‹ Œuvres de jeunesseChapitre 36 sur 96 · LA DUCHESSE DE CASÎR1ES · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE CASÎR1ES

I-fi commis voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque actuelle? N'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses, à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations intellectuelles? Notre siècle reliera le règne de la force isolée, abondante en créations originales, au règne de la force uniforme, mais niveleuse , égalisant les produits, les jetant par masses, et obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés. Apres les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-elles pas toujours? Le

commis vovageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux choses et aux hommes? il les voilure," les met en mouvement,

un homme à peu près fou,

BRUGÏ1ÛT nomme Margarilis. — page 5.

l'affection, du contentement, de

venir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se repos»

Crarurei par lea mnlleur»

ArtialM,

les fait se choquer les une»

aux autres; il prend, dans la centre lumineux, sa charge de ravons et les sème à travers Tes populations endormies. Ce pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. Curieuse figure ! Cet homme a tout vu, il sait tout, il connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la bonhomie de la province. N'est-il pas l'anneau qui joint le village à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien ni provincial? car il est voyageur. 11 ne voit rien à fond ; ûki hommes et des lieux, il en apprend les noms ; des choses, il en apprécie les surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure ; enfin son regard glisse sur les objets et ne les inverse pas. Il s'intéresse à tout, et rien ne l'intéresse.

Moqueur et chansonnier, aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au fond de l'âme.

Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire de obligeance, et le quitter pour re-

LES PARISIENS EN PROVINCE

Il est tenu d'être observateur sous peine de renoncer à son métier. N'est-il pas inec ammenl contraint de sonder les hommes par un seul regard, d'en deviner les ai lions, les mœurs, la solvabilité surtout : et, pour ne pas perdre on temps, d'estimer soudain les chance* de succès? aussi l'habitude de se décider promptement en toute af> faire le rend-elle essentiellement jugeur : il tranche, il parle en maître des théâtres de l'avis, de leurs acteurs et <le ceux de la province. Puis il connaît les bons el les mauvais endroits de la France, de artu et visu. Il vous piloterait au besoin au viee ou à la venu avec la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt et produisent sur sa victime l'effet d'une douche morale? Conteur, égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens du "•tenu, passe pour un milord dans 1rs villages, ne se laisse jamais embêter, mot de son argot, el sait frapper à temps sur sa poche pour faire retentir son argent, alin de n'être pas pris pour un voleur par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où il pénètre. Quant à sou activité, n'est-ce pas la moindre qualité de cette machine humaine? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens el dépister les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne une commission, à l'habileté du croc en jambe qu'il donne à son rival pour le devancer, à l'art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités supérieures! Trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots, du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que des ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes? Personne en France ne se doute de l'incroyable puissance incessamment déployée par les voyageui s, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans la dernière bourgade, représentent le génie de la civilisation el les inventions parisiennes aux prises avec le lion sens, l'ignorance ou la routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole les niasses les plus ri fractaires, et qui ressemblent à ces infatigables polisseurs doni la lime lèche les porphyres les plus durs! Voulez-vous connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la phrase sur les éeiis les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé dans sa bauge campagnarde? écoutez le discours d'un des grands dignitaires de l'industrie parisienne au prolit desquels trottent, frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à vapeur nommée spéculation.

— Monsieur, disait à un savant économiste le directeur-caissiergéranl-secréiaire général et administrateur de lune des plus célèbres compagnies d'assurance contre l'incendie, monsieur, en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs: les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par les in tances de nos agents, qui vont chez les assurés retardataires les m jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes d'assurance, en les effrayant el les échauffant par d'épouvantables narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial, entre pourles neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation.

Parler! se faire écouter, n'est-ce pas séduire? Une nation qui-a ses deux Chambres, une femme qui prèle ses deux oreilles, sont également perdues. Eve et son serpent forment le mythe éternel d'uu fait quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde.

— Apres une conversation de deux heures, un homme doit èlre à vous, disail un avoué relire des affaires.

Tournez autour du commis voyageur. Examinez cette ligure. N'en oubliez ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans celle ligure, si originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses ne décOUVrirez-VOUS pas'.' Voyez ! quel allilele. quel cirque, quelles aunes : lui, le monde el sa langue. Intrépide marin, il s'embarque, muni de quelques phrases, pour aller pêcher c iiu| a six cent mille francs en des mers glacées, au pays des Iroqtiols, en i raine ! Ne s'agit-il pas d'extraire, par des opérations purement Intellectuelles, l'or enfoui dans les cachettes de province, «le l'en extraire sans douleur!

Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les flambeaux, et lie se prend qu'à la nasse, a la seine, aux engins les plus doux. Penserez-vous maintenant sans frémir au déluge des phrases qui recommence Ses Cascades au point du jour, eu France.' VOUS connaisse/, le genre, voici l'individu.

Il existe à Paris un incomparable voyageui. le parangon de sou espèce, nu homme qui possède au plus nain degré toutes les conditions inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontre a la lois du vitriol et de la glu : de la glu. peur appréhender, entortiller sa victime el se la rendre adhérente; du vitriol, pour en dissoudre les calculs les puis durs. Sa partis était le chapeau; mais sou talent el l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient

acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de V article-Paris lui faisaient tous la cour alin d'obtenir qu'il daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand au retour de ses marches triomphales il séjournait à Paris, était-il perpétuellement en noces et festins; en province, les correspondants le choyaient ; à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêlé, nourri partout; pour lui, déjeuner ou dîner seul était une déb luche, un plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste. Mais n'étaitil pas le vivant feuilleton du commerce parisien? Il se nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il était accablé, lui avaient valu le surnom d'illustre Partout où ce garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier, chacun de dire en le voyant: — Ah ! voilà l'illustre Gaudissart . Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières, la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au voyageur et le voyageur souriait à tout. Similia similibus, il était pour I homii'opathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de cordélier, enveloppe rabelaisienne ; vêtement, corps, esprit, ligure, s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute sa personne. Ilond eu affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez reconnu en lui l'homme aimable de la grisolle, qui grimpe avec élégance sur l'impériale d'une voilure, donne la main à fa dame embarrassée pour descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et lui vend un chapeau ; sourit à la servante, la prend ou parla taille ou par les sentiments; imite à table le glouglou d'une bouteille en se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue; sait faire partir de la bière en insufflant l'air entre ses lèvres ; lape de grands coups de couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, etdil aux autres : — Faites-en autant! qui gouaille les voyageurs timides, dénient les gens instruits, régne à table et y gobe les meilleurs morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son cigare, il disait eu regardant une ville : — Je vais voir ce que ces gens-là ont daus le ventre! Gaudissart devenait alors le plus lin. le plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois ; enfin il était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte el le reprenait en sortant.

Jusqu'en 1850, l'illustre Gaudissart élait resté fidèle à l'article- Paris. En s'adressant à la majeure parties des fantaisies humaines, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis d'observer les replis du cuiur, lui avaient enseigne les secrets de son éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris, des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Nul mieux que lui ne connaissait l'art d'amorcer les négociants par les charmesd'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il disait que c étail en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se jeter à leur tête, eic. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient intarissables. Néanmoins, après août et oeiobre 1850, il quitta la chapellerie el l'article -Paris, laissa les commissions du commerce des choses mécaniques el visibles pour s'élancer daus les sphères les plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la matière pour la pensée, les

rroduits manufacturés pour les élaborations infiniment plus pures de intelligence. Ceci veut une explication.

Le déménagement de 1850 enfanta, ■comme chacun le sait, beaucoup de vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeu nir. Depuis 1850, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs; et, comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, ou vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour, verrons-nous une bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises, les idées se cotent, se récollent, s'importent, se portent, se vendent, Ee réalisent el rapportent. S'il ne se trouve pas dldéi à vendre, la spéculation tache de mettre des mots en faveur, leur donne la consistance d'une idée, cl vit de ses mois comme I oiseau de ses grains de mil. Ne riez pas! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on es[ plus séduit par l'étiquette du sac que par lecoiileuii. fTavousuous pas vu la librairie exploitant le mol pittoresque, quaud la liitéralure eut tué le mol fantaittt/U4 P \ussi le lise a i-il deviné l'impôt Intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des au es, cadastrer les prospectus, el peser la pensée, rue de la Paix, llôtcl du Timbre. En devenant une exploitation, l'intelligence ci ses produis devaient naturclleinenl obéir au mode employé par les exploitations

manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau de quelques-uns de ces Parisiens en apparem e oisifs, mais qui livrent des batailles morales en vidant bouteille ou levant la misse d'un faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des commis voyageurs chargés de présenter avec adresse, url - ' orbi. à Pans et eu province, le lard grillé des annonces ci des prospeclus, au moyeu desquels se prend, daus la souricière de l'unit»

L'ILLUSTRE GAUDISSART

prise, ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou protecteur, mais partout un niais.

— Je suis un niais! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la perspective d'être fondateur de quelque chose, et qui, en définitive, se trouve avoir fondu mille OU douze cents francs.

— Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur.

Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs qui, vivant de leurs receltes, lardent le public d'idées nouvelles, le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de sa plombagine. Aussi, depuis 1850. que n'a-t-on pas prodigué pour stimuler en Fiance le zèle, l'amour-propre des masses intelligentes et progressives! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce de Légion d'honneur inventée pour le commun des martyrs, se sont rapidement succédé. Enlin toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de là cette conscription de noms célèbres levée à l'iusu des infortunés artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit publie arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux de leur sultan hébété, leur Shahabaham, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas. leur tranche la tète en leur retranchant leur picotin d'or.

Celte folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart, et voici comment. Une compagnie d'assurances sur la vie et les capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité signé, le voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire général de l'administration, qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes, lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et, pour tout dire, aiguisa le til de la langue qui devait opérer sur la vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en prit M. le secrétaire général. Les chefs des assurances sur la vie et les capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart, eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle, les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers de deux journaux, célèbres à cette époque et morts depuis, eureut l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain, attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui proposèrent chacun dix francs par tète d'abonné s'il en rapportait un millier; mais cinq francs seulement s'il n'eu attrapait que cinq cents. La partie journal politique ne nuisant pas à la partie assurances de capitaux, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour étudier à fond cet article, et pouvoir en raisonner convenablement, « de manière, dit-il, à ne pas se mettre dedans. » 11 ne demanda rien aux républicains. D'abord, il inclinait ver-, les idées républicaines, les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les conspirations des carbonari français, il fut arrêté, mais relâché faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs é\ erons pour représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire sain'-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans les bureaux de l'assurance, les finesses de la langue Gnancière. Sou aptitude, sa mémoire, étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisaii chaque année sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des voyageurs se montra clément en considération de ses vieux amis d'aussi de la prime énorme qui lui fut allouée.

— Ecoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste. Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par

un être faible, et Gaudissart avait dans .lenuy son tyran, il la ramenait à onze heures du Gymnase, où il l'avait conduite, en grande parure, dans une loge louée à l'avant-scène des premières.

— A o, -.r, n.i™„ i,.„.,v i„ i,. ,,...,ihtorii tn rhamhre et d'une ma-

nière soignée. La grande Malbilde, qui te seie le dos avec ses comparaisons, ses châtes véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade russe, son vermeil et son prince russe, qui m'a l'air d'être un lier blagueur, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta chambre ions les enfants que je ferai en province.

— Eh bien '. voilà qui est gentil ! criaja fleuriste. Comment, monstre d'homme, tu me parles tranquillement'de faire des enfants, et tu croia que je te souffrirai ce genre-là'.'

— Ah çà ! deviens-tu bète, ma .lenny "... C'est une manière de parler dans notre commerce.

— Il est joli, votre commerce!

— Mais écoute donc ; si tu parles toujours, tu auras raison

— Je veux avoir toujours raison ! Tiens, tu n'es pas gêné à c't'heure '

— Tu ne veux donc pas me laisser achever9 J'ai pris sous ma protection une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les enfants. Dans notre partie, les voyageurs, quand ils ont l'ait dans nue ville, une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent : J'ai fait die enfants ; comme, si j'y t';iis dix abonnements au journal le Mouvement, je dirai : J'ai fait ce soir dix mouvements... Comprends- tu, maintenant?

— C'est du propre ! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand, on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres hommes ! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons noirs; c'est des bêtises.

Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue d'Arlois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là demeurait mademoiselle Jenny Courand, qui passait généralement pour être secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'illustre Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans chaque ville où il s'arrêtait et lut rendre compte de ses moindres actions.

— Et combien faudra-t-il d'enfants pour meubler ma chambre? ditelle en jetant sou chàle et s'asseyant auprès d'un bon feu.

— J'ai cinq sous par abonnement.

— Joli ! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche ! à moins que tu ne soyes comme le juif errant et que tu n'aies tesipof lies bien cousues.

— Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc qoa les enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de vouloir l'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à ces choses-là.

— Eh bien! dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête, pour quoi m'aimes-tu?

— Parce que tu es une bête... sublime! Ecoute, Jenny. Vois-tu, si je fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes anicles-Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter vingt à trente mille francs maintenant par voyage.

— Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.

— Alors, dit le voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente, et qui va se faire nommer pair de France ! Quand on pense que le petit Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que M. l'opinot est nommé d'hier ministre du commerce... Pourquoi n'aurais-je pas de l'ambition, moi ? lié ! hé ! j'attraperais parfaitement le oagoull de la tribune el pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoutemoi:

« Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la presse n'est « ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, « la presse est une institution. Or, nous sommes furieusement tenus « ici de voir politiquement les choses; donc... (Il reprit haleine.) — « Donc nous avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encou- (( rager ou à réprimer, si elle doit être imposée ou libre : questions « graves! Je ne crois pas abuser des moments, toujours si précieuï « de la Chambre, en examinant cet article et en vous eu faisant ape^ « cevoir les conditions. Nous marchons à un abîme. Certes, les \oh « ne sont pas feutrées comme il le faut... »

— Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marche» la France vers un abîme ; ils disent cela ou parlent du char de l'Etat, de tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes les couleurs? J'ai le truc de chaque commerce. Sais-tu pourquoi ? Je suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc, je serai bieutôt an pouvoir, moi !

LES PARISIENS EN PROVINCE

— Toi!...

— Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France? N'a-t-on pas nommé déjà deux fois M. Popinot député dans le quatrième arrondissement, il dine avec Louis-Philippe ! Finot va, dil-on, devenir conseiller d'Etal! Ah! si on m'envoyait à Londres, ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à quia. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'illustre Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'arlicle-Paris.

— Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras ■pas seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer?

— Gageons, mignonne.

— Un châle !

— Va ! si je perds le châle, je reviens à mon article-Paris et à la chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais!

Et l'illustre voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la main passée dans son gilet, la tète de trois quarts, dans une attiude napoléonienne.

— Oh ! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir?

Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, vos et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence ; à figure ronde comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les 6tatues de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes, mais il était agile et nerveux. 11 prit Jenny à moitié déshabillée et la porta dans son lit.

— Taisez-vous, femme dire.' dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que la femme libre, le saint-simonisme, l'antagonisme, le fouriérisme, le criticisme, et l'exploitation passionnée? eh bien! c'est... enfin, c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.

— Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.

— Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan de la fleuriste.

Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux personnes étaient unies.

LETTHE DE GAUDISSART A JENNY COUf.AND.

(( Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions données. L'assurance sur les capitaux va très-bien. J'ai, de Paris à Blois, placé près de deux millions; mais, à mesure que j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent singulièrement plus dures, et conséquemment les millions infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien fil, je les embroche parfaitement, ces bons boutiquiers. J'ai placé cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans. Je ne sais pas. ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons. Quant à l'article journaux, diable! c'est une autre paire de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faul seriner longtemps ces particuliers-li avant de leur apprendre un air nouveau ! Je n'ai encore fait que soixante-deux MouvemenUl C'est, dans toute ma rouie, cent de moins que les châles Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains, ça ne s'abonne pas du tout : vous causez avec eux, ils causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que l'honum. s'abonne? Ah bien! oui, je t'en fiche! Pour peu qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un cure-dent, mon homme parle alors lit- la consolidation (les propriétés, «les impôts,

«les rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises, et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme, Mauvaise affaire! Généralement

le Mouvement est mou. Je l'écris à ces messieurs. Ça nie l'ail de la

peine, rapport a mes opinions. Pour le Globe, autre engeance, Quand ou parle de doctrines nouvelles aux gens qu'on croil susceptibles de donner daus ces </<«/uits-la, d semble qu'où leur i>.o le de 1)1 Ûlcr leurs

maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a bien assez longtemps que l'homme exploite l'homme, et que la femme esl esclave', qu'il faut arriver à faire triompher la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnalion plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement de mes phrases... Ah bien ! oui, quand j'ouvre ces idées, là, les gens de province ferment leurs armoires, connue si je voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en aller. Sontils bêtes, ces canards-là ! Le Globe est enfoncé. Je leur ai dit : — Vous êtes trop avancés; vous allez en avant, c'est bien; mais il faut des résultats; la province aime les résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et, vu l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle. Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes, globards ou globicns, feront pour les réaliser; mais, comme ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de dix francs par abonnement. 11 y a un fermier qui a cru que ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé dans le Globe. Bah ! il y mordra, c'est sûr, il a un front bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah ! parlez-moi des Enfants! J'ai fait doux mille Enfants de Paris à Blois. Bonne petite affaire! 11 n'y a pas tant de paroles à dire. Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de l'enfant, pour que l'enfant veuille la voir; naturellement l'enfant la voit, il lire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il ait son journal, parce que papa na son journal. La maman a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image, deux éternels besoins de, l'enfance. Us lisent déjà, les enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à manger tranquillement à côté d'un monsieur en chapeau gris, qui lisait les Débats. Je me dis en moi-même:

— Faut que j'essaye mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal. Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux, les raisonnements en fa dièse et toute la sacrée machine. Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du Juillet dans les moustaches, près de mordre au Mouvement. Mais je ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot ganache. Bah ! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris, mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton, qui prends le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon grand air, tu sais, et je lui dis : — Ah çà ! monsieur, vous êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je vous rendrai raison. Je me suis bal lu en Juillet. — Quoique père de famille, me dit-il, je suis prêt à...

— Vous êtes père de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. A'jriez-vous des enfants? — Oui, monsieur. — De onze ans? — A peu près. — Eh bien! monsieur, le Journal des Enfants va paraître : six francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé par les sommités littéraires, un journal bien conditionné, papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà un père confondu ! La querelle a fini par un abonnement. — Il n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot, en lui racontant la scène au café.

« Je pars demain pour Amboise. Je ferai Atnboise en deux jours, et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart, on les roulera ! ils seront roulés ! rou. lés! Adieu, ma petite, aime-moi toujours, et sois (idole. La fidélité quand même est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui t'embrasse sur les œils?

« Ton Félix pour toujours. »

Cinq jours après, Gaudissart partit un malin de l'hôtel du Faisan, où il logeait à Tours, et se rendit à Vonvrav. canton riche et populeux, dont l'esprit public lui parut susceptible d'elle exploité. Moulé sur son cheval, il trottait le long de la levée, ne pensant pas plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il et joue cenl fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait insoucieuseni, sans se douter que dans les joyeuses vallées de Youvray périrait son infaillibilité commerciale.

Ici, quelques renseignements sur l'esprit publie de la Touraine deviennent nécessaires. L'esprit couleur, rusé, goguenard, épigrammatique dont, a chaque page, est empreinte l'oeuvre de Rabelais, ex

prime fidèlement l'esprit tourangeau, Cspnl fin, poli eonmie il doîl l'être dans un paVSOÙ les rois de France oui. pendant longtemps, tenu

leur ioiii esprit ardent, artiste, poétique, volupl ix, mais dont

les dispositions premières s'abolissent promplemciii, La m

L'ILLUSTRE GAUDISSART

l'air, la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus diverses, Babelais et Semblançay; l'Iantin l'imprimeur, et Descartes; Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier, qui peignit la majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua ; il s'y trouve, comme dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire : — Tourangeau, veux-tu de la soupe? — Oui. — Apporte ton écuelle. — Je n'ai plus faim. Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon de ces faciles et douces mœurs? A ces questions, nulle réponse. Allez dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, où poète comme l'était Byron, une force inouïe, invincible, vous obligerait à garder vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.

L'illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était alors particulièrement prise en haine et vilipendée-, mais comme on prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que lord Byribn a nommé le cant anglais.

Pour son malheur, après avoir débarqué au Solcil-d'Or. auberge tenue par Mitouflet, un ancien grenadier de la garde impériale, qui avait épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-entrain du bourg, le loustic obligé, par son rôle et par sa nature, à maintenir son endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste. Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner, sa tille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections, guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners: à trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser le curé ; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les m* disances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau, ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme admirable de l'ignorance. M. Vernier, ainsi se nommait ce petit grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle, par les fenêtres de laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à manger du pays.

— Est-ce à M. Vernier lui-même... dit le voyageur en pliant avec tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.

— Oui. monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre d'homme auquel il avait affaire.

— Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos lumières pour me diriger dans ce canton, où Mitouflet m'a dit que vous exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée par des banquiers qui veulent..

— Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier, habitué jadis à traiter avec le commis voyageur et à le voir venir.

— Positivement, répondit avec insolence l'illustre Gaudissart. Mais vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me confondre avec les vulgaires voyageurs, qui fondent leur succès sur la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus voyageur, je le fus, monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la plus haute importance, et qui doit me faire considérer par les esprits supérieurs comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Dai-

gnez m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas mis fictivement dans cette affaire comme dans quelquesunes de ces honteuses spéculations que je nomme, moi, des ratières; non. non, ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de semblables attrape-nigauds. Non, monsieur, les meilleures et les plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme intéressées et comme garantie...

Là Gaudissart déploya la rubanerie de ses phrases, et M. Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de garantie, Vernier avait cessé dt faire attention à la rhétorique du voyageur, il pensait à lui jouei quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles parisiennes un pays à juste litre nommé barbare par les spéculateurs qui ne peuvent y mordre.

En haut d'une délicieuse vallée, nommée la vallée Coquette, à cause de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait, dans une petite maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à Charenton ou par les maisons de santé? Si quelqu'un parlait à madame Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en gardant le bonhomme. Les incompréhensibles volontés que dictait la folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure, il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal ; pour le contenter, sa femme ou sa servante lui donnaient un vieux journal d'Indre-et-Loire ; et depuis sept ans il ne s'était point encore aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin n'eût-il pas observé sans intérêt le rapport qui existait entre la recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques. La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état du ciel, relativement à ses effets, sur la vigne. Ordinairement, quand sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et n'en bougeait point ; mais quand dix heures sonnaient à son horloge, enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par un ressort dans les chasses des joujous allemands, il s'avançait lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du Temple, à Paris, et leur disait :

— Allez-vous-en ! A certaines époques, cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme d'excellents conseils pour la vente de ses vins ; mais alors il devenait extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes. Ainsi, à une dame qui lui demandait : — Comment vous sentez-vous aujourd'hui, monsieur Margaritis? — Je me suis fait la barbe, et vous?... lui répondait-il. — Etes-vous mieux, monsieur? lui demandait une autre. — Jérusalem! Jérusalem ! répondait-il. Mais la plupart du temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa femme leur disait alors .

— Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe, de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et de crier; — Cette garce me déshonore ! D'ailleurs, il buvait, mangeait, se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun avait-il tint par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries, il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens, car, à la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un prix exorbitant, et lui en remettait l'argent, qu'il cachait sans que ni sa femme,

LES PARISIENS EN PROVINCE

ni sa scrvanie eussent pu, même en le guettant, découvrir où était la cachette.

Le veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis éprouva plus de peine que jamais à tromper sou mari, dont la raison semblait revenue.

— Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez -vous que le bonhomme, a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien lait endéver (mol du pays) pendant touie la journée, qu'il a fallu lui montrer deus poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait Heureusement deux pièces qu'il n'a pas pu vendre ; et, à ma prière, il les a roulées dans noire cellier. Ah çà ! ne vnilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même ?

Madame Vernier venait de conlier à son mari l'embarras où se trouvait madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier mot du commis voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec le bonhomme Margaritis.

— Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'illustre Gaudissart eut lâché sa première boidée, je ne vous dissimulerai pas les difficultés cpie doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est un pays qui marche à la grosse suo modo, un pays où jamais une idée nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous amusant à faire quatre repas par jour, eu nous occupant à cultiver nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tachons bonifâcement de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous resterons dans celte ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil vaut uuœildansla main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes convaincus, à la voix de II. Margaritis qui entraîne la mienne, il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dout toutes les bourses s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.

En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son mari.

— Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront. — Tu iras prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.

lnd

gra

ndiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus nde goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le commis voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois? M. et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle, que Gaudissart ne conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piège; il offrit galamment le bras à madame Vernier et crut avoir fait, pendant le chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant d'esprit, de pointes et de calembours incompris.

La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence la vallée Coquette. Ce logis, appelé la Fuye, n'avait rien de bien remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du ûonbomme et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes auxquelles on moulait par un escalier bâti en dehors de la maison, appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin, plein de soucis, de seringats, de sureaux, séparait l'habitation des clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à l'exploitation des vignes.

Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours d'Utrei ht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les deux daines et Gaudissart, d pensait à vendre ses deux pièces de vin. C'était un homme sec, dont le crâne Chauve par devant, garni de cheveux

rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux enfonces, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, cl ses joues creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.

— Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuezvous donc ! Vnila un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et cause/ avre lui.

En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit

de s'asseoir, et lui dit : Causons, monsieur. Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis,

en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir intervenir au besoin. A peine furent-elles installées, que M. Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et entra sans bruit.

— Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires...

— Publiques, répondit Margaritis eu l'interrompant. J'ai pacifié la Calabre sous le règne du roi Murât.

— Tiens, il est allé en Calabre maintenant? dit à voix basse M. Vernier.

— Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement,

— Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme qui pose pour son portrait chez un peinlre.

— Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa moutre à laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme supérieur... (Ici le fou s'inclina.) je me contenterais de vous chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dout les motifs psychologiques valent la peine de vous être exposés. Ecoutez ! De toutes les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse ; et, l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir ?• Or, y a-t-il rien qui consomme plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle le pot-au-feu, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question ? Y a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément pauvre, vous êtes riche d'espérance?

— De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.

— Eh bien ! monsieur, je suis envoyé dans les départements par une compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs talents, en leur escomptant quoi ?... le temps dito. et d'en assurer la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet espace intellectuel, eu représentant les qualités morales dont vous êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante chevaux. Ah ! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essenliellement progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrous aux idées d'une plus logique coordounaiion des intérêts sociaux. Je vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...

— Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.

— Eh bien ! soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, ■(pus êtes peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus loin...

En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours assis...

— Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais vous vous seniez...

— Je me sens, dit le fou.

— Vous vous dites : Moi. je serai minisire. Eh bien ! vous peintre, vous artiste, homme de lettres, von-- minisire futur, vous chiffrez vos espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille ecus...

— Vous m'apportez donc cent mille écus* dit le fou.

— Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d arl. par vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous cies trompé, vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci, intellectuel...

— Je comprends, dit le fou.

— Vous signez un contrat d'assurance avec l'administration, qui vous reconnaît une valeur de cent millo écus, à vous peintre...

— Je suis peintre, dit le fou.

— Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage a les payer à votre famille, à mis héritiers ; si, par Mitre mort, les espérances, le pot-au-feu fondé sur le capital intellectuel venait à êlre renversé. Le payement de la prime sullil â cousoliihy

l'illustrk r.Anmss.\r»T.

— Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.

— Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les affaires.

— Oui. dit le fou, j'ai fondé la banque territoriale de la rue des Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.

— Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que chacun se reconnaît et s'attribue, ' ne faut-il pas que la généralité des assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois pour cent ? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère, vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.

— Mais je vis, dit le fou.

— Ah! si vous vivez longtemps! Voilà l'objection la plus communément faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas digues d'être.. quoi .'... que sommes-nous, "après tout ? les teneurs de livres du grand bureau des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je rencontre partout des gens qui ont la prétention d apprendre quelque chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre objection, monsieur, est un non-sens...

— Quèsaco? dit Margaritis.

— Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez bien...

— Je suis.

— Eh bien ! vous avez réussi dans vos entreprises ! vous avez dû réussir précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'assurance a été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.

— Excellente idée !

— N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette caisse de bienfaisance, moi, l'assurance mutuelle contre la misère!... ou, si vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent est une lettre de change que la nature donne à l'homme de génie, et qui se trouve souvent a bien longue échéance... hé ! hé !

— Oh ! la belle usure ! s'écria Margaritis.

— Eh ! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa Gaudissart. II faut que je domine mou homme par de plus hautes considérations, par ma blague numéro 1. — Du tout, monsieur, s'écria Gaudissart à haute voix, pour vous qui...

— Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis.

— Volontiers, répondit Gaudissart.

— Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste deu v pièces. — Vous êtes ici dans la tète de Vouvray, dit le bonhomme en montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis!

La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819. Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le présenta solennellement à Gaudissart, qui le but.

— Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le commis voyageur, ceci est du vin de Madère, vrai vin de Madère.

— Je le crois bien, dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray, monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vendon à Paris pour du vin de Madère en le teignant d eau-de-vie. Notre vin est si liquoreux, que beaucoupde marchands de Paris, quand notre récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous achètent nos vins ; ils les coupent avec les vins des environs de Paris, et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tète de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui...

— Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.

— Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux, capiteux s'accorde avec capital en étymologie ; or, vous parlez capitaux... hein? caput, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient..

— Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux intellectuel»..

— J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je vous eu arrangerais bien pour les termes.

— Non, je parle, dit l'illustre Gaudissart, de l'assurance des capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon raisonnement.

Le fou se calma, reprit sa pose, et regarda Gaudissart.

— Je dis, monsieur, que, si vous mourez, le capital se paye à votre famille sans difficulté.

— Sans difficulté.

— Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...

— Matière à chicane.

— Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est uu de ces acte? toujours faciles à constater.

— En France, dit le fou. Mais..

— Mais à l'étranger, dit G ludissart. Eh bien ! monsieur, pour terminer sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger el la mort sur le champ de bataille sont en dehors de...

— Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi, ma banque territoriale reposait sur...

— Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.

— Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.

— Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a m/ avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, il en demande... néant. Toute la civilisation refuse delà monnaie à cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer'un jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par un système. Atroce civilisation ! elle n'a pas de pain pour ses grands hommes qui lui donnent son luxe: elle ne les nourrit que d'injures et de moqueries, cette gueuse dorée !... L'expression est forte, mais je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous l'écoutons et il nous dit : « Messieurs de l'assurance sur les capitaux, ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!... » Eh bien! que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant convive...

— Il faut du vin alors., dit le fou.

— Comme un puissant convive. Il signe sa police d'assurance, il prend nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons,' ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh bien ! monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs, moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a été chiffrée dans tous les sens...

— Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme ; mais, buvez un verre de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre inargoulette. Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.

— Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.

— Cela est très-beau, très-neuf, très-utile ; mais j'aime mieux les escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la rue des Fossés-Montmartre.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart; mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons maintenant la caisse hvpothécaire qui prête sur les propriétés et fait en grand le réméré. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison de celle de solidifier les espérances ! solidifier les espérances, coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui en assurer la réalisation ! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de transition, de transition et de progrès tout à la fois!

— Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui que fait faire à la vigne un bon temps...

— Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Marga-

LES PARTSTENS EN PROVINCE

ritis. le Temps, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez., je vous plains...

— Le journal! <lii Margaritis, je rrois bien, je suis passionné pour les journaux. — Ma femme ! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se tournant vers la chambre.

— Eh bien! monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes faits pour nous entendre.

— Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce vin...

— Délicieux, dit Gaudissart.

— Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.

— Eli bien! monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que vous vouliez vous eu arranger...

Chacun île dire en le voyant : — Ali I voilà l'illustre Gaudissurtl — page 2.

— Précisément, dit Gaudissart, les pères de la foi saint -simonienne m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur grand et beau journal! Vous qui comprenez bien l'affaire des

Capitaux, et qui me donnerez voire aide pour la faire réussir dans ce t'anlon...

— Volontiers, dit Margaritis, si...

— .l'eiileiids, si je prends votre vin. Mais, il esl très-bon, votre vin. monsieur, il est incisif

— On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui vient en faire ici, à l'ours.

— Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...

— Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.

— J'en étais sur, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête puis santé, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline : il y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut êlre un beau génie et vivre ignoré. Cest une farce qui arrive assez généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme fort qui commence à se pousser. Il va bien Vico ! J'en suis content. Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'humanité. Attention, monsieur...

— Attention, dit le fou.

— L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur, du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or, saint Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.

— Il est donc libéré? dit Margaritis.

— Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant il y a quelque chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre, et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, l'ont travailler tous au prolit d'un seul; de là la doctrine...

— Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.

— Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être domestiques.

— Eh bien ! à quoi bon la doctrine ?

— Oh ! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général de l'humanité. Ici, nous entrons en plein Gallancbe ! Connaissezvous M. Ballanche?

— Nous ne faisons que de ça ! dit le fou, qui entendit de la planche.

— Bon, reprit Gaudissart. Eh bien! si le spectacle palingénésique des transformations successives du globe spiritualisé vous touche', vous transporte, vous émeut, eh bien! mon cher monsieur, le journal le Globe, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le cicérone qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement politique et moral du monde.

— Quèsaco ! dit le bonhomme.

— Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin, ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces messieurs...

— Boivent-ils du vin?

— Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un excellent pied, un pied prophétique : beaux salons, toutes les sommités, grandes réceptions.

— Eh bien ! dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien amant besoin de vin que ceux qui bâtissent.

— A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.

— Alors il leur faut du vin. du vin de Vouvray. les deux pièces qui me restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.

— A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant. Voyons : il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais ce serait une bonne affaire. Ils payent Ions les autres vins plus cher. (Bon, je liens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin dont j'ai besoin, je vais te dominer.) — Eh bien! monsieur, reprit-il, des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parions franchement, vous avez une grande influence sur ce canton .'

— Je le crois, dit le fou. Nous sommes la UHe de Vouvray.

— Eh bien! vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux intellectuels ?

— Parfaitement.

— Vous avez mesuré toute la portée du Globe?

— lieux fois... à pied.

Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restail dans le milieu de ses pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.

— Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous

n'avez rien à assurer à l'âge où vous éles arrivé. Mais, monsieur, vous pouvez, faire assurer les personnes qui, dans le canton, soil par leur valeur personnelle, soil par la position précaire de leurs familles, voudraient se faire on soil. Donc, en prenant un abonnement au

Globe, et en m'appuyanl de voire autorité dans le canton pour le placement des capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager eu'

L'ILLUSTRE GAUDISSART

province ; eh bien ! nous pourrons nous entendre relativement aux ileux pièces de vin. Prenez-vous le Globe?

— Je vais sur le globe.

— M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton?

— J'appuie...

— Et...

— Et..

— Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.

— Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.

— Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la camelote, du colifichet, du papillotage, de la soie qui se déchire quand on la regarde; c'est fonce, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à son aise et qui font passer le

temps très - agréablement au fond d'une campagne.

— Cela me va, répondit le fou.

— Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.

— Cela ne me va plus, dit le bonhomme.

— Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petitsenfants?

— Beaucoup , répondit Margaritis, qui entendit vous aimez au lieu de vous avez.

— Eh bien! le Journal des Enfants, sept francs par an.

— Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonuement d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle , l'enfant ?

n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?

— Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.

— J'y suis.

— Vous consentez donc à me piloter dans le canton?

— Dans le canton.

— J'ai votre approbation?

— Vous l'avez.

— Eh bien ! monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...

— Non, non, cent dix.

— Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de la doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente, vous me devez une commission.

— Portez-leur cent vingt. (Sons »nn.)

— Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore tres-spirituel.

— Non, spiritueux, monsieur.

— De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.

— Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos.

— Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête. Et l'illustre Gaudissart sortit avec M. Margaritis, qui le promena de

proviu en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et M. Vernier purent alors rire à leur aise en voyant, de loin, le voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur marche, parlant avec feu.

— Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier. Enfin Margaritis revint avec le commis voyageur, en marchant tous

POUG-ET

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une froide ironie.

deux d'un pas accéléré comme des gens empressés de termiiaer une affaire.

— Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit M. Vernier.

Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du voyageur, M. Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au Journal des Enfants.

— A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et vous ferez suivre en remboursement.

Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement qui ne dût être bilatéral : il voulut un engagement de M. Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin du clos Margaritis. Et l'illustre Gaudissart s'en alla sautillant, chanten mu. m ' le roi des mers, prends plus bas! à l'auberge du Soleil -d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le dîner. Mitouflet était un vieux soldai naïvement rusé comme le sont les paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie , en homme accoutumé à entendre le canon et à plaisanter sous les armes.

— Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de Mitouflet.

— Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet.

— Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.

— De chez qui venezvous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.

— De chez un lapin nommé Margaritis.

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une froide ironie.

— C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...

— Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de finance.

— Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours regretté qu'il soit fou.

— Comment, fou?

— Fou. comme on est 'fou, quand on est fou, répéta Mitouflet; mais il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est drôle.

— Drôle! s'écria Gaudissart, drôle! mais votre M. Vernier s'est donc moqué de moi ?

LES PARISIENS EN PROVINCE

— Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet.

— Oui.

— Ma femme, cria l'aubergiste, écoule donc. M. Vernier n'a-t-il pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...

— Et quoi donc avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou?

— Il m'a vendu deux pièces de vin.

— Et vous les avez achetées?

— Oui.

— Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.

— Bon, dit le voyageur. Je vais d'abord aller remercier M. Vernier. Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier,

qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il racontait déjà l'histoire.

— Monsieur, dit le prince des voyageurs en lui jetant des regards enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant eu rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendezvous, monsieur Vernier le teinturier?

Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un tragédien prépare son entrée en scène.

— Comment ! répondit Vernier, que la présence de ses voisins anima, croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des peintres, des poéiriaux; et qui, par ainsi, non-. assimile gratuitement à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait pour cela, nous, pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des abonnements au Globe, journal qui prêche une religiou dont le premier commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses père et mère ! Ma parole d'honneur la plus sacrée ! le père Margaritis dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les gens du cantou, vous n'auriez pas été si bien compris.

— Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour insulté, monsieur, et vous nie rendrez raison.

— Eh bien ! monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il farceur, donc !

A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et l'illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier, laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.

— Si vous n'êtes pas. content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à demain matin à l'hôtel du Solei!-d Or, vous m'y trouverez, prêt à vous expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense ! Je me suis battu en Juillet, monsieur.

— Eh bien ! vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et vous y resterez plus longtemps que vous ne croyez.

Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le voyageur ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi |iar l'aventure de Gaudissart et de M. Vernier, Il n'avait jamais élé question de duel dans ce bénin pays.

— Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec M. Vernier, je ne connais personne ici. voulez-vous me servir de témoin? dit Gaudissart à son hôte.

— Volontiers, répondit l'aubergiste.

A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner, que madame Fontanieu et l'adjoint de Vouvray vinreni au Soleil-d'Or, prirent à pari Mitouflet, et lui représentèrent combien il sérail affligeant pour le canton qu'il y eût une mon violente; iK lui peignirent l'affreuse situaiioi la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de manière à sauver l'honneur du pays.

— Je m'en charge, dit le malin aubergiste.

Le soir, Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du papier.

— Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.

— Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous seriez bien aise de faire quelques petites dispositions ; enfin que vous pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh ! cela ne tue pas. Etes- vous fort aux armes? Voulez-vous vous rafraîchir la main ? j'ai des fleurets.

— Mais volontiers.

Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.

— Voyons!

L'hôte et le voyageur se mirent tous deux en garde ; Mitouflet, en sa qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.

— Diable ! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.

— M. Vernier est plus fort que je ne le suis.

— Diable ! diable ! je me battrai donc au pistolet.

— Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de grog pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule on ne risque jamais rien, les pistolets écartent, et chacun se retire en homme d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens seraient bien bêles de se tuer pour un geste.

— Etes-vous sûr que les pistolets écarteront suffisamment? Je serais fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.

— Dormez en paix.

Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.

— Ah ! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart. A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.

— Monsieur, dit le voyageur, votre plaisanterie était un peu forte, mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.

— Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants, répliqua le teinturier encore pale.

— Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas ensemble'' les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de s'entendre?

— Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous devez avoir un iiuissier ici...

— Pourquoi?

— Eh ! je vais envoyer une assignation à mon cher petit M. Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.

— Mais il ne les a pas, dit Vernier.

— Eh bien ! monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ail fait U poil à 1 illustre Gaudissart.

Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur devait avoir raison, apporta les vingt francs au élément voyageur, auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées nouvelles.

Au retour de son voyage dans les coudées méridionales, l'illustre Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de Lallitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il daignait, depuis Angoulêine, expliquer les mystères de la vie, en le prenant sans dotlte pour un enfant.

En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria : — Voilà un beau site!

— Oui. monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pastenable, à cause des habitants. Vous y auriez un duel tons les jours. Tenez, il y a trois mois, je me suis liatiu là, dit-il en montrant le pont de la Cise, an pistolet, avec un uiaudil teinturier ; mais... je l'ai roulêl..

Taris, novembre 1832.

FIN RE I. ILLUSTRE GAl.l)ISS\RT.

o8£Z^&3<^&&QZZ5e>GQ£Z3&3Q£CZ2&^^

LA MUSE DU DEPARTEMENT

-»e««ffiO(ee-

A MONSIEUR LE COMTE FERIHNMNT) RF &RAMONT.

Mon cher Ferdinand, si les hasards [hàbent sua fata libellt] du monde littéraire font de ces lignes un Ions souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier. le Cbérin, le roi d'armes des Etudes de moeurs ; vous à qui les Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les BlamoDt-Cbauvry, les Chaulieu. les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf, les Valois, les cent maisons nobles qui constitueni l'aristocratie de la Comédie Humaine doivent leurs belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi l'Armoriai des Etudes de moeurs ihvesté par Febdipakd de Chamois., gentilhomme, esi-il une histoire complète du blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les armes de l'Empire, et que je conserverai comme, un monument de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance du vieux langage féodal dans le : Pulchre sedens, meliùs agens!u\es Beauséant '. dans le: Des partait Iconis! des d'Espard! dans ie : Ne se vend ! des Vandeuesse! Enfin, quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante iconographie, qui montrera ju.-c;u'où la fidélité sera poussée dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé

Votre vieil ami,

de Balzac

Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces terribles crues également familières a la Vi&tule, cette Loire du Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de Sancerre s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le petit fort de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les provenances de la Haute et de la Ba>se-Loire.

A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs venant de Paris à Sancerre par la roule d'Italie ne traversaient plus la Luire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac, n'est-ce pas assez vous dire que le chassez -croisez de 1830 avait eu lieu ; car la maison d'Orléans a partout choyé le- Intérêts matériel: . mais à pin près comme ces maris qui loin des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot.

Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites •es grands remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la ville. Au delà de ces remparts, s'étend une ceinture de vignobles. Le vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du pays, qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet, et assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets parisien- une rapide consommation, assez nécest aire d'ailleurs à des vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept a huit aus. Au-dessous de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saiut-Salur, qui ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais vignobles de Neufchàte) eii^ Suisse. L^ ville a conservé quelques traits de sou aucieuue physionomie, ses rues sont

étroite- et pavées en cailloux pris au liide la Loire. On v voit encore de vieilles maisons. Latour.ee reste delà force militaire et de l'époque féodale, rappelle l'un des sièges les plus terribles de nos guerres de religion et pendant lequel les calvinistes ont bien surpassé les farouches caméroniens de Walter Scott.

La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois mille cinq cents âmes, taudis qu'on en compte aujourd'hui plus de six mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes assises en face l'une de l'autre a complètement changé. Cependant l'avantage delà situation appartient à la ville historique, où de toutes parts l'on jouit d'un spec acle enchanteur, où l'air est d'une admirable pureté, ia végétation magnifique, et où les habitants, en harmonie avec cette riante nature, sont affables, bous compagnons et sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés calvinistes.

Dans un pareil état de choses, si l'on subit 'es inconvénients de la vie i!es petites villes, si l'on se trouve sous le coup de celte surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville de Sancerre estelle très-fiere d'avoir vu naître une des gloires de la médecine moderne. Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Etienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les hauts barons de l'élection, essaya de secouer le joug électoral de la doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette conjurai mu de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs. Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on voulut y remédier en prenant l'un des deus hommes qui représentent glorieusement Sancerre à Paris pour champion du pays aux prochaines éleciion-.

Celte idée éiait extrêmement avancée pour notre pays, où, depuis 1830, la nomination des notabilités de clocher a fait de tels progrès, que les hommes d'Etat deviennent de plus eu plus rares à la chambre élective. Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu par la femme supérieure de l'arrondissement, dux femina facli, mais dans une pensée d'intérêt personnel. Celte pensée avait tant de racines dans le passé de cette femme et embrassait sihien son avenir, que, sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la comprendrait difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme supérieure, longtemps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait d'une assez jolie renommée départementale Cette époque fui aussi le moment où les noms des deux Saneerrois atteignirent, à Paris, chacun dans leur sphère, au plus haut degré l'un de la gloire, l'autre de la mode. Ekienne Lousteau, l'un des collaborateurs des Revues, signait le feuilleton d un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier médecin d'un hôpital, officier de la Légion d'honneur et membre de l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire.

Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le sandiurne, tant il est vrai que, moralement parlant, le bien est presque

LES PARISIENS EN PROVINCE

toujours doublé d'un mal. Celle lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans leurs prétentions au génie, eussent élé charmantes. Le sandisme a cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée taisant porter ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en quelque sorte le bas-lieu du cœur : il en résulte alors moins d'ennui, l'amour neutralisant un peu la littérature. Or, l'illustration de George Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-lille du maréchal de Saxe.

La femme supérieure deSancerre demeurait à la Baudraye, maison de ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans te village, ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les la Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons uobles, se sont substitués aux la Baudraye dont le nom brille aux croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère. Ceci veut une explication.

Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres furent d'enragés calvinistes, se convertit lors de la révocation de l'édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des sanctuaires du calvinisme, le roi nomma cettui Milaud à un poste élevé dans les eaux et forêts, lui donna des armes et le litre de sire de la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais la Baudraye. Les héritiers du fameux capitaine la Baudraye tombèrent, hélas ! dans l'un des pièges tendus aux hérétiques par les ordonnances, et furent pendus, traitement indigne du grand roi. Sous Louis XV, Milaud de la Baudraye de simple écuyer devint chevalier, et eut assez de crédit pour placer son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à Fontenov laissant un enfant à qui le roi Louis XVI accorda plus tard un brevi: de fermier général, en mémoire du cornette mort sur le champ de bataille.

Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimes, de bouquets à Chloris, vécut dans le beau monde, hanta la société du duc de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil ; mais il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta la Baudraye par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable chez un petit-fils d'échevin; mais qui, sous le Consulat, avait d'autant moins d'avenir, que l'ex-fermier général comptait peu sur son héritier pour continuer les nouveaux la Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud de la Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les sommités sociales.

Pendant l'émigration, madame de la Baudraye, jeune fille sans aucune fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de celle femme, une demoiselle de Castéran la Tour, contribua beaucoup à la rentrée en France de M. de la Baudraye. Ce Lucullus des Milaud mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en 1802, et s^s créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le portefeuille de ses poésies avec cette inscription : Vanita.i vanitatum et omnia ranitas!

Si le jeune la Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une régularité monastique, à celte économie de mouvement que Fonleuelle prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815, le petit la Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration lui parut si chancelante, qu'il n'osa pas trop aller a Paris y faire ses réclamations; mais après la mort de Napoléon il essaya de monnayer la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron perdit tant de temps à se faire reconnaître de MM. les ducs de Navarreins et autres (telle était sou expression), qu'il revint à Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que des offres de services. La Restauration rendit assez de lustre à la noblesse pour que la Baudraye désirât donner un sens à son ambition en se donnant un héritier. Ce bénéfice conjugal lui paraissait assez problématique; autrement, il n'eûl pas tanl lardé; niais, vers la fin

de 1H2.">, m se voyant encore sur ses jambes a quaranle-lrois ans,

âge qu'aucun médecin, astrologue ou sage-femme n'eûl osé lui prédire, il espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néani ns,

son choix indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si gi and défaut de prudence, qu'il l'ut impossible de n'y pas voir un profond

calcul.

A celle époque, Son F. mi nonce monseigneur l'archevêque de Bourges venaii de convertir au catholicisme une jeune per oi ap-

{■:ii li'Miml a l'une de Ces familles Iioiii y.e.oises 'lui fuient les p*™"' '*'*

appuis du calvinisme, et qui, grâce à leur posilion obscure, ou à des accommodements avec le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au seizième siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres que se donnèrent les soldats de la réforme, étaient devenus d'honnêtes drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si mauvaises affaires, qu'ii laissa, vers 1786, époque de sa mort, ses deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie Piédefer partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son aîné. Pendant la Révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux, abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un conveniionnel mort sur l'éehafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en 1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations agricoles, et une petite fille de douze ans, d'une beauté surprenante. Elevée dans la religion calviniste, celte enfant avait été nommée Dinah, suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms dans la Bible, pour n'avoir rieu de commun avec les saints de l'Eglise romaine.

Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs pensionnats de Bourges, celui des demoiselles Chamarolles, y devint aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté; mais elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches, et qui devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau que celui d'une roturière dont la mère attendait les résultats de la liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en espérant que le cardinal protégerait sa conquête spirituelle et s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité de mademoiselle Dinah, qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait uniquement par ambition. L'archevêque, imbu de l'idée que Dinah Piédefer devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les familles auxquelles s'adressa le prélat s'effrayèrent d'une fille douée d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus s; irituelle des jeunes personnes élevées chez les demoiselles de Chamarolles, et qui, dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait toujours les premiers rôles. Assurément mille écus de rentes, que pouvait rapporter le domaine de la Hautoy, indivis entre la lille et la mère, élaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les avantages personnels d'une créature si spirituelle entraîneraient un mari.

Dès que le petit Melchior de la Baudraye apprit ces détails, dont parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes heures, était à peu près déterminée, ainsi que sa fille, à prendre, selon l'expression du Berry, le premier chien coiffé venu. Si le cardinal fut très-heureux de rencontrer M. de la Baudraye, M. de la Baudraye fut encore plus heureux d'accepter une femme de la main du cardinal. Le petit homme exigea de Son Eminence la promesse formelle de sa protection auprès du président du conseil, à cette fin de palper les créances sur les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan, il lit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui eu temps et lieu. Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le mariage insensé de M. la Baudraye.

— Cela s'explique, dit le président Boirouge, le petit homme aurait, m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le beau M. Milaud. le substitut de Nevers, disant à M. de Clagny, en lui montrant les tourelles de la Baudraye : — Cela me reviendra ! — Mais, a répondu noire procureur du roi, il peut se marier et avoir des enfants.— Ça lui est défendu! Vous pouvez imaginer la haine qu'un avorton comme le pelii la Baudraye a dil vouer a ce colosse de Milaud

11 existait à Nevers une branche roturière des Milaud, qui s'était assez enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de celte branche eût abordé la carrière du ministère public, dans laquelle il fut prolégé par feu Maichangy.

Peut-être convient-il décheniller cette histoire, oùle moral joue un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait exclusivement M. de la Brandraye, en racontant avec brièveté les résultats de ses négociations a Paris. Ceci d'ailleurs expliquera plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les difficultés sous-jaceiiles que remontraient les ministres, pendant la Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles eurent si peu de réalité, que M. de la Baudraye se rendit à Paris au moment où le cardinal y fut appelé' par la session des Clunilires.

Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé parM.de la Baudraye, se tira d'affaires. Le Sancerrois vit arriver

un malin à l'hôtel de Mayem o. où il s'était logé rue Saiul-llonoi e,

près de la plai e Vendôme, un confident des ministres qui se connaissait en liquidations. Cel éléganl personnage, soin d'un élégant <a-

I riolel el vêtu (le la façon la plus élégante, fut Obligé de monter au

numéro r,:. c'est-à-dire au troisième étage, dans une pente chambra où il surprit le provincial se enisinanl au leu de sa < lieinuiee une UUM .1.. ra|,..

LA MUSE DU DEPARTEMENT

— Est-ce à M. Milaud de la Baudraye que j'ai l'honneur...

— Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de

Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien pardessus chiné de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de la Baudraye, lenégociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit liiiinieau de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles'.

— .le parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante sous, chez Uurbain, au l'alais-Uoyal.

— Et pourquoi?...

— 01) ! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Tous savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus grands seigneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur... (il baissa la voix) sur Monsieur...

— Vous venez m'acheter mes titres... dit le vigneron, qui se crut spirituel.

— Acheter!... fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?... Je sui* M. des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire général du ministère, et je viens vous proposer une transaction.

— Laquelle?

— Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur..

— De mes débiteurs...

— Eb bien! monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs, ils sont dans les bonnes grâces du roi, mais ils sont sans argent, el obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les difficultés de la politique : l'aristocratie est à reconstruire, en présence d'un tiers-état formidable. La pensée du roi. que la France juge trèsmal, est de créer dans la pairie une institution nationale, analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée, il nous faut îles années et des millions... Noblesse oblige, le due de Navarreins, qui, vous le savez, est premier gentilhomme de la chambre, ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (soyez raisonnable! Jugez la politique ! Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble aussi .') donc il ne peut pas vous payer...

— Monsieur...

— Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez... il ne peut pas vous payer en argent; eh bien ! en homme d'esprit que vous êtes, payezvous en faveurs... royales ou ministérielles.

— (Juoi ! mon père aura donné en 1795 cent mille...

— Mon cher monsieur, ne récriminez pas ! Ecoutez une proposition d'arithmétique politique : La recette de Sancerre est vacante, un ancien payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances, vous avez de> chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez la recelte. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre démission, et M. Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus, vous serez décoré de l'ordre royal de la Légion d'honneur.

— C'est quelque chose, dit le vigneron, beaucoup plus appâté par la somme que par le ruban.

— Mais, reprit des Lupeaulx. vous reconnaîtrez les bontés de Son Excellence eu rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos titres...

Le vigneron revint à Sancerre en qualité de receveur des contributions. Six mois après, il fut remplacé par M. Gravier, qui passait pour l'un des hommes les plus aimables de la finance sous l'Empire, et qui naturellement fut présenlé par M. de la Baudraye à sa femme. Iles qu'il ne fut plus receveur, M. de la Baudraye revint à Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé référendaire au sceau, baron, et officier de la Légion d'honneur. Après avoir vendula charge de référendaire au sceau, le baron de la Baudraye fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre avec le tilre de maître des requêtes, avec une place de commissaire du roi près d'une compagnie anonyme établie en Nivernais, aux appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme la ?audraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant, fit donc une excellente affaire en épousant sa femme.

Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers 182", le rêve de toute sa vie !... En donnant quatre cent mille francs comptant et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant six ans, selon sou expression; de l'air du temps, il put acheter, sur les bords de la Loire, à deux lieues audessus de Sancerre, la terre d'Anzy dont le magnifique château bâti par Philibert de Lorme est l'objet de la juste admiration des connaisseurs. 11 fut enfin compté parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie causée par l'érection d'un majorât composé de la terre d'Anzy, du fief de la' Baudraye et du domaine de la Hauloy, eu vertu de lettres patentes en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah, qui se vit alors réduite à une secrète indigence jusqu'en 1853. Le prudent la Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter ànzy et d'y faire le moindre changement, avant le dernier payement du prix.

Ce coup d'oeil sur la politique du premier baron de la Baudraye explique l'homme eu entier. Ceux à qui les manies des gens de p rovince sont familières reconnaîtront en lui la passion de. la terre, passion dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil, et qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les intérêts hypothécaires et les produits territoriaux. Les gens qui, de 1802 à 1S27, se moquaient du petit la Baudraye en le voyant trotter à Saint-Thibault et s'y occuper de ses affaires avec l'âpreté d'un bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain de la faveur a laquelle il avait dû ses places aussitôt quittées qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce forniica-leo sauta sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique, depuis trois cents ans dans la maison d'Uxelles.

Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de M. de la Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée d'une renie viagère île douze cents francs en abandonnant à son gendre le domaine de la llautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze mille francs.

Pendant les premiers jours de son mai .ge, Dinah obtint des changements qui rendirent la Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère, un second jardin à massifs, à (leurs, à gazons, et le sépara' des vignes par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle introduisit dans la vie intérieure autant de comfort que l'exiguïté des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, M. de la Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais quoi de mystérieux à son caractère, el le grandit aux yeux de sa femme pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de majesté !...

Les changements opérés à la Baudraye inspirèrent un désir d'autant plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer, ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le pays, et surtout le silencieux la Baudraye. Quand, par une matinée de printemps, en 1823, on vit, sur le Mail, la belle madame de la Baudraye eu robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir, une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la Baudraye, qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle. Lorsqu'on admira dans le salon de la Baudraye un tapis façonné comme un cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais pleins de fleurs au milieu de quelques livres nouveaux ; lorsqu'on entendit la belle Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de grandes proportions. Pour ne jamais se. laisser gagner par l'incurie et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des modes et des moindres révolutions du luxe en entretenant une active correspondance avec Anna Grossetète, son amie de cœur au pensionnat Chamarolles. Fille unique du receveur général de Bourges, Anna, grâce à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comte de Fontaine. Les femmes, en venant à la Baudraye, y furent alors constamment blessées par la priorité que Dinah sut s'attribuer eu fait de modes ; et, quoi qu'elles fissent, elles se virent toujours eu arrière, ou, comme disent les amateurs de courses, distancées. Si toutes ces petites choses causèrent une maligne envie 'chez les femmes de Sancerre, la conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion. Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement parisien, madame de la Baudraye ne souffrit chez personne ni propos vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas étage qui faille fond de la langue en province. Aimanta parler des découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres fraîchement écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant les mots à la mode.

L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France, homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre ; il fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de la Baudraye. avec laquelle il s'entendit admirablement. Le sous-préfel, un vicomte de Chargebceuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province. Quant à M. de Clagny, le procureur du roi, son admiration pour la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce el de beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux yeux terribles, à orbites charbonnées, surniou-

LES PARISIENS EN PROVINCE

tées de deux sourcils (inormes, el dont l'éloquence, bien différente de son amour, ni' manquai) pas de mordant.

M. Gravier élaii un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire, chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste éminenl de payeur général d'armée, Mêlé ;'i de grands intérêts en Espagne avec certains généraux <'o chef appartenant alors à l'opposition, il sut mettre à pro il ces liaisons parlementaires auprès du ministre, qui, par égard à si position perdue, lui promit la recelte de Sr.nrerro, et Gnit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du tc'mps de l'Empire s'était alourdi chez M. Gravier, il ne comprit pafj, ou ne voulut pas comprendre, la différence énorme qui sépara les mœurs de la Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur à M. de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites redingotes serrées, il avait au cou des «ravales de soieries à la mode ornées de bagues à diamants; tandis que le procureur du roi ue sortait pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.

Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction, le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre elles: — Madame de la Baudraye doit joliment se moquer de nous... Celle opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les femmes d'aller à la Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme parce qu'elle parlait correctement, Dinab fut surnommée la Sapho de Saint- Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises. Enfin ou alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative d'ailleurs, qui relevait les ignorances ft ne leur pardonnait point. Quand tout le monde est bossu, la beli taille devient la monstruosité ; Oinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, el le désert se fit autour d'elle. Etounée de ne voir les femmes, malgré ses avances, qu'à de longs intervalles el pendant des visites de quelques minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à M. de Claguv.

— Vousèles mie femme trop supérieure pour que les autres femmes vous aiment, répondit le procureur du roi.

M. Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément prier pour lui dire : — Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes musicienne, et vous avez une conversation ravissante : les femmes ne pardonnent pas tant de supériorités!...

Les hommes dirent à M. de la Baudraye : — Vous, qui avez une femme supérieure, vous èies bien heureux... Et il finit par dire : — Moi, qui ai une femme supérieure, je suis bien, etc.

Madame Piédefer, Dallée dans sa tille, se permit aussi de dire des choses dans ce genre : — Ma fille, qui est une femme très-supérieure, écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.

Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que beaucoup de célébrités se sont établies ainsi?

Au bout de deux ans, vers la fin de l'année -!8;!o. Dinah de la Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes ; puis on lui lit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée ou dénaturée. Après avoir fait (eus les sacrifices qu'une femme bien élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de la Baudraye eut le ton de répondre à une fausse amie qui vint déplorer son isolement : — J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans !

Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus tard, cruellement retournée contre la Sapho t'e Saint-Satur, quand, en la voyant sans entants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit la Baudraye.

Pour faire comprendre celte plaisanterie de province, il est nécessaire de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu le bailli de Ferrette, de qui l'on disait qu'il était l'homme le plu- courageux de l'Europe parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi de mettre du plomb dans ses souliers, pour ne pas être emporté par le vent, M. de la Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane, eût été pris parle bailli de Ferrette pour premier gentilho ic de sa chambre, si ce diplomate eût été quelque

peu grand-duc de Bade au lieu d'en être l'envoyé. M. de la Baudraye, dont les jambes étaient si grêles qu'il menait par décence de faux mollets, dont les cuisses ressemblaient aux bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait assez bien le corps d'un banneion, eût été pour le bailli de Ferrette une Datterie perpétuelle. En mari liant, le petit vigneron retournait souvent ses mollets sur le libia, tant il en taisait peu mystère, et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger couire-seus. n conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs, ei le gilet blanc jusqu'en 1834. Apres son mariage, il porta des pantalons bleus el des bottes à talons, ce qui lit due à tout Sancerre qu'il s'était d'inné di ux pouces pour atteindre au menton de sa femme, tin lut vil pendant dix ans la môme peine rediu oie vert-bouteille, à : : uioua de métal blancs, el une cravate noire qui taisait {assortir sa ligure froide el chafouine, éclairée par des

yeux d'un gris bleu, fins et calmes comme, des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se contentait d'agir avec la lenteur mais avec la ténacité d'un insecte.

Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par les hommes ht plus comme il faut de Sancerre, Dinah entretint cette admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner la réplique. Elle se procura d'ailleurs une fort belle collection de phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce deserinetie dont les airs partaient des qu'un accident de la conversation en accrochait la délente. Altérée de savoir, rendons-lui celle justice, Dinah lut tout, jusqu'à des livres de médecine, de stalistique, de science, de jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée d'une belle mémoire, et de ce talent avec lequel certaines femmes se servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de la Charité, de Nevers sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort, d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de la Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël. Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière suisse s'en allaient étourdis et disaient de Dinah des choses merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde.

Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un rôle joué, je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par une constante dilatation nerveuse, fait comme un nimbe à travers lequel on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations des mêmes effets, el la continuelle méconnaissance du conseil que donnent un les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes'.' M. de la Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux premières gouttes tombées : quand sa femme entamait la question de la traite des nègres, ou l'amélioration du sort des forçats, il prenait sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit, avec la certitude de pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller uiie livraison de poinçons. et revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu pies mûrie. S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail, d'où se découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, el prenait un bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonale de paroles el des duos de dialectique.

Une lois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de l'art; car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique, en comprenant dans l'art la poésie et la peiuiure. la page et la statue, le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-àgiste. Elle s'euquit des curiosités qui pouvaient dater de la renaissance, et fil de ses lideies autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors de la vente qui eut lieu vers le commencement de 1824. Elle acheta

de fort belles choses en Nivernais el dans la Haute-Loire, Aux être 's,

ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir quelques raretés, t'es fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de iM. de la Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goiil de sa femme; mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château d'Auzy. Ces antiquités coûtaient alors beaucoup moins que des meubles modernes.. Au bout de' cinq ou six ans, l'antichambre, la salle à manger, les deux salons el le boudoir que Dinah sciait arranges au rez-de-chaussée de la Baudraye, tout, jusqu'à la cage de l'i calier, regorgea de chefs-d œuvre tries dans les quatre départelements environnants. Cet entourage, qualifié d'élrange dans la pays, fut enharmonie avec Dinah. Ces merveilles, sur le point de revenir à la mode, frappaient l'imagination des gens présentés, ils l'attendaient à des conceptions bizarres ci ils trouvaient leur attente smpassée en voyant a travers un monde de fleurs cet catacombes de

vieilleries disposées t ennuie chez l'eu du Somnicrard. cet OUI Mmtti-

^es meubles! Ces trouvailles étaient d'ailleurs autant de ressorts qui. sur-une question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, -ur Mil bel Columb, sur Germain Pilon, sur Boulle, sur Van Uuysium, sur

Boucher, ce grand peintre berrichon; sur Clodion, le sculpteur eu

bois, sur les placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Hi-

chel-Ange des cuire-; sur les trei/i quaiorzic , quinzième,

seizième el dix-septième siècles, sur les émaux de Bernard de Pâli y, sur ceux de Pctiiot, sur les gravures d'.Wbrecht Durer (elle prononçait Dur), sur les \élins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur, à renverser les vieillards el a cnlboiisiasincr les jeunes gens.

Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de la Baudraye leuta

LA MUSE DU DEPARTEMENT

d'y former une société dite littéraire. Le président du tribunal, M.Boirouge, qui se trouvait alors sur les liras une maison à jardin proveuaul de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de cette société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec madame de la Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa maison pour quinze ans à la société littéraire. Dès la seconde année, on y jouait aux dominos, au billard, à la bouillotte, en buvant du vin i haud sucré, du punch et des liqueurs. On y lit quelques petits soupers tins, et l'on y donna des bals masqués au carnaval. En fait de littérature, on y "lut les journaux, l'on y parla politique, et l'on y causa d'affaires. M. de la Baudraye y allait assidûment, à cause de sa femme, disait-il plaisamment.

Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays. Néanmoins, malgré la bonne volonté de MM. de Cbargebœuf, Gravier, de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un

i'eune médecin, d'un jeune juge suppléant, aveugles admirateurs de tinah. il y eut des moments où, de guerre lasse, on se permit des excursions dans le domaine des agréables futilités oui composent le fonds commun des conversations du monde. M. Clavier appelait cela passer du grave au doux. Le whist de faillie Duret faisait une utile diversion aux quasi-monologues de la divinité. Les trois rivaux, fatigués de tenir leur esprit tendu sur des discussions de l'ordre le plus élevé, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air câlin vers le vieux prêtre.

— M. le curé meurt d'envie de faire sa petite partie, disaient-ils.

Le spirituel curé se prêtait assez bien à l'hypocrisie de ses complices, il résistait, il s'écriait : — Nous perdrions trop à ne pas écouter notre belle inspirée ! Et il stimulait la générosité de Dinah, qui finissait par avoir pitié de son cher curé.

Cette manœuvre hardie inventée par le sous-préfet fut pratiquée avec tant d'astuce, que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats dans le préau de la table à jouer. On lui laissait alors le jeune substitut ou le médecin à géhenner. Un jeune propriétaire, le dandy de Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans ce cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois, il est vrai, de la philosophie de Kant. M. de la Thaumassière. le petitfils de l'historien de Berry, fut regardé comme ua homme complètement dépourvu d'intelligence et d'âme

Les trois amoureux en litre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux de» triomphes, au moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux u'eut l'audace de penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages, elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait dans une espèce de ferveur catholique ; les adorateurs de Dinah se contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers d'houueur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou deux soirées à la Baudraye.

— Madame de la Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle était l'opinion de M. Gravier, qui attendait.

Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant après 5 le dîner autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur. Gardée par ces trois passions, madame de la Baudraye, d'ailleurs accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance. Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'eu laissait un seul près de madame de la Baudraye, que leur jalousie y donnait la comédie. Pour aller de la porte César à Saint-Thibault, il existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands- Remparts, et que dans les pays de montagnes on appelle une coursière, mais qui se nomme à Sancerre le casse-cou. Ce nom indique assez, un sentier tracé sur la pente la plus roide de la montagne, encombré de pierres et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le casse-cou, l'on abrège la roule de Sancerre à la Baudraye. Les femmes, jalouses de la Sapho de Saiiu-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder ce Longchamps des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant dans quelques conversations tantôt le sous-préfet. tanlOl le procureur du roi, qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'uue impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de la Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de Dinah en enviant le privilège des dix ou douze habitués qui passaient la soirée auprès de la reine du Sancerrois. M. de la Baudraye eut bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière candeur, il obtint des dégrèvements (le contribution, et gagna deux procillous. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du procureur du roi de manière à ne plus se

rien voir contester, et il était difficnltueux et processif en affaires comme tous les nains, mais toujours avec douceur.

Néanmoins, plus l'innocence de madame de la Baudraye éclatait, moins sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent, chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient pendant îles soirées entières, entre elles bien entendu, sur le ménage la Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. 11 se jouait en effet a la Baudraye une de ces longues et monotones tragédies conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide scalpel du dix-neuvième siècle n'allait pas. conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur, ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait respectés. Et ce draine domestique explique assez bien la vertu de Dinah pendant les premières années de son mariage.

Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. Quelque chétif que parut être M. de la Baudraye, il fut, pour mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait être l'arrière-pensée de ce vigneron, en se mariant à quarante-quatre ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme pouvait-elle tirer de lui ? Tel fut le premier texte des méditations de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux beclares perdus en agrément autour de la Baudraye, et il donna presque généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements intérieurs dirigés par Dinah, qui put acheter àlssoudun le mobilier Rouget, et entreprendre chez elle le système de ses décorations moyen âge, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à croire que M. de la Baudraye lût avare, comme on le lui disait, ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de M. de la Baudraye à Paris, Dinah reconnut chei lui la froideur polaire des avares de province en loul ce qui concernait l'argent. A la première demande de capitaux, elle joua la plus g racieuse de ces comédies dont le secret vient d'Eve ; mais le petit homme expliqua nettement à sa femme qui! lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame Piédefer pour le domaine de la Uauloy, qu'ainsi les mille écus de la dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an.

— Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir à vos amis, car il faut que vous von- amusiez; mais, moi qui ne dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens. Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense : les façons, les impôts, les tonneaux ; taudis que la recette dépend d'un coup de soleil ou d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus sont loin d'être fixes, doivent tabler sur leur minimum, car ils n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que deviendrions-nous, si un marchand de vin faisait faillite ? Aussi, pour moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes.

Il suflii d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la vaincre, et Uinali se heurta contre une ame de bronze cotonnée des manières les plus dômes. Elle essaya d'inspirer des craintes et de la jalousie à ce petit homme, mais elle Je trouva cantonné dans la tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris, avec la certitude qu'aurait eu Médor de la fidélité d'Angélique. Quand elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et qui agit sur eux avec la précision d'une vis depressoir, M. de la Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme de vingt ans. elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité de cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les mouvements de sou existence avec la précision fatale que les horlogers donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse à sa femme : elle le combattait toujours à dix pieds audessus de la lète.

Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles se livra Dinah, quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de la Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la fortune et la direction de ce nain, à qui, dès l'abord, géante, elle avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de M. de la Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi chaque fois un uou-

LES PARISIENS EN PROVINCE

veau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle interrogea le cœur «le cet homme, elle frappa comme sur du marbre! L'ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier de la Légion d'honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies furent alors versées dans le cœur du procureur du roi, du sous-préfet, et même de M. Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à cette sublime victime ; car elle se garda bien, comme toutes les femmes d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi, en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation.

Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à l'année 1827, où, vers la tin de l'automne, éclata la nouvelle de l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de la Baudraye. Ce petit vieux eut alors un mouvement de j. ie orgueilleuse qui changea, pour , quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorât. Dans son triomphe, le petit baron s'écria : — Dinah, vous serez comtesse un jour! H se fit alors , entre les deux époux , de ces replâtrages qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une femme dont les supériorités apparentes étaient fausses , et dont les supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus fréquent qu'on ne le pense. Dinah , qui se rendait ridicule par les travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme, mais les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie de son esprit. Par un phénomène contraire, M. de la Baudraye, sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa débilité ne lui permettait pas de sortir.

Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans, et pendant laquelle Dinah devint, hélas ! une femme de province. A Paris, il existe plusieurs espèces de femmes; il y a la duchesse et la femme du financier , l'ambassadrice et la femme du consul, la

femme du ministre qui est ministre '/la femme de celui qui ne l'est plus; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la

rive gauche de la Seine ; mais en province il n'y a qu'l femme, et

cette pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une .les grandes pi. lies ,1e ni société moderne. Sachons-le

bien! la fiance au dix-neuvième siècle est partagée en deux grau. les zones ; Paris et la province; la pro ince jalouse de Pari-, Paris ne

{lensant à la province que pour lui <i mander .le l'argent, Autrefois, 'aris était la première ville de province, la cour primait la ville; maintenant Paris esl lout(! la cour, la province est toute la ville.

Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soil a son début une jeune tili<- née dans un département quelconque; si. comme Dinah Piédefer, cil.- se marie en province ci si elle \ reste, elle devient bientôt femme de province. Malgré' ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l'insoui tance .le !.. toilette, l'hor-

Je

desLupeauix, maître

nuuistère,

des et...

ticulture des vulgarités envahissent l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit : la belle plante dépérit. Comment en seraitil autrement? Des leur bas âge les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu'à des garçons de province ; personne n'a l'idée de croiser les races, l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes, l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid. L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq a plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse avec ces deux pensées écrasantes! Mais l'infériorité conjugale et l'infériorité radicale de la femme de province

sont aggravées d'une troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement.

L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent* à elles-mêmes n'est -elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans ta vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause, comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été peu consultés?

Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez les maris, il en existe encore moins chez les célibataires.

Aussi, quand la femme de province commet sa petite faute, s'est- elle toujours éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval ; mais, au fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été, pendant les premiers jours de son mariage, aussi bien gardée qu'elle le fut par sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil, et par la hauteur à laquelle elle plaçai! ses destinées. Assez flattée de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux. Aucun homme ne réalisa le poétique idéal quelle avait jadis crayonné de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations involonlaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit : — (.lui choisir. iis-je, s'il

fallait absolumenl se donner? elle se sentit un préférence pour M. de Cliargcliieiif gentilhomme de bonne maison dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont l'esprit froid, dont l'égolsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un bon mariage, la révoltaient Au premier moi de sa famille, qui craignit de hu voir perdre sa mc pour une intrigue, le vicomte avait déjà laisse sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée, Au contraire, la

person lu M. de Clagny, le seul dont l'esprit parlât A celui de Di-

n. .h. donl l'ambition avait l'amour pour principe et qui savait aimer, Un déplaisait souverainement. Quand elle fui condamnée à rester en-

requêtes, secrétaire général du

Page 1