TAGE
LÀ MUSE DU DÉPARTEMENT
core six ans à la Baudraye, elle allait accepter les soins de M. le vicomte de Chargebœuf ; mais il fut nommé préfet et quitta le pays. Au grand contentement du procureur du roi, le nouveau sous-préfet fut un homme marié dont la femme devint intime avec Dinah. M. de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité que celle de M. Gravier. Or, M. Gravier était le type du quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas un seul à l'aspect de qui Dinah ressentit cette commotion que cause la beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux.
Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer, elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé par son mari, qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait , elle voulait prendre une résolution virile ; mais elle était tenue en lisière par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les protestations ambitieuses, malgré les récriminations elégiaques de son esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent d'être décrites.
Chaque jour emportait un lambeau de ses premières résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que par degrés elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes, si elle se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe par saison. Un la trouva si jolie dans un certain chapeau, qu'elle fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi. Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis, la trouvèrent charmante ainsi. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de comparaison, elle tomba dans les pièges tendus aux femmes de province. Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque , si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent : mais la femme de pro vince, jamais! Si sa taille est trop courte, si son embonpoint se place mal, eh bien! elle en prend son parti, et ses adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent l'accepter comme elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des Parisiens. Dinah, dont
M. de Clagnj et 11 Gravier. taces 13-14.
la taille était svelte, la fit valoir à outrance et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui l'ayant maigrie, elle parut être un squelette babillé. Ses amis, en la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore pendant quelque temps belle, la ville en est hère ; mais chacun la voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours, l'observation se blase. Si, comme madame de la Baudraye, elle perd un peu de sou éclat, on s'en aperçoit à peine. Il y a mieux, une petite rougeur, on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée. D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la philosophie du pays.
Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du sentiment : l'esprit s»
rouille aussi bien que le corps, s'il ne se renouvelle pas dans le milieu parisien ; mais ce en quoi la vie de province se signe le plus, estle geste, la démarche, les mouvements, qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va comme les recrues, dans Paris, eu ne se doutant pas qu'il y ait des obstacles; car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province, où elle est connue, où elle est toujours à sa place, et où tout le monde lui fait place.
La femme perd alors le charme de l'imprévu.
Enfin, avez -vous re- * marqué le singulier phénomène de là réaction que produit sur l'homme la vie en commun?
Les êtres tendent, par le sens indélébile de l'imitation sùniesque, à se modeler les uns sur les autres. On prend, sans s'en apercevoir, les gestes', les façons de parler, les attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah se mit au diapason de sa société.
En prenant le» idées de M. de Clagny, elle en prit le son de vois; elle imita, sans s'en apercevoir , les manières masculines en ne voyant que des hommes : elle crut se garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant ; mais comme il arrive à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent l'heure et le moment de se faire valoir ; tandis que madame de la Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de théâtral et de dominateur, un air de prima donna entrant en scène, que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris.
Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.
Eu 1828, après le départ de M. de Chargebœuf, elle fut agitée par
LES PARTSTKNS EN PROVINCE
l'ailente d'un pelil bonheur: elle allai! revoir la baronne de Fontaine. A la moi ( de son père, le mari d'Anna, devenu directeur général au ministère îles finances, mil à profil un congé pour mener sa femme eu Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter un jour à Sancerre chez son aune d'enfance. Cette entrevue eut je ne sais i|iioi de funeste. Anna, beaucoup inoins lielle au pensionnat Chaniarollcs que Dinah, parut ei. baronne de Fontaine mille fois plus belle que la baronne de la l!;.;idrayc, malgré sa fatigue et son costume de route. Anna descendu d'un charmant coupé de voyage chargé des carions de la Parisienne : clic avait avec elle une femme de chambre dont l'élégance effraya Dinah; 'foules les différences qui distinguent la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie, qui la trouva uni onnaissable. Anna dépensait six mille francs par an pour elle, le tolal de ce que coûtait la maison de M. de la Baudraye. En vingtquatre heures, les deux amies échangèrent bien des confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du pensionnat Chama- ■ rolles, eut pour son amie de province de ces bontés, de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent de bien autres blessures à Dinah : car la provinciale reconnut que les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les siennes étaient à jamais enfouies.
Après le départ d'Anna, madame de la Baudraye, uiots ftge'ë aë vingt-deux ans, tomba dans un désespoir sans bornes. .
— Qu'avez-vous? lui dit M. de Clagny en la voyant Si iiuàttue.
— Aima apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'iiJtRIéhais à souffrir...
Il se jouait, en effet, dans le ménage de madame tië la Baudraye une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la fortime, avec ses transformations successives, et abflt: après l'abbé Duret, M. Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par désieuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire anonyme.
Quoique l'alliance des vers et de la prose suit vraiment monstrueuse dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à celle règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, daiis ces Etudes, seront commises envers la < bai le du conte ; car, pour faire entrevoir les luîtes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son pro- Jbnd désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du vicomte de Chargebumf, Dinah suivit le conseil du Ivji: abbé Duret, qui lui dit de convertir ses mauvaises pensées eu poésie j ce qui peUiêtre explique certains poêles."
— Il vous arrivera, comme à ceux qui riment des épilapln". oti des élégies sur les êtres qu'ils ont perdus : la douleur se calme au cœur à mesure que les alexandrins bouillobnehl d:uis la lête.
Ce poème étrange mil en révolution les dé|iarlenienls de l'Allier, de la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poète capable de lutter avec les illuslralions parisiennes. Paquita i.a Sevillane, par .Ias Diaz, fui publié dans l'Echo du Mnrrnn. espèce de Revue qui lulla pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens d'esprit prétendirent à Ne.VèrS que .lin Diaz avail voulu se moquer de la jeune école, qui produisait alors ces poésies excenlriques, pleines de verve et d'images, où l'on ohlim de grands effets eii violant la muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
Le poème commençait par ce chant :
Si vous connaissiez l'Espagne,
Son odorante campagne,
Ses jouis chauds aux soirs si frais;
D'amour, de ciel, de patrie,
Triste lille de Neustne,
Vous ne parleriez jamais.
C'est que là sont d'autres hommes Qu'au froid pays où nous sommes!
Ah 1 là, du soir au matin, On entend sur la pelouse IVinser la vive Amlalouse En pantoufles de satin.
Vous rougiriez les premières De vos danses si grossières, De voile laid carnaval l\mt le froid bleuit les joues, E 1 qui saute dans les boues, Cl susse de peau de cheval.
C'est dans un bouge obscur, c'est à de piles Mlle»
Que l'aquita redit ces chants ; Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles
Mâchent l'orajje avec leurs dents, Dans ce Rouen si laid, si bruyant, si colère...
Une magnifique description de Rouen, où jamais Dinah n'était allée, faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus lard tant de poésies juvéïialesques, opposait la vie des cités industrielles à la vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines au cube des machines, enfin la poésie à la spéculation. El Jau Diaz expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie eu disant :
Paquita, voyez-vous, naquit dans la Sévillc
Au bleu ciel, aux soirs embaumés; Elle était, à treize-ans, la reine de sa ville,
Et lous voulaient en êlre aimés.
Oui, trois toréadors se tirent tuer pour clic;
Car le prix du vainqueur était Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle
Que tout Séville convoitait.
Le ponsif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de courtisanes dans tant de prétendus poèmes, qu'il serait fastidieux de reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des hardiesses auxquelles Dinah s'étail abandonnée, il suffit d'en donner la conclusion. Selon l'ardente madame de la Baudraye, Paquila fut si bien créée pour l'amour, qu'elle pouvait difficilement rencontrer des Cavaliers dignes d'elle ; car,
dans sa volupté vive,
On li's eût yus tous succomber, Otiand au festin d'amour, dans son humeur lascive,
Elle n'eut t'ait que s'attabler.
Elle a pourtant quitté Séville la joveuse,
Ses bois et ses champs d'orangers.
Pour un soldat normand qui la lit amoureuse Et lenlrdlna dans ses foyers.
Elle ne pleurait rien de son Andalousie, Ce soldat était son bonheur I
Mais il fallut un jour partir pour la Russie Sur les pas du grand empereur.
Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et llù capitaine d'artillerie normand, qui, dans le délire d'une passion tendue avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquila une promesse de fidélité absolue, dans la cathédrale de Roueu, à l'autel de la Vierge, qui
Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne Aux traîtres en serments d'amour.
Une grande portion du poème était consacrée à la peinture des souffrances de Paquila seule dans Rouen, attendant la fin de la cam-
Sagne ; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer e joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle se dépensait eu rêves !
Elle faillit mourir, mais elle l'ut, fidèle.
Quand son soldat lut de retour, A la fin de l'année il retrouva la belle
Digne encor de tout son amour.
Mais lui, pâle et glacé par la froide Russie
Jusque dans la moelle des os, Accueillit tristement ta languissante amie...
Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve, une audace qui donnait un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en reconnaissant les limites où finissait l'amour, ufe se jetait pas, comme Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal; non, elle allait, ce qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du vice, mais sans aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dois sou milieu de luxe et d'élégance. Celle affreuse réalité, relevée par une sombre poésie, avail dlfcté quelques-unes de ces pages dont abuse la poésie moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des ecorchçs. Par un retour empreint de philosophie, le poêle, après avoir dépeint l'infànie maison oùl'Andaloiise ai lieVail ses jours, revenait au chant du début :
Paquita maintenant est vieille et niée, Et c'était elle qui chantait
Si vous connaissiez l'Espagne, Sou odorante, etc...
LA MUSE DU DEPARTEMENT
La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers, et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur indicible épouvanta la femme que trois départements admiraient sOUS le frac uoir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du succès, Diuah craignit les méchancetés de la province, où plus d'une femme, en cas d'indiscrétion; voudrait voir des rapports entre l'auteur et Paquita. Puis la réflexion vint. Dinah frémit de home à l'idée d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs
— Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une femme, vous seriez un poète.
On chercha Jau Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah lut impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans te cas où quelqu-3 hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème en deux chants sur le Chêne de la Messe, une tradition Ju Nivernais que voici.
Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre h*, tins contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent daus la forêt de Paye. Eutre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre dont l'altitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frap=pant, que les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut dite sous un chêne, et à la voix de l'Evangile ils se réconcilièrent. On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Paye.
Ce poème, infiniment supérieur à Paquita la Sévillane, eut beaucoup moins de succès. Depuis ce double essai, madame de la Baudraye, eu se sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux, qui la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris, elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de la Baudrave, dans ses chicanes journalières avec son mari, dan- son cercle où les caractères, les intentions, le discours, étaient trop connus pour ne pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie, la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la littérature lui fit prendre eu haine ia grise et lourde atmosphère de province.
Quand, après la Révolution de 1850, la gloire de George Sand rayonna sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à la Châtre le privilège d'avoir vu naître une rivale à madame de Staèl, à Camille Matipin, et lurent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi vit-on alors beaucoup de dixièmes muses en France, jeunes filles on jeunes femmes détournées d'une vie paisible par uu semblant de gloire ! D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes devaient jouer daus la société. Sans que le bon sens qui fait le lond de l'esprit en France eu fût perverti, l'on passait aux femmes d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent pas avoués quelques années auparavant. M. de Clagny profita de cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in- 18 qui fut imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux lettres, une notice spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme ; mais qui n'avait pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries, excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais, sous ce rapport, la notice sur Jan Diaz, (ils d'un prisonnier espagnol et né vers IMI7, à Bourges, a des chances pour tromper un jour les faiseurs de Biographies universelles. Bien n'y manque ni les noms des professeurs du collège de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau. Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la poésie. Une élégie intitulée : Tristesse faite au collège, les deux poèmes de Paquxta la Sèvilkme et du Chêne de la Messe, trois sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de .Lu .■que>-Cu".ir. enliii une nouvelle intitulée Carola, donnée comme l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient le bagage littéraire du défunt, dont les derniers instants, pleins de misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de la Nièvre, du jBourbonnais, du Cher et du Morvan, où il avait expiré, près de Chaleau-Clnnoii, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!...
Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs sur la furia francese qui, de nos jours, se porte beaucoup plus sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de M. de Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte de celte publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, Ut sur le grand homme un article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux geus enterrés. Lousteau, rendu prudent par -es camarades de collège, qui ne se rappe-
laient point .lan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre. et apprit que Jan Diaz était le pseudouyme d'une femme. On se passionna, dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de la Bàudraye, eu qui l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme Ions les publies français peut-être, adopte peu la passion du roi des Français, le juste-milieu : il \ous met aux nues ou vous plonge dans la fange.
A celle époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de la Baudrave, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient au cœur de Dinah, qui substitua le tapage de la gloire à tontes ses ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis son entrevue avec Anna Grn-seiêtft avaient endormi ses douleurs, ne suffisaient plus, après I85D, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Diuah, qui lui peignait un bel avenir en lui disant que Dieu récompensait tontes les souffrances noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus s'interposer entre miclâiite a commettre cl. sa belle pénitente, qu'il nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté d'éclairer Dinah sur le caractère de M. de la Bàudraye, en lui disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de haïr.
— Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits, l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. La haiue est le vice des âmes étroites, elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser M. de la Baudrave : il vous pardonnerait une faute, car il y trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint M. Milaud de Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry, s'enorgueillissaient de madame de la Bàudraye et la célébraient sous le nom de Jan Diaz, le petit la Bàudraye recevait un coup mortel de cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de Paquita la Sévillane. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde disait de Dinah : — Pauvre femme ! pauvre femme ! Les femmes étaient heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne témoigna rien ; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des retards d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte, comme le nommait M. Gravier, elle sentit le froid, la dureté, l'impassibilité de l'acier : elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les femmes appellent une scène ; mais le petit la Bàudraye se tint sur uu fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu tort d'écrire : elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint parole. Aussi fut-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
— Pourquoi madame de la Bàudraye ne compose-t-elle plus de vers (verse)'! fut le mot de tout le monde.
A celte époque, madame de la Bàudraye n'avait plus d'ennemies, ou affluait chez elle, il ne se passait pas de semaines qu'il n'v eût de nouvelles présentations. La femme du président du tribunal, une auguste bourgeoise née Popinol-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de vingt-deux ans, d'aller à la Bàudraye y faire sa cour, et -e llaitait de voir son Catien dans les bonnes grâces de cette femme su périeure. Le mot femme supérieure avait remplacé le grotesque surnom de Sapho de Saint-Satur. La présidente, qui pendant neuf an= avait dirigé l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu soti fils agréé, qu'elle dit un bien infini de la muse de Sancerre.
— Après tout, s'écria-i-elle eu répondant à une tirade de madame de Clagny, qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry!
Après avoir roulé daus tant de halliers, s'être élancée en mille voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré les souffrances des drames les plus noirs en eu trouvant les sombres plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était fatigante, uu jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré d'éviter. En vovanl M. de Clagny se sacrifiant toujours et qui refusa d'être avocat général à Paris, où l'appelait sa famille, elle se dit : — Il m'aime ! Ella vainquit sa répugnance et parut vouloir couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections eu faveur de M. de Clagny. Madame de la Bàudraye avait rêvé de suivre à Paris le député de Sancerre.
LES PARISIENS EN PROVINCE
Biais, malgré de solennelles promesses, les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dioah, qui voulait taire revêtir la simarre du garde des sceaux à ce défenseur de la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une imposante minorité de cinquante voix. La jalousie du président Boirouge, la haine de M. Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah, furent exploitées par un jeune sous-préfet que, pour ce fait, les doctrinaires firent nommer préfet.
— Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant Sanccrre, de ne pas avoir su plaire à madame de la Baudraye, mon triomphe eût été complet...
Cette vie, intérieurement si tourmentée, offrait un ménage calme, deux êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent, ce mensonge que veut la société, mais qui faisait à Dinah tomme un harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand chaque jour augmentait son espoir d'être veuve ? Si l'on a suivi toutes les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs, s'était laissé prendre. Du désir de dominer M. de la Baudraye, elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le consolateur, M. de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets! Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, qu'elle n'aima pas assez M. de Clagny pour lui pardonner son insuccès. Son installation dans le château d'Auzy, l'arrangement de ses collections, de ses curiosités, qui reçurent une valeur nouvelle du cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir bâti pour" ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public, à qui les motifs sout cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et de suppositions.
La réputation de Lousleau, qui passait pour un homme à bonnes fortunes à cause de ses liaisons avec'des actrices, frappa madame de la Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause de ses succès auprès des femmes ; elle inventa, pour l'amener dans le pays, l'obligation pour Sancerre d'élire, aux prochaines élections, une des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par Catien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par lesPopinot, puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousleau de réveiller l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, madame de la Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni Lousleau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.
Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les tyranniques occupalionsde la récolte de 1850; il n'y eut donc aucune manifestation de l'opinion publique en leur faveur.
— Nous faisons four, dit Lousteau en parlant à son compatriote la langue des coulisses.
En 1856, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa ligure par l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur le compte de la vie littéraire en accusant la presse d'être meur- Irière, il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de tonner du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa ■pairie et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins, parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.
Horace Bianchon, décoré de la Légion d'honneur, gros et gras coi e on médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son léger compatriote.
Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à l'auberge où elles étaient descendues, et M. de Clagny n'apprit leur arrivée que par hasard. Madame de la Baudraye, au désespoir,
envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Auzy. Depuis un
an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers à La Baudraye. M. Gravier, le procureur du roi, le président et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville. En apprenant que la belle madame de la Baudraye était Jan Diaz, les deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château d'Anzy dans un char à bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme, plein d'illusions, donna madame de la Baudraye aux deux Parisiens nonseulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand, mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir, à guimpe, semblable à une amazone sans queue ; car ils reconnurent des prétentions énormes dans celte excessive simplicité. Dinah portait un béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille, de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette mise artiste déguisait les romanesques affectations de la femme supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse, qui étaient en quelque sorte des minauderies d'àme et de pensée, les deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément sérieuse pour écouler madame de la Baudraye, qui leur fit une allocution étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie. Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.
— Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle que vous l'êtes et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en province? Comment faites-vous pour résister à cette vie?
— Ah! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à l'insouciance! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation. Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui parait un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues de petite villle. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours, asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévoles s'entretiennent des différents crus de la parole de Dieu : l'on compare l'abbé Frilaud à l'abbé Guiuard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salous, aux mêmes époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond de l'eau donnante de la vie de province, au nord par les mariages sur le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots piquants. Aussi le voyez-vous, dit-elle en se posant, une femme a des rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du docteur Bianchon, elle se couperose aussi très-promptement, et jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous eu connaissons qui verdissent. Quand nous eu arrivons là, nous voulons justilier notre état normal. Nous attaquons alors.de nos dents acérées comme des dents de mulot, les terribles passions de Paris. Nous avons ici des puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant leur trou de souris économes, les couleurs grises et les parfums monastiques de notre belle ville sancerroise.
— J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la province à ses hôtes, dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien Boirouge poussa le coude à Lousleau eu lui lançant un regard et un sourire qui disaient : Hein ! vous ai-je trompés?
— Mais, madame, dit Lousleau, vous nous prouvez que nuits sommes encore à Paris; je vous volerai celte tartine, elle me vaudra dix francs dans mon feuilleton...
— Oh ! monsieur, répliqua-t-elle, déliez-vous des femmes de province.
— El pourquoi? dit Lousteau.
Madame de la Baudraye eu! la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de signaler à ces deux l'arisiens entre lesquels elle voulait choisir mi
vainqueur le piège où il se prendrait, en pensant qu'au moment ou
il ne le venait plus elle serait la plus forte.
— On se moque d'elles en arrivant, puis, quand on a perdu le sou-
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
venir de l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous llattera... Prenez garde ! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une occupation et retend sur toute sa vie. il n'y a rien de plus dangereux que l'attachement d'une femme de province : elle compare, elle étudie, elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or, une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoùment brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de tout cela n'existe ici.
— C'est vrai, dit Lousteau. Il y a dans le cœur d'une femme de province des surprises comme dans certains joujoux.
— Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu ; vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe, un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les merveilleuses poésies inédites, enfin toutesles pages de ce beau roman dont le dénoùment profite à quelque heureux souslicutenant, à quelque grand homme de province.
— Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient en effet assez enleveuses.
— Dame! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot par un petit geste d'épaules.
— Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le journaliste.
— Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.
— Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la nation est divisée en cinquante petits Etats, là chacun peut avoir une physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie, en Suisse et en Allemagne ; mais en France, comme dans tous les pays à capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée de la centralisation.
— Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de l'originalité que par une fédération d'Etats français formant un même empire? dit Lousteau.
— Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à conquérir trop de pays, dit Bianchon.
— L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français finira par remédier ; mais elle a quelque chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est- un bien autre mal !
— L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste, qui prévit une tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la notre l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses magnifiques pares, elle ne vient à Londres que pendant deux mois, ni plus ni moins ; elle vit en province, elle y lleurit et la fleurit.
— Oui, dit madame de la Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement L'aristocratie s'y recoide seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement : elle est si" peu amusante, qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés la saison.
— Aussi, dans la perfide Albion du Constitutionnel, s'écria Lousteau pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.
— Mais de charmantes femmes anglaises, répliqua madame de la Baudraye en souriant. Voici ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom de femme, qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques instants.
— Eh bien! dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?
— Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
— Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un ange !
— Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un trop grand feu...
Catien Boironge trouva moyen de dire à madi ne de la Baudraye le mot du feuilletoniste, pendant le diner, qui fut plantureux, sinon splendide, et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Etienne essaya de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi, cette noble Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait, au fond de sa province, une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de poésies inéMiles, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau, la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds, lui demandant merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album. Madame de la Baudraye avait donné dans la manie des autographes : elle possédait un volume oblong, qui méritait d'autant mieux son nom, que les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine, à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de peine une ligue de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un mot de Béranger, Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie, par Scribe, une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. M. de Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre excessivement courte de Napoléon, qui" toutes trois étaient collées sur le vélin de l'album. M. Gravier, pendant un voyage, avait fait écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi, les premiers artistes, comme Frédérick-Lem'aître, Monrose, Bouffé, Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de vieux garçons nourris, selon leur expression, dans le sérail, qui lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant plus précieux à Dinah, qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à posséder un album.
Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques par leurs amis et connaissances.
0 vous ! qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux et primitifs, Hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand, craignant de ne pas garder ses hôles plus de deux jours, elle pria Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.
Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la première page :
Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour toits ses crimes une absolution dans ses poches.
J.-B. de Clagny.
— Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Despleiu. Et Bianchon écrivit au-dessous :
Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible que pour la société, cela ne fait rien à la nature. Aussi, la démocratie, qui se refuse ci l'inégalité des conditions, en appelle-t-elle sans cesse a la nature.
H. Bianchon.
— Voilà les riches! s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais, dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de l'hospitalité que de vous demander quelques stances...
— Ah ! madame, vous me flattez, Bianchon est une grand homme; mais moi, je suis trop obscur !... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus difficile à expliquer que celui de M. le procureur du roi. dont la pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingl-quatro heures pour improviser quelque méditation bien amère; car je ne sais peindre que ce que je ressens...
— Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement madame de la Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus longtemps.
Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy furent sur pied. Le petit la Baudraye avait organisé pour les Parisiens une chasse ; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire, il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre eu
LES PARISIENS EN PROVINCE
culture, entreprise qui voulait quoique cent mille francs, mais qui pouvait porter de trente à soixante mille lianes les revenus de la terre d'Ànzy.
- Savez-vous pourquoi le procureur du roi n'a pas voulu venir chasser avec nous'.' dit Gatien Boirouge à M. Gravier.
- Mais il nous l'a dit, il doil tenir l'audience aujourd'hui, car le tribunal juge correctionnellement, répondit le receveur des contributions.
— Et vous croyez cela! s'écria Gatien. Eh bien! mon papa m'a dit : — Vous n'aurez pas M. Lebas de lionne heure, car M. de Clagny a urié son substitut de tenir l'audience.
— Ah ! ali ! lit Gravier, donl la physionomie changea, et M. de la Baudraye qui part pour la Charité !
— Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit ïïoraee Bianchon à Gatien.
— Ilorace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.
Horace Bianchon regarda Etienne Lousteau comme pour lui dire que les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, M. Gravier laissa les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du garde, dans un pli de terrain.
— Eh bien! attendons le financier, dit Bianchon, quand les chasseurs arrivèrent à une clairière.
— Ah bien ! si vous êtes un grand homme en médecine, répliqua Gatien, vous êtes un ignorant en fait de. vie de province. Vous attendez M. Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien tira sa montre.) Bien ! il arrivera juste à temps.
-Où?...
— Au château, pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je serais à mon aise si madame de la Baudraye restait seule avec M. de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.
— Ali çà ! madame de la Baudraye en est donc encore à faire un choix? dit Lousteau.
— Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que M. de Clagny n'ait fini par fasciner madame de la Baudraye : s'il a pu lui montrer dans la députalion quelques chances de revêtir la simarre des sceaux, il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poêle crotté. Si Dinah voit M. de Clagny procureur général, elle peut le voir joli garçon. L'éloquence a de grands privilèges. D'ailleurs, madame de la Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle rêve les grandeurs parisiennes.
— Mais quel intérêt avez-vousà cela, dit Lousteau, car si elle aime le procureur du roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps, et vous espérez lui succéder.
— Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre, où il ne s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance énorme par des regards dédaigneux, connue si elle était princesse de sang royal, il est bien permis à un jeune homme de Vipgt-deux ans de chercher à deviner les secrets de cette femme : car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.
— Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.
— J'accorde à madame de la Baudraye trop de bon goùi pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.
— Horace, dit le journaliste, voyons, savan) interprète de la nature humaine, tendons un piège à loup au procureur du roi, nous rendrons service à noire ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les procureurs du roi.
- Tu as un juste pressentiment de ta destinée, dit Horace. Mais que faire?
— Eli bien ! racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes surprises par leurs maris, et qui soient niées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame île la Baudraye et M. de Clagny.
— Pas mal. dit Bianchon, il est difficile que l'un où l'autre ne se trahisse pas par un geste ou par une réflexion.
— .le connais, repril le journaliste en s'adressant à Gatien, un directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée, n'adini'i que dis histoires où les amants sont brûlés, hachés, piles, dissequés; ou les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte alors ces effroyables récits a sa femme, en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se eonleiile de ce pis-aller, le modeste mari. « Vois-tu, ma
mignonne, où c luit la plus petite faute ! » lui dit-il en traduisant le
discours d'Arnolphe à Agnès.
— Madame de l:i Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune , homme a la berlue, dil Bianchon. Madame Piédefer me nanti être
beaucoup trop dévole pour inviter au ebale, ni d'An/.y l'amant de sa line. Madame de la Baudraye aurait a tromper sa mère, son mari, sa
femme de chambre et celle de sa mère ; c'est trop d'ouvrage, je l'ac quitte.
— D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de son calembour.
— Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler Dinah, dil Lousteau. Jeune homme, et loi, Bianchon, je vous demande une tenue sévère, montrez-vous diplomates, avez un laissez-aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la ligure des deux criminels, vous savez '.'... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce malin nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le procureur du roi.
La soirée commença triomphalement pour Lousteau, qui remit à la châtelaine son album, où elle trouva celle élégie.
SPLEiiN.
Des vers de moi chétif et perdu dans la foule De ce monde égoïste où Inslement je roule,
pans m 'attacher i rien ; Qui ne vis s'accomplir jamais' une espérance, Et dont l'œil, affaibli par la morne souffrance,
Voit le mal sans le bien !
• Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme,
Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme.
Chaque chose en son lieu ; Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie, De bals resplendissants, de vêtements de soie, Et même un peu de Dieu.
Ce serait exercer, sanglante raillerie Que de me dire, à moi, fatigué de la vie :
Dépeins-nous le bonheur.
Au pauvre aveugle-né vanle-t-on la lumière, A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère,
Sans leur briser le cœur?
Quand le froid désespoir vous prend jeune en ce monde, Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde,
Il n'est plus d'avenir.
Si personne avec vous quand vous pleurez ne pleure, Quand il n'est pas aimé, s'il faut qu'un homme meure,
Bientôt je dois mourir.
Plaignez-moi! plaignez-moi! car souvent je blasphème Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant en moi-même :
•11 n'a pour moi rien fol.
Pourquoi le bénirai-je, et que lui dois-je en somme? Il eût pu me créer beau, riche, gentilhomme, Et je suis pauvre et laid !
Etienne LOUSTEAU.
Septembre 1836, château d'Anzy.
— Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le procureur du roi d'un ton déliant.
— Oh ! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop ! J'aurais voulu faire mieux pour madame.
— Ces vers sont ravissants, lit Dinah en levant les yeux au ciel.
— C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit Lousteau d'un air profondément triste.
Chacun devine que le journaliste gardail ces vers dans sa mémoire depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la Restaoralion par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye regarda le journaliste avec, la pitié que les malheurs du génie inspirent, et M. de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la haine pour ce faux jeune malade. Il se mit an trictrac avec K curé de Sancerjre. Le fils du président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombal d'aplomb sur madame de la Raudraye.qni prit son ouvrage; elle garnissait de laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se groupèrent auprès de ces personnages.
— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le journaliste. Pour quelque lolerie de bienfaisance?
— Non. dit-elle, je trouve beaucoup trop d'affectation dans la bienfaisance faite à son de trompe.
— Vous êtes bien indiscret, dit M. Gravier.
— Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Louslcan. à demander quel os* l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.
— Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah. elle esl pour M. de la Baudraye.
Le procureur du roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille comme s'il se fût dit intérieurement : — Voila ma corbeille a papier perdue!
— Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux d'avoir une inlie femme, heureux de ce qu'elle lui lait de si
LA MUSE DU DEPARTEiWF.ST.
charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze. ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.
— Pourquoi ne seraicnl-elles pas pour vous? dit madame de la Baudrave en levant sur Etienne son bel œil gris plein de coquetterie.
— Les Parisiens ne croient à rien, dit le procureur du roi d'un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une ef- IV.ivanle audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous laites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature, repose sur l'adultère...
— Eh! monsieur le procureur du roi, reprit Etienne en riant, je tous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faiies un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché plus de cent articles contre les ailleurs de qui vous parlez; Étais j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose qui ressemblai à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade, qui roule sur la belle Hélène; il faut condamner le Paradis perdu de Hilton, Eve et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les rsaames de David, inspirés par les amours excessivement adultères de ce Loni9 XIV hébreu. Il faut jeter au feu Miihridate, le Tartufe, l'Ecole des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer de liante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc., etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossue! et les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à rencontre des lois.
— Le beau malheur ! dit M. de Clagny.
Etienne, piqué de l'air magistral que prenait M. de Clagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mysfdieations qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le hut de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable plaisanterie de journaliste.
— En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat, en revêtant la robe du procureur général à tontes 1rs époques, car tous les gouvernements ont leur ministère public, eh bien! la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi llérode, à ceux de Pdale qui défendait le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyezvous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrai! une nouvelle opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore 1'huinauilé? est-elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?
— Votre raisonnement est un sacrilège , répondit le procureur du roi.
— D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une mauvaise Intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques. Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anylus, organe du parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus riaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandaient la lele des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la tête des républicains armés contre le trône de Juillet, et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Aihenes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne : supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait un léger 95 dans l'empire romain ou dans l'Attique.
— Où voulez-vous en venir, monsieur ? dit le procureur du roi.
— A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l'adultère: comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une réimpression de la Bible et de l'Evangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de l'aire, de ce conducteur de chameaux, son prophète.
— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.
— Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer, dont le visage avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.
— Tu leur causes une peine infinie, dit Biancbon à l'oreille d'Etienne, ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.
— Si j'étais écrivain ou romancier, dit M. Gravier, je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la
crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur, dit-il en regardant Etienne.
— Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousleau, je n'ai jamais trouvé ridicules les maris tjçompés ; au contraire, je les aime...
— Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance? dit alors Bianclion. il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez; s'il est déliant et jaloux, vous le haïssez : dites-moi quel est le moyen ternie pour un homme d esprit?
— Si M. le procureur du roi ne venait pas de se prononcer si ouvertement contre l'immoralité des récils où la charte conjugale est violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau.
M. de Clagny jeta ses dés d'une layon convulsive, et ne regarda point le journaliste,
— Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de la Baudrave, à peine aurais-je osé vous la demander...
— Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talen!: elle me fut, et avec quel charme! racontée par un df nos écrivains les plus célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles Nodier.
— Eh bien! dites, reprit Dinab, je n'ai jamais entendu M. Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.
— Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousleau. vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en cumbinanl des plans de campagne avee les séductions de sa diplomatie italienne, il mi! enjeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à louché. Bien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A celle époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par tes chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir îles intelligences enire certaines personnes d-' la ville ou des environs cl les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de (naître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers élaieut si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment sou interrogatoire, qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement Irop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme, à la caplure duquel le minisire paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Celle sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroilemeut le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de I Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans Ions les anciens chàieauv, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de celle prison, charmé d avoir à garder un homme de distinction, dont les manières étaient l'on agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, qualités rares à celte époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence ; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une ligure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant?, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans ; il les faut ainsi. Le commandant assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils? en prison l'amour va si vite ! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle, qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire ; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
LES PARISIENS EN PROVINCE
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abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodiguéâ aux captifs. La cellule située sous la plateforme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. 11 s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage du triste état de prisonnier, se replia sur lui-même, et apprécia la valeur de l'air et du soleil ; puis, après une quinzaine de jours, il eut celte maladie terrible, cette fièvre de liberté, qui pousse les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur (il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon (it un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un matin le porte - clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait.
Aussi le chevalier futil très- étonné lorsque cet homme lui dit :
— Monsieur, vous avez sans doute voire idée en vous faisant loujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mou affaire n'est point de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul , cela m'est bien indifférent A chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous éles monsieur Charles-Félix- Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de madame la duchesse de Maillé... — Hein ! ajouta-t-il d'un air de triomphe après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût empirer par l'aveu de son véritable nom. — Eh bien ! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu ? lui dit-il. — Oh ! lout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Ecoutez-moi. J'ai nui il.' l'argent pour faciliter votre évasion ; mais un instant ! Si j'étais soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans cette alfaire juste pour gagner mon argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa pin lie une petite lime. Avec cela, vous seierez un de vos barreaux. Haine' ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot. Celait une espèce de baie pratiquée au-dessus
du cordon qui couronnait, extérieurement le donjon, entre ces grosses
pierres saillantes destinées à fleurer les supports des créneaux.
Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que
vous puissiez passer. — Oh ! sois tranquille! j'y passerai, dit le prisonnier. — Kl assez, haut, pour qu'il vous reste de quoi allai lier votre corde, reprit le porte-clefs. — Où est-elle .' demanda Beauvoir. — La
Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole. — page 23.
voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au drrt de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais... — C'est bon! c'est bon! je ne pourrirai pas ici ! s'écria le chevalier.— Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux, qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui |suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur'du fer. Il serra sa corde, et se mit à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde agitation dame qui dramatisent la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il ache- , va de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, eu se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la" baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et ''heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard.
Certain d'avoir réuni tontes les chances favorables à son évasion , il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. fi allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha : son chapeau venait de tomber, heureusement il écouta le bruit que sa chute ilevail produire, et il n'enlenclit rien! Le îirisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda si le
i mini unl.uil ne lui avait pas tendu quelque piège : mais dans quel intérêt ' lai proie à ces incertitudes, il songea presque a remettre la parlie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés
indécises du crépuscule, heure qui ne sérail peut-être pas tout à l'ait défavorable a sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit île grimper
vers le donjon; niai-, il était presque épuisé au mo ni où il se remit
sur le support exlérieur, guettant tout comme, un chat sur le bord
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
d'une goullière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite dislance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice. — Merci, commandant ! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. 11 mit sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il se tapit tranquillement derrière la porte, et attendit l'arrivée du perlide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en sifllant: mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre, que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri : la barre lui avait brisé la tète. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada.
Ni le procureur du roi, ni madame de la Baudraye ne parurent croire qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants.
— Bah ! j'ai-mieux à vous raconter, dit Bianchon.
— Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.
Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme madame de la Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre docteur choisit celle connue sous le nom de la Grande Bretèche, et devenue si célèbre qu'on en a fait, au Gymnase- Dramatique, un vaudeville intitulé Valentine. Aussi est -il parfaitement inutile de répéter ici cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les gestes , dans les intonations, qui valut tant d'éloges au docteur chez mademoiselle des Touches, quand il la raconta pour la première fois. Le dernier tableau du grand d'Espagne mourant de faim et debout dans l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de ce mari répondant à une dernière prière de sa femme : — Vous avez juré sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet. 11 y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.
— Savez-vous, messieurs, dit alors madame de la Baudraye, que l'amour doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de pareilles situations ?
— Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit M. Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.
— Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de la Baudraye en fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.
— Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le receveur des
Elle me serra sur les yeux un msuchoir qu'elle noua fortement derrière ma tête. — page 20.
contributions, le grand -due de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas très-rHirs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent l'ait en plein jour. La fête était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse fêle. — Ma foi, dit le chirurgien en chef du corps d'armée où j'étais payeur général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince
Mural. Sans avoir précisément peur de laisse" mes os dans la Pénin suie, je préfère aller pan ser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont si avant dans le torse que les 'poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, comme uue superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement prévenu contre ses mœurs. Eh bien !
depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé d'être déjà , sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, •' aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoule volontiers mes pressentiments, et, dès demain, je détale. Murât ne me refusera certes pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces. — Puisque lu tires ta crampe, dis-nous ton événement, répondit un colonel , vieux républicain qui du beau langage et des courtisaneries impériales ne se souciail guère. Le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit : — Nous ne sommes ici que des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Montcornet, dont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien. Nous sortions tous les deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté ; mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de femme, en mauvais français : — Si vous criez, ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je
LES PARTSÎF.NS EN PROVTNTE.
vais vous apprendre la cause de voire Ci ' rement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instruments de chirurgie, que nous avons envoyé chercher che* vous de votre part: ils vous seront nécessaires; nous vous emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilnommé sans que son mari le sache. Quoique monsieur quille peu madame, de laquelle il est toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention île la jalousie es] agnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la croit malade. Vous allez donc faire l'acCOUchement. Les dangers de l'entreprise ne vous concernent pas : seulement obéissez-nous; autrement, rainant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre imprudence. — Et qui êtes-vous? lui dis-jeen cherchant la main de mou interlocutrice, dont, le bras était enveloppé dans la ftianche d'un habit d'uniforme. — Je suis la caméristede madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de noire situation.— \ olonliers, dis-je en me voyant embarqué deforce dans une 3ven tore dangereuse. A la faveur de I ombre, je vérifiai si la ligure et les formels de cette tille étaient en harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées. Celle lionne créature s'était sans doute soumise par avance à tons les hasards de ce singulier enlèvement, ear elle garda le plus complaisant silence, et la voiture n eut pas roulé pendant plus <)e ili\ minutes dans Madi id qu'elle recul et me rc idit un baiser satisfaisant. L'amant que j'avais eu vis-A-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait pas le français, je présume qu'il n'y lit pas attention. — .le ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la eamériste en réponse aux lièlises que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle. — F.t laquelle ' — Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. Si je viens chez vous, ce géra de nuit, et vous me recevrez sans lumière. — Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la voilure arriva près d'un mur de jardin. — Laissez-moi vous bander les yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuyerec sur mon bras, et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir qu'elle noua fortement derrière ma tète.' J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porle par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de chamlire, au corps cambré, et qui avait du mrw'fto dans son allure...
— C'est, dit le receveur en prenant un petit ton de supériorité, un mol de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que les femmes savent imprimer à une certaine partie ,|n leur robe que vous devinez...
— La femme de chambre (je reprends le récit du chirurgien en chef) me conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin. jusqu'à un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison. — Silence, maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vousmême! Ne perdez pas de vue un seul «le mes signes, je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, ci il s'agit en ce moment de vous sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix : — Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée i pour y arriver, il nous faudra passer dmi- la chambre et devant le lit de son mari: ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La eamériste se lut. j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la lille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre, bauie d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse, La fenêtre était ouverte, mais elle avait éié garnie de gros barreau* de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, one femme dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des émiles, serrait avec force sur sa liom lie nu mouchoir
et le mordait si vigoureuse nt que ses dénis y entraient ; jamais je
n'ai vu si lieau corps, mais ce corps se tordait sons la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcsboutants de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; puis, île ses deux mains, elle se tenait aux hâtons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines étaient horriblement gonflées, Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. l'as un i ri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions la, mus trois, muets et immobiles, l.es ronflements du m.iri retentissaient avec une . onsolante régularité. Je voulut examiner la eamériste; mais elle avait remis le masque dont elle s'éiait sans douie débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des tonnes agréablement prononcées. [»'amant jeta siir-Ie-rbainp des serviettes sur les jambes (|r sa maiin-sse. et replia eu double sur la figura un voile de mousseline. Lorsque j'eus
n Ptncn! observé celle femme, je reconnus, à certains ?vmpt<V mes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était morl. Je me penchai vers la fille pour l'instruire de ni événement. En ce moment, le déliant inconnu lira son po'ignard; unis j eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair, il me sembla voir pâlir sa figure sous -m, masque de velours noir. La eamériste. sai-ii un moment où cel homme au désespoir regai-iiail la mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés, en me faisant un signe négMtif. Je Compris qu'il fallait ra'abstepir de boire, malgré l'horrible ehaleur qui me desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, 1 emplit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage, et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisouner en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instant sur son manteau. La femme ne jeta pas un cri, niais elle tressaillait comme une bête fauve surprise et suait à grosses goultes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari ; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trnus de leurs masques, la eamériste et l'amant se jetèrent des regards de leu comme pour se dire : — Le tuerons-nous s'il s'éveille.' J'étendis alors la main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat, posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le sien en me faisant signe de boire le reste. 11 y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai les airoces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de craintes, la eamériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté dans une entreprise Si aventureuse, avait pris, en prévision d'une fuite, des diamants sur papier; il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La eamériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à ma matlresse de hasard. Le eamériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse ligure du inonde. Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôtéun poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent Nous nous trouvâmes dans la rue, où deux chevaux nous attendaient, nous montâmes chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dénis les guides de sa monune, car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me lui impossible de remarquer le moindre objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit, jour je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Alocha. — El vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner A quelle femme vous aviez affaire? dit le colonel au chirurgien. — Une Seule chose, reprit-il. Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à pet] près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée de poils bruns. En ce moment l'indiscret cbiiurgien pàbl ; tous les veux fixes sur les siens en suivirent la direction : nous vîmes alors un Espagnol doul le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se voyant l'objet de noire attention, cet homme disparut avec une légèreté de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à
sa poursuite. — Sarpejeu. mes amis' s'eeria le chirurgien, cet n'il de DaSiliC m'a glacé, .l'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux, vous m 'en Ici ivre/ ici! —Es-tu hèle ' dil le colonel Mulot, l'alcon s'esi mis a la piste de l'Espagnol qui nous écoulait, il saura bien nous en rendre raison. — Eh bien' s'écrièrent les ol'lieiers en voyant revenir le eapilauie toul essoufflé. — Au diable! répondu r'alcon. il a passe, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soii sorcier, il 681 sans iloule de la maison '. il en
connatl les passages, les détours, et m'a facilement échappé. -Je suis perdu ! dil le chirurgien d'une voix sombre. Allons, neus-toi calme.
LA MUSE DU DEPARTEMENT
1 i fil s'appelait Béga), lui répnndis-je, nous nous casernerons à tour du rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit à rester riiez lui. Le surlendemain Béga avait, obtenu son renvoi en France, il faisait Ions ses préparatifs pour partir avec une (lame à laquelle Murât donnait une forte escorte; il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait Un parler. Le chirurgien el les trois officiers descendirent aussitôt en craignant quelque piège. L'inconnue ne pot que llire à son amant : — Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la camérislc, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien. — Diable! diable! s'écria le capitaine ralcon, voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec on monstre de poison dans le bocal. Béga resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le tourmentaient, il se remit à table, et but immodérémen:, ainsi que SCS compagnons. Tuii>, à moitié ivres, se couchèrent de lionne heure. Au milieu delà nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu i]ue firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur sou séant, en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. 11 vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria : — An secours! A moi. mes amis! A ce cri l'e détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer. — L'opium croit pour tout le monde, répondit-il. Celte espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit : — Est-ce bien le même? demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.
— 11 faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car il faut une foi robuste. I'ourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, a causé ?
— Alonsieur, répondit le receveur des contributions, j'ai soigné ce pauvre Béga. qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances. Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal chez madame de Listomère, où devaient se trouver plusieurs EsgaguoK de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un grand d'Espagne, un Afrancesado en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vimes pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo. Sous des orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il était maigre. La femme! imaginez-la; non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille qui a fait eréer ce mol de mencho dans la langue espagnole ; quoique pâle, elle était belle encore; son teint,' parut) privilège inouï pour une Espagnole, éelalaitde blancheur; mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme un jet de plomb fondu. — Madame, demandai-je à la marquise vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc i*rdu le bras? — Dans la guerre de l'indépendance, me répondit-elle.
— L'Espagne est un singulier pays, dit madame de la Baudrave, il y reste quelque chose des mœurs arabes.
— Oh '. dit le journaliste en riant, celte manie de couper les bras y est fort ancienne, elle reparait à certaines époques comme quelquesuns de nos canards dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des "pièces au théâtre espagnol, des 1570...
— Me croYez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit M. Grai ier piqué de l'air impertinent de Lousteau.
— Vous en èies incapable, répondit le journaliste.
— Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges sautent aussi souvent de leurs livres el de leurs pièces dans la vre réelle que les événements de la vie réelle montent sur le ihéàlre et se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la comédie de Tartufe, à l'exception du dénotaient : on n'a jamais pu dessiller les yeux à Orgon.
— Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme celle que vient de nous raconter M. Gravier? dit madame de !a Baudrave
— Eh '. mon Dieu, s'érria le procureur du roi. sur les dix nu douze crimes saillants qui se commettent par année en France, il s'en trouve la moitié dont les circonstances sonl au inoins aussi extraordinaires que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpasseut en ro-
manesque. Celle vérité n'est-ellc pas d'ailleurs prouvée par la publication de la Gazette des Tribunaux, a mou cas l'un des plus grands abus de la presse. Ce journal, qui ne date que de I82Ç OU 1 827, n'existait doue pas lors de mon début dans |;, carrière du ministère publie, et les détails du crime dont je vais vous parler n'ont pas été connus au delà du département où d l'ut perpétré. Dans le faubourg Sainl-Pierre-des-Corps à Tours, une Tenu e, donl le mari avail disparu lors du licenciement de l'année de la Loire en 1816 et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se lit remarquer par une excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes prosélytes, «die porta la croix, elle y cloua sou cour en argent traversé d'une flèche, et, longtemps après la mission, elle allait tous les soirs faire sa prière au pied de la croix qui fut plantée derrière le chevel de la cathédrale. Enfin, vaincue par ses remords, elle se confe sa d'un crime épouvantable. Elle avail égorgé son mari connue on avait égorgé Fualdes, en le saignant, elle lavai:, salé, mis dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi d'un porc. Et pendant fort longtemps, tous les malins, elle en coupait un morceau et Fallait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses supérieurs, el avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le procureur du roi. La femme attendit la descente de la justice. Le procureur du roi, le juge d'instruction eu visitant la cave y trouvèrent encore la tête du mari dans le sel et dans un des poinçons. — Mais, malheureuse, dit le juge d'instruction à Y inculpée, puisque vous avez eu la barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de voire mari, pourquoi n'avezvous pas fait disparaître aussi la lête, il n'y aurait plus eu de preuves. — Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle ; mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.
— Eli bien! qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux Parisiens.
— Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat, niais son repentir et sa religion avaient lini par attirer l'intérêt sur elle, malgré l'énormité du crime.
— Eh ! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais?... Je trouve la justice humaine malvenue à juger des trimes entre époux; elle y a lout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses prétentions à l'équité.
— Bien souvent la victime a été pendant si longtemps le bourreau, répondit naïvement madame de la Baudraye, que le crime paraîtrait quelquefois excusable si les accusés osaient tout dire.
Celte réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le procureur du roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la situation de Dinah! Aussi, lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la main, à causer mystérieusement. M. Gravier apprit alors le but de cette amusante soirée où l'innocence de madame de la Baudraye avait élé mise en lumière.
— Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus enfantine... Le procureur du roi m'a eu l'air de proposer de mettre le petit la Baudraye en salade...
— Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit Galien.
— Nous le saurons ! s'écria M. Gravier.
La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. M. Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à t porte de madame de la Baudraye el sur celle du procureur du roi Les canards accusaleurs du poète Ibicus ne sont rien en comparais»' du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur Fouvertur d'une porle par deux petites boules de cire aplaties, et placées si ba ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piège. Le galati sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, le journaliste, le receveur des contributions et Catien vinrent pieds nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures du malin vérifier l'état des scellés. Jugez de leur étounemenl et du plaisir de Galien, lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et trouvèrent celui du' procureur du roi et celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.
— Est-ce la même cire? dit M. Gravier.
— Est-ce les mêmes cheveux ? demanda Lousteau
— Oui, dit Galien.
— Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons pour Bobin-des-Bois.
Le receveur des contributions et le bis du président s'interrogèrent par un coup d'œil qui voulait dire : N'y a-t-il pas dans cette phrase quelque chose de piquant pour nous ? devons-nous rire où nous fâcher ?
LES PARISIENS EN PROVINCE
— Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchotl, Dinah est vertueuse, elle vaut bien l'a peine que je cueille le fruit de son premier amour.
L'idée d'emporter en quelques instants une plaee qui résistait depuis neuf ans aux Sancerrois, sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée, il descendit le premier dans le jardin, espérant y rencontrer 'a châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de la Baudraye avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des hasards sont cherchés.
— Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de la Baudraye. Ce matin, je suis assez embarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement; à moins que vous ne vouliez venir à la Baudraye, où vous pourrez observer la province un peu mieux qu'ici : car vous n'avez fait qu'une bouchée de mes ridicules ; mais le proverbe sur la plus belle lîlle du monde regarde aussi la pauvre femme de province.
— Ce petit sot de Catien, répondit Lousteau, vous a répété sans doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Votre silence, avant-hier pendant le diner et pendant toute la soirée, m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous ! je ne me flatte pas d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions, à vous et à M. de Clagny, quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes yeux.... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et en terres, qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des regaius ! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de M. de la Baudraye avec nos escompteurs de Paris : c'est la même nature. Vingt-huit ans, belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le problème de la vertu mieux posé... L'auteur de Paquita laSéviU lane doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ees choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes geus y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on au métier que j'ai fait?...
En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du pays de Tendre, dans laquelle les passions vraies fontde si longues patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvre procureur du roi. pour qui la dernière faveur consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme ! Aussi, pour ne pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de la Baudraye essaya-t-elle de consoler le Manfred du feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.
— Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de la vie. Voyez M. de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux de Fanny Elsler, et abandonnant les révolutions de Juillet pour les répétitions de cette danseuse.
— Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peutêtre ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...
Madame de la Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la supériorité. Etienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris, l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de sa vie entre Etienne et Bianchon, qui lui racontèrent les anecdotes curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui seront quelque jour Yana de notre siècle ; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans l'évidente intention de flatter madame de la Baudraye et de l'amener sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de la Baudraye, qui parut à M. de Clagny, au receveur des contributions et à Catien plus affectueuse que la veille avec Etienne. Ces amants de Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, k les entendre, rien de si spirituel ne s'était dit. Les heures s'étaient envolées sans qu'on put en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux comme <leu\ prodiges.
Ces exagérations trompélées sur le Mail eurent pour elfel de faire arriver seize personnes le soir au château d'An/v, les unes en cabriolet de famille, les autresenchar à lianes, el quelques célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces provinciaux firent plus ou moins iijen leur entrée dans l'immense saloa d'Anzy que Diuah, prévenue de cette invasion, avait éclairé largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée comme un de ses grands
jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus artificieuses qu'artificielles, se présentèrent andai ieiisement sur des bonnets bisannuels ! La présidente Boirouge. cousine de Bianchon. échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions périodiques.
— Prenez tout bonnement du thé tous les jours, une heure aprè* votre diner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.
— C'est décidément un bien grand médecin, dit la présidente en revenant auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame Gorju, la femme du maire.
— On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a fait venir bien moins pour les élections que pour savoir d'où provient sa stérilité...
Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant médecin comme le seul candidat possible aux prochaines élections. Mais Bianchon, au grand contentement du nouveau sous-préfet, fit observer qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la politique.
— Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'Etat, des penseurs, des gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se mettre à la hauteur on doit être un législateur : voilà ce qui manque dans nos Chambres et ce qu'il faut à notre pays!
Jleux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.
— M. Catien Boirouge prétend que M. Lousteau gagne vingt mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny, le crovez-vous?
— Est-ce possible ? puisqu'on ne paye que mille écus un procureur du roi...
— Monsieur Catien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut M. Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...
— Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et comme elles reluisent !
— Bah ! c'est du vernis!
— Pourquoi n'en as-tu pas?
Lousteau finit par trouver qu'il posait un peu trop, et reconnut dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait amenés. — Quelle charge pourrait-on leur faire? pensa-t-il.
En ce moment, le prétendu valet de chambre de M. de la Baudraye, un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux, et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à Bianchon, car madame de la Baudraye lui dit en voyant le paquet dont la forme et les ficelles étaient assez typographiques : — Comment! la littérature vous poursuit jusqu'ici?
— Non pas la littérature, répondit-il, mais la Bévue, où j'achève une nouvelle, et qui parait dans dix jours. Je suis venu sous le coup de : La fin à la prochaine livraison, et j ai dû donner mon adresse à l'imprimeur. Ah ! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les spéculateurs en papier noirci ! Je vous peindrai l'espèce curieuse des directeurs de Bévue.
— Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de Clagny, comme on demande : A quelle heure le feu d'artifice ?
— Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la présidente Boirouge, que nous aurions des histoires.
En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient entendre des murmures. Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie inspirée par l'enveloppe des épreuves.
— Qu'as-tu? lui dit Etienne.
— Mais voici le plus joli roman du inonde contenu dans une maculalure qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis : Olympia ou les Vengeances romaines.
— Voyons, dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci :
caverne. Itinaldo, s'inriignant de la lâcheté de ses compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air et n'osaient s'aventurer dans Rouie, jeta Sur eux un regard de mépris,
— Je suis donc seuil... leur dit-il.
Il parut penser, pins il reprit : — Vous êtes des misérables, j'irai seul.
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
et j'aurai seul cette riche proie... Vous m'entendez!... Adieu.
— Mon capitainel... dit Lamberti, et si vous étiez pris sans avoir réussi?...
— Dieu me protège I... reprit Rinaldo en montrant le ciel.
A ces mots, il sortit, et rencontra sur la route l'intendant de Bracciano
— La page est unie, dit Lousteau, que tout le monde avait religieusement écouté.
— Il nous lit son ouvrage, dit Catien au fils de madame Popinot- (handier.
— D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le journaliste en saisissant celte occasion de mystifier les Sancerrois, que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si longuement observés, sous prétexte de couleur locale! Si les voleurs sont dans une caverne, au lieu de : en montrant le ciel, il aurait fallu : en montrant la voûte. Malgré cette incorrection, Rinaldo me semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste ! des brigands, une caverne, un Lamberii qui sait calculer... Je vois tout un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, et une centaine de couplets détestable... oh! mon Dieu, le public viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont! En lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu ; si le directeur du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille francs de droits d'auteur, si je veux dire du bien de la pièce dans mou feuilleton. Continuons.
La duchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes, Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers , put croire qu'il y avait de la coquetterie dans cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le bruit de la fête retentissait vaguement au loin. Les fantoccini annoncés avaient attiré tout le monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus belle à son amant. Leurs regards , animés du même feu, se comprirent. Il y eut un moment de silence délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés en présence du chevalier de Paluzzi et des rieurs
— Malepeste ! je ne vois plus noire Rinaldo! s'écria Lousteau. Mais quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire de fera-t-il pas à cheval sur cette page? La duchesse Olympia est unefemme qui pouvait oublier àdessein ses gantsdansun bosquet désert !
— A moins d'être placé entre l'huître et le sous-chef de bureau, les deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia une femme de trente ans! dit madame de la Baudraye. Adolphe en a des lors vingt-deux, car une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans.
— Avec ces deux suppositions, le roman peut se reconstruire ; Teprit Lousteau. Et ce chevalier di Paluzzi! hein!... quel homme ! Bans ces deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des Droits-Réunis, il r—'ra fait le roman pour payer sou tailleur...
— A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il fout être aussi indulgent pour l'homme qui passaitsous les ciseaux de 1805 que pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1795.
— Comprenez-vous quelque chose? demanda timidement madame Gorju, la femme du maire, a madame de Clagny.
La femme du procureur du roi, qui, selon l'expression de M. Gravier aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se raffermit si r ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et lit une moue à sa voisine qui voulait dire : — On nous regarde ! sourions fournie si nous comprenions.
— C'est charmant! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur Lousteau, continuez '
Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et put tenir son sérieux. 11 jugea nécessaire de s'écrier: Attention! en reprenant ainsi :
robe frôla dans le silence. Tout à coup le cardinal Borbongano parut aux yeux de la duchesse. Il avait un visage sombre; son front semblait chargé de nuages, et un sourire amer se dessinait dans se3 rides.
— Madame, dit-il, vous êtes soupçonnée. Si vous êtes coupable, fuyez; si vous ne l'êtes pas, fuyez encore :
parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de loin bien mieux en état de vous défendre...
— Je remercie Votre Eminence de sa sollicitude ,jj dit-elle , le duc de Bracciano reparaîtra quand je jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe
— Le cardinal Boiborigano ! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape ! si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots : robe frôla dans le silence! toute la poésie du rôle de Schedoni inventé par madame Radcliffe dans le Confessionnal des Pénitents noirs, vous êtes indigne de lire des romans...
— Pour' moi, reprit Dinah, qui eut pitié des dix-huit figures qui regardaient Lousteau, la fable marche. Je connais tout : je suis à Rome, je vois le cadavre d'un mari assassiné dont la femme, audacieuse et perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque plaisir, elle se dit : Tout va se découvrir !...
— La voyez-vous, s'écria Lousteau, élreignant ce M. Adolphe, elle le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans esprit, un de ces jeunes gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un personnage des drames de Victor Hugo.
— ' El c'est le mari peut-être, s'écria madame de la Baudraye.
— Comprenez-vous quelque chose à tout cela? demanda madame Piédefer à la présidente.
— C'est ravissant, dil madame de la Baudraye à sa mère.
Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme de* pièces de cent sous.
— Continuez, de grâce, fit madame de la Baudraye. Lousteau continua.
— Votre clef I...
— L'auriez-vous perdue?...
— Elle est dans le bosquet...
— Courons...
— Le cardinal l'aurait— il prise?. .
— Non... La voici...
— De quel danger nous sortonsl Olympia regarda la clef, elle crut
reconnaître la sienne ; mais Rinaldo l'avait changée : ses ruses avaient réussi, il possédait la véritable clef.
Moderne Cartouche , il avait autant d'habileté que de courage, et, soupçonnant que des trésors considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à toujours porter à sa ceintura
— Cherche!... s'écria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que 1» page 212.
— Si la clef avait été perdue !
— Il serait mort...
— Mort! ne devriez-vous pas ao
LES PARISIENS EN PROVINCE
céder à la dernière prii're qu'il vous a faite, cl lui donner la liberté aux conditions qu'il...
— Vous, ne le connaissez pas...
— Miiis. ..
— Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour confesseur.
Adolphe garda le silence.
— Puis voilà un amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée par Normand, gravée par Duplat... Oh! les noms y sont, dit Lousteau.
— Eh bien ! la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient.
— Biais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de a vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir obtenu, sous l'Empire, des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait être un conseiller d'Etat ou madame Barthélémy -Hadot, feu Desforges ou Sewrin.
— Adolphe garda le silence!... Ah! dit Bianchon, la duchesse a moins de tien le ans.
— S'il n'y a plus rien, inventez une (in ! dit madame de la Baudraye.
— Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté. Eu style typographique, le côté de seconde, ou, pour vous mieux faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé, se trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle appartient à la classe des feuilles dites de mise en train. tomme il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consistent les dérèglements d'une feuille de mise en train, sachez qu'elle ne peut pas plus garder trace «les douze premières pages que les premiers y ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds.
— Je suis comme une folle, dit madame Popinot-Çhandier à M. Gravier ; je tache de m'expliquer le conseiller d'Etat, le cardinal, la clef et cette maculât...
— Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit M. Gravier, eh bien ! ni moi non plus, belle dame, rassurez- vous.
— Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon, qui regarda sur la table où se trouvaient les épreuves.
— Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière! Elle est signée IV; J, 2e édition. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me parait dès lors prouvé que, sauf les ruses du libraire, les Vengeances romaines ont eu du succès, puisqu'elles auraient eu deux éditions. Lisons et déchiffrons cette énigme !
corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de la duchesse, Rinaldo
— Va te promener!
— Oh ! dit madame de la Baudraye, il y a eu des événements importants entre votre fragment de maculature et cette page.
— Dites, madame, celte précieuse bonne feuille! Mais la maculature où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au quatrième volume? Au diable ! continuons :
ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller sur-le-champ dans le souterrain où devaient être les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme la Camille du poète latin, il courut v&r* l'entrée mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo, découvrant avec la perspicacité dont l'avait doué la nature, la porte cachée dans le mur. disparut proinplenieni. Une horrible réflexion sillonna l'âme de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les nuages.
Il s'était emprisonné !.. Il tâta le
— Oh ! celte bonne feuille et le fragment de maculature se suivent! La dernière page du Fragment est la 212, et nous avons ici 217! Et, en effet, si, dans la maculature, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près Semblable, se trouve, (/«ns nlle bonne feuille, au palais des ducs de Bracciano, le romau me parait marcher a une touclu.- ion quelconque.
Je souhaite que ce soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi... Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un bon coup !
— El Adolphe?... dit le président Boirouge, qui passait pour être un peu leste en paroles.
— Et quel style ! dit Bianchon : Rinaldo qui trouve l'asile d'aller !
— Evidemment niMaradan, ni lesTreuttel etWurtz, ni Doguereau, n'ont imprimé ce roman-là, dit Lousteau; car ils avaient des correcteurs à leurs gages, qui revoyaient leurs épreuves : un luxe que nos éditeurs actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en trouveraient bien... Ce sera quelque pacolilleur du quai...
— Quel quai? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains...
— Continuez, dit madame de la Baudraye.
— En tout cas, ce n'est pas d'un conseiller d'Etat, dit Bianchon.
— C'est peut-être de madame Uadot, dit Lousteau.
— Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de la Charité? demanda la présidente à son fils.
— Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, était une femme auteur qui vivait sous le consulat...
— Les femmes écrivaient donc sous l'empereur? demanda madame Popinot-Chandier.
— Et madame de Genlis, et madame de Staël ? fit le procureur du roi piqué pour Dinah de celte observation.
— Ah!
— Continuez, de grâce, dit madame de la Baudraye à Lousteau. Lousteau reprit la lecture en disant : — Page 218!
mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri de désespoir quand il eut vainement cherché les traces de la serrure à secret. Il lui l'ut impossible de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité. La porte , habilement construite pour servir les vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, et ne sentit nulle part l'air ctrud de la galerie. Il espé. rait rencontrer une fente qui lui indiquerait l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rienl... la paroi semblait être d'un seul bloc de marbre...
Alors il lui échappe un sourd rugissement d'hyène
— Eh bien ! nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène? dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce que prouve le mot sourd.
— Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de la Baudraye.
— Vous y voilà, s'écria Bianchon, l'intérêt, ce monstre romantique, vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure.
— Lisez ! cria le procureur du roi, je comprends !
— Le fat ! dit le président à l'oreille de son voisin le sous-préfet.
— Il veut flatter madame de la Baudraye, répondit le nouveau souspréfet.
— Eh bien ! je lis de suite, dit solennellement Lousteau. On écouta le journaliste dans le plus profond silence.
On gémissement profond répondit au cri de Rinaldo; mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tanl ce gémissement était faible et creux I il ne pouvait pas sortir d'une poitrine humaine. .
— Santa M, mal dit l'inconnu.
— Si je quitte cette place, je ne saurai plus la retrouver I pensa Rinaldo quand il reprit son sang-froid accoutumé. Krapper, je serai reconnu : que faire?
— Qui donc eat ' * demanda la voix.
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
— Hein 1 dit le brigand les crapauds parleraient-ils, ici?
— Je suis le duc de lii acciano ! Qui
que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à moi...
— Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui se voit nécessaire.
— Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont accoutumés à l'obscurité.
Écoute, marche droit... bien... tourne à gauche... viens... ici... Kmis vuilà réunis.
Rinaldo, mettant ses mains en avant par prudence , rencontra des Lanes de fer.
— *J;< me trompe I cria le bandit.
— Non, tu as touché ma cage...
Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là.
— Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage? demanda le bandit.
— Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans avoir pu m'asseoir. .. Mais qui es-tu, toi?
— Je suis Rinaldo; le prince de h campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent et que les juges pendent par une vieille habitude.
— Dieu soit loué!... Je suis sauvé!...
Un honnête homme aurait eu peur ; tandis que je suis sûr de pouvoir très-
bien m'entendre avec toi , s'écria le duc. 0 mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents.
— E verissimo !
— Aurais-tu des...
— Oui, des limes, des pinces..
Corpo di Bacco .' je venais emprunter indéfiniment les trésors des Bracciani.
— Tu en auras légitimement une bonne part , mon cher Rinaldo , et peut-être irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie...
— Vous m'étonnez, Excellence!...
— Ecoute-moi, Rinaldo I Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur : je suis là depuis trente mois — tu es Italien — tu
nte comprendras! Ah! mon arai, ma fatigue et mon épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano est encore une des plus belles femmes de Rome , je l'aimais as- Ki pour en être jaloux...
— Vous, son mari !...
— Oui, j'avais tort, peut-être I
— Certes , cela ne se tait pas , dit Rinaldo.
— Ma jalonsie fut excitée par la
conduite de la duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle alTcction...
— Mille pardons, mesdames! dit Lousteau; mais, voyez-vous, il
m'est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l'Empire allait droit an fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait le milieu entre le sommaire des chapitres de Télémaque et les réquisitoires du ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse ! elle observait, mais elle ne faisait part de ses observations à prrsimrië, l'avare! il n'y avait que Fouclié qui fit part de ses observations à quelqu'un. La littérature se contentait alors, suivut l'expression d'un des plus niais critiques de la Revue des Deux-Mondes, d'une assez pure esquisse et du contour bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne. dansait pas sur les périodes! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle n'avait pas de mots à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait Toineite, Toineile n'aimait pas Lubin ; Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin, qui fut mis en prison, mené à la cour d'assises et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh bien! aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.
— Et quelquefois les morts, dit M. de Clagny.
— Ah! répliqua Lousieau, vous vous donnez de ces r !
— Que veut-il dire? demanda madame de Clagny, que ce calembour inquiéta.
— 11 me semble que je marche dans un four, répondit la mairesse.
— Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, lit observer Gatien.
— - Aujourd'hui, reprit Lousteau. les romanciers dessinent des caractères ; et, au lieu du contour net, ils vous dévoilent le coeur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.
— Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature, dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII, qui ont fini par savoir la guerre, le lecteur a Brji par apprendre l'art. Jadis on ne demandait que de l'intérêt au roman ; quant au style, personne n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé les cinq sens littéraires : l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment; puis la critique est venue, brochant sur le tout. Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires, se sont mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.
— C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer Dinah.
— De grâce ! s'écria M. de Clagny, revenons au duc de Bracciano. Au grand désespoir de l'assemblée, Lousieau reprit la lec'ure de la
bonne feuille.
224 OLTMriA ,
Alors je voulus m'assurer de mon malheur, afin de pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et de la loi. La duchesse avait deviné mes projets. Nous nous combattions par la pensée avant de nous combattre le poison à la main. Nous voulions nous imposer mutuellement une confiance que nous n'avions pas; moi pour lui taire prendre un breuvage, elle pour s'emparer de moi. Elle était femme , elle l'emporta ; car les femmes ont un piège de plus que nous autres à tendre, et j'y tombai : je fus heureux; mais le lendemain matin je me réveillai dans cette cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans l'obscurité
de cette cave, située sous la chambra à coucher de la duchesse. Le soir, enlevé par un contre-poids habilement ménagé, je traversai les
LES PARISIENS EN PROVINCE
chers et vis dans les bras de son amant la duchesse qui me jeta un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs. Voilà ma vie depuis trente mois ! Dans cette prison de marbre , mes cris ne peuvent parvenir à aucune oreille.
Tas de hasard pour moi. Je n'espérais plusl En effet, la chambre de la duchesse est au fond du palais, et ma voix, quand j'y monte, ne peut être entendue de personne. Chaque fois que je vois ma femme , elle me montre le poison que j'avais préparé
pour elle et pour son amant; je le demande pour moi, mais elle me refuse la mort , elle me donne du pain et je mange! J'ai bien fait de manger, de vivre, j'avais compté sans les bandits!...
— Oui, Excellence, quand ces imbéciles d'honnêtes gens sont endormis, nous veillons, nous...
— Ah! Rinaldo . tous mes trésors sont à toi, nous les partagerons en frères, et je voudrais te donner tout...
jusqu'à mon duché...
— Excellence, obtenez-moi du pnpe une absolution in arliculo morti^ cela me vaudra mieux pour faire mon éUt
OD LES VENGEANCES ROMAINES, l'il
— Tout ce que tu voudras; nuis lime les barreaux de ma cage et prêtemoi ton poignard Nous n'avons
guère de temps, va vite... Ah! si mes dents étaient des limes... J'ai essayé de mâcher ce fer...
— Excellence, dit Rinaldo en écoutant les dernières paroles du duc, j'ai déjà scié un barreau.
— Tu es un dieu !
— Votre femme était à la fête de la princesse Villaviciosa ; elle est revenue avec son petit Français , elle est ivre d'amour, nous avons donc le temps.
— As-tu fini?
— Oui...
2ÎS OLYMPIA ,
— Ton poignard? demanda vivement le duc au bandit.
— Le voici.
— Bien.
— J'entends le bruit du ressort.
— Ne m'oubliez pas ! dit le bandit qui se connaissait en reconnaissance.
— Pas plus que mon père, dit le duc.
— Adieu ! lui dit Rinaldo. Tiens, comme il s'envole ! ajouta le bandit en voyant disparaître le duc. Pas plus ijut «on pire , se dit-il , si c'C6t ainsi qu'il compte se souvenir de moi...
Ali! j'avais pourtant fait le serment de ne jamais nuire aux femmes...
Mais laissons, pour un moment, le
bandit livré à ses réflexions, et mon tons comme le duc dans les appartements du palais.
— Encore une vignette, un Amour sur un colimaçon! Puis la 250 est une page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pae.es blanches prises par ce litre si délicieux à écrire quand on a l'heureux malheur de faire des romans : Conclusion!