; tournent en ridicule la se enpe et le savant; méprisent tout ce qu'ils Sic connaissent pas ou tout ce qu'ils craignent; puis se mettent au-dessus de tout, en s'insti tuant juges suprêmes de tout. Tous mystifieraient leurs pères, et m raient prêts à verser dans le sein de leurs mères des larmes de crocodile; mais généralement ils ne croient à rien, médisent des femmes, ou jouent la modestie, et obéissent, en réalité, à une mauvaise courtisane, ou à quelque vieille femme. Tous sont également cariés jusqu'aux os par le calcul, par la dépravation, par une brutale envie de parvenir, et, s'ils sont menacés de la pierre, en les sondant on la leur trouverait à tous au cœur. A l'état normal, ils ont les plus jolis dehors, mettent l'amitié à tout propos enjeu, sont également entraînants. Le même persiflage domine leurs changeants jargons; ds visent à la bizarrerie dans leurs toilettes, se font gloire de répéter les bêtises de tel ou tel acteur en vogue, et débutent avec qui que ce soit par le mépris ou l'impertinence pour avoir en quelque sorte la première manche à ce jeu; mais malheur à qui ne sait pas se laisser crever un oeil pour leur en crever deux. Ils paraissent également indifférents aux malheurs de la patrie et à ses fléaux. Ils ressemblent enfin bien tous à la jolie écume blanche qui couronne le flot des tempêtes. Ils s'habillent, dînent, dansent, s'amusent le jour de la bataille de Waterloo, pendant le choléra, ou pendant une révolution. Enfin, ils font bien tous la même dépense; mais ici commence le parallèle. De cette fortune flottante et agréablement gaspillée, les uns ont le capital et les autres l'attendent; ils ont les mêmes tailleurs, mais les factures de ceux-là sont à solder. Puis, si les uns, semblables à des cribles, reçoivent toutes espèces d'idées sans en garder aucune; ceux-là les comparent et s'assimilent toutes les bonnes. ïji ceux-ci croient savoir quelque chose, ne savent rien et comprennent tout; prêtent tout à ceux qui n'ont besoin de rien et n'offrent rien à ceux qui ont besoin de quelque chose; ceux-là étudient secrètement les pensées d'autrui, et placent leur argent aussi bien que leurs folies à gros intérêts. Les uns n'ont plus d'impressions fidèles, parce que leur âme, comme une glace dépolie par l'user, ne réfléchit plus aucune image,- les autres économisent leurs sens et leur vie tout en paraissant là jeter, comme ceux-là, par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance, se dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique, quand la première va en dérive; les seconds toisent l'avenir, le sondent, et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans la probité commerciale: un élément de succès. Mais, là où le jeune homme qui a quelque chose fait un calembour ou dit un bon mot sur le revirement du trône, celui qui n'a rien fait un calcul public, ou une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des poignées de main à ses amis. Les uns ne croient jamais de fatuités à autrui, prennent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était fait de la veille, ils ont une confiance illimité en eux, et n'ont pas d'er;nemi plus cruel que leur personne. Mais les autres sont armés d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur valeur, et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que leurs amis qu'ils exploitent; alors le soir, quand leur tête est sur l'oreiller, ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d'or. Les uns se i'ài lient d'une impertinence sans portée et se laissent plaisanter par les diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil principal de ces pantins, l'amour-proprc ; tandis que les autres se font respecter et choisissent leurs victimes et leurs protecteurs. Alors, un jour, ceux qui n'avaient rien, ont quelque chose; et ceux qui avaient quelque chose, n'ont rien. Ceux-ci regarderjfi leurs camarades parvenus à une position comme des sournois, des mauvais cœurs, mais : i lomme des hommes forts. — 11 est très-fort!... est l'immense élue décerné à ceux qui sont arrivés, quibuscnmquc viis, à la politique, à une femme ou à une fortune. Parmi eux, se rencontrent certains jeunes gens qui jouent ce rôle en le commençant avec des dettes; et, naturellement, ils soe'. plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un son.

Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsay était un étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, alors à la mode, apprenaient l'art d'écorner proprement une succession, mais il avait un dernier gâteau à manger dans sa province, un établissement i ertain. C'était tout simplement un héritier passé sans transition de ses maigres cent francs par mois à tonte la fortune paternelle, et qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apercevoir que l'on se moquait de lui, savait a / de calcul pour s'arrêter au* deux tiers de son capital. Il vcnai'l déi ouvrir à Pans, moyennant quelques billets de mille francs, la. valeur exacte des nantais, l'îjrl de ne pas trop respecter : inl ,5 cntcudri de savantes méditations sur les gages à donner »,ix gens, et rhri <■],. r qui I [qrfai.! était h' plus avantageux à 1 unelurc avec eux ; il te- h, a | voir parti r en bons termes de ses

chevaux, de son chien des Pyrénées, à reconnaître d'après la m le marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une femme étudier l'écarté, retenir quelques mois à la mode/el conquérir, par son séjour dans le inonde parisien l'autorité nécessaire pour importer plus tard en province le goût du thé, l'argenterie à forme anglaise, cl se donner le droit de tout mépriser autour de lui pendant Je reste de ses jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servir dans le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis de confiance. L'amitié fausse ou vraie de de Marsay était eue position sociale pour Paul de Manerville, qui, de son côté, so croyait fort en ex ploilanl à sa manière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son ami, se mettait constamment sous son parapluie, en chaussait les bottes, se dorait de ses rayons. En se posant près de Henri, ou m a en marchant à ses côtés, il avait l'air de dire : — Ne nous in pas, nous sommes do vrais tigres. Souvent il se permettait de dire avec fatuité: — Si jcdemandaistelle ou telle chose à Henri, il est assez mon ami pour le faire... — Mais il avait soin de ne lui jamais rien demander. 11 le craignait, et sa crainte, quoique imperceptible, réagissait sur les autres, et servait de Marsay. — C'est un fier homme que de Marsay, disait Paul. Ah, ah, vous verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je ne m'étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires étrangères. Rien ne lui résiste. Fuis il faisait de de Marsay ce que le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel. Demandez à de Marsay, et vous verrez !

Su bien: — L'autre jour, nous chassions, de Marsay et moi, il ne voulait pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval !

Ou bien : — Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole d'honneur, j'étais, etc.

Ainsi Faul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande, l'illustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être un jour député. Pour le moment, il n'était même pas un jeune homme, Son ami de Marsay le définissait ainsi : — Vous me demandez ce que c'est que Paul. Mais Paul?... c'est Paul de Manerville.

— Je m'étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez là, le dimanche.

— J'allais te faire la même question.

— Une intrigue?

— Une intrigue.

— Bah !

— Je puis bien te dire cela à toi, sans compromettre ma passion. Puis une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n'a pas de valeur, aristocratiquement parlant.

-Ah! ah!

— Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, m vas faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, sur la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien du tout. Mais en arrivant à la grille de la rue de Casligl'.nne par laquelle je comptais m'en aller, ie me trouve nez à nez avec une femme, ou plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m'a pas sauté au cou, fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que par un de ces étonnemcnls profonds qui coupent lira 1 et jambes, descendent le long de l'épine dorsale et s'arrêtent dans la plante des pieds pour vous attacher au sol. J'ai souvent produit des effets de ce genre, espèce de magnétisme animal qui devient très-pui^ant lorsque les rapports sont respectivement crochus. Mai-, mon cher, ce n'était ni une stupéfaction, ni une fille, vulgaire Moralement parlant, sa ligure semblait dire : — Quqi, te voilà, mon idéal, l'être de mes pensées, de mes rêves du soir et du ma;in. Comment es-tu là? pourquoi ce matin '.' pourquoi pas hier . Prends-moi, je suis à toi, et cœkra 1 — Bon, me dis-je en moi-même, encore une ! Je l'examine donc. Ah! mon (lier, physiquement parlant, l'inconnue est la personne la plus adorablemcni femme que j'aie jamais rencontrée. bile appartient à cette variété féminine que les Humains nommaient fulva, //uni, la femme de feu. El d'abord, ce qui m'a le plu- frappé, ce dont je suis encore épris, ce soni deux yeux jaunes comme ceux des tigres; un jaune d'or qui brille, de l'or vivant, de l'or qui pense, de l'or qui aine et veut, absolument venir dans votre gousset !

— Nous ne connaissons que çà. mon (lier \ s'écria Paul. Elle vient quelquefois ici, c'est la FiUtuux yeux d'or- Nous lui avons donné ce nom-là. C'est une jeune personne d'environ vingt -deux ans, et que j'ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais ave nue femme qui vaut cent mille fois mieux qu'elle.

— Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque fenune que ce soii de surpasser cette fille semblable à une 1 halte qui veut venir frôler vos jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en apparence, niais qui doit avoir des (IN colnnnenx sur la troisième plialange d,e ses doigts ; el le lo ig des joues \m duvet blanr dont la ligne, lumineuse par un beau jour, commence aux ori " • et se perd sut le cou.

— Ah ! l'autre ' mon cher de Marsav. l'Ile yrju 1 de yeux noirs qui n'ont jamais pleuré, mais qui brû . . . . i 1- > qui se rejoignent et lui donnent un air de dure: ■ , ,t [/> réseau pi e ,\i lèvn or le quelles un lie : n.' ,1e lèvre?

LA FILLE AUX YEUX D'OR

ardentes et fraîches ; un teint mauresque auquel un homme se chaude comme au soleil ; mais, ma parole d'honneur, elle te ressemble...

— Tu la llattes !

— Une taille cambrée, la taille élancée d'une corvette construite pour faire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec une impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps.

— Enfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai point vue ! reprit de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes, mon inconnue est la seule dont le seiu vierge, les formes ardentes et voluptueuses m'aient réalisé la seule femme que j'aie rêvée, moi ! Elle est l'original de la déliraute peinture, appelée la femme caressant sa chimère, la plus chaude, la plus infernale inspiration du génie antique; une sainte poésie prostituée par ceux qui l'ont copiée pour les fresques et les mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu'une breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c'est toute la femme, un abîme de plaisirs où l'on roule sans en trouver la tiu, tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Eh bien! j'ai revu cette fille aux yeux d'or, cette fintme caressant sa chimère, je l'ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à la suivre sans qu'elle me vit, à étudier cette démarche indolente de la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle |se devine la volupté qui dort. Eh bien ! elle s'est retournée; elle m'a vu, m'a de nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors j'ai remarqué la véritable duègne espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour garder cette suave créature... Oh ! alors la duègne m'a rendu plus qu'amoureux, je suis devenu curieux. Samedi personne. Me voilà, aujourd'hui, attendant celte fifle dont je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que de me poser comme le monstre de la fresque.

— La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir.. . L'inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Ilenri, elle

les ferma et passa.

— Tu dis qu'elle te remarque? s'écria plaisamment Paul de Manerville.

La duègne regarda fixement et avec attention les deux jeunes gens. Quand l'inconnue et Henri se rencontrèrent de nouveau, la jeune fille le frôla, et de sa main serra la main du jeune homme. Tuis elle se retourna, sourit avec passion; mais la duègne l'entraînait fort vite, vers la grille de la rue Castiglione. Les deux amis suivirent la jeune fille en admirant la torsion magnifique de ce cou auquel la tête se joignait par une combinaison de lignes vigoureuses, et d'où se relevaient avec force quelques rouleaux de petits cheveux. La fille aux yeux d'or avait ce pied bien attaché, mince, recourbé, qui offre tant d'attraits aux imaginations friandes. Aussi était-elle élégamment chaussée, et portait-elle une robe courte. Pendant ce trajet elle se retourna de moments en moments pour revoir Henri, et parut suivre à regret la vieille, dont elle semblait être tout à la fois la maîtresse et l'esclave : elle pouvait la faire rouer de coups, mais non la faire renvoyer. Tout cela se voyait. Les deux amis arrivèrent à la grille. Deux valets en livrée dépliaient le marchepied d'un coupé de bon goût, chargé d'armoiries. La tille aux yeux d'or y monta la première, prit le côté où elle devait être vue quand la voiture se retournerait ; mit sa main sur la portière, • agita son mouchoir, à l'insu de la duègne, en se moquant du quei ^a-t-on des curieux et disant à Henri publiquement à coups de m. ioir : — Suivez-moi.

— As-tu jamais vi six jeter le mouchoir? dit Henri à Paul de Manerville.

Puis, apercevant un fiacio Met à s'en aller après avoir amené du monde, il fit signe au cocher de rester.

— Suivez ce coupé, voyez dans quelle rue, dans quelle maison il entrera, vous aurez dix francs. — Adieu, Paul.

Le fiacre suivit le coupé. Le coupé rentra rue Saint-Lazare, dans on des plus beaux hôtels de ce quartier.

De Marsay n'était pas un étourdi. Tout autre jeune homme aurait obéi au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur une fille qui réalisait si bien les idées les plus lumineuses exprimées sur les femmes par la poésie orientale; mais, trop adroit pour compromettre ainsi l'avenir de sa bonne fortune, il avait dit à son (iatre de continuer la rue S?' .-Lazare, et de le ramener à son hôtel. Le lendemain, s"-; t valet de chambre, nommé Laurent, garçon rusé comm- • .. i -. , ,,n de l'ancienne comédie, attendit, aux environs de la maison habitée par l'inconnue, l'heure à laquelle se distribuent les lettres. Afin de pouvoir espionner à son aise et rôder autour de l'hôtel il avait, suivant la coutume des gens de police qui veulent se bien tfbgniser, acheté surplace la défroque d'un Auvergnat, en essayant d'en prendre la physionomie. Quand le facteur, qui pour celte matinée faisait le service de la rue Saint-Lazare, vint à passer, Laurent feignit d'être un commissionnaire en peine de se rappeler le nom d'une personne à laquelle il devait remettre un paquet, et consulta le facteur. Trompé d'abord par les apparences, ce personnage si pittoresque au milieu de la civilisation parisier" "'" *"»' «■'• ■!«•»«■■-

ôtel où demeu-

rait la Fille aux yeux d'or appartenait à Don Ilijos, marquis de- San" Real, grand d'Espagne. Naturellement l'Auvergnat n'avait pas affaira au marquis.

— Mon paquet, dit-il, est pour la marquise.

— Elle est absente, répondit le facteur. Ses lettres sont rctourn sur Londres.

— La marquise n'est donc pas une jeune fille qui...

— Ah! dit le facteur en interrompant le valet de chambre et le regardant avec attention, tu es un commissionnaire comme je danse.

Laurent montra quelques pièces d'or au fonctionnaire à claquetlc, qui se mit à sourire.

— Tenez, voici le nom de voire gibier, dit-il en prenant dans sa boite de cuir une lettre qui portait le timbre de Londres et sur laquelle celte adresse :

A mademoiselle Paquita Vaidès,

Rue Saint- Lazare, hôtel de San-Réal.

Paris.

était écrite en caractères allongés et menus qui annonçaient une main de femme.

— Scriez-vous cruel à une bouteille de vin de Chablis, accompagnée d'un filet sauté aux champignons, et précédée de quelques douzaines d'huîtres? dit Laurent qui voulait conquérir la précieuse amitié du facteur.

— A neuf heures et demie, après mon service. Où ?

— Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et de la rue Ncuve-des- Mathurins, au pdits sans vin, dit Laurent.

— Ecoutez, Tarai, dit le fadeur en rejoignant le valet de chambre, une heure après celte rencontre, si voue maître est amoureux de cette fille, il s'inflige un fameux travail ! Je doute que vous réunissiez à la voir. Depuis dix ans que je suis facteur à Paris, j'ai pu y remarquer bien des systèmes de portes! mais je puis bien dire, sans crainte d'être démenti par aucun de mes camarades, qu'il n'y a pas une porte aussi mystérieuse que l'est celle de M. de San-Réal. Personne ne peut pénétrer dans l'hôtel sans je ne sais quel mol d'ordre, et remarquez qu'il a été choisi exprès entre cour et jardin pour éviter toute communication avec d'aulres maisons. Le suisse est un vieil Espagnol qui ne dit jamais un mot de français; mais qui vous dévisagç les gens, comme ferait Vidocq, pour savoir s'ils ne sont pas des voleurs. Si ce premier guichetier pouvait se laisser tromper par un amant, par un voleur ou par vous, sans comparaison, eh bien ! vous rencontreriez dans la première salle, qui est fermée par une porte vitrée, un majordome entouré de laquais, un vieux farceur encore plus sauvage et plus bourru que ne l'est le suisse. Si quelqu'un franchit la porte cochère, mon majordome sort, vous l'attend sous le péristyle et te lui fait subir un "interrogatoire comme à un criminel. Ça m'est arrivé, à moi, simple facteur, il me prenait pour un hànisphlr( déguisé, dit-il en riant de son coq-à-1'àne. Quant aux gens, n'en espérez rien tirer, je les crois muets, personne dans le quartier ne connaît la couleur de leurs paroles; je ne sais pas ce qu'on leur donne de gages pour ne point parler et pour ne point boire ; le fait est qu'ils sont inabordables, soit qu'ils aient peur d'être fusillés , soit qu'ils aient une somme énorme à perdre en cas d'indiscrétion. Si votre maître aime assez mademoiselle Paquita Vaidès pour surmonter tous ces obstacles, il ne triomphera certes pas de dona Concha Marialva, la duègne qui l'accompagneet qui la mettrait sous ses jupes plutôt que de la quitter. Ces deux femmes onl l'air d'être cousues ensemble.

— Ce que vous me dites, estimable facteur, reprit Laurent après avoir dégusté 'e vin, me confirme ce que je viens d'apprendre. Foi d'honnête homme, j'ai cru que l'on se moquait de moi. La .fruitière d'en face m'a dit qu'on lâchait pendant la nuit, dans les jardins, des chiens dont la nourriture est suspendue à des poteaux, de manière qu'ils ne puissent pas y atteindre. Ces damnés animaux croient alors que les gens susceptibles d'entrer en veulent à leur manger, et les mettraient en pièces. Vous me direz qu'on peut leur jeter des boulettes, mais il parait qu'ils sont dressés à ne rien mailler que de h main du concierge.

— Le portier de M. le baron de Nucingen, dont le jardin touche par en haut à celui de l'hôtel San-Réal, me l'a dit effectivement, reprit le facteur. /

— Bon, mon maître le connaît, se dit Laurent. Savcz-vous, repritil en guignant le facteur, que j'appartiens à un maître qui est un lier homme, et, s'il se menait en tête de baiser la plante des pieds d'un1} impératrice, il faudrait bien qu'elle en passât par là? S'il avait besoin de vous, ce que je vous souhaite, car il est généreux, p-.iiTjUm compter but vous?

HISTOIRE DES TREIZE

— Dame, monsieur Laurent, je me nomme Moinot. Mon nom s'étrit absolument comme un moineau : M-o-i-n-o-t, not, Moinot.

— Effectivement, dit Laurent.

— Je demeure rue des Trois-Frères, n" 11, au cintième, reprit Moinot , j'ai une femme et quatre enfants. Si ce que vous voudrez de moi ne dépasse pas les possibilités de la conscience et mes devoirs administratifs, vous comprenez ! je suis le vôtre.

— Vous êtes un brave homme, lui dit Laurent en lui serrant la main.

— Paquita Valdès est sans doute la maîtresse du marquis de San- Réal, l'ami du roi Ferdinand. Un vieux cadavre espagnol de quatrevingts ans est seul capable de prendre des précautions semblables, dit Henri quand son valet de chambre lui eut raconté le résultat de ses recherches.

— Monsieur, lui dit Laurent, à moins d'y arriver en ballon, personne ne peut entrer dans cet hôtel-là.

— Tu es une bête ! Est-il donc nécessaire d'entrer dans l'hôtel pour avoir Paquita, du moment où Paquita peut en sortir?

— Mais, monsieur, et la duègne?

— On la chambrera pour quelques jours, ta duègne.

— Alors, nous aurons Paquita ! dit Laurent en se frottant les mains.

— Drôle ! répondit Henri, je te condamne à la Concha si tu pousses l'insolence jusqu'à parler ainsi d'une femme avant que je l'aie eue. Pense à m'habiller, je vais sortir.

Henri resta pendant un moment plongé dans de joyeuses réflexions. Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes celles qu'il daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d'une femme sans amant, qui aurait su résister à un jeune homme armé de la beauté qui est l'esprit du corps, armé de l'esprit qui est une grâce de l'àme, armé de la force morale et de la fortune, qui sont les deux seules puissances réelles? Mais- en triomphant aussi facilement, de Marsay devait s'ennuyer de ses triomphes ; aussi, depuis environ deux ans s'ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des voluptés, il en rapportait plus de gravier que de perles. Donc il en était venu, comme les souverains, à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre, quelque entreprise qui demandât le déploiement de ses forces morales et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui présentât le merveilleux assemblage des perfections dont il n'avait encore joui qu'en détail, l'attrait de la passion était presque nul chez lui. Une satiété constante avait affaibli dans son cœur le sentiment de l'amour. Comme les vieillards et les gens blasés, il n'avait plus que des caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies qui, satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au cœur. Chez les jeunes gens, l'amour est le plus beau des sentiments, il fait fleurir la vie dans l'àme, il épanouit par sa puissance solaire les plus belles inspirations et leurs grandes pensées : les prémices en toute chose ont une délicieuse saveur. Chez les hommes, l'amour devient une passion : la force mène à l'abus. Chez les vieillards, il se tourne au vice : l'impuissance conduit à l'extrême. Henri était à la fois vieillard, homme et jeune. Pour lui rendre les émotions d'un véritable amour, il lui fallait comme à Lovelace une Clarisse Harlowe. Sans le reflet magique de cette perle introuvable, il ne pouvait plus avoir que, soit des passions aiguisées par quelque vanité parisienne, soit des partis pris avec lui-même de faire arriver telle femme à tel degré de corruption, soit des aventures qui stimulassent sa curiosité. Le rapport de Laurent, son valet de chambre, venait de donner un prix énorme à la Fille aux yeux d'or. Il s'agissait de livrer bataille à quelque ennemi secret, qui paraissait aussi dangereux qu'habile; et, pour remporter la victoire, toutes les forces dont Henri pouvait disposer n'étaient pas inutiles. Il allait jouer cette éternelle vieille comédie qui sera toujours neuve, et dont les personnages sont un vieillard, une jeune lille et un amoureux : don Hijos, Paquita, de Marsay. Si Laurent valait Figaro, la duègne paraissait incorruptible. Ainsi, la pièce vivante était plus fortement nouée par le hasard qu'elle ne l'avait jamais été par aucun auteur dramatique! Mais aussi le hasard n'est-il pas un homme de génie ?

— 11 va falloir jouer serré, se dit Henri.

— Eh bien ! lui dit Paul de Manerville en entrant, où en sommesnous? Je viens déjeuner avec toi.

— Soit, dit Henri. Tu ne te choqueras pas si je fais ma toilette devant toi ?

— Quelle plaisanterie !

— Nous prenons tant de choses des Anglais en ce moment que nous pourrions devenir hypocrites et prudes comme cnx, dit Henri.

Laurent avait apporté devant son maitre tant d'ustensiles, tant de meubles différents, et de si jolies choses, que Paul ne put s'empêcher de dire : — Mais, tu vas en avoir pour deux heures?

— Non ! dit Henri, deux heures et demie.

— Eh bien ! puisque nous sommes entre nous et que nous pouvons tout nous dire, explique-moi pourquoi un homme supérieur autant que tu l'es, tMK lu es supérieur, affecte d'outrer une fatuité qui ne doit pas être naturelle en lui. Pourquoi passer deux heures et demie

i s'étriller, quand il suffit d'entrer un quart d'heure dans un bain, de *% peigner en deux temps, el «le se vfiir' ' i 'U -moi Ion système-

— 11 faut que je t'aime bien, mon gros balourd, pour te confier de si hautes pensées, dit le jeune homme, qui se faisait en ce moment brosser les pieds avec une brosse douce frottée de savon anglais.

— Mais je t'ai voué le plus sincère attachement, répondit Paul de Manerville, et je t'aime en te trouvant supérieur à moi...

— Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d'observer un fait moral, que la femme aime le fat, reprit de Marsay sans répondre autrement que par un regard à la déclaration de Paul. Sais-tu pourquoi les femmes aiment les fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui aient soin d'eux-mêmes. Or, avoir trop soin de soi, n'est-ce pas dire qu'on soigne en soi-même le bien d'autrui? L'homme qui ne s'appartient pas est précisément I homme dont les femmes sont friandes. L'amour est essentiellement voleur. Je ne te parle pas de cet excès de propreté dont elles raffolent. Trouves-en une qui se soit passionnée pour un sans-soin, fût-ce un homme remarquable? Si le fait a eu lieu, nous devons le mettre sur le compte des envies de femme grosse, ces idées folles qui passent par la tête à tout le monde. Au contraire, j'ai vu des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Un fat qui s'occupe de sa personne s'occupe d'une niaiserie, de petites choses. Et qu'est-ce que la femme? Une petite chose, un ensemble de niaiseries. Avec deux mots dits en l'air, ne la fait-on pas travailler pendant quatre heures? Elle est sûre que le fat s'occupera d'elle, puisqu'il ne pense pas à de grandes choses Elle ne sera jamais négligée pour la gloire, l'ambition, la politique, l'art, ces grandes tilles publiques qui, pour elle, sont des rivales. Puis les fats ont le courage de se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœur est plein de récompenses pour l'homme ridicule par amour. Enfin, un fat ne peut-être fat que s'il a raison de l'être. C'est les femmes qui nous donnent ce grade-là. Le fat est le colonel de l'amour, il a des bonnes fortunes, il a son régiment de femmes à commander! Mou cher! à Paris, tout se sait, et un homme ne peut pas y être fat gratis. Toi qui n'as qu'une femme et qui peut-être as raison de n'en avoir qu'une, essaye de faire le fat... tu ne deviendras même pas ridicule, tu seras mort. Tu deviendrais un préjugé à deux pattes, un de ces hommes condamnés inévitablement à faire une seule et même chose. Tu signifierais sottise comme M. de la Fayette signifie Amérique; M. de Talleyrand, diplomatie; Désaugiers, chanson; M. de Ségur, romance. S'ils sortent de leur genre, on ne croit plus à la valeur de ce qu'ils font. Voilà comme nous sommes en France, toujours souverainement injustes ! M. de Talleyrand est peut-être un grand financier, M. de la Fayette un tyran, et Désaugiers un administrateur. Tu aurais quarante femmes l'année suivante, on ne t'en accorderait pas publiquement une seule. Ainsi donc la fatuité, mon ami Paul, est le signe d'un incontestable pouvoir conquis sur le peuple femelle. Un homme aimé par plusieurs femmes passe pour avoir des qualités supérieures; et alors c'est à qui l'aura, le malheureux! Mais crois-tu que ce ne soit rien aussi que d'avoir le droit d'arriver dans un salon, d'y regarder tout le monde du haut de sa cravate, ou à travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l'homme le plus supérieur s'il porte un gilet arriéré? Laurent, tu me fais mal! Après déjeuner, Paul, nous irons aux Tuileries voir l'adorable Fille aux yeux d'or.

Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes i;rns eurent arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Tuileries, ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès, pour le compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés, cravachant, marchant, pariant, riant, et se donnant à tous les diables.

— Messe blanche, dit Henri; mais il m'est venu la plus excellente idée du monde. Cette fille reçoit des lettres de Londres, il faut achetei ou griser le facteur, décacheter une lettre, naturellement la lire, y glisser un petit billet doux, et la recacheter. Le vieux tyran, erudel tiranno, doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres venant de Londres et ne s'en défie plus.

Le lendemain, de Marsay vint encore se promener au soleil sur la terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Valdès : déjà pour lui la passion l'avait embellie. H s'affola sérieusement de ces yeux dont les rayons semblaient avoir la nature de ceux que lance le soleil et dont l'ardeur résumait celle de ce corps parfait où tout était volupté. De Marsay brûlait de frôler la robe de cette séduisante fille quand ils se rencontraient dans leur promenade; mais ses tentatives étaient toujours vaines. En un moment où il avait dépassé la duègne et Paquita. pour pouvoir se trouver du côté de la Fille aux yeux d'or quand il se retournerait, Paquita, non moins impatiente, s avança vivement, el de Marsay se sentit presser la main par elle d'une façon tout à la fois si rapide et si passionnément significative, qu'il < rul avoir reçtf le choc, d'une étincelle électrique. En un instant toutes ses émotiou* de jeunesse lui sourdircnl au cœur. Quand les deux amants se regar< dèrent, Paquita parut honteuse; elle baissa les veux pour ne pas revoir les yeux d'Henri, mais son regard se coula par en dessous pour regarda hs pi„'ds el la taille de celui que les femmes nommaient avant la révolution leur vainqueur.

— J'aurai décidément celte lille pour maîtresse, se dit Henri.

En la suivant JU bout de II ••r<isse, du côté de la place Louie KV,

LA FILLE AUX YEUX D OR

il aperçut le vieux marquis de San-Réal qui se promenait appuyé sur le bras de son valet de chambre, en marchant avec toute la précaution d'un goutteux et d'un cacochyme. Dona Concha, qui se défiait d'Heniï. fit passer Paquita entre elle et le vieillard.

— Oh toi ! se dit de Marsay en jetant un regard de mépris sur la iuègne, si l'on ne peut pas te faire capituler, avec un peu d'opium ,'onYendormira. Nous connaissons la mythologie et la fable d'Argus.

Avant de monter en voiture, la Fille aux yeux d'or échangea avec son amant quelques regards dont l'expression n'était pas douteuse et dont Henri fut ravi; mais la duègne en surprit un, et dit vivement quelques mots à Paquita, qui se jeta dans le coupé d'un air désespéré. Pendant quelques jours Paquita ne vint plus aux Tuileries. Laurent, qui, par ordre de son maître, alla faire le guet autour de l'hôtel, apprit par les voisins que ni les deux femmes ni le vieux marquis n'étaient sortis depuis le jour où la duègne avait surpris un regard entre la jeune fille commise à sa garde et Henri. Le lien si faible qui unissait les deux amants était donc déjà rompu.

Quelques jours après, sans que personne sût par quels moyens, de Marsay était arrivé à son but, il avait un cachet et de la cire absolument semblables au cachet et à la cire qui cachetaient les lettres envoyées de Londres à mademoiselle Valdès, du papier pareil à celui dont se servait le correspondant, puis tous les ustensiles et les fers nécessaires pour y apposer les timbres des postes anglaise et française. Il avait écrit la lettre suivante, à laquelle il donna toutes les façons d'une lettre envoyée de Londres :

« Chère Paquita, je n'essayerai pas de vous peindre, par des paroles, « la passion que vous m'avez inspirée. Si, pour mon bonheur, vous « la partagez, sachez que j'ai trouvé les moyens de correspondre c avec vous. Je me nomme Adolphe de Gouges, et demeure rue de « l'Université, n° 5i. Si vous êtes trop surveillée pour m'écrire, si g vous n'avez ni papier ni plumes, je le saurai par votre silence. « Donc, si demain, de huit heures du matin à dix heures du soir, a vous n'avez pas jeté de lettre par-dessus le mur de votre jardin « dans celui du baron de Nucingen, où l'on attendra pendant toute « la journée, un homme qui m'est entièrement dévoué vous glissera « par-dessus le mur, au bout d'une corde, deux flacons, à dix heures i du matin, le lendemain. Soyez à vous promener vers ce moment- « là. L'un des deux flacons contiendra de l'opium pour endormir « votre Argus, il suffira de lui en donner six gouttes. L'autre con- « tiendra de l'encre. Le flacon à l'encre est taillé, l'autre est uni. « Tous deux sont assez plats pour que vous puissiez les cacher « dans votre corset. Tout ce que j'ai fait déjà pour pouvoir corres- « pondre avec vous doit vous dire combien je vous aime. Si vous en « doutiez, je vous avoue que, pour obtenir un rendez-vous d'une « heure, je donnerais ma vie. »

— Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures! se dit de Marsay ; mais elles ont raison. Que penserions-nous d'une femme qui ne se laisserait pas séduire par une lettre d'amour accompagnée de circonstances si probantes ?

Cette lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, le lendemain, vers huit heures du matin, au concierge de l'hôtel San-Réal.

Pour se rapprocher du champ de bataille, de Marsay était venu déjeuner chez Paul, qui demeurait rue de la Pépinière. A deux heures, au moment où les deux amis se contaient en riant la déconfiture d'un jeune homme qui avait voulu mener le train de la vie élégante sans une fortune assise , et qu'ils lui cherchaient une fin , le cocher d'Henri vint chercher son maître jusque chez Paul, et lui présenta un personnage mystérieux, qui voulait absolument lui parler à luimême. Ce personnage était un mulâtre dont Talma se serait certes inspiré pour jouer Othello s'il l'avait rencontré. Jamais figure africaine n'exprima mieux la grandeur dans la vengeance, la rapidité du soupçon, la promptitude dans l'exécution d'une pensée, la force du Maure et son irréflexion d'enfant. Ses yeux noirs avaient la fixité des yeux d'un oiseau de proie, et ils étaient enchâssés, comme ceux d'un vautour, par une membrane bleuâtre dénuée de cils. Son front, petit et bas, avait quelque chose de menaçant. Evidemment cet homme était sous le joug d'une seule et même pensée. Son bras nerveux ne lui appartenait pas. H était suivi d'un homme que toutes les imaginations, depuis celles qui grelottent au Groenland jusqu'à celles qui suent à la Nouvelle-Angleterre, se peindront d'après cette phrase : c'était un homme malheureux. Ace mot, tout le monde le devinera, se le représentera d'après les idées particulières à chaque pays. Mais qui se figurera son visage blanc, ridé, rouge aux extrémités, et sa Darbc longue ? qui verra sa cravate jaunasse en corde , son col de chemise gras, son chapeau tout usé, sa redingote verdàtrc, son pantalon piteux, son gilet recroquevillé, son épingle en faux or, ses souliers crottés, dont les rubans avaient barbolé dans la boue '.'qui le comprendra dans toute ^immensité de sa misère présente et passée? Qui ? le Parisien seulement. L'homme malheureux de Paris est l'homme malheureux complet, car il trouve encore do la joie pour savoir combien il est malheureux. Le mulâtre semblait être un bourreau de Louis XI tenant un homme à pendre.

— Qu'est-ce qui nous a péché ces deux drôles-là ? dit Henri.

— Pantoufle ! il y en a un qui me donne le frisson, répondit Paul.

— Qui es-tu, loi qui as l'air d'être le plus chrétien des deux'.' dit Henri en regardant l'homme malheureux.

Le mulâtre resta les yeux attachés sur ces deux jeunes gens, en homme qui n'entendait rien, et qui cherchait néanmoins à deviner quelque chose d'après les gestes et le mouvement des lèvres.

— Je suis écrivain public et interprète. Je demeure au Palais de Justice et me nomme Poincet.

— Bon ! Et celui-là? dit Henri à Poincet en montrant le mulâtre.

— Je ne sais pas; il ne parle qu'une espèce de patois espagnol, et m'a emmené ici pour pouvoir s'entendre avec vous.

Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquita par Henri, et la lui remit; Henri la jeta dans le feu.

— Eh bien! voilà qui commence à se dessiner, se dit en lui-même Henri. Paul, laisse-nous seuls un moment.

— Je lui ai traduit cette lettre, reprit l'interprète lorsqu'ils furent seuls. Quand elle fut traduite, il a été je ne sais où. Puis il est revenu me chercher pour m'amener ici en me promettant deux louis.

— Qu'as-tu à me dire, Chinois? demanda Henri.

— Je ne lui ai pas dit Chinois, dit l'interprète en attendant la réponse du mulâtre.

— Il dit, monsieur, reprit l'interprète après avoir écouté l'inconnu, qu'il faut que vous vous trouviez demain soir, à dix heures et demie, sur le boulevard Montmartre, auprès du café. Vous y verrez une voiture, dans laquelle vous monterez en disant à celui qui sera prêt à ouvrir la portière le mot cortejo, un mot espagnol qui veut dire amant, ajouta Poincet en jetant un regard de félicitation à Henri.

— Bien !

Le mulâtre voulut donner deux louis ; mais de Marsay ne le souffrit pas et récompensa l'interprète; pendant qu'il le payait, le mulâtre proféra quelques paroles.

— Que dit-il?

— Il me prévient, répondit l'homme malheureux, que, si je fais une seule indiscrétion, il m'étranglera. H est gentil, et il a très-fort l'air d'en être capable.

— J'en suis sûr, répondit Henri. Il le ferait comme il le dit.

— Il ajoute, reprit l'interprète, que la personne dont il est l'envoyé vous supplie, pour vous et pour elle, de mettre la plus grande prudence dans vos actions, parce que les poignards levés sur vos têtes tomberaient dans vos cœurs, sans qu'aucune puissance humaine pût vous en garantir.

— Il a dit cela ! Tant mieux, ce sera plus amusant. — Mais tu peux entrer, Paul ! cria-t-il à son ami.

Le' mulâtre, qui n'avait pas cessé de regarder l'amant de Paquita Valdès avec une attention magnétique, s'en alla suivi de l'interprète.

— Enfin, voici donc une aventure bien romanesque, se dit Henri quand Paul revint. A force de participer à quelques-unes, j'ai fini par rencontrer dans ce Paris une intrigue accompagnée de circonstances graves, de périls majeurs. Ah! diantre, combien le danger rend la femme hardie! Gêner une femme, la vouloir contraindre, n'est-ce pas lui donner le droit et le courage de franchir en un moment des barrières qu'elle mettrait des aimées à sauter? Gentille créature, va, saute. Mourir? pauvre enfant! Des poignards? imagination de femmes! Elles sentent toutes le besoin de faire valoir leur petite plaisanterie. D'ailleurs on y pensera, Paquita ! on y pensera, ma fille ! Le diable m'emporte, maintenant que je sais que celte belle fille, ce chef-d'œuvre de la nature est à moi, l'aventure a perdu de son piquant.

Malgré celte parole légère, le jeune homme avait reparu chez Henri.Pour attendre jusqu'au lendemain sans souffrances, il eut recours à d'exorbitants plaisirs : il joua, dîna, soupa avec ses amis; il but comme un fiacre, mangea comme un Allemand, et ga^na dix ou douze mille francs. II sortit du Rocher de Cancalc à deux heures du matin, dormit comme un enfant, se réveilla le lendemain frais et rose, et s'habilla pour aller aux Tuileries, en se proposant de monter à cheval après avoir vu Paquita pour gagner de l'appétit et mieux dîner, afin de pouvoir brûler le temps.

A l'heure dite, Henri fut sur le boulevard, vit la voiture et donna le mot d'ordre à un homme qui lui parut être le mulâtre. En entendant ce mot, l'homme ouvrit la portière et déplia vivement le marchepied. Henri fut si rapidement emporté dans Paris, et ses pensées lui laissèrent si peu la faculté de faire attention aux rues par lesquelles il passait, qu'il ne sut pas où la voiture s'arrêta. Le mulâtre l'introduisit dans uue maison où l'escalier se trouvait près de la porte cochère. Cet escalier était sombre, aussi bien que le palier sur lequel Henri fut obligé d'atlendre pendant le temps que le mulâtre mil à ouvrir la porte d'un appartement humide, nauséabond, sans lumière, et dont les pièces, à peine éclairées par la bougie que son guide trouva dans l'antichambre, lui parurent vides et mal meublées, comme le sont celles d'une maison dont les habitants sont en voyage. Il reconnut cette sensation que lui procurait la lecture d'un de ces romans d'Anne Radcliffe où !e héros traverse les salles froides, sombres, inhabitées, de quelque lieu triste et désert. Enfin le mulâtre ouvrit la

HISTOIRE DES TREIZE

porlc d'un salon. L'état des vieux meubles et des draperies passées dont relie pièce était ornée la faisait ressembler au salon d'un mauvais lieu. C'éiail la infime prétention à l'élégance et le même assemblage de choses de mauvais goût, de poussière et de crasse. Sur un canapé couvert en velours d'Utrceht rouge, au coin d'une cheminée qui fùïriait, et dont le feu était enterré dans les cendres, se tenait une vieille femme assez mal vêtue, coiffée d'un de ces turbans que savent inventer les femmes anglaises quand elles arrivent à un certain âge, et qui auraient infiniment de succès en Chine, où le beau idéal des artistes est la monstruosité. Ce salon, cette vieille femme, ce foyer froid, (oui eût glacé l'amour, si Paquita n'avait pas été là sur une causeuse dans un voluptueux peignoir, libre de jeter ses regarde d'or ei de flamme, libre de montrer son pied recourbé, libre de ses mouvements lumineux. Cette première entrevue fut ce que sont tous les premiers rendez-vous que se donnent des personnes passionnées qui ont rapidement franchi les distances et qui se désirent ardemment, sariS néanmoins se connaître. 11 est impossible qu'il lie se rencontre pas d'abord quelques discordances dans cette situation, gênante jusqu'au moment où les âmes se sont mises au même ton. Si le désir donne de la hardiesse à l'homme et le dispose à ne rien ménager; sous peine de ne pas être femme, la maîtresse, quelque extrême que soil son amour, est effrayée de se trouver si promptement arrivée au hul ël race à face avec la nécessité de se donner, qui pour beaucoup de femmes équivaut à une chute dans un abîme', au fond duquel elles rie saveril pas ce qu'elles trouveront. La froideur involontaire de celte femme eonirasie avec sa passion avouée et réagit nécessairement sur l'amant le plus épris. Ces idées , qui souvent flottent comme des vapeurs à l'entour des âmes, y déterminent donc une sorie de maladie passagère. Dans le doux voyage que deux êtres entreprennent à travers les belles contrées de i'amour, ce moment est comme une lande à traverser, une lande sans bruyères, alternativement humide et chaude, pleine de sables ardents, coupée par des marais, ei qui mène aux riants bocages velus de roses où se déploient l'amour et son cortège de plaisirs sur des tapis de fine verdure. Souvebl l'homme spirituel se trouve doué d'un rire bête qui lui sert de réponse à tout; son esprit est comme engourdi sous la glaciale compression de ses désirs. 11 ne serait pas impossible que deu* êtres calcinent beaux, spirituels et passionnés, parlassent d'abord des lieux communs les plus niais, jusqu'à ce que le hasard, un mot, le tremblement d'un Certain regard, la communication d'une étincelle, leur ait fait rencontrer l'heureuse transition qui les amène dans le sentier fleuri où l'on ne marche pas, mais où l'on roule sans néanmoins descendre. Cet état de l'âme est toujours en raison de la violence des sentiments. Deux êtres qui s'aiment faiblement n'éprouvent rien de pareil. L'effet de celle crise peut encore se comparer à celui que produit l'ardeur d'un ciel pur. La nature semble au premier aspect couverte d'un voile de gaze, l'azur du lirmament paraît noir, l'extrême lumière ressemble aux ténèbres. Chez Henri, comme chez l'Espagnole, il se rencontrait une égale violence : et celle loi de la statique en vertu de laquelle deux forces identiques s'annulent en se ontrant pourrait être vraie aussi dans le règne moral. Puis l'embarras de ce moment fut singulièrement augmenté par la présence de la vieille momie. L'amour s'effraye ou s'égaye de tout, pour lui tout a un sens, lout lui est présage heureux ou funcsle. Celle femme décrépite était là comme un dénoûment possible, et figurait l'horrible queue de poisson par laquelle les symboliques génies de la Grèce ont terminé les Chimères et les Sirènes, si séduisantes, si décevàritcs par le corsage, comme le sont toutes les passions au début. Quoique Henri fût, non pas un esprit forl, ce mot est toujours une raillerie, mais un homme d'une puissance extraordinaire, un homme h i grand qu'on peut l'être sans croyance, l'ensemble de toutes ces ii'conslanccs le frappa,. D'ailleurs les hommes les plus forts sont nat les plus impressionnés, cl conséqnemment les plus suiitieux, si toutefois l'on peut appeler superstition le préjugé du premier mouvement, qui sans doute est l'apèrçri du résultat dans les cai liées à d'autres ycûx, mais perceptibles aux leurs.

dlc profitait de ce moment de stupeur pour se laisser aller

à l'extase de celte adoration infinie qui saisit le cœur d'une femme

■ i elle aime véritablement cl qu'elle se ironvc en présence d'une

mclit espérée. Ses y'ènx étaient toril joie, toiil bonheur. e(

ii échappait des éimccllcs. Elle élail sons le charme', et s'enivrait

crainte d'I félicité longtemps rêvée. I le parut alors si met-

veilleu cmeht belle à Henri, que toute i cite fantasmai orîe de haillons, e, de draperies rouges osé! s, de paillassons Verts d< • mi les fauteuils, que le carreau rouge mal frotté, que toul ee luxe infirme cl ouffrani disparut au illôt. Le salon s'illumina, il rie vit pins qu'à travers un nuage la terrible harpie, fixe, muette sûr son canapé

' i h : jaunes trahi- -aienl le K servileS

que le malheur inspire ou que caOse lin vice ou l'i la luqnclon

esl tombé 1 1 ou \ un tyran qui vous abrutit sous les (lu > llailons

liehl l'éelal froid de ceux d'un : ie

bl c trouve obligé Aï ' I l envlcs de di ti

— Qi ' dit Henri à l'a

Mais Paquita ne répondit pas. Elle fit signe qu'elle n'entendait pas le français, et demanda à Henri s'il parlait anglais. De Marsay répéta sa question en anglais.

— C'est la seule femme à laquelle je puisse me fier, quoiqu'elle m'ait déjà vendue, dit Paquita tranquillement. Mon cher Adolphe, c'est ma mère, une esclave achetée en Géorgie pour sa rare beauté, mais dont il reste peu de chose aujourd'hui. Elle ne parle que sa langue maternelle.

L'attitude de celte femme et son envie de deviner, par les mouve ments de sa fille et d'Henri, ce qui se passait entre eux furent expli quées soudain au jeune homme, que cette explication mit à l'aise.

— Paquita, lui dit-Il, nous ne serons donc pas libres?

— Jamais ! dit-elle d'un air triste. Nous avons même peu de jours à nous.

Elle baissa les yeux, regarda sa main, et compta de sa main droite sur les doigts de sa main gauche, en montrant ainsi les plus belles mains qu'Henri eût jamais vues.

— Un, deux, trois...

Elle compta jusqu'à douze.

— Oui, dit-elle, nous avons douze jours.

— Et après ?

— Après, dit-elle en restant absorbée comme une femme faible devant la hache du bourreau et tuée d'avance par une crainte qui la dépouillait de cette magnifique énergie que la nature semblait ne lui avoir départie que pow agrandir les voluptés et pour convertir en poèmes sans fin les plaisirs les plus grossiers. — Après, répéta-t-elle. Ses yeux devinrent fixes; elle parut contempler un objet éloigné, menaçant. — Je ne sais pas, dit-elle.

— Cette fille est folle, se dit Henri, qui tomba lui-même en des réflexions étranges.

Paquita lui parut occupée de quelque chose qui n'était pas lui, comme une femme également contrainte et par le remords et par la passion. Peut-être avait-elle dans le cœur un autre amour qu'elle oubliait et se rappelait tour à lour. En un moment, Henri fut assailli de mille pensées contradictoires. Pour lui celle fille devint un mystère; mais, en la contemplant avec la savante attention de l'homme blasé, affamé de voluptés nouvelles, comme ce roi d'Orient qui demandait qu'on lui créât un plaisir, soif horrible, dont les grandes âmes sont saisies, Henri reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation que la nature se fût complu à composer pour l'amour. Le jeu présumé de cette machine, l'àme mise à part, cûl effrayé lout autre homme que de Marsay; mais il fut fasciné par celte riche moisson de plaisirpromis, par celte constante variété dans le bonheur, le rêve de loul homme, et que toute femme aimante ambitionne aussi. Il fut affolé par l'infini rendu palpable et transporté dans les plus excessives jouissances de la créature. Il vit tout cela dans cette fille plus distinctement qu'il &e l'avait encore vu, car elle se laissait complaisamment voir, heureuse d'être admirée. L'admiration de de Marsay devint une rage secrète, et il la dévoila tout entière en lançant un regard que comprit l'Espagnole, comme si elle était habituée à en recevoir de semblables.

— Si lu ne devais pas êlre à moi seul, je te tuerais! s'écria-t-il.

En entendant ce mot, Paquita se voila le visage de ses mains et s'écria naïvement : — Sainte Vierge, où me suis-jè fourrée!

Elle se leva, s'alla jeter sur le canapé rouge, se plongea la tête dans les haillons qui couvraient le sein de sa mère, et y pleura. La vieille reçut sa fille sans sortir de son immobilité', sans lui rien témoigner. La mère possédait au plus haut degré cette gravité des peuplades sduvages, celte impassibilité de la statuaire sur laquelle échoue l'observation. Aimait-elle, n'a'.iuail-ellc pas sa fille? Nulle réponse. Sous ce masque couvaient tous les sentiments humains, les bons et les mauvais, et l'on pouvait [ont attendre de celte créature. Son regard allait lentement des beaux cheveux do sa fille, qui la couvraient comme d'une mantille, à la ligure d'Henri, qu'elle observait avec mie inexprimable curiosité. Elle semblait se demander par quel sortilège il était là, par quel caprice la nature avait fait un homme si séduisant.

— Ces femmes se moquent de moi ! se dit Henri.

En ce moment, Paquita leva la tête, jeta sur lui un de ces regards qui vont jusqu'à l'àme et la brûlent. Elle lui parut si belle, qu'il se jura de posséder ce trésor de bcauié.

— Ma Taquila, sois à moi !

— Tu veux nie trier? dit-elle peureuse, palpitante, inquiète, mais rameiMT à lui par une forée inexplicable.

— Te tuer, moi! dit-il en souriant.

Paquita jeta on cri d'effroi, dit on moi à la vieille, qui prit d'autorité la main d'Henri, (elle de sa fille, le- regarda longtemps, les

h ni rendit es bochani la tète d'une façon horriulcnb ative.

— Sois à moi ce soir, à l'instant, suis-moi, ne nac quille pas, je lo veux. Paquita ' m'aimcs-lu? viens I

En un mc-niciil. il lui dit mille paroles iiiMU.-.ee- avec la rapidilé d'un lorreni (;ui bondil enlrc des rochers, cl repaie le inéine M», sous mille formes différentes

LA FILLR AUX YEUX D'OR

— C'est la même voix! dit Paquita, mélancoliquement, sans que de Marsav pût l'entendre, et... la rnêm'e ardeur, ajoula-t-elle.

— Éh bien.1 oui, dit-elle avec un abandon de passion que rien ne saurait exprimer. Oui, mais pas ce soir. Ce soir, Adolphe, j'ai donné Hop peu d'opium à la Conchà, elle pourrait se réveiller, je serais I ii niue. En rc moment, toute la maison me croit endormie dans ma chambre. Dans deux jours, sois au înèmo. endroit, dis le même mot au même homme. Cet homme est mon père nourricier, Christemio m'adore et mourrait pour moi dans les tourments sans qu'on lui ari'.u liât une parole contre moi. Adieu, dit-elle en saisissant Henri par le i orps et s'entortillant autour de lui comme un serpent.

Clle le pressa de tous les côtés à la (ois, lui apporta sa tète sous la sienne, lui présenta ses lèvres, et prit un baiser qui leur donna de tels vertiges à tous deux, que de Marsay crut que la terre s'ouvrait, ei que Paquita cria : — « Va-t'en! » d'une voix qui annonçait assez combien elle était peu maîtresse d'elle-même. Mais elle le garda tout en lui criant toujours : « Va-t'en! » et le mena lentement jusqu'à l'escalier.

Là, le mulâtre, dont les yeux blancs s'allumèrent à la vue de Paquita, prit le flambeau des mains de son idole, et conduisit Henri jusqu'à la rue. Il laissa le flambeau sous la voûte, ouvrit la portière, remit llenri dans la voilure, et le déposa sur le boulevard des Italiens avec une rapidité merveilleuse. Les chevaux semblaient avoir l'enfer dans le corps.

Cette scène fut comme un songe pour de Marsay, mais un de ces songes qui, tout en s'évanouissant, laissent dans l'àme un sentiment de volupté surnaturelle, après laquelle un homme court pendant le reste de sa vie. Un seul baiser avait sufli. Aucun rendez-vous ne s'était passé d'une marière plus décente, ni plus chaste, ni plus froide peut-être, dans un lieu plus horrible par les détails, devant une plus hideuse divinité; car celte mère était resiée dans l'imagination d'Henri comme quelque chose d'infernal, d'accroupi, de cadavéreux, de vicieux, de sauvagement féroce, que la fantaisie des peintres et des poêles n'avait pas encore deviné. En effet, jamais rendez-vous n'avait plus irrité ses sens, n'avait révélé de voluptés plus hardies, n'avait mieux fait jaillir l'amour de son centre pour se répandre comme une atmosphère autour d'un homme. Ce fut quelque chose de sombre, de mystérieux, de doux, de tendre, de coniraint cl d'expansif, un accouplement de ("horrible et du céleste, du paradis cl de l'enfer, qui rendit de Marsay comme ivre. H ne fut plus lui-même, et il ctaifassez grand cependant pour pouvoir résister aux enivrements du plaisir.

Pour bien comprendre sa conduite au dénoûment de celle histoire, il est nécessaire d'expliquer comment sou finie s'était élargie à l'âge où les jeunes gens se rapetissent ordinairement en se mêlant aux femmes ou en s'en occupant trop. Il avait grandi parmi concours de circonstances secrètes qui l'investissaient d'un immense pouvoir inconnu. Ce jeune homme avait en main un sceptre plus puissant que ne l'est celui des rois modernes presque tous bridés par les lois dans leurs moindres voioatés. De Marsay exerçait le pouvoir aulotralique du despote oriental. Mais ce pouvoir, si slupidement mis en couvre dans l'Asie par des hommes abrutis, était décuplé par l'intelligence européenne, par l'esprit français, le plus vif, le plus acéré de tous les inslruments inlelligentiels. Henri pouvait ce qu'il voulait dans l'intérêt de ses plaisirs et de ses vanités. Cette invisible action sur le monde social l'avait revêtu d'une majesté réelle, mais secrète, sans emphase et repliée sur lui-même. Il avait de lui, non pas l'opinion que Louis XIV pouvait avoir de soi, mais celle que le plus orgueilleux des Kalifes, des Pharaons, des Xcrxès, qui se croyaient de race divine, avaient d'eux-mêmes, quand ils imitaient Dieu en se voilant à leurs sujets; sous prétexte que leurs regards donnaient la mon. Ainsi, sans avoir aucun remords d'être à la fois juge et partie, de Marsay condamnait froidement à mort l'homme ou la femme qui l'avait offensé sérieusement. Quoique souvent prononcé presque légèrement, l'arrêt élail irrévocable. Une erreur était un malheur semblable à celui que cause la foudre en tombant sur une Parisienne heureuse dans quelque dacre, au lieu d'écraser le vieux cocher qui la conduit à un rendezvous. Aussi la plaisanterie amère et profonde qui distinguait la conversation de ce jeune homme causait-elle assez généralement de l'effroi ; personne ne se semait l'envie de le choquer. Les femmes aiment prodigieusement ces gens qui se nomment pachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés de lions, de bourreaux, et marchent dans un appareil de terreur. 11 en résulte chez ces hommes une sécurité d'action, une certitude de pouvoir, une lierté de regard, une conscience léonine qui réalise pour les femmes le type de force qu'elles rêvent toutes. Ainsi était de Marsay.

Heureux en ce moment de son avenir, il redevint jeune et llexible, et ne songeait qu'à aimer en allant se coucher. 11 rêva de la fille aux yeux d'or, comme rêvent les jeunes gens passionnés. Ce fut des images nïoflstfueliscs, des bizarreries insaisissables, 'pleines de lumière, et qui reveenit les mondes invisibles, mais d'une manière toujours incomplèie, car un voile interposé change 16s conditions de l'optique. Le lendemain et le surlendemain, il disparut sans que l'on pût savoir » >l élail allé. Sa puissance ne lui appartenait qu'à de

certaines conditions, et, heureusement pour lui, pendant ces deux jours, il fut simple soldat au service du démon, dont il tenait sa lalismaniqne existence. Mais à l'heure dite, le soir, sur le boulevard, il attendit la voilure, qui ne se fit pas attendre. Le mulâtre s'approcha d'Henri, pour lui dire en français une phrase qu'il paraissait avoir apprise par cœur : — Si vous voulez venir, m'a-t-elle dit, il faut consentir à vous laisser bander les yeux.

Et Christemio montra un foulard de soie blanche.

— Non! dit Henri, dont la toute-puissance se révolta soudain. Et il voulut monler. Le mulâtre fit un signe; la voiture partit.

— Oui! cria de Marsay, furieux de perdre un bonheur qu'il s'était promis. D'ailleurs, il voyait l'impossibilité de capituler avec un esclave dont l'obéissance était aveugle autant que celle d'un bourreau. Puis, était-ce sur cet instrument passif que devait tomber sa colère?

Le mulâtre siffla, la voilure revint. llenri monta précipitamment. Déjà quelques curieux s'amassaient niaisement sur le boulevard, llenri élail fort, il voulut se jouer du mulâtre. Lorsque la voilure partit au grand trot, il lui saisit les mains pour s'emparer de lui, et pouvoir garder, en domptant son surveillant, l'exercice de ses facultés, afin de savoir où il allait. Tentative inutile. Les yeux du mulâtre étincelèrent dans l'ombre. Cet homme poussa des cris que la fureur faisait expirer dans sa gorge, se. dégagea, rejeta de Marsay par une main de fer, elle cloua, pour ainsi dire, au fond de la voiture; puis, de sa main libre, il lira un poignard triangulaire, en sifflant. Le cocher entendit le sifflement, et s'arrêta, llenri était sans armes, il fut forcé de plier; il tendit la lète vers le foulard. Ce gcsle de soumission apaisa Christemio, qui lui banda les yeux avec un respect et un «oin qui témoignaient une sorle de vénération pour la personne de l'homme aimé par son idole. Mais, avant de prendre celte précaution, il avait serré son poignard avec délianee dans sa poche de côté, et se boutonna jusqu'au pie-filon.

— Il m'aurait tué, ce Chinois-là! se dit de Marsay.

La voilure roula de nouveau rapidement. 11 restait une ressource à un jeune homme qui connaissait aussi bien Paris que le connaissait Henri. Pour savoir on il allait, 11 lui suffisait de se recueillir, de compter, par le nombre des ruisseaux franchis, les rues devant lesquelles on passerait sur les boulevards, tant que la voilure continuerait d'aller droit. 11 pouvait ainsi reconnaître par quelle rue latérale la voilure se dirigerait, soit vers la Seine, soit vers les hauteurs de Montmartre, cl deviner le nom ou la position de la rue où son guide le ferait arrêter. Mais l'émotion violente que lui avait causée sa lutte, la fureur où le niellait sa dignilé compromise, les idées de vengeance auxquelles il se livrait, les suppositions que lui suggérait le soin minutieux que prenait celte fille myslérieuse pour le faire arriver à elle, tout l'empêcha d'avoir celle attention d'aveugle, nécessaire à la concentration de son intelligence, et à la parfaite perspicacité du souvenir. Le trajet dura une demi-heure. Quand la voiture s'arrêta, elle n'était plus sur le pavé. Le mulâtre et le cocher prirent Henri à bras ie corps, l'enlevèrent, le mirent sur une espèce de civière, et le transportèrent à travers un jardin, donl il sentit les fleurs et l'odeur particulière aux arbres et à la verdure. Le silence qui y régnait était si profond, qu'il put distinguer le bruit que faisaient quelques gouttes d'eau en tombant des feuilles humides. Les deux hommes le moulèrent dans un escalier, le firent lever, In cnnduisircnl à travers plusieurs pièces, en le guidant par les mains, et le laissèrent dans une chambre dont l'atmosphère élail parfumée, et dont il sentit sous ses pieds le tapis épais. Une main de femme le poussa ~ur Un divan et lui dénoua le foulard. llenri vit Paquita devant lui, mais l'aquila dans sa gloire de femme voluptueuse.

La moitié du boudoir où se trouvait lrcnri décrivait une ligne circulaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une cheminée en marbre blanc et or. Il élail entré par une porte latérale que cachait une riche portière en tapisserie, et qui faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire un niàleias jiosé par terre, mais un matelas large comme un lit, un divan de cinquante pieds de tour, en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges. Le dossier de cet immense ht s'élevait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agrémenls. Ce boudoii était tendu d'une étoffe rouge, sur laquelle était posée une mousseline des Indes, cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement creux cl ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline des Indes doublée de taffelas rose, et ornés de franges ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil, supportant chacun deux bougies, étaient attachés sur la tenture à d'égales distances pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en vermeil mat, élincelail de blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait à un < hàlc d'Orienl, il en offrait les dessins et rappelait les poésies de. la l'erse, où des mains d'esclaves l'avaient travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc,

HISTOIRE DES TREIZE

rehaussé par dos agréments noirs et poncean. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eut avait un cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient des roses de toutes les espères, des fleurs ou blanches ou ronges. Enfin, le moindre détail semblait avoir été l'objet d'un soin [iris avec amour. Jamais la richesse ne s'était plus coquettement cachée pour devenir de l'élégance, pour exprimer la grâce, pour inspirer la volupté. Là tout aurait réchauffé l'être le plus froid. Les chatoiements de la tenture, dont la couleur changeait suivant la direction du regard, en devenant ou toute blanche, ou toute rose, s'accordaient avec les effets de la lumière, qui s'infusait dans les diaphanes tuyaux de la mousseline, en produisant de nuageuses apparences. L'ànie a je ne sais quel attachement pour le blanc, l'amour se plait dans le rouge, et l'or flatte les passions, il a la puissance de réaliser leurs fantaisies. Ainsi tout ce que l'homme a de vague et de mystérieux en lui-même, toutes ses affinités inexpliquées, se trouvaient

caressées dans leurs ■ v;. ; "■

Sympathies involontai- .. i

res. Il y avait dans cette harmonie parfaite un concert de couleurs au-

3uel 1 ame répondait par es idées voluptueuses, indécises, flottantes.

Ce fut au milieu d'une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis, que Paquita, vêtue d'un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs d oranger dans ses cheveux noirs, apparut à Henri agenouillée devant lui, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir. Quoique de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du luxe parisien, il fut surpris à l'aspect de cette coquille, semblable -à celle où naquit Vénus. Soit effet du contraste entre les ténèbres d'où il sortait et la lumière qui baignait son âme, soit par une comparaison rapidement faite entre cette scène et celle de la première entrevue, il éprouva une de ces sensations délicates que donne la vraie poésie. En apercevant, au milieu de ce réduit eclos par la baguette d'une fée, le chef-d'œuvre de la création, cette fille dont le teint chaudement coloré , dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets-»du rouge et par l'effusion de je ne sais quelle vapeur d'amour étincelait comme si elle eût réfléchi les rayons des lumières et des couleurs, sa colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blessée, tout tomba. Comme un aigle qui fond sur sa proie, il la prit à plein corps, l'assit sur ses genoux, cl sentit, avec une indicible ivresse, la voluptueuse pression de celte fille dont 1rs beautés si grassement développées l'enveloppèrent doucement.

— Viens, Paquita! dit-il à voix basse.

— Parle! parle sans crainte, lui dit-elle. Celte retraite a été construite pour l'amour Aucun son ne s'en échappe, tant on y veul ambitieusement garder les accents et les musiques de la voii aimée. Quelque forts que soient des cris, ils ne saillaient être entendus au <j,Slà de cette enceinte. On y peut assassiner quelqu'un, ses plaintes y

\ient vaines com s'il était au milieu du grand désert.

- Qui donc a si bien compris la jalousie et ses besoins '

-Ne me questionne jamais là-dessus, répondit-cuVen défaisant,

Deux hommes le conduisirent ù trav<

avec une incroyable gentillesse de geste, la cravate du jeune nomme, sans doute pour en bien voirie cou.

— Oui, voilà ce cou que j'aime tant! dit-elle. Veux- lu me plaire? Cette interrogation, que l'accent rendait presque lascive, tira de

Marsay de la rêverie où l'avait plongé la despotique réponse par laquelle Paquita lui avait interdit toute recherche sur l'être inconnu qui planait comme une ombre au-dessus d'eux.

— Et si je voulais savoir qui règne ici ? Paquita le regarda en tremblant.

— Ce n'est donc pas moi, dit-il en se levant et se débarrassant de cette fille qui tomba la tète en arrière. Je veux être seul, là où je suis.

— Frappant ! frappant ! dit la pauvre esclave en proie à la terreur.

— Pour qui me prends-tu donc? Répondras-tu?

Paquita se leva doucement, les yeux en pleurs, alla prendre dans un des deux meubles d'ébèue un poignard, et l'offrit à Uenri par un

geste de soumission qui aurait attendri un tigre.

— Donne-moi une fêle comme en donnent les hommes quand ils aiment, dit-elle, et, pendant que je dormirai, tue-moi , car je ne saurais te répondre. Ecoute : Je suis attachée comme un pauvre animal à son piquet; je suis étonnée d'avoir pu jeter un pont sur l'abîme qui nous sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh ! non, non, dit-elle en joignant les mains, ne nie tue pas!

j'aime la vie! La vie est si belle pour moi ! Si je suis esclave, je suis reine aussi. Je pourrais l'abuser par des paroles, le dire que je n'aime que toi, te le prouver, profiter de mon empire momentané pour te dire :

— Prends-moi comme on goûte en passant le parfum d'une fleur dans le jardin d'un roi. Puis, après avoir déployé l'éloquence rusée de la femme et les ailes du plaisir, après avoir désaltéré ma soif, je pourrais te faire jeter dans un puits où personne ne te trouverait, el qui a été construit pour satisfaire la vengeance sans avoir à redouter celle de la justice, un puits plein de chaux qui s'allumerait pour te consumer sans qu'on retrouvât une parcelle de ton être. Tu resterais dans mon cœur, à moi pour toujours.

Henri regarda celle fille sans trembler, el ce regard sans peur la combla de joie.

— Non, je ne le ferai pas! tu n'es pas tombé ici dans un piège, mais dans un cœur de femme qui t'adore, cl c'est moi qui serai jetée dans le puilS.

— Tout cela me parait prodigieusement drôle, lui d'il de Marsay en l'examinant. Mais lu nie parais une bonne fille, une nature bizarre, tu es. foi d'honnête homme, une charade vivante dont le mol me semble bien difficile à trouver.

Paquita ne comprit rien à ce que disait le jeune homme; elle le regarda douccmcnl en ouvrant des yeux qui ne pouvaient jamais être

lièles. tant il S1) peignait de volupté.

— Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa première idée, veux-tu nie plaire .'

— Je ferai tout ce que lu voudras, el même ce que tu ne voudras pas, répondit en riant de Marsay, qui retrouva son aisance dt 'A en

pièces... — I'age

LA FILLE AUX YEUX D'OR

prenant la résolution de se laisser aller au cours de sa bonne fortune sans regarder ni en arrière ni en avant. Fuis peut-être comptait-il sur sa puissance et sur son savoir-faire d'homme à bonnes fortunes pour dominer quelques heures plus tard cette fille, et en apprendre tous les secrets.

— Eh bien! lui dit-elle, laisse-moi t'arranger à mon goût.

— Mets-moi donc à ton goût, dit Henri.

Paquila joyeuse alla prendre dans \m des deux meubles une robe de velours rouge, dont elle habilla de Marsay, puis elle le coiffa d'un bonnet de femme et l'entortilla d'un cbàle. En se livrant à ses folies, faites avec une innocence d enfant, elle riait d'un rire convulsif, et ressemblait à un oiseau battant des ailes ; mais elle ne voyait rien au delà.

S'il est impossible de peindre les délices iuouies que rencontrèrent ces deux belles créatures faites par le ciel dans un moment où il était en joie, il est peut-être nécessaire de traduire mélaphysiquement les impressions extraordinaires et presque fantastiques du jeune homme.

Ce que les gens qui se trouvent dans la situation sociale où était de Marsay et qui vivent comme il vivait, savent

• le mieux reconnaître , est l'innocence d'une fille. Mais, chose étrange! si la Fille aux yeux d'or était vierge, elle n'était certes pas innocente. L'union sibizarre du mvstérieux et du réel, de l'ombre et de la lumière, de l'horrible et du beau, du plaisir et du danger, du paradis et de l'enfer, qui s'était déjà rencontrée dans celte aventure, se continuait dans l'être capricieux etsublisîe dont se jouait de Marsay.

Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que l'on nomme l'amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette lillc dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu'ils faisaient. Ce fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rhythme de Saadi, ni celui de Pindare, n'auraient exprimé l'extase pleine de confusion et la stupeur dont cette dé-

■ licieuse tille fut saisie quand cessa l'erreur dans laquelle une main de fer la faisait vivre.

— Morte ! dit-elle, je suis morte! Adolphe, emmène-moi donc au bout de la terre, dans une île où personne ne nous sache. Que notre fuite ne laisse pas de traces! Nous serions suivis dans l'enfer. Dieu ! voici le jour. Sauve-toi. Te reverrai-je jamais? Oui, demain, je veux te revoir, dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort à tous mes surveillants. A demain.

Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y avait la terreur de la mort. Puis elle poussa un ressort qui devait répondre à une sonnette, et supplia de Marsay de se laisser bander les yeux.

— Et si je ne voulais plus, et si je voulais rester ici?

— Tu causerais plus promptement ma mort, dit-elle ; car maintenant je suis sûre de mourir pour toi.

■Henri se laissa faire. Il se rencontre eu l'homme qui vient de se

Il alluma un cigare à la lanterne d'une bonne femme... — page 75

gorger de plaisir une pente à l'oubli, je ne sais quelle ingratitude, un désir de liberté, une fantaisie d'aller se promener, une teinte de mépris et peut-être de dégoût pour son idole, il se rencontre enfin d'inexplicables sentiments qui le rendent infâme et ignoble. La certitude de cette affection confuse, mais réelle chez les âmes qui ne sont ni éclairées par cette lumière céleste, ni parfumées de ce baume saint d'où nous vient la pertinacité du sentiment, a dicté sans doute à Rousseau les aventures de milord Edouard, par lesquelles sont terminées les lettres de la Nouvelle Héloïse. Si Rousseau s'est évidemment inspiré de l'œuvre de Richardson, il s'en est éloigné par mille détails qui laissent son monument magnifiquement original; il l'a recommandé à la postérité par de grandes idées qu'il est difficile de dégager par l'analyse, quand, dans la jeunesse, on lit cet ouvrage avec le dessein d'y trouver la chaude peinture du plus physique de nos sentiments, tandis que les écrivains sérieux et philosophes n'en

emploient jamais les images que comme i la conséquence ou la nécessité d'une vaste pensée ; et les aventures de milord Edouard sont une des idées les plus européennement délicates de cette œuvre.

Henri se trouvait donc sous l'empire de ce sentiment confus que ne connaît pas le véritable amour. H fallait en quelque sorte le persuasif arrêt des comparaisons et l'attrait irrésistible des souvenirs pour le ramener à une femme.

L'amour vrai règne surtout par la mémoire. La fenih.e qui ne s'est gravée dans lame ni par l'excès du plaisir, ni par la force du sentiment, celle-là peut-elle jamais être aimée? A l'insu d'Henri, Paquita s'était établie chez lui par ces deux moyens. Mais en ce moment, tout entier à la fatigue du bonheur, cette délicieuse mélancolie du corps , il ne pouvait guères'analyser le cœur en reprenant sur ses lèvres le goût des plus vives voluptés qu'il eût encore égrapnées. Il se trouva sur le boulevard Montmartre au petit jour, regarda stupidement l'équipage qui s'enfuyait, tira deux cigares de sa poche'en alluma un à la lanterne d'une lionne femme qui vendait de l'eau-de-vie et du café aux ouvriers, aux gamins, aux maraîchers, à toute cette population parisienne qui commence sa vie avant le jour; puis il s'en alla, fumant son cigare, et mettant ses mains dans les poches de son pantalon avec une insouciance vraiment déshonorante.

— La bonne chose qu'un cigare ! Voilà ce dont un homme ne se lassera jamais, se dit-il.

Celte Fille aux yeux d'or dont raffolait à cette époque toute la jeunesse élégante de Paris, il y songeait à peine ! L'idée de la mort exprimée à travers les plaisirs, cl dont la peur avait à plusieurs reprises rembruni le front de celte belle créature qui tenait aux houris de l'Asie par sa mère, à l'Europe par son éducation, aux tropiques par sa naissance, lui semblait être une de ces tromperies par lesquelles toutes les femmes essayent de se rendre intéressantes. 0

— Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu'il y ait dans le Nouveau-Monde ; elle a doue mieux aimé jouer la terreur que de me jeter au nez de la souffrance, de la difficulté, de la coquetterie W

HISTOIRE DES TREIZE

le devoir, côifltîtô tditt les Parisiennes. Par ses yeux d'or, j'ai bien envie de dormir.

Il vil uM cabriolet de place qui Stationnai! ad cûiti de l'rasrati, en attehdaili queïollic's j'oticurs; il le réveilla, se lii Conduire chez lui, se coin -lia, Cl s'cn'dorhiil du soniineil dds mauvais sujets, lequel, par une bizarrerie dôui aucun chansonnier n'a eliedre iiré parti, se ironve être aussi profond que ccltti de l'inndcCneë. lYut-èlre est-ce un effel deeei axiome proverbial, les exlrêtiics se touchent.

Vers midi, de Marsay se délira les liras eh se réveillant, et sentit les atteinte:- d'une de ces faims canines que tous les vieil» Soldats peuvent se souvenir d'avoir éprouvée au lendemain de la victoire. Aussi vit-il devant lui Paul de Mancrvillc avec plaisir, car rien n'est alors plus agréable que de manger en compagnie.

— Eh bien ! lui dit son ami, nous imaginions tous que tu t'étais i'nfcrmé depuis dix jours avec la Fille aux yeux r7'<ir.

La Fille aux yeux d'or! je n'y pense plus. Ma foi ! j'ai bien d'autres chats à fouetter.

— Ah ! tu fais le discret.

— Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrétion est le plus habile des calculs. Ecoule... Mais non, je ne te dirai pas un mot. Tu ne m'apprends jamais rien, je ne suis pas disposé à donner en pure perte les trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert à faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, par les cigan^, je ne suis pas un professeur d'économie sociale mise à la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.

— Tu comptes avec tes amis?

— Mon cher, dit Henri qui se refusait rarement une ironie, comme il pourrait l'arriver cependant tout comme à un autre d'avoir besoin de discrétion, et que je l'aime beaucoup... Oui, je t'aime Ma parole d'honneur, s'il ne fallait qu'un billet de mille francs pour l'empêcher de le brûler la cervelle, iule trouverais ici, car nous n'avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si ta te battais demain, je mesurerais la dislance et chargerais les pislolels, afin que lu sois lue dans les règles. Ëhftn, si une personne autre que moi s'avisait dédire du mal de toi en ton absence, il faudrait se mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà ce que j'appelle une amitié à toute épreuve. Eh bien ! quand lu auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu'il existe deux espèces de discrétions : discrétion active et discrétion négative. La discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la négation, l'air renfrogné, la discrétion des portes fermées, véritable impuissance! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au Cercle, je disais : — Foi d'honnête homme, la Fille aux i/cux d'or ne valait pas ce qu'elle m'a coulé! tout le monde, quand je serais parti, s'écrierait:— Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous faire accroire qu'il a déjà eu la Fille aux ijiiiv 8'or?il voudrait ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n'est pas maladroit. Mais cette ruse est vulgaire el dangereuse. Quelque grosse que suit la sottise qui nous échappe, il se rencontre toujours des niais pour y croire. La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous n'aimons pas, on que nous n'avons pas, pour conserver l'honneur de celle (pie nous aimons assez pour la respecter. C'est ce que j'appelle la femme-écran. — Ah ! voici Laurent. Que nous apportes-tu?

— Ces huîtres d'Ostende, monsieur le comle...

— Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer du inonde en lui dérobant le secret de nos affections. J'éprouve lin immense plaisir d'échapper à la stupide juridiction de la masse, qui ne fait jamais ni ce qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui prend le moyen pour le résulta'., qui tour » tour adore et maudit, élevé el détruit ! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n'en pas recevoir, delà doÉipler, de ne jamais lui obéi''! Si Pôfl peut être fier de quelque chose, t'es'.-ce pss o'no pouvoir acquis par soi-même, don-, nous Sommes à la fois la cause, l'< lïet, le principe et le résultai? Eh hier.: aucun homme ne saii qui j'aime, ni ce que je veux. Peuttire saurâ-t-on qui j'ai aimé, ce que j'aurai voulu, comme on sait lêS dratncS accomplis; mais laisser voir dans mon jeu!... faible se. jbpcric. Je ne connais nen île plus mépi i .'l le que l,i fori e jouée par

I dresse. Je m'initie tolil en riant ati métier d'ambassadeur, si toiî-

i.i la diplomatie est aussi difficile que l'cSI la vie ! J'en doute. As-

tu de l'ambition? veux-tu devenir quelque chose?

— Riais, Henri, tu le moques de moi, comme si je n'étais p.. médiocre pour arriver à lonl.

— llien ! Paul. Si lu COntihuCS a le moquer de toi-mi'nie, lu pourras bientôt ie moquer de loin le monde.

En di p nnaiil. île Marsav ion an a, quand il in fui à fumer ses

cigares, à voir les événements de sa nuil sous un singulii r ;our. Comme bénin oirp de grands esprits, sa perspicai itd n'étail pas spon* ' in e, d n'entrai) pas tout à coup au fond des i hoses. Comme i liez toutes les natui es douées de la (acuité de vivre beaucoup dans l pi e-

-' 'in II'ÇIH pi i . poui ainsi dire le, jus et de le il. \ , sa -e-

conue vue avait besoin d'une espèce de sommeil pour s'identifier aux

causes. Le cardinal de llichelieii était aiiei, ce qui n'excluait pas er. lui le don de prévoyance nécessaire à la cdtibopliOn des pranie, elioses. De Martay se trouvait dans mules ces conditions, mais il n'usa d'abord (le ses ..: nies qu'au profit de ses plaisirs, el ne devint l'un des hommes politiques les plus profonds du temps actuel que quand il se fut saturé des plaisirs auxquels pense lotit d'abord \in jeune homme lorsqu'il a de l'or et le pouvoir. L'homme se bronze ainsi : il use la femme, pour que la femme ne puisse pas l'user.

En ce moment donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la Fille aux yeux r/'or, en vovant dans son ensemble celle nuit dont les plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour unir par s'épancher à torrents. Il put alors lire dans celle page si brillante d'effet, en deviner le sens caché. L'innocence purement physique de Paquila, l'élonnement de sa joie, quelques mots d'abord obscurs et maiittenaiit clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait p(. é pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu'il professait au sujet de tous les caprices une parfkile indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu'ils Se pouvaient satisfaire, il ne s'effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans le vif de son èlre. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d'un tigre qui joignait à la force de la bète l'intelligence du démon

— Eh bien ! qu'as-tu donc ? lui dit Paul.

— Rien'

— Je ne voudrais pas, si l'on le demandait si lu as quelque chose contre moi, que tu répondisse un rie» semblable, il faudrait sans . doute nous battre le lendemain.

— Je ne me bats plus, dit de Marsay.

— Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?

— Tu travestis les mots. J'exécute.

— Mon cher ami, dit Paul, les plaisanteries sont bien poussées au noir, ce malin.

— Que veux-tU ? la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n'en sais rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause

— Ces cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami. — Sais-tu, Paul, que je mène une vie de brute? Il serait bien temps de se choisir une destinée, d'employer ses forces à quelque chose qui valût la peine de vivre. La vie est une singulière coméuie. Je suis effrayé, je ris de l'inconséquence de notre ordre social. Le gouvernement l'ait trancher la tête à de pauvres diables qui oui tué Un nomme, et il patente des créatures qui expédient, médicalemeni parlant, mie douzaine déjeunes gens par hiver. La morale est sans Force contre une douzaine de vices qui délrnisent la société, el que rien ne peut punir.

— Encore une lasse ! — Ma parole d'honneur ! l'homme est un bouffon qui danse sur un précipice. On nous parle de l'immoralité des L âiSùni dângéfeMsti, et de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambfe; mais il existe un livre horrible, sale, épuuva iiable, corrupteur, toujours ouvert, qu'on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter un aulre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de lonl ce qui se d'il à l'oreille, entre hommes, ou sous l'éventail entre femmes, le soir, an bal.

— Henri, cerles il se passe en loi quelque chose d'exlraordieaire, ei cela se voil malgré ta discrétion active.

— Oui! liens, il faut que je dévore le lemps jusqu'à ce soir. Allons au jeu. Peut-être âurai-jé le bonheur de perdre.

De Marsay -e leva, prit une poignée de billets de banque, les roula dans sa boiie à cigares, s'habilla el profila de la voilure do Paul pour aller au Salon deséii angers, où, jusqu'au dîner, il consuma le temps dans ees émouvantes alternatives de perle el de gain, qui sop.1 la dernière ressource des organisations tories, quand elles soui contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir il vint au rendez-vous, el se laissa complaisammeni bander les yeux. Puis, avec i elle ferma volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculié de concentrer, il porta son attention el appliqua son intelligence à deviner par quelles rues pa ail la voilure. Il eut une sorte de certitude d'eue mené rue Saint-!. ,;/aic, el délie arrêté à la petite porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Quand il passa, comme la première lois, cette porte et qu'il fui mis sur un brancard i orié sans doute par le mulâtre el par le cocher, il comprit, on entendant nier [eiablesoua buis pieds, pourquoi l'on prenait de si minutieuses précautions. Il aurai! pu, s'il

avait été libre, OU '-'il a\ ut marché, cueillir nue branche d 'arhn»le,

regarder ia nature du sable qui se serait attaché à ses bottes; ian- |ue, transporté pour ainsi dire acriennqmeni dans nu hôtel inaccessible, ,a bonne fortune devait «ire ce quelle avait été jusqu'alors, un rêj'C, Mais, pour le désespoir do I homme, il "e pcul rien faire que d'imparfait, oit en bien, toit en mal. Tomes ses (ouvres iniel-

lee Iles OU physiques sonl signée- par uni- m ii'que de deslin,

H ;i\.i,i | m i, :. , a i iiieui. la terre était humide. Pentium la nuit rei utiiics od UtlCS SOUl beaUCQDD plus folio- que peiidanl le J "nr .

Henri ientH donc le» parfums du rjaeda 1<' tonj <^ l'allée par laquelle il était voyê, Celle indication devait l'éclairei dans les rocher-

LA FILLE AUX YEUX D'OR

ches qu'il se promettait de faire pour reconnaître l'hôtel où se trouvait le boudoir de Paquita. Il étudia de même les détours que ses porteurs tirent dans la maison, et crut pouvoir se les rappeler. Il se vit comme la veille sur l'ottomane, devant Paqnita qui lui défaisait son bandeau j mais il la vit pâle et changée. Elle avait pleuré. Ager.ouilléc comme un ange en prière, mais comme un ange triste et profoncirmcnt mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à la cul iettse, à l'impatiente, à la bondissante créature qui avait pris de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ciel de l'amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même une admiration pour ce nouveau chef-d'œuvre de la nature, et oublia momentanément l'intérêt principal de ce rendez-vous.

— Qu'as-lu donc, ma Paquita?

— Mon ami, dit-elle, emmène-moi, cette nuit même. Jette-moi quelque part où l'on ne puisse pas dire en me voyant : Voici Paquita; où personne ne réponde : Il y a ici une fille au regard doré, qui a de longs cheveux. Là je te donnerai des plaisirs tant que tu voudras en recevoir de moi. Puis, quand tu ne m'aimeras plus, tu me laisseras, je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien; et mon abandon ne devra te causer aucun remords, car un jour passé près de loi, un seul jour pendant lequel je t'aurai regardé, m'aura valu toute une vie. Mais si je reste ici, je suis perdue.

— Je ne puis pas quitter Paris, ma petite, répondit Ilenri. Je ne m'appartiens pas, je suis lié par un serment au sort de plusieurs personnes qui sont à moi comme je suis à elles. Mais je puis te faire dans Paris un asile où nul pouvoir humain n'arrivera.

— Non, dit-elle, tu oublies le pouvoir féminin.

Jamais phrase prononcée par une voix humaine n'exprima plus complètement la terreur.

— Qui pourrait donc arriver à loi, si je me mets entre toi et le monde?

— Le poison ! dit-elle. Déjà dona Concha te soupçonne. Et, repritelle en laissant couler des larmes qui brillèrent le long de ses joues, il est bien facile de voir que je ne suis plus la même. Eh bien ! si tu m'abandonnes à la fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte volonté soit faite! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les voluptés de la vie dans notre amour. D'ailleurs, je supplierai, je pleurerai, je crierai, je me défendrai, je me sauverai peut-être.

— Qui donc imploreras-tu? dit-il.

— Silence '. reprit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sera peut-être à cause de ma discrétion.

— Donne-moi ma robe, dit insidieusement Ilenri.

— Non, non, répondit-elle vivement, reste ce que tu es, un de tes anges qu'on m'avait appris à haïr, et dans lesquels je ne voyais que des monstres, tandis que vous êtes ce qu'il y a de plus beau sous le ciel, dit-elle en caressant les cheveux d'Henri. Tu ignores à quel point je suis idiote. Je n'ai rien appris. Depuis l'âge de douze ans, je suis enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne parle que l'anglais et l'espagnol.

— Comment se fait-il donc que lu reçoives des lettres de Londres?

— Mes lettres! tiens, les voici! dit-elle en allant prendre quelques papiers dans un long vase du Japon.

Elle tendit à de Marsay des lettres où le jeune homme vit avec surprise des figures bizarres semblables à celles des rébus, tracées avec du sang, et qui exprimaient des phrases pleines de passion.

— .Mais, s'écria-t-il en admirant ces hiéroglyphes créés par une habile jalousie, lu es sons la puissance d'un infernal génie?

— Infernal, répéta-t-elle.

— .Mais comment donc as-tu pu sortir...

— Ali ! (lit-elle, de là vient ma perte. J'ai mis dona Concha entre la peur d'une mort immédiate et une colère à venir. J'avais une curiosité de démon, je voulais rompre ce cercle d'airain que l'on avait décrit entre la création et moi, je voulais voir ce que c'était que des jeunes gens, car je ne connais d'hommes que le marquis et Chrisleniio. N'itre cocher et le valet qui nous accompagne sont des vieillards.

— Mais, lu n'étais pas toujours enfermée? Ta santé voulait...

— Ah! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et • dans la campagne, au bord de la Seine, loin du monde.

— N'es-tu pas fière d'être aimée ainsi?

— Non, dit-elle, plus! Quoique bien remplie, celte vie cachée n'est que ténèbres en comparaison de la lumière.

— Qu'appelles-tu la lumière?

— Toi, mon bel Adolphe! loi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les choses de passion que l'on m'a dites et que j'inspirais, je les ressens pour toi ! Pendant certains moments je ne comprenais rien à l'existence, mais maintenant je sais comment nous aimons, et jusqu'à présent j'étais aimée seulement, moi je n'aimais pas. Je quitterais tout pour loi, emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet, mais laisse-moi près de toi jusqu'à ce que tu me brises.

— Tu n'auras pas- de regret?

— Pas un seul ! dit-elle en laissant lire dans ses yeux, dont la teinte d'or resta pure et claire.

— Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri, qui, s'il entrevoyait

la Write, se trouvait alors disposé à pardonner l'offense en faveur d'un amour si naïf. — Je verrai bien, pensa-l-il.

Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre souvenir devenait un crime à ses yeux. H eut donc la triste force d'avoir une pensée à lui, déjuger sa maîtresse, de l'étudier tout eu s'abandonnant aux plaisirs les plus entraînants que jamais Péri descendue des cieux ait trouvés pour son bien-aimé. Paquita semblait avoir été créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. D'une nuit à l'autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d'or ce sérail que sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à cette passion que sentent tous les hommes vraiment grands pour l'infini, passion mystérieuse si dramatiquement exprimée dans Faust, si poétiquement traduite dans Manfrcd, et qui poussait Don Juan à fouiller le cœur des femmes, en espérant y trouver celle pensée sans bornes à la recherche de laquelle se mettent tant de chasseurs de spectres, que les savants croient entrevoir dans la science, et que les mystiques trouvent en Dieu seul. L'espérance d'avoir enfin l'être idéal avec lequel la lutte pouvait être constante sans fatigue, ravit de Marsay qui, pour la première fois, depuis longtemps, ouvrit son cœur. Ses nerfs se détendirent, sa freideur se fondit dans l'atmosphère de cette âme brûlante, ses doctrines tranchantes s'envolèrent, et le bonheur lui colora son existence, comme l'était ce boudoir blanc et rose. En sentant l'aiguillon d'une volupté supérieure, il fut entraîné par delà des limites dans lesquelles il avait jusqu'alors enfermé la passion. 11 ne voulut pas être dépassé par cette fille, qu'un amour en quelque sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et alors il trouva, dans cette vanité qui pousse l'homme à rester en tout vainqueur, des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par delà cette ligne où l'âme est maîtresse d'elle-même, il se perdit dans ces limbes délicieuses que le vulgaire nomme si niaisement les espaces imaginaires. Il fut tendre, bon et communicatif. Il rendit Paquita presque folle.

— Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente, à Nice, à Chiavari, passer toute notre vie ainsi? Veux-tu? disait-il à Paquita d'une voix pénétrante.

— As-tu donc jamais besoin de me dire : — Veux-tu? s'écriat-elle. Ai-je une volonté? Je ne suis quelque chose hors de toi qu'afm d'être un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une rctrailt digne de nous, l'Asie est le seul pays où l'amour puisse déployer ses ailes...

— Tu as raison, reprit Henri. Allons aux Indes, là où le printemps est éternel, où la terre n'a jamais que des fleurs, où l'homme peut déployer l'appareil des souverains, sans qu'on en glose comme dans les sols pays où l'on veut réaliser la plate chimère de l'égalité. Allons dans la contrée où l'on vit an milieu d'un peuple d'esclaves, où le soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l'on sème des parfums dans l'air, où les oiseaux chantent l'amour, et où l'on meurt quand on ne peut plus aimer...

— Et où l'on meurt ensemble ! dit Paquita. Mais ne parlons pas demain, partons à l'instant, emmenons Christcmio.

— Ha foi, le plaisir est le plus beau dénoûment de la vie. Allons en Asie, mais pour partir, enfant ! il faut beaucoup d'or, et pour avoir de l'or, il faut arranger ses affaires.

Elle ne comprenait rien à ces idées.

— De l'or, il y en a ici haut comme ça ! dit-elle en levant la main.

— Il n'est pas à moi.

— Qu'est-ce que cela fait ? reprit-elle, si nous en avons besoin, prenons le.

— 11 ne t'appartient pas.

— Appartenir ! répéla-l-el!e. Ne m'as-lu pas prise ? Quand nous l'aurons pris, il nous appartiendra.

Il se mit à rire.

— Pauvre innocente ! tu ne sais rien des choses de ce monde.

— Non, mais voilà ce que je sais, s'écria-t-elle en attirant Ilenri sur elle.

Au moment même où de Marsay oubliait tout, et concevait le désir de s'approprier à jamais cette créature, il reçut au milieu de sa joie un coup de poignard qui traversa de part en part son cœur mortifié pour la première fois. Paquita, qui l'avait enlevé vigoureusement en l'air comme pour le contempler, s'était écriée : — Oh ! Mariquita!

— Mariquita ! cria le jeune homme en rugissant, je sais maintenant tout ce dont je voulais encore douter.

11 sauta sur le meuble où était renfermé le long poignard. ITeureusement pour elle et pour lui, l'armoire était fermée. Sa rage s'accrut de cet obstacle; mais il recouvra sa tranquillité, alla prendre sa cravate et s'avança vers elle d'un air si férocement significatif, que, sans connaître de quel crime elle était coupable, Paquita comprit néanmoir^ qu'il s'agissait pour elle de mourir. Alors elle s'élança d'un seul bonj •>!! bout de la chambre pour éviter le nœud fatal que de Marsay voulait lu! passer autour du cou. Il y eut uii combat. De part et d'autre la souplesse, l'agilllc, la vigueur furent égales. Pour finir la lutte, Paquita jeta dans te* i mbes de son amant un coussin qui le lit tomber, et profila du répit qut !•.'< hissa cet avantage pour

HISTOIRE DES TREIZE

poii'sscr la détente du ressort auquel répondait un avcriissemeni. Le mulâtre arriva brusquement. En un clin d'oeil Cliristemio sauta sur de Marsay, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, le talon tourné vers la gorge. De Marsay comprit que s'il se débattait il était à l'instant écrase pur un seul signe de Paquila.

— Pourquoi voulais-tu me tuer, mon amour? lui dit-elle. De Marsay ne répondit pas.

— En quoi l'ai-jc déplu '.' lui dit-elle. Parle, expliquons-nous.

Henri garda l'altitude flegmatique de l'homme fort qui se sent vaincu: contenance froide, silencieuse, tout anglaise, qui annonçait la conscience de sa dignité par une résignation momentanée. D'ailleurs il avait déjà pensé, malgré l'emportement de sa colère, qu'il était peu prudent de se commettre avec la justice en tuant celle tille à l'improviste et sans en avoir préparé le meurtre de manière à s'assurer l'impunité.

— Mon bien-aimé, reprit Paquila, parle-moi; ne me laisse pas sans un adieu d'amour ! Je ne voudrais pas garder dans mon cœur l'effroi que lu viens d'y meure. Parleras-tu ? dit-elle en frappant du pied avec colère.

De Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien : tu mourras! que Paquila se précipita sur lui.

— Eh bien! veux-tu me tuer? Si ma mort peut te faire plaisir, tue-moi !

Elle lit un signe à Cliristemio, qui leva son pied de dessus le jeune homme et s'en alla sans laisser voir sur sa ligure qu'il portât un jugement bon ou mauvais sur Paquita.

— Voilà un homme! se dit de Marsay en montrant le mulâtre par un geste sombre. Il n'y a de dévouement que le dévouement qui obéit à l'amitié sans la juger. Tu as en cet homme un véritable ami.

— Je te le donnerai si tu veux, répondit-elle; il te servira avec le même dévouement qu'il a pour moi si je le lui recommande.

Elle attendit un mol de réponse, et reprit avec un accent plein de tendresse : — Adolphe, dis-moi donc une bonne parole. Voici bientôt le jour.

Henri ne répondit pas. Ce jeune homme avait «ne triste qualité, car on regarde comme une grande chose tout ce qui ressemble à de la force, cl souvent les hommes divinisent des extravagances. Henri ne savait pas pardonner. Le savoir-revenir, qui certes est uns des grâces de lame, était un non-sens pour lui. La férocité des hommes du Nord, dont le sang anglais est assez fortement teint, lui avait été transmise par son père. Il était inébranlable dans ses bons comme dans ses mauvais sentiments. L'exclamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour lui qu'il avait été détrôné du plus doux triomphe qui eût jamais agrandi sa vanité d'homme. L'espérance, l'amour et tous les sentiments s'étaient exaltés chez lui, tout avait flambé dans son cœur et dans son intelligence ; puis ces flambeaux, allumes pour éclairer sa vie, avaient élé soufflés par un vent froid. Paquita, stupéfaite, n'eut dans sa douleur que la force de donner le signal du départ.

— Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il ne m'aime plus, s'il me hait, tout est fini.

Elle attendit un regard, ne l'obtint pas, et tomba demi-morte. Le mulâtre jeta sur Henri un coup d'oeil si épouvaniablcmenl significatif qu'il 1 1 trembler, pour la première fois de sa vie. ce jeune homme, à qui personne ne refusait le don d'une rare intrépidité. — <i Si tu ne l'aimes pas bien, si lu lui fais la moindre peine, je le tuerai. » Tel était le sens de ce rapide regard. De Marsay fut conduit avec des soins presque serviles le long d'un corridor éclairé par des jours de souffrance, et au bout duquel il sortit par une porte secrète dans un escalier dérobé qui conduisait au jardin de l'hôtel San-Réal. Le mulàtrc le fil marcher précautionneusement le long d'une allée de tilleuls qui aboutissait à une petite porte donnant sur une rue déserte à celle époque. De Marsay remarqua bien tout, la voiture l'attendait ; cette fois le mulâtre ne raccompagna point; et, an moment où Henri mit la tête à la portière pour revoir les jardins ci l'hôtel, il rencontra les yeux blancs de Chrislemio, avec lequel il échangea un regard. De part et d'autre ce fut une provocation, un déli, l'annonce d'une guerre de sauvages, d'un duel où cessaient les lois ordinaires, où la trahison ou la perfidie était un moyen admis. Chrislemio savait qu'Henri avail juré la mort de Paquita. Henri savait que Chrislemio voulait le tuer avant qu'il ne luât Paquila. Tous deux s entendirent à merveille.

— L'aventure se complique d'une façon assez intéressante, se dit Henri.

— Où monsieur va-l-il '.' lui demanda le cocher.

De Marsay se fit conduire chez Paul de Mancrvillc.

Pendant plus d'une semaine Henri fui absent de chez lui, sans que personne pùl savoir ni ce qu'il fit pendant ce temps, ni dans quel endroit il demeura. Celle retraite le sauva de la fureur du mulâtre, et causa la perle de la pauvre créature qui avail mis toute son espérance dans celai qu'elle aimait comme jamais aucune créature n'aima sur celle terre.

Le dernier jour de cette semaine, vers onze hei>rS» du soir, Henri vinl en voiture à la petite porte du jardin de l'hôtel San-Réal, Trois hommes l'accompagnaient. Le cocher était évidemment un de ses amis, car il se leva droit sur son siège, en homme qui voulait, comme

une sentinelle attentive, écouler le moindre bruit. L'un des trois autres se tint en dehors de la porte, dans la rue ; le second resta debout dans le jardin, appuyé sur le mur; le dernier, qui tenait à la main un trousseau de clefs, accompagna de Marsay.

— Henri, lui dit son compagnon, nous sommes trahis.

— Par qui, mon bon Ferragus?

— Ils ne dorment pas tous, répondit le chef des Dévorants : il faut absolument que quelqu'un de la maison n'ait ni bu ni mangé. Tiens, vois cette lumière.

— Nous avons le plan de la maison, d'où vieni-clle ?

— Je n'ai pas besoin du plan pour le savoir, répondit Ferragus; elle vient de la chambre de la marquise.

— Ah ! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivée de Londres aujourd'hui. Cette femme m'aura pris jusqu'à ma vengeance ! Mais, si elle m'a devancé, mon bon Gratien, nous la livrerons à la justice.

— Ecoute donc! l'affaire est faite, dit Ferragus à Henri.

Les deux amis prêtèrent l'oreille el entendirent des cris affaiblis qui eussent attendri des tigres.

— Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortiraient par le luyau de la cheminée, dit le chef des Dévorants avec le rire d'un critique enchanté de découvrir une faute dans une belle œuvre.

— Nous seuls savons loul prévoir, dil Henri. Attends-moi, je veux aller voir comment cela se passe là-haut, afin d'apprendre la manière dont se (raitenl leurs querelles de ménage. Par le nom de Dieu, je crois qu'elle la fait cuire à petit feu.

De Marsay grimpa lestement l'escalier qu'il connaissait et reconnut le chemin du boudoir. Quand il en ouvrit la porte, il eut le frissonnement involontaire que cause à l'homme le plus déterminé la vue du sang répandu. Le spectacle qui s'offrit à ses regards eut d'ailleurs pour lui plus d'une cause d'élonnement. La marquise était femme : elle avait calculé sa vengeance avec celle perfection de perfidie qui distingue les animaux faibles. Elle avait dissimulé sa colère pour s'assurer du crime avant de le punir.

— Trop lard, mon bien-aimé! dit Paquita mourante, dont les yeux pâles se tournèrent vers de Marsay.

La fille aux yeux d'or expirait noyée dans le sang. Tous les flambeaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certain désordre où l'œil d'un homme à bonnes fortunes devait reconnaître des folies communes à toutes les passions, annonçaient que la marquise avait savamment questionné la coupable. Cet appartement blanc, où le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. Les mains de Paquita étaient empreintes sur les coussins. Partout elle s'élait accrochée à la vie, partout elle s'élait défendue, et partout elle avail élé frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée étaient arrachés par ses mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté longtemps. Paquila devait avoir essayé d'escalader le plafond, ses pieds nus étaient marqués le long du dossier du divan, sur lequel elle avait sans doute couru. Son corps, déchiqueté à coups de poignard par son bourreau, disait avec quel acharnement elle avait disputé une vie qu'Henri lui rendait si chère. Elle gisail à lerre, et avait, en mourant, mordu les muscles du cou-de-pied de madame de San-Réal, qui gardait à la main son poignard trempé de sang. La marquise avail ies cheveux arrachés, elle était couverte de morsures, don: plusieurs saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi nue. les seins égratignés. Elle était sublime ainsi. Sa lète avide cl furieuse respirait l'odeur du sang. Sa bouche haletante restait entr'ouvcrie, et ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis en fureur, fondent sur leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. Il en est d'autres qui tournent autour de leur viciime, qui la gardent en craignant qu'on ne la leur vienne enlever, el qui, semblables à l'Achille d'Homère, foni neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se savait Irop bien seule pour craindre des témoins; puis, elle était trop enivrée de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exaltée pour apercevoir Paris entier, si Paris avait formé un cirque autour délie. Bile n'aurait pas senii la foudre. Elle n'avait même pas entendu le dernier soupir de Paquila, el croyait qu'elle pouvait encore être écoutée par la morte.

— Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfer. iiionMre d'ingratitude; ne sois plus à personne qu'au démon. Pour le sang que tu lui as donné, lu me dois tout le lien! Meurs, meurs, souffre nulle morls. j'ai été trop bonne, je n'ai mis qu'un moment a le tuer, j'aurais voulu le faire éprouver toutes les douleurs que lu me lègues. Ji vivrai, moi ! je vivrai malheureuse, je suis réduite à ne plus aunei que Dieu !

Elle la contempla.

— Elle CSl morte! se dit-elle après une pause, en faisanl un violenl

retour sur elle-même. Morte! ib! j'en mourrai de douleur!

La marquise voulut s'aller jeter sur le divan, accablée par u» désespoir qui lui niait la voix, et ce mouvement lui permit alors de voir Henri de Marsay.

— (lui CS-tU? lui dit-elle en courant à lui le poignard levé

lleuii lui arrèla le braf, cl ils purent ainsi se contempler tout

LA FILLE AUX YEUX D'OR

deux face à face. Une surprise horrible leur fit couler à tous deux un sang glacé dans les veines, et ils tremblèrent sur leurs jambes comme des chevaux effrayés. En effet, deux Ménechmes ne se seraient pas mieux ressemblé. Ils dirent ensemble le même mot: — Lord Dudïey doit être votre père.' Chacun d'eux baissa la tète affirmativement.

— Elle était fidèle au sang, dit Henri en montrant Paquita.

— Elle était aussi peu coupable qu'il est possible, reprit Margarita- Euphémia Porrabéril, qui se jeta sur le corps de Paquita, en poussant un cri de désespoir. — Pauvre fille ! oh ! je voudrais te ranimer ! J'ai eu tort, pardonne-moi, Paquita ! Tu es morte, et je vis, moi ! Je suis la plus malheureuse.

En ce moment apparut l'horrible figure de la mère de Paquita.

— Tu vas me dire que tu ne l'avais pas vendue pour que je la tuasse, s'écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la paverai deux fois. Tais-toi.

Elle aila prendre un sac d'or dans le meuble d'ébène et le jeta dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de l'or eut le pouvoir de dessiner un sourire sur l'immobile physionomie de la Géorgienne.

J'arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice va te demander...

— Uien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander compte de cette fille. Christemio est mort.

— Et celte mère j demanda Henri en montrant la vieille, ne te ran- Connera-t-elle pas toujours?

— Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce qu'on veut, que l'on vend, que l'on achète,

que l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous servez ici de vos meubles. D'ailleurs, elle a une passion qui fait capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel, si elle avait aimé sa lille; ".ne passion...

— Laquelle.' dit vivement Henri en interrompant sa sœur.

— Le jeu, dont Dieu te garde! répondit la marquise.

— Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri, en montrant la fille aux yeux d'or, pour enlever les traces de cette fantaisie, que la justice ne te passerait pas?

— J'ai sa mère, répondit la marquise, en montrant la vieille Géorgienne, à qui elle fit signe de rester.

— Nous nous reverrons, dit Henri, qui songeait à l'inquiétude de ses amis et sentait la nécessité de partir.

— Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je retourne en Espagne, pour m'aller mettre au couvent de fos Doloret.

— Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri, en la prenant dans ses bras et lui donnant un baiser.

— Adieu, dit-elle, rien ne console d'avoir perdu ce qui nous a paru être l'infini. •

Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

— Eh ! bien, qu'est donc devenue notre belle fille *di tiox b'oa, grand scélérat ?

— Elle est morte.

— De quoi?

— De la poitrine.

Pans, mars 1834,— «vril 1835.

FIN DE L HISTOIRE DES TREIZE

iUDISSABT IL

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