‹ Œuvres de jeunesseChapitre 29 sur 96 · A MADEMOISELLE URSULE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE URSULE

« Mademoiselle,

« Je ne me fais point illusion sur la défiance que doit inspirer un jeune homme qui s'est mis dans la position d'où je ne suis sorti que par l'intervention de votre tuteur : il me faut donner désormais plus de garanties que tout autre ; aussi, mademoiselle, est-ce avec une profonde humilité que je me mets à vos pieds pour vous avouer mon amour. Cette déclaration n'est pas dictée par une passion ; elle vient d'une certitude qui embrasse la vie entière. Une folle passion pour nia jeune tante, madame de Kergarouët, m'a jeté en prison, ne trouverez-vous pas une marque de sincère amour dans la complète disparition de mes souvenirs, et de cette image effacée de mon cœur par la votre? Dès que je vous ai vue endormie et si gracieuse dans voire sommeil d'enfant à Ronron, vous avez occupé mon âme en noie qui prend possession de son empire. Je ne veux pas d'autre femme que vous. Vous avez toutes les distinctions que je souhaite dans celle qui doit porter mon nom. L'éducation que vous avez reçue et la dignité de votre cœur vous mettent à la hauteur des situations les plus élevées. Biais je doute trop de moi-même pour essayer de vous bien peindre à vous-même, je ne puis que vous aimer. Après vous avoir entendue hier, je me suis souvenu de ces phrases, qui semblent écrites pour vous:

« Faite pour attirer les cœurs et charnier les yeux, à la fois douce « et indulgente, spirituelle et raisonnable, polie comme si elle avait « passé sa vie dans les cours, simple comme le solitaire qui n'a ja- « mais connu le monde, le feu de son âme est tempéré dans ses yeux « par une divine modestie. »

« J'ai senti le prix de cette belle âme qui se révèle en vous dans les plus petites choses. Voiià ce qui me donne la hardiesse tffe vous demander, si vous n'aimez encore personne, de me laisser vous prouver par mes soins et par ma conduite que je suis digne de vous. 11 s'agit de ma vie, vous ne pouvez douter que toutes mes forces ne soient employées non-seulement à vous plaire, mais encore à mériter votre estime, qui peut tenir lieu de celle de toute la terre. Avec cet espoir, Ursule, et si vous me permettez de vous nommer dans mon cœur comme une adorée, Nemours sera pour moi le paradis, et les plus difficiles entreprises ne m'offriront que des jouissances qui vous seront rapportées comme on rapporte tout à Dieu. Dites-moi donc que je puis me dire

« Votre Savimen. »

Ursule baisa celte lettre ; puis, après l'avoir relue et tenue avec des mouvements insensés, elle s'habilla pour aller la montrer à son parrain.

— Mon Dieu! j'ai failli sortir sans faire mes prières, dit-elle en rentrant pour s'agenouillera son prie-Dieu.

Quelques instants après, elle descendit au jardin et y trouva son tuteur, à qui elle fit lire la lettre de Savinien. Tous deux ils s'assirent sur le banc, sous le massif de plantes grimpantes, en face du pavillon chinois : Ursule attendait un mot du vieillard, et le vieillard réfléchissait beaucoup trop longtemps pour une fille impatiente. Enfin, de leur entretien secret il résulta la lettre suivante, que le docteur avait sans doute en partie dictée.

« Monsieur,

« Je ne puis être que fort honorée de la lettre par laquelle vous m'offrez votre main ; mais, à mon âge, et d'après les lois de mon éducation, j'ai dû la communiquer à mon tuteur, qui est toute ma famille, et que j'aime à la fois comme un père et comme un ami. Voici donc les cruelles objections qu'il m'a faites et qui doivent me servir de réponse.

« Je suis, monsieur le vicomte, une pauvre fille dont la fortune à venir dépend entièrement non-seulemenPdes bons vouloirs de mon parrain, mais encore des mesures chanceuses qu'il prendra pour éluder les mauvais vouloirs de ses héritiers à mon égard. Quoique fille légitime de Joseph Mirouet, capitaine de musique au 45e régiment d'infanterie, comme il est le beau-frère naturel de mon tuteur, on pourrait, quoique sans raison, faire un procès à une jeune fille qui

resterait sans défense. Vous voyez, monsieur, que mon peu de fortune n'est pas mon plus grand malheur. J'ai bien des raisons d'être humble. C'est pour vous et non pour moi que je vous soumets de pareilles observations, qui sont souvent d'un poids léger pour des cœurs aimants et dévoués. Mais considérez aussi, monsieur, que, si je ne vous les soumettais pas, je serais soupçonnée de vouloir faire passer votre tendresse par-dessus des obstacles que le monde et surtout votre mère trouveraient invincibles. J'aurai seize ans dans quatre mois. Peut-être reconnaitrez-vous que nous sommes l'un et l'autre trop jeunes et trop inexpérimentés pour combattre les misères d'une vie commencée sans autre fortune que ce que je tiens de la bonté de feu M. de Jordy. Mou tuteur désire d'ailleurs ne pas me marier avant que j'aie atteint vingt ans. Qui sait ce que le sort vous réserve durant ces quatres années, les plus belles de votre vie? ne la brisez donc pas pour une pauvre fille.

« Après vous avoir exposé, monsieur, les raisons de mon cher tuteur, qui, loin de s'opposer à mon bonheur, veut y contribuer de toutes ses forces et souhaite voir sa protection, bientôt débile, remplacée par une tendresse égale à la sienne, il me reste à vous dire combien je suis touchée et de votre offre et des compliments affectueux qui l'accompagnent. La prudence qui dicte cette réponse est d'un vieillard à qui la vie est bien connue ; mais la reconnaissance que je vous exprime est d'une jeune fille à qui nul autre sentiment n'est entré dans l'âme.

« Ainsi, monsieur, je puis me dire, en toute vérité,

« Votre servante,

« Ursule Mirouet. »

Savinien ne répondit pas. Faisait-il des tentatives auprès de sa mère? Cette lettre avait-elle éteint sou amour? Mille questions semblables, toutes insolubles, tourmentaient horriblement Ursule et par ricochet le docteur, qui souffrait des moindres agitations de sa chère enfant. Ursule montait souvent à sa chambre et regardait chez Savinien, qu'elle voyait pensif, assis devant sa table et tournant souvent les yeux sur ses fenêtres à elle. A la fin de la semaine, pas plus tôt, elle reçut la lettre suivante de Savinien, dont le retard s'expliquait par un surcroît d'amour.

A MADEMOISELLE URSULE MIROUET.

« Chère Ursule, je suis un peu Breton ; et, une fois mon parti pris, rien ne m'en fait changer. Votre tuteur, que Dieu conserve encore longtemps, a raison; mais ai-je donc tort de vous aimer? Aussi voudrais-je seulement savoir de vous si vous m'aimez. Dites-le-moi, ne fût-ce que par un signe, et c'est alors que ces quatre années deviendront les plus belles de ma vie!

« Un de mes amis a remis à mon grand-oncle, le vice-amiral de Kergarouët, une lettre où je lui demande sa protection pour entrer dans la marine. Ce bon vieillard, ému par mes malheurs, m'a répondu que la bonne volonté du roi serait contrecarrée par les règlements dans le cas où je voudrais un grade. Néanmoins, après trois mois d'études à Toulon, le ministre me fera partir comme maître de timonerie; puis, après une croisière contre les Algériens, avec lesquels nous sommes en guerre, je puis subir un examen et devenir aspirant. Enfin, si je me distingue dans l'expédition qui se prépare contre Alger, je serai certainement enseigne; mais dans combien de temps?... Personne ne peut le dire. Seulement on rendra les ordonnances aussi élastiques qu'il sera possible pour réintégrer le nom de Portenduère à la marine. Je ne dois vous obtenir que de votre parrain, je le vois; et votre respect pour lui vous rend plus chère à mon cœur. Avant de répondre, je vais donc avoir une entrevue avec lui : de sa réponse dépendra tout mon avenir. Quoi qu'il advienne, sachez que, riche ou pauvre, fille d'un capitaine de musique ou fille d'un roi, vous êtes pour moi celle que la voix de mon cœur a désignée. Chère Ursule, nous sommes dans un temps où les préjugés, qui jadis nous eussent séparés, n'ont pas assez de force pour empêcher notre mariage. A vous donc tous les sentiments de mon cœur, et à votre oncle des garanties qui lui répondent de votre félicité ! Il ne sait pas que je vous ai dans quelques instants plus aimée qu'il ne vous aime depuis quinze ans. A ce soir. »

— Tenez, mon parrain, dit Ursule en lui tendant cette lettre par un mouvement d'orgueil. — Ah! mon enfant, s'écria le docteur après avoir lu la lettre, je suis plus content que toi ! Le gentilhomme a par cette résolution réparé toutes ses fautes.

Après le dîner, Savinien se présenta chez le docteur, qui se promenait alors avec Ursule le long de la balustrade de la terrasse sur la rivière. Le vicomte avait reçu ses habits de Paris, et l'amoureux n'avait pas manqué de rehausser ses avantages naturels par une mise aussi soignée, aussi élégante que s'il se fût agi de plaire à la belle et fière comtesse de Kergarouët. En le voyant venir du perron vers eux, la pauvre petite serra le bras de son oncle absolument comme si elle se retenait pour ne pas tomber dans un précipice, et le docteur entendit de profondes et sourdes palpitations qui lui donnèrent le frisson.

URSULE MIROUET.

— Laisse-nous, mon enfant, dit-il à sa pupille, qui s'assit sur les marches du pavillon chinois après avoir laissé prendre sa main par Savinien. qui y déposa un baiser respectueux

— Monsieur, doi rez-vous celle chère personne à un capitaine de

vaisseau .' dil le jeune vicomte à voix liasse au docteur.

— Non, dit Minoret en souriant : nous pourrions attendre trop longtemps; mais... à un lieutenant de vaisseau.

Des larmes de joie humectèrent les yeux du jeune homme, qui serra très-affectueusement la main du vieillard.

— Je vais donc partir, répondit-il, aller étudier et tacher d'apprendre en six mois ce que les élèves de F école de marine ont appris en six ans.

— Partir? dit Ursule en s'élançant du perron vers eux.

— Oui, mademoiselle, pour vous mériter. Ainsi, plus j'y mettrai d'empressement, plus d'affection je vous témoignerai.

— Nous sommes aujourd'hui le 5 octobre, dil-clle en le regardant avec une tendresse infinie, partez après le lit.

— Oui, dit le vieillard, nous fêterons la Saint-Saviiiien.

— Adieu donc ! s écria le jeune homme. Je dois aller passer celte semaine à Paris, y faire les démarches nécessaires, mes préparatifs et mes acquisitions de livres, d'instruments de mathématiques, me concilier la faveur du ministre et obtenir les meilleures conditions possibles.

Ursule et son parrain reconduisirent Savinien jusqu'à la grille. Après l'avoir vu rentrant chez sa mère, ils le virent sortir accompagné de Tiennette, qui portait une petite malle.

— Pourquoi, si vous êtes riche, le forcez-vous à servir dans la marine? dit Ursule à son parrain.

— Je crois que ce sera bientôt moi qui aurai fait ses dettes, dit le docteur en souriant. Je ne le force point, mais l'uniforme, mon cher cœur, et la croix de la Légion d'honneur gagnée dans un combat effaceront bien des taches. En six ans, il peut arriver à commander un bâtiment, et voilà tout ce que je lui demande.

— Mais il peut périr, dit-elle en montrant au docteur un visage pâle.

— Les amoureux ont, comme les ivrognes, un dieu pour eux, répondit le docteur en plaisantant.

A l'insu de son parrain, la pauvre petite, aidée par la Bougival, coupa pendant la nuit une quantité suffisante de ses longs et beaux cheveux blonds pour faire une chaîne ; puis le surlendemain elle séduisit son maître de musique, le vieux Schmucke, qui lui promit de veiller à ce que les cheveux ne fussent pas changés et que la chaîne fût achevée pour le dimanche suivant. A son retour, Savinien apprit au docteur et à sa pupille qu'il avait signé son engagement. Il devait être rendu le 25 à Brest. Invité par le docteur à dîner pour le 18, il passa ces deux journées presque entières chez le docteur; et, malgré les plus sages recommandations, les deux amoureux ne purent s'empêcher de trahir leur bonne intelligence aux yeux du curé, du juge de paix, du médecin de Nemours et de la Bougival.

— Enfants, leur dit le vieillard, vous jouez votre bonheur en ne vous gardant pas le secret à vous-mêmes.

Enfin, le jour de sa fête, après la messe, pendant laquelle il y eut quelques regards échangés. Savinien, épié par Ursule, traversa la rue et vint dans ce petit jardin où tous deux se trouvèrent presque seuls. Par indulgence, le bonhomme lisait ses journaux dans le pavillon chinois.

— Chère Ursule, dit Savinien, voulez-vous me faire une fêle plus grande que ne pourrait me la faire ma mère en me donnant une seconde fois la vie?

— Je sais ce que vous voulez me demander, dit Ursule en l'interrompant. Tenez, voici ma réponse, ajouia-i-elle en prenant dans la poche de son tablier la chaîne faite de ses cheveux et la lui présentant dans un tremblement nerveux qui accusait une joie illimitée. Portez ceci, dit-elle, pour l'amour de moi. Puisse mon présent écarter de vous tous les périls en vou; rappelant que ma \ ie est attachée à la vôtre '

— Ah! la petite masque! elle lui donne une chaîne de ses cheveux, se disait le docteur. Gomment s'y estelle prise ? Couper dans ses belles tresses blondes !... mais elle lui donnerait donc mon sing !

— Ne trouverez -vous pas bien mauvais de vous demander, avant de partir, une promesse formelle de n'avoir jamais d'autre mari que moi? dit Savinien en baisant celte «haine et regardant Ursule sans pouvoir retenir une larme.

— Si je ne vous l'ai pas trop dil déjà, moi qui suis venue contemple! les murs de Sainte-Pélagie quand vous v éiiez, répondit-elle en rougissant, je vous le répète, Savinien, je n'aimerai jamais que vous Ct ne serai jamais qu'à vous.

En voyant Ursule a demi cai liée d;uis le massif, le jeune homme ne tint pas contre le plaisir de la sérier sur son eoui cl de I enilirasser au front; mais elle jeta c ne un cri faible, se laissa tomber

sur le banc, et, lorsque Savinien se mit auprès d'elle en lui demandant uardon, il ui le docteur debout devant eux.

— Mon ami, dit-il, Ursule est une véritable sensitive qu'une parole mueie tuerait. Pour elle, vous devrez modérer 1 éclat de l'amour. Ah!

si vous l'eussiez aimée depuis seize ans, vous vous seriez contenté de sa parole, ajouia-i-il pour se venger du mot par lequel Savinien avait terminé sa dernière lettre

Deux jours après, Savinien partit, Malgré les lettres qu'il écrivit régulièrement à Ursule, elle fut en proie à une maladie sans cause sensible.' Semblable à ces beaux fruits attaqués par un ver, une pensée lui rongeait le cœur. Elle perdit l'appétit et ses belles couleurs. Quand son parrain lui demanda la première fois ce qu'elle éprouvait : — Je voudrais voir la mer, dit-elle.

— Il est difficile de te mener en décembre voir un port de mer, lui répondit le vieillard.

— Irais- je donc? dit-elle.

De grands vents s'élevaient-ils, Ursule éprouvait des commotions en croyant, malgré les savantes distinctions de son parrain, du curé, du juge de paix, entre les vents de mer et ceux de terre, que Savinien se trouvait aux prises avec un ouragan. Le juge de paix la rendit heureuse pour quelques jours avec une gravure qui représentait un aspirant en costume. Elle lisait les journaux en imaginant qu'ils donneraient des nouvelles de la croisière pour laquelle Savinien était parti. Elle dévora les romans maritimes de Cooper, et voulut apprendre les ternies de marine. Ces preuves de la fixité de la pensée, souvent jouées par les autres femmes, furent si naturelles chez Ursule, qu'elle vit en rêve chacune des lettres de Savinien, et ne mauqua jamais à les annoncer le matin même en racontant le songe avantcoureur.

— Maintenant, dit-elle au docteur, la quatrième fois que ce fait eut lieu sans que le curé et le médecin en fussent surpris, je suis tranquille : à quelque distance que Savinien soit, s'il est blessé, je le sentirai dans le même instant.

Le vieux médecin resta plongé dans une profonde méditation, que le juge de paix et le curé jugèrent douloureuse, à voir 1 expression de son visage.

— Qu'avez-vous ? lui demandèrent-ils quand Ursule les eut laissés seuls.

— Vivra-t-elle ? répondit le vieux médecin. Une si délicate et si tendre fleur résistera-t-elle à des peines de cœur?

Néanmoins la petite rêveuse, comme la surnomma le curé, travaillait avec ardeur; elle comprenait l'importance d'une grande instruction pour une femme du monde, et tout le temps qu'elle ne donnait pas au chant, à l'étude de l'harmonie et de la composition, elle le passait à lire les livres que lui choisissait l'abbé Chaperon dans la riche bibliothèque de son parrain. Tout en menant cette vie occupée, -elle souffrait, mais sans se plaindre. Parfois elle restait des heures- entières à regarder la fenêtre de Savinien- Le dimanche, à la sortie de la messe, elle suivait madame de Portenduère en la contemplant avec tendresse ; car. malgré ses duretés, elle aimait en elle la mère de Savinien. Sa piété redoublait, elle allait à la messe ions les matins, car elle crut fermement que ses rêves étaient une faveur de Dieu. Effrayé des ravages produits par cette nostalgie de l'amour, le jour de la naissance d'Ursule, son parrain lui promit de la conduire à Toulon voir le départ de l'expédition d'Alger sans que Savinien, qui en faisait partie, en fût instruit. Le juge de paix et le curé gardèrent le secret au docteur sur le but de ce voyage, qui parut être entrepris pour la santé d'Ursule, et qui intrigua Beaucoup les héritiers Minoret. Après avoir revu Savinien en uniforme d'aspirant, après avoir moulé sur le beau vaisseau de l'amiral, à qui le ministre avait recommandé le jeune Portenduère, Ursule, à la prière de son ami, alla respirer l'air de Nice, et parcourut la cote de la Méditerranée jusqu'à Gênes, où elle apprit l'arrivée de la Hotte devant Alger et les heureuses nouvelles du débarquement. Le docteur aurait voulu continuer ce voyage à travers l'Italie, autant pour distraire Ursule que pour achever eu quelque sorte s()n éducation en agrandissant ses idées par la comparaison des moeurs, des pays, et par les enchantements de la terre où vivent les chefs-d'œuvre de Fart, et où tant de civilisations ont laissé leurs traces brillantes; mais |g

nouvelle de la résistance opposée par le in aux électeurs de la

fameuse Chambre de 1850 ramena le docteur en France, où il ra-

men.i si pupille dans un étal de saule florissante, cl riche d'un rliarin. ml petit modèle du vaisseau sur lequel servait Savinien.

Les élections de I sno donnèrent de la consistance aux héritiers,

qui, par les soins de llrsiie Minnrcl et de (ionpil. formèrent a Ne-

moins un comité dont les efforts Drent nommer à Fontainebleau le candidat libéral. Uassin exerçait une énorme influence sur les électeurs de la campagne. Cinq des fermiers du maître de poste étaient électeurs. Dionis représentait plus de onze voix. En se réunissant elie/ le notaire, Crémière, Hasstn, le maître de poste ei leurs adhérents finirent par prendre l'habitude des'j voir. An retour du docleur, le salon île Hionis ri. ni doue devenu le e. inp des héritiers, Le juge de paix et le maire, qui se lièrent alors pour résister SUS Ml"'-

rau\ de Nemours, battus par l'opposition malgré les efforts des ehè teaux situés aux environs, furent étroitement mus par leur défaite. Lorsque Rongrand et l'abbé Chaperon apprirent au docteur le résultai de Cet antagonisme qui dessina, pour la première lois. ileii\ partis dans Nemours, cl donna de l'importance aux héritiers Miuorcl,

URSULE MIROURT.

Charles X partait de Rambouillet pour Cherbourg. Désiré Minoret,

Jui partageait les opinions du barreau de Paris, avait fait venir de emours quinze de ses amis commandés par Goupil, et à qui le maître de poste donna des chevaux pour courir à Paris, où ils arrivèrent chez Désiré dans la nuit du 2s. Goupil et Désiré coopérèrent avec celte troupe à la prise de l'Hôtel de Ville. Désiré Minoret fut décoré de la Légion d'honneur et nommé substiiut du procureur du roi à Fontainebleau. Goupil eut la croi\ de Juillet. Dionis fut élu maire de Nemours en remplacement du sieur Levrault, el le conseil municipal se composa de Minoret-Levrault. adjoint; de Massin, de Crémière, et de tous les adhérents du salon de Dionis. Bongrand ne garda sa place que par l'influence de son (ils, fait procureur du roi à Melun, et dont le mariage acec mademoiselle Levrault parut alors probable. En voyant le trois pour cent à quarante-cinq, le docteur partit en poste pour Paris, et plaça cinq cent quarante mille francs en inscriptions au porteur. Le reste de sa fortune, qui allait environ à deux cent soixante-dix mille francs, lui donna, mis à son nom dans le même fonds, ostensiblement quinze mille francs de rente. Il employa de la même manière le capital légué par le vieux professeur à Ursule, aiiiM que les huit mille francs produits en neuf ans par les intérêts, ce qui fit à sa pupille quatorze cents francs de rente, au moyen d'une petite somme qu'il ajouta pour arrondir ce léger revenu. D'après les conseils de son maître, la vieille Bougival eut trois cent cinquante francs de rente en plaçant ainsi cinq mille et quelques cents francs d'économies. Ces sages opérations, méditées entre le docteur et le juge de paix, furent accomplies dans le plus profond secret à la faveur des troubles politiques. Quand le calme fut à peu près rétabli, le docteur acheta une petite maison contiguê à la sienne, et l'abattit ainsi que le mur de sa cour pour faire construire à la place une remise et une écurie. Employer le capital de mille francs de rente à se donner des communs parut une folie à tous les héritiers Minoret. Cette prétendue folie fut le commencement d'une ère nouvelle dans la vie du docteur, qui, par un moment où les chevaux et les voitures se donnaient presque, ramena de Paris trois superbes chevaux et une calèche.

Quand, au commencement de novembre 1850, le vieillard vint pour la première fois par un temps pluvieux en calèche à la messe, et descendit pour donner la main à Ursule, tous les habitants accoururent sur la place, autant pour voir la voiture du docteur et questionner sou cocher que pour gloser sur la pupille, à l'excessive ambition de laquelle Massin, Crémière, le maître de poste et leurs femmes attribuaient les folies de leur oncle.

— La calèche ! eh ! Massin, cria Goupil. Votre succession va bon train, hein?

— Tu dois avoir demandé de bons gages, Cabirolle? dit le maître de poste au fils d'un de ses conducteurs qui restait auprès des chevaux, car il faut espérer que tu n'useras pas beaucoup de fers chez un homme de quatre-vingt-quatre ans. Combien les chevaux ont-ils coûté ?

— Quatre mille francs. La calèche, quoique de hasard, a été payée deux mille francs; mais elle est belle, les roues sont à patente.

— Comment dites-vous, Cabirolle? demanda madame Crémière.

— H dit à ma tante, répondit Goupil, c'est une idée des Anglais, qui ont inventé ces roues-là. Tenez, voyez-vous, l'on ne voit rien du tout, c'est emboîté, c'est joli, l'on n'accroche pas, il n'y a [dus ce vilain bout de fer carré qui dépassait l'essieu.

— A quoi rime ma tante? dit alors innocemment madame Crémière.

— Comment ! dit Goupil, ça ne vous tente donc pas ?

— Ah ! je comprends, dit-elle.

— Eh bien ! non, vous êtes une honnête femme, dit Goupil, il ne faut pas vous tromper, le vrai mot c'est à patte entre, parce que la fiche est cachée.

— Oui. madame, dit Cabirolle, qui fut la dupe de l'explication de Goupil, tant le clerc la donna sérieusement.

— C'est une belle voiture tout de même, s'écria Crémière, et il faut être riche pour prendre un pareil genre.

— Elle va bien, la petite, dit Goupil. Mais elle a raison, elle vous apprend à jouir de la vie. Pourquoi n'avez-vous pas de beaux chevaux et des calèches, vous, papa Minoret ? Vous laisserez-vous humilier? A votre place, moi, j'aurais une voilure de prince.

— Voyons, Cabirolle, dit Massin, est-ce la petite qui lance noire oncle dans ces luxes-là ?

— Je ne sais pas, répondit Cabirolle, mais elle est quasiment la maîtresse au logis. Il vient maintenant maître sur maître de Paris. Elle va, dit-on, étudier la peinture.

— Je saisirai cette occasion pour faire tirer mon portrait, dit madame Crémière.

En province, on dii encore tirer au lieu de faire un portrait.

— Le vieil Allemand n'est cependant pas renvoyé, dit madame Massin.

— H y est encore aujourd'hui, répondit Cabirolle.

— Abondance de chiens ne nuit pas, dit madame Crémière, qui fit nce tout le monde.

— Maintenant, s'écria Goupil, vous ne devez plus compter sur b succession. Ursule a bientôt dix-sept ans, elle est plus jolie que jamais; les voyages forment la jeunesse, et la petite farceuse tient votre oncle par le bon bout. Il y a cinq à six paquets pour elle aur voitures par semaine, et les couturières, les modistes, viennent lut essayer ici ses robes et ses affaires. Aussi ma patronne est-elle furieuse. Attendez Ursule à la sortie et regardez son petit châle de cou, un vrai cachemire de six cents francs.

La foudre serait tombée au milieu du groupe des héritiers, elle n'aurait pas produit plus d'effet que les derniers mots de Goupil, qui se frottait les mains.

Le vieux salon vert du docteur fut renouvelé par un tapissier de Paris. Jugé sur le luxe qu'il déployait, le vieillard était tantôt accusé d'avoir celé sa fortune et de posséder soixante mille livres de rentes, tantôt de dépenser ses capitaux pour plaire à Ursule. On faisait de lui tour à tour un richard et un libertiu. Ce mot : — C'est un vieux fou ! résuma l'opinion du pays. Cette fausse direction des jugements de la petite ville eut pour avantage de tromper les héritiers, qui ne soupçonnèrent point l'amour de Savinien pour Ursule , véritable cause des dépenses du docteur, enchanté d'habituer sa pupille à son rôle de vicomtesse, et qui, riche de plus de cinquante mille francs de rente, se donnait le plaisir de parer son idole.

Au mois de février 1832, le jour où Ursule avait dix-sept ans, le matin même en se levant, elle vit Savinien en costume d'enseigne à sa fenêtre.

— Comment n'en ai-je rien su? se dit-elle.

Depuis la prise d'Alger, où Savinien se distingua par un trait de courage qui lui valut la croix, la corvette sur laquelle il servait étant restée pendant plusieurs mois à la mer, il lui avait été tout à fait impossible d'écrire au docteur, et il ne voulait pas quitter le service sans l'avoir consulté. Jaloux de conserver à la marine un nom illustre, le nouveau gouvernement avait profilé du remué-ménage de juillet pour donner le grade d'enseigne à Savinien. Après avoir obtenu un congé de quinze jours, le nouvel enseigne arrivait de Toulon par la malle-poste pour la fête d'Ursule et pour prendre en même temps l'avis du docteur.

— Il est arrivé ! cria la filleule en se précipitant dans \z chambre de son parrain.

— Très-bien, répondit-il. Je devine le motif qui lui fait quitter le service, et il peut maintenant rester à IN'emours.

— Ah ! voilà ma fête ! elle est toute dans ce mot, dit-elle en embrassant le docteur.

Sur un signe qu'elle alla faire au gentilhomme, Savinien vint aussitôt; elle voulait l'admirer, car il lui semblait changé en mieux. En effet, le service militaire imprime aux gestes, à la démarche, à l'air des hommes, une décision mêlée de gravité, je ne sais quelle rectitude qui permet au plus superficiel observateur de reconnaître un militaire sous l'habit bourgeois : rien ne démontre mieux que l'homme est fait pour commander. Ursule en aima mieux encore Savinien, et îessenlit une joie d'enfant à se promener dans le petit jardin en lui donnant le bras et lui faisant raconter la part qu'il avait eue, en sa qualité d'aspirant, à la prise d'Alger. Evidemment Savinien avai' pris Alger. Elle voyait, disait-elle, tout en rouge, quand elle regardait la décoration de Savinien. Le docteur, qui de sa chambre les surveillait en s'habillant. vint les retrouver. Sans s'ouvrir entièrement au vicomte, il lui dit alors qu'au cas où madame de Portenduère consentirait à son mariage avec Ursule, la fortune de sa filleule rendait superflu lé traitement des grades qu'il pouvait acquérir.

— Hélas! dit Savinien, il faudra bien du temps pour vaincre l'opposition de ma mère. Avant mon départ, placé entre l'alternative de me voir rester près d'eUe si elle consentait à mon mariage avec Ursule, ou de ne plus me revoir que de loin eu loin et de me savoir exposé aux dangers de ma carrière, elle m'a laissé partir...

— Mais, Savinien, nous serons ensemble, dit Ursule en lui prenant la main et la lui secouant avec une espèce d'impatience.

Se voir et ne plus se quitter, c'était pour elle tout l'amour. Elle ne voyait rien au delà ; et son joli geste, la mutinerie de son accent, exprimèrent tant d'innocence, que Savinien et le docteur en furent attendris. La démission fut envoyée, et la fête d'Ursule reçut de la présence de son fiancé le plus bel éclat. Quelques mois après, vers le mois de mai, la vie intérieure reprit chez le docteur Minoret le calme d'autrefois, mais avec un habitué de plus. Les assiduités du jeune vicomte furent d'autant plus promptemeut interprétées comme celles d'un futur, que, soit à la messe, soit à la promenade, ses manières et celles d'Ursule, quoique réservées, trahissaient l'entente de leurs cœurs. Dionis fit observer aux héritiers que le bonhomme ne demandait point ses intérêts à madame de Portenduère, et que la vieille dame lui devait déjà trois années.

— Elle sera forcée de céder, de consentir à la mésalliance de son fils, dit le notaire. Si ce malheur arrive, il est probable qu'une grande partie de la fortune de votre oncle servira, selon Basile, d'argument irrésistible.

L'irritation des héritiers, eu devinant que leur oncle leur préférait trop Ursule pour ne pas assurer son bonheur à leurs dépens, devint

URSULE MIROUET.

alors aussi sourde que profonde. Réunis tous les soirs chez Dionis depuis la Révolution de juillet, ils y maudissaient les deux amants, et la soirée ne s'y terminait guère sans qu'ils eussent cherché, mais vainement, les moyens de contrecarrer le vieillard, Zélie, qui sans doute avait profité comme le docteur de la baisse des rentes pour placer avantageusement ses énormes capitaux, était la plus acharnée après l'orpheline et les Portenduère. Un soir où Goupil, qui se gardait cependant de s'ennuyer dans ces soirées, était venu pour se tenir au courant des affaires de la ville qui se discutaient là, Zélie eut une recrudescence de haine; elle avait vu le matin le docteur, Ursule et Saviaien revenant en calèche d'une promenade aux environs, dans une intimité qui disait tout.

— Je donnerais bien trente mille francs pour que Dieu rappelât à lui notre oncle avant que le mariage de ce Portenduère et de la mijaurée se fasse, dit-elle.

Goupil reconduisit M. et madame Minorct jusqu'au milieu de leur grande cour, et leur dit en regardant autour de lui pour savoir s'ils étaient bien seuls : — Voulez-vous me donner les moyens d'acheter l'étude de Dionis, et je ferai rompre le mariage de M. Portenduère et d'Ursule.

— Comment ? demanda le colosse.

— Me croyez-vous assez niais pour tous dire mon projet? répondit le maître clerc

— Eh bien ! mon garçon, brouille-les et nous verrons, dit Zélie.

— Je ne m'embarque point dans de pareils tracas sur un : Nous verrons ! Le jeune homme est un crâne qui pourrait me tuer, et je dois être ferré à glace, être de sa force à l'épée et au pistolet. Etablissezmoi, je vous tiendrai parole.

— Empêche ce mariage et je t'établirai, répondit le maître de poste.

— Voici neuf mois que vous regardez à me prêter quinze malheureux mille francs pour acheter l'étude de Lecœur l'huissier, et vous voulez que je me fie à cette parole ! Allez, vous perdrez la succession de votre oncle, et ce sera bien fait.

,e — S'il ne s'agissait que de quinze mille francs et de l'étude de Lecceur, je ne dis pas,

répondit Zélie; mais vous cautionner pour cinquante mille écus!...

— Mais je payerai, dit Goupil en lançant à Zélie un regard fascinaleur qui rencontra le regard impérieux de la maîtresse de poste. Ce fut comme du venin sur de l'acier.

— Nous attendrons, dit Zélie.

— Ayez donc le génie du mal! pensa Goupil. Si jamais je les tiens, ceux-là, se dit-il en sortant, je les presserai comme des citrons.

En cultivant la société du docteur, du juge de paix et du curé, Savinien leur prouva l'excellence de son caractère. L'amour de ce jeune homme pour Ursule, si dégagé de tout intérêt, si persistant, intéressa si vivement les trois amis, qu'ils ne séparaient plus ces deux enfants dans leurs pensées. Bientôt la monotonie de cette vie patriarcale et la certitude que les amants avaient «le leur avenir ('mirent par donner à leur affection une apparence de fraternité. Souvent le docteur laissait Ursule cl Savinien seuls. Il avait bien jugé ce charmant jeune homme, qui baisait la main d'Ursule en arrivant et ne la lui eût pas demandée seul avec clic, tant il était pénétré de respect pour l'innocence, pour la candeur de cette entant, duut

Madame de Portenduère, vêtue de noir, avait arboré un air solennel, en harmonie avec cette chambre mortuaire. — fjge 2(5.

l'excessive sensibilité, souvent éprouvée, lui avait appris qu'une e»> pression dure, un air froid ou des alternatives de douceur et de bru> querie pouvaient la tuer. Les grandes hardiesses des deux amants t* commettaient en présence des vieillards, le soir. Deux années, pleines de joies secrètes, se passèrent ainsi, sans autre événement qi« les tentatives inutiles du jeune homme pour obtenir le consentement de sa mère à son mariage avec Ursule. Il parlait quelquefois dfc* matinées entières, sa mère l'écoutait sans répondre à ses raisons «t à ses prières, autrement que par un silence de Bretonne ou par d*s refus. A dix-neuf ans, Ursule, élégante, excellente musicienne etbica élevée, n'avait plus rien à acquérir : elle était parfaite. Aussi obtiotelle une reuommée de beauté, de grâce et d'instruction qui s'étendit au loin. Un jour, le docteur eut à refuser la marquise d'Aiglemooi, qui pensait à Ursule pour son (ils aîné. Six mois plus tard, malgré i« profond secret gardé par Ursule, par le docteur et par madame d'Aiglemont, Savinien fut instruit par hasard de cette circonstance. Touché de tant de délicatesse , il argua de t « frocédé pour vainc» e obstination de sa mère, qui lui répondit : — Si les d'Aiglemont veulent se mésallier, est-te une raison pour nou* ?

Au mois de décembre 1854, le pieux «t bon vieillard déclina visiblement. En le voyant sortir de l'église, la figure jaune et grippe*, les yeux pâles, toute la ville parla de la mort prochaine du bonhomme, alors âgé de quatre-vingt -huit ans. — Vous saurez ce qui i a est, disait-on aux héritiers. En effet, le décès du vieillard avait l'attrait d'un problème.

Mais le docteur ne »<■ savait pas malade, il avait des illusions «rt ni la pauvre Ursule, ni Savinien, ni le juge de paix, ni le curé ne vo«i- "•uentpar délicatesse l'<lairer sur sa position ; ' h médecin deNemour», qui le venait voir tous .es soirs, n'osait lui rien prescrire. Le vieux Minoret ne sentait aucune douleur , il s'éteignait doucement. Chez lai l'intelligence demeurait ferme, nette et puissante. Chez les vieillards ainsi constitués, l'âme domine le corps et lui donne la force de mourir debout. Le curé, pour ne pas avancer le terme fatal, dispensa son paroissien de venir entendre la messe à l'église, et lui permit de lire les offices chez lui ; car le docteur accomplissait minutieusement ses devoirs de religion : plus il alla vers la tombe, plus il aima Dieu. Les clartés éternelles lui expliquaient de plus eu plus les difficultés de tout genre. Au commencement de la nouvelle année, Ursule obtint de lui qu'il vendit ses chevaux, sa voiture, et qu'il congédiât Cabirollc. Le juge de paix, dont les inquiétudes sur l'avenir d'Ursule étaient loin de se calmer par les dcini-coiilidences du vieillard, entama la question délicate de l'héritage, en démontrant ta soir à son vieil ami la nécessité d'émanciper Ursule. La pupille serait alors habile à recevoir un compte de tutelle et à posséder; ce qwi permettrait de l'avantager. Malgré cette ouverture, le vieillard, qui Cependant avait déjà consullé le juge de paix, ne lui confia point le secret de hb dispositions envers Ursnle; mais il adopta le parti de l'émancipation. Plus le juge de paix mettait d'insistance à vouloir <oo-

nattre les moyens choisis par son vieil ami pour enrichir Ursule, plus

le docteur devenait déliant. Enfin Minorct craignit positivement «le confier au juge de uaix ses trente-six mille francs de rente au portour.

URSULE MIROUET.

Pourquoi, lui dit Rongrand, mettre contre vous le hasard?

Entre deux hasards, répondit le docteur, on évite le plus chanceux.

Boniïrand mena l'affaire de l'émancipation assez rondement pour qu'elle fût terminée le jour où mademoiselle Mirouét eut ses vingt ans. Cet anniversaire devait être la dernière fête du vieux docteur, oui, pris sans doute d'un pressentiment de sa lin prochaine, célébra somptueusement cette journée en donnant un petit bal auquel il invita les jeunes personnes et les jeunes gens des quatre familles Dionis, Crémière, Minoret et Massin. Savinien, Bongrand. le curé, ses dciix vicaires, le médecin de Nemours et mesdames Zélie Minoret, Massin et Crémière, ainsi que Schmucke, furent les convives du grand diuer qui précéda le bal.

— Je sens que je m'en vais, dit le vieillard au notaire à la fin de la soirée. Je vous prie donc de venir demain pour rédiger le compte de tutelle que je dois

rendre à Ursule, afin de ne pas en compliquer ma succession. Dieu merci ! je n'ai pas fait tort d'une obole à mes héritiers, et n'ai disposé que de mes revenus.

JIM. Crémière, Massin e Minoret, mon neveu, sont membres du conseil de famille institué pour Ursule ; ils assisteront à cette reddition de comptes.

Ces paroles , entendues par Massin et colportées dans le bal, y répandirent la joie parmi les trois familles, qui depuis quatre ans vivaient en de continuelles alternatives, se croyant tantôt riches, tantôt déshéritées.

— C'est une langue qui s'éteint, dit madame Crémière.

Quand, vers deux heures du matin, il ne resta plus dans le salon que Savinien , Bongraud et le curé Chaperon , le vieux docteur dit en leur montrant Ursule, charmante en habit de bal, qui venait de dire adieu aux jeunes demoiselles Crémière et Massin : — C'est à vous, mes amis, que je la confie ! Dans quelques jours je ne serai plus là pour la protéger ; mettez-vous tous entre «lie et le monde, jusqu'à ce qu'elle soit mariée... J'ai peur pour elle. '

Ces paroles firent une impression pénible. Le compte, rendu quelques jours après en conseil de famille, établissait le docteur Minoret reli-

quataire de dix mille six cents francs, tant pour les arrérages de 1 inscription de quatorze cents francs de rente dont l'acquisition était expliquée par l'emploi du legs du capitaine de Jordy que pour un petit capital de cinq mille francs provenant des dons faits, depuis quinze ans, par le docteur à sa pupille, à leurs jours de fête ou anniversaires de naissance respectifs.

Cette authentique reddition de compte avait été recommandée par le juge de paix, qui redoutait les effets de la mort du docteur Minoret, et qui, malheureusement, avait raison. Le lendemain de l'acceptation du compte de tutelle, qui rendait Ursule riche de dix mille six cents francs et de quatorze cents francs de rente, le vieillard fut pris d'une faiblesse qui le contraignit à garder le lit. Malgré la discrétion qui enveloppait la maison du docteur, le bruit de sa mort se répandit en ville, où les héritiers coururent par les rues comme les grains d'un chapelet dont le fil est rompu. Massin, qui vint savoir les nouvelles,

Là a expiré votre père, homme d'honneur, mort sans avoir un reproche à se faire. — pige 26.

apprtt d'Ursule elle-même que le bonhomme était au lit. Malheureusemt nt le médecin de Nemours avait déclaré que le moment où Minore i s'aliterait serait celui de sa mort. Dès lors, malgré le Iroid, les héritiers stationnèrent dans les rues, sur la place ou sur le pas de leurt- portes, occupés à causer de cet événement attendu depuis si longtemps, et à épier le moment où le curé porterait au vieux docteur les sicrements dans l'appareil en usage dans les villes de province. Aussi, quand, deux jours après, l'abbé Chaperon, accompagné de son vicaire et des enfants de chœur, précédé du sacristain portant la croix, traversa la Grand'rue, les héritiers se joignirent-ils à lui pour occuper la maison, empêcher toute soustraction et jeter leurs mains avid * sur les trésors présumés. Lorsque le docteur aperçut, à travers le cl :rgé, ses héritiers agenouillés qui, loin de prier, l'observaient par des i égards aussi vifs que les lueurs des cierges, il ne put retenir un mali ;ieux sourire. Le curé se retourna, les vit et dit alors assez lentement les prières. Le maître de poste, le premier, quitta sa gênante posture, sa femme le suivit; Massin craignit que Zélie et son mari ne missent la main sur quelque bagatelle, il les rejoignit au salon, et bientôt tous les héritiers s'y trouvèrent réunis.

— Il est trop honnête homme pour voler l'extrême-o^ction, dit Crémière, ainsi nous voilà bien tranquilles.

— Oui , nous allons avoir chacun environ vingt mille francs de rente, répondit madame Massin.

— J'ai dans l'idée, dit Zélie, que depuis trois ans il ne plaçait plus, il aimait à thésauriser...

— Le trésor est sans doute dans sa cave ? disait Massin à Crémière.

— Pourvu que nous trouvions quelque chose, ditMinoret-Levrault.

— Mais après ses déclarations au bal, s'écria madame Massin, il n'y a plus de doute.

— En tout cas, dit Crémière, comment te rons-nous? partagerons nous? liciterons-nous?

ou distribuerons -nous par lots ? car enfin nous sommes tous majeurs.

Une discussion, qui s'envenima promptement, s'éleva sur la manière de procéder. Au bout d'une demi-heure, un bruit de voix confus, sur lequel se détachait l'organe criard de Zélie, retentissait dans la cour et jusque dans la rue.

— Il doit être mort, dirent alors les curieux attroupés dans la rue. Ce tapage parvint aux oreilles du docteur, qui entendit ces mots :

— Mais la maison, la maison vaut trente mille francs! Je la prends, moi, pour trente mille francs! criés ou plutôt beuglés par Crémière.

— Eh bien ! nous la payerons ce qu'elle vaudra, répondit aigrement Zélie.

— Monsieur le curé, dit le vieillard à l'abbé Chaperon, qui demeura auprès de son ami après l'avoir administré, faites que je demeure en paix. Mes héritiers, comme ceux du cardinal Ximénès, sont capables de piller ma maison avant ma mort, et je n'ai pas de singe pour me rétablir. Allez leur signifier que je ne veux personne chez moi.

Le curé, le médecin, descendirent, répétèrent l'ordre du moribond, et, dans un accès d'indignation, y ajoutèrent de vives paroles pleines de blâme.

— Madame Bougival, dit le médecin, fermez la grille et ne laisse»

URSULE MIROUET.

entrer personne; il semble qu'on ne puisse pas mourir tranquille. Yoii> préparerez un cataplasim de farine de moutarde, afin d'appliquer îles sinapismes aux pieds de monsieur.

— Yoin :1e n'es! pas mort, et il peui vivre encore longtemps,

disait l'abbé Cbaperon en congédiant lès héritiers venus avec leurs enfants. 11 réclame le plus profond silence et ne veut que sa pupille auprès de lui. Quelle différence entre la conduite de celte jeune tille et la votre !

— Vieux cafard ! s'écria Crémière. Je vais faire sentinelle. 11 est bien possible qu'il se machine quelque chose contre nos intérêts.

Le maitre de poste avait déjà disparu dans le jardin avec l'intention de veiller son oncle en compagnie d'Ursule et de se faire admettre dans la maison comme un aide. 11 reviut à pas de loup sans que ses holies lissent le moindre bruit, car il y avait des lapis dans le corridor et sur les marches de l'escalier. 11 put alors arriver jusqu'à la porte de la chambre de son oncle sans être entendu. Le curé, le médecin étaient partis, la Bougival préparait le sinapisme.

— Sommes-nous bien seuls? dil le vieillard à sa pupille. Ursule se haussa sur la poinie des pieds pour voir dans la cour.

— Oui. dit-elle ; M. le curé a tiré la grille lui-même en s'en allant

— Mon enfant aimé, dit le mourant, mes heures, mes minutes mêmes sont comptées. Je n'ai pas été médecin pour rien : le sinapisme du docteur ne me fera pas aller jusqu'à ce soir. Ne pleure pas, Ursule, dit-il en se voyant interrompu par les pleurs de sa filleule ; mais, écoute-moi bien : il s'agit d'épouser Savinien. Aussitôt que la Bougival sera montée avec le sinapisme, descends au pavillon chinois, en voici la clef; soulève le marbre du buffet de Boulle, et dessous lu trouveras une lettre cachetée à ton adresse : preuds-la, reviens me la montrer, car je ne mourrai tranquille qu'en te la voyant entre les mains. Quand jer serai mort, tu ne le diras pas sur-le-champ ; tu feras venir M. de Portenduère, vous lirez la lettre ensemble, et lu me jures en son nom et au tien d'exécuter mes dernières volontés. Quand il m'aura obéi, vous annoncerez ma mort, et la comédie des héritiers commencera. Dieu veuille que ces monstres ne te maltraitent pas !

— Oui, mon parrain.

Le maitre de poste n'écouta point le reste de la scène; il détala sur la pointe des pieds, en se souvenant que la serrure du cabinet se trouvait du côté de la bibliothèque» Il avait assisté dans le temps au débat de l'architecte et du serrurier, qui prétendait que, si l'on s'introduisait dans la maison par la fenêtre donnant sur la rivière, il fallait par prudence mettre la serrure du côté de la bibliothèque, le cabinet devant être une pièce de plaisance pour l'été. Ebloui par l'intérêt et les oreilles pleines de sang, Minoret dévissa la serrure au moyen d'un couteau avec la prestesse des voleurs. II entra dans le cabinet, y prit le paquet de papiers sans s'amuser à le décacheter, revissa la serrure, remit les choses en état, et alla s'asseoir dans la salle à manger en attendant que la Bougival montât le sinapisme pour quitter la maison. Il opéra sa fuite avec d'autant plus de facilité, que la pauvre Ursule trouva plus urgent de voir appliquer le sinapisme que d'obéir aux recommandations de son parrain.

— La lettre ! la lettre! cria d'une voix mourante le vieillard, obéismoi, voici la clef. Je veux te voir la lettre à la main.

Ces paroles furent jetées avec des regards si égarés, que la Bougival dit à Ursule : — Mais faites donc ce que veut votre parrain, ou vous allez causer sa mort.

Elle le baisa sur le front, prit la clef et descendit; mais, bientôt rappelée par les cris perçants de la Bougival, elle accourut. Le vieillard l'embrassa par un regard, lui vit les mains vides, se dressa sur séant, voulut parler, et mourut en faisant un horrible dernier soupir, les yeux hagards de terreur! La pauvre petite, qui voyait la mort pour la première lois, tomba sur ses genoux et fondit en larmes. La Bougival ferma les yeux du vieillard et le disposa dans son lit. (juand, selon son expression, elle eut paré le mort, la vieille nourrice courut prévenir M. Savinien; mais les héritiers, qui se tenaient au bout de la rue entourés de curieux et absolumeni comme des corbeaux, qui attendent qu'un cheval soit enterré pour venir gratter la terre et la fouiller de leurs pattes et du bec, accoururent avec la célérité de ces oiseaux de proie.

Pendant ces événements, le maître de poste était allé chez lui pour savoir ce que contenait le mystérieux paquet. Voici ce qu'il trouva.

A MA CHÈRE URSULE MIROUET, FILLE DE MON BEAU-FRÈRE NATUREL, JOSEPH MIROUET, ET DE DINAI1 CROLLMAN.

Nemours, 15janviei 1830.

« Mon petit ange, mon affection paternelle, que tu as si bien jnsti- « Bée, a eu pour principe non-seuferoeul le sermenl que j'ai (ail à « ton pauvre père de le remplacer, mais encore la ressemblance avec

« Ursule Mironet, ma feu de qui •" m'«>s sans cesse rappelé les

« grâces, l'esprit, la candeur et le charme. Ta qualité de fille du lils « naturel de mon beau-père pourrait rendre des dispositions testa- • uienlaires faites eu la laveur sujettes a contestation... »

— Le vieux gueux ! cria le maitre de poste.

t Ton adoption aurait été l'objet d'un procès. Enfin, j'ai toujours « reculé devant l'idée de l'épouser pour le transmettre ma fortune; « car j'aurais pu vivre longtemps et déranger l'avenir de ton bon- « heur, qui n'est retardé que par la vie de madame de Portenduère. « Ces difficultés mûrement pesées, et voulant te laisser la fortune ué- « cessaire à une belle existence... »

— Le scélérat, il a pensé à tout!

« Sans nuire en rien à mes héritiers... »

— Le jésuite! comme s'il ne nous devaii pas toute sa fortune!

« Je t'ai destiné le fruit des économies que j'ai faites pendant dix- « huit années et que j'ai constamment fait valoir, par les soins de « mon notaire, en vue de te rendre aussi heureuse qu'où peut l'être « par la richesse. Sans argent, ton éducation et tes idées élevées fe- « raient ton malheur. D'ailleurs, lu dois une belle dot au charmant a jeune homme qui t'aime. Tu trouveras donc dans le milieu du troi- « sième volume des Pandectes, in-folio, reliées en maroquin rouge, « et qui est le dernier volume du premier rang, au-dessus de la ta- « blette de la bibliothèque, dans le dernier corps, du côté du salon, « trois inscriptions de renies en trois pour cent, au porteur, de cha- « cune douze mille francs... »

— Quelle profondeur de scélératesse ! s'écria le maître de poste. Ah ! Dieu ne permettra pas que je sois ainsi frustré.

« Prends-les aussitôt, ainsi que le peu d'arrérages économisé- u « moment de ma mort, et qui seront dans le volume précédent. « Songe, mon enfant adorée, que tu dois obéir aveuglément à une pen- « sée qui a fail le bonheur de toute ma vie, et qui m'obligerait à de- « mander le secours de Dieu, si tu me désobéissais. Mais, en prévi- 6 sion d'un scrupule de ta chère conscience, que je sais ingénieuse à « se tourmenter, tu trouveras ei-joint un testament en bonne forme « de ces inscriptions an profit de M. Savinien de Portenduère. Ainsi, a soit que tu les possèdes toi-même, soit qu'elles te viennent de celui « que tu aimes, elles seront la légitime propriété. « Ton parrain,

« DEMS MlNORET. »

A cetie lettre était jointe, sur un carré de papier timbré, la pièce suivante :

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