I CECI EST MON TESTAMENT
« Moi, Denis Minoret, docteur en médecine, domicilié à Nemours, « sain d'esprit el de corps, ainsi que la date de ce testament le dé- « montre, lègue mon aine à Dieu, le priant dé me pardonner mes « longues erreurs en faveur de mon sincère repentir. Puis, ayant re- « connu en M. le vicomte Savinien de Portenduère une véritable af- « feclion pour moi, je lui lègue trente-six mille francs de rente per- « pétuelle trois pour cent, à prendre dans ma succession, par préfète rence à tous mes héritiers.
« Fait et écrit en entier de ma main, à Nemours, le onze janvier « mil huit cent trente et un.
« Denis Minoret. »
Sans hésiter, le maitre de poste, qui, pour être bien seul, s'était enfermé dans la chambre de sa femme, y chercha le briquet phosphorique et reçut deux avis du ciel par l'extinction de deux allumettes, qui successivement ne voulurent pas s'allumer. La troisième prit feu. Il brûla dans la cheminée et la lettre et le testament. Par une précaution superflue, il enterra les vestiges du papier et de ta cire dans les cendres. Puis, affriolé par l'idée de posséder trente-six mille francs de rente à l'inso de sa femme, il revint au pas de course chez son oncle, aiguillonné par la seule idée, idée simple el nette, qui pouvait traverser sa lourde lêle. En voyant la maison de son oncle envahie par les (rois familles enfin maîtresses de la place, il trembla de ne pouvoir accomplir un projet sur lequel il ue se donnait pas le lemps de réfléchir en ne pensant qu'aux obstacles.
— Que faites-vous donc la? dit-il à Massin et à Crémière. Crove/vous que nous allons laisser la maison et les valeurs au pillage.' Nous sommes trois héritiers, nous ne pouvons pas camper là' vous, Cré« mière, coure/, donc chez Dionis el dites-lui de venir constater le décès. Je ne puis pas, quoique adjoint, dresser l'acte mortuaire de mon oncle... Vous. Massin. allez prier le père ltougrand d'apposer les scelles. Ei vous, tenez donc compagnie à Ursule, mesdames, dil-d à
sa femme, à mesdames Massin el Crémière. Ainsi rien ne se perdra. SuftOUl terme/ la grille, i|ne personne ne sorte'
Les fei es qui sentirent la justesse de celle observation, conra-
renl dans la chambre d 'Ursule el Irouvcrenl celle noble créature,
déjà si cruellement soupçonnée, agenouillée el priant Dieu, le visage couvert de lar s. Minoret, devinant que les trois héi itières ne res-
leraienl pas longtemps avec Ursule, cl Craignant la défiance de ses
cohéritiers, alla dans la bibliothèque, y vil le volume, l'ouvrit, pvil les trois Inscriptions, et trouva daus l'autre une trentaine de butai
URSULE MIROUET.
de banque. En dépîl de sa nature brutale, le colosse crut entendre un carillon à chacune de ses oreilles, le sang lui sifflait aux tempes en accomplissant ce vol. Malgré la rigueur de la saison, il eut sa chemise tullée dans le dos. Enfin ses jambes flageolaient au point qu'il
tomba sur un Fauteuil du salon connue s'il eût reçu quelque coup de massue à la tête.
— Ah! comme une succession délie la langue au grand Minoret, avait dit Massyi en courant par la ville. L'avez-vous entendu? disaitil à Crémière. Allez ici! allez là! Comme il connaît la manœuvre.
— Oui, pour une grosse bêle, il avait un certain air...
— Tenez, dit Massin alarmé, sa femme y est, ils sont trop de ,|iii\ ! laites les commissions, j'y retourne.
Au moment où le maître de poste s'asseyait, il aperçut donc à la i illc la figure allumée du greffier, qui revenait avec une célérité de fouine à la maison mortuaire.
— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda le maître de poste en allant ouvrir à Mm cohéritier
— Rien, je reviens.pour les scellés, lui répondit Massin en lui lançant un regard de chat sauvage.
— Je voudrais qu'ils fussent déjà posés, et nous pourrions tous revenir chacun chez nous, répondit Minoret.
— Ma foi. nous mettrons un gardien des scellés, répondit le greffier. La Bougival est capable de tout dans l'intérêt de la mijaurée. Nous y placerons Goupil.
— Lui! dit le maître de poste, il prendrait la grenouille et nous n'y verrions que du feu.
— Voulus, reprit Massin. Ce soir on veillera le mort, et nous aurons fini d'apposer les scellés dans une heure; ainsi nos femmes les garderont elles-mêmes. Nous aurons demain, à midi, l'enterrement. L'on ne peul procéder à l'inventaire que dans huit jours.
— Mais, dit le colosse en souriant, faisons déguerpir cette mijaurée, et nous commettrons le tambour de la mairie à la garde des scellés et de la maison.
— Bien ! s'écria le greffier. Chargez-vous de cette expédition, vous êtes le chef des Minoret.
— Mesdames, mesdames, dit Minoret, veuillez rester toutes au salon ; il ne s'agit pas d'aller dîner, mais de procéder à l'apposition des scellés pour la conservation de tous les intérêts.
Puis il prit sa femme à part pour lui communiquer les idées de Massin relativement à Ursule. Aussitôt les femmes, dont le cœur était rempli de vengeance et qui souhaitaient prendre une revanche sur la mijaurée, accueillirent avec enthousiasme le projet de la chasser. Bougrand parut et fut indigné de la proposition que Zélie et madame Massin lui firent, en qualité d'ami du défunt, de prier Ursule de quitter la maison.
— Allez vous-mêmes la chasser de chez son père, de chez son parrain, de chez son oncle, de chez son bienfaiteur, de chez son tuteur! Allez-y, vous qui ne devez cette succession qu'à la noblesse de son àme, prenez-la par les épaules et jetez-la dans la rue, à la face de toute la ville ! Vous la croyez capable de vous voler? Eh bien! constituez uu gardien des scellés, vous serez dans votre droit. Sachez d'abord que je n'apposerai pas les scellés sur sa chambre; elle y est chez elle, tout ce qui s'y trouve est sa propriété; je vais l'instruire de ses droits, et lui dire d'y rassembler tout ce qui lui appartient... Oli ! en votre présence, ajouta-t-il en entendant un grognement d'héritiers.
— Hein? dit le percepteur au maître de poste et aux femmes stupéfaites de la colérique allocution de Bongrand.
— Eu voilà un de magistrat ! s'écria le maître de poste.
Assise sur une petite causeuse, à demi évanouie, la tête renversée, ses nattes défaites, Ursule laissait échapper un sanglot de temps en temps. Ses ycu\ étaient troubles, elle avait les paupières enflées, enfin elle se trouvait en proie à une prostration morale et physique qui eût attendri les êtres les plus féroces, excepté des héritiers.
— Ah ! monsieur Bongrand, après ma tète la mort et le deuil, ditelle avec cette poésie naturelle aux belles âmes. Vous savez, vous, ce qu'il était : en vingt ans, pas une parole d'impatience avec moi! J'ai cru qu'il vivrait cent ans! 11 a été ma mère, cria-t-elle, et une bonne mère.
Ce peu d'idées exprimées attira deux torrents de larmes entrecoupées de sanglots, puis elle retomba comme une masse.
Mon enfant, reprit le juge de paix en entendant les héritiers dans l'escalier, vous avez toute la vie pour le pleurer, et vous n'avez qu'un instant pour vos affaires : réunissez dans votre chambre tout ee qui dans la maison est à vous. Les héritiers me forcent à mettre les •celles...
— Ah! ses héritiers peuvent bien tout prendre! s'écria Ursule en te dressant dans un accès d'indignation sauvage. J'ai là tout ce qu'il T a de précieux, dit-elle en se frappant la poitrine.
— El quoi? demanda le maître de poste, qui, de même que Massiu, montra sa terrible face.
— Le souvenir de ses vertus, de sa vie, de toutes ses paroles, une image de son àme céleste, dit-elle les yeux et le visage étincelauls en levant une main par un superbe mouvement.
— Et vous y avez aussi une clef, s'écria Massin en se coulant comme un chat et allant saisir mie clef qui tomba chassée des plisdu corsage par le mouvement d'Ursule.
— C'est, dit-elle en rougissant, la clef de son cabinet, il m'y eu voyait au moment d'expirer.
Après avoir échangé d'affreux sourires, les deux héritiers regardé rent le juge de paix en exprimant un flétrissant soupçon. Ursule, qu. surprit et devina ce regard calculé chez le maître de poste, involon taire chez Massin, se dressa sur ses pieds, devint pâle comme si son sang la quittait; ses yeux lancèrent celte foudre qui peut-être ne jail lit qu'aux dépens de la vie, et, d'une voix étranglée : — Ah! mon sieur Bongrand, dit-elle, tout ce qui est dans celte chambre me vien des bontés de mon parrain, on peut tout me prendre, je n'ai sur moi que mes vêtements, je vais sortir et n'y rentrerai plus.
Elle alla dans la chambre de son tuteur, d'où nulle supplication ne put l'arracher, car les héritiers eurent un peu honte de leur conduite. Elle dit à la Bougival de lui retenir deux chambres à l'auberge de la Vieille-Poste, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé quelque logement en ville où elles pussent vivre toutes les deux. Elle rentra chez elle pour y chercher son livre de prières, et resta presque toute la nuit avec le curé, le vicaire et Savinien, à prier et à pleurer. Le gentilhomme vint après le coucher de sa mère, et s'agenouilla sans mot dire auprès d'Ursule, qui lui jeta le plus triste sourire en le remerciant d'être fidèlement venu prendre une part de ses douleurs.
— Mon enfant, dit M. Bongrand en apportant à Ursule un paquet volumineux, une des héritières de votre oncle a pris dans votre commode tout ce qui vous était nécessaire, car on ne lèvera les scellés que dans quelques jours, et vous recouvrerez alors ce qui vous appartient. Dans votre intérêt, j'ai mis les scellés à votre chambre.
— Merci, monsieur, répondit-elle en allant à lui et lui serrant la main. Voyez-le donc encore une fois : ne dirait-on pas qu'il dort?
Le vieillard offrait en ce moment cette fleur de beauté passagère, qui se pose sur la figure des morts expirés sans douleurs, il semblait rayonner.
— Ne vous a-t-il rien remis en secret avant de mourir? dit le juge de paix à l'oreille d'Ursule.
— Rien, dit-elle; il m'a seulement parlé d'une lettre...
— Bon ! elle se trouvera, reprit Bongrand. Il est alors très-heureux pour vous qu'ils aient voulu les scellés.
Au petit jour, Ursule fit ses adieux à cette maison où son heureuse enfance s'était écoulée, surtout à cette modeste chambre où son amour avait commencé, et qui lui était si chère, qu'au milieu de som noir chagrin elle eut des larmes de regret pour cette paisible et douce demeure. Après avoir une dernière fois contemplé tour à tour ses fenêtres et Savinien, elle sortit pour se rendre à l'auberge, accompagnéede la Bougival qui portait son paquet, du juge de paix qui lui donnait le bras, et de Savinien, son doux protecteur. Ainsi, malgré les plus sages précautions, le défiant jurisconsulte se trouvait avoir raison : il allait voir Ursule sans fortune et aux prises avec les héritiers.
Le lendemain soir, toute la ville était aux obsèques du docteur Minoret. Quand on y apprit la conduite des héritiers envers sa fille d'adoption, l'immense majorité la trouva naturelle et nécessaire : il s'agissait d'une succession, le bonhomme était cachntier, Ursule pouvait se croire des droits, les héritiers défendaient leur bien, et d'ailleurs elle les avait assez humiliés pendant la vie de leur oncle, qui les recevait comme des chiens dans un jeu de quilles. Désiré Minoret, qui ne faisait pas merveille dans sa place, disaient les envieux du maître de poste, arriva pour le service. Hors d'état d'assisteT au convoi, Ursule était au lit, en proie à une fièvre nerveuse autant causée par l'insulte que les héritiers lui avaient faite que par sa profonde affliction.
— Voyez donc cet hypocrite qui pleure ! disaient quelques-uns des héritiers en se montrant Savinien vivement affligé de la mort du docteur.
— La question est de savoir s'il a raison de pleurer, répondit Goupil. Ne vous pressez pas de rire, les scellés ne sont pas"levés.
— Bah ! dit Minoret, qui savait à quoi s'en tenir, vous nous avez toujours effrayés pour rien.
Au moment où le convoi partit de l'église pour se rendre au cimetière, Goupil eut un amer déboire : il voulut prendre le bras de Désiré; mais, en le lui refusant, le substitut renia son camarade en présence de tout Nemours.
— Ne nous fâchons point, je ne pourrais plus me venger, pensa le maître clerc, dont le cœur sec se gonfla comme une éponge dans sa poitrine.
Avant de lever les scellés et de procéder à l'inventaire, il fallut le temps au procureur du roi, tuteur légal des orphelins, de commettre Bongrand pour le représenter. La succession Minoret, de laquelle on parla pendant dix jours, s'ouvrit alors, et fut constatée avec la rigueur des formalités judiciaires. Dionis y trouvait son compte. Goupil aimait assez à faire le mal ; et, comme l'affaire était bonne, les vacations se multiplièrent. On déjeunait presque toujours après première vacation. Notaire, clerc, héritiers et témoins. buva'.em ' vins les plus précieux
En province, et surtout dans les petites villes, où chacun possède sa maison, il est assez, difficile de se loger. Aussi, quand on y achète un établissement quelconque, la maison fait-elle presque toujours partie de la vente. Le juge de paix, à qui le procureur du roi recommanda les intérêts de l'orpheline, ne vit d'autre moyen, pour la retirer de l'auberge, que de lui faire acquérir clans la Grand/rue, à l'encoignure du pont sur le Loin;,', une petite maison à porte bâtarde, ouvrant sur un corridor, et n'ayant au rez-de-chaussée qu'une salle à deux croisées sur la rue, et derrière laquelle il y avait une cuisine dont la porte-fenêtre donnait sur une cour intérieure d'environ trente pieds carrés. Un petit escalier éclairé sur la rivière par des jours de souffrance menait au premier étage, composé de trois chambres, et au-dessus duquel se trouvaient deux mansardes. Le juge de paix prit à la Rougival deux mille francs d'économies pour payer la première portion du prix de celte maison, qui valait six mille francs, et il obtint des termes pour le surplus. Pour pouvoir placer les livres qu'Ursule voulait racheter, Bongrand fit détruire la cloison intérieure de deux pièces au premier étage, après avoir observé que la profondeur de la maison répondait à la longueur du corps de bibliothèque. Savinien et le juge de paix pressèrent si bien les ouvriers qui nettoyaient cette maisonnette, la peignaient et y mettaient tout à neuf, que, vers la lin du mois de mars, l'orpheline put quitter son auberge, et retrouva dans cette laide maison une chambre pareille à celle d'où les héritiers l'avaient chassée, car elle fut meublée de ses meubles, repris par le juge de paix à la levée des scellés. La Bougival, logée au-dessus, pouvait descendre à l'appel d'une sonnette placée au chevet du lit de sa jeune maîtresse. La pièce destinée à la bibliothèque, la salle du rez-de-chaussée et la cuisine encore vides, mises en couleur seulement, tendues de papier frais, et repeintes, attendaient les acquisitions que la filleule ferait à la vente du mobilier de son parrain. Quoique le caractère d'Ursule leur fût connu, le juge de paix et le curé craignirent pour elle ce passage si subit à une vie dénuée des recherches et du luxe auxquels le défunt docteur avait voulu l'habituer. Quant à Savinien, il en pleurait. Aussi avait-il donné secrètement aux ouvriers et au tapissier plus d'une soulte afin qu'Ursule ne trouvât aucune différence, à l'intérieur du moins, entre l'ancienne et la nouvelle chambre. Mais la jeune fille, qui puisait tout son bonheur dans les yeux de Savinien, montra la plus douce résignation. En cette circonstance, elle charma ses deux vieux amis, et leur prouva, pour la millième fois, que les peines du cœur pouvaient seules la faire souffrir. La douleur que lui causait la perle de son parrain était trop profonde pour qu'elle sentit l'amertume de ce changement de fortune, qui cependant apportait de nouveaux obstacles à son mariage. La tristesse de Savinien. en la voyant si réduite, lui lit tant de mal, qu'elle fut obligée de lui dire à l'oreille, en sortant de la messe, le matin de son entrée dans sa nouvelle maison : — L'amour ne va pas sans la patience, nous attendrons !
Des que l'intitulé de l'inventaire fut dressé, Massin, conseillé par Goupil, qui se tourna vers lui par haine secrète contre Minoret, en espérant mieux du calcul de cet usurier que de la prudence de Zélie, fit mettre en demeure madame et M. de Portenduère, dont le remboursement était échu. La vieille dame fut étourdie par une sommation de payer cent vingt-neuf mille cinq cent dix-sept francs cinquante-cinq centimes aux héritiers dans les vingt-quatre heures, et les intérêts à compter du jour de la demande, à peine de saisie immobilière. Empruiuer pour payer était une chose impossible. Savinien alla consulter un avoué à Fontainebleau.
— Vous avez affaire à de mauvaises gens, qui ne transigeront point; ils veulent poursuivre à outrance pour avoir la ferme des Bordières, lui dit l'avoué. Le mieux serait de laisser convertir la vente eu vente volontaire, afin d'éviter les frais.
Celte triste nouvelle abattit la vieille Bretonne, à qui son fils fit observer doucement que, si elle avait voulu consentir à sou mariage du vivant de .Minoret, le docteur aurait donné ses biens au mari d'Ursule. Aujourd'hui leur maison serait dans l'opulence au lieu d'être dans
la misère. Quoique dite sans reproche, cette argumentation tua la
vieille dame liiiil alitant que l'idée d'une prochaine et violente dépossession. En apprenant ce désastre, Ursule, à peine remise de la lièvre et du coup que les héritiers lui avaient porté, resta stupide il accablement. Aimer et se trouver impuissante à secourir celui qu'on aime est une des plus effroyables souffrances qui puissent ravager
l'aine des femmes nobles et délicates.
— Je voulais acheter la maison de mon oncle, j'achèterai celle de votre mère, lui dit-elle.
— Est-ce possible? dit Savinien. Vous êtes mineure et ne pouvez vendre votre inscription de renie sans îles formalités auxquelles le procureur du roi ne se prêterait point. Nous n'essayerons d'ailleurs pas de résister, Toute la ville voit avec plaisir la déconfiture d'une
maison noble. Ces bourgeois sont <• me des chiens à la curée. M me
reste heureusement dix mille lianes avec lesquels je pourrai faire
vivre m;i mère jusqu'à la fin de ces déplorables affaires. Enfin, Pin-
ventairc de votre parrain n'est pas encore terminé, M. Bongrand espère encore trouver quelque chose pour vous, il est aussi étonné que inui de vo'ik savoir saus aucune fortune. Le docteur s'est si souvent
expliqué, soit avec lui, soit avec moi, sur le bel avenir qu'il vous avait arrangé, que nous ne comprenons rien à ce iléiioihucnl.
— Bah ! dit-elle, pourvu que je puisse acheter la bibliothèque et les meubles de mon parrain pour é\ iier qu'ils ne se dispersent ou n'aillent en des mains étrangères, je suis contente de mon sort.
— Mais qui sait le prix que mettront ces infâmes héritiers à ce que vous voudrez avoir !
On ne parlait, de Montargis à Fontainebleau, que des héritiers Minoret et du million qu'ils cherchaient ; mais les plus minutieuses recherches, faites (fuis la maison, depuis la levée des scellés, n'amenaient aucune découverte. Les cent vingt-neuf mille francs de la créance Portenduère, les quinze mille lianes de renie dans le trois pour cent, alors à soixante-seize, et qui donnaient un capital de trois cent quatre vingt mille francs, la maison estimée quarante mille francs et son riche mobilier produisaient un total d'environ six cent mille francs qui semblaient à tout le monde une assez jolie fiche de consolation. Minoret eut alors quelques inquiétudes mordantes. La Bougival et Savinien, qui persistaient à croire, aussi bien que le juge de paix, à l'existence de quelque testament, arrivaient à la fin de chaque vacation, et venaient demander à Bongrand le résultat des perquisitions. L'ami du vieillard s'écriait quelquefois au moment où les gens d'affaires et les héritiers sortaient : — Je n'y comprends rien ! Comme, pour beaucoup de gens superficiels, deux cent mille francs constituaient à chaque héritier une belle fortune de province, personne ne s'avisa de rechercher comment le docteur avait pu mener son train de maison avec quinze mille francs seulement, puisqu'il laissait intacts les intérêts de la créance Portenduère. Bongrand, Savinien et le curé se posaient seuls cette question dans l'intérêt d'Ursule, et firent, en l'exprimant, plus d'une fois pâlir le maître de poste.
— Ils ont pourtant bien tout fouillé, eux pour trouver de l'argent, moi pour trouver un testament qui devait être en faveur de M. Portenduère, dit le juge de paix, le jour où l'inventaire fut clos. On a éparpillé les cendres, soulevé les marbres, tàté les pantoufles, percé les bois de lit, vidé les matelas, piqué les couverture,, les couvrepieds, retourné sou édredon, visité les papiers pièce à pièce, les tiroirs, bouleversé le sol de la cave, et je les poussais à ces dévastations !
— Que pensez-vous? disait le curé.
— Le testament a été supprimé par un héritier.
— Et les valeurs ?
— Courez donc après ! Devinez donc quelque chose à la conduite de gens aussi sournois, aussi rusés, aussi avares que les Massin, que les Crémière'.' Voyez donc clair dans une fortune comme celle de Mi noret, qui louche deux cent mille francs de la succession, qui va, dit on, vendre son brevet, sa maison et ses intérêt- dan.- les messageries, trois cent cinquante mille francs?... Quelles sommes! sans compter les économies de ses trente et quelques mille livres de rente en fonds de terre. Pauvre docteur !
— Le testament aura peut-être été caché dans la bibliothèque, dit Savinien.
— Aussi, ne détourné-je pas la petite de l'acheter! Sans cela, ne serait-ce pas une folie que de lui laisser mettre son seul argent comptant à des livres qu'elle n'ouvrira jamais?
La ville entière croyait la filleule du docteur nantie des capitaux introuvable.-: mais quand on sut positivement que ses quatorze cents francs de rente et ses reprises constituaient toute sa fortune, la maison du docteur et sou mobilier excitèrent alors une curiosité générale. Les uns pensèrent qu'il se trouvait des sommes en billet, de banque cachés dans les meubles; les autres, que le vieillard en avait fourré dans ses livres. Aussi, la vente offrit-elle le spectacle des
étranges précautions prises par les héritiers. Dionis, faisant les fonctions d'huissier priseur, déclarait, à chaque objet crié, que les héritiers n'entendaient vendre que le meuble, et non ce qu'il pourrait contenir de valeurs; puis, avant de le livrer, tous ils le soumettaient à des investigations crochues, le faisaient sonner et sonder; enfin, ils le suivaient des mêmes regards qu'un père jette à son fils unique en le voyant partir pour les Indes.
— Ah ! mademoiselle, dit la Bougival consternée en revenant de la première vacation, je n'irai plus. El M. Bongrand a raison, von- ne pourriez pas soutenir un pareil spectacle. Tout est par places. On va el on vient partout comme dans la rue. les plus beaux meuble- servent à tOUt, </.< montent dessus, et c'est un fouillis où une poule ne
retrouverait pas ses poussins! On se croirait a un incendie. Les ai faires sont dans la cour, les armoires sont ouvertes, rien dedans Ob ! le pauvre cher homme, il a bien l'ail de mourir, sa vente l'aurait lue.
Bongrand, qui rachetait pour Ursule les meuble, affectionnés pa le défunt et de nature a parer la petite maison, ni' parut point à la veille de la bibliothèque, Plue lin que les héritiers, dont l'avidité pou
vait lui faire payer les livres trop cher, il avait donné nu -
un fripier-bouquiniste de Melun, venu exprès a Nemours, ci qui déjà s'était l'ait adjuger plusieurs lois. Par suite du la défiance des héritiers, la bibliothèque se vendit ouvrage par ouvr: mille volumes fuient examinés, fouillés un a an, tenus par les deux côtés d«
URSULE MIROUET.
l.i couverture relevée, et agités pour en faire sortir des papiers qui pouvaient y être cachés; enfin leurs couvertures furent interrogées, et les gardes examinées. Le total des adjudications s'éleva, pour Ursule, a six mille cinq cents francs environ, la moitié de ses répétitions contre la succession. Le corps de bibliothèque ne fut livré qu'aires avoir été soigneusement examiné par un ébéniste célèbre pour es secrets, mandé de Paris. Lorsque le juge de paix donna l'ordre de transporter le corps de bibliothèque et les livres (liez mademoiselle Mirouët, il y eut chez les héritiers des craintes vagues, qui plus tard furent dissipées, quand on la vit tout aussi pauvre qu'auparavant. Minore! acheta la maison de son oncle, que ses cohéritiers poussèrent jusqu'à cinquante mille francs, en imaginant que le maître de poste espérait trouver un trésor dans les murs. Aussi le cahier des charges contenait-il des réserves à ce sujet. Quinze jours aines la liquidation de la succession, Minoret, qui vendit son relai et ses établissements au fils d'un riche fermier, s'installa dans la maison de son oncle, où il dépensa des sommes considérables en ameublements et en restaurations. Ainsi Minoret se condamnait lui-même à vivre à quelques pas d'Ursule.
— J'espère, avait-il dit chez Dionis, le jour où la mise en demeure fut signiliée à Savinien et à sa mère, que nous serons débarrassés de ces nobliaux-là '. Nous chasserons les autres après.
— La vieille aux quatorze quartiers, lui répondit Goupil, ne voudra pas être témoin de son désastre; elle ira mourir en Bretagne, où elle trouvera sans doute une femme pour sou lils.
— Je ne le crois pas, répondit le notaire, qui, le matin, avait rédigé le contrat de l'acquisition faite par Bongrand. Ursule vient d'acheter la maison de la veuve Ricard.
— Cette maudite pécore ne sait quoi s'inventer pour nous ennuyer ! s'écria très-imprudemment le maître de poste.
— Et qu'est-ce que cela vous fait qu'elle demeure à Nemours? demanda Goupil, surpris par le mouvement de contrariété qui échappait au colosse imbécile.
— Vous ne savez pas, répondit Minoret en devenant rouge comme un coquelicot, que mon lils a la bêtise d'être amoureux d'elle. Aussi donnerais-je bien cent écus pour qu'Ursule quittât Nemours.
Sur ce premier mouvement, chacun comprend combien Ursule, pauvre et résignée, allait gêner le riche Minoret. Les tracas d'une succession à liquider, la vente de ses établissements et les courses nécessitées par des affaires insolites, ses débats avec sa femme à propos des plus légers détails, et de l'acquisition de la maison du docteur, où Zélie voulut vivre bourgeoisement dans l'intérêt de son fils ; cet hourvari, qui contrastait avec la tranquillité de sa vie ordinaire, empêcha le grand Minoret de songer à sa victime. Mais quelques jours après son installation rue des Bourgeois, vers le milieu du mois de mai, au retour d'une promenade, il entendit la voix du piatio, vit la Bougival assise à la fenêtre comme un dragon gardant un trésor, et entendit soudain en lui-même une voix importune.
Expliquer pourquoi, chez un homme de la trempe de l'ancien maître de poste, la vue d'Ursule, qui ne soupçonnait même pas le vol commis à son préjudice, devint aussitôt insupportable; comment le spectacle de cette grandeur dans l'infortune lui inspira le désir de renvoyer de !a ville cette jeune fille, et comment ce désir prit les caractères de la haine et de la passion, ce serait peut-être faire tout un traité de morale. Peut-être ne se croyait-il pas le légitime possesseur des trente-six mille livres de rente, tant que celle à qui elles appartenaient serait à deux pas de lui. Peut-être croyait-il vaguement à un hasard qui ferait découvrir son vol, tant que ceux qu'il avait dépouillés seraient là. Peut-être, chez cette nature en quelque sorte primitive, presque grossière, et qui jusqu'alors n'avait rien fait que de légal, la présence d'Ursule éveillait-elle des remords. Peut-être ces remords le poignaient-ils d'autant plus qu'il avait plus de bien légitimement acquis. 11 attribua sans doute ces mouvements de sa conscience à la seule présence d'Ursule, en imaginant que, la jeune fille disparue, ces troubles gênauls disparaîtraient aussi. Enfin peut-être Je crime a-l-il sa doctrine de perfection. Un commencement de mal veut sa lin. une première blessure appelle le coup qui tue. Peut-être le vol conduit-il fatalement à l'assassinat. Minoret avait commis la spoliation sans la moindre réflexion, tant les faits s'étaient succédé rapidement : la réflexion vint après. Or, si vous avez bien saisi la phvsionomie et l'encolure de cet homme, vous comprendrez le prodigieux effet qu'y devait produire une pensée. Le remords est plus qu'une pensée, il provient d'un sentiment qui ne se cache pas plus que l'amour, et qui a sa tyrannie. Mais, de même que Minoret n'avait pas l'ail la moindre .éflexion en s'emparant de la fortune destinée à Ursule, de même il voulut machinalement la chasser de Nemours quand il se sentit blessé par le spectacle de cette innocence trompée. En sa qualité d'imbécile, il ne songea point aux conséquences, il alla de péril en péril, poussé par son instinct cupide, comme un animal fauve qui ne prévoit aucune ruse du chasseur, cl qui compte sur sa vélocité, sur sa force. Bientôt les riches bourgeois qui se réunissaient chez le notaire Dionis remarquèrent un changement dans les manières, dans l'attitude de cet homme jadis sans soucis.
— Je ne sais pas ce qu'a Minoret, il est tout chose! disait sa
femme, à laquelle il avait résolu de cacher son hardi cenp de main- Tout le monde expliqua l'ennui de Minoret, car la pensée sur celte figure ressemblait à de l'ennui, par la cessation absolue de toute occupation, par le passage subit de la vie active à la vie bourgeoise, rendant que Minoret songeai! à briser la vie d'Ursule, la Bougival ne passail pas une journée sans faire à sa fille de lait quelque allusion à la fortune qu'elle aurait dû avoir, ou sans comparer son misérable sort à celui que feu monsieur lui réservait, et dont il lui avaii parlé, à elle, la Bougival.
— Enfin, disait-elle, ce n'est pas par intérêt ce que j'en dis, mais est-ce que feu monsieur, bon comme il était, ne m'aurait pas laissé quelque petite chose....
— Ne suis-je pas là? répondit Ursule, en défendant à la Bougival de lui dire un mot à ce sujet.
Elle ne voulut pas salir, par des pensées d'intérêt, les affectueux, tristes et doux souvenirs qui accompagnaient la noble figure du vieux docteur, dont une esquisse au crayon noir et blanc, faite par son maître de dessin, ornait sa petite salle. Pour sa neuve et belle imagination, l'aspect de ce croquis lui suffisait pour toujours revoir son parrain à qui elle pensait sans cesse, surtout entourée des objets qu'il affectionnait : sa grande bergère à la duchesse, les meubles de son cabinet et son trictrac, ainsi que le piano donné par lui. Les deux vieux amis qui lui restaient, l'abbé Chaperon et M. Bongrand, les seules personnes qu'elle voulût recevoir, étaient, au milieu de ces choses presque animées par ses regrets, comme deux vivants souvenirs de sa vie passée, à laquelle elle rattacha son présent par l'amour que son parrain avait béni. Bientôt la mélancolie de ses pensées insensiblement adoucie teignit en quelque sorte ses heures, et relia toutes ces choses par une indéfinissable harmonie : ce fut une exquise propreté, la plus exacte symétrie dans la disposition des meubles, quelques fleurs données chaque jour par Savinien, des riens élégants, une paix que les habitudes de la jeune fille communiquaient aux choses, et qui rendit son chez-soi aimable. Après le déjeuner et après la messe, elle continuait à étudier et à chanter; puis elle brodai l, assise à sa fenêtre sur la rue. A quatre heures, Savinien, au retour d'une promenade qu'il taisait par tous les temps, trouvait la fenêtre entr ouverte, et s'asseyait sur le bord extérieur de la fenêtre pour causer une demi-heure avec elle. Le soir, le curé, le juge de paix la venaient voir, mais elle ne voulut jamais que Savinien les accompagnât. Enfin elle n'accepta point la proposition de madame de Porlenduère, que son lils avait amenée à prendre Ursule chez elle. La jeune personne et la Bougival vécurent d'ailleurs avec la plus sordide économie : elles ne dépensaient pas, tout compris, plus de soixante francs par mois. La vieille nourrice élait infatigable : elle savonnait et repassait, elk'.ne faisait la cuisine que deux fois par semaine, elle gardait les viandes cuites, que la maîtresse et la servante mangeaient froides ; car Ursule voulait économiser sept cents francs par an pour payer le reste du prix de sa maison. Cette sévérité de conduite, celle modestie, et sa résignation à une vie pauvre et dénuée après avoir joui d'une existence de luxe où ses moindres caprices étaien! adorés, eut du succès auprès de quelques personnes. Ursule gagna d'être respectée et de n'encourir aucun propos. Une fois satisfaits, les héritiers lui rendirent d'ailleurs justice. Savinien admirait celte force de caractère chez une si jeune fille. De temps en temps, au sortir de la messe, madame de Ponenduere adressa quelques paroles bienveillantes à Ursule, elle l'invita deux fois à dîner et la vint chercher ellemême. Si ce n'était pas encore le bonheur, du moins ce fut la tranquillité. Mais un succès où le juge de paix montra sa vieille science. d'avoué fit éclater la persécution, encore sourde et à l'état de vœu, que Minoret méditait contre Ursule. Dès que toutes les affaires de la succession furent finies, le juge de paix, supplié par Ursule, prit en main la cause des Porlenduère, et lui promit de les tirer d'embarras; mais en allant chez la vieille dame, dont la résistance au bonheur d'Ursule le rendait furieux, il ne lui laissa point ignorer qu'il se vouait à ses intérêts uniquement pour plaire à mademoiselle Mirouët. 11 choisit l'un de ses anciens clercs pour avoué des Porlenduère à Fontainebleau, et dirigea lui-même la demande en nullité de la procédure. 11 voulait profiter de l'intervalle qui s'écoulerait entre l'annulation de la poursuite et la nouvelle instance de Massin, pour renouveler le bail de la ferme à six mille francs, tirer des fermiers un pot-de-vin et le payement anticipé de la dernière année. Dès lors la partie de whist se réorganisa chez madame île Porlenduère, entre lui, le curé, Savinien et Ursule, (pie Bongrand et l'abbé Chaperon allaient prendre et ramenaient tous les soirs. En juin, Bongrand lii prononcer la nullité de la procédure suivie par Massin contre les Porlenduère. Aussitôt il signa le nouveau bail, obtint trente-deux mille francs du fermier et un fermage de six mille francs pour dix-huit ans ; puis le soir, avant que ces opérations ne s'ébruitassent, il alla chez Zélie, qu'il savait assez embarrassée de placer ses fonds, et lui proposa l'acquisition d(;s Bordières pour deux cent vingt mille francs.
— Je ferais immédiatement affaire, dit Minoret, si je savais que les Porlenduère allassent vivre ailleurs qu'à Nemours.
— Mais, répondit le juge de paix, pourquoi?
— Nous vcwous nous passer de nobles à Nemours.
URSULE MIROUËT
— Je crois avoir entendu Mire à la vieille dame que, si ses affaires s'arrangeaient, elle ne pourrait plus guère vivre qu'en Bretagne avec je qui lui resterait. Elle parle de vendre sa maison.
— Eh bien! vendez-la-moi, ditMinoret.
—Mais m parles comme si tu étais le maître, dit Zélie. Que veux-tu fcire de deux maisons?
— Si je ne termine pas ce soir avec vous pour les Bordieres, reprit ;e juge de paix, notre bail sera connu, nous serons saisis de nouveau dans trois jours, et je manquerais celte liquidation, qui me lient au cœur. Aussi vais-je de ce pas à Melun, où des fermiers que j'y connais m'achèteront les Bordieres les yeux fermés. Vous perdrez ainsi l'occasion de placer en terre à trois pour cent dans les terroirs du
Rouvre. , .. » .,•
— Eh bien ! pourquoi venez-vous nous trouver? dit Zelie.
— Parce que vous avez l'argent, tandis que mes anciens clients auront besoin de quelques jours pour me cracher cent vingt-neuf mille francs. Je ne veux pas de difficultés.
— Qu'elle quitte Nemours, et je vous les donne ! dit encore Minoret.
— Vous comprenez que je ne puis pas engager la volonté des Portenduère, répondit Bongrand; mais je suis certain qu'ils ne resteront pas à Nemours.
Sur celte assurance, Minoret, à qui d'ailleurs Zélie poussa le coude, promit les fonds pour solder la dette des Portenduère envers la succession du docteur. Le contrat de vente fut alors passé chez Dionis, et l'heureux juge de paix y fit accepter les conditions du nouveau bail à Minoret, qui s'aperçut un peu tard, ainsi que Zélie, de la perte de la dernière année, payée à l'avance. Vers la fin de juin, Bongrand apporta le quitus de sa fortune à madame de Portenduère, cent vingt-neuf mille francs, en l'engageant à les placer sur l'Etat, qui lui donnerait six mille francs de rente dans le cinq pour cent en y joignant les dix mille francs de Savinien. Ainsi, loin de perdre sur ses revenus, la vieille dame gagnait deux mille francs de rente à sa liquidation. La famille Portenduère demeura donc à Nemours. Minoret crut avoir été joué, comme si le juge de paix avait dû savoir que la présence d'Ursule lui était insupportable, et il en conçut un vif ressentiment qui accrut sa haine contre sa victime.. Alors commença le drame secret, mais terrible en ses effets, de la lutte de deux sentiments, celui qui poussait Minoret à chasser Ursule de Nemours, et selui qui donnait à Ursule la force de supporter des persécutions dont la cause fut pendant un certain temps impénétrable : situation étrange et bizarre, vers laquelle tous les événements antérieurs avaient marché, qu'ils avaient préparée et à laquelle ils servent de préface.
Madame Minoret. à qui son mari fit cadeau d'une argenterie et d'un service de table complet d'environ vingt mille francs, donnait un superbe dîner tous les dimanches, le jour où son (ils le substitut amenait quelques amis de Fontainebleau. Pour ces dîners somptueux, Zélie faisait venir quelques raretés de Paris, en obligeant ainsi le notaire Dionis à imiter son faste. Goupil, que les Minoret s'efforçaient de bannir de leur société comme une personne tarée qui tachait leur splendeur, ne fut invité que vers la lin du mois de juillet, un mois après l'inauguration de la vie bourgeoise menée par les anciens maîtres de poste. Le maître clerc, déjà sensible à cet oubli calculé, fut obligé de dire vous à Désiré, qui, depuis l'exercice de ses fonctions, avait pris un air grave et rogue jusque dans sa famille.
— Vous ne vous souvenez donc plus d'Esther, pour aimer ainsi mademoiselle Mirouët? dit Goupil au substitut.
— D'abord Esther est morte, monsieur. Puis, je n'ai jamais pensé à Ursule, répondit le magistrat.
— Eh bien! que me disiez-vous donc, papa Minoret? s'écria trèsinsolemment Goupil.
Minoret, pris en flagrant délit de mensonge par un homme si redoutable, eûl perdu contenance sans le projet pour lequel il avait invité Goupil à diner, en se souvenant de la proposition jadis faite par le maître clerc d'empêcher le mariage d'Ursule et du jeune Portenduère. Pour toute réponse, il emmena brusquement le clerc au fond de son jardin.
— Vous avez bientôt vingt-huit ans, mon cher, lui dit-il, et je ne vous vois pas encore sur le chemin de la fortune. Je vous veux du bien, car enfin vous avez éié le camarade de mon lils. Ecoutez-moi. Si vous décidez la petite Mirouët, qui d'ailleurs possède quarante lu ■ 1 1 1 • francs, à devenir votre femme, aussi vrai que je m'appelle Miuoii l je vous donnerai les moyens d'acheter une charge de notaire à Orléans.
— Non, dit Goupil, je ne serais pas assez en vue; mais à Montargis...
— Non, reprit Minoret, mais à Sens...
— Va pour Sens! reprit le hideux premier clerc. 11 y a un archevêque, je ne hais pas un J.ays de dévotion : aver un peu d'hypocrisie ou y fait mieux son chemin. D'ailleurs la petite est dévote, elle y réussira.
— 11 est bien entendu, reprit Minoret, que je ue doune les cent
mille francs qu'au mariage de notre parente, à qui je veux faire uu sort par considération pour défunt mon oncle.
— Et pourquoi pas un peu pour moi ? dit malicieusement Goupil en soupçonnant quelque secret dans la conduite de Minoret. N'est-ce pas à mes renseignements que vous devez d'avoir pu réunir vingtquatre mille francs de rente d'un seul tenant, sans enclaves, autour du château de Rouvre? Avec vos prairies et votre moulin qui sont de l'autre côté du Loing, vous y ajouteriez seize mille lianes ! Voyons, gros père, voulez-vous jouer avec moi franc jeu ?
— Oui.
— Eh bien ! afin de vous faire sentir mes crocs, je mijotais pour Massin l'acquisition du Rouvre, ses parcs, ses jardins, ses réserves et son bois.
— Avise-toi de cela ! dit Zélie en intervenant.
— Eh bien ! dit Goupil en lui lançant un regard de vipère, si je veux, demain Massin aura tout cela pour deux cent mille francs.
— Laisse-nous, ma femme, dit alors le colosse en prenant Zélie par le bras et la renvoyant, je m'entends avec lui... Nous avons eu tant d'affaires, reprit Minoret en revenant à Goupil, que nous n'avons pu penser à vous ; mais je compte bien sur votre amitié pour nous avoir le Rouvre.
— Un ancien marquisat, dit malicieusement Goupil, et qui vaudrait bientôt entre vos maius cinquante mille livres de rente, plus de deux millions au prix où sont les biens.
— Et notre substitut épouserait alors la fille d'un maréchal de France, ou l'héritière d'une vieille famille qui le pousserait dans la magistrature à Paris, dit le maître de poste en ouvrant sa large tabatière et offrant une prise à Goupil.
— Eh bien! jouons-nous franc jeu? s'écria Goupil en se secouant les doigts.
Minoret serra les mains de Goupil en lui répondant : — Parole d'honneur !
Comme tous les gens rusés, le maître clerc crut, heureusement pour Minoret, que sou mariage avec Ursule était un prétexte pour se raccommoder avec lui depuis qu'il leur opposait Massin.
— Ce n'est pas lui, se dit-il. qui a trouvé cette bourde, je reconnais ma Zélie, elle lui a dicté son rôle. Bah! lâchons Massin. Avant trois ans je serai, moi, le député de Sens, peusa-t-il. Eu apercevant alors Bongrand qui allait faire son whist en face, il se précipita dai* la rue.
— Vous vous intéressez beaucoup à Ursule Mirouët, mon chet monsieur Bongrand, lui dit-il; vous ne pouvez pas être indifférent à sou avenir. Voici le programme : elle épouserait un notaire dont l'éiude serait dans un chef-lieu d'arrondissement. Ce notaire, qui sera nécessairement député dans trois ans, lui reconnaîtrait cent mille francs de dot.
— Elle a mieux, dit sèchement Bongrand. Madame de Portenduère depuis ses malheurs ne va guère bien; hier eucore elle était horriblement changée, le chagrin la tue; il reste à Savinien six mille francs de rente, Ursule a quarante mille francs, je leur ferai valoir leurs capitaux à la Massin, mais honnêtement, et dans dix ans ils auront une petite fortune.
— Savinien ferait une sottise, il peut épouser quand il voudra mademoiselle du Rouvre, une fille unique à qui son oncle et sa tante veulent laisser deux héritages superbes.
— Quand l'amour nous tient, adieu la prudence, a dit la Fontaine. Mais qui est-ce, votre notaire.' car après tout... reprit Bongraud par curiosité.
— Moi, répondit Goupil, qui fit tressaillir le juge de paix.
— Vous?... répondit Bongrand sans cacher son dégoût.
— Ah bien! votre serviteur, monsieur, répliqua Goupil en lançant un regard plein de fiel, de haine et de défi.
— Voulez-vous être la femme d'un notaire qui vous reconnaîtrait cent mille francs de dot? s'écria Bongrand en entrant dans la petite salle el s'adressantà Ursule, qui se trouvait assise auprès de madame de Portenduère.
Ursule et Savinien tressaillirent par uu même mouvement, et se regardèrent : elle en souriant, lui sans oser se montrer inquiet.
— .le ne suis pas maîtresse de mes actions, répondit Ursule en tendant la main a Savinien sans que la vieille mère pût voir ce geste.
— Aussi ai-je refuse sans seulement vous consulter.
— Et pourquoi? dit madame de Portenduère, il me semble, ma petite, que c'est un bel étal que celui de notaire '
— J'aime mieux ma douce misère, ivpnndil-elle, car. relaliveineii
à ce. que je devais attendre de la vie, c'est pour moi l'opulence. M» vieille nourrice m'épargne d'ailleurs bien des soucis, el je n'irai pas troquer le présent, qui me plaît, contre un avenir inconnu.
Le lendemain, la poste versa dans deux MBUTS le poison de deux
lettres anonymes : nm- a madame de Portenduère el l'autre à Ursule.
Voici Celle que reçut la vieille daine :
« Vous aimez voire fils, vous voulez l'établir comme l'exige le
« nom qu'il porte, el vous favorise/ son caprice pour une petite ani- I bilieuse saus fortune, eu recevant chez vous une Ursule, la Bile
URSULE MIROURT.
« d'un musicien de régiment; tandis que vous pourriez le marier
« avec mademoiselle du Rouvre, dont les deux oncles, MM. le mar-
« quis de Ronquerolles et le chevalier du Rouvre, riches chacun de
« trente mille livres de rente, pour ne pas laisser leur fortune à ce
vieux fou de M. du Rouvre qui mange tout, sont dans l'intention
d'en avantager leur nièce au contrat. Madame de Sérizy, tante de
Clémentine du Rouvre, qui vient de perdre son fils unique dans la
campagne d'Alger, adoptera sans doute aussi sa nièce. Quelqu'un
qui vous veut du bien croit savoir que Savinien serait accepté. »
Voici la lettre faite pour Ursule :
<t Chère Ursule, il est dans Nemours un jeune homme qui vous idolâtre, il ne peut pas vous voir travaillant à votre fenêtre sans des émotions qui lui prouvent que son amour est pour la vie. Ce jeune homme est doué d'une volonté de fer et d'une persévérance que « rien ne décourage : accueillez donc favorablement son amour, car « il n'a que des intentions pures et vous demande humblement votre « main, dans le désir de vous rendre heureuse. Sa fortune, quoique « déjà convenable, n'est rien comparée à celle qu'il vous fera quand « vous serez sa femme. Vous serez un jour reçue à la cour comme la « femme d'un ministre et l'une des premières du pays. Comme il vous « voit tous les jours, sans que vous puissiez le voir, mettez sur votre « fenêtre un des pots d'œillets de la Bougival, vous lui aurez dit ainsi « qu'il peut se présenter. »
Ursule brûla cette lettre sans en parler à Savinien. Deux jours après, elle reçut une autre lettre ainsi conçue :
« Vous avez eu tort, chère Ursule, de ne pas répondre à celui qui « vous aime plus que sa vie. Vous croyez épouser Savinien, vous « vous trompez étrangement. Ce mariage n'aura pas lieu. Madame de « Porienduere, qui ne vous recevra plus chez elle, va ce malin au « Rouvre, à pied, malgré l'état de souffrance où elle est, y demander « pour Savinien la main de mademoiselle du Rouvre. Savinien finira « par céder. Que peut-il objecter? les oncles de la demoiselle assu- « rent par le contrat leurs fortunes à leur nièce. Cette fortune con- « siste en soixante mille livres de rente. »
Cette lettre ravagea le cœur d'Ursule en lui faisant connaître les tortures de la jalousie, une souffrance jusqu'alors inconnue, qui, dans cette organisaiion si riche, si facile à la douleur, couvrit de deuil le présent, l'avenir et même le passé. Depuis le moment où elle eut ce fatal papier, elle resta dans la bergère du docteur, le regard arrêté sur l'espace, et perdue dans un rêve douloureux. En un instant elle sentit le froid de la mort substitué aux ardeurs d'une belle vie. Hélas ! ce l'ut pis : ce fut en réalité l'atroce réveil des morts apprenant qu'il n'y a pas de Dieu, le chef-d'œuvre de cet étrange génie appelé Jean-Paul. Quatre fois la Bougiva! essaya de faire déjeuner Ursule, elle lui vil prendre ei quitter son pain sans pouvoir le porter à ses lèvres. Quand elle voulait hasarder une remontrance, Ursule lui répondait par un geste de main et par un terrible mot : — Chut! aussi despotiquement dit que jusqu'alors sa parole avait élé douce. La Bougival, qui surveillait sa maîtresse à travers le vitrage de la
Îtorle de communication, l'aperçut alternativement rouge comme si a fièvre la dévorait, et violette comme si le frisson succédait à la fièvre. Cet état s'empira sur les quatre heures, alors que, de moment en moment, Ursule se leva pour regarder si Savinien venait, et que Savinien ne vint pas. La jalousie et le doute ôtent à l'amour toute sa pudeur. Ursule, qui jusqu'alors ne se serait pas permis un geste où l'on pût deviner sa passion, mit son chapeau, son petit chàle, et s'élança dans son corridor pour aller au-devant de Savinien, mais un reste de pudeur la fit rentrer dans sa petite salle. Elle y pleura. Quand lé curé se présenta le soir, la pauvre nourrice l'arrêta sur le seuil de la porte.
— Ah ! monsieur le curé, je ne sais pas ce qu'a mademoiselle ; elle
— Je le sais, répondit tristement le prêtre en fermant ainsi la bouche à la nourrice effrayée.
L'abbé Chaperon apprit alors k Ursule ce qu'elle n'avait pas osé faire vérifier : madame de Porienduere était allée diner au Rouvre.
— Et Savinien?
— Aussi.
Ursule eut un petit tressaillement nerveux qui fit frissonner l'abbé Chaperon comme s'il avait reçu la décharge d'une bouteille de Leyde, et il éprouva de plus une durable commotion au cœur.
— Ainsi nous n'irons pas ce soir chez elle, dit le curé; mais, mon enfant, il sera sage à vous de n'y plus retourner. La vieille dame vous recevrait de manière à blesser votre fierté. Nous qui l'avions amenée à entendre parler de votre mariage, nous ignorons d'où souffle le vent par lequel elle a été changée en un moment.
— Je m'attends à tout, et rien ne peut plus m'élonner, dit Ursule d'un ton pénétré. Dans ces sortes d'extrémités on éprouve une grande consolation à savoir que l'on n'a pas offensé Dieu.
— Soumettez-vous, ma chère fille, sans jamais sonder les voies de la Providence, dit le curé.
— Je ne voudrais pas soupçonner injustement le caractère de M. de Portenduère...
— Pourquoi ne dites-vous plus Savinien? demanda le curé, qui remarqua quelque légère aigreur dans l'accent d'Ursule.
— De mon cher Savinien, reprit-elle en pleurant. Oui, mon bon ami, reprit-elle en sanglotant, une voix me crie encore qu'il estaussi noble de cœur que de race. Il ne m'a pas seulement avoué qu'il m'aimait uniquement, il me l'a prouvé par des délicatesses infinies et en contenant avec héroïsme son ardente passion. Dernièrement, lorsqu'il a pris la main que je lui tendais, quand M. Bongrand me proposait ce notaire pour mari, je vous jure que je la lui donnais pour la première fois. S il a débuté par une plaisanterie en m'envoyant un baiser à travers la rue, depuis, cette affection n'est jamais sortie, vous le savez, des limites les plus étroites; mais je puis vous le dire, à vous qui lisez dans mon àme, excepté dans ce coin dont la vue était réservée aux anges, eh bien ! ce sentiment est chez moi le principe de bien des mérites : il m'a fait accepter mes misères, il m'a peutêtre adouci l'amertume de la perte irréparable dont le deuil est plus dans mes vêtements que dans mon àme! Oh! j'ai eu tort. Oui, l'amour était chez moi plus fort que ma reconnaissance envers mon parrain, et Dieu l'a vengé. Que voulez-vous! je respectais en moi la femme de Savinien ; j'étais trop fiere, et peut-être est-ce cet orgueil que Dieu punit. Dieu seul, comme vous me l'avez dit, doit être le principe et la fin de nos actions.
Le curé fut attendri en voyant les larmes qui roulaient sur ce vi sage déjà pâli. Plus la sécurité de la pauvre fille avait été grande, plus bas elle tombait.
— Mais, dit-elle en continuant, revenue à ma condition d'orpheline, je saurai en reprendre les sentiments. Après tout, puis-je être une pierre au cou de celui que j'aime? Que fait-il ici? Qui suis-je pour prétendre à lui? Ne l'aimé-je pas d'ailleurs d'une amitié si divine qu'elle va jusqu'à l'entier sacrifice de mon bonheur, de mes espérances?... Et vous savez que je me suis souvent reproché d'asseoir mon amour sur un tombeau, de le savoir ajourné au lendemain de la mort de celte vieille dame. Si Savinien est riche et heureux par une autre, j'ai précisément assez pour payer ma dot au couvent où j'entrerai promptement. Il ne doit pas plus y avoir dans le cœur d'une femme deux amours qu'il n'y a deux maîtres dans le ciel. La vie religieuse aura des attraits pour moi.
— Il ne pouvait pas laisser aller sa mère seule au Rouvre, dit doucement le bon prêtre.
— N'en parlons plus, mon bon monsieur Chaperon, je lui écrirai ce soir pour lui donner sa liberté. Je suis enchantée d avoir à fermer les fenêtres de cette salle.
Et elle mit le vieillard au fait des lettres anonymes en lui disant qu'elle ne voulait pas autoriser les poursuites de son amant inconnu.
— Eh! c'est une lettre anonyme adressée à madame de Portenduère qui l'a fait aller au Rouvre, s'écria le curé. Vous êtes sans doute perséeulée par de méchantes gens.
— El pourquoi ? Ni Savinien ni moi, nous n'avons fait de mal à personne, et nous ne blessons plus aucun intérêt ici.
— Enfin, ma petite, nous profilerons de celte bourrasque, qui disperse notre société, pour ranger la bibliothèque de notre pauvre ami. Les livres restent eu tas, Bongrand et moi nous les mettrons en ordre, car nous pensons à y faire des recherches. Placez votre confiance en Dieu; mais songez aussi que vous avez dans le bon juge de paix et en moi deux amis dévoués.
— C'est beaucoup, dit-elle en reconduisant le curé jusque sur le seuil de son allée en tendant le cou comme un oiseau qui regarde hors de son nid, espérant encore apercevoir Savinien.
Eu ce moment Minore! et Goupil, au retour de quelque promenade dans les prairies, s'arrêtèrent en passant, et l'héritier du docteur dit à Ursule : — Qu'avez-vous, ma cousine? car nous sommes toujour cousins, n'est-ce pas? vous paraissez changée.
Goupil jetait a Ursule des regards si ardents, qu'elle en fut effrayée ; elle rentra sans répondre.
— Elle est farouche, dit Minoret au curé.
— Mademoiselle Mirouët a raison de ne pas causer sur le pas de sa porte avec des hommes; elle est trop jeune...
— Oh ! fit Goupil, vous devez savoir qu'elle ne manque pas d'amoureux.
Le curé s'était hâté de saluer, et se dirigeait à pas précipités vers la rue des Bourgeois.
— Eh bien! dit le premier clerc à Minoret, < -a chauffe! Elle est déjà pâle comme une morle; mais avant quinze jours elle aura quille la ville. Vous verrez.
— Il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi ! s'écria ML noret effrayé de L'atroce sourire qui donnai) au visage de Goupil l'ex pression diabolique prêtée par Eugène Delacroix au MéphislophéleS de Gœihe.
— Je le crois bien, répondit Goupil. Si elle ne m'épouse pas, je la ferai crever de chagrin.
— Fais-le, petit, el je te donne les fonds pour être notaire à Paris. Tu uourras alors épouser une femme riche...
URSULE MIUOUET.
— Pauvre fille ! Que vous a-t-elle donc fait? demanda le clerc surpris.
— Elle m'embête ! dit grossièrement Minoret.
— Attendez à lundi, et vous verrez alors comment je la scierai, reprit Goupil en étudiant la physionomie de l'ancien maître de poste.
Le lendemain, la vieille Bougival alla chez Savinien et dit en lui tendant une lettre : — Je ne sais pas ce que vous écrit la chère enfant: mais elle est ce matin comme une morte.
Qui, par cette lettre, n'imaginerait pas les souffrances qui avaient assailli Ursule pendant la nuit?