‹ Œuvres de jeunesseChapitre 5 sur 96 · CESAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR · texte numérisé non relu

CESAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR

Huit jours après celte fête, dernière flammèche du feu de paille d'une prospérité de dix-huit années prés de s'éteindre, César regardait les passants à travers les glaces de sa boutique, en songeant à l'étendue de ses affaires, qu'il trouvait lourdes! Jusqu'alors, tout avail été simple dans sa vie : il fabriquait et vendait, ou achetait pour revendre. Aujourd'hui, l'affaire des terrains, son intérêt dans la maison A. Popinot et compagnie, le remboursement de cent soixante mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs chez l'opinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des idées il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu'il n'en pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élevé, il se déliait de ses moyens, el ri gri liait de n'être pas derrière lui. Le coup de pied qu'il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquelin explique les craintes que 'e jeune négociant inspirait au parfumeur. Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par sa fille OU par son commis; mais il était alors comme un simple aanotier de la Seine à qui, par basai d, un ministre aurait donné le commandement d'une frégate. Ces pensée- lormaieul comme un brouillard dans sou intelllgi nce peu propre à la méditation, el il restait debout, cherchant A y voir .lair. lui ce moment apparut dans la rue une ligure pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle de son deuxième propriétaire, le 1 ni ii Molineux. fout le monde a rail de ces rêves pleins d'événements qui représentent une vie entière, el où revient souvent un être fan»

lasllque chargé de mauvaises commissions, le traître de la pièce. Nôliueux semblait à Birotteau chargé par le hasard d un rôle analogue dans sa vie : cette ligure avail gimiace di.dioiiipicimnl an milieu de la Ictc en en regardant les sompiuosilesd'unœil haineux. En le revoyant,

CRSAR BIROTTEAU.

César se souvint d'autant plus des impressions que lui avait eausées ce petit vinqrc, un mot de son vocabulaire, que MolineQX lui lit éprouver une nouvelle répulsion en se montrant soudain au milieu de sa rêverie.

— Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nou< avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d'approuver récriture sur notre petit sous-seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l'oubli. L'architecte entra, salua le parfumeur et tourna d'un air diplomatique autour de lui.

— Monsieur, lui dit-il enfin à l'oreille, vous savez combien les commencements d'un métier sont difficiles; vous êtes content de moi, vous m'obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birotteau, qui s'était dégarni en donnant son portefeuille et son argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs à trois mois d'échéance, et de préparer une quittance.

— J'ai éié bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du voisin, dit Molineux d'un air sournoisement goguenard. Mon portier est venu me prévenir ce matin que le juge de paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cairon.

— Pourvg <llle Je ne s0's Pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.

— Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois, qui ve* nail d'entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

— Un commerçant n'est à l'abri des revers que quand il est retiré, dit le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régulariié.

L'architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.

— Quand on a la tète sous un parapluie, on pense généralement qu'elle est à couvert s'il pleut, dit l'architecte.

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure de l'architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que H. Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans sa manière comme dans, ses yeux quelque chose de la race féline.

En ce moment Ragon et Piilerault entrèrent.

— Nous avons parlé de notre affaire an juge, dit Ragon à l'oreille de César : il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d'être tous réellement proprétaires indivis...

— Ah ! vous faites l'affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle, il y aura des maisons à construire!

Le peintre, qui venait se faire promptement régler, trouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.

— Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l'année, ditil à l'oreille de César, je n'ai besoin de rien.

— Eli ! bien, qu'as-lu, César? dit Piilerault en remarquant la surprise de son neveu, qui, stupéfait par la vue du mémoire, ne répondait ni à Ragon ni à Lourdois.

— Ah ! une vétille, j'ai pris cinq mille francs d'effets au marchand de parapluies mon voisin, qui fait faillite. S'il m'avait donné des valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.

— Il y a pourtant longtemps que je vous l'ai dit, s'écria Ragon : celui qui se noie s'accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et il le noie avec lui. Jeu ai tant observé, de faillites! on n'est pas précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par nécessité.

— C'est vrai, dit Piilerault.

— Ah! si j'arrive jamais à la Chambre des Députes, ou si j'ai quelque influence dans le gouvernement... dit Birotieau se dressant sur ses pointes et retombant sur ses talons.

— Que lériez-vous? dit Lourdois, car vous êtes un sage. Molineux, que toute discussion sur le droit intéressait, resta dans la

boutique ; et comme l'attention des autres rend attentif, Piilerault et Ragon, qui connaissaient les opinions de César, l'écoutèrent néanmoins aussi gravement que les trois étrangers.

— Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec un ministère public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles des agents, syndics et juges-commissaires, le négociant serait ■déchiré failli rchubil'table ou banqueroutier. Failli réhabilitante, il serait tenu de tout payer; il serait alors le gardien de ses biens, de ceux de sa femme ; car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à ses créanciers; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance; enfin, il continuerait les affaires en signant toutefois : un tel, failli, jusqu'au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse, exposé pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa famille et ses droits seraient acquis aux créanciers, et il serait banni du royaume.

— Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois, et on y regarderait à deux fois avant de faire des opérations.

— La loi actuelle n'est point suivie, dit César exaspéré; sur cent négociants, il y en a plus de cinquante qui sont de soixante-quinze

pour cent au-dessous de leurs affaires, ou qui vendent leurs marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d'inventaire, et qui ruinent ainsi le commerce,

— Monsieur est dans le vrai, dit Molineux, la loi actuelle laisse trop de latitude. Il faut ou l'abandon total ou l'infamie.

— Eh! diantre, dit César, un négociant, au train dont vont les choses, va devenir un voleur patenté. Avec sa signature, il peut puiser dans la caisse de tout le monde.

— Vous n'êtes pas tendre, monsieur Birotteau, dit Lourdois.

— Il a raison, dit le vieux liagon.

— Tous les faillis sont suspects, dit César, exaspéré par cette petite perle qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de l'halali à cilles d'un cerf.

En ce moment le maître d'hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un patronnet de Félix, nu garçon du café de Foy, la clarinette de Col. linet, arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

— le quart d heure de Rah lais, dit Ragon en Souriant.

— Ma loi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.

■» Je suis occupé, dit César a tous les garçons, qui laissèrent les factures.

— Monsieur Grindot, dit Lourdois en voyant l'architecte pliant un effet que signa Birotteau, vous vérifierez et" réglerez mon mémoire, il n'y a qu'à toiser, tous les prix sont convenus par vous au uom de M. Riroticau.

Piilerault regarda Lourdois et Grindot.

— Des prix convenus d'architecte à entrepreneur, dit l'oncle à l'oreille du neveu, lu es volé.

Grindot sortit, Molineux le suivit et l'aborda d'un air mystérieux.

— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez écouté, mais vous ne m'avez pas entendu, je vous souhaite un parapluie.

La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l'homme y tient ; le cœur humain est ainsi fait. L'artiste avait en effet étudié l'appartement avec amour, il y avait uns toute sa science et son temps, il s'y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait la dupe de son amour-propre, les entrepreneurs eurent peu de peine à le séduire. L'argument irrésistible et la menace bien comprise de le desservir en le calomniant furent moins puissants encore que l'observation faite par Lourdois sur l'affaire des terrains de la Madeleine : Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison, il spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs, ils dépendent les uns des autres. Grindot, chargé par Birotteau de stipuler les prix, fut pour les gens du métier contre les bourgeois. Aussi trois gros entrepreneurs, Lourdois, Chatfaroux et Thorein le charpentier, le proclamèrent-ils un de ces bons enfants avec lesquels il y a du plaisir à travailler. Grindot devina que les mémoires sur lesquels il avait une part seraient payés, comme ses honoraires, en effets, et le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur payement. Grindot allait être impitoyable, à la manière des artistes, les gens les plus cruels à ('encontre des bourgeois.

VeVs la fin de décembre. César eut pour soixante mille francs de mémoires. Félix, le café de Foy, Taurade et les petits créanciers qu'on doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu'un malheur, elles l'annoncent. Les pertes connues sont définies, la panique ne connaît pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors le parfumeur, à qui jamais pareille chose n'était arrivée durant sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n'ont jamais eu à lutter pendant longtemps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l'ordre à Célestin d'envoyer les factures chez ses pratiques; mais, avant de le mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre inouï. Les clients, noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par lui dire : — « Nomme-les comme tu voudras, pourvu qu'ils payent '. » ses clients donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n'y avait jamais de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles César avait souvent cinquante on soixante mille francs. Le second commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l'abattement que lui causait le simoon du malheur, il voulut sortir.

— Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votre papier, je suis obligé de vous prier de me l'échanger contre des écus. je suis l'homme le plus malheureux de cette démarche, niais je ne sais pas parler aux usuriers, je ne voudrais pas col- "orter votre signature, je sais assez de commerce pour comprendre i^ue ce serait l'avilir ; il est donc dans votre intérêt de...

— Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas, s'il vous plaît, vou» me surprenez étrangement.

Lourdois entra.

— Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenez-vous?...

CÉSAR MROTTEAU.

Birottean s'arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre l'effel de Grindol en se moquant de l'architecte avec la bonne foi du négoi liant sûr de lui même : il aperçut un nuage sur le front de Lourdois, il frémit de sou imprudence, flette innocente raillerie étail la mort d'un crédit soupçonné. En pareil r;is, un riche négociam reprend sou billet, et il ne l'offre pas. Birolteau se sentait la tète agitée comme s'il eût regardé le fond d un abtme taillé à pie.

— Mon clier monsieur Birolteau, dit Lourdois en l'emmenant au fond du magasin, mon mémoire est toisé, réglé, vérifié, je vous prie de me tenir l'argent prêt demain. Je marie ma fille au petit Grottat, il lui faut de l'argent, les notaires ne négocient point, d'ailleurs on n'a jamais vu ma signature.

— Envoyez après-demain, dit fièrement Birolteau qui compta sur les payements de ses mémoires. El vous aussi, monsieur, dit-il à l'architecte.

— Et pourquoi pas tout de suite? dit l'architecte.

— J'ai la paye de mes ouvriers au faubourg, dit César qui n'avait jamais menti.

11 prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Thorein et Chaflaroux l'arrêtèrent au moment où il fermait la porte.

— Monsieur, lui dit Chaflaroux, nous avons bien besoin d'argent.

— Eh ! je n'ai pas les mines du Pérou, dit César impatienté qui s'en alla vivement à cent pas d'eux. — Il y a quelque chose là-dessous. Maudit bal ! tout le monde vous croit des million-. Néanmoins l'air de Lourdois n'était pas naturel, peiisa-t-il, il y a quelque anguille sous roche.

Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction, en se sentant comme dissous, et se heurta contre Alexandre au coiu d'une rue, comme un bélier ou comme un mathématicien absorbé par la solution d'un problème eu aurait heurté un autre.

— Ah ! monsieur, dit le futur notaire, une question : Roguiu a-t-il donne vos quatre cent mille francs à M. Claparon?

— L'affaire s'est faite devant vous, M. Claparon ne m'en a fait aucun reçu... mes valeurs étaient à... négocier... Roguiu a pu lui remettre... mes deux cent quarante mille lianes déçus... nous devons... il a été dit qu'on réaliserait définitivement les actes de vente... M. Popiuot le juge prétend... La quittance... Mais... Pourquoi cette question?

— Pourquoi puis-je vous faire une semblable question? Pour savoir si vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon on chez Roguin. Roguin était lie depuis si longtemps avec vous, il aurait pu par délicatesse les avoir remis à Claparon, et vous l'échapperiez belle! mais suis-je bêle! il les emporte avec l'argent de M. Claparon, qui heureusement n'avait encore envoyé que cent mille francs. Boguin est en fuite, il a reçu de moi cent mille lianes sur sa charge, dont je n'ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais ma bourse. Vos vendeurs n'ont pas reçu un liard, ils sortent de chez moi. L'argent de votre emprunt sur vos terrains n'existait ni pour vous ni pour votre prêteur, Boguin l'avait dévoré connue vos cent mille francs... qu'il... n'avait plus depuis longtemps... Ainsi vos cent deniers mille francs sont pris, je me souviens d'être allé les loucher a la Banque. Les pupilles de César se dilatèrent si démesurément, qu'il ne vit pliia qu'une flamme rouge. — Vos cent mille francs sur la Banque, nies cent mille francs sur sa charge, cent mille francs à M. Claparon, voilà trois cent mille francs de silllés, sans les vols qui vont se découvrir. On désespère de madame Iioguin, M. du Tillel a passé la nuit près d'elle. 11 l'a échappe belle, lui! Iioguin l'a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans une spéculation avec la maison Nucingen. Boguin a écrit à sa femme une leur'' épouvantable! je viens de la lire. 11 tripotait les fonds de ses clients depuis cinq ans, et pourquoi? pour une maîtresse, la belle Hollandaise: il l'a quittée quinze jouis avant de faire son coup, ('elle gaspilleuse était sans un liard, on a vendu ses meubles, elle avait signé des lettres de change. Afin d'échapper aux poursuites, elle s'était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par Dieu, elle qui certes a dévoré la fortune de Roguin. Il y a îles femmes pour qui rien n'est sacré, dévorer une charge de notaire ! Madame Iioguin n'aura de fortune qu'en usant de son hypothèque légale, tous les biens du gueux sont grevés au delà de leur valeur. La charge est vendue quatre cent mille lianes! Moi qui croyais faire une bonne affaire, et qui commence par payer l'élude cent mille lianes de plu-, je n'ai pas de quittance, il y a des faits de charge qui vont absorber charge et cautionne nt, les créanciers croiront que je suis

son compère si je parle de mes cent mille francs, et. quand on débute, il faut prendre garde à sa réputation. Vous aurez à peine trente pour cent. A mou âge, boire un pareil bouillon! Un homme de cinquanteneufans payer une femme!... le vieux drôle I 11 y a vingt jouis qu'il m'a dit de ne pas épouser Césarine, vous deviez être bientôt sans pain, le monstre!

Alexandre aurait pu parler pendant longtemps, Birolteau était debout, pétrifié. Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n'entendait plus qu'un bruit de cloches mortuaires, de même qu'il avait commence par ne Jf lus voir que le leu de sou incendie. Alexandre

Crollal, qui croyait le digne parfumeur fort et capable, fut épouvanté par sa pâleur et par son immobilité. Le successeur de Iioguin ne savait pas que le notaire emportait plus que la fortune de César. L'idée du suicide immédiat passa par la tète de cei homme si profondément religieux. Le suicide est dans ce cas un moyen de fuir mille morts, il semble logique de n'en accepter qu'une. Alexandre Crollat donna le bras à César et voulut le faire marcher, ce fut impossible : ses jambes se dérobaient sous lui comme s'il eût élé ivre.

— Qu'avez-vous donc? dit Crollal. Mon brave monsieur César, un peu de courage ! ce n'est pas la mort d'un homme 1 D'ailleurs, vous retrouverez quarante mille francs, votre prêteur n'avait pas celle somme, elle ne vous a pas été délivrée, il y a lieu à plaider la rescision du contrat.

— Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d'effets sur la plate, rien en caisse. Les Bagou, l'illerault... Et ma femme qui voyait claii !

Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d'idées accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant toutes les Ileurs du parterre de la Heine des Roses.

— Je voudrais qu'on me coupât la tète, dit enfin Birolteau, elle tae gèue par sa niasse, elle ne nie sert à rien...

— Pauvre père Birolteau I dii Alexandre, niais vous êtes donc en péril ?

— Péril!

— Eh bien ! du courage, lutiez.

— Luttez ! répéta le parlumeur.

— Du Tillel a été voire commis, il a une fière tête, il vous aidera,

— Du Tillel?

— Allons, venez !

— Mou Dieu ! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je sut», dit Birolteau. Vous qui êtes mon ami, s'il y a des amis, vous qui m'avez inspiré de l'intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme, promenez-moi en liacre, Xaudrot, accompagnez-moi. Le notaire désigné mit avec beaucoup de peine dans un liacre la machine inerte mit avait nom César; — Xandrot, dit-il d'une \oix troublée parles lai — mes, car en ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le bandeau de 1er qui lui cerclait le crâne, passons chez moi, parlez pour moi à Célestiu. Mon ami, diies-lui qu'il y va de ma vie et de celle de ma femme. Que sous aucun prétexte personne ne jase de la disparition de Roguin. Faites descendre Césarine et priez-la d'empêcher qu'on ne parle de cette affaire à sa mère ; ell» doit se délier de nos meilleurs amis, Pillerault, les Ragon, lout 14 inonde.

Le changement de la voix de Birolteau frappa vivement Crollii, qui comprit l'importance de cette recommandation. La rue Saint-Ut» noré menait chez le magistrat ; il remplit les intentions du parfu» ineiir que Célestiu et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle M comme hébété au fond du fiacre,

— Gardez-moi le secret sur celte affaire, dit le parfumeur.

— Ali ! se ilit Xandrot, il revient ! je le croyais perdu.

La conférence d'Alexandre Crottat et du magistral dura longtemps : ou envoya chercher le président de la chambre des notaires ; 00 transporta partout César connue un paquet, il ne bougeait pas el ne disait mot. Vers sept heures du soir, Alexandre Crollal ramena le parfunieur chez lui. L'idée de comparaître devant Constance rendit do ton a César. Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour préveuir madame Birolteau que son mari venait d'avoir une espèce do coup de sang.

— Il a 1rs idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour peindre l'embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner ou lui mettre les sangsues.

— Cela devait arriver, dit Constance à mille lieues d'un désastre, il n'a pas pris sa médecine de précaution à l'entrée de l'hiver, et il se donne depuis deux mois un mal de galérien, comme s'il n'avait pas sou pain gagné.

César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mettre au lit. et l'on envoya chercher le vieux docteur Handi v, médecin de Birolteau. Le vieux llaiidry étail un médecin de l'école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l'apothicaircrie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicasirc, loul consultant qu'il était. Il vint, éli dia le faciès de César, ordonna l'application immédiate de

Synapismes à la plante des pieds : il voyait les Symptômes d'une congestion cén lu. de.

— Qui a pu lui causer cela ? dit Constance.

— Le temps humide, répondit le docteur, à qui Césarine vint dire un mot.

11 \ a souvent obligation pour les médecins de l.'u lier sciemment des niaiseries afin de sauver l'honneur ou la vie des gens bien portants qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses, qu'il comprit à demi-mot. Césarine le suivit sur l'escalier en lui demandant une règle de conduite.

— Du calme il du silence, puis louis risque s des fortifiants

quand la lêle sn.i deg

Madame Césat pa ■ deux jours au chevet du lil de eu mai 1. qui lui uarui souvent avoii le délire Mis dans la belle chambre bleue de

CÉSAR BIROTTEAU

ia femme, il disait des choses incompréhensibles pour Constance, à ("aspect îles draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.

Il est fou, disait-elle à Césarine en un moment où César s'était

dressé sur son séant, et citait d'une voix solennelle les articles du Code de commerce par bribes.

Si les dépenses sont jugées excessives, ôtez les draperies!

Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut ko danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha ; sa tête fut dégagée ; M. Haudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture énergique, et, après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut sur ses pieds. Constance fatiguée prit la place de son mari.

— Pauvre femme ! dit César quand il la vit endormie.

Allons, papa, du courage ! Vous êtes un homme si supérieur que

vous triompherez. Ce ne sera rien. M. Anselme vous aidera.

Césarine dit d'une voix douce ces vagues paroles que la tendresse jdoucil encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les chants d'une mère endorment les douleurs d'un enfant tourmenté par la dentition.

Oui, mon enfant, je vais lutler ; mais pas un mot à qui que ce

soit au monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault. Je vais d'abord écrire à mon frère : il est, je crois, chanoine, vicaire d'une cathédrale; il ne dépense rien, il doit avoir de l'argent. A mille écus d'économies par an depuis vingt aus, il doit avoir cent mille francs. En province, les prêtres ont du crédit.

Césarine, empressée d'apporter à son père une petite table et tout ce qu'il fallait pour écrire, lui donna le reste des invitations imprimées sur papier rose pour le bal.

— Brûle tout ça ! cria le négociant. Le diable seul a pu m'inspirer de donner ce bal. Si je succombe, j'aurai l'air d'un fripon Allons, pas de phrases.

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