LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS DIROTTEAU
« Mon cher frère,
« Je me trouve dans une crise commerciale si difficile, que jeté supplie de m'envoyer tout l'argent dont tu pourras disposer, failiH-ii même en emprunter.
« Tout à toi, Cé'ar.
« Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre pendant que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t'envoie ses tendresses. »
Ce post-scriptum fut ajouté à la prière de Césarine, qui porta la lettre à Raguet.
— Mon père, dit-elle en remontant, voici M. Lebas qui veut vous parler.
— M. Lebas, s'écria César elfrayé, comme si son désastre le rendait criminel, un juge 1
— Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d'intérêt à vous, dit le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis trop longtemps, nous avons été élus tous deux juges la première lois ensemble, pour ne pas vous dire que Gigonnet, un usurier, a des effets de vous passés à son ordre, sans garantie, par la maison Gla— pa. un. Ces deux mots sont non-seulement un affront, mais encore la mort de votre crédit.
— M. Claparon désire vous parler, dit Céleslin en se montrant, dois-je le faire monter ?
— Nous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.
— Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant entrer, voici II. Lebas, juge au tribunal de commerce et mon ami...
— Ah! monsieur est M. Lebas, dit Claparon en interrompant, je «ws enchanté de la circonstance, monsieur Lebas du tribunal, il y a Unt de Lebas, sans compter les hauts et les bas...
— Il a vu, reprit Birotleau en interrompant le bavard, les effets que J« vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas. Il lis a vus •»"!C ces mots : sans garantie.
— Eh bien ! dit Claparon, ils ne circuleront pas en effet, I s sont «Wre les mains d'un homme avec qui je fais beaucoup d'affaires, le |<*iTe Bidault. Voilà pourquoi j'ai mis sans garantie. S'ils ava eut dû «irculer, vous les auriez faits à son ordre directement. Monsieur le juge ■»» comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un pris d immeuble pavé par qui? par Birotteau. Pourquoi voulez-vous que je gaoutisse Birotteau par ma signature? Nous devons payer chacun de no're côté notre part de cedit prix. Or, n'est-ce pas assez d'être solidairesvis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi la règle commerciale est inflexible : je ne donne pas pins inutilement ma garantie que je ne dernne quittance d'une somme à recevoir. Je suppose tout. (Jui signe p»ye. Je ne veux pas être exposé à payer trois lois.
— Trois fois! dit César.
— Oui, monsieur, reprit Claparon. Déjà j'ai garanti Birotteau à nos vendeurs, pourquoi le garantirais-je encore au banquier? Les circon- •ttoces où nous sommes sont dures, Roguin m'emporte cent mille
francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq cent mille ai» lieu de quatre cent mille franc. Roguin emporte deux cent quarante mille francs à Birotteau. Que feriez-vous à ma place, monsieur Lebas ! Meltez-vous dans nia peau. Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, plus que je ne connais M. Birotleau. Suivez bien. Nous faisons une affaire ensemble par moitié. Vous apportez (ont l'argent de votre part, moi je règle la mienne on mes valeurs; je vous les offre, vous vous chargez, par une excessive complaisance, de les convertir en argent. Vous apprenez que Claparon, banquier, riche, considéré, j'accepte toutes les vertus du monde, que le vertueux Claparon se trouve dans une faillite pour six millions à rembourser; irez-vous, en ce moment-là même, mettre votre signature pour garantir la mienne? Vous seriez fou ! Eh bio; ! monsieur Lebas, Birotleau est dans le cas où je suppose Claparon. iNe voyez-vous pas que je puis alors payer aux acquéreurs comme solidaire, être tenu de rembourser encore la part de Birotteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et sans avoir...
— A qui.' demanda le parfumeur en interrompant.
— Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte de l'interruption, car je n'aurais aucun privilège; il faudrait donc enroie l'acheter ! Houe je pais paver trois l'ois.
— Rembourser à qui ? demandait toujours Birotleau.
— Mais au liers-porleur, si j'endossais et qu'il vous arrivât un malheur.
— Je. ni> manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.
— Bien, dit Claparon, Vous avez élé juge, vous êtes habile commerçant, vous savez que l'on doit tout prévoir, ne vous étonnez donc pas que je fasse mon métier.
— M. Claparon a raison, dit Joseph Lebas.
— J'ai raison, reprit Claparon, raison commercialement. Mais celte affaire e-l territoriale. Or, que dois-je recevoir, moi? de l'argent, car il faudra donner de l'argent à nos vendeurs. Laissons de côté les deux cent quarante mille francs que Al. Birotteau trouvera, j'en suis sûr, ilil Claparon en regardant Lebas. Je venais vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en regardant Birotteau.
— Vingt-cinq mille lianes! s'écria César en se semant de la glace au lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre ?
— Eli ! mou cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les venles par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous entendre entre nous ; niais avec le lise, votre serviteur ! Le lise ne s'amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à la poche, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de droits cette semaine. J'étais loin de in'allcndre à des reproches eu venant ici, car, pensant que ces vingt-cinq mille lianes pouvaient vous gêner, j'avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je vous ai sauvé...
— Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel aucun homme ne se trompe.
— Une misère! les vingt-cinq mille francs d'effets sur divers que Roguin m'avait remis à négocier, je vous en ai crédité sur l'enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte; il y a la pelite négociation à déduire, vous nie redevrez six ou sept mille francs.
— Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de monsieur, qui me parait très-bien entendre les affaires, j'agirais de même envers un inconnu.
— M. Birotleau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus d'un coup pour tuer un vieux loup; j'ai vu des loups avec des balles dans la tète courir comme... et, pardieu, comme des loups.
— Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin ? dit Lebas autant effrayé du silence de César que d'une si énorme spéculation étrangère à la parfumerie.
— Il s'en est peu fallu que je ne donnasse quiltance de quatre cent mille francs à monsieur, dil Claparon, et j'étais fumé. J'avais remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle m'a sauvé. Que les fonds fussent à l'étude ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à tous indiffère nie.
— Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la Banque jusqu'au moment de payer, dit Lebas.
— Roguin était la Banque pour moi, dit César. Mais il est dans l'affaire, reprit-il en regardant Claparon.
— Oui, pour un quart, sur parole, répondit Claparon. Après la sottise de lui laisser emporter mon argent, il y en a une plus pommée, ce serait de lui en donner. S'il m'envoie mes cent nulle francs, et deux cent mille autres pour sa part, alors nous verrons. Mais il se gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de pot-bouille avant de donner un premier potage. S'il n'emporte, comme on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente pour vivre convenablement à l'étranger.
— Le bandit!
— Eh ! mon Dieu, une passion a conduit là Roguin, dit Claparon. Quel est le vieillard qui peut répondre de ne pas se laisser dominer, emporter par sa dernière fantaisie? Personne de nous, qui sommes sages, ne sait comment il finira. Un dernier amour, eh ! c'est le plus
CÉSAR BIROTTEAU
violent, El si nous sommes gobé$, n'est-ce pas notre faute? Comment m- nous sommos-nous pas déliés d'un notaire qui se mettait dans une iilalion? Toul notaire, tout agent de change, tout courtier faisant uue affaire esi suspect. La faillite est pour eux une banqueroute frauduleuse, il^ iraient en cour d'assises, il- préfèrent alors aller dans une cour étrangère Je ne ferai plus pareille école. Eh bien! nous sommes ,, blés poui ne pas faire condamner par contumace des gens qui nous sommes allés diner, qui nous ont donné de beaux bals, eus inde enfin! Personne ne se plaint, on a tort.
— Grand tort, dit Birotteau : la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.
— Si vous aviez besoin de moi, dit Lcbas à Birotteau, je suis tout à vous.
— Monsieur n'a besoin de personue, dit l'infatigable bavard chez qui do Tillei avail lâché les écluses après y avoir mis l'eau, car Claparon répétait une leçon qui lui avait été très-habilement souillée par du Tillet. Son affaire est claire : la faillite de Roguiu donnera cinquante pour cent de dividende, à ce que le petit Grollat m'a dit. Outre ce dividende, M. Birotteau retrouve quarante mille francs que son prêteur n'avait pas; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or, nous n'avons à payer deux cent mille francs à nos vendeurs que dans quatre mois. Il ici-là, M. Birotteau payera ses effets, car monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguiu "a emporté pour les acquitter. Mais quand même M. Birotteau serait un peu serré... eh bien! avec quelques circulations, il arrivera.
Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser son ail lire, et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi, sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçutil une grande idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet avait jugé à propos de, se faire croire victime de Roguiu par Claparon. Il avait remis ceui mille francs à Claparon pour les donner à lioguin, qui les lui avait rendus. Claparon, inquiet, jouait son rôle au naturel, il disait à quiconque voulait l'entendre que Roguiu lui coûtait cent mille fiancs. Du Tillet n'avait pas jugé Claparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et de délicatesse pour lui confier ses plans dans toute leur étendue, il le savait incapable de le deviner.
— Si notre premier ami n'est pas notre première dupe, nous n'en trouverions pas une seconde, dit-il à Claparon le jour où, recevant des reproches de sou proxénète commercial, il le brisa comme un instrument usé.
M. Lebas et Claparon s'en allèrent ensemble.
— Je puis m'en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à payer s'élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir soixante-quinze mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs poulies terrains. Or, pour suffire à ces payements, j'ai le dividende Roguiu, qui sera peut-être de cent mille francs, je puis faire annuler J'emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. Il s'agit de gagner cent mille francs avec l'Huile céphalique, et d'atteindre, avec quelques billets de service, ou par un crédit chez un banquier, le moment où j'aurai réparé la perte, et où les terrains arriveront à leur plus-value.
Uue fois que dans le malheur un homme peut se faire un roman d'espérance par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec lesquels il bonne son oreiller pour y reposer sa tête, il e.-t souvent sauvé. Beaucoup de gens ont pris la confiance que donne l'illusion pour de l'énergie, et peut-être l'espoir est-il la moitié du courage. Aussi la religion catholique en a-t-elle fait une vertu. L'espérance n'a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant lu temps d'attendre les hasards de la vie? Résolu d'aller chez l'oncle de sa femme exposer sa situation avanl de chercher des secours ailleurs, Birotteau ne descendit pas la rue SaintrQonoré jusqu'à la rue des Bourdonnais sans éprouver des angoissés ignorées et qui l'agitèrent si violemment qu'il crut sa saule dérangée, il avait le l'eu dans les entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent là, de môme que les gens qui perçoivent pai !a tête ressentent des douleurs cérébrales. Dan- les grandes crise , le physique est atteint là où le tempérament a mis pour l'individu le siège de la vie : les faibles ont la colique, Napoléon s'endort. Avant de monter à l'assaut d'une confiance en passant pardessus toutes les barrières de la fierté, les gens d'honneur doivent avoir senti plus d'une fois au cœur l'éperon de la nécessité, celle dure cavalière! Aussi Birotteau s'éiait-il laissé éperonuer pendant deux jours avant de venir chez, son oncle, il ne se décida même que par des raisons de famille : en tout état de cause, il devait expliquer sa situation au sévère quiucaillier. Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit celte intime défaillance que tout enfant a éprouvé en entrant chez un dmilisle; mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère, Ilirotlcau monta lentement. Il trouva le vieillard lisant le Constitutionnel au coin de son feu, devant In petite table ronde où était son frugal déjeuner : un petit pain, du beurre, du (roiiiagc de Brie et uue tasse de café.
— Voila le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle.
— Eh bien ! lui dit l'illerault en ôlanl ses besicles, j'ai su hier au David l'allaire de Roguiu, l'assassinat de la belle Hollandaise sa
maîtresse! J'espère que, prévenu par nous, qui voulions être propriétaires réels, tu es allé prendre quittance de Claparon.
— Hélas ! mon oncle, tout est là, vous avez mis le doigt sur f plaie. Non.
— Ah ! bouffie, tu es ruiné, dit l'illerault en laissant tomber so. journal, que Birotteau ramassa, quoique ce fût le Constitutionnel.
Pillerault fut si violemment frappé par ses réflexions, que s;i Qgn i de médaille et de slyle sévère se bronza comme le métal s jus mi coup de balancier : il demeura fixe, regarda sans la voir la muni!! : d'en face au travers de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau. Evidemment il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre avec l'inflexibilité d'un Minus qui avait passé le Styx du coin merce en quittant le quai des Morfondus pour son petit troisièm étage.
— Eh bien! mon oncle? dit Birotteau, qui attendait une réponse après avoir conclu par une pi ièrç de vendre pour soixante mille franci de rentes.
— Eli bien ! mon pauvre neveu, je ne le puis pas, tu es trop fortement compromis. Les Ragon et moi nous allons perdre chacun no^ cinquante mille francs. Ces braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions dans les mines de Vortschin : je me crois obligé, en cas de perle, non de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce et Césarine. Il vous faudra peut-être du pain à tous, vous le trouverez chez moi...
— Du pain ! mon oncle?
— Eh bien! oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont : lu ne t'en tireras pas. De cinq mille six cents francs de rentes, je pourrai distraire quatre mille francs pour les pariager entre vous cl les Ragon. Ton malheur arrivé, je connais Constance, elle travaillera comme une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi, César!
— Tout n'est pas désespéré, mon oncle.
— Je ne vois pas comme toi.
— Je vous prouverai le contraire.
— Rien ne me fera plus de plaisir.
Birotteau quitta Pillerault sans rien répondre. Il était venu chercher des consolations et du courage, il recevait un second coup moins fort à la vérité que le premier; mais, au lieu de porter sur la tôle, il frappait au cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il revint après avoir descendu quelques marches.
— Monsieur, dit-il d'une voix froide, Constance ne sait rien, gardez-moi le secret au moins. Et priez les Ragon de ne pas m'ôler chez moi la tranquillité dont j'ai besoin pour lutter contre le malheur.
Pillerault fit un signe de consentement.
— Du courage. César, ajoutait-il, je te vois lâché contre moi, mais plus tard lu me rendras justice en pensant à ta femme cl, à ta fille.
Découragé par l'opinion de son oncle, auquel il reconnaissait une lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir dans les marais fangeux de l'incertitude. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une aine trempée comme celle de, Pillerault, il devient lo jouet des événements : il suit les idées d'autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets. Il se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le regarder quand il passe, ou de s'élever pour en suivre la direction eu y échappant, Au milieu de sa douleur, Birotteau se souvint du procès relatif a sou emprunt. Il alla rue Vivienne, chez Derville, son avoue, pour commencer au plus lui la procédure, dans le cas où l'avoué verlait quelque chance do taire annuler le contrat. Le parfumeur trouva Derville enveloppé dans sa robe de chambre en mollelon blanc, au coin de sou feu, calino et posé, comme tous les avoués rompus aux plus terribles confidences. Birotteau remarqua pour la première fois celte froideur nécessaire, qui glace l'homme passionné, blessé, pris par la lièvre de l'intérêt en danger, et douloureusement atteint dansa vie, dans sou honneur, dans sa femme et ses enfants, comme lotait Birotteau racontant son malheur
— S'il est prouvé, lui dit Derville après l'avoir écoulé, que le préleur ne possédait plus chez ltoguin la somme que Roguiu vous faisait lui prêter, comme il n'y a pas en délivrance d'espèces, il y u lieu à rescision ; le prêteur aura son recours sur le cautionnement, comme vous pour vo» cent mille francs. Je réponds alors du procès autant qu'on peut en répondre, il n'y a pis de procès gagné d'avance.
L'avis d'un si fort jurisconsulte rendit un peu de courage au parfumeur, qui pria Derville d'obtenir jugement dans la quinzaine. L avoué repondit que peut-être il aurait avant trois mois un jugement qui annulerait le contrat.
— Dans trois mois ! dit le parfumeur, qui croyait avoir trouvé des ressources,
— Mais, tout en obtenait une prompte mise au rôle, nous ne pouvons pas mettre votre adversaire a votre pas : il usera des délais de la procédure, les avocats ne sont pas toujours là : qui sait si voire parlie adverse ne se laissera pas condamne! par défaut? On no marche pas connue ou vent, mon «lier maître I dll Derville eu souriant.
— Mais au tribunal de 0 merce '.' du llirntleau.
— Oh! dit l'avoué, les piges consul. lii in el les juges de première instance sont deux sortes de juges. Vous autres, vous sabre/, le:- allai-
*R BIROTTEAU
rcsl Au palais nous avons des formes. La forme est protectriae du droit. Atmeries-voas un jugement à brûle-pourpoint qui vous ferait perdre vos quarante mille francs? Bh bien', voire adversaire, qui va voir celle somme compromise, se défendra. Les délais sont les chevaux de Irise judiciaires.
— \ ous avez raison dit Birolteau, qui salua Dervdle et sortit la mort dans le cœur.
Ils ont lous raison. De l'argent ! de l'argent! criait le parfumeur
par les rues en se parlant à lui-même, comme fout lous les gens aifaivés île ce turbulent ei bouillouuani Paris, qu'où poète moderne nomme une cuve. Eu le voyant entrer, celui de ses commis qui allait partout présentant les mémoires lui dit que, vu l'approche du jour de l'an, chacun rendait l'acquit de la facture et la gardait.
— Il n'y a donc d'argent nulle part'? dit le parfumeur à haute voix dans la boutique.
Il se mordit les lèvres, ses commis avaient lous levé la lète vers lui.
Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels Brascbon, Lourdois, Thorein, Griudot, Chaffaroux, tous les créanciers non rci passèrent par les phases caméléoncsques que subit le créancier avant d'arriver de l'étal paisible ou le met la confiance aux couleurs sanguinolentes de la liellone commerciale. A Paris, la période astringente de la défiance csl :.ussi rapide à venir que le mouvement expansif de la confiance est lent à se décider : une fois tombé dans le système restrictif des craintes et des précautions commerciales, le créancier arrive à des làchelés siuislres qui le mettent au-dessous du débiteur. D'une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au ronge de l'impatience-, aux pétillements sombres des imporlunités, aux échus du désappointe' ment au froid bleu d'un parti pris, et à la noire insolence de l'assignation préparée. Brascbon, ce riche tapissier du faubourg Saint-Antoine oui n'avait pas élé invité au bal, sonna la charge eu créancier blessé dans son amour-propre : il voulait être payé dans les vingt-quatre heures: il exigeait des garanties, non des dépôts de meubles, mais une hypothèque inscrite après les quarante mille francs sur les terrains du faubourg. .Malgré la violence de leurs réclamations, i'S laissèrent encore quelques intervalles de repos pendant lesquels Birotleau respirait. Au lien de vaincre ces premiers tiraillements d'une position difficile par une résolution forte, César usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui pût le conseiller, ne les connut. Il faisait sentinelle sur le seuil de sa porte, autour de sa boutique. Il avait mis Céleslin dans le secret de sa gène momentanée, et Célestin examinait son patron d'un regard aussi curieux qu'étonné : à ses yeux. César s'amoindrissait, comme s'amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au succès et dont loule la force consiste dans l'acquis que donne la routine aux moyennes intelligences. Sans avoir l'éliarglqua capacité nécessaire pour se défendre sur tant de points menace» a la fois. César eut cependant le courage d'envisager sa position. Pour la fin du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tant pour sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations au comptant, une somme de soixante nulle lianes, dont trepte mille pour le trente décembre; toutes ses ressources en donnaient a peine vingt mille ; il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui, rien ne punit désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, connue les aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gène ne devint public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un ; i and coup, en s'adressant au fameux François Keller, banquier, orateur et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d être utile au commerce parisien, en vue d'être toujours a la Chambre un dis députés de Paris. Le banquier était libéral, Birotleau était royaliste; mais, le parfumeur le jugea d'après sou coeur, et trouva dans la différence des opinions un motif de plu» pour obtenir un compte. Au cas où des valeurs seraient nécessaires, il no doutait pas du dévouement de Popiimt, auquel il comptait demander une trentaine de mille francs d'effets, qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en garantie aux créanciers le3 pins altérés. Le parfumeur expansif, qui disait sur l'oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières de la contradiction, ne pouvait s'en' retenir de sa situation ni avec son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui pesaient doublement. Mai- il aimait mieux souffrir que de jeter ce brasier dans l'àme de sa remme. Ce généreux rtnrlyr voulait lui raconter le danger quand il serait passé. Peut-ôlre reculait-il devant celle horrible confidence. La peur que lui inspirait sa femme lui donnait du courage. Il allait tous les matins entendre une messe basse à Saiut-Roch, et il prenait Dieu pour confident.
— Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de soldat, ma demande réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après avoir prié Dieu de le secourir.
El il était heureux de ne pas renconirer de soldat. Cependant il avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il put gémir. Césanne, i laquelle il s'était déjà confié lors de la fatale nouvelle, eut tout son secret. H y eut entre eux des regards jetés à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffés, des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, desdemandes et des réponses sympathiques, des lueurs d'âme à âme. Birolteau se faisait gai, jovial pour sa femme
Constance faisait-elle une question, bah ! tout allait bien. Popinot, auquel César ne pensait pas, r iu isissait ! l'huile s'enlovaii ! les i ffeis Claparon sentent payés, il n'y avait rien à craindre. & tie fausse joie était effrayante. Quand sa femme était endormie dans ce lil somptueux, inroltcau se dressait sur sou séant, il tombait dans la coiilemplalion de son malheur, désarme arrivait parfois alors en chemise, un chale sur ses blanches épaules, pieds nus.
— Papa, je t'entends, tu pliures, disait-elle en pleurant elle-même. Birolteau fut dans un tel état de torpeur après avoir éciii la lettre
par laquelle il demandait un rendez-vous an grand Pranç lia Eol r, que sa fille l'emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues d'énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mois : I1UILC CEPHAL1QUE.
Pendant les catastrophes occidentales deJa Reine des Roses, la maison A. Popinot se levait radieuse dans les flammes orientales du succès. Conseillé par L-audissarl et par Finot, Anselme avait lanoé sou huile avec audace. Deux mille affiches avaient élé mises depuis trois jours aux endroits les plus apparents d ■ Paris. Per-onne ne pouvait éviler de se trouver face à lace avec l'Huile cephalique et de lire une phrase concise, inventée par Finot, sur l'impossibilité de faire pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accorapagu ;e de la citation du Mémoire lu à l'Académie des sciences par Yauquc iu ; un vrai certificat de vie pour les cheveux morts promis à ceux qui useraienl de l'Huile cephalique. Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les par fumeurs, avaient décoré leurs porles de cadres dores, contenant un bel Imprimé (Uï papier vélin, en tête duquel brillait la gravure d'Uéro et de Léanilic réduite, avec cite assertion en épigraphe : Los mteiêlts pivp.'es de l antiquité conservaient leurs chevelures par l'emploi de l'Huile ce; halique.
— Il a Inventé les cadres permanents, l'annonce éternelle! se dit Birolteau, qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la Cloehed'Argont,
— Tu n'as donc pas vu chez toi, lui dit sa fille, un cadre que M. Anselme esi venu lui-même apporter, en déposant à Célestin trois cents bouteilles d'huile?
— Non! dit-il.
— Céleslin en a déjà vendu cinquante à des passams, et soixanle à des pratiques !
— Ah ! dit César.
Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère lime aux oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineux ; la veille, Popinot l'avait al tendu pendant une heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César clait absorbé par sa grande affaire.
— Ah! oui, l'ad'aire de.-, terrains.
Heureusement Popinot, qui, depuis un mois, n'était pas soni de la rue lies Ciuq-lliamants, passait les nuils et travaillait les dimanches à la fabrique, n'avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni son oncle le juge. Il ne dormait que deux heures, le pauvre enfant! il n'avait que deux Commis: cl, au train dont allaient les choses, il loi en faudrait bientôt quatre. Eu commerce, l'occasion est tout. (Jui n'enfourche pas le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu'il serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à sou oncle : « Je suis sauvé, ma fortune est faite! » bien reçu de Birotleau quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part, après six mois. 11 ignorait donc la fuite de Roguin, les desastres et la gêne de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame Birotleau. Puplnot promit à Finot cinq cents francs par grand journal, et il y en avait dix: trois cents francs par journal secondaire, et il y en avail dix inities! s'il y était parlé, trois fois par mois, de 1 Huile cephalique. Finot vit trois mille francs pour lui dans ces buii mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand et immense lapis vert de la spéculation ! 11 s'était donc élancé comme un lion sue ses amis, sur ses connaissances; il habitait alors les bureaux de rédac. lion, il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs, le malin, et le soir, il arpentait les foyers de tous les théâtres. — Pense à mon huile, cher ami, je n'y suis pour rien, affaire de camaraderie, tu nais! Gaudissart, un bon vivant. Telle était la première et la dernière phrase de tous ses discours. Il assaillit le bas de toutes colonnes finales aux journaux, où il fit des articles en en laissant l'argent aux iédacteurs. Rusé comme un figurant qui veul passer acteur, alerte comme un saule-ruisseau qui gagne soixante francs par mois, il écrivit des lettres captieuses, flatta tous les amours-propres, il rendit d'immondes services aux rédacteurs en chef, afin d'obtenir ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité passionnée. Il corrompit avec des billets de spectacle les ouvriers qui, vers minuit, achèvent les colonnes des journaux en prenant quelques articles dans les petits faits, toujours prêts, les en cas du journal. Finot se trouvait alors dans l'imprimerie, occupé comme s'il avait an article à revoir. Ami de tout le monde, il fit triompher l'Huile cephalique de la Pâte de Regnauld, de la Mixture brésilienne, de toutes les Inventions qui, les premières, eurent le génie de comprendre l'influence du journalisme et l'effet de pistou produit sur le public par un article réitéré. Pans ce temps d'innocence , beaucoup de journalistes étaient comme le»
ClvSAR BIKOTTKAr.
bœufs, ils ignoraient leurs forces, ils s'occupaient d'actrices, de Flo- .rine, île Tullie; de danseuses, des Mariette, etc. Ils régentaient tout, cl ne ramassaient rien. Les prétentions d'Andoclie ne concernaient ni une actrice à faire applaudir, ni une pièce à faire jouer, ni ses vaudevilles à faire recevoir, ni des articles à faire payer ; au contraire, il Offrait de l'argent en temps utile, un déjeuner à propos; il n'y eut donc pas un journal qui ne parlât de l'Huile céphalique, de sa concordance avec les analyses de Vauquelin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l'on peut faire pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre. Ces articles réjouissaient lame de Gaudissart, qui s'armait de journaux pour détruire les préjugés, et faisait sur la province ce que depuis les spéculateurs ont nommé, d'après lui, la charge à fond de train. Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départements tncore sans organes, les malheureux ! Les journaux y étaient donc sérieusement étudiés, depuis le titre jusqu'au nom de l'imprimeur, ligne où pouvaient se cacher les ironies de l'opinion persécutée. Gaudissart, appuyé sur la presse, eut d'éclatants succès des les premières villes où douna sa langue. Tous les boutiquiers de province voulaient des cadres et des imprimés à gravure dllero et Léandre. Finot dirigea contre l'Huile de Macassar cette charmante plaisanterie qui faisait tant rire aux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai de crin dont on ne voit que les trous, y met de l'huile de Macassar, et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Celte scène ironique excitait un rire universel. -Plus tard , Finot racontait gaiement que, sans ces mille écus, il serait mort de misère et de douleur. Pour lui, mille écus étaient une fortune.
Dans cette campagne , il devina, lui, le premier, le pouvoir de l'annonce, dont il lit un si grand et si savant usage. Trois mois après, il lut rédacteur en chef d'un petit journal, qu'il finit par acheter et qui fut la hase de sa fortune.
De même que la charge à fond de train faite par l'illustre Gaudissart, le Mural des voyageurs, sur les départements et les frontières, lit triom-
Îmer commercialement a maison A. Popinot, de même elle triompha dans l'opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui produisit celte vive publicité également obtenue par la Mixture brésilienne et la Pâte de llegnauld. A son début, celle prise d'assaut de l'opinion publique engendra trois succès, trois fortunes, et valut l'invasion des mille ambitions descendues depuis en halaillons épais dans l'arène des journaux, où elles créèrent les annonces payées, immense révolution I En ce moment, la maison A. Popinol et compagnie se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures.
Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, Ilirotteau se contenta dédire à Césarine : « Ce petit Popinol marche sur mes traces! «sans comprendre la différence des temps, sans apprécier la puissance dis nouveaux moyens d'exécution dont la rapidité, l'étendue, embrassaient beaucoup plus promptcuicnt qu'autrefois le monde commercial. Birotleau n'avait pas mis le pied a sa fabrique depuis son bal : il ignorait le mouvement cl l'activité que Popinot y déployait. Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotleau, il y couchait; il
Une femme, la femme de François Kcller, ouvrit une porte — page 42.
voyait CésariD* assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les expéditions, imprimée sur toutes les factures; il se disait : Elle sera ma femme! quand, la Chemise retroussée jusqu'aux coudes, babil ha», il enfonçait rageusement les clous d'une caisse, à défaut de ses commis en course.
Le lendemain, après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu'il devait dire et ue pas dire à l'un des grands hommes de la haute banque, César arriva rue du Houssaye, et n'aborda pas, sans d'horribles palpitations, Ihotel du banquier libéral qui appartenait à celle opinion accusée. 4 si juste litre, de vouloir le renversement des Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du petit commerce parisien, ignorait les tuteurs et les hommes de la haute banque. A Paris, entre la haute banque et le commerce, il est des maisons secondaires, intermédiaire utile i la Banque, elle y trouve une garantie de plus. Constance et Birotleau, qui ne s'étaient jamais avancés au delà de leurs
moyens, dont la caisse n'avait jamais été à sec cl qui gardaient leurs effets en portefeuille , n'avaient jamais eu recours à ces maisons de second ordre ; ils étaient, à plus forte raison, inconnus dans les hautes régions de la Banque."' Peut-être est-ce une faute de ne pas se fonder un crédit même inutile; les avis sont partagés sur ce Ipoint. Quoi qu'il en soit, Birotleau regrettait beaucoup de ne pas avoir émis sa signature.
Mais, connu comme adjoint et comme homme politique, il crut n'avoir qu'à se nommer et entrer; il ignorait l'affluence quasi-royale qui distinguait l'audience de ce banquier. Introduit dans le salon qui précédait le cabinet de l'homme célèbre à tant de litres ,' Birotleau s'y vit au milieu d'une société nombreuse composée de députés , écrivains , journalistes, agents de change, hauts commerçants . gens d'alïaires , ingénieurs, surtout de familiers qui traversaient les groupes et Irappaieul d'une façon particulière à la porte du cabinet, où ils entraient par privilège. — Que suis- je au milieu • de celte machine? se dit Birolleau, tout étourdi par le mouvement de cette force intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de l'opposition, où se répétaient les rùles de la grande tragi-comédie jouée par la gauche. Il entendait discuter à sa droite la question de l'emprunt pour l'achèvement des principales lignes île canaux proposé par la direi lion <\f> ponts cl chaussées, et il s'agissait de millions! A sa gauche, des journalistes à la curée de l'amour-propre du banquier s'entretenaient de la séance d'hier ci de l'improvisation du patron. Durant deux heures d'attente, Birotleau aperçut trois fois le banquier politique, reconduisant à trois pas au delà de son cabinet des hommes considérables. François Relier alla jusqu'à l'antichambre pour le dernier, le général l'oy. — ,1e suis perdu ! se dit Birotleau, dont le COBIir se serra.
Quand le baUquiet revenait a son cahincl. la troupe des courtisans, des amis, des intéressés, l'assaillait comme des cllielisqui poursuivent
une jolie chienne. Quelques hardis roquets se glissaient maigre lui dans le sanctuaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes, un quari d'heure. Les uns s'en allaient contrits, les .unies affichaient un air satisfait ou prenaient des airs importants. Le temps
s'écoulait, Birotteau regardait avec anxiété la pendule. Personne ne faisait la moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil doré au coin de la cheminée, à la porte de ce cabinet où résidait la panacée universelle, le crédit ! César pensait douloureusement qu'il avait été un moment chez lui roi, connue cet homme était roi tous les matins, et ii mesurait la profondeur de l'abîme où il était tombé. Amèrc pensée' Combien de larmes rentrées dorant celle heure passée là ! Combien de fois Birotteau supplia Dieu de lui rendre cet homme favorable; car il lui trouvait, sous une grosse enveloppe de bonhomie populaire, une insolence, une tyrannie colérique, nue brutale envie de dominer qui épouvantait son àme douce. Enfin, quand il n'y eut plus que dix ou douze personnes, Hirotleau se résolut, quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand orateur en lui disant : — Je suis Birotteau ! Le grenadier qui s'élança le premier dans 1» redouie de la Moskowa ne déploya pas plus de courage que le parfumeur n'en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.
— Après tout, je suis sou adjoint, se dit-il en se levant pour décliner son nom.
La physionomie de François Relier devint accorle, il voulut évidemment être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit la porte de son cabinet, lui montra le chemin, et resta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui s'élancèrent de l'escalier avec la violence d'une trombe.
— Decazes veut vous parler , dit l'une des deux.
— Il s'agit de tuer le pavillon Marsan : le roi voit clair , il vient à nous, s'écria l'autre.
— Nous irons ensemble à la Chambre, dit le banquier en rentrant dans I altitude de la grenouille qui veut imiler le bœuf.
— Comment peut-il penser aux affaires rie banque? se demanda Birolleau tout bouleversé.
Le soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur comme la lumière aveugle les iusectes qui veulent un jour doux ou les deniilélièbres d'une belle nuit. Sur une immense lable il apercevait le budget, les mille imprimés de la chambre, les volumes du Moniteur ouverts , consultés et marqués pour jeter à la tète d'un ministre ses
précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la palinodie aux applaudissements d'une foule niaise, incapable de comprendre que les événements modilient tout. Sur une autre table, des cartons entassés, les mémoires, les projets, les mille renseignements confiés à un homme dans la caisse duquel toutes les industries naissantes essayaient de puiser. Le luxe royal de ce cabinet plein de tableaux, de statues, d'œuvres d'art; l'encombrement de la cheminée, l'entassement des intérêts nationaux ou étrangers amoncelés comme des ballots, tout frappait Birotteau, l'amoindrissait, augmentait sa terreur et lui glaçait le sang. Sur le bureau de François Keller gisaient des liasses d'effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Keller s'assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n'exigeaient aucun examen.
» — Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite ? lui dit-il. Aces mots, prononcés pour lui seul par celte voix qui parlait à l'Eu-
Liusac-
Ailolphc Keller jeta sur Birnlteau par-dessus ses lunettes le regard... — p.vce 42.
rope, pendant que cette main avide allait sur le papier, le pruvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. 11 prit un air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui avaient à l'entortiller d'une affaire importante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait barre sur eux. François Keller jeta donc à César un regard qui lui traversa la tète, un regard napoléonien. L'imitation du regard de Napoléon était un léger ridicule que se permettaient alors quelques parvenus qui n'ont même pas été le billon de leur empereur. Ce regard tomba sur Birotteau, homme de la droite, séide du pouvoir, élément d'élection monarchique, comme un plomb de douanier qui marque une marchandise.
— Monsieur, je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je viens pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au tribunal de commerce et connu à la Banque, vous comprenez que, si j'avais un portefeuille plein, je n'aurais qu'à in'adresser là où vous êtes régent. J'ai eu l'honneur de siéger au tribunal avec M. le baron Thibon, chef du comité d'escompte, k et il ne me refuserait certes pas. Mais je n'ai jamais usé de mon crédit ni de ma signature ; ma signature est vierge, et vous savez combien alors une négociation présente de difficultés...
Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement d'impatience.
— Monsieur, voici le fait, reprit - il. Je me suis engagé dans une affaire territoriale , eu dehors de mon commerce...
François Keller, qui signait toujours et lisait, sans avoir l'air d'écouter César, tourna la lete et lui lit un signe d'adhésion qui l'encouragea.
Birotteau crut sou affaire en bon chemin, et respira.
— Allez, je vous entends, lui dit Keller avec bonhomie.
— Je sois acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la Madeleine.
— Oui, j'ai entendu parler chez Nucingen de cette immense affaire engagée par la maison Claparon.
— Eh bien ! reprit le parfumeur, un crédit de cent mille francs, garanti par ma moitié dans celte affaire, ou par mes propriélés commerciales, suffirait à me conduire au moment où je
réaliserai des bénéfices que doit donner prohaineioent une conception de puie parfumerie. S'il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets d'une nouvelle maison, la maison Popiuot, une jeune maison qui...
Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau comprit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie; il s'arrêta, puis, effrayé du silence, il reprit : — Quant aux intérêts, nous...
— Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s'arranger, ne doutez pas de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j'ai les finances européennes sur les bras, et la Chambre prend tous mes moments, vous ne serez pas étonné d'apprendre que je laisse étudier une foule d'affaires à mes bureaux. Allez voir, eu bas, mon frère Adolphe, expliquez-lui la nature de vos garanties ; s'il approuve l'opération, vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l'heure où j'examine à fond les affaires, à cinq heures du matin. Nous serons heureux
CfiSAR RIROTTKAU.
et fiers d'avoir obtenu votre confiance, vmis êtes un de ces royalistes conséquente dont on peut être l'ennemi politique, niais dont l'estime est Huileuse...
— Monsieur, dit le parfumeur exailé par celte phrase de tribune, je suis aussi digue de I honneur que vous me laites qui' de l'insigne ci royale faveur... Je l'ai méritée en siégeant au tribunal consulaire' et en combattant...
— Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez esi un passe-port, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires faisables, vous pouvez compter sur noire concours.
Une femme, la femme de Relier, nue demoiselle de Cendreville, ouvrit une porte que Birotteau n'avait pas vue.
— Mon ami, j'espère te voir avant la Chambre, dit-elle.
— Il est deux heures, s'écria le banquier, la bataille e-t entamée. Excusez-moi, monsieur, il s'agit de culbuter un ministère... Voyez mon frère. — Il reconduisit le parfumeur jusqu'à la porte du salon et dit à l'un de ses cens : — Menez monsieur chez M. Adolphe.
A travers le labyrinthe d'escaliers où le guidait un homme en livrée vers Un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais plus utile, leparfumeur, à cheval sur un«, la plus douce monture de l'espérance, se caressait le menton en trouvant de très-bon augure les flatteries de l'homme célèbre. Il regrettait qu'Un ennemi des Bourbons lût si gracieux, si capable, si grand orateur. Plein de ces illusions, il enira dans un cabinet nu, froid, meublé de deux secrétaire-à cylindre, de mesquins fauteuils, orné de rideaux Irès-négligés et d'un maigre lapis. Ce cabinet était à l'autre ce qu'est une cuisine à la salle à manger, la fabrique à la boutique. Là s'évenli aient les affaires de banque et de commerce, s'analysaient les entreprises et s'arrachaient les prélèvements de la banque sur tous les bénéfices des industries jugées profitables. Là se combinaient ces coups audacieux par lesquels les Relier se signalèrent dans le haut commerce, et par lesqeuls ils se créaient pendant quelques jours un monopole rapidement exploité. Là s'étudiaient les défauts de la législation, et se stipulaient sans boule ce que la Bourse nomme 'es parti à goinfre, commissions exigées pour les moindres services, comme d'appuyer une entreprise de leur nom el de la créditer. Là s'ourdissaient ces tromperies fleuretées de l'égalité qui consistent à commanditer sans engagement des entreprises douteuses, afin d'en attendre le sucées el de les luer pour s'en emparer en redemandant les capitaux dans un moment critique : horrible manœuvre dont tant d'actionnaires ont été victimes. Les deux frères s'élaient distribué leurs rôles. Lu liant, François, homme brillant et politique, se conduisait en roi, distribuait les grâces el les promesses, se rendait agréable à tous. Avec lui lout était facile; il engageait noblement les allaites, il grisait les nouveaux débarqués et les" spéculateurs de fraîche dale avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en leur développant leurs propres idées. En bas, Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, el il passait habilement le ràleau sur le tapis ; il était le h ère compromis, l'homme difficile. Il fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec celle maison perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non sec dans le cabinet d'Adolphe. Cette suspensive manœuvre permettait la réflexion, et servait souvent à amuser d'inhabiles concurrents. Le frère du banquier causait alors avec le fameux l'aima, le conseiller intime de la maison Relier, qui se relira à l'apparition du parfumeur. Quand Birotteau se fut expliqué, Adolphe le plus lin des deux frères, un vrai Idup-cervier, à l'œil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre, jeta sur Birotteau, par-dessus ses lunettes et en baissant la tète, un regard qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui lient de celui des vautours et des avoués : il est avide cl indifférent, clair et obscur, éclatant et sombre.
— Veuillez ra'envdyer les actes sur lesquels repose l'affaire de la Madeleine, dit-il, là "git la garantie du compte, il faut les examiner avant de vous l'ouvrir el de discuter les intérêts. Si l'affaire est bonne, nous pourrons, pour m' pas vous grever, nous contenter d'une part dans les bénéfices au Heu d'un escompte.
— Allons, se dit Bit otleau en revenant chez lui, je vois ce dont il s'agit. Comme le castor poursuivi, je dois me débarrasser d'une partie de ma peau. 11 vaut mieux se laisser tondre que de mourir.
Il ici non ta ce j '-là cii. ■/ lui, ties-iiant, et sa gaieté lui de bon aloi.
— Je suis sauvé, dît— Il à Césarine, j'aurai un crédit chei les Relier. Le vingt-neuf décembre seulement, Birotteau puise trouver dans
le cabinet d'Adolphe Relier. La première lois que le parfumeur revint,
Adolphe était allé Visilei une içrre à six lieues de Paris que le grand
orateur voulut acheter. La seconde fois, les deux Relier étaient en affaire pour la matinée '. il s'agissait de soumissionner un emprunt proposé aux Chambres, ils priaient M Birotteau de revenir le vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Hais enfin ce vendredi se leva.
Yirolteau se trouva dans le cabini i i an coin de la cheminée, au
jour de la fenêtre, el Adolphe Kcller a l'autre coin.
— C'est bie onsteur, lui dit le banquier en lui montrant les actes,
mais qu'avez-vous payé sur lés prix des terrains?
— Cent quarante mille lianes.
— Argent?
— Effets.
— Sont-ils payés?
— Ils sont a échoir.
— Mais si vous avez surpayé los terrains, eu égard à leur valeur actuelle, où sérail noire garantie? elle ne reposerait que sur la lionne opinion que vous inspirez et sur la considération dont vous jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiments. Si vous aviez payé deux cent mille lianes, en supposant qu'il y aitcenl mille francs de donnés en irop pour l'emparer des terrains, nous aurions bien alors une garantie i\r cent mille francs pour répendre de eent mille francs escninpiés. Le résultat pour nous serait d'être propriétaires de. voire part en payant à voire place, il faut alors savoir si l'affaire esl bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les faire valoir en banque. Il y a tant d'événements! Vous voulez faire une circulalion pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse ! ou recule pour mieux sauler. L'affaire ne nous va pas.
Cette phrase frappa Biroiteau comme si le bourreau lui avait mis sur l'épaule son fer à marquer, il perdit la tête.
— Voyons, dil Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m'a parlé de vous. Examinons vos affaires, dii-il en jetant au parfumeur un regard de coiirlisane pressée de payer son terme.
Birolteau devint Molineux, dont i! s'étaii moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées de ce pauvre homme, et qui s'entendait à interroger un négociant connue le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses entreprises : il mit en scène la Double l'aie dos Sullaues, l'Eau carminalive, l'affaire Boguin, son procès à propos de son emprunt hypothécaire dont il n'avait rien reçu. Eu voyant l'air souriant ci rélléchi de Relier, à ses hochements de lèie. Birotteau se disait : « Il m'écoute ! je l'intéresse ! j'aurai mon crédit ! » Adolphe Kcller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Enlraiué par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Birotteau : il donna sa mesure en proposant comme garantie l'Huile céphalique et la maison Popinot, son derniei enjeu, le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa souder, examiner par Adolphe Relier, qui reconnut dans le parfumeur Une ganache royaliste près de faire faillite. Enehanlë de voir faillir un adjoint au maire de leur arrondissement; un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu'il ne pouvait ni lui ouvrir un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur. Si François se laissait aller à d'imbéciles générosités en secourant les gens d'une opinion contraire à la sienne et ses ennemis politiques, lui Adolphe, s'opposerait de tuul son pouvoir à ce qu'il fît un métier de dupe, et l'empêcherait de tendre la main a un vieil adversaire de Napoléon, un blessé de Saintl'.oeh. Birotteau exaspéré voulut dire quelque chose de l'avidité de la liauie banque, de sa durcie, de sa fausse philanthropie i mais il lui pris d'une si violente douleur, qu'il put à peine balbutier quelques phrases sur l'institution de la Banque de France où les Relier puisaient.
— Mais, dit Adolphe Relier, la Banque ne fera jamais un escompte qu'un simple banquier refuse.
— La Banque, dit Birolteau, m'a toujours paru manquer à sa destination quand elle s'applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de n'avoir perdu que cenl ou deux cent mille francs avec le commerce pat isieu, elle en est la tutrice.
Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d'homme ennuyé.
— Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la place la plus friponne et la plus glissante du inonde financier, elle déposerait son bilan au boni d'un an. Elle a déjà beaucoup de peine à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que seraitce s'il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se faire aider par elle!
— Où trouver dix mille francs qui me manquoiii pour demain, samedi mente? se disait Birotieau en traversant la cour.
Suivant la coutume, on paye le trente quand le treille et un esl un jour loi ié.
En atteignant la porte enchère, les yeux baignés de larmes, il \ii à peine un beau cheval anglais eu sueur qui arrêta net à la porta un
des plus jolis cabriolets qui roulassont en ce mo ni sur le pave de
Paris. Il aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet, il serait mort par accident, et le désordre do sos aflaires eût ele mis sur le i omple
de cet événement. Il ne raoonnut pas du Tillet qui, svelte ci dans une
élégante mise du malin, jela les guides à ion domestique et une COUverture sur le dos en suour de sou cheval pur sang.
— El par quel hasard Ici? dil du Tillet à sou ancien palron,
Du Tillet le savait bien, les kcller avaient demandé des renseigne- • meiils .i Cl.iparon qui. s en référant a du Tillet, avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées les larmes du
pauVI e négociant parlaient euergiquement.
— Série/ VOUS venu demander quelques services i ces arabes, dit
du Tillet, ces égorgeurs du commerce, qui ont fait des loin infâmes,
liaUSBer loi indigos après les avoir accapares, baisser le riz pour forcer les détenteurs à vendre lo leur à bai prix afin de tuul uvoir et
CÉSAR BIROTTEAU
tenir le marché, qui n'ont ni foi, ni loi, ni âme? Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capables? Le Havre, Bordeaux et Marseille vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur sert à couvrir bien des choses, allez ! Aussi les exploité-je sans scrupule ! Promenonsnous, mon cher Birotteau ! Joseph ! promenez mon cheval, il a trop chaud. Diable! c'est un capital que mille écus. Et il se dirigea vers le boulevard. — Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon patron, avez-vous besoin d'argent? Ils vous ont demandé des garanties, les misérables. Moi je vous connais, je vous offre de l'argent sur vos simples effets. J'ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes; je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune! Je puis vous le dire aujourduui : j'ai acheté les créances sur le roi à soixante pour cent de remise, alors votre caution m'a été bien utile, etj'ai de la reconnaissance, moi ! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.
— Quoi, du Tillet, s'écria César, est-ce vrai, ne vous jouez-vous pas de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais ce n'est rien.
— Je le sais, l'affaire de Roguin, répondit du Tillet. Eli ! j'y suis de dix mille francs qu'il m'a empruntés pour s'en aller ; mais madame Roguin me les rendra sur ses reprises. Je lui ai conseillé de ne pas faire la sottise de donner sa fortune pour payer des dettes faites pour une fille. Ce serait bon si elle acquittait tout, mais comment favoriser certains créanciers au détriment des autres? Vous n'êtes pas un Boguin, je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue du Mont- Blanc, montez chez moi.
Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses appartements au lieu de le mener dans ses bureaux, et il le conduisit lentement atin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger, garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d'une élégance et d'un luxe que Birotteau n'avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourt. Ses yeux fuient éblouis par des dorures, des œuvres d'art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l'appartement de 'Birotteau ; et, sachant le prix de sa folie, il se disait : Il a donc des millions!
Il entra dans une chambre à coucher, auprès de laquelle celle de madame Birotteau lui parut être ce que le troisième étage d'une comparse est à l'hôtel d'un premier sujet de l'Opéra, l.c plafond était en salin violet rehaussé par des plis de satin blanc. Une descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d'un tapis du Levant. Les meubles, les accessoires, offraient des formes nouvelles et d'une recherche extravagante. Le parfumeur s'arrêta devant une ravissante pendule de l'Amour et Psyché, qui venait d'être f:;ile pour un banquier célèbre, et dont du Tillet avait obtenu le seul exemplaire qui existât avec celui de son confrère. Enfin ils arrivèrent à un cabinet de petitmaître élégant, coquet, sentant plus l'amour que la finance. Madame Boguin avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés à sa fortune, un coupoir en or sculpté, des serre-papiers en malachite garnis de ciselures, tous les coûteux colifichets d'un luxe effréné. Le tapis était un tapis belge d'une étonnante richesse. Ûu Tillet fit asseoir au coin de sa cheminée le pauvre parfumeur ébloui, surpris, confondu.
— Voulez-vous déjeuner avec moi ?
H sonna. Vint un valet de chambre mieux mis que Birotteau.
— Dites à M. Legras de monter, puis allez dire à Joseph de rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire chez Adolphe Keller qu'au lieu d'aller le voir je l'attendrai jusqu'à l'heure de la Bourse. Faites-moi servir et tôt!
Ces phrases slupéfièreut le parfumeur.
— Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller, il le siffle comme un chien ! lui, du Tillet ?
Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n'avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foie gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eût le droit de le mépriser s'épanouissait si chaudement, que Birotteau lui fit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d'un mouton se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée généreuse; il se demanda si sa vengeance n'était pas accomplie, et Bottait entre les conseils de la clémence réveillée et ceux de la haine assoupie.
— Je pins anéantir commercialement cet homme, pensait-il ; j'ai droit de vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m'a roué, sur sa fille dont la main m'a paru dans un temps toute une fortune. J'ai son argent, contentons-nous de le laisser nager au bout de la corde que je tiendrai.
Les honnêtes gens manquent de tact, ils n'ont aucune mesure dans le bien, parce que, pour eux, tout est sans détour ni arrière-pensée : Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expression vei tueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le caissier vint, du Tillet lui montra César.
— Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à qualre-vingt-dix-juurs par mon sieur, qui est M. Birotteau, vous savez son adresse ?
Du Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de Bordeaux au parfumeur, qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs; il caressait sa chaîne de montre, ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait : — Vous ne mangez pas? Il dévoilait ainsi la profondeur de l'abîme où la main de du Tiilet l'avait plongé, d'où elle le retirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, qu'après avoir signé l'effet César sentit les dix billets de banque dans sa poche, il ne se contint plus. Un instant anpara vant, son quartier, la Banque, allaient savoir qu'il ne payait pas, et ii lui fallait avouer sa ruine à sa femme; maintenant, tout était réparé Le bonheur de la délivrance égalait en intensité les tortures de la défaite, ses yeux s'humectèrent malgré lui.
— Qu'avez-vous donc, mon cher patron? dit du Tillet. Ne feriez-vous pas pour moi demain ce que je fais aujourd'hui pour vous? N'est-ce pas simple comme bonjour ?
— Du Tillet, dit avec emphase et gravité le bonhomme en se levant et prenant la raain de son ancien commis, je te rends toute mon estime.
— Comment l'avais-je perdue? dit du Tillet, si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité, qu'il rougit.
— Perdue... pas précisément, dit le parfumeur, foudroyé par sa bêtise: on m'avait dit des choses sur votre liaison avec madame Boguiu. Diable! prendre la femme d'un autre...
— Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d'un mot de son premier métier. En se disant cette phrase, il revenait à son projet d'abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable, sur la place de Paris, l'homme vertueux et honorable par lequel il avait été pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques ou privées, de femme à femme, d'homme à homme, n'ont pas d'autre fait qu'une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure, ni même pour un soufflet ; tout est ré» parable! Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté, le duel qui s'ensuit entre le criminel et le témoin du crime ne se termine que par la mort de l'un ou de l'autre.
— Oh! madame Roguin, dit railleusement du Tillet; mais n'est-ce pas, au contraire, une plume dans le bonnet d'un jeune homme? Je vous comprends, mon cher patron : on vous aura dit qu'elle m'avait prêté de l'argent. Eh bien! au contraire, jo lui rétablis sa fortune, étrangement compromise dans les affaires de son mari. L'origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire. Je n'avais rien, vous le savez! Les jeunes gens se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais si l'on a fait, comme la république, des emprunts forcés, eh bien ! on les rend, on est alors plus probe que la France.
— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N'est-ce pas Voltaire qui a dit :
Il fit du repentir la vertu des mortels.
— Pourvu, reprit du Tillet, encore assassiné par cette citation, pourvu qu'on n'emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement, comme, par exemple, si vous veniez à faire faillite avant trois mois, et que mes dix mille francs fussent llambés...
— Moi, faire faillite, dit Birotteau, qui avait bu trois verres de vin, et que le plaisir grisait. On connaît mes opinions sur fa faillite ! La faillite est la mort d'un commerçant, je mourrais !
— A votre santé, dit du Tillet.
— A ta prospérité, repartit le parfumeur. Pourquoi ue vous fournissez-vous pas chez moi?
— Ma foi, dit du Tillet, je l'avoue, j'ai peur de madame César, elle me fait toujours une impression! et, si vous n'étiez pas mon patron, ma foi ! je...
— Ah ! tu n'es pas le premier qui la trouve belle, et beaucoup l'ont désirée, mais elle m'aime! Eh bien! du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ne faites pas les choses à demi.
— Comment?
Birotteau expliqua l'affaire des terrains à du Tillet, qui ouvrit de grands yeux, et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'affaire.
— Eh bien! je suis bien aise de ton approbation, vous passez pour une des fortes têtes de la Banque, du Tillet ! Cher enfant, vous pouvez m'y procurer un crédit afin d'attendre les produits de l'Huile céphalique.
— Je puis vous adresser à la maison Nucingen, répondit du Tillet en se promettant de faire danser toutes les figures de la contredanse des faillis à sa victime.
Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante ;
CÉSAH BIROTTKAU.
A MONSIEim LE BARON DE NCClNfiEN.
A Paris.
« Mon cher baron,
« Le porteur de cette lettre est M. César Birotteau, adjoint au maire du deuxième arrondissement, et l'un des industriels les plus renommés de la parfumerie parisienne; il désire entrer en relation avec vous. Faites de confiance tout ce qu'il veut vous demander ; en l'obligeant, vous obligez
« Votre ami
« F. du Tillet. »
Du Tillet ne mit pas de point sur l'i de son nom. Tour ceux avec lesquels il faisait des affaires, cette erreur volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Cette lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était arrachée par des considérations puissantes; il n'avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant l'i sans point, son ami donnait alors de l'eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde, et des plus considérables, sont joués ainsi comme des enfants par les gens d'affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double signature, l'une morte, l'autre vivante. Les plus lins y sont pris. Pour reconnaître celte ruse, il faut avoir éprouvé le double effet d'une lettre chaude et d'une lettre froide.
— Vous me sauvez, du Tillet I dit César en lisant cette lettre.
— Mon Dieu ! dit du Tillet, allez demander de l'argent, Nucingen en lisant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela,
i'e ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car le» teller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen : il eûî été Law, s'il n'était pas Nucingen. Avec ma lettre vous serez en mesure le quinze janvier, et nous venons après. Nucingen et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un million.
— C'est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau, qui s'en alla pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh bien! se disait-il, un bienfait n'est jamais perdu ! Et il philosophait à perte de vue. Une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le dos de Célestin en l'aidant, il avait pu vouloir que sa femme et sa lille eussent la jouissance du bel appartement qu'il leur avait arrangé, meublé ; mais, ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par ellemême les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression, la queue de la poêle. Birotteau se trouvait au bout de son latin; il avait usé tous ses artifices pour lui dérober la connaissance des symptômes de sa gène. Constance avait fortement improuvé l'envoi des mémoires, elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir ruiner sa maison, croyant que Célestin seul avait eu cette idée. Célestin s'était laissé gronder par ordre de Birotteau. Madame César, aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa situation & sa femme, car le compte avec du Tillet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vil pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le livre d'échéances et faisant sans doute le compte de caisse.
— Avec quoi payeras-tu demain? lui dit-elle à l'oreille quand il s'assit à côté d'elle.
— Avec de l'argent, répondit-il en tirant ses billets de banque et en faisant signe à Célestin de les prendre.
— Maib d'où viennent-ils.'
— Je te conterai cela ce soir. Célestin, inscrivez, lin mars, un billet de dix mille francs, ordre du Tillet.
— Du Tillet ! répéta Constance frappée de terreur.'
— Je vais aller voir Popinot. dit César. C'est mal à moi de ne pas encore être allé le visiïer chez lui. Vend-on de son huile".'
— Les trois cents bouteilles qn il nous a données sont parties!
— Birotteau, ne sors pas, j'ai à te parler, lui dit Constance en prenant César par le bras et l'entraînant dans sa chambre avec une précipitation qui dans toute autre circonstance eût lait rire. — Du Tillet, dit-elle quand elle fut seule avec son mari, ei après s'être assurée qu'il n'y avait que Césanne avec elle, du Tillet qui nous a volé mille cens ! Tu fais des affaires avec du Tillet, un monstre... qui voulait me séduire, lui dit-elle a l'oreille.
— Folie de jeunesse, dit Birotteau, devenu loul a coup esprit fort.
— Ecoute, Birotteau, tu te déranges, tu ne vas plus a la fabrique. Il y a quelque chose, je le sens! tu vas me le dire, je veux tout savoir.
— Eh bien! dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l'étions même encore ce malin, mais tout est réparé.
Et il raconta l'horrible histoire de sa quinzaine.
— Voilà donc la cause de ta maladie, s'écria Constance.
— Oui, maman, s'écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout ce (pie je souhaite est d'être aimée comme il l'aime. Il ne pensait qu'à ta douleur.
— Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en ^e laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée.. l'avais prévu tout. Je le l'ai dit dans celte fatale nuit, dans notre ancienne chambre que lu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvre Césarine! je...
— Allons, te voilà ! s'écria Birotteau. Ne vas-tu pas m oter le courage dont j'ai besoin.
— Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du pauvre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muelle, résignée et pleine de force. Non, lu n'entendras jamais une plainte. Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant : Courage, mon ami, courage. J'en aurais pour deux s'il eu était besoin.
— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.
— (lue Dieu nous protège ! dit Constance.
— Anselme ne seeourra-t-il donc pas mon père? dit Césarine.
— Je vais le voir, s'écria César, trop ému par l'accent déchirant de sa femme, qui ne lui était pas connue tout entière même après dix-neuf ans. Constance, n'aie plus aucune crainte. Tiens, lis la lettre de du Tillet à M. de Nucingen, nous sommes sûrs d'un crédit. J'aurai d'ici la gagné mon procès. D'ailleurs, ajouta-l-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s'agit que d'avoir du courage.
— S'il ne s'agissait que de cela, dit Constance en souriant. Birotteau, soulagé d'un grand poids, marcha comme un homme mis
en liberté, quoiqu'il éprouvât en lui-même l'indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide nerveux, plus de volonté, qu'on ne doit en émettre journellement, et où l'on prend pour ainsi dire sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilli.
La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis un mois. La boutique était repeinte. Les casiers, rechampis et pleins de bouteilles, réjouissaient l'œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était encombré de papier d'emballage, le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot par le dévoué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse, étaient au-dessus de la boutique et de l'arrière-boutique. Une vieille cuisinière faisait le ménage de trois commis et de Popinot. Popinot habitait le coin de sa bouiique, dans un comptoir fermé par un vitrage, et se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n'était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau, cl où il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de commande. A ces mots : Eh bien ! mon garçon, dits par son ancien patron, il leva la lèle, ferma sa cabane à clef, et vint d'un air joyeux, le bout du nez rouge, car il n'y avait pas de feu dans sa boutique, dont la porie restait ouverte.
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d'un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages llaltèrent le parfumeur. Birotteau, naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de les imiter: il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banalités.
— Eh bien! mon ami, se lève-t-on de bonne heure? lui demanda-t-il.
— Non, l'on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...
— Eh bien ! (pie disais-je? mon huile est une fortune.
— Oui, monsieur, mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose : je vous ai bien monté voire diamant.
— Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices ?
— Au bout de vingt joins, s'écria Popinot, y pensez-vous? L'ami Gaudissart n'est eu roule que depuis treize jours, et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué, nous devons beaucoup à mon oncle! Les journaux, (!:'-il à l'oreille de Birotteau, nous coûteront douze mille lianes.
— Les journaux ! s'écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus?
— Non.
— Vous ne savez rien alors, dit Popinot.
— Vingt mille lianes d'affiches, cadres et impressions; cent mille bouteilles achetées, toul esl sacrifice en ce moment La fabrication se lait sur une grande ei helle. Si vous aviez mis le pied au faubourg OÙ j'ai souvent passé les nuits, vnus auriez mi mi petit casse-noiseiie de mon invention qui n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai faii
i es cinq dei niei s jours ili\ mille lianes rien qu'eu Commissions sur les
huiles de droguerie.
— Quelle bonne tête! dit Birotteau en posant sa main sur les che-
veux du petit Popinot et les remuant comme si Popinot était un bambin. Je l'ai deviné. Plusieurs personnes entrèrent. — A dimanche, nous dînons chez la tante Ragon, dit Birotteau, qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas découpée. Est-ce extraordinaire ! Un commis devient négociant en vingt-quatre heures, pensait Birotteau, qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb dé Popinot que du luxe d'. du Tillet. Anselme vous a pris un petit air pincé, quand je lui »\ mis la main sur la tète, comme s'il était déjà François Relier.
Birotteau n'avait pas songé que les commis le regardaient, et qu'un maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du Tillet, le bonhomme avait l'ait une sottise par bonté de cœur, et, faute de retenir un sentiment vrai, bourgeoisement exprimé, César aurait blessé tout autre homme qu'Anselme.
Ce dt'ner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau , joie complète d'ailleurs. Ragon demeurait rue du Pelit-Bourbon-Sainl-Sulpice, à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence, dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce dix-huitième siècle dont les Ragon représentaient si bien la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée, au souverain et à l'Eglise. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout était patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse même. Le salon, tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle, offrait des duchesses, des bonheurs du jour, un superbe Popinot, écbevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Ragon, un bonhomme excellent eu peinture, et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit cbien anglais de la race de ceux de Charles 11, qui faisait un merveilleux effet sur son petit sofa dur, à formes rococo, qui, certes, n'avait jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs de madame Anlbux, que des Sens assez entêtés pour aimer sans espoir, disait-on, la belle madame Ragon lui avaient rapportées des îles. Aussi leurs petits diners étaientils prisés ! Une vieille cuisinière. Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement, elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures! Loin de porter son argent aux caisses d'épargne, elle le mettait sagement à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres. Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars dans son rôle de Suzanne du Mariage de Figaro. Les invités étaient le juge Popinot, l'oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et l'abbé Loiv.ux. Madame Malifai, naguère coiffée en turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de coton et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche verte et un ebapeau doublé de rose, orné d'oreilles d'ours. Ces dix personnes fuient réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d'être exacts. Quand on les invitait, ou avait soin de les faire dîner à celte heure, car ces estomacs de soixaiile-dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton. Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d'Anselme : toutes les femmes, même les dévoles et les soties, s'entendent en fait d'amour. La fille du parfumeur s'était donc mise de manière a tourner la tête à Popinot. Sa mère, qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire, contribua, non .-ans d'amères réflexions, à celte toilette. Constance descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules de Césarine et laisser voir l'attachement du col, qui était d'une remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à droite, à cinq plis, pouvait s'eolr'ouvrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mérinos gris de plomba falbalas bordés d'agréments verts lui dessinait nettement la taille, qui ne parut jamais si fine ni si souple. Ses oreilles étaient ornées de pendeloques en or travaillé ; ses cheveux relèves à la chinoise permettaient au regard d'embrasser les suaves fraîcheurs d'une peau nuancée de veines, où la vie la plus pure éclatait aux endroits mais. Enfin, Césarineélait si coquettement belié, que madame Matifat ne put s'empêcher de l'avouer, sans s'apercevoir que la mère et la fille avaient compris la nécessité d'ensorceler le petit Popinot. Birotteau ni sa femme, ni madame Malifai, ne troublèrent la douce conversation que les deux enfants enflammés par l'amour tinrent à voix basse dans une embrasure de croisée où le Iroid déployait ses bises fenestrales. D'ailleurs, la conversation des grandes personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était jadis inconnu. Madame Ragon, au mot de Roguin, avait poussé le pied de son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui montraient madame Birotteau
— Je sai> tout, dit Constance d'une voix à la fois douce et peinée.
— IC la bien! dit madame Malifai ■> Birotteau, qui baissait humblement la télé, combien vous emporte-l-il '.' s'il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Il avait à moi deux cent mille francs. Quant m\\ quarante qu'il m'a l'ait imaginairement prèler par un de ses clients dont l'argent était dissipé, nous sommes en procès.
— Vous le verrez juger celte semaine, dit Popinot. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'expliquer votre situation à M. le président ; il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la Chambre du conseil, afin d'examiner depuis quelle époque les fonds du prêteur étaient détournés et les preuves du l'ait allégué par Derville, qui a plaidé lui-même pour vous éviter des frais.
— Gagnerons-nous'.' dit madame Birotteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la Chambre où l'affaire est portée, je m'abstiendrai de délibérer quand même on m'appellerait.
— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si simple? dit Pillerault. L'acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêteur à l'emprunteur? Roguin irait aux galères s'il était sous la main de la justice.
— Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pourvoir coutre Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement ; mais en des affaires encore plus claires, quelquefois, à la Cour royale, les conseillers se trouvent six contre six.
— Comment, mademoiselle, M. Roguin s'est enfui? dit Popinot entendant enfin ce qui se disait. M. César ne m>n a rien dit, moi qui donnerais mon sang pour lui...
Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce pour lui, car si l'innocente fille eût méconnu l'accent, elle ne pouvait se tromper au regard qui l'enveloppa d'une flamme pourpre.
— Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi.
— Vous lui avez parlé de moi dans celte circonstance? dit Popinot; vous lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?
— Peut-être.
— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m'ôler toute crainte, dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de noire mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas mal, dit Césarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisaii toute sa pensée.
— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens s'aiment.
— Eh bien ! tant mieux, dit Constance d'un son de voix grave, ma fille serait la femme d'un homme de tète et plein d'énergie. Le talent est la plus belle dot d'un prétendu.
Elle se hâta de quitter le salon et d'aller dans U chambre de madame Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d'ignorance, et qui rappelèrent à celte malheureuse femme combien sou pauvre mari se trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elie se déliait instinctivement de. du Tillet, car toutes les mères savent le Timeo Danaos, cl doua forenles, sans savoir le latin. Elle pleura dans les liras de sa fille et de madame Ragon sans vouloir avouer la cause de sa peine.
— C'est nerveux, dit-elle.
Le reste de la soirée fut donné aux caries par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu'ils couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se mêlèrent des petits jeux.
— César, dit Constance en revenant, va dès le trois chez M. le baron de Nucingen, afin d'êlre sûr de ton échéance du quinze longtemps à l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, esl-ce du jour au lendemain que lu trouverais des ressources?
— J'irai, ma femme, répondit César, qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajouiaut : Mes chères biches blanches, je vous ai donné de tristes élrennes !
Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami, dit Constance.
— Tout ira bien, papa, M. Anselme Popinot m'a dit qu'il verserait son sang pour toi.
— Pour moi, reprit César, et pour la famille, n'est-ce pas? dit-il en prenant un air gai.
Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu'Anselme était son fiancé.
Pendant les trois premiers jours de l'année, il fut envoyé deux cents caries chez Birotteau. Cette affluence d'amitiés fausses, ces témoignages de faveur, sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement à l'hôtel du laineux banquier royaliste, le baron de Nucingen. Le commencement de l'année et ses fêles justifiaient assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au cabinet du banquier, où le premier commis lui dit que M. de Nucingen, rentré à cinq heures du malin d'un bal donné par les Keller, ne pouvait pas être visible à neuf heures et demie. Bureau sut intéresser à ses af-
CÉSAR BIROTTEAU
foiras le premier commis, auprès duquel il resta près d'une demiheure n Causer. Dans la joui née, ce minisire do la maison Nucingen lui écrivit que le binon le recevrait le lendemain! \'2, à midi. Quoique chaque heure apportât une goutte d'absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur vint en liaerc et se (il arrêter à un pas de l'hôtel, dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre Honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de *elle maison célèbre.
— 11 a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe •scalier garni de fleurs, en traversant les somptueux appartements par esquels la baronne Delphine de Nucingen s'était rendue célèbre. La baronne avait la prétention de rivaliser les plus riches maisons du faubourg Saint-Germain, où elle n'était pas encore admise. Le baron déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l'attendaient dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à toute heure. Birotteau tressaillit d'espérance en voyant le changement qu'avait produit le mol du baron sur la ligure d'abord insolente du valet de chambre.
— Bartounez-moi, ma tchaire, dit le baron à sa lemme, se levant et faisant uue petite inclination de tête à Birotteau, mé meinnesir été eine ponne reuyaliste bai l'ami drai eindime le li Dilet. Taillurs, moutir bai aljouiud ti lussièine arroulussenieut et tonne tes pâlies dîne mauilissence hassiatique, ti feras sans tilte son gounaissance afec plesir.
— ■ Mais je serais très-flaltée d'aller prendre des leçons chez madame Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme Ferdinand tout court) nous a parlé de ce bal avec une admiration d'autant plus précieuse qu'il n'admire rien. Ferdinand est un critique sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre? demanda- l-elle de l'air le plus aimable.
— Madame, de pauvres gens comme nous s'amusent rarement, répondit le parfumeur en ignorant si c'était raillerie ou compliment banal.
— Meinnesir Crintod a liriché la rezdoration te fos habbardements? dit le baron.
— Ah ! Grindot ! un joli petit architecte qui revient de Rome, dit Delphine de Nucingen, j'en raffole, il me fait des dessins délicieux sur mon album.
Aucun conspirateur géhenne par le questionnaire à Venise, ne fut plus mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne l'était dans ses vêlements. Il trouvait un air goguenard à tous les mots.
— Nis tonnons essi te bêtis pâlies, dit le baron en jetant un regard inquisitif sur le parfumeur. Vis foyez ke tît lai monte san nielle!
— Monsieur Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous ? dit Delphine en montrant sa table somptueusement servie.
— Madame la baronne, je suis venu pour a flaires et suis...
— Vis! dit le baron. Montame, bermeddez-vis le barler t'iffires? Delphine fit un petit mouvement d'assentiment en disant au baron :
— Allez-vous acheter de la parfumerie? Le baron haussa les épaules et %e retourna vers César au désespoir.
— Ti Dilet breind Ici pli filfve eindéred à vus, dit-fil.
— Enfin, pensa le pauvre négociant, nous arrivons à la question.
— Afec sa leddre, vis aifez tan ma messon eine grétid ki n'ai limidé té bar lais pornes te ma brobre forieine...
Le baume exhilarant que contenait l'eau présentée par l'ange à Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron, pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avait gardé l'horrible prononciation des juifs polonais qui se louent de parler français.
— Et visse aurez eine gomde gourand. Foici gimniiend nîs brocélernns, dit avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable et grand financier,
Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant et savait que ceux qui tic sont pas disposés à obliger n'entrent jamais dans les détails de l'exécution.
— Che ne vis abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux betits, la Panque tentante troisses zignadifes. Tond fous ferez lis iffits à l'ortre to nodre ami ti Dilet, et cnl les enferrai leu ohouf même afec ma zignadire à la Panque. et fis aurez à quadre hires le inondant lis ifiits que vis aurez siscrits Ici tnadin, ai au daiix te la Panque. Tcbeu ne feux ni qucminission, ni haissegonide, rienuc, gar eh aurai lé bonhire to vis édre acréaple... Mais che mode eine gontission ! dit il en effleurant sou nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.
-» Monsieur le baron, elle est accordée d'avance, dit Birotteau, qui crut à quelque prélèvement dans bob bénéfices.
— Eine gonlission à laguclle chadilaehe Ici plis granl brisse, barce que clic fensse ke moiilanie li Nirhiugiiennc brenne, gomme ille la tilte, tei lettons te montame Plrodot.
— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie!
— Meinnesire Pirôdôt, dit le financier d'un air sérieux, cesde gonfeni, fis nisse lumière* à Indre hrochain pal. Mon femme est Chltousse,
lie l'eut loir fus habbardements, tond on li ha tilte eine pienne tchcncrallc.
— Monsieur le baron !
— Oh! si vis nis refoussez, boind de gomde! vis êdes en crant falure. Vi ! che sais ké visse afliez le bréfet te la Seine ki a li fenir.
— Monsieur le baron !
— Vis alliez la l'iliariière, ein chendilomne ortiuaire te la champre, pou Fentéheine gomme vis ki fis edes faite plesser... ô quand de Chciuf Roqque.
— Au 15 vendémiaire, monsieur le baron!
— Visse alliez meinnesire te Lasse-el-bette, meinnesire Fauqueleine te l'Agulemi...
— Monsieur le baron I
— lié I terieifle, ne zoyez pas si motesde, monsir l'aljouinde, ché abbris ké le roa allait lite ké fodre palle...
— Le roi ! dit Birotteau qui n'en put savoir davantage.
11 cuira familièrement un jeune homme dans l'appartement, et dont le pas, reconnu de loin par lu Iiellu Delphine de Nucingen, l'avait fait vivement rougir.
— l'onchour, mon cher le Karsay ! dit le baron de Nucingen, hreuez ma lilace; il y a, m'a-t-on tile, ein monte fu tans mais pourreaux. Ghe sais bour qui! les mines le Worlseliinne tonnent deux gabitaux de rendes! Vi, chai ressi les gomdes! Visse aflez cend mile fifres de rende te plis, materne ti Nichinnkeine. Vi pirrez acheder lis ctliindires ei odres papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en afliez pesouin.
— Grand Dieu! lesRagon ont vendu leurs actions! s'écria Birotteau.
— Qu'est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.
— Foilà, dit M. de Nucingen en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle nie semple que ces bersonnes... Te Marsay, cezi ai niennesire Pirôdôt, vodre barfumire. ki tonne tes pâlies t'eine mannilflssensse hassialique, ai ke lei roa ha tégorai...
De Marsay prit son lorgnon, et dit : — Ah! c'est vrai, je pensais que cette figure ne m'était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler...
— Ai pien, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d'homme mécontent, afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissé t'eine fordine, ei ils n'ont bas si l'addentre ein chour te plis.
— Monsieur le baron! s'écria Birotteau.
Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et. sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. de Nucingen était sur la première marche de l'escalier, le parfumeur l'atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte, M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit : Eh pien! c'esde andenii! foyesse li Dilet, ai harranchez lit aflec li. Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l'empire sur le baron, il remonta l'escalier avec la rapidité d'une hirondelle, se glissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l'étontieinenl du parfumeur, qui descendit lentement les escaliers. César courut chez du Tillet, qui était, lui dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi prompteinent que par la poste à Nogent-sur-Marne. A Nogeni-sur-Marne, le concierge lui apprit que moniteur et madame étaient repartis à Paris. Birotteau revint brisé. Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il l'ut stupéfait de trouver sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau île malheur sur la moindre le commerciale, lui donner les plus douces consolations ei lui affirmer que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tillet de le mettre en rapportavee le valet do chambre de du Tillet en glissant dix liane, au portier. César obtint la lavent déparier au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l'introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, el il glissa deux pièces d'or dans la main du valei de chambre de du Tillet. Gos petite sacrifices et ces grandes humiliation , communes ans courtisans et aux sollioi leurs, lui permirent d'arriver à son but. \ huit heures et demie, au moment ou son ancien commis passait une rofcedecha ibre el secouait les idées confuses du réveil, baillait, se détortillait, demanda» pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à i. ne avec h [famé de vengeance dans lequel il voyait Bon seul ami.
— Faites, laites! disait Birotteau.
— Que voiile/.-voiis, m n bon Citart dit du Tillet.
César livra, non ans d'affreuses palpitations, la et les exi-
gences du h. non de Su il] I a lïnatle . lion de du Tille!, qui IVlltCll-
d.iii en cherchant son soufflet, en groi dam son valet il chambre Mir la malade, se avec laquelle il allumait son feu Le calcl de chambre e< outait, César ne Paper evait | as. mais il le vil enfin, s'arrêta lu , el ii ;i au coupd éperon que lui donna -In l'n. i - Mie?, allée, j vous écoute, dit le banquier distrait. Le bonhomme avait s» che- •
CÉSAR BIROTTEAII.
mise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard aie sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent tigrées par quelques (ils d'or, en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique.
— Mon cher patron, la Banque a refusé des elfets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, «MM garantie ; est-ce ma faute ? Comment vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je suis a\ant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma sigualure à recevoir un relus de la Banque ; je n'existe que par le crédit, uous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent ?
— Pouvez-vous me donner tout ce dont j'ai besoin ?
— Cela dépend de la somme à payer ! Combien vous faut-il ?
— Treille mille I'ranc9.
— Beaucoup de tuyaux de cheminées sur la tête, fit du Tillet en éclatant de rire.
En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe de du Tillet, voulut y voir le rire d'un homme pour qui la somme était peu de chose, il respira.
fîu Tillet sonna.
— Faites monter mon caissier.
— Il n'est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.
— Ces dioles-là se moquent de moi ! il est huit heures et demie, on doit avoir l'ait pour un million d'affaires à cette heure-ci.
Cinq minutes après, M. Legr.is moula.
— Ou'avons-nous en caisse ?
— Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d'acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le quinze.
— C'est vrai ! je dors encore.
Le oaisster regarda Birotteau d'un air louche et sortit.
— Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier moi à un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt chez le pelit Popinot qui vient de s'établir ? dit-il après une horrible pause, pendant laquelle la sueur empetia le front du parfumeur.
— Oui, dit naïvement Birotteau, croyez-vous que vous pourriez m'escompter sa signature pour une somme importante?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, très-doux quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.
Birotteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir que les banquiers se le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait déjà deviné que tout crédit était impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l'adjoint, ei conséquemment la Banque de France n'était plus une ressource.
— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez M. Claparon, ton coassocié, enfin chez tous ceux à qui lu as remis les effets du 15, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.
— Demain le 15, dit Birotteau tout à fait abattu.
Suivant l'expression de son prospectus, il Jouissait de ce tempérament sanguin qui consomme énormément par les émoi ions ou par la pensée, et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses parles. Césarine l'amena dans le salon et lui joua pour le récréer le SonBi de Rousseau, très-joli morceau d'IIérold. Constance travaillait auprès de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tète sur une ottomane, et, toutes les fois qu'il levait les yeux sur elle, il la voyait un doux sourire sur les lèvres ; il s'endormit ainsi.
— Pauvre homme ! dit Constance, à quelles tortures il est réservé, pourvu qu'il y résiste 1
— Eh ! qu'as-tu, maman? dit Césarine envoyant sa mère en pleins.
— Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obligé do déposer sou bilan, il faudra n'implorer la pitié de personne. Mon enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je le vois prendre ton parti courageusement, j'aurai la force de recommencer la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier, j'abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi, mon enfant, porte demain tes bijoux et la garde-robe chez ton oncle l'illeruult, car tu n'es obligée à rien.
Césarine fut saisie d'un effroi sans bornes en entendant ces paroles ■ dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d'aller trouver Anselme. mai> sa délicatesse l'en empêcha. k
Le lendemain, à neuf heures, Birotteau se trouvait rue de Provence, eu proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce. Tous les jours en entreprenant une aifaire, il est nécessaire de trouver des capitaux ; mais demander des renouvellements est, dans la jurisprudence commerciale, ce que la police correctionnelle est à lu cour d'assises, un premier pas vers la faillite, comme le délit mène au crime. Le secret de votre impuissance et de votre gène est en d'autres main; que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés a l.i disposition d'un autre négociant, et la charité n!i st pas une vertu pratiquée a la Bourse, le parfumeur, qui jadis levait un oeil si ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par les
doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon ; il commençait à comprendre que chez les banquiers le cœur n'est qu'un viscère. Claparon lui semblait si brutal dans sa grosse joie, et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ton, qu'il tremblait de l'aborder.
— Il est plus pi es du peuple, il aura peut-être plus d'àme !
Tel fut le premier mot accusateur que la rage de sa position lui dicta. César puisa sa dernière dose de courage au fond de son Ame, et monta l'escalier d'un méchant petit entresol, aux fenêtres duquel Il avait guigné des i idéaux verts jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mot bureaux gravé en noir sur un ovale en cuivre ; il frappa, personue ne répondit, il entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l'avarice OU la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en laiton placés à hauteur d'appui sur des boiseries de bois blanc non peint qui servaient d'enceinte à des tables et à des pupitres en bois noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d'écritoires où l'encre moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en formes de soleils ; enfin, couverts decarlons.de papiers, d'imprimés, sans doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d'un parloir de pension, tant il était râpé, sale el humide. La seconde pièce, dont la porte était ornée du mut Caisse, s'harmoniait avec les sinistres facéties du premier bureau. Dans un coin il se trouvait une grande cage en bois de chêne Ireillis6ée en fil de cuivre, à chatière mobile, garnie d'une énorme malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles des rais. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore un bureau fantastique, et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond percé, dont le crin s'échappait comme la perruque du patron, en mille tire-bouchons égrillards. Cette pièce, évidemment autrefois le salon de l'appartement avant qu'il ne fut converti en bureau de banque, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d'un tapis en drap vert aulour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l'œil aucune des morsures noires que laisse le feu, sa plaque était propre, sa glace injuriée par les mouches avait un air mesquin, d'accord avec une pendule en bois d'acajou qui provenait de la vente de quelque vieux notaire et qui ennuyait le regard attristé déjà par deux flambeaux suis bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de souris, borde de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour malsain de quelques tumeurs, ftieu ne ressemblait davantage au salon banal que les journaux appellent Cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d'êlre indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée à celle par laquelle il était entré.
— Entrez! cria Claparon, dont la tonalité révéla la distance que sa voix avait à parcourir et le vide de celle pièce où le parfumeur entendait pétiller m\ bon l'eu, mais où le banquier n'était pas.
Celle. chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe entre Versailles et le wigham d'un chef de Huions. Le parfumeur avait vu les grandeurs de la banque, il allait en voir les gamineries. Couché dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, et où les habitudes d'une vie insoucieuse avaient abîmé, perdu, confondu, déchiré, encrassé, ruiné, tout un mobilier à peu près élégant dans sa primeur, Claparon, à l'aspect de Birotteau, s'enveloppa dans sa robe de chambre crasseuse, déposa sa pipe, et tira les rideaux du lit avec une rapidité qui fit suspecter ses mœurs par l'innocent parfumeur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit le banquier.
Claparon, suis perruque et la têle enveloppée dans un foulard mis de travers, parut d'autant plus hideux à Birotteau, que la robe de chambre en s'eulr'onvrant laissa voir une espèce de maillot en laine blanche tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop prolongé.
— Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon en se rappelant le bal du parfumeur et voulant auk.nl prendre sa revanche que lut donner le change par cette invitation.
En effet, une table ronde débarrassée à la hâte de ses papiers accusait une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du vin blanc, et les vulgaires rognons sautés au vin de Champagne figés dans leur sauce. Devant le foyer à charbon de terre, le l'eu dorai? une omeletie aux truffes. Enfin deux couverts et leurs serviettes tachées par le souper de la veille eussent éclairé l'innocence la plus pure. En homme qui se croyait habile, Claparon insista malgré les refus de Birotteau.
— Je devais avoir quelqu'un, mais ce quelqu'un s'est dégagé, s'écria le malin voyageur de manière à se faire entendre d'une personne qui se serait ensevelie dans ses (ouvertures.
— Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaire, et je ne vous tiendrai pas longtemps.
— Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à cylindre et des tables encombrées de papiers, on ne me laisse pas un pauvre moment ù moi. Je ne reçois que le samedi ; mais pour vous, cher monsieur, on y est toujours ! Je ne trouve plus le temps d'aimer ni de flâner, je perds le sentiment des affaires, qui pour reprendre.
CESAR BIROTTEAU
son vif vent une oisiveté savamment calculée. On ne me voit pins sur les boulevards occupé à ne rien faire. Bah ! les affaires m'ennuient, je ne veux plus entendre parler d'affaires, j'ai assez d'argent et n'aurai jamais assez de bonheur. Ma foi. je veux voyager, voir l'Italie ! Oh chère Italie ! belle encore au milieu de ses revers, adorable lerre où je rencontrerai sans doute une Italienne molle et majestueuse ! J'ai toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous? Non. Eli bien! venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour des doges, et bien mal tombée aux mains inintelligentes de l'Autriche, où les arts sont inconnus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les emprunts et les gouvernements tranquilles. Je suis bon prince quand j'ai le gousset garni. Tonnerre ! voyageons.
— Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez passé mes effets à M. Bidault ?
— Vous voulez dire Gigounet? ce bon petit Gigonnet, un homme coulant comme un
nœud.
— Oui, reprit César.
Je voudrais... et en ceci je compte sur votre honneur et votre délicatesse...
Claparon s'inclina.
— Je voudrais pouvoir renouveler...
— Impossible, répondit nettement le banquier , je ne suis pas seul dans l'affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vraie chambre, mais où Ion s'entend comme des larrons en foire. Ah ! diable ! nous délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons ailleurs. Eh ! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans les Champs-Elysées, autour de la Bourse qui va s'achever, dans le quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le gros Nucingen, dans les if/ires. Qu'est-ce que c'est donc que la Madeleine?
une petite souillon d'affaire. Prrr! nous ne cai niions pas, mou brave, dit-il en frappant sur le ventre de Birotteau et lui serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit Claparon afin d'adoucir son refus.
... — Volontiers, dit Birotteau. Tant pis pour le convive, pensa le parfumeur en méditant de griserClaparon afin d'apprendre quels étaient ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paraître ténébreuse.
— Bon ! Victoire! cria le banquier.
A ce cri parut une vraie Léonarde attifée comme une marchande de poisson.
— Dites à mes commis que je n'y suis pour personne, pas incme pour Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres!
— Il n'y a que M.Lempereur de venu.
— Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la première pièce. On dira que je inédile un coup... de vin de Champagne!
(iriser un ancien COmmie voyageur est la chose impossible. César avait pris la verve du mauvais ton pour les symptômes de l'ivresse, quand il essaya <le confesser son associé.
■• — Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne devriez-vous uas lui écrire d'aider un ami qu'il a Compromis, un
Courage mon ami, courage, j'en ai aussi pour limis, s'il est besoin — tage 44.
homme avec lequel il dînait tous les dimanches et qu'il connaît depuis vingt ans?
— Roguin?.... un sot! sa part est à nous. Ne soyez pas triste, mon brave, tout ira bien, l'ayez le quinze, et la première fois nous verrons. Quand je dis nous verrons .. (un verre de vin !) les fonds ne me concernent en aucune manière. Ah ! vous ne payeriez pas, je ne vous ferais point la mine, je ne suis dans l'affaire que pour une commission sur les achats et pournn droitsur les réalisations, moyennant quoi je manœuvre les propriétaires... Comprenez-vous? vous avez des associés solides, aussi n'ai-je pas peur, mon cher monsieur. Aujourd'hui les affaires se divisent! Une affaire exige le concours de tant de capacités! Mettez-vous avec nous dans les aflaires. Ne carottez pas avec des pots de pommade et des peignes : mauvais! mauvais! Tondez le publie, entrez dans la spéculation.
— La spéculation! dit le parfumeur, quel est ce commerce?
— C'est le commerce abstrait, reprit Claparon , un commerce qui restera secret pendant une dizaine d'années encore, au dire du grand Nucingen, le Napoléon de la linance, et par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, écréme les revenus avant qu'ils n'existent, une conception gigantesque, une laçon de mettre l'espérance en coupes réglées, enfin une nouvelle cabale! Nous ne sommes encore que dix ou douze tètes fortes initiées aux secrets cabalistiques de ces magnifiques combinaisons.
César ouvrait les veux et les oreilles en essayant de comprendre celle phraséalogie composite.
— Ecoutez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent des hommes. Il v a l'homme à idées qui n'a pas le sou, comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Figurezvous un cochon qui vague dans un bois a truffes! Il est suivi par un gaillard, l'homme d'argent qui attend le grognement excite par U trouvaille Quand l'homme à idées a rencontré quelque lionne affaire, I homme d'argent lui donne alors une tape sur l'épaule et lui dit : Qu'eslce que c'est que ça?
Vous vous mettez dans la gueule d'un mur, mon brave , vous n'avez pas les reins assez forts :
voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène celle affaire. Bon ! le banquier convoque les industriels. Mes amis, à l'ouvrage! des prospectus ! la blague à mort ! On prend des cors de chasse et on cric à son de trompe : Cent mille francs pour cinq sous! ou cinq sous pour cent mille francs, «les mines d'or, des mines de charbon. Enfin tout Vttbrmiffr du commerce. On acheté l'avis des hommes île science OU d'art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son argent, la recette est clans nos mains. Le cochon est chambre sons son toit avec des pommes de terre, et les autres se cbairiolenl dans les billets de banque. Vml.i. mon cher monsieur. Entrez dans les affaires. Que roulez-vous être.' cochon, dindon, paillasse on millionnaire ? Réfléchissez
;i ceci je vous ;n lorniiilé la théorie des emprunts modernes. Venez me Voir, vous trouverez un bon paieon toujours jovial, La jovi.dite
française, grave ei légère toul à la hus, ne unit pas ;uiv affaires, au contraire I Des l nés qui trinquent sont bien faits pour se coin-
CESAR BIROTTEAU
prendre! Allons! encore un verre de vin de Champagne; il est soigné, allez ! Ce vin est envoyé par un homme d'Epernay même, à qui j'en ai bien fait vendre, et à bon prix. fJ 'étais dans les vins.) Il se montre reconnaissant et se souvient de moi dans ma prospérité. C'est rare.
Birotieau. surpris de la légèreté, de l'insouciance de cet homme à qui tout le monde accordait une profondeur étonnante et de la capacité, n'osait plus le questionner. Dans l'excitation brouillonne où l'avait mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d'un nom qu'avait
Erononcédu Tillel, et demanda quel était et où demeurait M. Gobseck, anquier.
— En scriez-vous là, mon cher monsieur? dit Claparon. Gobseck est banquier comme le bourreau de Paris est médecin. Son premier mot est le cinquante pour cent: il est de l'école d'Harpagon : il tient à votre disposition des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures en été, du nankin en hiver. Et quelles valeurs lui présenteriez-vous? Pour prendre votre papier nu, il
faudrait lui déposer votre femme, votre fille, votre parapluie , tout , jusqu'à votre carton à chapeau , vos socques ( vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le bois que vous avez dans vos caves : Gobseck, Gobseck?
verlu du malheur ! qui vous a indiqué celte guillotine financière?
— Monsieur du Tillet.
— Ah! le drôle, je le reconnais. Nous avons été jadis amis ; et si nous nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est fondée : il m'a laissé lire ar, fotad de son àme de boue, et .1 m'a mis mal à mon aise pendant le beau bal que vont nous avez donné : je ne puis pas le sentir avec son air fat. Parce qu'il a une nolaresse. J'aurai des marquises, moi, quand je voudrai, et il n'aura jamais mon estime, lui ! Ah ! mon estime est une princesse qui ne le gênera jamais dans son lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanquer un bal et deux mois après demander des renouvellements I Vous pouvez aller très -loin. Faisons des affaires ensemble.
Vous avez une réputation , elle me servira.
Oh ! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du Tillet finira mal sur la place. On le dit le mouton de te vieux Gobseck. Il ne peut pas aller loin. Gobseck est
dans le coin de sa toile, tiipi comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt ou tard, zut! l'usurier le sifllera comme moi ce verre de vin. Tant mieux 1 Du Tillet m'a joué un tour... oh ! im tour pendable.
Après une heure et demie employée à des bavardages qui n'avaient aucun sens, Birotteau voulut partir en voyant l'ancien commis voyageur prêt à lui raconter l'aventure d'un représentant du peuple à Marseille, amoureux d'une actrice qui jouait le rôle de la celle AnsÈNE et que le parterre royaliste sifflait.
— H se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loge : Artè qui l'a siblée... eu!... Si c'est oune femme, je l'amprise; si c'est oune homme, nous se verrons ; si c'est ni l'un ni l'autte, que le troun di Diou le cure!... Savez-vous comment a fini l'aventure?
— Adieu, monsieur, dit Birotteau.
— Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première
Claparon sans pcrruipii et la tùti cloppée d'un foulard mis de travers... — i'ace47.
broche Cayron nous est revenue avec protêt et je suis endosseur, j'ai remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.
Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par cette froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par la raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et ses grotesques confidences allumées par le vin de Champagne avaient flétri l'àme de l'honnête parfumeur, qui crut sortir d'un mauvais lieu financier. Il descendit l'escalier, se trouva dans les rues, sans savoir où il allait. Il continua les boulevards, atteignit la rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour Batave. Il monta l'escalier sale et tortueux que naguère il avait monté glorieux et fier; il se souvint de la mesquine âpreté de Molineux, et frémit d'avoir à l'implorer. Comme lors de la première visite du parfumeur, le propriétaire était au coin de sou feu, mais digérant son déjeuner; Birotteau
lui formula sa demande.
— Renouveler uu effet de donze cents francs?
dit Molineux en exprimant une railleuse incrédulité. Vous n'en êtes pas là, monsieur. Si vous n'avez pas douze cents francs le quinze pour payer mon billet,4 vous renverrez donc ma quittance de loyer impayée?
Ah ! j'en serais fâché, je n'ai pas la moindre politesse en fait d'argent, mes loyers sont mes revenus. Sans cela, avec quoi payerais-je ce que je dois? Un commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L'argent ne connaît personne, il n'a pas d'oreilles, l'argent , il n'a pas de coeur, l'argent. L'hiver est rude, voilà le bois renchéri. Si vous ne payez pas le quinze, le seize un petit commandement à midi. Bah! le bonhomme Mitra), votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement sous enveloppe avec tous les égards dus à votre haute position.
— Monsieur, je n'ai jamais reçu d'assignation pour mon compte, dit Birotteau.
— Il y a commencement à tout, dit Molineux.
Consterné par la dureté du vieillard, le parfumeur fut abattu, car il entendit le glas de la faillite tintant à ses oreilles.
Chaque tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence impitoyable lui avait suggérés sur les faillis. Ses i molle substance de son
opinions se dessinaient eu traits de feu sur cerveau.
■ — A propos, dit Molineux, vous avez oublié de mettre sur vos elfels valeur reçue en loyers, ce qui peut conserver mon privilège.
— Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers, dit le parfumeur hébété par la vue du précipice entr'ouvert.
— Bon, monsieur, très-bien: je croyais avoir tout appris en matière de location avec messieurs les locataires. J'apprends par vous à ne jamais recevoir d'effets en payement. Ah ! je plaiderai, car votre réponse dit assez que vous manquerez à votre signature. L'espèce intéresse tous les propriétaires de Paris.
Birotteau sortit dégoûté de la vie. Il est dans la nature de ces âmes tendres et molles de se rebuter à un premier refus, de même qu'un premier succès les encourage. César n'espéra plus que dans le dévoue-
no
CESAR BIROTTEAU
petit Popinot, auquel il pensa naturellement eu se trouvant au ié des lunoci îits.
— Le pauvre eufani ! qui m'eût d'il cela, quand, il y a six semaines, I literies, je le lam
Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le palais. Par hasard, le juge d'instruction était venu voir sou neveu. Ce l'un des esprits les plus perspicaces en l'ait de inorale, avait une me ,■ lui i rmcitaii de voir les intentions si crêtes, de rems des actions humaines les plus indifférentes, les ger- <i un crime, les racines d'un délit : il regarda Birolteau sans que Tau s'en doutât. I.e parfumeur, contrarié de trouver 1 oncle auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot, ' • affairé, la plume à l'oreille, fut, comme toujours, à plat ventre devant le père de sa Césarine. Les phrases banales dites par César i issocié parurent au juge être les paravents d'une demande iminte. Au lieu de partir, le rusé magistrat vota chez sou neveu ré son neveu, car il avaii calculé que le parfumeur essayerait de ibarrasser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau partit, ge s'en alla, m lis il ri marqua Birotteau flânant dans la partie de des Cinq-Diamants qui mène à la rue Aubrv-Ie-Boucher. Celte minime circonstance lui donna des soupçons sur les intentions de César, il sortit alors rue des Lombards, et, quand il eut vu le parfumeur rentré chez Anselme, il y revint promptement.
— Mon cher Popinot, avait dit César à sou associé, je viens te demander un service.
— Que faut-il faire? dit Popinot avec une généreuse ardeur.
— Ab! tu me sauves la vie! s'écria le bonhomme heureux de celte chaleur de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis vingt-cinq jours. Il faudrait me régler cinquante mille francs en
pte sur ma portion de bénéfices; nous nous entendrions pour le nent.
Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le juge reparut.
— Mon enfant... Ah! pardon, monsieur Birotteau! Mon enfant, j'ai oublié de te dire...
Et, par le geste impérieux de magistrat, le juge attira son neveu la rue, et le força, quoique en veste et tète nue, à l'écouter en h rrit vers la rue des Lombards.
— Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des aftelleme t embarrassées, qu'il lui fallût en venir à déposer son
i. Avant d'arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de ité, les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur, imitent les joueurs les plus enragés : ils sont capables de tout: s veulent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent mei leurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas; t au jeu, deviennent comédiens, menteurs; ils savent pleurer. j'ai vu les choses les plus extraordinaires. Toi-même as été témoin de. la bonhomie de Roguin, à qui l'on aurait donné le bon Dieu confession. Je n'applique pas ces conclusions rigoureuses à M. Bir oit eau, je le crois honnête; mais s'il le demandait de faire quoi que lit qui l'û' contraire aux lois du commerce, comme de souscrire lîets de complaisance et de te lancer dans un système de circums, qui, selon moi. est un commencement de Iriponnerie, car c'est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer sans me consulter. Songe que si tu aimes sa fille il ne faut pas, dans Tintéiei même de la passion, détruire ton avenir. Si M. Birolteau doit tomber, à quoi bon tomber vous deux ? N'est-ce pas vous priver l'un et l'autre de toutes les chances de ta maison de commerce, qui sera son refugi '.'
— Merci, mon oncle : à bon entendeur salut, dit Popinot, à qui la navrante exclamation île son patron fut alors expliquée.
Le'marchand d huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
— Faites-moi l'honneur de monter dans ma chambre, nous y semieux qu ici. Les commis, quoique très-occupés, pourraient nous 1 1re.
Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du condamné entre lion de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.
i lu r bii nfaiti ur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon nt, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous deman— i ■ ei e omme vous sauve entièrement, si ce n'esi pas seulement un retard à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m 'entraîner? Il vous faut des billets à quatre-vingt-dix jours, iili bien! dans trois mois, Bra certes impossible de les payer.
Birotteau, pale et solennel, se leva, regarda Popinot. Popinot épouvanté s'écria : — Je les ferai si vous voulez.
— Ingrat ! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jcler ce mot au Iront d'Anselme comme une marque d'infamie.
Birolteau marcha vers la porte el sortit. Popinot, revenu de la sen-
n que ce mot terrible produisit sur lai, se jeta dans l'escalier,
courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L'amani de
entendit toujours ce formidable arrêt, il eul constamment
yeu la figure décomposée du pauvre César; il vécut enfin,
c Hamict, avec un épouvantable spectre à sescùiés.
Birolteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu'à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur. Sa femme effrayée n'osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale: elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il morl ? Etait-il allé faire quelque course en dehors de Pari^, à la piste d'un dernier espoir? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette absence ; mais elle manda son oncle et le pria d'aller à la Morgue, en voyant qu'à cinq heures Birolteau n'était pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d'elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant, répondaient au public. Quand l'illerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l'avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le quatorze. A dîner, César ne put manger : son estomac, trop violemment contracté, rejetait les aliments. L'après-iMner fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d'espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l'âme toute la gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splendide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari, qui voulait aller se coucher au cinquième étage : « pour ne pas voir les monuments de sa folie ! » disait-il.
— Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la ligure crispée de César se détendit, mais sa joie effraya l'oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
— Je puis emprunter alors! s'écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la Cour peut réformer le jugement ; mais en un mois nous aurons arrêt.
— Un mois !
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Celle espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville, qui jugèrent bien. Birolteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée ; à l'autre se tenait sa femme, qui l'observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu'elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine assise sur un petit tabouret était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans ces crises la voix rend importunes.
Assis dans son fauteuil comme le chancelier de THospital est dans le sien au péristyle de la Chambre des députés, Pillerault, ce philosophe prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Constance avait été d'avis de consulter l'avoué, dont la discrétion n'était pas à suspecter; ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville. Après une conférence d'une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l'avoué hocha la tête en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d'affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille francs avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A un passif de cinq cent cinquante mil[e francs vous opposez un actif très-beau, très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu'il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans les escaliers.
— C'est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault. Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père ! dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. Anselme n'a donc rien pu?demanda-t-ell« quand son oncle et sa mère revinrent.
— Ingrat! s'écria César frappé parce nom dans le seul lui,
vivant de son souvenir, comme une louche de piano dont le mariera va frapper sa corde.
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit Popinot n'avait pas eu un moment de sommeil, ni un instant de tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était aile le trouver. Tour faire capituler celle vieille expérience judiciaire, il avait déployé l'éloquence de Taraour, espérant séduire l'homme rai qui les paroles humaines glissaient comme l'eau sur une toile, un juge I
— Commercialement parlant, lui dit-il, l'usage permet à l'associé gérant de régler une certaine somme a l'associé commanditaire pur
CÉSAR BIROTTRÂU.
anticrpniioii sur les bénéfices, et mitre soeiélé doit en réaliser. Tout examen lait de mes affaires, je me sens ies reius assez Ions ptur payer quarante mille francs en trois mois ! La probité de M. César permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s'il y a faillite, n'auront aucun reproche à nous adresser ! D'ailleurs, mon oncle, j'aime mieux perdre qnaraute mille francs que de perdre Césariue Au moment où je vous parle, elle est sans doute instruite de mon refus et va me mésestimer. J'ai promis de donner mon sang pour mou bienfaiteur ! Je suis dans le cas d'un jeune matelot qui dnit sombrer en tenant la main de son capitaine, do soldat qui doit périr avec son général.
— Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J'ai beaucoup pensé à >eci, reprit-il, je sais que lu es amoureux fou de Césariue, je crois que tu peux satisfafjp aux lois du cœur et aux lois du commerce.
— Ah! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez l'honneur.
— Avance à Birolteau cinquante mille francs en faisant un acte de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est devenue comme une propriété ; je te rédigerai l'acte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d'effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place Vendôme, en sorte qu'au momeut où Césarine, sa mère et leur onelt Pilleraull regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot : Ingrat ! en réponse à lu question de sa fille, la porte du salon s'ou\rit et Popinot parut.
— Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s' essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé. Il tendit les billets. — Oui, j'ai bien étudié ma position, n'ayez aucune peur, je payerai, sauvez, sauvez votre honneur !
— J'étais bien sûre de lui ! s'écria Césariue en saisissant la main de Popinot et la sériant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot. le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe. Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
— Un instant, dit le terrible oncle Pilleraull en arrachant les billets de Popinot, un instant !
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec teneur déchirant les billets et les jetant dans le feu qui les consuma, sans qu aucun d'eux les arrêtât au passage.
— Mon oncle !
— Mon oncle !
— Mon oncle!
— Monsieur !
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, uue effrayante unanimité. L'oncle prit le petit Popinot par le cou, le serra sur sou cœur et le baisa au front.
— Tu es diyne de l'adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il. Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n'eiisses-tu rien que ça (il montra les cendres noires des effets ) , si elle t'aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou. Mon neveu, reprit le grave Pilleraull en s'adressant au parfumeur, mon neveu, plus d'illusions : on doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentiments. Ceci est sublime, mais iuutile. J'ai passé deux heures à la Bourse, tu n'as pas pour deux liards de crédit; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de les tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de les folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze ceuls francs, ton bal donné pour cacher la gêne. On va jusqu'à dire que lu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Boguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons ; chacun pressent l'émission des effets Popinot; tu l'as établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s attire nn homme qui veut monter un bâton de plus sur 'échelle sociale roulent à celte heure dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs; tu essuyerais d'humiliants refus; persoune n'en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel lu les émets, et I on s'attend à le voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-lu ce que «e plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu? En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si l'on avait une indigestion, et le quatrième on est admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois /ours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t'eviter ces angoisses.
— Mou oncle ! dit ie parfumeur eu joignant les mains.
— César, veux -lu donc arriver à un bilan houleux où il n'y ait pas d'actif) l'on intérêt chez Popinot te sauve I honneur.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l'affreuse vérité dans toute sou étendue, ii retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant ; sa femme le crut mourant, elle s'agenouilla pnur le relever ; mais elle s'unit à lui quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot, la sublime prière des catholiques.
« Notre Père qui êtes aux cieux, que voire nom soit sanctifié, que « votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite dans la terre « comme dans le ciel, donnez-nocs notre pain quotidien, et pardonnez- « nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont of- « fensés. Ainsi soit-il.
Des larmes vinrent aux veux du sloïque Pilleraull. Césarine, accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l'épaule de Popinot, pâle et roide comme une statue.
— Descendons, dit l'ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille. En ce moment Célestin, le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, moula da-is les appartements et entra au salon En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu'il ne vit pas l'abattement du maître.
— Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de Tours, dont l'adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. J'ai pensé qu'elle est du frère de monsieur, et ne l'ai pas ouverte.
— Mon père, cria Césarine, une lettre de mon oncle de Tours.
— Ah ! je suis sauvé, cria César. Mou frère ! mon frère ! dit-il en baisant la lettre.
RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BlIiOTTEAU.
Tours, 17 courant.
« Mon bien-aimé frère, ta lettre m'a causé la plus vive affliction. Après l'avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint sacrifice de la messe à ton intention, eu l'intercédant par le sang que son Fils, notre divin Rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un regard miséricordieux. Au moment où j'ai prononcé mon oraison Pio meo fralre Cœsare, j'ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi. de qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où lu dois avoir besoin des secours de l'amitié fraternelle. Mais j'ai songé que le digue et vénérable M. Pilleraull me remplacera sans doute. Mou cher César, n'oublie pas au milieu de tes chagrins que cette vie est une vie d'épreuves el de passage ; qu'un jour nous serons récompensés d'avoir souffert pour le saint nom de, Dieu, pour sa sainte Eglise, pour avoir observé les maximes de l'Evangile et pratiqué la vertu; autrement les choses de ce monde n'auraient poinl de sens. Je te redis ces maximes en sachant combien lu es pieux et bon, parce qu'il peut arriver aux personnes qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre des blasphèmes au milieu des adversités, emportés qu'ils sont par la douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à sou gré de l'amertume à la vie. Ne regarde pas la terre, au contraire, lève toujours les yeux au ciel : de là viennent des consolations pour les faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les terreurs du riche... »
— Mais, Birotteau, lui dit sa femme, passe donc cela, et vois s'il nous envoie quelque chose.
— Nous la reliions souvent, reprit le marchand 63 essuyant ses larmes et entrouvrant la lettre d'où tomba un mandat sur le trésor royal. J'étais bien sûr de lui, pauvre frère, dit Birolteau en saisissant
le mandat. « Je suis allé chez madame de Listomère, reprit-il en
lisant d'une voix entrecoupée par les pleurs, et, sans lui dire le motif de ma demande, je l'ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit de mes économies. Sa générosité m'a permis de compléter une somme de mille francs ; je te l'adresse en un mandat du receveur général de Tours sur le Trésor. »
— La belle avance ! dit Constance en regardant Césarine.
« En retranchant quelques superlluités dans ma vie, je pourrai rendre en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu'elle m'a prêtés-, ainsi ne t'en inquiète pas, mon cher César. Je t'envoie tout ce que je possède daus le monde, en souhaitant que cette somme puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux, qui sans doute ne seront que momentanés. Je connais la délicatesse, et veux aller au-devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun intérêt de cette somme, ni à me la rendre dans un jour de prospérité qui ne tardera pas à se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les prières que je lui adresserai journellement. D'après ta dernière, reçue il y a deux ans, je te croyais riche, et pensais pouvoir disposer de mes économies en faveur des pauvres; mais maintenant tout ce que j'ai t'appartient. (Juand tu auras surmonté ce grain passager de ta navigation, garde encore cette somme pour ma nièce Césarine, afin que, lors de son établissement, elle puisse l'employer à
CÉSAR BIROTTKAU.
quelque bagatelle qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que je suis un pauvre prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, tâchant d'obéir aux commandements de notre divin Sauveur, et à qui consequemnieiil il faut peu de chose. Ainsi, n'aie pas le moindre scrupule dans la circonstance dillicile où tu te trouves, et pense à moi comme à quelqu'un qui t'aime tendrement. Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n'ai point dit ta situation, et qui sait que je t'écris, m'a chargé de te transmettre les plus aimables choses pour toutes les personnes de ta famille, et te souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé frère, je lais des vœux pour que, dans les conjonctures où tu te trouves, Dieu te lasse la grâce de te conserver en bonne santé, loi, ta femme et la fdle ; je vous souhaite à tous patience et courage en vos adversités.
« FRAPiÇOIS BlflOTTEAU, « Piètre, vicaire de l'église cathédrale et paroissiale de Saint-Galien de Tours.»
— Mille francs ! dit madame Birotteau furieuse. — Serre-les, dit gravement César, il n'a que cela. D'ailleurs ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos créanciers. — Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes. — Je leur montrerai la lettre. — Ils diront que c'est une frime. — Mon Dieu, mon Dieu ! cria Birotteau terrifié. J'ai pensé cela de pauvres gens qui saus doute étaient dans la situation où je me trouve.
Trop inquiètes de l'état où se trouvait César, la mère et la fille travaillèrent à l'aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A deux heures du matin, l'opinol ouvrit doucement la porte du salon et lit signe à madame César de descendre. Eu la voyant, son oncle ôla ses besicles.
— Mon enfant, il y a de l'espoir, lui dit-il, tout n'est pas perdu ; mais ton mari ne résisterait pas au> alternatives des négociations à faire, et qu'Anselme et moi nous allons tenter. Ne quille pas ton magasin demain, et prends toutes les adresses des Lillels; nous avons jusqu'à quatre heures. Voici mon idée. Ni M. fiagon ni moi ne sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus que vous ne les avez aujourd'hui. Vous êtes en présence de cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez toujours payer en tout état de cause ; ainsi ce n'est pas la banqueroute de Roguin qui vous ruine. Je vois pour faire face à vos obligations quarante mille lianes à emprunter lot ou tard sur vos fabriques et soixante mille francs d'effets Popinot. On peut donc lutter, car après vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas à ma fortune, je vendrai nies renies, je serai sans pain. Popinot sera entre la vie et la mort ; quant à vous, vous serez à la merci du plus petit événement commercial. Mais l'huile rendra sans doute de grands bénéfices. Popinot et moi [nous venons de nous consulter, nous vous soutiendrons dans cette lutte. Ah ! je mangerai bien gaiement mou pain sec si le succès poind à l'horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi nous irons chez Gigonnet de sept à huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni l'opinol ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon étaient du Tillet sous une double forme, que du Tillel voulait lire dans les Pelites- Afliches ce terrible article :
« Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue Saint-Uonoré, n05t)7, en état de faillite, en fixe provisoirement l'ouverture au 10 janvier 1 Ht 9. Juge commissaire, M. Gobenheim-Keller. Agent, M. Molineux. »
Anselme et Pillerault étudièrent jusqu'au jour les affaires de César. A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l'un vieux soldat, l'autre sous-lieutenant d'hier, qui ne devaient jamais connaître que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Ridaull dit Gigonnet, s'acheminèrent sans se dire un mot vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises, Pillerault passa sa main sur son front.
La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une multitude de commerces, offrent un aspect repoussant; les constructions y ont un caractère horrible, l'ignoble malpropreté des fa*. briques y domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d'une maison dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petit carreaux sales. Son escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée :i l'entresol, dans une cage qui ne lirait son jour que de l'escalier
et d'une échappée sur la rue. Excepté Gigonnet, tous les locataires exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers. Les marches étaient donc revêtues d'une couche de bouc dure ou molle, au gré de l'atmosphère, el où séjournaient des immonofcces. Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du fabricant écrits eu or sur nue tôle peinte en rouge cl veruie, avec des
échantillons de ses chefs-d'œuvre. La plupart du temps, les portes ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique ; il s'en échappait des cris et des grognements inouïs, des chants, des sifflements qui rappelaient l'heure de quatre heures chez les animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de l'article Paris. Au second se confection-* liaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants cartonnages qui parent au jour de l'an les montres de Susse. Gigonnet mourut riche de dix-huit cent mille francs dans le troisième de celte maison, sans qu'aucune considération eût pu l'en faire sortir, malgré l'offre ds madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartement dans uti hôtel de la place Royale.
— Du courage ! dit Pillerault en tirant le pied de biche pendu pat un cordon à la porte grise et propre de Gigonnet.
Gigonnet vint ouvrir lui-même, et les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s'assirent dans la seconde, où se tenait l'escompteur devant un loyer plein de cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre le feu. Popinot eut l'âme glacée par les cartons verts de l'usurier, par la rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave ; il regarda d'un air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur tes murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la cheminée ornée d'une pendule en forme de lyre, et de vases oblongs en bleu de Sèvres richement montés en cuivre doré. Cette épave, ramassée par Gigonnet dans le naufrage de Versailles où la populace brisa tout, venait du boudoir de la reine ; elle était accompagnée de deux chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.
— Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Lh bien ! qu'y a-t-il, mes amis?
— Je sais qu'on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit Pillerault: vous avez des effets ordre Claparon? — Oui. — Voulezvous échanger les cinquante premiers mille contre des effets de M. Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu?
Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui, montra son crâne couleur beurre Irais dénué de cheveux, lit sa grimace vollairienne et dit : — Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, quéque j'en ferais? — Quand vous plaisantez, il n'y a qu'à tirer ses grègues, dit Pillerault. — Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur. — Eh bien ! si j'endossais les effets de M. Popinot? dit Pillerault, en faisant un dernier effort. — Vous êtes de l'or en barre, monsieur Pillerault, mais je n'ai pas besoin d or, il me faut seulement mon argent.
Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au lias de l'escalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.
— Est-ce un homme? dit il à Pillerault. — On le prétend, lit le vieillard. Souviens-loi toujours de cette courte séance, Anselme! Tu viens de voir la banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L'affaire des terrains est sans doule bonne, Gigonnet vent étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n'y a plus de remède. Voilà la banque, n'y recours jamais.
Après celte affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent el renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze, heures, cette courageuse femme, heureuse d'avoir sauvé ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme et Pillerault qu'elle attendait en proie à de croissantes anxiétés : elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt était inévitable.
— Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme. — Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault; mais il est si religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l'abbé Loraux, peut seul le sauver.
Pillerault, Popinot et Constance, attendirent qu'un commis fût allé chercher l'abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célesliu préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron A quatre heures, le bon prêtre arriva, Constance le mil au fait du malheur qui tondait sur eux, el l'abbé moula comme un soldat monte à la brèche.
— Je sais, pourquoi vous venez, s'écria Birotteau. — Mon tils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la volonté divine me sont depuis longtemps connus : mais il s'agit de les appliquer : ayez toujours les yeux sur la croix, ne cesse/ de la regarder en pensant aux humiliations dont li- Sauveur des hommes lui abreuvé, i oinbien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoie. — Mon frère l'abbé m'avait déjà préparé, dit César en lui montrant la lettre qu'il avait relue el qu'il temlii a son confesseur. — Vous avez un bon frère, dit M. Loraux, une épouse vertueuse el douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle cl le cher Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragi tes lions co urs verseront incessamment du bt s,,, \os blessures el vous aideront à porter
votre croix Promeilcz-moi d'avoit la fermeté d'un martyr, d envisager li i oup sans défaillir.
CÉSAR mrotteau.
L'abbé toussa pour prévenir Pilleraiilt, qui était dans le salon.
— Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur est venu, je songe à la réparation.
La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant rien n'était plus naturel. Tous les hommes supportent mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d'un sort qui, d'un instant à l'autre, apporte ou la joie excessive ou l'extrême douleur.
— J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd'hui mon gourdin à la main, dil César, redevenu paysan tourangeau.
En entendant ces mots, Piller.iult serra sou neveu dans ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers que tenait le premier commis étaient bien significatifs. César contempla tranquillement ce groupe, où tous les regards étaient tristes, mais amis.
— Un moment! dit-il en détachant sa croix, qu'il tendit à l'abbé Loraux. Vous me la rendrez quand je pourrai la porlcr sans honte. Célestin, ajouta-t-il en s'adressant à son commis, écrivez ma démission d'adjoint. M. l'abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du I i, et la ferez porter chez M. de la Rillanlière par Raiaiet.
Célestin et l'abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart ,1 heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté surprenait sa famille. Célestin et l'abbé revinrent, César signa sa démission. Quand l'oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.
— Mon Dieu ! ayez pitié de moi, dit-il en signant la terrible pièce, et la tendant à Célestin.
— Monsieur, dit alors Anselme Popinot. sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair, madame, faites-moi l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Césarine.
A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté César, qui se leva, prit la main d'Anselme, et, d'une vois creuse, lui dit: — Mon enfant, tu n'épouseras jamais la lille d'un failli.
Anselme regarda fixement Birotleau, et lui dit : — Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m'agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite?
11 y eut un moment de silence pendant lequel chacun lut ému par les sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.
— Oui, dit-il enfin.
Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.
— Vous consentez aussi? demauda-t-il à Césarine
— Oui, dit-elle.
— Je suis donc enfin de la famille, j'ai le droit de m'occuper de ses affaires, dit-il avec une expression bizarre.
Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n'était pas précisément heureux de la faillite, mais l'amour est si absolu , si égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.
— Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l'oreille de Césarine, frappons tous les coups.
Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non d'assentiment.
— Mon neveu, dit Pillerault en s'adressant à César, que comptes-tu (aire?
— Continuer le commerce.
— Ce n'est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton actif à te» créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah ! il faut tout prévoir dans le commerce ! le négociant qui ne pense pas à la faillite est comme un général qui compterait n'être jamais battu, d n'est négociant qu'à demi.) Moi, je n'aurais jamais continué. Comment! toujours rougir devaut des hommes à qui j'aurais fait tort, recevoir leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine!... un instant, et tout est fini. Mais avoir une tête qui renaît, et se la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel je me serais soustrait. Beaucoup (!e gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était a.Tivé, tant mieux ! ils sont plus forts que Claude-Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, et vous y êtes obligé, on dit que vous avez sa vous ménager des ressources; si vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir! Abandonne ton actif, laisse vendre ton fonds, et fais autre chose.
— Mais quoi? dit César.
— Eh! dit Pillerault, cherche une place. N'as-lu pas des protections? le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, H. de Vandenesse; écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la maison du roi avec quelque millier d'écus; la femme en gagnera bien autant,
ta fille peut-être aussi. La position n'est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et, quant à toi, nous verrons!
Constance, et non César, médita ces sages paroles. Pilleraut se dirigea vers la Bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en planches et en pans de bois, formant une salle ronde où l'on entrait par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce alors constitutionnel. Les commerçants libéraux voyaient dans la fête de Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentiments. Les gens de l'opposition voulaient avoir le monopole de l'amour du pays. Permis aux royalistes d'aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilège de la gauche : le peuple lui appartenait, l.e pouvoir avait eu lor' de se réjouir, par ses organes, d'un événement dont les libéraux Vbjlaient l'exploitation exclusive. La chute d'un protégé du château, d'un ministériel, d'un royaliste incorrigible, qui, le 15 vendémiaire, insultait la liberté en m' ballant contre la glorieuse révolution française, cette chute excitait les cancans et les applaudissements de la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l'opinion. Il trouva, dans un des groupes les plus animés, du Tillei, Gobenheim-Keller, iNuciugen, le vieux Guillaume cl son gendre Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palraa, Chilfreville, Matifat, Grindot et Lourdois.
— Eh bien ! quelle prudence ne faut-il pas, dit Gobenheim à du Tillet, il n'a tenu qu'à un fil que mes beaux-pères n'accordassent un crédit à Birotleau !
— Moi. j'y suis de dix mille francs qu il m'a demandés il y a quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet. Mais il m'a jadis obligé, je les perdrai sans regret.
— Il a fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à Pillerault, il a donné des fêtes ! Qu'un fripon essaye de jeler de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois ; mais un homme qui passait pour la creine des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme, auquel nous nous prenons toujours '
— Gomme des bêles, dil Gobseck.
— N'ayez confiance qu'à ceux qui vivent dans des bouges, comme Claparon, ditGigonnet.
— Hé pien, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, fous afez foi meu chouer eine tire han m'enfoyant Piroddôl. Che ne sais bas bir quoi, dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, el n'a bas enfoyé brentre chez moi ziuguande mille francs, chez les lui aurais remisse.
— Oh! non, dit Joseph Lebas, monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la Banque avait refusé son papier, vous l'avez fait rejeter dans le comité d'escompte. L'affaire de ce pauvre homme, pour qui je professe encore une haute estime, offre des circonstances singulières.
La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.
— Il est impossible, en effet, dit Mongenod, d'expliquer ce qui arrive, à moins de croire qu'il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers qui veulent tuer l'affaire de la Madeleine.
— Il lui arrive ce qui arrivera toujours à ceux qui sortent de leur spécialité, dit Claparon en interrompant Mongenod. S'il avait monté lui-même son Huile céphalique au lieu de venir nous renchérir les terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille francs chez Roguin, mais il n'aurait pas failli. Il va travailler sous le nom de Popinot.
— Attention à Popinot ! dit Gigonnet.
Boguin, selon cette masse de négociants, était l'infortuné Rorjuin, le parfumeur était ce pauvre Birotleau. L'un semblait excusé par une grande passion, l'autre semblait plus coupable à cause de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa la rue Perrin-Gasselin avant de revenir rue Grenétat, et vint chez madame Madou, la marchande de fruits secs.
— Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh bien1 comment va notre petit commerce?
— A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l'usurier avec une affectueuse servilité qu'elle n'avait eue que pour le cher défunt.
La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n'eût pas craint d'aller à l'assaut des Tuileries au dix octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle, Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du peuple trembleront encore longtemps devant le bourreau : Gigonnet était le bourreau de ce commerce. A la Halle, nul pouvoir n'est plus respect/ que celui de l'homme qui fait le cours de l'argent. Les autres insti' tions humaines ne sont rien auprès. La justice elle-même se tradui-
CÉSAR mnOTTEAIÏ.
veux de la Halle par le commissaire, personnage avec lequel elle se familiarise. Mais l'usure assise derrière ses carions verts, l'usure implorée la crainte dans I' cœur, dessèche la plaisanterie, altère le goabat la fierté du regard et rend le peuple respectueux.
— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.
— Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout <ie\i<'ni exigible, je vous envei rai le compte demain matin.
Les yeux de madame Madou se concentrèrent d'abord comme ceux il mie chatte, puis vomirent -les flammes,
— Ah ! le gueux ! ah ! le scélérat ! il est venu lui-même ici me dire
qu'il étail adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va ci ne ça,
le commercé! Il n'j a plus de loi chez les maires, le gouvernement
trompe. Attendez, je v;us aller me foire payer, moi...
— Eh ! dans ces affaires là, chacun s'en tire comme il peut, chère cul ml '. dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable à celui «l'un chat qui veut passer un endroit mouillé, et auquel il devait son nom. 11 y a de gros bonnets qui pensent à retirer leur épingle du jeu.
— Bon ! bon ! je vais retirer ma noisette. Marie-Jeanne ! mes socques et mon cachemire de poil de lapin : et vile, ou je le réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles.
— Ca va s'échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se frottant les mains. Du Tillel sera content, il y aura du scandale dans le auarlicr. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur, moi j'en ai pitié comme d'un chien qui se casse la patte. Ce n'esl pas un homme, il n'esl pas de force.
Madame Madou déboucha, comme une insurrection, du faubourg Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre Birotleau, qu'elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits.
— Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent ! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs! A-t-on jamais vu des maires voler les administrés! Si vi ne me payez pas, je l'envoie aux galères, je vais chez le procureur du roi, le tremblement de là justice ira son train! Enfin, je ne sors
I ici sans ma monnaie.
Elle fit mine de lever les glaces d'une armoire où étaient des objets précieux.
— La Madou prend, dit à voix basse Gélestin à son voisin.
La marchande entendit le mot, car dans les paroxysmes de passion les organes s'oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions, elle appliqua sur l'oreille de Célestiu la plus vigoureuse tape qui se lût donnée dans un magasin de parfumerie.
— Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas chiffonner le nom de)ceux que tu voles.
— Madame, dit madame Birotteau sortant de l'arrière-boulique où se trouvait par hasard son mari, que l'oncle Pillerault voulait emmener, et qui, pour obéir à la loi, poussait l'humilité jusqu'à vouloir se laisser mettre en prison ; madame, au nom du ciel, n'ameutez pas les passants.
— Eh ! qu'ils entrent, dit la femme, je leux y dirai la chose, histoire de rire ! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos hais. Enfin, vous allez vêtue comme une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres ignenux connue moi ! Jésus! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien volé; je n'ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi ! Brigands de voleurs, mon argent, ou...
Elle sauta sur nue jolie boîte eu marqueterie ou étaient de précieux objets de toilette.
— Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n'est à moi, tout appartient à mes créanciers. Je n'ai plus que ma personne, et si vous voulez, vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma parole d'honneur (nue larme sortit de ses yeux) que j'attendrai votre huissier et ses recors...
Le ton et le geste en harmonie avec l'action firent tomber la colère de madame Madou.
— Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent d." désastres que je cause, reprit César; mais vous serez payée avec le temps, dussé-jc mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle, en prenant l'état de porteur. — Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette a l'eau, car Gigonnet va me poursuivre, et je n'ai (pie des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets. — Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je \oiis arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis. — Quienl c'esl le brave père Pillerault. Efci mais, il est votre oncle, dit- Ile a Constance. Allons, vous êtes d'honnêtes gens, je ne perdrai lieu, est-ce pas? A demain, vieux, dit-elle à l'ancien quincaillier.
César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant qu'il s'expliquerait ainsi avec tous ses créanciers. Malgré les supplications dé sa nièce, l'oncle Pillerault approuva César, et le lit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez M. llaudry, lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour une potion somnifère, l'alla commander, et revint passer la soirée chez son neveu. Ile concert avec Césarine, il contraignit César à boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur, qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard, qui couchait, lui, sur un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l'abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa tille, comme elle aurait pleuré César murt.
— Maman, dit Césarine en s'.isseyaiit sur les genoux de sa mère, et la caressant avec ces grâces chattes que. les femmes ne déploient bien qu'entre elles, tu m'as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l'adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne pensera plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle, et tu n'entendras jamais une plainte ni un regret. Jai une espérance. N'as-tu pas entendu M. Popinot .' — Le cher enfant, il ne sera pas mon idre. —Oh an... — Il sera véritablement mou lils. — Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon qu'il nous apprend à connaître nos vrais amis.
Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant auprès d'elle le rôle d'une mère. Le lendemain matin, Constance alla chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une audience à une certaine heure de la journée. Dans l'intervalle, elle vint chez M. de la Billardière, lui exposa la situation où la fuite du notaire mettait César, le pria de l'appuyer auprès du duc, et de parler pour elle, ayant peur de mal s'expliquer. Elle voulait une plaee pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s'il y avait à distinguer dans la probité.
— Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale dans le ministère de sa maison, il n'y a pas de temps à perdre.
A deux heures, la Billardière et madame César montaient le grand escalier de l'hôtel de Lenoncourt, rue Saint-Dominique, et furent introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si tant est que le roi Louis XVIII ait eu des préférences. Le gracieux accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de l'espoir à madame César. La femme du parfumeur se montra grande et simple dans la douleur. La douleur ennoblit les personnes les plus vulgaires, car elle a sa grandeur, et pour en recevoir du lustre il suffit d'être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il s'agissait de parler au roi promp tentent. Au milieu de la conférence, on annonça M. de Vaudenesse, et le duc s'écria : — Voilà votre sauveur! Madame Birotteau n'était pas inconnue à ce jeune homme, venu chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent aussi importantes que de grandes choses. Le duc expliqua les intentions de la Billardière. Eu apprenant le malheur qui accablait le filleul de la marquise d'Uxelles, Vandenesse ..lia sur-le-champ avec la Billardière chez le comte de Fontaine, en priant madame Birotteau de l'attendre. M. le comte de Fontaine était, comme la Billardière, un de ces braves gentilshommes de province, héros presque inconnus qui Grent la Vendée. Birotteau ne lui était pas étranger, il l'avait vu jadis à la Reine des Roses. Les gens qui avai nt répandu leur sang pour la cause royale jouissaient a cette époq IC de privilèges que le roi tenait secrets pour ne pas effaroucher les libéraux. M. de Fontaine, un des favoris de Louis XVIII, passait puni être dans toute sa confidence. Non-seulement le comte promit positivement une place, mais il vint chez le duc de Lenoncourt, alors de service, ponr le prier de lui obtenir un moment d'audience dans la soirée, et de demander pour la Billardière nue audience de Monsieur, qui aimait particulier ment cet ancien diplomate vendéen. Le soir même, M. le comte de Fontaine alla des Tuileries cluv. madame Birotteau lui annoncer que son mari serait, après son concordat, officiellement nommé à une place île deux mille cinq cents francs à la caisse d'amorti Bernent, tous les services de ta maison du roi se trouvant alors chargés de nobles surnuméraires avec lesquels on avait pris des engagements. Ce sui ces n'était qu'une partie de la tâche de mada Birotteau. fa pauvre femme alla rue Saint-Denis, au
OUI pelote, trouver .lu c'( h l.chas. Pendant celle course, elle rencontra
dans un brillant équlp ge madame Rogufn, qui sans doute taisait des emplettes. Ses yeux ei ceux delà belle notaresse se croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la femme ruinée donna du courage a Constance.
— Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d'aulnii, se ilil-elle.
Bien reçue de Joseph Lebn9, elle le pria de procurera sa fille une place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien; mais huit jours après Césarine eut la table, le logement et mille
CESAR BIROTTEAU
écus dans ia plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un nouvel établissement dans le quartier des Italiens. La caisse et la surveillance du magasin étaient conliées à la tille du parfumeur, qui, placée au-dessus de la première demoiselle, remplaçait le maître et la maîtresse de la maison. Quant à madame César, elle alla ie jour même chez Popinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures et le ménage. Popinot comprit que sa maison était la seule où la femme du parfumeur pourrait trouver les respects qui lui étaient dus et une position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille francs par an, la nourriture, son logement, qu'il fit arranger, et prit pour lui la mansarde d'un commis. Ainsi la belle parfumeuse, après avoir joui
Pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter effroyable chambre ayant vue sur la cour obscure et humide, où Gaudiss..rl, Anselme et Finot avaient inauguré l'Huile céphalique.
Quand Molineux, nommé, agent par le tribunal de commerce, vint prendre possession de l'actif de César Birotteau, Constance, aidée par Ccleslin, vérifia l'inventaire avec lui. Puis la mère et la lille soi tirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans celte maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois depuis leur séparation. Ce fut un triste dîner. Chacun avait eu le temps de faire ses réflexions, de mesurer l'étendue de ses obligations et de sonder son courage. Tous trois étaient connue des matelots prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le danger. Birotteau reprit courage en apprenant avec quelle sollicitude de grands personnages lui avaient arrangé un sort; mais il pleura quand il >ut ce qu'allait devenir sa fille. Puis, il tendit la main à sa femme en voyant le courage avec lequel elle recommençait la vie. L'oncle Pillerault eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés à l'aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un embrassement au milieu duquel Birotteau, le plus faible des trois, le plus abattu, leva la main en disant : Espérons !
— Pour économiser, dit l'oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre et partage mon pain. Il y a longtemps que je m'ennuie d'être seul, tu remplaceras ce pauvre enfant que j'ai perdu. D'ici, lu n'auras qu'un pas pour aller, rue de l'Oratoire, à ta caisse. — Dieu de bonté! s'écria Birotteau, au fort de l'orage une étoile me guide.
En se résignant, le malheureux consomme son malheur. La chute ■le Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son consentement, il redevenait fort.
Après avoir déposé son bilan, un commerçant ne devrait plus s'occuper que de trouver une oasis en France ou à l'étranger pour y vivre sans se mêler de rien, comme un enfant qu'il est : la loi le déclare mineur et incapable de tout acte légal, civil et civique, liais il n'en est rien. Avant de reparaître, il attend un sauf-conduit que jamais ni jugecommissaire ni créancier n'ont refusé, car s'il était rencontré sans cet exeat, il serait mis eu prison, tandis que, muni de cette sauvegarde, il se promène en parlementaire dans le camp ennemi, non par curiosité, mais pour déjouer les mauvaises intentions de la loi relativement aux faillis. L'effet de toute loi qui louche à la fortune privée est de développer prodigieusement les fourberies de l'esprit. La pensée des faillis, comme de tous ceux dont les intérêts sont contrecarrés par une loi quelconque, est de l'annuler à leur égard. La situation de mort civil, où le failli reste comme une chrysalide, dure trois mois environ, temps exigé par les formalités avant d'arriver au congrès où se signe entre les créanciers et le débiteur un traité de paix, transaction appelée concordat. Ce mot indique assez que la concorde règne après la tempête soulevée entre des intérêts violemment contrariés.
Sur le vu du bilan, le tribunal de commerce nomme aussitôt un juge-commissaire qui veille aux intérêts de la masse des créanciers inconnus et doit aussi protéger le failli contre les entreprises vexatoires de ses créanciers irrités : double rôle qui serait magnifique à jouer, si les juges-commissaires en avaient le temps. Ce juge-commissaire investit un agent du droit de mettre la main sur les fonds, les valeurs, les marchandises, en vérifiant l'actif porté dans le bilan; enfin le greffe indique une convocation de tous les créanciers, laquelle se fait au son de trompe des annonces dans les journaux. Les créanciers faux ou vrais sont tenus d'accourir et de se réunir afin de nommer des syndics provisoires qui remplacent l'agent, se chaussent avec les souliers du failli, deviennent par une fiction de la loi le failli lui-même, et peuvent tout liquider, tout vendre, transiger sur tout, enfin fondre la cloche au profit des créanciers, si le failli ne s'y oppose pas. La plupart des faillites parisiennes s'arrêtent aux syndics provisoires, et voici pourquoi :
La nomination d'un ou plusieurs syndics définitifs est un des actes les plus passionnés auxquels puissent se livrer des créanciers altérés de vengeance, joués, bafoués, turlupinés, attrapés, dindonnés, volés et trompés. Quoiqu'en général les créanciers soient trompés, volés, dindonnés, attrapés, turlupinés, bafoués et joués, il n'existe pas à Paris de passion commerciale qui vive quatre-vingt-dix jours. En né-
goce, les effets de commerce savent seuls se dresser, altérés de payement, à trois mois. A quatre-vingt-dix jours tous les créanciers, exténués de fatigue par les marches et contre-marches qu'exige une faillite, dorment auprès de leurs excellentes petites femmes. Ceci peut aider les étrangers à comprendre combien en France le pro\ isoire est définitif: sur mille syndicsprovisoires.il n'en est pas cinq qui deviennent définitifs La raison de cette abjuration des haines soulevées par la faillite va se concevoir. Mais il devient nécessaire d'expliquer aux gens qui n'ont pas le bonheur d'être négociants le drame d'une faillite, afin de faire comprendre comment il constitue à Paris une des plus monstrueuses plaisanteries légales, et comment la faillite de César allait être une énorme exception.
Ce beau drame commercial a trois actes distincts : l'acte de l'agent, l'acte des syndics, l'acte du concordat. Comme toutes les pièce théâtre il offre un double spectacle : il a sa mise en scène pour le public et ses moyens cachés, il y a la représenlion vue du ; la représentation vue des coulisses. Dans lès coulisses sont le failli et son agréé, l'avoué des commerçants, les syndics et l'agent, enfin le juge-commissaire. Personne hors Paris ne sait, et | er n'ignore qu'un juge au tribunal de commerce est le plus étrange rttef\ trat qu'une société se soit permis de créer. Ce juge peut crâi à tout moment sa justice pour lui-même. Paris a vu le président di tribunal être forcé de déposer son bilan. Au lieu d'être un vii ux ci.mt retiré des affaires et pour qui cette magistrature serait la réc pense d'une vie pure, ce juge est un commerçant surchargé d'énormes entreprises, à la tête d'une immense maison. La condition quà non de l'élection de ce juge, tenu de juger les avalanche procès commerciaux qui roulent incessamment dans la capitale d'avoir beaucoup de peine à conduire ses propies affaires. Ce I nal de commerce, au lieu d'avoir été institué comme une utile irai, ition d'où le négociant s'élèverait sans ridicule aux léji.'iis de la blesse, se compose de négociants en exercice, qui peuvent souff leurs sentences en rencontrant leurs parties mécontentes, coinm Birotteau rencontrait du Tillet.
Le juge-commissaire est done nécessairement un personnage devant lequel il se dit beaucoup de paroles, qui les écoule en pensanl affaires et s'en remet de la chose publique aux syndics et à l'ai sauf quelques cas étranges et bizarres, où les vols seprésenlen: des circonstances curieuses, et lui font dire que les créanciers ou le débiteur sont des gens habiles. Ce personnage, placé dans le dr; comme un buste royal dans une salle d'audience, se voit le matin, entre cinq et sept heures, à son chantier, s'il est marchand de bois ; dans sa boutique, si, comme jadis Birotteau, il est parfumeur, ou le soir après dîner, entre la poire et le fromage, d'ailleurs 'toujours horriblement pressé. Ainsi, ce personnage est généralement muet. Rendops justice à la loi : la législation, faite à la hâte, qui régit la ma a lié les mains au juge-commissure, et, dans plusieurs circonstan il consacre des fraudes sans les pouvoir empêcher, comme vous l'allez voir.
L'agent, au lieu d'être l'homme des créanciers, peut de. l'homme du débiteur. Chacun espère pouvoir grossir sa part en se suit avantager par le failli, auquel ou suppose toujours des tré^irs cachés. L'agent peut s'utiliser des deux cotés, soit en n'incendiant ; is les affaires du failli, soit en attrapant quelque chose pour les gens influents : il ménage donc la chèvre et le chou. Souvent un agent habile a fait rapporter le jugement, en rachetant les créances et eu relevant le négociant, qui rebondit alors comme une balle élastique. L'agent se tourne vers le râtelier le mieux garni, soit qu'il faille couvrir les plus forts créanciers et découvrir le débiteur, soit qu'il faille immoler les créanciers à l'avenir du négociant. Ainsi, l'acte de V agent est l'acte décisif. Cet homme, ainsi que l'agréé, jonc la grande utilité dans cette pièce où. l'un comme l'autre, ils n'acceptent leur rôle que sûrs de leurs honoraires. Sur une moyenne de mille faillites, l'a est neuf cent cinquante fois l'homme du failli. A l'époque où toire eut lieu, presque toujours les agréés venaient trouver le commissaire et lui présentaient un agent à nommer, le leur, un homme à qui les affaires du négociant étaient connues et qui saurait concilier les intérêts de la masse et ceux de l'homme honorable tombé dans le malheur. Depuis quelques années, les juges habiles se font indiquer l'agent que l'on désire, afin de ne pas le prendre, et tâchent d'en nommer un quasi-vertueux.
Pendant cet acte se présentent les créanciers, faux ou vrais, pour désigner les syndics provisoires, qui sont, comme il est dit, définitifs. Dans cette assemblée électorale, ont droit de voter ceux auxquels il est dû cinquante sous comme les créanciers de cinquante mille francs : les voix se comptent et ne se pèsent pas. Cette assemblée, où se trouvent les faux électeurs introduits par le failli, les seuls qui ne manquent jamais à l'élection, proposent pour candidats les cré ni parmi lesquels le juge commissaire, président sans pouvoir, est lnhu de choisir les syndics. Ainsi, le juge-commissaire prend presque toujours de la main du failli les syndics qu'il lui convient d'avoir : autre abus qui rend cette catastrophe un des plus burlesques drames que la justice puisse protéger. L'homme honorable tombé dans le malheur.
CESAR BIROTTKAU.
maitrc du terrain, légalise alors le vol qu'il a médité. Généralement le pelil commerce de Paris est pur de tout blâme. Quand un boutiquier arrive au dépftt de son bilan, le pauvre honnête homme a vendu le châle de sa femme, a engage son argenterie, a l'ait flèche de tout bois et a succombé les mains vides, ruiné, sans argent même pour l'agréé, qui se soucie lort peu de lui.
La loi veut que le concordat, qui remet au négociant une partie de sa dette et lui rend ses affaires, soit volé par une certaine majorité de sommes et de personnes. Ce grand œuvre exige une habile diplomatie dirigée au milieu des intérêts contraires qui se croisent et se heurtent, par le failli, par ses syndics et son agréé. La manœuvre habituelle, vulgaire, consiste à offrir, à la portion de créanciers qui fait la majorité voulue par la loi, des primes à payer par le débiteur en outre des dividendes consentis au concordat. A cette immense fraude, il n'est aucun remède. Les trente tribunaux de commerce qui se sont succédé les uns aux autres le connaissent pour l'avoir pratiqué. Eclairés par un long usage, ils ont fini dernièrement par se décidera annuler les effets entachés de fraude, et, comme les faillis ont intérêt à se plaindre de cette extort, m, les juges espèrent moraliser ainsi la faillite, mais ils arriveror," A L rendre encore pl"S immorale : les créanciers inventeront quel ^s actes encore plus coquins, que les juges flétriront comme juges, et dont ils profiteront comme négociants.
Anse.me retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs de billets. — page 51 .
Dnc autre manœuvre extrêmement en usage, à laquelle on doit l'expression de créancier sérieux et légitime, consiste à créer des créanciers, comme du Tillet avait créé une maison île banque, et d'introduire une certaine quantiié de Claparons, sous la peau desquels se cache le failli, qui, dès lors, diminue d'autant le dividende des créanciers véritables, et se crée ainsi des ressources pour l'avenir, tout en se ménageant la quantité de voix et de sommes nécessaires pour obtenir son concordat. Les créanciers yais et illégitimes sont COCO le
faux électeurs introduits dans le collège électoral. Que peut faire le créancier sérieux et légitime contre les créaneiert gaii et illégitimes? s'en débarrasser en les attaquant! Bien. Pour chasser I iniius, le créancier sérieux et légitime doit abandonner ses affaires, charger un
agréé de sa cause, lequel agréé, n'y gagnant presque rien, préfère diriger des laillites et mené peu rondement ce procillon. Pour débusquer le créancier gai, besoin est d'entrer dans le dédale des opérations, de remonter à des époques éloignées, fouiller les livres, obtenir par autorité de justice l'apport de ceux du faux créancier, découvrir l'invraisemblance de la fiction, la démontrer aux juges du tribunal, plaider, aller, venir, chauffer beaucoup de cœurs froids; puis, faire ce métier de don Quichotte à l'endroit de chaque créancier illégitime et gai, lequel, s'il vient à être convaincu de gaieté, se relire en saluant les juges, et dit : — Excusez-moi, vous vous trompez, je suis très-sérieux. Le tout sans préjudice des droits du failli, qui peut mener le don Quichotte en cour royale. Durant ce temps, les affaires du don Quichotte vont mal, il est susceptible de déposer son bilan.
Morale : Le débiteur nomme ses syndics, vérifie ses créances et arrange son concordat lui-même.
D'après ces données, qui ne devine les intrigues, tours de Sganarelle, inventions de Frontin, mensonges de Mascarille et sacs vides de Scapin que développent ces deux systèmes'.' Il n'exisle pas de faillite où il ne s'en engendre assez pour fournir la matière des quatorze volumes de Clarisse Harlove à l'auteur qui voudrait les décrire. Un seul exemple suffira. L'illustre Gobseck, le maitre des l'aima, des Gigonnei, ' des Werbrusl, des Relier et des Nucingen, s'étant trouvé dans une faillite où il se proposait de rudement mener un négociant qui l'avait su rouer, reçut en effets à échoir, après le concordat, la somme qui, jointe à celle des dividendes, formait l'intégralité de sa créance. Gobseck détermina l'acceptation d'un concordat qui consacrait soixantequinze pour cent de remise au failli. Voilà les créanciers joués au profit de Gobseck. Mais le négociant avait signé les effets illicites de sa raison sociale en faillite; il put appliquer à ces effets la déduction de soixante-quinze pour cent. Gobseck, le grand Gobseck, reçut à peine cinquante pour cent. 11 saluait toujours son débiteur avec un respect ironique.
Toutes les opérations engagées par un failli dix jours avant sa faillite pouvant être incriminées, quelques hommes prudents ont soin d'entamer certaines affaires avec un certain nombre de créanciers dont l'intérêt est. comme celui du failli, d'arriver à un prompt concordat. Des créanciers très-fins vont trouver des créanciers très-niais ou irès-occupés. leur peignent la faillite en laid et leur achètent leurs créances la moitié de ce qu'elles vaudront à la liquidation, et retrouvent alors leur argent par le dividende de leurs créauces, et la moitié, le liers ou le quart gagné sur les créances achetées.
La faillite est la fermeture plus ou moins hermétique d'une maison où le pillage a laissé quelques sacs d'argent. Heureux le négociant qui se glisse par la fenêtre, par le toit, par les caves, par un trou, qui prend un sac et grossit sa part ! Dans cette déroule, où se crie le sauve-qui-peut de la Bérésina, tout est illégal et légal, faux et vrai, honnête et déshonnête. Un homme est admiré s'il se couvre. Se couvrir est s'emparer de quelques valeurs au détriment des autres créanciers. La France a retenti des débats d'une immense faillite éclose dans une ville où siégeait une cour royale, et où les magistrats en comptes courants avec les faillis s'étaient donné des manteaux en caoutchouc si pesants, que le manteau de la juslice en fut troué. Force fut, pour cause de suspicion légitime, de déférer le jugement de la faillite dans une autre cour. Il n'y avait ni juge-commissaire, ni agent, ni cour souveraine possible dans l'endroit où la banqueroute éclata.
Cet effroyable gâchis commercial est si bien apprécié à Paris, qu'à moins d'être intéressé dans la faillite pour une somme capitale, tout négociant, quelque peu affairé qu'il soit, accepte la faillite comme un sinistre sans assureurs, passe la perte au compte des « profits et pertes, » et ne commet pas la sottise de dépenser son temps; il continue à brasser ses affaires. Quant au petit commerçant, harcelé par ses fins de mois, occupé de suivre le char de sa fortune, un procès effrayant de durée et coûteux à entamer l'épouvante ; il renonce à voir clair, imite le gros négociant, et baisse la tète en réalisant sa perte.
Les gros négociants ne déposent plus leur bilan, ils liquident à l'amiable : les créanciers donnent quittance en prenant ce qu'on leur offre. On évite alors le déshonneur, les délais judiciaires, les honoraires d'agréés, les dépréciations de marchandises. Chacun croit que la faillite donnerait moins que la liquidation. 11 y a plus de liquidations que de failliles à Paris.
L'acte des syndics est destiné à prouver que tout syndic est incorruptible, qu'il n'y a jamais entre eux et le failli la moindre collusion. Le parlerre, qui a clé plus ou moins syndic, sait que tout syndic est un créancier couvert. Il écoule, il croit ce qu'il veut, et arrive à la journée du concordat, après trois mois employés à vérifier les créances passives et les créances actives. Les syndics provisoires font alors à ['assemblée un petit rapport dont voici la lormule générale :
« Messieurs, il nous était dû à lous en bloc un million : nous avons dépecé noire homme Comme une frégate sniuhrée : les clous, les fers, les bois, les cuivres, ont donné trois cent mille francs. Mous avons donc trente pour Cent de nos créances. Heureux d'avoir trouvé celte somme quand notre débiteur pouvait ne nous laisser que cent mille
CÉSAR BIROTTEAU
francs, nous le déclarons un Aristide, nous lui votons des primes d'encouragement, des couronnes, et proposons de lui laisser son actif, en lui accordant dix ou douze ans pour nous payer cinquante pour cent qu'il daigne nous promettre. Voici le concordat, passe?, au bureau, signez-le! »
A ce discours, les heureux négociants se félicitent et s'embrassent. Après l'homologation de ce concordat, le failli redevient négociant connue devant : on lui rend son actif, il recommence ses affaires, sans cire privé du droit de faire faillite des dividendes promis, arrière-petite faillite qui se voit souvent, comme un enfant mis au jour par une mère neuf mois après le mariage de sa fille.
Si le concordai ne prend pas, les créanciers nomment alors des syndics déliuilifs, prennent des mesures exorbitantes en s'associant pour exploiter les biens, le commerce de leur débiteur, saisissant tout ce qu'il aura, la succession de son père, de sa mère, de sa tante, etc. Cette rigoureuse mesure s'exécute au moyen d'un contrat d'union.
Il y a donc deux faillites : la faillite du négociant qui veut ressaisir les affaires, et la faillite du négociant qui, tombé dans l'eau, se contente d'aller au fond de la rivière. Pillerault connaissait bien celle différence.
Il était, selon lui, comoie selon Itagon, aussi diflieilc de sortir pur de la première que de sortir riche de la seconde.
Après avoir conseillé l'abandon généra), il alla s'adresser au plus honnête agréé de la place pour le faire exécuter en liquidant la faillite et remettant les valeurs à la disposition des créanciers. La loi veut que les créanciers donnent, pendant la durée de ce drame, des aliments au failli et à sa famille. Pillerault lit savoir au jugecommissaire qu'il pourvoirait aux besoins de sa nièce et de son neveu.
Tout avait été combiné par du Tillet pour rendre la faillite une agonie constante à son ancien patron. Voici comment. Le temps est si précieux à Paris que généralement, dans les faillites, de deux syndics, un seul s'occupe des affaires. L'autre est pour la forme : il approuve, comme le second notaire dans les actes notariés. Le syndic agissant se repose assez souvent sur l'agréé. Par ce moyen, à Paris, les faillites du premier genre
se mènent si rondement que, dans les délais voulus par la loi, tout est bâclé, ficelé, servi, arrangé! En cent jours, le juge-commissaire peut dire comme le ministre : L'ordre règne à Varsovie.
Du Tillet voulait la mort commerciale du parfumeur. Aussi le nom des syndics nommés par l'influence de du Tillet fut-il significatif pour Pillerault. M. Bidault, dit Gigonnet, principal créancier, devait ne s'occuper de rien; Molineux, le petit vieillard tracassier qui ne perdait rien, devait s'occuper de tout. Du Tillet avait jeté à ce petit chacal ce noble cadavre commercial à tourmenter en le dévorant.
Après l'assemblée où les créanciers nommèrent le syndicat, le petit Molineux rentra chez lui honoré, dit-il, des suffrages de ses concitoyens, heureux d'avoir Birotteau à régenter, comme un enfant d'avoir à tracasser un insecte. Le propriétaire à cheval sur la loi pria du Tillet de l'aider de ses lumières, et il acheta le Code de commerce. UMiieuseiiKiii Joseph Lebas, prévenu par Pillerault, avait tout d'a-
Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de Birotteau. — tige (50
bord obtenu du président de commettre un juge-commissaire sagacc et bienveillant. Gobenheim-Keller, <pie du Tillet avait espéré avoir, se trouva remplacé par M. Camusot, juge suppléant, le riche marchand de soieries libéral, propriétaire de la maison où démolirait Pillerault, et homme honorable.
Une des plus horribles scènes de la vie de César fut sa conférence obligée avec le petit Molineux, cet être qu'il regardait comme si nul et qui, par une fiction delà loi, était devenu Cé-ar Birotteau. Il dut aller, accompagné de son oncle, à la cour Batave, monter les six étages et rentrer dans l'horrible appartement de ce vieillard, son tuteur, son quasi-juge, le représentant de la masse de ses créanciers.
— Qu'as-tu? dit Pillerault à César en entendant une exclamation. — Ah ! mon oncle, vous ne savez pas quel homme est ce Molineux! — Il y a quinze ans que je le vois de temps en temps au café David, où il joue le soir aux dominos, aussi t'ai-je accompagné.
M. Molineux fut d'une politesse excessive pour Pillerault el d une dédaigneuse condescendance pour sou failli ; le petit vieillard avait médité sa conduite, étudié les nuances de son maintien , préparé ses idées.
— Quels renseignements voulez-vous.' dit Pillerault. Il n'existe aucune contestation relativement aux créances.
— Oh ! dit le petit Molineux, les créances sont en règle, tout est vérifié. Les créanciers sont sérieux et légitimes !
Mais la loi. monsieur, la loi .' Les dépenses du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il conste que le bal... — Auquel vous avez assisté, dit Pillerault en l'interrompant. — A coûté près de soixante mille francs , ou que celle somme a été dépensée en celle occasion, l'actif du failli n'allait pas alors à plus de cent et quelques mille francs... il y a lieu de déférer le failli au juge extraordinaire sous l'inculpation de banqueroute simple. — Esl-ce voire avis? dit Pillerault en voyant l'abattement où ce mot jeta Birotteau. — Monsieur, je distingue : le sieur Birotteau était officier municipal • —
Vous ne nous avez pas tait venir apparemment pour nous expliquer que nous allons être traduits en police correctionnelle? dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
L'opinion du café David parut effaroucher beaucoup le petit vieillard, qui regarda Pillerault d'un air effaré. Le syndic comptait voir Birotteau seul, il s'était promis de se poser eu arbitre souverain, en Jupiter. Il comptait effrayer Birotteau par le foudroyant réquisitoire préparé, brandir sur sa tête la hache correctionnelle, jouir de ses alarmes, de ses terreurs, puis s'adoucir en se laissant loucher, et rendre sa victime une âme à jamais reconnaissante. Au lieu de son insecte, il rencontrait le vieux sphinx commercial.
— Monsieur, lui dit-il, il n'y a point à rire. — Pardonnez-moi, repondit Pillerault. Vous traitez assez largement avec M. Claparon; vous abandonnez les intérêts de la masse afin de faire décider que vous serez privilégié pour vos sommes. Or, je puis, comme créancier, intervenir. Le juge-commissaire est là. — Monsieur, dit Molineux, je suis incorruptible. — Je le sais, dil Pillerault, vous avez tiré seulement, comme on dit, votre épingle du jeu. Vous êtes fin, vous avez agi là
ŒSMl BIROTTEAU.
comme a»ec votre locataire..! — Oh! monsieur, dit le syndic redevenant propriétaire comme la chatte métamorphosée en femme court après ilnc souris, mon affaire de la rue Montorgueil n'est pas jugée. Il est survenu ce qu'on appelle mi incident. Le locataire est locataire principal. Gel intrigant prétend aujourd'hui qu'ayant donné une année d'avance, el n'ayant plus qu'une arinée à...
Ici l'illei aull jeta sur César nu coup d œil pour lui recommander la plus vive attention.
— Et, l'année étant payée, il peut dégarnir les lieux. Nouveau procès, lin eli'ei, je dois conserver mes garanties jusqu'à parlait payement, il peut me devoir des réparations. — Mais, dit Pillerault, la loi ne vous donne de garantie sur les meubles que pour des loyers. — Et accessoires! dit Molineux attaqué dans son centre. L'article du Code est interprété, par les arrêts rendus sur la matière; il faudrait cependant une rectification législative. J'élabore en ce moment un mémoire à Sajîrfettdeur le garde des sceaux sur cette lacune de la législation. Il serait digne du gouvernement de s'occuper désintérêts de la propriété; loin esl la pour l'Etat, nous sommes la souche de l'impôt. — Vous êtes bien capable d'éclairer le gouvernement, dit Pillerault: mais en quoi pouvons nous vous éclairer, nous, relativement à nos affaires? — Je veux savoir, dit Molineux avec une emphatique autorité, si M. Birotteau a reçu des sommes de M. Popinot. — Non, monsieur, dit Birotteau.
11 s'ensuivit une discussion sur les intérêts de Birotteau dans la maison Popinot, d'où il résulta que Popinot avait le droit d'être intégralement payé de ses avances, sans entrer dans la faillite pour la moitié des frais d'établissement dus par Birotteau. Le syndic Molineux, manœuvré par Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui prouvaient combien il tenait à l'< pinion des habitués du calé David. Il finit par donner des consolations à Birotteau et par lui offrir, ainsi qu'à Pillerault, de partager son modeste dîner. Si l'ex-pai fumeur était venu seul, il eût peut-être irrité Molineux, et l'affaire se serait envenimée. En cette circonstance comme en quelques autres, le vieux Pillerault fut un ange tutélaire.
Il est un horrible supplice que la loi commerciale impose aux faillis : ils doivent comparaître en personne, entre leurs syndics provisoires et leur juge-commissaire, à l'assemblée où leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au-dessus de tout, comme pour le négociant qui cherche une revanche, cette triste cérémonie est peu redoutable. Mais pour un homme comme César Birotteau, celle scène est un supplice qui n'a d'analogie que dans le dernier jour d'un condamné à mort. Pillerault lit tout pour rendre à son neveu cet horrible jour supportable.
Voici quelles furent les opérations de Molineux, consenties par le failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-dn-Tiuiple fut gagné eu cour royale. Les syndics décidèrent de vendre les propriétés, César ne s'y opposa point. Du Tillet, instruit des intentions du gouvernement concernant \\i[ canal qui devait joindre Saint-Denis à la haute Seine, en passant par le faubourg du Temple, acheta les terrains de Birotteau pour la somme de soixante dix mille francs. On abandonna 1rs droits de César dans l'affaire des terrains de la Madeleine à M. Claparou, à la condition qu'il abandonnerait de son côté toute réclamation relative à la moitié due par Birotteau dans les frais d'enregistrement et de passation de contrat, à la charge de payer le prix des terrains en tombant, dans la faillite, le dividende qui revenait aux vendeurs. L'intérêt du parfumeur dans la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la somme de quarante-huit mille francs. Le fond de la Heine des Roses fut acheté par Célestin Crevcl cinquantesept mille lianes avec le droit au bail, les marchandises, les meubles, la propriété de la Pâte des Sultanes, celle de l'Eau carminative, et la location pour douze ans de la fabrique, dont les ustensiles lui furent également vendus. L'actif liquide lut de cent quatre-vingt-quinze mille fianrs, auxquels les syndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits par les droits de d ins la liquidation de l'infortuné Roguin. Ainsi le i ital ait- ignail à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le p issif moulait a quatre cent quarante, il y avait plus de cinquante pour cent.
La faillite est comme une opération chimique, d'où le négociant habile tâche de sortir gras. Birotteau, distillé tout entier dans cette cornue, avait donné un résultat qui rendait du Tillet furieux. Du Tillet croyait à une laillile déshonnête, il voyait une faillite vertueuse. Peu sensible a son gain, car il allait avoir les terrains de la Madeleine sans bourse délier, il aurait voulu le pauvre détaillant déshonore, perdu, vilipendé Les créanciers, à l'assemblée générale, allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe.
A mesure que le courage de Birotteau lui revenait, son oncle, en sage médecin, loi graduait les dose en l'initiant aux opérations de la faillite. Ces me aires violentes étaient autanl de coups. Un négociant n'apprend pa sans douleur la dépréciation de i hoses qui représentent pour lui tant d'argi nt, tant de soins, i es nouvelles que lui donn ii son
oncle le pétrifiaient.
— Ciiup mille li la Reine des Roses ! mais le magasin a coûté dis nulle francs; mais les appartements coûtent quarante mille francs- mais les mseï de la fabrique les ustensiles, les formes, le
chaudières, ont coûté trente mille francs ; mais à cinquante pour cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique ; mais la Pâte et l'Eau sont une propriété qui vaut une ferme 1
Ces jérémiades du pauvre César ruiné n'épouvantaient guère Pillerault. L'ancien négociant les écoulait comme un cheval reçoit une averse à une porte, mais il était effrayé du moine silence que gardait le parfumeur quand il s'agissait de l'assemblée. Pour qui comprend les vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent l'homme, n'était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre homme que de revenir en failli dans le palais de justice commercial où il était entré juge? d'aller recevoir des avanies là où il était allé tant de fois, remercié des services qu'il avait rendus? Lui, Birotteau, dont les opinions inflexibles à l'égard des faillis étaient connues de tout le commerce parisien, lui qui avait dit : « — Un est encore honnête homme en déposant son bilan, mais l'on sort fripon d'une assemblée de créanciers ! » Son oncle étudia les heures favorables pour le familiariser avec l'idée de comparaître devant ses créanciers assemblés, comme la loi le voulait. Celle obligation tuait Birotteau. Sa muette résignation faisait une vive impression sur Pillerault, qui souvent, la nuit, l'entendait à travers la cloison, s'écriant : — Jamais I jamais ! je serai mort avant.
Pillerault, cet homme si fort par la simplicité de sa vie, comprenait, la faiblesse. 11 résolut d'éviter à Birotteau les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant les créanciers, scène inévitable ! La loi, sur ce point, est précise, formelle, exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut, pour ce seul l'ait, être traduit en police correctionnelle, sous la prévention de banqueroute simple. Mais si la loi force le failli à se présenter, elle n'a pas le pouvoir d'y faire venir le créancier. Une assemblée de créanciers n'est une cérémonie importante que dans des cas déterminés : par exemple, s'il y a lien de déposséder un fripon et de faire un contrat d'union, s'il y a dissidence entre des créanciers favorisés et des créanciers lésés, si le concordat est nltrà-voleur et que le failli ait besoin d'une majorité douteuse. Mais dans le cas d'une faillite où tout est réalisé, comme dans le cas d'une faillite où le fripon a tout arrangé, l'assemblée est une formalité.
Pillerault alla prier chaque créancier l'un après l'autre de signer une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté, plaignait sincèrement César après l'avoir abattu, car chacun savait comment se conduisait le parfumeur, combien ses livres étaient réguliers, combien ses alfaires étaient claires : lotis les créanciers étaient contents de ne voir parmi eux aucun créancier gai. Molineux, d'abord agent, puis syndic, avait trouvé chez César tout ce que le pauvre homme possédait, même la gravure dlléro et Léandre donnée par Popinot, ses bijoux personnels, son épingle, ses boucles d'or, ses deux montres, qu'un honnête homme aurait emportées sans croire manquer à la probité. Constance avait laissé son modeste écrin. Cette touchante obéissance à la loi frappa vivement le commerce. Les ennemis de Birotteau présentèrent ces circonstances comme des signes de bêtise ; mais les gens sensés les montrèrent sous leur vrai jour, comme un magnifique excès de probité. Deux mois après, l'opinion à la Bourse avait changé. Les gens les plus indifférents avouaient que cette faillite était une des plus rares curiosités commerciales qui se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu'ils allaient toucher environ soixante pour cent, firent- ils tout ce que voulait Pillerault. Les agréés sont en très-petit nombre, il arriva donc que plusieurs créanciers eurent le même fondé de pouvoir. Pillerault finit par réduire celle formidable assemblée à trois agréés, à lui-même, à Bagou, aux deux syndics et au juge-commissaire.
Le matin de ce jour solennel, Pillerault dit à son neveu : — César, tu peux aller sans crainte à ton assemblée aujourd'hui, tu n'y trouveras personne.
M. Ragon voulut accompagner son débiteur. Quand l'ancien maître de la Heine des Roses fit entendre sa petite voix sèche, son ex-successeur pâlit ; mais le bon petit vieux lui ouvrit les bras, Birotteau s'y précipita comme un enfant dans les bras de son père, et les deux parfumeurs s'arrosèrent de leurs larmes. Le failli reprit courage en voyant tant d'indulgence et monta en fiacre avec son oncle. A dix heures et demie précises, tous trois arrivèrent dans le cloître Saint-Meiry, où dans ce temps se tenait le tribunal de commerce. A celte heure, il n'y avait personne dans la salle des faillites. L'heure et le jour avaient été choisis d'accord avec les syndics et le juge-commissaire. Les agréés étaient là pour le compte de leurs clients. Ainsi rien ne pouvait Intimider César Birotteau. Cependant le pauvre homme ne vint pas dans le cabinet de M. Camusol, qui par hasard avait été le sien, sans une profonde émotion, et il frémissait de passer dans la salle des faillites,
— Il fait froid, dil M. Camusol à Birotteau, ces messieurs ne seront pas fàebés de rester ici au lieu d'aller nous geler dans la salle. ( H ne dit pas le mol faillite.) Asseyez-vous, messieurs.
Chacun prit un siège, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus. Les agréés et les syndics signèrent.
— Moyennant l'abandon de vos valeurs, dît Camusol à Birotteau,
m Créanciers TOUS lonl, à l'unanimité, remise du restant de leurs créances, votro concordat est conçu en des tenues qui peuvent adou-
CÉSAR BIROTTEAU
cir votre chagrin ; voire agréé le fera promptement homologuer : vous voilà libre. Tous les juges du tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Camusot en lui prenant les mains, sont touchés de voire position être surpris de votre courage, et il n'est personne qui n'ait r< uisiice à votre probité. Dans le malheur vous avez été digne de ce que vous élira ici. Voici vingt ans que je suis dans !e commerce, et voici la secoude l'ois que je vois uu négociant tombé gagner encore dans l'estime publique.
Birotteau prit les mains du juge, et les lui serra les Jarmes aux yeux. Camusot lui demanda ce qu'il comptait faire, Birotteau répondit qu'il allait travailler à payer ses créanciers intégralement.
— Si pour consommer cette noble tache il vous fallait quelques mille francs vous les trouveriez toujours chez moi, dit Camusot, je les donnerais avec bien du plaisir pour être témoin d'un fait assez' rare à Paris.
Pillerault, Bagou et Birotteau se retirèrent.
— Eh bien 1 ce n'était pas la mer à boire, lui dit Pillerault sur la porte du tribunal. — Je reconnais vos œuvres, mon oncle, dit le pauvre homme attendri. — Vous voilà rétabli, nous sommes à deux pas de !.i me des Cinq-Diamants, venez voir mon neveu, lui dit Bagon.
Ce lui une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer que de voir Constance assise dans un petit bureau à l'entresol bas et sombre situé au-dessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa fenêtre, interceptant le joui, et sur lequel était écrit : A. POPINOT.
— Voilà l'un des lieutenants d'Alexandre, dit avec la gaieté du malheur Birotteau en montrant le tableau.
Cette gaieté forcée, où se retrouvait naïvement l'inextinguible sentiment de la supériorité que s'était crue Birotteau, causa comme uu frisson à Bagou, malgré ses soixante-dix ans. César vit sa femme descendant à Popinot des lettres à signer ; il ne put ni retenir ses larmes, ni empêcher son visage de pâlir.
— Bonjour, mon ami, lui dit-elle d'un air riant. — Je ne te demanderai pas si tu es bien ici, dit César eu regardant Popinot. — Comme chez mon (ils, répondit-elle avec un air attendri qui frappa l'ex-négoeiant.
Birotteau prit Popinot, l'embrassa en disant : — Je viens de perdre à jamais le droit de l'appeler mon lils. — Espérons, dit Popinot. Votre . huile marche, grâce à mes efforts dans les journaux, à ceux de Uaudissarl, qui a fait la France entière, qui l'a inondée d'affiches, de prospectus, et qui maintenant lait imprimer à Strasbourg des prospectus allemands, et va descendre comme une invasion sur l'Allemagne. Nous avons obtenu le placement de trois mille grosses. — Trois mille grosses! dit César. — Et j'ai acheté dans ie faubourg Saint-Marceau, un terrain pas cher, où l'on construit une fabrique. Je conserverai celle du faubourg du Temple. — Ma femme, dit Birotteau à l'oreille de Constance, avec un peu d'aide, on s'en serait tiré.
César, sa femme et sa fille se comprirent. Le pauvre employé voulut atteindre à un résultat si; ^le, du moins gigantesque :
au payement intégral de sa dette ! Ces trois êtres, unis par le lien d'une probité féroce, devinrent avares, et se refusèrent tout : un liard leur paraissait sacré. Par calcul, Césarine eut pour son commerce un dévouement de jeune lille. Elle passait les uuits. s'ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d'étoAes et déployait uu génie commercial inné. Les maîtres étaient obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par des gratifications; mais elle refusait les parères et les bijoux que lui proposaient ses patrons. De l'argent ! était son cri. Chaque, mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains, à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se reconnaissant inhabiles, aucun d'eux ne voulant assumer sur lui la responsabilité ùu mouvement des fonds, ils avaient remis à Pillerault la direction suprême du placement de leurs économies. Redevenu négociant, l'oncle tirait parti des fonds dans les reports à la Bourse. On apprit plus tard qu'il avait été second i d: par .Jules D smaiets et par
Joseph Lebas, empressés l'un et l'autre de lui indiquer les affaires sans risques.
L ancien parfumeur, qui vivait auprès de son oncle, n'osait le questionner sur l'emploi des s imraes acquises par ses travaux et par ceux de sa lille et de sa femme. Il allait leie baissée par les nies, dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, stupide. César se reprochait de porter du drap fin.
— Au moins, disait-il avec ud regard angélique à son oncle, je ne mange pas le pain de mes créanciers. Votre pain me semble doux, quoique donné par la pitié que je vous inspire, en songeant que, grâce à cette sainte charité, je ne vole rien sur mes appointements.
Les négociants qui rencontraient l'employé n'y retrouvaient aucun vesiL-e du parfumeur. Les indifférents concevaient une immense idée des chutes humaines à l'aspect de cet homme au visage duquel le chagrin le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce qui n'avait jamais apparu chez lui, la pensée l N'est pas détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience, à qui tout est indifférent, ne peuvent jamais offrir le spectacle d'un désastre. La religion seule imprime un sceau particulier sur les êtres tombés : ils croient à uu ave-
nir, à une Providence ; il est en eux une certaine lueur qui les signale, un air de résignation sainte entremêlée d'espérance qui cause une sorte d'attendrissement : ils savent tout ce qu'ils ont perdu comme un ant;e exilé pleurant à la porte du ciel. Les faillis ne peuvent se présenter à la Bourse. César, chassé du domaine de la probité, était une image de l'ange soupirant après le pardon. Pendant quatorze mois, plein des religieuses pensées que sa chute lui inspira, Birotteau refusa tout plaisir. Quoique sûr de l'amitié des Bagon, il fut impossible de le déterminer à venir dîner chez eux, nichez les Lebas, ni chez les Matifat, ni chez les Prolez et Chiiïreville, ni même cheî M. Vauquelio, qui tous s'empressèrent d'honorer en César une vertu supérieure. César aimait mieux être seul dans sa chambre que de rencontrer le regard d'un créancier. Les prévenances les plus cordiales de ses amis lui rappelaient amèrement sa position. Consiance et Césarjne n'allaient alors nulle part. Le dimanche et les fêtes, seuls jours où elles fussent libres, ces deux femmes venaient à l'heure de la messe prendre César et lui tenaient compagnie chez Pillerault après avoir ai i ompli leurs devoirs religieux. Pillerault invitait l'abbé Loraux, dont la parole soutenait César dans sa vie d'épreuves, et ils restaient alors en iamille. L'ancien quincaillier avait la libre de la probité trop sensible pour désapprouver les délicatesses de César. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre des personnes au milieu (lesquelles le failli pouvait se montrer le front blanc et l'œil à hauteur d'homme.
Au mois de mai iS20, cette famille aux prises avec l'adversité fut récompensée de ses efforts par une première fêle que lui ménagea l'arbitre de ses destinées. Le dernier dimanche de ce mois était l'anniversaire du consentement donné par Constance à son mariage avec César. Pillerault avait loué, de concert avec les Bagon, une petite maison de campagne à Sceaux, et I ancien quincaillier voulut y pendre joyeusement la crémaillère.
— César, dit Pillerault à son neveu le samedi soir, demain nous allons à la campagne, et tu y viendras.
César, qui avait une superbe écriture, fusait le soir des copies pour Denille et pour quelques avoués. Or, le dimanche, muni d'une permission curiale, il travaillait comme un nègre.
— Non, répoudit-il, M. Derville attend après un compte de tutelle. — Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. Tu ne trouveras que nos amis : l'abbé Loraux, les Bagon, Popinot et son oncle,
*D'a;lle:irs, je le veux.
César et sa femme, emportés par le tourbillon des affaires, n'étaient jamais revenus à Sceaux, quoique de temps à autre tous deux souhaitassent y retourner pour revoir l'arbre sous lequel s'était presque évanoui le premier commis de la Beine des Boses. Pendant la roule que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui les menait, Constance jeta à son mari des regards d'intelligence sans pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots à l'oreille, il' agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au lieu d'éclaircir le visage de liésar, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait celte route vingt ans auparavant, riche, jeune, plein d'espoir, amoureux d'une jeune lille aussi bulle que l'était maintenant Césarine ; il rêvait alors le bonheur, et voyait aujourd'hui dans le fond du fiacre sa noble enfant pâlie par les veilles, sa courageuse femme n'ayant plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d'un volcan. L'amour seul était resté ! L 'attitude de César étouffait la joie au cœur de sa lille eJ d'Anselme, qui lui représentaient la charmante scène d'autrefois.
— Soyez heureux, mes enfants, vous en avez le droit, leur dit ce pauvre père d'u'i ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrièrepensée, ajouta-t-il.
Birotteau, en (lisant ces dernières paroles, avait pris les mains de sa femme, et les baisait avec une sainte et admirative affection qui toucha plus Constance que la plus vive gaieté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient Pillerault, les Bagou, l'abbé Loraux et le juge Popinot, ces cinq personnes d'élite eurent un maintien, des regards et des paroles qui mirent César à son aise, car toutes étaient émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.
— Allez vous promener dans les bois d'Auinay, dit l'oncle Pillerault en mettant la main de César dans celles de Constance, allez-y avec Anselme et Césarine! vous reviendrez à quatre heures. — Pauvres ge ns nous les gênerions, dit madame Bagon, attendrie par la douleur vraie de son débiteur, il sera bien joyeux tantôt. — C'est le repentir sans la faute, dit l'abbé Loraux. — Il ne pouvait se grandir que par le malheur, dit le juge.
Oublier est le grand secret des existences fortes et créatrices ; oublier à la manière de la nature, qui ne se connaît point de passé, qui recommence à toute heure les mystères de ses infatigables enfantemeuis. Les existences faibles, comme était celle de Birotteau. vivent dans les douleurs, au lieu de les changer en apophthegines d'expérience; elles s'en saturent, et s'usent en rétrogradant chaque jour dans les malheurs consommés. Quand les deux couples eurent gagné le sentier qui mène aux bois d'Auinay, posés comme une couronne sur un des plus jolis coteaux des environs de Paris, et que la vallée aux Loups se montra dans toute sa coquetterie, la beauté du jour, la grâce du
CESAR BIROTTEAU
paysage, la première verdure «t les délicieux souvenirs de la plus belle journée de sa jeunesse, détendirent les cordes tristes dans l'âme de César : il serra le bras de sa femme contre son cœur palpitant; son œil ne fut plus vitreux, la lumière du plaisir y éclata.
— Enfin, dit Constance à son niaii, je le revois, mon pauvre César. Il me semble que nous nous comportons assez, bien pour nous permettre un petit plaisir de temps en temps. — Et le puis-je? dit le pauvre homme. Ali ! Constance, ton affection est |e seul bien qui me reste. Oui, j'ai perdu jusqu'à la conliance que j'avais en moi-même, je n'ai plus de force; mon seul désir est de vivre assez pour mourir quitte avec la terre. Toi, chère femme, toi qui es ma sagesse et ma prudence, toi qui voyais clair, toi qui es irréprochable, lu peux avoir de la gaieté ; moi seul, entre nous trois, je suis coupable. Il y a dix-huit mois, au milieu de cette fatale fête, je voyais ma Constance, la seule femme que j'aie aimée, plus belle peut-être que ne l'était la jeune personne avec laquelle j'ai couru dans ce sentier il y a vingt ans, comme courent nos enfants!... En vingt mois, j'ai flétri cette beauté, mon orgueil, un orgueil permis et légitime. Je t'aime davantage en te connaissant mieux... Oh! chère! dit-il en donnant à ce mot une expression qui atteignit au cœur de sa femme, je voudrais bien l'entendre gronder, au lieu de te voir caresser ma douleur. — Je ne croyais pas, ditelle, qu'après vingt ans de ménage l'amour d'une femme pour son mari pût s'augmenter.
Ce mot fit oublier pour un moment à César tous ses malheurs, car il avait tant de cœur, que ce mot était une fortune. Il s'avança donc presque joyeux vers leur arbre, qui, par hasard, n'avait pas été abattu. Les deux époux s'y assirent en regardant Anselme et Césarine, qui tournaient sur la même pelouse sans s'en apercevoir, croyant peut-être aller toujours droit devant eux.
— Mademoiselle, disait Anselme, me croyez-vous assez lâche et assez avide pour avoir profité de l'acquisition de la part de votre père dans l'Huile céphalique ? Je lui conserve avec amour sa moitié, je la lui soigne. Avec ses fonds, je fais l'escompte ; s'il y a des effets douteux, je les prends de mon côté. Nous ne pouvons être l'un à l'autre que le lendemain de la réhabilitation de votre père, et j'avance ce jourlà de toute la force que donne l'amour.
L'amant s'était bien gardé de dire ce secret à sa belle-mère. Chez les amants les plus innocents, il y a toujours le désir de paraître grands aux yeux de leurs maîtresses.
— Et sera-ce bientôt? dit-elle. — Bientôt, dit Popinot d'un ton si pénétrant, que la chaste et pure Césarine tendit son front au cher Anselme, qui y mit un baiser avide et respectueux, tant il y avait de noblesse dans l'action de cette enfant. — Papa, tout va bien, dit-elle à César d'un air fin. Sois gentil, cause, quitte ton air triste.
Quand cette famille si unie rentra dans la maison de Pillerault, César, quoique peu observateur, aperçut chez les Ragon un changement de manières qui décelait quelque événement. L'accueil de madame Ragon fut particulièrement onctueux; son regard et son accent disaient à César : Nous sommes payés.
Au dessert, le notaire de Sceaux se présenta ; l'oncle Pillerault le fit asseoir, et regarda Birotteau, qui commençait à soupçonner une surprise, sans pouvoir en imaginer l'étendue.
— Mon neveu, depuis quatorze mois, les économies de ta femme, de ta fille et les tiennes ont produit quinze mille francs. J'ai reçu trente miHe francs pour le dividende de ma créance ; nous avons donc quarante-cinq mille francs à donner à tes créanciers. M. Ragon a reçu trente mille francs pour son dividende; monsieur le notaire de Sceaux t'apporte donc une quittance du payement intégral, intérêts compris, fait à tes amis. Le reste de la somme est chez Crottat, pour Lourdois, la mère Madou, le maçon, le charpentier, et tes créanciers /es plus pressés. L'année prochaine, nous verrons. Avec le temps et la patience, on va loin.
La joie de Birotteau ne se décrit pas ; il se jeta dans les bras de son oncle en pleurant.
— Qu'il porte aujourd'hui sa croix, dit Ragon à l'abbé Loraux.
Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de l'employé, qui 't regarda pendant la soirée à vingt reprises dans les glaces du salon en manifestant un plaisir dont auraient ri des gens qui se croient supérieurs, et que ces bons bourgeois trouvaient naturel. Le lendemain, Birotteau se rendit chez madame Madou.
— Ah! vous voilà, bon sujet, dit-elle, je ne vous reconnaissais pas, tant vous avez blanchi. Cependant VOUS ne pâlissez pus, vous autres : vous avez des places. Moi, je me donne un mal de chien caniche qui tourne une mécanique, et qui mérite le baptême. — Mais, madame...
— Eh ! ce n'est pas un reproche, dit-elle, vous avez quittance. — Je viens vous annoncer que je vous payerai chez maître Cintrât, notaire, aujourd'hui, h' reste de votre créance et les intérêts... — Est-ce vrai?
— Soyez chez lui a onze heures et demie... — l'.n voilà de l'honneur,
& la bonne mesure et lu qtiatre au (eut, dit-elle en admirant avec
naïveté Birotteau. Tenez, mon cher isieur, je fais de lionnes affaires
avec votre petii rouge; il est gentil, il ne' laisse gagner gros sans chicaner les prix, afin de m'indemniser ; eh bien ! je vous donnerai quittance; gardez voire argent, mon pauvre vieux! La Madou s'allume, elle est piailleuse, mais elle a deçà, dit-elle en se frappant les plus vo-
lumineux coussins de chair vive qui aient été connus aux halles — ,1a. mais, dit Birotteau, la loi est précise, je veux vous payer intégralement. — Alors je ne me ferai pas prier longtemps, dit-elle. Et demain, à la Halle, je cornerai votre honneur; elle est rare, la farce !
Le bonhomme eut la même scène chez le peintre en bâtiments, le beau-pè're de Crottat, mais avec des variantes. Il pleuvait. César laissa son parapluie dans un coin de la porte, et le peintre enrichi, voyant l'eau faire son chemin dans la belle salle à manger où il déjeunait avec sa femme, ne fut pas tendre.
— Allons, que *oulez-vous, mon y invre père Birotteau? dit-il du ton dur que beaucoup de gens prennent pour parler à des mendiants importuns. — Monsieur, votre gendre ne vous a donc pas dit... — Quoi? reprit Lourdois impatienté en croyant à quelque demande. — De vous trouver chez lui ce matin, à onze heures et demie, pour me donner quittance du payement intégral de votre créance?... — Ah! c'est différent, asseyez-vous donc là, monsieur Birotteau, mangez donc un morceau avec nous... — Faites-nous le plaisir de partager notre déjeuner, dit madame Lourdois. — Ça va donc bien? lui demanda le gros Lourdois. — Non, monsieur, ii a fallu déjeuner tous les jours avec une flûte à mon bureau pour amasser quelque argent; mais avec le temps j'espère réparer les dommages faits à mon prochain. — Vraiment, dit le peintre en avalant une tartine chargée de pàlé de foie gras, vous êtes un homme d'honneur. — Et que fait madame Birotteau ? dit madame Lourdois. — Elle tient les livres et la caisse chez M. Anselme Popinot. — Pauvres gens! dit madame Lourdois à voix basse à son mari. — Si vous aviez besoin de moi, mon cher monsieur Birotteau, venez me voir, dit Lourdois, je pourrais vous aider... — J'ai besoin de vous à onze heures, monsieur, dit Birotteau, qui se retira.
Ce premier résultat donna du courage au failli, sans lui rendre le repos. Le désir de reconquérir l'honneur agita démesurément sa vie. il perdit entièrement la fleur qui décorait son visage, ses yeux s'éteignirent et son visage se creusa. Quand d'anciennes connaissances le rencontraient le matin à huit heures, ou le soir à quatre heures, allant, à la rue de l'Oratoire ou en revenant, vêtu de la redingote qu'il avait au moment de sa chute et qu'il ménageait comme un pauvre sons-lieutenant ménage son uniforme, les cheveux entièrement blancs, pâle, craintif, quelques-uns l'arrêtaient malgré lui, car son œil était alerte, il se coulait le long des murs à la façon des voleurs.
— On connaît votre conduite, mon ami, disait-on ; tout le monde regrette la rigueur avec laquelle vous vous traitez vous-même, ainsi que votre fille et votre femme. — Prenez un peu plus de temps, disaient les autres, plaie d'argent n'est pas mortelle. — Non, mais bien la plaie de l'âme, répondit un jour à Malifat le pauvre César affaibli.
Au commencement de l'année 1822, le canal Saint-Martin fut décidé. Les terrains situés dans le faubourg du Temple arrivèrent à des prix fous. Le projet coupa précisément en deux la propriété de du Tillet, autrefois celle de César Birotteau. La compagnie à qui fut concédé le canal accéda à un prix exorbitant si le banquier pouvait livrer sou terrain dans un temps donné. Le b;iil consenti par César à Popinol empêchait l'affaire. Le banquier vint rue des Cinq-Diamants voir le droguiste. Si Popinot était indifférent à du Tillet, le fiancé de Césarine portait à cet homme une haine instinctive. Il ignorait le vol et les infâmes combinaisons commises par l'heureux banquier, mais une voix intérieure lui criait : Cet homme est un voleur impuni. Popinot n'eût pas l'ait la moindre affaire avec lui, sa présence lui était odieuse. En ce moment surtout, il voyait du Tillet s'enrichissant des dépouilles de son ancien patron, car les terrains de la Madeleine commençaient a s'élever à des prix qui présageaient les valeurs exorbitantes auxquelles ils atteignirent en 1827. Aussi, quand le banquier eut expliqué le motif de sa visite, Popinot le regarda-t-il avec une. indignation concentrée.
— Je ne veux point vous refuser mon désistement du bail, mais il me faut soixante mille francs, et je ne rabattrai pas un liard. — Soixante mille francs I s'écria du Tillet en faisant un mouvement de retraite. — J'ai encore quinze ans de bail, je dépenserai par an trois mille francs de plus pour me remplacer une fabrique. Ainsi, soixante mille francs, ou ne causons pas davantage, dit Popinot en rentrant dans sa boutique où le suivit du Tillet.
La discussion s'échauffa, le nom de Birotteau lut prononcé, madame César descendit et vit du Tillet pour la première loi- depuis le fameux bal. Le banquier ne put retenir un mouvement de surprise à l'aspecl des changements (gui s'étaient opères ehez son ancienne patronne, el il baissa les yeux, effrayé de sou ouvrage.
— Monsieur, dit Popinot à madame César, trouve île vos terrains trois cent nulle francs, et il nous refuse soixante mille francs d'indemnité pour HOtr« bail... — Trois mille lianes de rente, dil du Tillet ;i\ee emphase. —Trois mille lianes, repela madame Ces.ir d'un Ion simple et pénétrant,
Du Tillel pâlit, Popinol regarda madame Birotteau. Il y eut un moment de silence profond qui rendit cette scène encore plus inexplicable pour Anselme
— Signez-moi votre désistement que j'ai fait préparer par Crottat, <lii du Tillet en tirant un papier timbré de s.i poche de coté, je vais
vous donner un bon sur la banque de soixante mille francs.
Popinol regarda madame César s;uis dissimuler son profond étonne-
CESAR BIROTTEAU
ment, il croyait rêver. Pendant que du Tillet signait son bon sur une table à pupitre élevé, Constance disparut et remonta dans l'entresol. Le droguiste el le banquier échangèrent leurs papiers. Du Tillet sortit en saluant Popinot froidement.
— Enfin, dans quelques mois, dit Popinot, qui regarda du Tillet s'en allant rue des Lombards où son cabriolet était arrêté, grâce à cette singulière affaire, j'aurai ma Césarine. Ma pauvre petite femme ne se brûlera plus le sang à travailler. Comment! un regard de madame César a suffi ! Qu'y a-t-il entre elle et ce brigand? Ce qui vient de se passer est bien extraordinaire. <-.'
Popinot envoya toucher le bon à la Banque et remonta pour parler à madame Birotteau. Il ne la trouva pas à la caisse, elle était sans doute dans sa chambre. Anselme et Constance vivaient comme vivent un gendre et une belle-mère quand un gendre et une belle-mère se conviennent; il alla donc dans l'appartement de madame César avec l'empressement naturel à un amoureux qui touche au bonheur. Le jeune négociant fut prodigieusement surpris de trouver sa future bellemère, auprès de laquelle il arriva par un saut de chat, lisant une lettre de du Tillet, car Anselme reconnut l'écriture de l'ancien premier commis de Birotteau. Une chandelle allumée, les fantômes noirs et agités de lettres brûlées sur le carreau firent frissonner Popinot, qui, doué d'une vue perçante, avait vu sans le vouloir cette phrase au commencement de la lettre que tenait sa belle-mère :
Je vous adore ! vous le savtz, ange de ma vie, et pourquoi...
— Quel ascendant avez-vous donc sur du Tillet, pour lui faire conclure une semblable affaire? dit-il en riant de ce rire convulsif que donne un mauvais soupçon réprimé. — Ne parlons pas de cela, ditelle en laissant voir un horrible trouble. — Oui, répondit Popinot tout étourdi, parlons de la fin de vos peines.
Anselme pirouetta sur ses talons et alla jouer du tambour avec ses doigts sur les vitres, en regardant dans la cour.
— Eli bien! se dit-il, quand elle aurait aimé du Tillet, pourquoi ne me conduirais-je pas en honnête homme? — Qu'avez-vous, mon enfant? dit la pauvre femme. — Le compte des bénéfices nets de l'Huile céphalique se monte à deux cent quarante-deux mille francs, la moitié est de cent vingt-un, dit brusquement Popinot. Si je retranche de cette somme les quarante-huit mille francs donnés à M. Birotteau, il en reste soixante-treize mille, qui, joints aux soixante mille francs de la cession du bail, vous donnent cent trente-trois mille francs.
Madame César écoutait dans des anxiétés de bonheur qui la firent palpiter si violemment, que Popinot entendait les battements du cœur.
— Eh bien! j'ai toujours considéré M. Birotteau comme mon associé, reprit-il, nous pouvons disposer de celte somme pour rembourser ses créanciers. En l'ajoutant à celle de vingt-huit mille francs de vos économies, placés par notre oncle Pillerault, nous avons cent soixante et un mille francs. Notre oncle ne nous refusera pas quittance de ses vingt-cinq mille francs. Aucune puissance humaine ne peut m'empêcher de prêter à mon beau-père, en compte sur les bénéfices de l'année prochaine, la somme nécessaire à parfaire les sommes dues à ses créanciers... Et... il... sera... réhabilité.
— Réhabilité! cria madame César en pliant le genem sur sa chaise, joignant les mains et récitant une prière après avoir lâché la lettre. Cher Anselme, dit-elle après s'être signée, cher enfant ! Elle le prit par la tête, le baisa au front, le serra sur son cœur, et fit mille folies. — Césarine est bien à toi! ma fille sera donc bien heureuse"! Elle sortira de cette maison où elle se tue. — Par amour, dit Popinot. — Oui, répondit la mère en souriant. — Ecoutez un petit secret, dit Popinot en regardant la fatale lettre du coin de l'œil. J'ai obligé Célestin pour lui faciliter l'acquisition de votre fonds, mais j'ai mis une condition à mon obligeance. Votre appartement est comme vous l'avez laissé. J'avais une idée, mais je ne croyais pas que le hasard nous favoriserait autant. Célestin est tenu de vous sous-louer votre ancien appartement, où il n'a pas mis le pied et dont tous les meubles seront à vous. Je me suis réservé le second étage pour y demeurer avec Césarine, qui ne vous Quittera jamais. Après mon mariage, je viendrai passer ici les matinées de huit heures du malin à six heures du soir. Pour vous refaire une fortune, j'achèterai cent mille francs l'intérêt de M. César, el vous aurez ainsi, avec sa place, huit mille livres de renies. Ne serezvous pas heureuse? — Ne me dites plus rien, Anselme, ou je deviens tulle.
- L'angélique attitude de madame César et la pureté de ses yeux, l'innocence de son beau front démentaient si magnifiquement les mille 'niées qui tournoyaient dans la cervelle de l'amoureux, qu'il voulut en finir avec les monstruosités de sa pensée. Une faute'était inconciliable avec la vie el les sentiments de la nièce de Pillerault.
— Ma chère mère adorée, dit Anselme, il vient d'entrer malgré moi dans mon àme un horrible soupçon. Si vous voulez me voir heureux, vous le détruirez à l'instant même.
Popinot avait avance la main sur la lettre et s'en était emparé.
— Sans le vouloir, reprit-il, effrayé de la terreur qui se peignait sur le visage de Constance, j'ai lu les premiers mots de celle lettre écrite p r du Tillet. Ces mots coïncident si singulièrement avec l'effet (pie voss venez de produire eu déterminant la prompte adhésion de ci I boinmc a uics folles e\igt nceo, que tout homme I expliquerait comme
le démon me l'explique malgré moi. Voire regard, trois mots ont suffi... — N'achevez pas, dit madame César en reprenant la lettre et la brûlant aux yeux d'Anselme. Mou enfant, je suis bien cruellement punie d'une faute minime. Sachez donc tout, Anselme : je ne veux pas que le soupçon inspiré par la mère nuise à la lille, et d'ailleurs je puis parler sans avoir à rougir, je dirais à mon mari ce que je vais vous avouer. Du Tillet a voulu me séduire, mon mari fut aussitôt prévenu, du Tillet dut être renvoyé. Le jour où mon mari allait le remercier, il nous a pris trois mille francs! — Ah! je m'en doutais! dit Popinot enex. primant toute sa haine par son accent. — Anselme, votre avenir, votre bonheur, exigent cette confidence; mais elle doit mourir dans votre cœur comme elle était morte dans le mien et dans celui de César. Vous devez vous souvenir de la gronde de mon mari à propos d'une erreur de caisse. M. Birotteau, pour éviter un procès et ne pas perdre cet homme, remit sans doute à la caisse trois mille francs, le prix de ce chàle de cachemire que je n'ai eu que trois ans après. Voilà mon exclamation expliquée. Hélas ! mon cher enfant, je vous avouerai mon enfantillage : du Tillet m'avait écrit trois lettres d'amour, qui le peignaient si bien, dit-elle en soupirant et baissant les yeux, que je les avais gardées... comme curiosité. Je ne les ai pas relues plus d'une fois. Mais enfin il était imprudent de les conserver. En revoyant du Tillet, j'y ai songé, je suis montée chez moi pour les brûler, et je regardais la dernière quand vous êtes entré... Voilà tout, mon ami.
Anselme mit un genou en terre et baisa la main de madame César avec une admirable expression qui leur fit venir des larmes aux yeux à l'un et à l'autre. Sa belle-mère le releva, lui lendit les bras et le serra sur son cœur.
Ce jour devait être un jour de joie pour César. Le secrétaire particulier du roi, M. de Vandeuesse, vint au bureau lui parler. Ils sortirent ensemble dans la petite cour de la caisse d'amortissement. — Monsieur Birotteau, dit le vicomte de Vandenesse, vos efforts pour payer vos créanciers ont été par hasard connus du roi. Sa Majesté, touchée d'une conduite si rare, et sachant que, par humilité, vous ne portiez pas l'ordre de la Légion d'honneur, m'envoie vous ordonner d'en reprendre l'insigne. Puis, voulant vous aider à remplir vos obligations, elle m'a chargé de vous remettre cette somme, prise sur sa cassette particulière, en regrettant de ne pouvoir faire davantage. Que ceci demeure dans un profond secret, car Sa Majesté trouve peu royale la divulgation officielle de ses bonnes œuvres, dit le secrétaire intime en remettant six mille francs à l'employé, qui pendant ce discours éprouvait des sensations inexprimables.
Birolteau n'eut sur les lèvres que des mots sans suite à balbutier, Vandenesse le salua de la main en souriant. Le sentiment qui animait le pauvre César est si rare dans Paris, que sa vie avait insensiblement excité l'admiration. Joseph Lebas, le juge Popinot, Camusot, l'abbé Loraux, Ragon, le chef de la maison importante où était Césarine, Lourdois. M. de, La Billardière, en avaient parlé. L'opinion, déjà changée à son égard, le portait aux nues. — Voilà un homme d'honneur ! Ce mot avait déjà plusieurs fois retenti à l'oreille de César quand il passait dans la rue, et lui donnait l'émotion qu'éprouve un auteur en entendant dire : Le voilà ! Celte belle renommée assassinait du Tillet. Quand César eut les billets de banque envoyés par le souverain, sa première pensée fut de les employer à payer son ancien commis. Le bonhomme alla rue de la Chaussée-d'Anlin, en sorte que quand le banquier rentra chez lui de ses courses, il s'y rencontra dans l'escalier avec son ancien patron. — Eh bien! mon pauvre Birolteau? dit-il d'un air patelin. — Pauvre? s'écria fièrement le débiteur. Je suis bien riche. Je poserai ma tête sur mon oreiller ce soir avec la satisfaction de savoir que je vous ai payé.
Celle parole pleine de probité fut une rapide torture pour du Tillet, car malgré l'estime générale il ne s'estimait pas lui-même, une voix inextinguible lui criait : — Cet homme est sublime! — Me payer,! quelles affaires faites-vous donc?
Sûr que du Tillet n'irait pas répéter sa confidence, l'ancien parfumeur dit : — Je ne reprendrai jamais les affaires, monsieur. Aucune puissance humaine ne pouvait prévoir ce qui m'est arrivé. Qui sait si je ne serais pas victime d'un autre Roguin? Mais ma conduite a élé mise sous les yeux du roi, son cœur a daigné compatir à mes efforts, et il les a encouragés en m'envoyant à l'instant une somme assez importante qui... — Vous laut-il une quittance? dit du Tillet en l'interrompant, payez-vous?... — Intégralement, et même les intérêts; aussi vais-je vous prier de venir à deux pas d'ici, chez M. Crottal. — Par-devant notaire! — Mais, monsieur, dit César, il ne m'est pas défendu de songer à la réhabilitation, et les actes authentiques sont alors irrécusables... — Allons, dit du Tillet, qui sortit avec Birotteau, allons, il n'y a qu'un pas. Mais où prenez-vous tant d'argent? reprit-il. — Je ne le prends pas, dit César, je le gagne à la sueur de mon front. — Vous devez une somme énorme à la maison Claparon. — Hélas! oui, là est ma plus forte dette, je crois bien mourir à la peine. — Vous ne pourrez jamais le payer, dit durement du Tiilet. — Il a raison, pensa Birotteau.
Le pauvre homme, en revenant chez lui, passa par la rue Saint-Uonoré, par mégarde. car il faisait toujours un détour pour ne pas voir sa boutique ni les fenêtres de son appartement. Pour la première fois,
CÉSAR BIROTTEAU
depuis sa chute, il revit cette maison où dix-huit :ms de bonheur avaient été effacés par les angoisses de trois mois. — J'avais bien cru finir lu mes jours, se dit-il en bâtant le pas. 11 avait aperçu la nouvelle enseigne