PAO
HISTOMK DES TREIZE.
Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence sur le lit.
— J'en niourr; i. ilii madame Jules en revenant à elle.
— Joséphine, cria M. Desmarets, allez chercher M. Desplein. Puis vous irez après chez mon frère, eu le priant de venir le plus tôt possible.
— Pourquoi votre frère? dit Clémence.
Jules était déjà sorti.
Pour la première fois depuis ciuq ans, madame Jules se coucha seule dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madame Jules fort mal, jamais émotion violente n'avait été plus intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remii au lendemain à donner son avis, après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne lurent point exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins physiques. Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir l'objet de cette longue conférence. M. Desmarets, le notaire, s'en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le cri d'une plume et les mouvements involontaires d'un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de distinctible. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète et tremblante. Puis, pieds, nus, sans peignoir, ne peusaut ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, une plume à la main, tout endormi dan un fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement, et lut sur une enveloppe déjà cachetée : Ceci e»t aios testame.nt.
Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari, qui s'éveilla soudain.
— Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et par l'amour. Ta femme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi libre pendant deux jours, et... attends! Après, je mourrai heureuse, du moins tu me regretteras.
— Clémence, je te les accorde.
Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette noble beauté.
Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds j urs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentiments de cette belle âme.
— Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence! que Dieu nous protège!
11 la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses yeux se mouillèrent de larmes.
— Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.
— Tu ne sortiras pas? lui demanda Jules.
— Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.
— Si tu changes d'avis, attends mou retour, dit Jules. Et il descendit à la loge.
— Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l'hôtel et ceux qui en -m liront.
Puis M. Jules se jeta dans un liacre, se fit conduire à l'hôtel de Maulincour, et y demanda le baron.
— Monsieur est malade, lui dit-on.
Jules insista pour entrer, donna sou nom; 1 1. a défaut de Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. 11 atti dant quelque temps dans le salon de la vieille baronne, qui vinl le trouver, el lui dit que sou peiit-lils était beaucoup trop iudispo épour le recevoir.
— Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa mal la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc, et je von de croire...
— Une lettre à vous, monsieur! de moi! s'écria la douairii l'interrompant, mais je n'ai point écrit de lettre. El que m'y fait-on dire, monsieur, dans «elle Icitre?
— Madame, reprit Jules, ayant l'intention de venir chez M. de
Maulincour aujourd'hui même, et de vous rendre cette lettre, j'ai cru pouvoir la ci r\ i malgré l'injonction qui la termine. La voici. La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lorsqu'elle yeux >ur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.
— Monsieur, dit-elle, mou écriture est si parfaiteu ut imitée, que, s'il ne s'agissait pas d'une affaire récente, je m'y tromperais moimême. Mou pelil-lils est malade, il est vrai, monsieur: mais sa rai-
pn n'a jamais été le moindrement du monde altérée. >'ous sommes le jouet de quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas • iUL'I but à été faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-fils, monsieur, et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.
Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait oir M. Desmarets. Le valet revint avec une réponse afiirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans un fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se lever, le salua par un geste mélancolique ; le vidame de Painiers lui tenait compagnie.
— Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez particulier pour désirer que nous soyons seuls.
— Monsieur, répondit Auguste, M. le commandeur sait toute celle affaire, et vous pouvez parler devant lui saus crainte.
— Monteur le baron, re| rit Jules d'une voix grave, vous avez troublé, presque détruit mou bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où nous verrous qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation à l'autre, vous êtes tenu de m'aider à mar- < lier dans la voie ténébreuse où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos aveux, voici la lettre que j'ai reçue.
Et Jules lui présenta la fausse lettre.
— Ce Ferragus, ce Bouriguard, ou ce M. de Funcal est un démon, s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je mis le pied? Où vais-je? J'ai eu tort, monsieur, dit-il eu regardant Jules; mais la mort est, certes, la1 plus grande des expiations, el ma mort approche. Vous pouvez doue me demander tout ce que vous désirerez , je suis à vos ordres.
— Monsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu, je veux absolument, dût-il m'en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer ce mystère; et, en présence d'un ennemi si crueliemeut iutelligent, les moments sont précieux.
— Justin va vous dire tout, répondit le baron.
A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise. Auguste sonna.
— Justin n'est pas à l'hôtel ! s'écria le vidame avec une précipitation qui disait beaucoup de choses.
— Eh bien! dit vivement Auguste, nos gens savenl où il est, un !. uitime i ., pour le chercher. Votre valet est dans Paris, n'est-ce pa; O.i l'y trouvera.
Le commai rouble.
— Justin ne ;. mon ami, dit ie vieillard. 11 est mort. Je voulais te cacher i . i accident, ma
— Mort! s'écria M. de ."! . . mort! Et quand? et comment?
— Hier, dans la nuit. 1! es| allé souper avec d'anciens amis, et s'cm cuivré sans doute; ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laicoucher dans la rue, el une rosse voilure lui a passé sur le corps...
— Le forçat ne l'a p lier coup il l'a tué, ait Auguste. Il n'a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s'y preudre à quatre fois.
Jules devint sombre et pensif.
— Je ne saurai donc rien! s'écria l'agent de change après une longue pause.. Votre valel a peut-i ii in puni! N'a-t-il pas outrepassé vos ordre- en i àjomnianl mada n Di s narels dans l'esprit d'une Ida, dont il a réveille la jalousie afin de la déchaîner sur nous.
— Ah! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné madame Jules.
— Monsieur s'écria le mari vivement irrité.
Oh! maintenant, monsieur, répondit l'officier eu réclamant le
silence par un geste de main, je suis prêt à tout. Vous ne ferez pas
IX que ce qui esl fait, et VOUS 00 me dire/ rien que ma i OUSi ieu< *
déjà dit. J'attends ce maliu le plus célèbre professeur de èologie pour connaître mon son. Si je suis destiné ,i de trop ouffrances, ma résolution est prise, je me brûlerai la cor
Von-- parlez comme un euf.ini ! s'écria le commandeur épouvante par le ang-froid avec lequel le baron avait dit ces mois. Votre gr.ind'mère mourrait de chagrin.
Ainsi, n sieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen de connaître
m quel Iroii de Pari demeure cei homme extraordinaire .'
Je crois, monsieur, répoudil le vieillard, avoir enloudu dire à • e pauvre .lusiiu que M, de Puni al lof i ail à l'ambassade de Portugal ou ,i celle du Brésil. M. de Funcal esl un gentilhomme nui apparlicaj ai>> -Wx pays. Quant au forçat, il est mort cl enterré. Votre persécu-
FERRAGUS
leur, quel qu'il soit, me parait assez puissant pour que vous l'acceptiez sous sa nouvelle forme jusqu'au moment où vous aurez les moyens de le confondre et de l'écraser ; mais agissez avec prudence, mon cher monsieur- Si M. de Maulincour avait suivi mes conseils, rien de tout ceci ne serait arrivé.
.Iules se relira froidement, mais avec politesse, et ne sut quel parti h endre pour arriver à Ferragus. Au moment où il rentra, son concierge lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans 1 1 boite de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Mégars. Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec laquelle son concierge épousait sa cause, et l'adresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. L'empressement des inférieurs et leur habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent lui étaient connus ; le danger de les avoir pour complices en quoi que re soit, il l'avait apprécié, mais il ne put songera sa dignité personnelle qu'au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel triomphe, pour l'esclave incapable de s'élever jusqu'à son maître, de faire tomber le maître jusqu'à lui! Jules fut brusque et dur. Autre faute. Mais il souffrait tant! Sa vie, jusque-là si droite, si pure, devenait tortueuse ; et il lui fallait maintenant ruser, mentir. F.! Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment fut un moment de dégoût. Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta machinalement immobile à la porte de sou hôtel. Tantôt s'abandonnant à des idées de désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant sur son amour toutes les illusions de l'incertitude. Tantôt, ne mettant pas en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s'adressât à Ferragus, il cherchait les moyens de surprendre la réponse qu'allait y faire cet être mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, revenant à la réponse de Ferragus, il se disait : — Mais cet homme si profondément habile, si logique dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra-t-il? Ne doit-il pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N'enverra-t-il pas sa réponse par quelque habile coquin, ou, peut-être, dans un écrin apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou dans l'enveloppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer fort innocemment à ma femme ? Si Clémence et lui s'entendent? Et il se défiait de tout, et il parcourait les champs immenses, la mer sans rivage des suppositions ; puis, après avoir flotté pendant quelque temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un formicaleo au fond de sa volute sablonneuse.
— Fouquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour tous ceux qui viendront me voir. Si quelqu'un veut parler à madame ou lui apporte quelque chose, tu tinteras deux coups. Puis tu me montreras toutes les lettres qui seraient adressées ici, n'importe à qui !
— Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet qui se trouvait à l'entresol, je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander àlin de savoir si madame est seule, au moins je ne serai pas joué comme un sot !
Il se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient sur la rue, et, par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de faire, monter sou premier commis dans sa voiture, et de l'envoyer à la Bourse en son lieu et place, avec une lettre pour un agent de change de ses amis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le priant de le remplacer. 11 remit ses transactions les plus déii aies au lendemain, se moquant de la hausse et de la b; délies européennes. Beau privilège de l'amour! il écrase tout, fait tout pâlir : l'autel, le trône et les grands livres. A trois heures et demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des fins-courant, des primes, des fermes, etc., M. Jules vit entrer dans son cabinet Fouquereau tout radieux.
— Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais soiqnéf, je dis une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne point le trouver, et m'a donné pour madame une lettre que voici.
En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta la lettre; mais il tomba bientôt dans sou fauteuil tout épuisé. La lettre était un nonsens continuel, et il fallait en avoir la clef pour la lire. Elle avait été écrite eu chiffres.
— Va-t'en, Fouquereau. Le concierge sortit. — C'est un mystère plus profond que ne l'est la mer à l'endroit où la soude s'y perd. Ah ! c'e^t de l'amour! L'amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux que l'est ce correspondant. Mon Dieu ! je tuerai Clémence.
Eu ce moment une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant de force, qu'il eu fut presque physiquement éclairé. Aux jours de sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s'était fait un ami véritable, un demi-Pmé/'a. L'excessive délicatesse avec laquelle il avait manié les susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle il l'avait noblement forcé de participer à son opulence sans le faire rougir, accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarets, malgré sa fortune.
Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs,
avait fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au ministère des affaires étrangères, il y avait en charge la partie la plus délicate des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les cortespondances secrètes, eu déchiffrant et classant les dépêche-.. Placé plus lianl que le simple bourgeois, il se trouvait aux affaires étrangères tout ce qu'il y avait de plus élevé dans les rangs subalternes, et vivait obscurément, heureux d'une obscurité qui le mettait à l'abri des revers, satisfait de payer en oboles sa dette à la patrie. Adjoint né de sa mairie, il obtenait, en style de journal, toute la considération qui lui était due. Grâce à Jules, sa position s'était améliorée par un bon mariage. Patriote inconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du reste, Jacquet était dans !»on ménage un roi débonnaire, un homme à parapluie, qui payait à sa femme une remise dont il ne profitait jamais. Enfin, pour achever la peinture de ce philosophe sans le savoir, il n'avait pas encore soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait tirer de sa position, en ayant pour ami intime un agent de change, et connaissant tous les matins le secret de l'Etat. Cet homme sublime à la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un qui vive, demeurait au ministère.
Eu dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'archiviste, Jacquet lui avança une chaise, posa méthodiquement sur sa table son garde-vue en taffetas vert, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en faisant craquer ses omoplates, se rehaussa le thorax, et dit : — Par quel hasard ici, mosicur Desmarets? Que me veux-tu?
— Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie et de mort.
— Cela ne concerne pas la politique?
— Ce n'est pas à toi que je le demanderais si je voulais le savoir, dit Jules. Non, c'est une affaire de ménage sur laquelle je réclame de toi le silence le plus profond.
— Claude-Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas? dit-il en riant. C'est ma partie, la discrétion.
Jules lui montra la lettre en lui disant : — Il faut me lire ce billet adressé à ma femme...
— Diable! diable! mauvaise affaire, dit Jacquet en examinant la lettre delà même manière qu'un usurier examine un effet négociable. Ah ! c'est une lettre à grille. Attends.
Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.
— Niaiserie, mon ami ! c'est écrit avec une vieille grille dont se servait l'ambassadeur de Portugal, sous M. de Choiseul, lors du renvoi des jésuites. Tiens, voici.
Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.
« N'aie plus d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera plus troublé par personne , et ton mari déposera ses soupçons. Je ne puis t'aller voir. Quelque malade que tu sois, il faut avoir le courage de venir; cherche, trouve des forces; tu en puiseras dans ton amour. Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus cruelle des opérations, et il m'est impossible de bouger de mou lit. Quelques moxas m'ont été appliqués hier au soir à la nuque du cou. d'une épaule à l'autre, et il a fallu les laisser brûler assez longtemps Tu me comprends? Mais je pensais à toi, je n'ai pas trop soùffer-l Pour dérouter toutes les perquisitions de Maulincour, qui ne nous persécutera plus longtemps, j'ai quitté le toit protecteur de l'ambassade, et suis à l'abri de toutes recherches, rue des Enfants-Rouges, n. 12, chez une vieille femme nommée madame Etienne Grnget, la mère de cette Ida, qui va payer cher sa sotte incartade. Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande M. Camuset A demain. Je te baise le front, ma chérie. »
Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui corn portait une compassion vraie, et dit son mot favori : — Diable! diable *. sur deux tous différents.
— Cela te semble clair, n'est-ce pas? dit Jules. Eh bien! il y a dans lé fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et
[ui se fait entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie, e subirai jusqu'à demain le plus horrible des supplices; mais enfin, demain, de neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux pour la vie. Pense à moi, Jacquet.
— Je serai chez toi demain à neuf heures. Nous irons là ensemble, et je t'attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers, il faut près de toi quelqu'un de dévoué qui te comprenne i demi-mot et que tu puisses employer sûrement. Compte sur moi.
— Même pour m'aider à tuer quelqu'un?
— Diable! diable! dit Jacquet vivement en répétant pour ainsi dire la même note musicale, j'ai deux enfants et une femme...
Jules serra la main de Claude Jacquet ut sortit. Mais il revint précipitamment.
— J'oublie la lettre dit-il. Puis ce n'est pas tout, il faut la recacheter
HISTOIRE DES TREIZE
— Diable ! diable! tu l'as ouverte sans en prendre l'emprinte; mais le cachot s'est heureusement assez bien fendu. Va, laisse-la-moi, je te la rapporterai secundutn scripturam.
— A quelle heure?
— A cinq heures et demie...
— Si je n'étais pas encore rentré, remets-là tout bonnement au toncierge, en lui disant de la monter à madame.
— Me veux-tu demain?
— Non. Adieu.
Jules arriva promptement à la place de la Rotonde du Temple, il y laissa son cabriolet, et vint à pied rue des Enfants-Rouges, où il examina la maison de madame Etienne Gruget. Là, devait s'éclaircir le mystère d'où dépendait le sort de tant de personnes ; là était Ferragus, et à Ferragus aboutissaient tous les fils de cette intrigue. La réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme, n'était-elle pas le nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer le glaive qui dénoue les liens les plus fortement serrés?
Cette maison était une de celles qui appartiennent au genre dit cabajoutis. Ce nom très-significatif est donné par le peuple de Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport. C'est presque toujours ou des habitations primitivement séparées, mais réunies par les fantaisies des différents propriétaires qui les ont successivement agrandies; ou des maisons commencées, laissées, reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages ni les fenêtres ne sont ensemble, pour emprunter à la peinture m de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements extérieurs. Le cabajoutis est à l'architecture parisienne ce que le raphnmaum est à l'appartement, un vrai fouillis où l'on a jeté pêle-mêle les choses les plus discordantes.
— Madame Etienne, demanda Jules à la portière.
Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits sur toutes les places de fiacres.
— Hein? fit la portière en quittant le bas qu'elle tricotait.
A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie d'une portion quelconque de cette monstrueuse cité s'harmonient admirablement avec le caractère de l'ensemble. Ainsi, portier, concierge ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint-Germain, le portier a ses aises dans la Chaussée-d'Anlin, il liùcs journaux dans le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre. La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la prostitution; au Marais, elle a des mœurs, elle est revêche, elle a ses lubies.
En voyant M. Jules, celte portière prit un couteau pour remuer la molle presque éteinte de sa chaufferette; puis elle lui dit : — Vous demandez madame Etienne, est-ce madame Etienne Gruget?
— Oui, dit Jules Desmarels en prenant un air presque fâché.
— Qui travaille en passementerie?
— Oui.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle en sortant de sa cage, mettant la main sur le bras de M. Jules et le conduisant au bout d'un long boyau voûté comme une cave, vous monterez le second escalier au fond de la cour. Voyez-vous les fenêtres où il y a des géroflécs't c'est là que reste madame Etienne.
— Merci, madame. Croyez-vous qu'elle soit seule?
— Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cette femme? efle est veuve.
Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient des callosités formées par la boue durcie qu'y laissaient les allants et les venants. Au second étage, il vit trois portes, mais point de giroflées. Heureusement, sur l'une de ces portes, la plus huileuse cl la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie : Ida viendra ce soir à neuf heures. — C'est là, se dit Jules. Il tira un vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le bruit étouffé d'une sonnette fêlée et les jappements d'un petit chien asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l'intérieur lui annonça un appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas subsister le moindre écho, trait caractéristique des logements occupés par des luvricrs, par de petits ménages, auxquels la place et l'air manquent, iules cherchait machinalement les géroflécs, et finit par les trouver sur l'appui extérieur d'une crui:>ée à coulisse, entre deux plombs empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds, large de six pouces; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée; mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs chélives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens, mille saletés qui encadraient, Titùlliwaienl t. tachaient les murs humides, les balusires vermoulu* de l'ecalier, les châssis disjoints des fenêtres, cl les portes primiti teuitiji rouge». Bientôt uue toux de vieille et le pas lourd d'une femme
qui traînait péniblement des chaussons | de lisière, annoncèrent la mère d'Ida Gruget. Cette vieille ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit : — Ah! c'est M. Bor.quillon. Mais non. Tar exemple, comme vous ressemblez à M. Bocquillon ! Vous êtes son frère, peut-être ? Qu'y a-t-il pour votre service ? Eutrez dt>nc, Monsieur.
Jules suivit cette femme dans une première pièce où il vit, mais en masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles, de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les chats, une horloge de bois, des couvertures, des gravures d'Eisen, de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaîim parisien, auquel ne manquaient même pas quelques numéros du Constitutionnel.
Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget, qui lui disait : — Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.
Craignant d'être entendu par Ferragus, Jules se demandait s'il ne valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu'il venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant d'une soupente le tira de sa méditation secrète. Jules avait pris sa résolution. Il suivit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son pot-au-feu cachait complètement deux lisons notablement disjoints. L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous uue cage carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.
— Eh bien ! dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes incubes ? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier général. Elle y gardait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille descendait le fleuve de la vie, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en voyage, et où se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du mari jusqu'à de l'eau de mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfants, et du taffetas anglais pour les coupures.
Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage jaune de madame Gruget, ses yeux gris sans sourcils, dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons noirs, sou bonnet de tulle roux, à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats et de soieries, d'ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels s'élevait une bouteille de vin. Tuis, il se dit en lui-même : Cette femme a quelque passion, quelques vices cachés, elle est à moi.
— Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe d'intelligence, je viens pour vous commander des galons... Puis il baissa la voix. — Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un inconnu qui prend le nom de Camuset. La vieille le regarda soudain, sans donner la moindre marque d'étonnement. — Dites, peut-il nous entendre' Songez qu'il s'agit de votre fortune.
— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici. Mais j'aurais quelqu'un là-haut qu'il lui serait bien impossible de vous écouter.
— Ah ! la vieille rusée, elle sait répondre en normand, se dit Jules. Nous pourrons nous accorder. — Evitez-vous la peine de mentir, madame, reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni à votre locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je veux être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni vu ni entendu par eux. Vous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai ce service par une somme de deux mille francs une fuis payée, et par six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera, devant vous, ce soir, l'acte; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.
— Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur? dit-elle en lui jetant des regards de chatte inquiète.
— En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il parait que votre fille se conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi puissant que l'est Ferragus, il devrait lui être facile de vous rendre plus heureuse que vous ne semblez l'être.
— Ah! mon cher monsieur, pas sculemen. un pauvre billet de spectacle pour l'Ambigu ou la Galté où elle va comme elle vent. C'est une indignité! Une fille pour qui j'ai veiv.'ii mes couvert! d'argeul, que je mange in.imte.i- «ut, à mon âge, dedans du métal allemand,
FERRAGUS
pour lui payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or, si elle voulait. Car, pour ça, elle tient de moi, elle est adroite comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfin, elle pourrait bien me repasser ses vieilles robes de soie, moi qu'aime tant à porter de la soie. Non, monsieur, elle va au Cadran-Bleu, dîner à cinquante francs par tête, roule en voiture comme une princesse, et se moque de sa mère comme de Colin-Tampon. Dieu de Dieu! que jeunesse incohérente que celle que nous avons faite, c'est pas noire plus bel éloge. Une mère, monsieur, qu'est bonne mère, car j'ai caché ses inconséquences, et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche, et lui fourrer tout. Eh bien, non ! ça vient, ça vous câline, ça vous dit : — Bonjour, ma mère. Et voilà leux devoirs remplis envers l'auteur de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enfants un jour ou l'autre, et elle verra ce que c'est que cette mauvaise marchandise-là, qu'on aime tout de même.
— Comment! elle ne fait rien pour vous?
— Ah! rien, non, monsieur, je ne dis pas cela; si elle ne faisait rien, ce serait par trop peu de chose. Elle me paye mon loyer, elle me donne du bois, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à mon âge, cinquante-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je devrais encore travailler? D'ailleurs, porquoi ne veut-elle pas de moi? Je lui fais-t-y honte? qu'elle le dise tout de suite. En vérité, faudrait s'enterrer pour ces chiens d'enfants qui vous ont oublié rien que le temps de fermer la porte. Elle tira son mouchoir de sa poche, et amena un billet de loteriei qui tomba par terre ; mais elle le ramassa promptement en disant : — Quien ! c'est ma quittance de mes impositions.
Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve Gruget au marché proposé.
— Eh bien! madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.
— Vous disiez donc, monsieur, deux mille francs de comptant, et six cents francs de viager?
— Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seulement trois cents francs de rente viagère. L'affaire, ainsi faite, me paraît plus convenable à mes intérêts. Mais je vous donnerai cinq mille francs d'argent comptant. N'aimez-vous pas mieux cela ?
— Dame, oui, monsieur.
— Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambigu-Comique, chez Franconi, partout, à votre aise, en fiacre.
— Ah! je n'aime point Franconi. rapport à ce qu'on n'y parle pas. Mais, monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant. Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout, je ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que jeunesse s'amuse ! Et donc! si vous m'assureriez que je ne ferai de tort à personne...
— A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment allez-vous vous y prendre?
— Eh bien ! monsieur, en donnant ce soir à M. Ferragus une petite infusion de têtes de pavots, il dormira bien, le cher homme ! Et il en a bon besoin, rapport à ses souffrances, car il souffre, que c'est une pitié. Mais aussi, demandez-moi ce que c'est que cette invention à un homme sain de se brûler le dos pour s'ôter un tic douloureux qui ne le tourmente que tous les deux ans. Pour en revenir à notre affaire, j'ai la clef de ma voisine, dont le logement est au-dessus du mien, et qui a une pièce, mur mitoyen avec celle où couche M. Ferragus. Elle est à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faire un trou, pendant la nuit, au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez à votre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme, qui raconte comme un ange, et fera cela pour moi, ni vu, ni connu.
— Voilà cent francs pour lui, soyez ce soir chez M. Desmarets, un notaire dont voici l'adresse. A neuf heures, l'acte sera prêt, mais... motus.
— Suffit, monsieur, comme vous dites, momus ! Au revoir, monsieur.
Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était de tout savoir le lendemain. En arrivant, il trouva chez son portier la lettre parfaitement bien recachetée.
— Comment te portes-tu ? dit-il à sa femme, malgré l'espèce de froid qui les séparait.
Les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter !
— Assez bien. Jules, reprit-elle d'une voix coquette, veux-tu dîner près de moi?
— Oui, répondit-il en apportant la lettre; tiens, voici ce que Fouquerean m'a remis pour toi.
Clémence, qui était pâle, rougit extrêmement en apercevant la lettre, et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.
— Est-ce de la joie, dit-il en riant, est-ce un effet de l'attente?
— Oh ! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.
— Je vous laisse, madame.
Et il descendit dans sou cabinet, où il écrivit à son frère ses intentious relatives à la constitution de la rente viagère destinée à la veuve
Gruget. Quand il revint, il trouva son diner préparé sur une petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine prèle à servir.
— Si j'étais debout, avec quel plaisir je le servirais ! dit-elle quand Joséphine les eut laissés seuls. Oh ! même à genoux, reprit-elle en passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble cœur, tu as été bien gracieux et bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait là plus de bien, par ta confiance, que tous les médecins de la terre ne pourraient m'en faire par leur ordonnance. Ta délicatesse de femme, car tu sais aimer comme une femme, toi... eh bien! elle a répandu dans mon âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. Il y a trêve, Jules, avance ta tête, que je la baise.
Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Clémence. Mais ce ne fut pas sans une sorte de remords au cœur, il se trouvait petit devant cette femme, qu'il était toujours tenté de croire innocente. Elle avait une sorte de joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visage à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaient également malheureux d'être obligés de se tromper l'un l'autre, et encore une caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs.
— Demain soir, Clémence.
— Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous agenouillerez devant votre femme. Oh ! non, tu ne t'humilieras pas, non, tu es tout pardonné ; non, tu n'as pas de torts. Ecoute, hier, lu m'as bien rudement brisée ; mais ma vie n'aurait peut-être pas été complète sans celte angoisse, ce sera une ombre qui fera valoir des jours célestes.
— Tu m'ensorcelles ! s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.
— Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas complice de ma destinée. Je sortirai demain.
— A quelle heure? demanda Jules.
— A neuf heures et demie.
— Clémence, répondit M. Desmarets, prends bien des précautions, consulte le docteur Desplein et le vieil ïïaudry.
— Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.
— Je te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.
— Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir? je ne suis plus souffrante...
Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené par une attraction invincible. Sa passion était plus forte que toutes ses douleurs.
Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à la rue des Enfants-Rouges, monta, et sonna chez la veuve Gruget.
— Ah ! vous êtes de parole, exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur, lui dit la vieille passementière en le reconnaissant. Je vous ai apprêté une tasse de café à la crème, au cas où... reprit-elle quand la porte fut fermée. Ah ! de la vraie crème, un petit pot que j'ai vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des Enfants-Piouges.
— Merci, madame, non, rien. Menez-moi...
— Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici.
La veuve conduisit Jules dans une chambre située au dessus de la sienne, et où elle lui montra triomphalement une ouverture grande comme une pièce de quarante sous, pratiquée pendant la nuit à une place correspondant aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du papier tendu dans la chambre de Ferragus. Cette ouverture se trouvait dans l'une et l'autre pièce, au-dessus d'une armoire. Les légers dégâts faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun côte du mur, et il était fort difficile d'apercevoir dans l'ombre cette espèce de meurtrière. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir là, et pour y bien voir, de rester dans une position assez fatigante, en se penchant sur un marchepied que la veuve Gruget avait eu soin d'apporter.
— Il est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant.
Jules aperçut en effet un homme occupé à panser un cordon de plaies, produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les épaules de Ferragus, dont il reconnut la tête, d'après la description que lui en avait faite M. de Maulincour.
— Quand crois-tu que je serai guéri|? demandait-il.
— Je ne sais, répondit l'inconnu ; mais, au dire des médecins, il faudra bien encore sept ou huit pansements.
— Eh bien ! à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui q\ii venait de poser la dernière bande de l'appareil.
— A ce soir, répondit l'inconnu en serrant cordialement la mai» de Ferragus. Je voudrais te voir quitte de tes souffrances.
— Enfin les papiers de M. de Funcal nous seront remis demain et Henri Bourignard est bien mort, reprit Ferragus. Les deux fatales lettres qui nous ont coûté sipcher n'existent plus. Je redeviendrai don» quelque chose de social, 'un homme parmi les hommes, et je vaut bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi que je me fais comte ! *
— Pauvre Gratien, toi, notre plus forte tête, notre frère chéri, tu es le Benjamin de la bande, tu le sais.
Adieu, survt-illez bien mon Maulincour
HISTOIRE DES TREIZE
— Sois en paix sur ce point.
— Eh ! marquis, cria le vieux forçat.
— QuOi 1
— Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle n'est jetée à l'eau, .je ne la repêcherai certes pas, elle gardera bien mieux le secret de mon nom, le seul qu'elle possède ; mais surveillelà : car. après tout, c'est une bonne lille.
— Bien.
L'inconnu se retira. Dix minutes après, M. Jules n'entendit pas, sans avoir un frisson de lièvre, le bruissement particulier aux robes de soie, et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.
— Eh bien! mon père? dit Clémence. Pauvre père, comment allez-vous? Quel courage !
— Viens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendant la main. Et Clémence lui présenta son front qu'il embrassa.
— Voyons, qn'as-tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux...
— Hes chagrins, mon père? mais c'est la mort de votre fille que vous aimez tant. Comme je vous l'avivais hier, il faut absolument que dans votre tête, si fertile en idées, vous trouviez le moyen de voir mon pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour moi, malgré des soupçons en apparence si légitimes! Mon père, mon amour c'est ma vie. Voulez-vous me voir mourir? Ah ! j'ai déjà bien souffert ! et je le sens, ma vie est en danger.
— Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'un misérable Parisien ! Je brûlerais Paris. Ah ! tu sais ce qu'est un amant, mais tu ne sais pas ce qu'est un père.
— Mon père, vous m'effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas en balance deux sentiments si différents. J'avais un époux avant de savoir que mon père était vivant...
— Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit Ferragus, moi, le premier, j'y ai mis des larmes... Rassure-toi, Clémence, parle à cœur ouvert. Je t'aime assez pour être heureux de savoir que tu es heureuse, quoique ton père ne soit presque rien dans ton cœur, tandis que tu remplis le sien.
— Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien ! Vous vous faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui dire dans deux heures?
— Enfant, ai-jc donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur \ui le menace ? Et que deviennent ceux, qui s'avisent de toucher à >n bonheur, ou de se mettre entre nous ? N'as-tu donc jamais re- .onnu la seconde Providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que
douze hommes pleins de force et d'intelligence forment un cortège autour de ton amour et de ta vie, prêts à tout pour votre conservation ? Est-ce un pore qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant t'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? est-ce le père auquel un souvenir de tes caresses d'enfant à seul donné la force de vivre au moment où un homme, d'honneur devait se tuer pour échapper à l'infamie ? Est-ce moi, enlin, moi qui ne respire que par ta bouche, moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur, est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au bonheur de l'avouer pour ma fdle, de te serrer dans mes bras à la face du ciel et
delà terre, àtuerle/brcaf... Il y eutlà une légère pause A
te donner un père, reprit-il, à pouvoir presser sans honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire à tout le monde en le voyant : — « Voilà mon enfant ! » enfin, à être père à mon aise !
— 0 mon père, mon père !
— Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser. Je vais être d'ici à quelques jours M. de Funcal, un comte portugais. Va, ma «lier.- fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce diable de malin savait parfaitement.
— Mon cher père '
— Tout a été prévu, et d'ici à quelques jours Sa Majesté Jean VI, roi de Portugal, sera mon complice. Il ne te faut donc qu'un peu de patience la ou ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c'était tout simple. '.aie ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant ces trois années! Venir si religieusement consoler ton vieux père, risquer ton bonheur !
- Mon père! El Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.
■ Allons, encore un peu do courage, ma Clémence, gafdons le fatal secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Juks | mais cependant savons-nous si son grand caractère ei son exireine amour ne détermineraient pas une sorte de mésestime pour la fille d'un...
Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre enfuit je n'ai pas d'autre peur, ajouta-t-clle d'un ton déchirant. C'est. I qui mi glace. Mais, mon père, songez que je lui ai promis, la vérité "dans deux heures.
— Eh bien! ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade de Portugal, voir le comte de Funcal, ton père; j'y letai,
— Et M. de Maulincjtir qui lui a parlé de Ferragus? Mou Dieu, mon père, trotnpi r tromper, quel supplice!
— A qui le i. -lu? Mais encore quelques jours, et il n'existera pas ' un homme qui puisse me démentir. D'ailleurs, M. de Maulincour doit être hors d'état de se souvenir... Voyons, folle, sèche tes larmes, et songe...
En ce moment, un cri terrible retentit dans la chambre où était M. Jules Desmarets.
— Ma fille, ma pauvre fille!
Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée au-dessus de l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et madame Jules.
— Va voir ce que c'est, Clémence.
Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva toute grande ouverte la porte de l'appartement de madame Gruget, entendit les cris qui retentissaient dans l'étage supérieur, monta l'escalier, vint, attirée par le bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale, où, avant d'entrer, ces mois parvinrent à pou oreille : — C'esl vous, monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.
— Taisez-vous, misérable ! disait Jules en mettant son mouchoir sur la bouche de la veuve Grugel, qui cria : — A l'assassin ! au secours !
En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.
— Qui sauvera ma fille ? demanda la veuve Gruget après une longue pause. Vous l'avez assassinée !
— Et comment? demanda machinalement M. Jules, stupéfaitd'avoir été reconnu par sa femme.
— Lisez, monsieur, cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des rentes qui puissent consoler de cela !
« Adieu, ma mère ! je te lege tout ce que j'é. Je te demande par- « don de mes fotes et du demie chagrin que je te donne en mettant « fain à mes jours. Henry, que j'aime plus que moi-même, m'a dit « que je faisai son malheure, et puisqu'il m'a repoussé de lui, et que « j'ai perdu toutes mes espairence d'établiceman, je vai me noyer. « J'irai au-dessous de Neuilly pour n'être point mise à la Morgue. Si « Henry ne me hait plus après que je m'ai puni par la mor, prie le de « faire enterrer une povre fille dont le cœur n'a battu que pour lui . « et qu'il me pardonne, car j'ai eu tort de me mélair de ce qui ne me « regardai pas. Panse-lui bien ses moqea. Comme il a souffert ce « povre cha. Mais j'orai pour me détruir le courajc qu'il a eu pour se « faire brûlai. Fais porter les corsets finis chez mes pratiques. Et « prie Dieu pour votre lille. Ida. »
— Portez cette lettre à M. de Funcal, celui qui est là. S'il en est encore temps, lui seul peut sauver votre fille.
Et Jules disparut en se sauvait' comme un homme qui aurait commis Un crime. Ses jambes tremblaient. Son cœur élargi recevait des flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger avec sa conscience, dont la voix, grossissant en raison du forfait, correspondait aux cris intimes de sa passion, pendant les plus cruelles heures de doute qui l'avaient agité précédemment. Il resta durant une grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant pas rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front irréprochable de cette femme méconnue. Les crimes sont en raison do li pureté des consciences, et le fait qui, pour tel cœur, est à peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour certaines âmes candides. Le mot de candeur n a-t-il pas en effet une céleste portée? Et la plus légère souillure cniprcinle au blanc vêtement d'une vierge n'en fait-elle pas quelque chose d ignoble, autant que le sont les haillons d iin mendiant? Entre ces deux chose. , |a seule différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais le repentir. il ne le scinde pas, et il en faut autant pour effacer une tache que pour lui faire oublier toirte une vie. Ces réflexions pesaient de lotit leur poids sur. Iules, car les passions ne pardonnent pas plus que le lois humaines, étoiles raisonnent plus juste : ne s'appulent-ellcs pas sur une consi icie e a elles, infaillible comme I esl un iuMinel ' I' péro, Jules rentra chez lui, pale, écrasé sous le ientiruenl de loris, mais exprimant, maigre lui, la joie que lui eau ail I innocence
de sa fetnme, Il cuira chez elle lotit palpitant, il la \il couchée, elle avait la lièvre, il vint s asseoir près du lit, lui prit la main, là bai-, la rouvrit de ses lanue>.
— Cher ange, lui dit-il, quand ils furent Seuls, Cesl du repentir.
— Et de quoi ? reprit-elle.
En disant celte parole, elle inclina la tête sur son oreiller, ferma les yeux et resta immobile, gardant le SeofCI de ses i olTr.uu es pour ne pas effrayer son mari : dolieito e de mère, défi- alo.se d
C'était toute la femme dans un mot. Le silence dura loti Iules,
croyant Clémence endormie, alla questtOQoer Joséphine sur l'état de sa maîtresse.
FERRAGUS
— Madame est rentrée à demi-morte, monsieur. Nous sommes allés cherche* M. llamlry.
— Est-il venu? qu'a-t-il dit?
— Rien, monsieur. Il n'a pas parueonlent, a ordonné ne ne laisser personne auprès de madame, excepté la garde, et il a dit mi il reviendrait pendant la soirée.
M. Iules rentra doucement chez sa femme, se mit dans un fauteuil, et resta devant le lit. immobile, les yeux attachés sur les yeux de Clémence: quand elle soulevait ses paupières, elle le voyait an ilôt, et il s échappait d entre ses cils douloureux un regard tendre, plein de passion, exempt de reproche et d amertume, dé cegard qui tombait comme un trait de feu sur le cœur de ce mari noblement absous et toujours aimé par cette créature qu il tuait. La mort était entre eux un pressentiment qui les frappait également Leurs regards s'unissaient dans une même angoisse, comme leurs cœurs s unissaient jadis dans un même amour, également senti, également partagé, l'oint de questions, mais d horribles certitudes: Chez la femme, générosité parfaite; chez le mari, remords affreux; puis, dans les deux . une même vision du dénoûnieut. un même sentiment de la facilite.
Il v eut un moment où, croyant sa femme endormie, .Iules la baisa
doucement au l'ont, et dit après 1 «voir longtemps contemplée : —
Dieu, laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je
m absolve moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille,
elle est sublime; femme, quel mot pourrait la qualifier?
Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.
— TU me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible.
La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et pria le mari de se retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui fit pas une seule question, il n'eut besoin que d'un geste.
— Appelez en consultation ceux de mes confrères en qui vous aurez le plus de confiance, je puis avoir tort.
— Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai l'entendre ; et j'ai d'ailleurs le plus grand intérêt à la connaître pour régler certains comptes...
— Madame Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation phvsique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par iIhs imprudences : se lever pieds nus la nuit; sortir quand je l'avais défendu; sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se tuer. Cependant mon arrêt n'est pas irrévocable, il y a de la jeu-
<-. une force nerveuse étonnante... Il faudrait risquer le tout pour le tout par quelque réactif violent ; mais je ne prendrai jamais sur moi de l'ordonner, je ne le conseillerais même pas; et, en consultation, je m'opposerais à son emploi.
Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta près du lit de sa femme, ne prenant de sommeil que pendant le jour, la tête appuyée sur le pied de ce Ht. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que Jules la jalousie des soins et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait pas que l'on rendit le plus léger service à sa femme; il lui tenait toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la vie. Il y eut des incertitudes, de fausses joies, de bonnes journées, un mieux, des crises, enfin les horribles nutations de la mort qui hésite, qui balance, mais qui frappe. Madame Jules trouvait toujours la fon'e de sourire à son mari; elle le plaignait, sachant que bientôt il serait seul. C'était une double agonie, celle de la vie, celle de l'amour; mais la vie s'en allait faible et l'amour allait grandissant. Il y eut une nuit affreuse, celle où Clémence éprouva ce délire qui précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son amour heureux, elle parla de son père, elle raconta les révélations de sa mère au lit de mort, et les obligations qu'elle lui avait imposées. Elle se débattait, non pas avec la vie. mais avec sa passion, qu'elle ne voulait pas quitter.
— Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas que je voudrais le voir mourir avec moi.
Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce moment dans le saloh voisin, et n'entendit pas des vœux auxquels il eût obéi.
Quand la crise fut passée, madame Jules retrouva des forces. Le lendemain, elle redevint belle, tranquille; elle causa, elle avait de l'espoir, elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut être seule pendant toute la journée, et renvoya son mari par une de ces prières faites avec tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on exauce les prières des enfants. D'ailleurs, M. Jules avait besoin de ''elle journée. Il alla chez M. de Maulineour, afin de réclamer de lui le duel à mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de cette infortune; mais, en apprenant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, le vidante obéit aux préjugés qui avaient toujours gouverné sa vie, et introduisit Jules auprès du baroU: M Desmarets chercha le baron de Maulineour.
— Oh! c'est bien lui. dit le commandeur en montrant un homme assis dans un fauteuil au coin du l'eu.
- Qui, Jules? dit le mourant d'une voix cassée. Auguste avait perdu la seule qualité qui nous fasse vivre, la mémoire. A cet aspect, M. Desmarets recula d'horreur. Il ne pouvait re-
connaître l'élégant jeune homme dans une chose sans nom en aucun langage, suivant le mot de Bossuet. C'était en effet un cadavre à cheveux blanCS ; des os à peine couverts par une peau ridée, flétrie, desséchée; des yeux blancs et sans mouvement; une bouche hideusement entrouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés tués par leurs excès. Aucune trace d'intelligence n'existait plus ni sur le front, ni dans aucun trait; de même qu'il n'y avait plus, dans sa carnation molle, ni rougeur, ni apparence de circulation sanguine. Fnlin, c'était un homme rapetissé, dissous, arrivé à l'état dans lequel sont ces monstres conservés au Muséum, dans les bocaux où ils flottent au milieu de l'alcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage la terrible tète de Ferragus, et cette complète vengeance épouvanta la haine. Le mari se trouva de la pitié dans le cœur pour le douteux débris de ce qui avait été naguère un jeune homme.
— Le duel a eu lieu, dit le commandeur.
— Monsieur a tué bien du monde ! s'écria douloureusement Jules.
— Et des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Sa grand'mère meurt de chagrin, et je la suivrai peut-être dans la tombe.
Le lendemain de cette visite, madame Jules empira d'heure en heure. Elle profita d'un moment de force pour prendre une lettre sous son chevet, la présenta vivement à Jules, et lui lit un signe facile à comprendre. Elle voulait lui donner dans un baiser son dernier souffle de vie, il le prit, et elle mourut. Jules tomba demi-mort et fut emporté chez son frère. Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes et de son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence, qui n'avait pas voulu le rendre témoin de l'appareil religieux, si terrible aux imaginations tendres, et que l'Eglise déploie en conférant aux moribonds les derniers sacrements.
— Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moi-même soutenir ce spectacle, et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses adieux, et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle pouvait avoir donnés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé de sanglots, un cri...
— Assez, dit Jules, assez.
II voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme que le monde avait admirée, et qui avait passé comme une fleur.
« Mon bien-aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on pas des testaments pour les trésors du cœur, comme pour les autn s biens? Mon amour, n'était-ce pas tout mon bien? je veux ici ne m'occuper que de mon amour : it fut toute la fortune de ta Clémence, et tout ee qu'elle peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée, je meurs heureuse. Les médecins expliquent ma mort à leur manière, moi seule en connais la véritable cause. Je te la dirai, quelque peine qu'elle puisse te faire. Je ne voudrais pas emporter dans un cœur tout à toi quelque secret qui ne te fût pas dit, alors que je meurs victime d'une discrétion nécessaire.
« Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loin des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme que tu as connue. La société rendait justice à ses qualités de convention, par lesquelles une femme plaît à la société; mais moi, j'ai secrètement joui d'une âme céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait de mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la chérissais. N'était-ce pas aimer doublement? Oui, je l'aimais, je la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au cœur, ni le respect, ni la crainte. J'étais tout pour elle, elle était tout pour moi. Pendantdtxneuf années, pleinement heureuses, insouciantes, mon Ame, solitaire au milieu du monde qui grondait autour de moi, n'a réfléchi que la plus pure image, celle de ma mère, et mon cœur n'a battu que par elle ou pour elle. J'étais scrupuleusement pieuse, et me plaisais à demeurer pure devant Dieu. Ma mère cultivait en moi tous les sentiments nobles et fiers. Ah! j'ai plaisir à te l'avouer, Jules, je sais maintenant que j'ai été jeune tille, que je suis venue à toi vierge de cœur. Quand je suis sortie de cette profonde solitude; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes cheveux en les ornant, d'une couronne de fleurs d'amandier ; quand j'ai complaisamment ajouté quelques nœuds de satin à ma robe blanche, en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de voir; eh bien ! Jules, cette innocente et modeste coquetterie a été faite pour toi, car, à mon entrée dans le monde, je t'ai vu, toi, le premier. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait sur toutes les autres; ta personne m'a plu; ta voix et tes manières m'ont inspiré de favorables pressentiments; et, quand tu es venu, que tu m'as parlé, la rougeur sur le front, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné des souvenirs dont je palpite encore en t'écrivant aujourd'hui, que j'y songe pour la dernière fois. Notre amour a été d'abord la plus vive des sympathies, mais il fut bientôt mutuellement deviné; puis, aussitôt partagé, comme depuis nous en avons également ressenti les innombrables plaisirs. Dès lors, ma mère ne" fut plus qu'en second dans mon coeur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorable femme! Puis, j'ai été à toi, toute à toi. Voilà ma
HISTOIRE DES TREIZE
vie, toute ma vie, mon cher époux. Et voici ce qui me reste à te dire. Un soir, quelques jours avant sa mort, ma mère m'a révélé le secret de sa vie, non sans verser des larmes brûlantes, ,1e t'ai bien mieux aimé, quand j'appris, avant le prêtre chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait des passions condamnées par le monde et par l'Eglise.
Cttle femme a quelque passion, quelques vices etchés. — pasb 90.
Mais, certes, Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi tendres que l'était celle de ma mère: seulement, cet ange ne pouvait se résoudre au repentir. Elle aimait bien, Jules, elle était tout amour. Aussi ai-je prié tous les jours pour elle, sans la juger. Alors je connus la cause de sa vive tendresse maternelle ; alors je sus qu'il y avait dans Paris un homme de qui j'étais toute la vie, tout l'amour; que ta fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait; qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il en était plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma mère était toute sa consolation, et ma mère mourait, je promis de la remplacer. Dans toute l'ardeur d'une aine dont rien n'avait faussé les sentiments, je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertume qui chagrinait les derniers moments de ma mère, et je m'engageai donc à continuer cette œuvre de charité secrète, la charité du cœur. La première fois que j'aperçus mon père, ce fut auprès du lit où ma mère venait d'expirer; quand il releva ses yeux pieu* de larmes, ce fut pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avais juré, non pas de mentir, mais de garder le silence, et ce silence, quelle femme l'aurait rompu ' Là est ma faute, Jules, une faute expiée par la mort. J'ai doute de toi Mais la crainte est si naturelle à la femme, et surtout à la femme qui : ail tout ce qu'elle peut perdre. J'ai tremblé pour mon amour. Le te. i et de mon pore me parut être la mort de mou bonheur, et plus
j'aimais, plus j'avais peur. Je n'osais avouer ce sentiment à mon père ; c'eût été le blesser, et dans sa situation, toute blessure était vive. Mais lui, sans me le dire, il partageait mes craintes. Ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que tu pourrais un jour ne plus aimer la fille de Gratien, autant que tu aimais ta Clémence. Sans cette profonde terreur, t'aurais-je caché quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de mon cœur? Le jour où cet odieux, ce malheureux officier t'a parlé, j'ai été forcée de mentir. Ce jour j'ai pour la seconde fois de ma vie connu la douleur, et cette douleur a été croissante jusqu'en ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. Qu'importe maintenant la situation de mon père? Tu sais tout. J'aurais, à l'aide de mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances, mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N'est-il pas possible que mon origine altère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, le diminue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. Telle est, Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un mot, un regard; un mot que tu ne diras peut-être jamais, un regard qui ne l'échappera point; mais que veux-tu? je les crains. Je meurs aimée, voilà ma consolation. J'ai su que, depuis quatre ans, mon père et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir an monde. Afin de me donner un état, ils ont acheté un mort, une réputation, une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour toi, pour nous. Nous n» devions rien en savoir. Eh bien! ma mort épargnera sans doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort. Adieu donc, Jules, mon cœur est ici tout entier. T'exprimer mon amour dans l'innocence de sa terreur, n'est-ce pas te laisser toute mon âme? Je n'aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de l'écrire. Je viens de confesser à Dieu les fautes de ma vie; j'ai bien promis de ne plus m'occuper que du roi des cieux; mais je n'ai pu résister au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour »moi, est tout sur la terre. Hélas! qui ne me le pardonnerait, ce dernier soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être? Adieu donc, mon Jules aimé; je vais à Dieu, près de qui l'amour est toujours sans nuages, près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis à jamais, nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir peut seul me consoler. Si je suis digne d'être là par avance, de là, je te suivrai dans ta vie, monàme t'accompagnera, t'enveloppera, car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour venir sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur cette terre! N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que de répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je te laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larmes dont je ne serai point jalouse. Nous trouverons un grand charme à ces douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encore ensemble, si tu veux mêler mou nom. ta Clémence, à ces belles œuvres? Après avoir aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules. Dieu ne ment pas, Dieu ne trompe pas. N'adore plus que lui, je le veux. Cultive-le bien dans tous ceux qui souffrent, soulage les membres endoloris de son église. Adieu, chère âme que j'ai remplie, je te connais : tu n'aimeras pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée qui rend toutes les femmes heureuses. Oui, ma tombe sera ion cœur. Après cette enfance que je t'ai contée, ma vie ne s'est-elle pas écoulée dans ton cœur? Morte, tu ne m'en chasseras jamais. Je suis ûère de cette vie unique! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de la jeunesse, je te laisse des regrets sans désenchantement. Jules, c'est une mort bien heureuse.
« Toi qui m'as si bien comprise, permets-moi de te recommander, chose superflue sans doute , l'accomplissement d'une fantaisie de femme, le vœu d'une jalousie dont nous sommes l'objet. Je le prie de brûler tout ce qui nousauraapparteuu.de détruire notre chambre, d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de notre amour.
« Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour, comme le sera ma dernière pensée et mon dernier souffle. »
Quand Jules eut achevé cette lettre , il lui vint au cœur une de cet frénésies dont il est impossible de rendre les effroyables crises. Toutes les douleurs sont individuelles, leurs effets ne sont soumis à aucune règle fixe : certains hommes se bouchent les oreilles pour ne plus rien entendre ; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus rien voir; puis, il se rencontre de grandes et magnifiques âmes qui se jettent dans la douleur comme dans un abîme. En fait de désespoir, tout est vrai. Jules s'échappa de chez son frère, revint chez lui, voulant passer la nuit près de sa femme, et voir jusqu'au deruier moment celle créature céleste. Tout en marchant avec l'insouciance de la vie que connaissent les gens arrivés au dernier degré de malheur, il concevait comment, dans l'Asie, les lois ordonnaient aux époux de ne point se survivre. Il voulait mourir. Il n'était pas encore accablé, 0 était dans la fièvre de la douleur. Il arriva sans obstacles, monta dans celle chambre sacrée; il y vit sa Clémence sur le lit de mort, belle comme une sainte, les cheveux en bandeau, les maius jointes, ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêtre en prières, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près dn lit, deux hommes. L'un était Ferragus. U se tenait debout, il
FERRAGUS
et contemplait sa fille d'un œil sec; sa tête, vous l'eussiez prise pour du bronze : il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet pour lequel madame Jules avait été constamment bonne. Jacquet avait pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans troubles, qui sont une passion douce, l'amour moins ses désirs et ses orages; et il était venu religieusement payer sa dette de larmes, dire de longs adieux à la femme de son ami, baiser pour la première fois le front glacé d'une créature dont il avait tacitement fait sa sœur. Là tout était silencieux. Ce n'était ni la mort terrible comme elle l'est dans l'église, ni la pompeuse mort qui traverse les rues; non, c'était la mort se glissant sous le toit domestique, la mort touchante; c'était les pompes du cœur, les pleurs dérobés à tous les yeux. Jules s'assit près de Jacquet, dont il pressa la main, et, sans se dire un mot, tous les personnages de cette scène restèrent ainsi jusqu'au matin. Quand le jour fit pâlir les cierges , Jacquet, prévoyant («s scènes douloureuses qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine. En ce moment le mari regarda le père, et Ferragus regarda Jules. Ces deux douleurs s'interrogèrent, se sondèrent, s'entendirent par ce regard. Un éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus.
— C'est toi qui l'as tuée, pensait-il.
-Pourquoi s'être défié de moi? paraissait répondre l'époux.
Celte scène fut semblable à celle qui se passerait entre deu x tigres reconnaissant l'inutilité d'une lutte, après s'être examinés pendant un moment d'hésitaliou, sans même rugir.
— Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout?
— A tout répondit le chel de bureau, mais partout me prévenait un homme, qui partout ordonnait et payait.
— Il m'arrache sa fille ! s'écria le mari dans un violent accès de désespoir.
Il s'élança dans la chambre de sa femme ; mais le père n'y était plus. Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb, et des ouvriers s'apprêtaient à en souder le couvercle. Jules rentra tout épouvanté de ce spectacle, et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le fit machinalement fondre en larmes.
— Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible une idée, une seule, mais une idée que je veux réaliser à tout prix. Je ne veux pas que Clémence demeure dans un cimetière de Paris. Je veux la brûler, recueillir ses cendres et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse.
Je vais me renfermer dans sa
chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ. Toi seul entreras ici pour me rendre compte de tes démarches... Va, n'épargne rien.
Pendant celte matinée, madame Jules, après avoir été exposée dans une chapelle ardente, à la porte de son hôtel, fut amenée à Saint-Roch. L'église était entièrement tendue de noir. L'espèce de luxe déployé pour ce service avait attiré du monde ; car, à Paris, tout fait spectacle, même la douleur la plus vraie. Il y a des gens qui se mettent aux fenêtres pour voir comment pleure un fils en suivant le corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des yeux plus voraces. Mais les curieux furent particulièrement surpris en apercevant les six chapelles latérales de Saint-Roch également tendues de noir. Deux hommes en deuil assistaient à une messe mortuaire dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour to«it« assistance, que M. Desmarels le notaire et Jacquet; puis, en
Il s'apparut contre un »rbre qaand le cochonnet • tt—Mêà. — piac 98.
dehors de l'enceinte , les domestiques. Il y avait, pour les flâneurs ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et si peu de parenté. Jules n'avait voulu d'aucun indifférent à cette cérémonie. La grand'messe fut célébrée avec la sombre magnificence des messes funèbres. Outre les desservants ordinaires de Saint-Roch. il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses. Aussi jamais peut-être le Dies irœ ne produisit-il sur des chrétiens de hasard, fortuitement rassemblés par la curiosité, mais avides d'émolions, un effet plus profond , plus nerveusement glacial que le fut l'impression produite par cette hvmne, au moment où huit voix de chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants de chœur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales , douze autres voix d'enfants s'élevèrent aigres de douleur, et s'y mêlèrent lamentablement. De toutes les parties de l'église l'effroi sourdail; partout, les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur. Cette effrayante
musique accusait des douleurs inconnues au monde, et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte. Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs de l'âme, violemment arrachée du corps et tempêtueusement agitée en présence de la foudroyante majesté de Dieu , n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant celle clameur des clameurs , doivent s'humilier les artistes et leurs compositions les plus passionnées. Non. rien ne peut lutter avec ce chant qui résume les passions humaines et leur donne une vie galvanique au delà du cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, et qui comprennent alors , dans ce cantique de la mort, la vie humaine a\ec tous ses développements, en rappelant les, souffrances du berceau, en se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges accents des hommes, avec les chevrotements des vieillards et des prêtres; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs les plus glacés, et même aux philoso-
fihes! En l'entendant, il semile que Dieu tonne. Les voûtes d'aucune église ne sont froides; elles tremblent, elles parlent , elles versent la peur p^ toute la puissance de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se levant et tendant les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant, qui sont sous le drap noir, c'est l'humanité sortant de sa poudre. 11 est impossible de juger la religion catholique, aposloliqueetromaine, tant que fon n'a pas éprouvé la plus profonde des douleurs, en pleurant la personne adorée qui gît sous le cénotaphe; tant que l'on n'a pas senti toutes les émotions qui vous emplissent alors le cœur traduites par cette hymne du désespoir, par ces cris qui écrasent les âmes, par ce* effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qui tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève l'âme et vous laisse un sentiment de l'éternité daus la conscience, au moment où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande idée de l'infini, et alors tout se tait daus l'église. Il ne s'y dit pas une parole; les incrédules eux-mêmes ne savent pas ce qu'ils ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fut achevée , douze hommes en deuil sortirent des six chapelles , et vinrent écouter autour du cercueil le chant d'espérance que l'Eglise fait entendre à l'âme chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de ces hommes monta dans une voiture drapée ; Jacquet et M. Desmarett prirent la
HISTOIRE DES TREIZE
treizième; 1rs serviteurs suivirent à pied. Une heure aprèSibJs douze inconnus étalent au sommet du cimeiicre nomme populairement le Père-baciiaisa iou en cercle auteur d'une fossé où le < i rçurfl avait été descendu, ■•■•"■ uni uoe feule eurieuse accourue de ipus les points de ce jardin publiai Puis après de courtes prières, le prêtrejcta queU ques grains de terre sur la dépouille de cette femme; el les fossoyeurs i avant demanda leur pourboire-, s'empressèrent de convier la fosse pour aller à une autre.
tri semble finir le récit '.le cette histoire; mais peut-être seraitelle Incomplète si après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne, si, après en avoir suivi les capricieuses ondulations, les effets de la mort y étaient oubliés. La mon, dans Paris, ne ressemble à la mort dans aucune capitale, et peu il" personnes connaissent les débats d'une douleur vraie aux prises avec la civilisation ave- l'administration parisienne. D'ailleurs, peut-être M. Jules et I-Yrragus XXIII intéressent-ils assez pour que le dénomment de leur vie soit dénué de froideur. Enfin beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout, et voudraient, ainsi que l'a d ! le plus ingénieux de nos critiques, savoir par quel procédé chimique l'huile brûle dans la lampe d'Aladin. Jacquet, homme administratif, s'adressa naturellement à l'autorité pour en obtenir la permission d'exhumer le corps de madame Jules et de le brûler. Il alla parler au préfet de police, sous la protection de qui dorment les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut acheter une feuille de papier timbré, donner à la douleur une forme administrative; il fallut se servir de l'argot bureaucratique pour exprimer les vœux d'un homme accablé, auquel les paroles manquaient; il fallut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande :
Le pétitionnaire
sollicite l'iniiiirratio»
de sa femme.
Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au conseiller d'Etat, préfet de police, dit, en lisant cette apostille, où Voljet de la demande était, comme il l'avait recommandé, clairement exprimé : — Mais, c'est une question grave ! mon rapport ne peut être prêt que dans huit jours.
Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce délai, comprit ce qu'il avait entendu dire à Ferragus : Brûler Paris. Rien ne lui semblait plus naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.
- Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au ministre de l'intérieur, et lui faire parler par ton ministre.
Jacquet se rendit au ministère de l'intérieur, y demanda une audience qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au secrétaire particulier du ministre, auquel il lit parler par le secrétaire particulier du ministre des affaires étrangères. Ces hautes protections aidant, il eut. pour le lendemain, une audience furtive, pour laquelle s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate des affaires étrangères, écrit au pacha de l'intérieur, Jacquet espéra enlever l'affaire d'assaut. Il prépara des raisonnements, des réponses péremptoires, des en cas; mais tout échoua.
— Cela ne me regarde pas, dit le ministre. La chose concerne le préfet de police. D'ailleurs il n'y a pas de loi qtfi donne aux maris la propriété des corps de leurs femmes, ni aux pères celle de leurs enfants. C'est grave! Puis il y a des cou idérotions d'utilité publique qui veulent que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville de Paris peuvent en souffrir. Enfin, si l'affairé dépendait immédiatement de moi, je ne pourrais pas me décider hic et mtnr, il me faudrait un rapport.
Le rapport est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, el il n'avait pas attendu celte occasion pour gémir sur ce Ridicule bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement des affaires par le rapport, révolution administrative consommée en LSIIi, il ne s'était pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de décider la moindre chose, sans que celte opinion, celle chose eût été vannée, criblée, épluchée par les gale-papier, les porlGVçrbttoir el les sublimes intelligences de ses bureaux. Jacquet (il était un de ces hommes dignes d'avoir Plutarqne pour biographe) reconnut qu'il s'étell trompé dans la marche de celle affaire, el l'avait rendue impos> sible eu voulant procéder légalement. Il fallait simplement Iran porter madame Jules à l'une des terres de DesmaretS; et, là. 90119 la corn* plaisante autorité d'un maire di village, satisfaire la douleur de ion ami. La légalité constitutionnelle el administrative n'enfante rien; c'est un monstre infécond pour les peuples, pour les roi-, cl pour 1rs intérêts privés; mais les peuples ne Bavent épeler que les prim pes écrits avec du sang; or, les malheurs de la légalité seronl toujours pacifiques; elle aplatit une nation, voilà tout. Jacqnel. homme de liberté, revint alors en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car l'homme ne juge les lois qu'à la lueur de ses passions. Puis, quand Jacouet m vil en présence de Jules, force lui fut de le tromper, et le
malheureux, saisi par une fièvre violente, resta pendant deux jours au lit. Le ministre parla, le soir même, dans un ùuier ministériel, de la fantaisie qu'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière des Romains. Les cercles de Paris s'occuper ni alors pour un mouieiii des funérailles antiques. Les choses ancienne devenant à la mode, quelques personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pour les grands personnages, le bûcher funéraire. Celle opinion eut SOS détracteurs et ses défenseurs. Les uns disaient qu'i! y avait trop de grands hommes, et que celle coutume ferait renchérir le bois de chauffage, que chez un peuple aussi ambulatoire dans --es volontés que l'était le français, il serait ridicule de voir a chaque terme un Longchamp d'ancêtres promenés dans leurs urnes, puis, que, i les urnes avaient de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies, pleines de respectables cendres, par les créanciers, gens habitués à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de sécurité qu'au Père-Lachaise pour les aïeux à être ainsi casés, car; dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner une Saint-Barthélemi contre ses morts qui envahissaient la cam| et menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la llrie. & enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop souvent creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Juli il ignora les conversations, les bons moK les pointes que sa douleur fournissait à Paris. Le préfet de police fut. choqué de ce que M. Jaeipiet avait employé le ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse de la haute voirie. L'exhumation de madame Jules était une question de voirie. Donc le bureau de police travaillait à repondre vertement à la pétition; carjl ^nfiii d'une demande pour que radniini.stration soit saisie; or, une fois saisie, les chose: vont loin, avec elle. L'administration peut mener toutes les questions jusqu'au conseil d'Etat, autre machine difficile à remuer. Le second jour, Jacquel fii comprendre à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; que. dans une ville où le nombre des larmes brodées sur les draps noirs était tarifé, où les lois admettaient sept classes d'enterrements, où l'on vendait au poids de l'argent la terre des morts, où la douleur était exploitée, tenue eu partie double, où les prières de l'église se payaient cher, où la fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets de voix ajoutées au I};cs rrr, tout ce qui sortait de l'ornière adminislrativement tracée à la douleur était impossible.
— C'eût été, dit Jules, nu bonheur dans ma misère, j'avais formé le projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence entre mes bras dans la tombe ! Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses ongles jusque dans nos cercueils.
Puis il voulut aller voir s'il y avait près de sa femme un peu de place pour lui. Les deux amis se rendirent donc au cimetière. Arrivés là. ils trouvèrent; comme à la porte des spectacles ou à l'entrée des musées, comme dans la cour des diligences, des citeront qui : 'offrirent à les guider dans le dédale du Pere-Lachaise. Il leur était impossible, à l'un cumin" à l'autre, de -avoir où gisait Clémence. Affreuse angoisse! Ils allèrent cou nller le portier du cimetièrei Les morts ont un concierge, et i! y a de- heures auxquelles les morts ne visibles. Il faudrait fëhilier tous le-, règlement; de haute el bal t» \ 0lice pour obtenir lé droit de venir pleurer à la nuit, dans | et la solitude, sur la tombe où gii un être aimé. 11 y a cou i le i our l'hiver, consigne pour l'élé. Ce: les. de tous les portiers de Pans, celui du Père-Lachaise est le plus heureux. D'abord, il n'a point de cordon à tirer; puis, au lieu d'Une loge, il a une maison, un établie" semenl qui li'esl pas tout à fait un ministère, quoiqu'il y ail nu iresgrflild nombre d'administrés et plu- leurs employés; que ce gouvernenr dés mon , Itll un traitement et dispose d'un pouvoir immense dont per-nue" lie [leïil se' plaindre : il fait de l'arbitraire à son aise. Sa logen'c'i p;i non plus une maison de commerce, quoiqu'il ait des bureaux, une romptahililé, de-, recelles, des dépenses et des profils. Cet homme n'est ni un suisse, ni un concierge, ni un portier; la porté qui reçoit les morts est toujours béante; puis, quoiqu'il ait des monuments a conserver, ce n'est pas un conservateur: enlln. c'est une indéfinissable anomalie, autorité qui participe de tout et qui n'est rien, autorité plane, comme la mort dont file vil. en dehors de tout. Néanmoins cel homme exceptionnel relève de, la ville de Paris, être chimérique comme le vaisseau qui lui sert d'emblème, crea'ure de raison mue par mille pattes rarement unanimes dans leurs inouveinenls, en sorte que ses employés sonl presque inamovibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé à l'étal de foui liminaire non Milnlile par la dissolution. 66 place n'est d'ailleurs pat une sinécure : il ne laisse inhumer per-onne sans un permis, il doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste champ les six pieds carie- ou vous nieiirc/. quelque jour toul ce qoerout aimez, toui ce que vous haïssez, une niaiir%-se. un cousin. Oui, sw her-lc bieni ions les sentiment dé Paris viennent aboutir a celle luge, et s') adlninislralionalisent. Cet nomme' a de- registres pour ooneher ses nions, ils
sonl dans leur tombe 61 dans ses carlon-. Il a 1 011s lui des gardiens, des jardiniers, des l'ossoveiirs. des aide.. Il et un personnn 8, bat gens eu pleurs ne lui parlent pas toul d'abord. Il ne compara : que dans les cas graves : un mort pris pour un aune, un mort a \ ne. une exhumation, un mort qui renaît. Le buste du roi régnant esl dans
FRRRAGUS.
sa salle, el il garde pcui-étré les anciens bustes royaux, impériaux, quàsî-royaux cjàii queiqlië armoire, espèce de polit Père-Lachaise pour les r.é\"'' nions. Enlin, c'est un lioiimie public, un excellent ne, bon yerc et bon époux, épîtaphe à part. Mais tant de sentinients divers oui passé devant lui sous forme de Corbillard; mais il a (an! vu de larmes, les vraies, les fausses; mais il a vil la douleur tant de faces, el sur tant do faces, il a vu six millions de dou- ! urs éternelles ! Pour lui, la douleur n'est plus qu'une pierre de onze s d'épaisseur et de quatre pieds de haut sur vingt-deux pouces de large. Quant aux tegrets, ce sont les ennuis de sa charge, il ne déjeune ni ne dine jàniais sans essuyer la pluie d'une inconsolable affliction. Il est bon el tendre pour toutes les autres affections : il pleurera sur quelque héros de drame, sur M. Germeuil de l'Anberqr des A 'ris, l'homme a la culotte beurre frais, asev iné par Macaire; mai- son : œur s'est ossilié à l'endroit des véritables moris. Les morts s,,ii! des chiffres pour lui: son élat est d'organiser la mort. Puis enfin il se rencontre tfl s loi par sfrè< le une silualion oùson rôle deviëh! sublime ël alors il est sublime à lêulë hè'nreY.. on vmps de |'es!e.
Quand Jacquet l'aborda, ce monarque absolu rent rait assez en colère.
— J'avais dit, s'éeria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la rue Masséna jusqu'à la place Rcgnault de Saint-Jcan-d Angt'lv ! Vous vous êtes moqué de cela, vous autres. Sac à papier! si les parents s'avisent de venir- aujourd hui qu'il fait beau, ils s'en prendront à moi : ils crieront comme des brûlés, ils diront des horreurs de nous et nous calomnieront...
— Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir où a été inhumée madame Jules.
— Madame Jules, qui? demanda- t-il. Depuis huit jours, nous avons eu trois madame Jules...
— Ah ! dit-il en s interrompant et regardant la porte, voici le convoi du colonel de Maulineour, allez chercher le permis... Un beau convoi, ma foi ! Il a suivi de près sa grand' mère. Il y a des familles où ils dégringolent comme par gageure. Ça vous a un si mauvais sang, ces Parisiens.
— Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur le bras, la personne dont je vous parle est madame Jules Desmarets, la femme de l'agent de change.
— Ah'l je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'était-ce pas un convoi où il y avaii treize voitures de deuil, et uu seul parent dans chacune des douze p entières? C'était si drôle qui ça nous a frappés...
— Monsieur, prenez «aide. M. Jules est avec moi, il peut vous entendre, et ce que vous dites n'est pas convenable.
— Pardon, monsieur, vous avez raison. Excusez, je vous prenais pour des héritiers. — Monsieur, reprit-il en consultant un plan du cimetière, madame Jules est rue du maréchal Lefehvre, allée n" %, entre mademoiselle Raucourt, de la Comédie-Française, et M. Moreau-Malvin. un fort boucher, pour lequel il y a un tombeau de marbre blanc de commandé, qui sera vraiment un des plus beaux de notre cimetière.
— Monsieur, dit Jacquet en interrompant le concierge, nous ne sommes pas plus avance ...
— C'est vrai, répondit-il en regardant tout autour de lui.
— Jean, cria-t-il à un homme qu'il aperçut, conduisez ces messieurs à la fosse de madame Jules, la femme d'un agent de change ! Vous savez, près de mademoiselle Raucourt, la tombe où il y a un Inisie.
Et les deux amis marchèrent sous la conduite del un des gardiens ;
mai ils no parvinrent pas à la route escarpée qui menait à I allée
du cimetière sans avoir essuyé plus de vingt propositions
que des entrepreneurs de marbrerie, de serrurerie et de sculpture
vinrent leur faire avec une grâce mielleuse.
— Si monsieur voulait faire construire quelque chose, nous pourrions (arranger à bien bon marché...
Jacquet fut assez heureux pour éviter à son ami ces paroles épouvantables pour des cœurs saignants, et ils arrivèrent au lieu du repos. En voyant cette terre fraîchement remuée, et où des maçons avaient enfoncé des fiches afin de marquer la place des dés de pierre nécessaires au serrurier pour poser sa grille, Jules s'appuya sur f épaule de Jacquet, en se soulevant par intervalles, pour jeter de longs regards sur ce coin d argile où il lui fallait laisser les dépouilles de l'être par lequel il vivait encore.
— Comme elle est mal là '. dit-il.
— Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle est dans ta mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux cimetière, où les morts sont parés comme des femmes au bal.
— Si nous lotions de là?
— Est-ce possible ?
— Tout est possible! s'écria Jules.
— Je viendrai donc là, dit-il après une pause. Il y a ds la place. Jacqui i réussit à remmener de cette enceinte divisée comme un
damier par des grilles en bronze, par d'élégants compartiments où étaient enfermés des tombeaux tous enrichis de palmes, d inscrip-
tions, do larmes aussi froides que les pierres dont s'étaient servis des gens désolés pour faire sculpter leurs regrets el leurs armes. Il y a la de bons mots gravés en noir, des épigrammes contre les curieux, des concetti, des adieux spir;lnols, des fendez-vous pris où il ne se trouve jamais qu'une personne, des biographies prétentieuses, du clinquant, des guenilles, des paillettes. Ici des Ihyrses; là, des fers de lance; plus loin, des urnes égyptiennes; çà et là, quelques canons; partout, les emblèmes do mille professions; enfin tous les styles: du mauresque, du grec, du gothique, des frises, des oves, des peintures, des mues, dos génies, des temples, beaucoup d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est une infâme comédie ! c'est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels; mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique, réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un génie humain qe.i n'a plus rien de grand que sa vanité. Puis Jules aperçut à ses pieds, dans la longue vallée de la Seine, entre les coteaux de Vaugirard, de Meudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le véritable Paris, enveloppé d'un voile bleuâtre, produit par ses fumées, et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. Il embrassa djin coup d'uùl furtif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant Vespace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole d'or des Invalides : — Elle m'a été enlevée là, par la funeste curiosité de ce monde qui s'agite et se presse, pour se presser el s'agiter.
A quatre lieues de là, sur les bords de la Seine, dans un modeste village assis au penchant de l'une des collines qui dépendent de cette longue enceinte montueuse au milieu de laquelle le grand Paris se remue, comme un enfant dans son berceau, il se passait une scène de mort et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes parisiennes, sans accompagnement de torches ni de cierges, ni de voitures drapées, sans prières catholiques, la mort toute simple. Voici le fait. Le corps d'une jeune fille était venu matinalement échouer sur la berge, dans la vase et les joncs de la Seine. Des tireurs de sable, qui allaient à 1 ouvrage, l'aperçurent en raontaul dans leur frêle bateau. — Tiens! cinquante francs de gagnés , dit l'un d eux. — C'est vrai, dit 1 autre. Et ils abordèrent auprès de la morte. — C'est une bien belle fdle. — Allons faire notre déclaration. Et les deux tireurs de sable, après avoir couvert le corps de leurs vestes, allèrent chez le maire du village, qui fut assez embarrassé d'avoir à faire le procès-verbal nécessité par cette trouvaille.
Le bruit de cet événement se répandit avec la promptitude télégraphique particulière aux pays où le* communications sociales n'ont aucune interruption, et où lès médisances, les bavardages, les calomnies, le conte social dont se repail le monde ne laisse point de lacune d'une borne à une autre. Aussitôt des gens qui vinrent à la mairie tirèrent le maire de tout embarras. Us convertirent le procès-verbal en un simple acte de décès. Par leurs soins, le corps de la fdle fut reconnu pour être celui de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets, demeurant rue de la Corderie-du-Temple, n° 14. La police judiciaire intervint, la veuve Gruget, mère de la défunte, arriva, munie de la dernière lettre de sa fille. Au milieu des gémissements de la mère, un médecin constata l'asphyxie par 1 invasion du sang noir dans le système pulmonaire, et tout fut dit. Les enquêtes faites, les renseignements donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit d inhumer la grisette. Le curé du lieu refusa de la recevoir à l'église et de prier pour elle. Ida Gruget fut alors ensevelie dans un linceul par une vieille paysanne, el mise dans celte bière vulgaire, faite en planches de sapin, puis portée au cimetière par quatre hommes, et suivie de quelques paysannes curieuses, qui se racontaient cette mort en la commentant avec une surprise mêlée de commisération. La veuve Gruget fut charitablement retenue par une vieille dame, qui l'empêcha de se joindre au triste convoi de sa fille. Un homme à triples fonctions, sonneur, bedeau, fossoyeur de la paroisse, avait fait une fosse dans le cimetière du village, cimetière d'un demi-arpent, situé derrière l'église ; une église bien connue, église classique, ornée d'une tour carréeà toit pointu couvert en ardoise, soutenue à l'extérieur pa> des contreforts anguleux. Derrière le rond décrit par le chœur, se trouvait le cimetière, entouré de murs en ruines, champ plein de monticules ; ni marbres, ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida Gruget. Elle fut jetée dans un coin parmi des ronces et de hautes herbes. Quand la bière fut descendue dans ce champ si poétique par sa simplicité, le fossoyeur se trouva bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, il s'arrêtait par intervalles pour regarder dans le chemin, par-dessus le mur; il y eut un moment où, la main appuyée sur sa pioche, il examina la Seine, qui lui avait amené ce corps.
— Pauvre fille ! s'écria uu homme survenu là tout à coup.
— Vous m'avez fait peur, monsieur ! dit le fossoyeur.
— Y a-t-il eu un service pour colle que vous enterrez ?
— Non, monsieur, M. le curé n'a pas voulu. Voilà la première personne enterrée ici.sans être de la paroisse. Ici tout le monde se connaît. Est-ce que monsieur?... Tiens, il est parti!
Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu de noir se présenta chez M. Jules, et. sans vouloir lui carier, remit dans la
HISTOIRE DES TREIZE
chambre de sa femme une grande urne de porphyre, sur laquelle il lut ces mots :