A HECTOR BERLIOZ
Il est dans Paris certaines nies déshonorées autant que peut l'être un homme coupable d'infamie; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s'est pas encore formé d'opinion: puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tète et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue. une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent une àme impressihle au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l'île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s'empare de vous qu'à la solitude, à l'air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers généraux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; elle n'est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin ; le jour, c'est un abrégé de Paris/ pendant la nuit, c'est comme une rêverie de la Grèce. La rue Traversière-Saint-Honoré n'est-elle pas une rue infâme? Il y a là de méchantes petites maisons à deux croisées, où, d'étage en étage, se trouvent des vices, des crimes, de la misère. Les rues étroites exposées au noi I, où le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans l'année, sont de rues assassines qui tuent impunément: la justice d'an 'i< •'» :'hui ne --'en mêle pas; mais autrefois le parlement eût peutêtre tnMdd le Ki menant de police pour le vitupérer ù ces causes, et mirait au moins B ndn quelque arrêt contre la rue, comme jadis il i ; porta contre tes perruques du chapitre de Beauvais. Cependant H. Beuoiston de hàteauneuf a prouvé que la mortalité de ces rues était du double s;- érieure. à celle des autres. Pour résumer ces idées par un exemple, ! i rue Fromentean n'est-elle pas tout à la fois meurtrière e,t de mauvaise vie? Ces observations, incompréhensibles au delà de Paris, se; ut sans doute saisies par ces hommes d'étude et de pensée, de poésie et de plaisir, qui savent récolter, en flânant dans Paris, la masse d< jouissances flottantes, à toute heure, entre ses murailles; par ceux r uur lesquels Paris est le plus délicieux des monstres : là, job* femme; plus loin, vieux et pauvre; ici, tout neuf comme la Monnaie d'un nouveau règne ; dans ce coin, élégant comme une femme à la mode. Monstre complet d'ailleurs ! Ses greniers, espèce de tête pleine de science cl de génie ; ses premiers étages, estomacs heureux ; ses boutiques, véritables pieds; de là partent tous les trotteurs, tous les affairés. Eh ! quelle vie toujours active a le monstre? A perne le dernier frétillement des dernières voitures de bal cesse-t-il an cœur J|ue déjà ses bras se remuent aux barrières, et il se secoue lentement, toutes les portes baillent, tournent sur leurs gonds, comme les membranes d'un grand homard, invisiblement manœuvrées par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds i arrés, y possède nue cuisine, un atelier, un lit, des enfants, un jardin, n'y voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les articulalions craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A midi, tout est vivant, les cheminées fument, le monstre mange; puis il rugit, puis ses mille pattes s'agitent. Beau spectacle ! Mais, ô Paris ! qui n'a pas admiré tes sombres paysages, tes échappées de lumière, tes culsde-sac profonds et silencieux ; qui n'a pas entendu tes murmures, «ntre minuit et deux heures du malin, ne connaît encore rien de ta ▼raie poésie, ni de les bizarres et laides contrastes 11 est un petit
nombre d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais en écerve.êqui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la physiome qu'ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour les an. Paris est toujours cette monstrueuse merveille, étonnant aSsénïbl de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux cent niii ! romans, la tête du monde. Mais, pour ceux-là, Paris est triste ou éaj. laid ou beau, vivant ou mort: pour eux, Paris est une créature : ctij: que homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu celle" ide cette grande courtisane de laquelle ils connaissent parfaitement b tête, le cœur et les mœurs fantasques. Aussi ceux-là sont-ils les an: ■de Paris : ils lèvent le nez à tel coin de rue, sûrs d'y trouver ! j dran d'une horloge; ils disent à un ami dont la tabatière es! Prends par tel passage, il y a un débit de tabac, à gauche, près d'us pàiissier qui a une jolie femme. Voyagir dans Paris est, pot pOëtès, un luxe coûteux. Comment ne pas dépenser quelques nr devant les drames, les désasii ■■..-., lès figures, les pittoresques accident qui vous assaillent au milieu de cette ihtttiVaiite reine des cil d'affiches, et qui néanmoins n'a pas un coin de propre, tant el| ■■■ ■ complaisante aux vices de la uation française ! A jai ti'è'bt-il de partir, le matin, de son logis pour aller aux extrémités de Paris, sans avoir pu en quitter le centre à l'heure du dîner? Ceux-là sauror' excuser ce début vagabond qui, cepeiida.it, se résume par une obsi vation éminemment utile et neuve, autant qu'une observation peui être neuve à Paris où ii n'y a rien de nèilf, pas même la statue posée d'hier, sur laquelle un gamin a déjà mis Son nom. Oui donc, il est des rues, ou des lins de ru s, il est Certaines maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans lesquelles une femn:.". appartenant à ce monde ne saurait aller sans faire penser d'elle ies choses les plus cruellement blessantes. Si cette femme est riche, si el! a voiture, si elle se trouve à pied ou déguisée, en quelques-uns de ces défilés du pays parisien, elle y compromet sa réputation d'hesnète femme. Mais si, par hasard, elle y est venue à neuf heures û:-. soir, les conjectures qu'un observateur peut se permettre deviennent épouvantables parleurs conséquences. En£n, si cette femme est jeune et jolie, si elle entre dans quelque maison d'une de ces rues; si la maison a une allée longue et sombre, humide et puante ; si au fond de l'allée tremblote la lueur pâle d'une lampe, et que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux doigts décharnés ; on vérité, disons-le, par intérêt pour les jeunes et jolies femmes, cet'.-î femrtïe est perdue. Elle est à la merci du premier homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marécage:, parisiens. Mais il y a telle rue de Paris où cette rencontre peut devenir le drame ie pins effroyai lement terrible, un draine plein de sang et d'amour, un drame de l'école moderne. Malheureusement, cette conviction, ce drastique, sera, comme le drame moderne, compris par peu de person:.t,= et c'est grande pitié que de raconter une histoire à un publie qui n a;. épouse pas tout le mérite local. Mais qui peut se flatter d'être jajiir.ireompris? Nous mourons tous inconnus. C'est le mot des femme:: e; celui des auteurs.
A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps <> ruePagevin n'avait pas un mur qui ne répétât un mot infâme, et i la direction de la rue Soly, la plus étroite et la moins praticable 1. toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus fréquenté A* la rue la plus déserte, au commencement du mois de février, il . a de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par l'un ie ces hasards qui n'arrivent pas deux fois dans la vie, tournait, à pi-*, le coin de la me Pagevin pour entrer dans la rue des Vieiix-Au tins, du côté droit, où se trouve précisément ta rue Soly. Là, n ,i gffifc nomme, qui demeurai;, lui, (tl <l i'uurhon, trouva dans la femme, à quelques pas de laquelle il "lare.iiaii tort iusouciammeut. de vague*
HISTOIRE DES TREIZE
ressemblances avec la plus jolie femme de Paris , une chaste et délicieuse personne de laquelle il était en secret passionnément amoureux, et amoureux sans espoir : elle était mariée. En un moment son coeur bondit, une ohaleur intolérable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines, il eut froid dans le dos, et sentit dans sa tête un frémissement superficiel. Il aimait, il était jeune, il connaissait Paris; et sa perspicacité ne lui permettait pas d'ignorer tout ce qu'il y avait d'infamie possible pour une femme élégante, riche, jeune et jolie, à se promener là, d'un pied criminellement furtif. Elle, dans cette crotte, à cette heure ! l'amour que ce jeune homme avait pour cette femme pourra sembler bien romanesque, et d'autant plus même qu'il était officier dans la garde royale. S'il eût été dans l'infanterie, la chose serait encore vraisemblable ; mais officier supérieur de cavalerie, il appartenait à l'arme française qui veut le plus de rapidité dans ses conquêtes, qui tire vanité de ses mœurs amoureuses autant que de son costume. Cependant la passion de cet officier était vraie, et à beaucoup de jeunes cœurs elle paraîtra grande. Il aimait cette femme parce qu'elle était vertueuse, il en aimait la vertu, la grâce décente, l'imposante sainteté, comme les plus chers trésors de sa passion inconnue. Cette femme était vraiment digne d'inspirer un de ces amours platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines sanglantes dans l'histoire du moyen âge ; digne d'être secrètement le principe de toutes les actions d'un homme jeune ; amour aussi haut, aussi pur que le ciel quand il est bleu ; amour sans espoir et auquel on s'attache, parce qu'il ne trompe jamais ; amour prodigue de jouissances effrénées, surtout à un âge où le cœur est brûlant, l'imagination mordante, et où les yeux d'un homme voient bien clair. Il se rencontre dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer savent combien la femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte ; tantôt le bas, s'il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines et élégantes ; puis la taille, quoique enveloppée d'un chàle, d'une pelisse, se révèle jeune et voluptueuse dans l'ombre; enfin, les clartés incertaines d'une boutique ou d'un réverbère donnent à l'inconnue un éclat fugitif, presque toujours tompeur, qui réveille, allume l'imagination et la lance au delà du vrai. Les sens s'émeuvent alors, tout se colore et s'anime ; la femme prend un aspect tout nouveau ; son corps s'embellit; par moments ce n'est plus une femme, c'est un démon, un feu follet qui vous entraine par un ardent magnétisme jusqu'à une maison décente où la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère au nez sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d'une boutique de cordonnier illumina soudain, précisément à la chute des reins, la taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah ! certes, elle seule était ainsi cambrée ! Elle seule avait le secret de cette chaste démarche qui met innocemment en relief les beautés des formes les plus attrayantes. C'était et son châle du matin et le chapeau de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, à son soulier pas une éclaboussure. Le chàle était bien collé sur le buste; il en dessinait vaguement les délicieux contours, et le jeune homme en avait vu les blanches épaules au bal ; il savait tout ce que ce chàle couvrait de trésors. A la manière dont s'entortille une Parisienne dans son chàle, à la manière dont elle lève le pied dans la rue, un homme d'esprit devine le secret de sa course mystérieuse. Il y a je ne sais quoi de frémissant, de léger dans la personne et dans la démarche : la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file comme une étoile, et vole emportée par une pensée que trahissent les plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hâta le pas, devança la femme, se retourna pour la voir... Pst! elle avait disparu dans une allée dont la porte à claire-voie et à grelot claquait et sonnait. Le jeune homme revint, et vit cette femme montant, au fond de l'allée, non sans recevoir l'obséquieux salut d'une vieille nortière, un tortueux escalier dont les premières marches étaient fortement éclairées ; et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme impatiente.
— Impatiente de quoi? se dit le jeune homme, qui se recula pour se coller en espalier sur le mur de l'autre côté de la rue. Et il regarda, le malheureux, tous les étages de la maison avec l'attention d'un agent de police cherchant son conspirateur.
C'était une de ces maisons comme il y en a des milliers à Paris, maison ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois fenêtres. La boutique et l'entresol appartenaient au cordonnier Les persiennes du premier étage étaient fermées. Où allait madame ! Le jeune homme crut entendre les tintements d'une sonnette ' dans l'appartement, du second. Effectivement, une lumière s'agita dans une pièce ù deux croisées fortement éclairées, et illumina soudain la troisième dont l'obscurité annonçait une première chambre, sans «îonte le s.ilon ou la salle à manger de l'appartement. Aussitôt la silhouette d'un chapeau de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la première pièce redevint obscure, puis les deux dernières croisées reprirent leurs teintes rouges. Lu le jeune homme entendit : Gare I et reçut un coup à l'épaule.
— Vous no (ailes donc attention à rien, dit une grosse voix. C'était
la voix d'un ouvrier portant une longue planche sur son épaule. Et l'ouvrier passa. Cet ouvrier était l'homme de la Providence, disant à ce curieux : — De quoi te mêles-tu ? Songe à ton service, et laisse les Parisiens à leurs petites affaires.
Le jeune homme se croisa les bras; puis, n'étant vu de personne, il laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin, la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenêtres éclairées lui faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supérieure de la rue des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrêté le long d'un mur, à un endroit où il n'y avait ni porte de maison ni lueur de boutique.
Est-ce elle? n'est-ce pas elle? La vie ou la mort pour un amant. Et cet amant attendait. Il resta là pendant un siècle de vingt minutes. Après, la femme descendit, et il reconnut alors celle qu'il aimait secrètement. Néanmoins il voulut douter encore. L'inconnue alla vers le fiacre et y monta.
— La maison sera toujours là, je pourrai toujours la fouiller, se dit le jeune homme, qui suivit la voiture en courant, afin de dissiper ses derniers doutes, et bientôt il n'en conserva plus.
Le fiacre s'arrêta rue de Richelieu, devant la boutique d'un magasin de fleurs, près de la rue de Ménars. La dame descendit, entra dans la boutique, envoya l'argent dû au cocher, et sortit après avoir choisi des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux noirs ! Brune, eHe avait approché le plumage de sa tête pour en voir l'effet. L'officier croyait entendre la conversatipn de cette femme avec les fleuristes.
— Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de trop précis dans les contours, et les marabouts prêtent à leur toilette un flou qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela donne à une femme quelque chose de vague, d'ossianique et de très-comme il faut.
— Bien, envoyez-les-moi promptement.
Puis la dame tourna lestement vers la rue de Ménars, et rentra chez elle. Quand la porte de l'hôtel où elle demeurait fut fermée, le jeune amant, ayant perdu toutes ses espérances, et, double malheur, ses plus chères croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se trouva bientôt chez lui sans savoir comment il y était venu. Il se jeta dans un fauteuil , resta les pieds sur ses chenets, la tête entre les mains, séchant ses bottes mouillées, les brûlant même. Ce fut un moment affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se modifie, et où la conduite du meilleur homme dépend du bonheur ou du malheur de sa première action. Providence ou fatalité, choisissez. Ce jeune homme appartenait à une bonne famille dont la noblesse n'était pas d'ailleurs très-ancienne; mais il y a si peu d'anciennes familles aujourd'hui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son aïeul avait acheté une charge de conseiller au parlement de Paris, où il était devenu président. Ses fils, pourvus chacun d'une belle fortune, entrèrent au service, et, par leurs alliances, arrivèrent à la cour. La Révolution avait balayé cette famille ; mais il en était resté une vieille douairière entêtée qui n'avait pas voulu émigrer ; qui, mise en prison, menacée de mourir et sauvée au 9 thermidor, retrouva ses . biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1805, son petit-fils Auguste de Maulincour, l'unique rejeton des Charbonnon de Maulincour, qui fut élevé par la bonne douairière avec un triple soin de mère, de femme noble et de douairière entêtée. Puis, quand vint la Restauration, le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, entra dans la Mar-sôn-Rouge, suivit les princes à Gand, fut fait officier dans les gardes du corps, en sortit pour servir dans la ligne, fut rappelé dans la garde royale, où il se trouvait alors, à vingt-trois ans, chef d'escadron d'un régiment de cavalerie, position superbe, et due à sa grand'* mère, qui, malgré son âge, savait très-bien son inonde. Cette double biographie est le résumé de l'histoire générale et particulière, sauf les variantes, de toutes les familles qui ont émigré, nui avaient des dettes et des biens, des douairières et de l'entregent. Madame la baronne de Maulincour avait pour ami le vieux vidante de Pamiers, ancien commandeur de l'ordre de Malte. C'était une de ces amitiés éternelles fondées sur des liens sexagénaires, et que rien ne peut plus tuer, parce qu'au fond de ces liaisons il y a toujours des secrets du cœur humain, admirables à deviner quand on en a le temps, mais insipides à expliquer en vingt lignes, et qui feraient le texte d'un ouvrage en quatre volumes, amusant comme peut l'être le Doyen de Killerim , une de ces œuvres dont parlent les jeunes gens, et qu'ils jugent sans les avoir lues. Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint- Germain par sa grand'mère et par le vidamc, et il lui suffisait de dater de deux siècles pour prendre les airs et les opinions de c eux qui f irélcndent remonter à Clovis. Ce jeune homme pale, long et fluet, déicat en apparence, homme d'honneur et de vrai courage d'ailleurs, qui se battait en duel sans hésiter pour un oui, pour un non, ne s'était encore trouvé sur aucun champ de bataille, et portail a >a boutonnière la croix de la Légion d'honneur. C'était, vous le voyez, imo des fautes vivantes de la Restauration, peut-être la pins pardonnable La jeunesse de ce temps n'a été la jeunesse dam une époque : elle s'est rencontrée entre les souvenirs de l'Empire et les souvenirs de l'émigration, entre les vieilles traditions de la cour et les études consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals costumés, entre deuxfoispolitiques, entre Louis XVIII, qui ne voyait que le pré-
FERRAGUS
«ent, et Charles X, qui voyait trop en avant; puis, obligée de respecter la volonté du roi, quoique la royauté se trompât. Cette jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptée pour rien par des vieillards jaloux de garder les rênes de l'Etal dans leurs mains débiles, tandis que la monarchie pouvait être sauvée par leur retraite, et par l'accès de cette jeune France de laquelle aujourd'hui les vieux doctrinaires, ces émigrés de la Restauration, se moquent encore. Auguste de Maulincour était une victime des idées qui pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame était encore, à soixantesept ans, un homme très-spirituel, ayant beaucoup vu, beaucoup vécu, contant bien, homme d'honneur, galant homme, mais qui avait, à l'endroit des femmes, les opinions les plus détestables: il les aimait elles méprisait. Leur honneur, leurs sentiments? Tarare, bagatelles et momeries ! Près d'elles, il croyait en elles, le ci-devant monstre, il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais, entre amis, quand il en était question, le vidame posait en principe que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait être toute l'oc cupation des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant se mêler d'autre chose dans l'Etat. Il est fâcheux d'avoir à esquisser un portrait si suranné. N'a-t-il pas figuré partout? et littérairement, n'est-il pas presque aussi usé que celui d'un grenadier de l'Empire ? Mais le vidame eut sur la destinée de M. de Maulincour une influence qu'il était nécessaire de consacrer ; il le moralisait à sa manière, et voulait le convertir aux doctrines du grand siècle de la galanterie. La douairière, femme tendre et pieuse, assise entre son vidame et Dieu, modèle de grâce et de douceur, mais douée d'une persistance de bon goût qui triomphe de tout à la longue, avait voulu conserver à son petit-fils les belles illusions de la vie, et l'avait élevé dans les meilleurs principes; elle lui donna toutes ses délicatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La sensibilité de ce garçon, conservée pure, ne s'usa point au dehors, et lui resta si pudique, si chatouilleuse, qu'il était vivement offensé par des actions et des maximes auxquelles le monde n'attachait aucune importance. Honteux de sa susceptibilité, le jeune homme la cachait sous une assurance menteuse, et souffrait en silence ; mais il se moquait, avec les tutres.de choses que seul il admirait. Aussi fut-il trompé, parce que, Suivant un caprice assez commun de la destinée, il rencontra dans l'objet de sa première passion, lui, homme de douce mélancolie et «pirilualiste en amour, une femme qui avait pris en horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint rêveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas être compris. Puis, comme nous désirons d'autant plus violemment les choses qu'il nous est plus difficile de les avoir, il continua d'adorer les femmes avec cette ingénieuse tendresse et ces félines délicatesses dont le secret leur appartient et dont peut-être veulent-elles garder le monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent d'être mal aimées par les hommes, elles ont néanmoins peu de goût pour ceux dont l'âme est à demi féminine. Toute leur supériorité consiste à faire croire aux hom- ,mes qu'ils leur sont inférieurs en amour; aussi quittent-elles assez volontiers un amant, quand il est assez inexpérimenté pour leur ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces délicieux tourments de la jalousie à faux, ces troubles de l'espoir trompé, ces vaines attentes, enfin tout le cortège de leurs bonnes misères de femme; elles ont en horreur les Grandisson. Qu'y a-t-il de plus contraire à leur nature, qu'un amour tranquille et parfait? Elles veulent des émotions, et le bonheur sans orages n'est plus le bonheur pour elles. Les âmes féminines assez puissantes pour mettre l'infini dans l'amour, constituent d'angéliques exceptions, et sont parmi les femmes ce que sont les beaux génies parmi les hommes. Les grandes passions sont rares comme les chefs-d'œuvre. Hors cet amour, il n'y a que des arrangements, des irritations passagères, méprisables, comme tout ce qui est petit.
Au milieu des secrets désastres de son cœur, pendant qu'il cherchait une femme par laquelle il pût être compris, recherche qui, pour le dire en passant, est la grande folie amoureuse de notre époque, Auguste rencontra dans le monde le plus éloigné du sien, dans la seconde sphère du monde d'argent où la haute banque tient le premier rang, une créature parfaite, une de ces femmes qui ont je ne sais quoi de saint et de sacré, qui inspirent tant de respect, que l'amour a besoin de tous les secours d'une longue familiarité pour se déclarer. Auguste se livra donc tout entier aux délices de la plus touchante et de la plus profonde des passions, à un amour purement admiratif. Ce fut d'innombrables désirs réprimés, nuances de passion si vagues et si profondes, si fugitives et si frappantes, qu'on ne sait à quoi les comparer; elles ressemblent à des parfums, à des nuages, à des rayons de soleil, à des ombres, à tout ce qui, dans la nature, peut en uu moment briller et disparaître, se raviver et mourir, en laissant au cœur de longues émotions. Dans le moment où l'âme est encore assez jeune pour concevoir la mélancolie, les lointaines espérances, et sait trouver dans la femme plus qu'une femme, n'est-ce pas le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme que d'aimer assez pour ressentir plus de joie à toucher un gant blanc, à effleurer des cheveux, à écouter une phrase, à jeter un regard, que la possession la plus fougueuse n'en donne à l'amour heureux? Aussi, les gens rebutés, les
laides, les malheureux, les amants inconnus, les femmes ou les hommes timides, connaissent-ils seuls les trésors que renferme la voix de la personne aimée. En prenant leur source et leur princip". dans l'âme même, les vibrations de l'air chargé de feu mettent si violemment les cœurs en rapport, y portent si lucidement la pensée, et sont si peu menteuses, qu'une seule inflexion est souvent tout un dénoûment. Combien d'enchantements ne prodigue pas au cœur d'un poète le timbre harmonieux d'une voix douce? combien d'idées elle y réveille ! quelle fraîcheur elle y répand ! L'amour est dans la voix avant d'être avoué par le regard. Auguste, poète à la manière des amants (il y a les poètes qui sentent et les poètes qui expriment, les premiers sont les plus heureux), Auguste avait savouré toutes ces joies premières, si larges, si fécondes. Elle possédait le plus flatteur organe que la femme la plus artificieuse ait jamais souhaité pour pouvoir tromper A son aise; elle avait cette voix d'argent, qui, douce à l'oreille, n'esi éclatante que pour le cœur qu'elle trouble et remue, qu'elle caresse en le bouleversant. Et cette femme allait le soir rue Soly, près la rue Pagevin ; et sa furtive apparition dans une infâme maison venait de briser la plus magnifique des passions ! La logique du vidante triompha.
— Si elle trahit son mari, nous nous vengerons, dit Auguste.
Il y avait encore de l'amour dans le si... Le doute philosophique de Descartes est une politesse par laquelle il faut toujours honorer la vertu. Dix heures sonnèrent. En ce moment le baron de Maulincour se rappela que cette femme devait aller au bal dans une maison où il avait accès. Sur-le-champ il s'habilla, partit, arriva, la chercha d'un air sournois dans les salons. Madame de Nucingen, le voyant si affairé, lui dit : — Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n'est pas encore venue.
— Bonjour, ma chère, dit une voix.
Auguste et madame de Nucingen se retournent. Madame Jules arrivait vêtue de blanc, simple et noble, coiffée précisément avec les marabouts que le jeune baron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs. Cette voix d'amour perça le cœur d'Auguste. S'il avait su conquérir le moindre droit qui lui permît d'être jaloux de cette femme, il aurait pu la pétrifier en lui disant : — Rue Soly ! Mais quand lui, étranger, eût mille fois répété ce mot à l'oreille de madame Jules, elle lui aurait avec étonnement demandé ce qu'il voulait dire : il la regarda d'un air stupide.
Pour les gens méchants et qui rient de tout, c'est peut-être un grand amusement que de connaître le secret d'une femme, de savoir que sa chasteté ment, que sa figure calme cache une pensée profonde, qu'il y a quelque épouvantable drame sous son front pur. Mais il y a certaines âmes qu'un tel spectacle contriste réellement, et beaucoup de ceux qui en rient, rentrés chez eux, seuls avec leur conscience, maudissent le monde et méprisent une telle femme. Tel se trouvait Auguste de Maulincour en présence de madame Jules. Situation bizarre! Il n'existait pas entre eux d'autres rapports que ceux qui s'établissent dans le monde entre gens qui échangent quelques mots sepi ou huit fois par hiver, et il lui demandait compte d'un bonheur ignoré d'elle, il la jugeait sans lui faire connaître l'accusation.
Beaucoup de jeunes geas se sont trouvés ainsi, rentrant chez eux, désespérés d'avoir rompu pour toujours avec une femme adorée en secret, condamnée, méprisée en secret. C'est des monologues inconnus, dits aux murs d'un réduit solitaire, des orages nés et calmés sans être sortis du fond des cœurs, d'admirables scènes du monde moral, auxquelles il faudrait un peintre. Madame Jules alla s'asseoir, en quittant son mari, qui fit le tour du salon. Quand elle fut assise, elle se trouva comme gênée, et, tout en causant avec sa voisine, elle jetait furtivement un regard sur M. Jules Desmarets, son mari, l'agent de change du baron de Nucingen. Voici l'histoire de ce ménage.
Monsieur Desmarets était, cinq ans avant son mariage, placé chez un agent de change, et n'avait alors pour toute fortune que les maigres appointements d'un commis. Mais c'était un de ces hommes auxquels le malheur apprend hâtivement les choses de la vie, et qui suivent la ligne droite avec la ténacité d'un insecte voulant arriver à son gîte; un de ces jeunes gens têtus qui font les morts devant les obstacles et lassent toutes les patiences par une patience de cloporte. Ainsi, jeune, il avait toutes les vertus républicaines des peuples pauvres : il était sobre, avare de son temps, ennemi des plaisirs. Il attendait. La nature lui avait d'ailleurs donné les immenses avantages d'un extérieur agréable. Son front calme et pur, la coupe de sa figure placide, mais expeessive, ses manières simples, tout en lui révélait une existence laborieuse et résignée, cette haute dignité personnelle qui impose, et cette secrète noblesse de cœur qui résiste à toutes les situations. Sa modestie inspirait une sorte de respect à tous ceux qui le connaissaient. Solitaire d'ailleurs au milieu de Paris, il ne voyait le monde que par échappées, pendant le peu de moments qu'il passait dans le salon de son patron, lesjoursdefête. Il y avait chez ce jeune homme, comme chez la plupart des gens qui vivent ainsi, des passions d'une étonnante profondeur ; passions trop vastes pour se compromettre jamais dans de petits incidents. Son peu de fortune l'obligeait à une vie austère, et il domptait ses fantaisies par de grands travaux. Apr s avoir pâli sur les chiffres, il se délassait en essayant avec obstination
HISTOIRE DES TREIZE
(l'acquérir cet ensemble de connaissances , aujourd'hui nécessaires à tout nomme qui veut se faire remarnuer dans le monde, dans le commerce, au barreau, dans la poli':.Hue ou dans les lettres. Le seul écueil 'me rencontrent ces bell .s âmes est leur probité même. Voienl-ils dne pauvre fille, us s en amourachent, l'épousent, et usent leur existence à se débattre entre la misère et l'amour. La plus belle ambition s'éteint dans le livre de dépense du ménage. Jules Desmarets donna pleinement dans cet écueil. Un soir, il vit chez son patron une jeune personne de la plus rare beauté. Les malheureux privés d'affection, ci qui consument les belles heures de la jeunesse en de longs travaux, ont seul le secret des rapides ravages que fait mie passion dans leurs cœurs désertés, méconnus. Ils sont si certains de. bien aimer, toutes leurs forces se concentrent si promptemeut sur la femme de laquelle ils s'éprennent, que, près d'elle, ils reçoivent de délicieuses sensations en n'en donnant souvent aucune. C'est le plus (latteur de tous les égoïsines pour la femme qui sait deviner cette apparente immobilité de la passion et ces atteintes si profondes qu'il leur f it quelque temps pour reparaître à la surface humaine. Ces pauvres as, anachorètes au sein de Paris, ont toutes les jouissances des anachorètes, et peuvent parfois succomber à leurs tentations ; mais plus souvent trompés, trahis, mésentendus, il leur est rarement permis de recueillir les doux fruits de cet amour qui, pour eux, est toujours comme une fleur tombée
■ ! Un sourire de sa femme, une seule inflexion de voix, suffirent a Jules Desmarets pour concevoir une passion sans bornes. Heureusement, le feu concentré de cette passion secrète se révéla naïvement à celle qui l'inspirait. Ces deux êtres s'aimèrent alors religieusement. Pour tout exprimer en un mot, ils se prirent sans honte tous deux par la main, au milieu du monde, comme deux enfants, frère et sœur, qui veulent traverser une foule où chacun leur fait place en les admirant. La jeune personne était dans une de ces circonstances affreuses où l'égoïsme a placé certains enfants. Elle n'avait pas d'état civil, et son nom de Clémence, son âge, furent constatés par un acte de notoriété publique. Quant à sa fortune, c'était peu de chose. Jules Desmarets fut l'homme le plus heureux en apprenant ces malheurs. Si Clémence eût appartenu à quelque famille opulente, il aurait désespéré de l'obtenir; mais elle était une pauvre enfant de l'amour, le fruit de quelque terrible passion adultérine : ils s'épousèrent. Là, commença pour Jules Desmarets une série d'événements heureux. Chacun envia son bonheur, et ses jaloux l'accusèrent dès lors de n'avoir que du bonheur, sans faire la part à vertus ni à son courage. Quelques jours après le mariage de sa fille, la mère de Clémence, qui, dans le monde, passait pour en être la : .maine, dit à Jules Desmarets d'acheter une charge d'agent de change, en promettant de lui procurer tous les capitaux nécessaires. En ce niomeut ces charges étaient encore à un prix modéré. Le soir, dans V' salon même de son agent de change, un riche capitaliste proposa, sur la recommandation de cette dame, à Jules Desmarets, le plus avantageux marché qu'il fût possible de conclure, lui donna autant de fonds qu'il lui en fallait pour exploiter son privilège, et le lendemain l'heureux commis avait acheté la charge d sou patron. En quatre ans, Jules Desmarets était devenu l'un des plus riches particuliers de sa compagnie; des clients considérables vinrent augmenter le nombre de ceux que lui avait légués son pré-
sseur. Il inspirait une confiance sans bornes, et il lui était im- ; iû ible de méconnaître, dans la manière dont les affaires se présentaient à lui, quelque influence occulte due à sa belle-mère ou à une protection secrète qu'il attribuait à la Providence. Au bout de |a troi- - i >ne année, Clémence perdit sa marraine. En ce moment, monsieur Jules, que l'on nommait ainsi pour le distinguer de son frère aîné, qu'il avait établi notaire à Paris, possédait environ deux cent mille livres de rente. Il n'existait pas dans Paris un second exemple du
eur dont jouissait ce ménage. Depuis ciuq ans cet amour excepinel n'avait été troublé que par une calomnie dont M. Jules tira la
éclatante vengeance. Un de ses anciens camarades attribuait à madame Jules la fortune de son mari, qu'il expliquait par une haute i> ieclion chèrement achetée. Le calomniateur fut tué en duel. La y.: ion profonde des deux époux l'un pour l'autre, et qui résistait au ni •• lage, obtenait dans le monde le plus grand succès, Quoiqu'elle cpntr.r.-jàl plusieurs femmes. Le joli ménage était respecte, chacun le fêta : L'on aimait sincère nt|M. et madame Jules, peut-être pane qu'il
;i rien de plus doux à voir que des gens heureux ; mais ils ne restaient jamais longtemps dans les salons, et s'en sauvaient impatients
agner leur nid à tire-d'ailes comme deux colombes ('garées. Ce
lait d'ailleurs un grand et bel liùlel de la rue de Ménars, où le liment des arts tempérai: ce luxe que la gent financière continue • taler traditionnellement, et où les de\ix époux recevaient magnifiaient, quoique les obligations iln inonde leur convinssent peu.
léanmoins, Jules subissait le monde, sachant que, tôt ou tard, une famille en a besoin; mais sa femme et lui s'j trouvaient toujours comme des plaines de serrt au milieu d'un orage. Par une délicatesse
'lien naturelle, Jules avait cache soigneusement à -1 femme Cl la
alomnie et la mort du < alomnialeyr qui »v .. , -i • ■•mi 1er Icut reïi- M tdamc Juli ait portée, par 52 .,......; 1 •■'■■■. à
muet le |uxe. liai n la terrible leçon du duel, nueltiues n 1I|MÏS jm. "Nleutes se d' que madame Jules (levai! se trouver
souvent gênée. Les vingt mille francs que lui accordait son mari pour sa toilette et pour ses fantaisies ne pouvaient pas, suivant leurs calculs, suffire à ses dépenses. En effet, on la trouvait souvent bien plus élégante chez elle qu'elle ne l'était pour aller dans ,c monde. Elle aimait à ne se parer que pour son mari, voulant lui prouver ainsi que, pour elle, il était plus que le nlonde. Amour vrai, amour pur, heureux surtout, autant que le peut être un amour publiquement clandestin. Aussi M. Jules, toujours amant, plus amoureux chaque jour, heureux de tout près de sa femme, même de ses caprices, étartil inquiet de ne pas lui en voir, comme si c'eût été le symptôme de quelque maladie. Auguste de Maulincour avait eu le malheur de se heurter contre cette passion, et de s'éprendre de cette femme à en perdre la tête. Cependant, quoiqu'il portât en son cœur un amour si sublime, il n'était pas ridicule. Il se laissait aller à toutes les exigences des mœurs militaires ; mais il avait constamment, même en buvant un verre de vin de Champagne, cet air rêveur, ce silencieux dédain de l'existence, cette figure nébuleuse qu'ont, à divers titres, les gens blasés, les gens peu satisfaits d'une vie creuse, et ceux qui se croient poitrinaires ou se gratifient d'une maladie au cœur. Aimer sans espoir, être dégoûté de la vie, constituent aujourd'hui des positions sociales. Or, la tentative de violer le cœur d'une souveraine donnerait peut-être plus d'e.pérances qu'un amour follement conçu pour une femme heureux Aussi Maulincour avait-il des raisons suffisantes pour rester gra\e et morne. Une reine a eneore la vanité de sa puissance, elle a contre elle son élévation; mais une bourgeoise religieuse est comme un hérisson, comme une huître dans leurs rudes enveloppes.
En ce moment, le jeune officier se trouvait près de sa maîtresse anonyme, qui ne savait certes pas être doublement infidèle. Madame Jules était là, naïvement posée, comme la femme la moins artificieuse du monde, douce, pleine d'une sérénité majestueuse. Quel abîme est donc la nature humaine? Avant d'entamer la conversation, le baron regardait alternativement et cette femme et son mari. Que de réflexions ne fit-il pas? Il recomposa toutes les Nuits d'Young en un moment. Cependant la musique retentissait dans les appartements, la lumière y était versée par mille bougies, c'était nu bal de banquier, une de ces fêtes insolentes par lesquelles ce monde d'or mat essayait de narguer les salons d'or moulu où riait la bonne compagnie du faubourg Saint-Germain, sans prévoir qu'un jour la Banque envahirait le Luxembourg et s'assiérait sur le trône. Les çons pirations dansaient alors, aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que des futures faillites de la Banque. Les salons dorés de M. le baron de Nucingeu avaient celte animation particulière que le inonde de Paris, joyeux en apparence du moins, donne aux l'êtes de Paris. Là, les hommes de talents communiquent aux sots leur esprit, et les sots leur communiquent cet air heureux qui les caractérise. Par cet échange, tout s'anime. Hais nue fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d'artifice : esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s'y éteint comme des fusé; s. Le lendemain, chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir.
— Eh quoi ! se dit Auguste en forme de conclusion, les femmes sont donc telles que le vidante les voit? Certes, toutes celles qui dansent ici sont moins irréprochables que ne le pareil madame Jules, et madame Jules va rue Soly. La rue Soly était sa maladie, le mot seul lui crispait le cœur.
— Madame, vous ne dansez donc jamais ? lui demanda-t-il.
— Voici la troisième fois que vous me faites celte question depuis le commencement de l'hiver, dit-elle en souriant.
— Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu.
— Cela est vrai.
— Je savais bien que vous étiez fausse, comme le sonl toutes les femmes...
Et madame Jules continua de rire.
— Ecoulez, monsieur, si je vuus d' s la véritable raison, elle vous paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il y ait fausseté à ne pas dire des secrets dont le monde l'habitude de s,, moquer.
— Tout secret veut, pour être dit. une amitié de laquelle je ne suis sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez, avoir que de nobles secrets, et m., croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses respectables?
— Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos sentiments les plus purs; vous les calomniez. D'ailleurs, je n'ai pas de secrets. J'ai 'e droit d'aimer mou mari à la face du monde, je le dis, j'en suis orgueilleuse et. si vous \ous moque! de moi en apprenant que je ne danse qu'avec lui, j'aurai la plus in.iu\ Elise opinion de votre cœur.
— Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu'avec votre mari '.
— Oui, monsieur. Sou bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et je n'ai jamais senti le contact d'aucun antre liomm»,
— Votre médecin ne vous a pas même talé le pouls?...
— Eh bien1 voilà que vous \ous moquez.
— Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous laisse! entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais... enfin, vous permette! I nos yeux d'admirer...
FFRRAGRS.
— Ah ! voilà mes ch; .i:;.-. dit-elle en rinl-.t ; t>!ii|iant. Oui. j'aurais voulu qu'il fût possible à une femme mariée de livre avec sou mari comme une maîtresse vil avec sou amanl : car alors...
— Alors, pourquoi éliez-vous, il y a deux heures, à pied, déguisée, rue Sûly?
— Qu'est-ce que c'est que la rue Soly .' lui demauda-t-elle.
Et sa \ui\ si pure ne laissa deviner aucuae émotion, et aucun trait ne vacilla dan» son visage, et «-Ile ne rougit pas, ci elle resta calme.
— Quoi ■ vous n'êtes pas montée au second étage d'une maison située rue des Vieux- Augustins, au coin de la rue Soly? Vous n'aviez pas, un liaere à dix pas, et vous n'êtes pas revenue rue de Richelieu, chez la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant votre tète?
— Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.
En mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s'éventait ; • qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au milieu d^ dos, l'aurai! peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se souvint des leçons du vidante.
— C'était alors une personne qui vous ressemble étrangement, ajouta-l-il d'un air crédule.
— Monsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est mal, très-mal, et je vous fais l'honneur de ue pas vous croire.
Le baron s'en alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif. Il baissa la tête ; mais son regard élait attaché sournoisement sur madame Jules, qui, ne pensant pas au jeu des glaces, jeta sur lui deux ou Irois coups d'i -il empreints de terreur. Madame Jules fit un si.ne a son mari, elle eu prit le bras en se levant pour se promener dans les salons. Quand elle passa près de M. de Maulincour, celui-ci, qui i aui ait avec un de ses amis, dit à haute voix, comme s'il répondait à une interrogation : — C'est une femme qui ne dormira certes pas tranquillement cette nuit... Madame Jules s'arrêta, lui lança un regard imposant plein de mépi -, et continua sa marche, sans savoir qu'un regard de plus, s'il était surpris par son mari, pouvait mettre en question et son bonheur et la vie de deux hommes. Auguste, en proie à la rage qu'il étouffa dans les profondeurs de son ame, sortit bientôt en jurant de pénétrer jusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir, il chercha madame Jules afin de la revoir encore ; mais elle avait disparu. Quel drame jeté dans cette jeune tête, éminemment romanesque comme toutes celles qui n'ont point connu l'amour dans toute l'étendue qu'ils lui donuent ! Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme, il l'aimait avec la.rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses de l'espoir. Infidèle' à son mari, cette femme devenait vulgaire. Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités de l'amour heureux, et son imagination lui ouvrit alors l'immense carrière des plaisirs delà possession. Enfin, s'il avait perdu l'ange, il retrouvait le plus délicieux des démons. 11 se coucha, faisant mille châteaux en Espagne, justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de •■■■• vouer entièrement, des le lendemain, à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce mystère. C'était un roman à lire, ou mieux un drame à jouer, et dans lequel il avait son rôle.
Lue bien belle cho e esl le métier d'espion, quand on le fait pour son compte et au prolit d'une passion. N'est-ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant honnête homme . liais : l'an; se résigner à bouillir de colère, à rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à transir et brûler, à dévorer de fausses espérances. Il faut aller, sur la foi d'une indication, vers un But ignore, manquer son coup, pester, s'improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s'exclamer niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire ; puis renverser des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer, rester devant une croisée, faire mille suppositions... liais c'est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses ac- •idenls. moins les > a. i il et le taïaut ! Il n'est de comparable
,. ces scènes que (elles de la vie des joueurs. Puis besoin est d'un eccur ç,ros d'amour ou de vengeance pour s'embusquer ,L.:is Paris, comme un tigre qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidenls de Paris et d'un quartier, en leur prêtant un intérêt lie plus que celui dont ils abondent déjà. Alors, ne faul-il pas av. Y u:;e ame multiple .' n'est-ce pas vivre de mille passion.-, de mille sentiments ensembli
Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente existence avec VU, parce qu'il en ressentit tous les malheurs et lous les plaisirs. li ..liait déguisé, dans Paris, veillait à tous les coins de la ru li ' n ou de la rue des Vieux-Augustins. Il courait comme «n chasseur, de la rue de Menais à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Ménars, -ans connaître ni la vengeance, ni le prix dont serai eut ou punis ou récompensés tant de soins, de démarches et de ruses '. IX cependant, a était pas encore arrivé à cette impatience qui tord les eniradle- et lait suer: il flânait avec espoir, en pensant que madame •Iules ne se hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner ià où elle avait été surprise. Aussi avait-il consacré ces premiers jours à s'initier à tous les secrets de la rue. Novice eu ce métier, il n'osait questionner ni le portier, ni le cordonnier de la maison dans laquelle
.venait madame Jules , mais il espérait pouvoir se créer un observatoire dans la maison située en face de l'appartement mystérieux. 11 étudiait le terrain, il voulait concilier la prudence et l'impatience, son amour et le secret.
Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu des plans qu'il méditait pour frapper un grand coup, el en quittant son échiquier après une de ces factions assidues qui ne lui avaient encore rien appris, il s'en retournait vers quatre heures à son hôtel où l'appelait une affaire relative à son service, lorsqu'il fut pris, rue Coquillière par une de ces belles pluies qui grossissent tout à coup les ruisseaux et dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les flaques d'eau d< la voie publique. Un fantassin de Paris esl alors obligé de s'arrêtet tout court, de se réfugier dans une boutique ou dans un café, s'il es' assez riche pour y payer sou hospitalité forcée ; ou, selon l'urgence, sous une porte eochère. asile des gens pauvres ou mal mis. Commei aucun de nos peintres n'a-t-il pas encore essayé de reproduire la physionomie d'un essaim de Parisiens groupés, par un temps d'ora sous le porche humide d'une maison? Où rencontrer un plus rii he tableau ? N'y a-t-il pas d'abord le piéton rêveur ou philosophe qui observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond grisâtre de l'atmosphère, espèce de ciselures semblables aux jets capricieux des filets de verre; soit les tourbillons d'eau blanche que le vent roule en poussière lumineuse sur les toits ; soit les capricieux dégorgements des tuyaux pétillants, écumeux ; enfin mille autres riens admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups de balai dont les rég aie le maître de la loge ? Puis il y a le piéton causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose sur son balai comme un grenadier sur son fusil; le piéton indigent, fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons habitués au contact des rues; le piéton savant qui étudie, épèle ou lit les afiiehes sans les achever ; le piéton rieur qui se moque des gens auxquels il arrive malheur dans la rue. qui rit des femmes crottées et fait des mines à ceux ou celles qui sont aux fenêtres ; le piéton silencieux qui regarde à toutes les croisées, à tous les étages ; le piéton industriel, armé d'une sacoche ou muni d'un paquet, traduisant la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, qui arrive comme un obus, en disant ; Ah ! quel temps, messieurs ! et qui salue tout le monde ; enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averse, qui l'a prévue, sorti malgré l'avis de sa femme, et qui s'est assis sur la chaise du portier. Selon son caractère, chaque membre de cette société fortuite contemple le ciel, s'en va sautillant pour ne pas se crotter, ou parce qu'il est pressé, ou parce qu'il voit des citoyens marchant malgré vent et marée, ou parce que la cour de la maison étant humide" et catarrhalement mortelle, la lisière, dit un proverbe, est pire que le drap. Chacun a ses motifs. Il ne reste que le piéton prudent, l'homme qui, pour se remettre eu route, épie quelques espaces bleus à travers les nuages crevassés.
M. de Maulincour se réfugia donc, avec toute une famille de piétons, sous le porche d'une vieille maison dont la cour ressemblait à un grand tuyau de cheminée. Il y avait le long de ces murs plâtreux, salpêtres et verdatres, tant de plombs et de conduits, et tant d'étages dans les quatre corps de logis, que vous eussiez dit les cascatelies de Saint-Cloud. L'eau ruisselait de toutes parts; elle bouillonnait, elle sautillait, murmurait; elle était noire, blanche, bleue, verte; elle criait, elle foisonnait sous le balai de la portière, vieille femme édentée, faite aux orages, qui semblait les bénir et qui poussait dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et les habitudes de chaque locataire de la maison. C'était des découpures d'indienne, des feuilles de thé, des pétales de fleurs artificielles, décolorées, mauquées; des épluchures de légumes, des papiers, des fragments de métal. A chaque coup de balai, la vieille femme mettait à nu i'ame du ruisseau, celte fente noire, découpée en cases de damier, après laquelle s'acharnent les portiers. Le pauvre amant examinait ce tableau, l'un des milliers que le mouvant Paris offre chaque jour; mais il l'examinait machinalement, en homme absorbé par ses pensées, lorsqu'en levant les yeux il se trouva nez à nez avec un homme qui venait d'e.itrer.
C'était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains; non, cet homme formait un type nouveau frappe en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant. L'inconnu ne se di: ting.-ait point par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez souvent dans les malheureux ij>ie Charlet a représentés parfois avec un rare bonheur d'observation : c'est de grossières figures roulées dans la boue, à ia voix rauque, au nez rougi et bulbeux, à bouches dépourvues de dents, quoique menaçante ■ : humble: el terribles, chez lesquelles l'intelligence prof on le qui brille d.i is '■■■ yeu$ semble être un contre-sens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés ont le teint marbré, gercé, veiné ; !e front couvert de rugosités ; les cheveu., rares et sales, comme ceux d'une perruque jeté- au coin d'une borne. fous gais dans leur dégradation, et dégrades dans leurs joies, tous marqués du sceau de la débau. lie jettent leur silence comme un rei roche: leur altitude révèle d'effrayantes pensées. Placés entre crime et l'aumône ils n'ont plus de remords, et tournent prudeuv:
HISTOIRE DES TREIZE
ment autour de l'échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser. L'un vous représente la civilisation rabougrie, il comprend tout : l'honneur du bagne, la patrie, la vertu ; puis c'est la malice du crime vulgaire, et les finesses d'un forfait élégant. L'autre est résigné, mime profond, mais «wpjde. Tous ont des velléités d'ordre et de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d'organisations magnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Paris, peuple souverainement bon et souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert ; habitués à supporter des maux inouïs, et qu'une fatale puissance maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous» 1 un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin. Il
Ce Scapin émérite était attaché à son maître. .. pagï 10.
n'y avait rien de cette vie étrange dans le personnage collé fort in- , souciamment sur le mur, devant M. de Maulincourt, comme une fantaisie dessinée par un habile artiste derrière quelque toile retournée de son atelier. Cet homme long et sec, dont le visage plombé trahissait une pensée profonde et glaciale, séchait la pitié dans le cœur des curieux, par une attitude pleine d'ironie et par un regard noir qui annonçaient sa prétention de traiter d'égal à égal avec eux. Sa figure était d'un blanc sale, et son crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une vague ressemblance avec un quartier de granit. Quelques mèches plates et grises, placées de chaque côté de sa tète, descendaient sur le collet de son habit crasseux et boutonné jusqu'au cou. Il ressemblait tout à la fois à Voltaire et à don Quichotte ; il était railleur et mélancolique, plein de mépris, de philosophie, mais à demi aliéné. Il paraissait ne pas avoir de chemise. Sa barbe était longue. Sa méchante cravate ■oire tout usée, déchirée, laissait voir un cou protubérant, fortement
sillonné, composé de veines grosses comme des cordes. Un large cercle brun, meurtri, se dessinait sous chacun de ses yeux. Il semblait avoir au moins soixante ans. Ses mains étaient blanches et propres. Il portait des bottes éculées et percées. Son pantalon bleu, raccommodé en plusieurs endroits, était blanchi par une espèce de duvet qui le rendait ignoble à voir. Soit que ses vêtements mouillés exhalassent une odeur fétide, soit qu'il eût à l'état normal cette senteur de misère qu'ont les taudis parisiens, de même que les bureaux, les sacristies et les hospices ont la leur, goût fétide et rance, dont rien ne saurait donner l'idée, les voisins de cet homme quittèrent leurs places et le laissèrent seul ; il jeta sur eux, puis reporta sur l'officier son regard calme et sans expression, le regard si célèbre de M. de Talleyrand, coup d'oeil terne et sans chaleur, espèce de voile impénétrable sous lequel une àme forte cache de profondes émotions et les plus exacts calculs sur les hommes, les choses et les événements. Aucun pli de son visage ne se creusa. Sa bouche et son front furent impassibles ; mais ses yeux s'abaissèrent par un mouvement d'une lenteur noble et presque tragique. Il y eut enfin tout un drame dans le mouvement de ses paupières flétries.
L'aspect de cette figure stoique fit naître chez M. de Maulincour l'une de ces rêveries vagabondes qui commencent, par une interrogation vulgaire et finissent par comprendre tout un mode de pensées. L'orage était passé. M. de Maulincour n'aperçut plus de cet homme que le pan de sa redingote qui frôlait la borne ; mais, en quittant sa place pour s'en aller, il trouva sous ses pieds une lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait à l'inconnu, en lui voyant remettre dans sa poche un foulard dont il venait de se servir. L'officier, qui prit la lettre pour la lui rendre, en lut involontairement l'adresse :
A Mosieur, Mosieur Ferragusse,
Rue des Grans-Augustains, au coing de la rue Soly.
Paris.
La lettre ne portait aucun timbre, et l'indication empêcha M. de Maulincour de la restituer ; car il y a peu de passions qui ne deviennent improbes à la longue. Le baron eut un pressentiment de l'opportunité de cette trouvaille, et voulut, en gardant la lettre, se donner le droit d'entrer dans la maison mystérieuse pour y venir la rendre à cet homme, ne doutant pas qu'il ne demeurât dans la maison suspecte. Déjà des soupçons, vagues comme les premières lueurs du jour, lui faisaient établir des rapports entre cet homme et madame Jules. Les amants jaloux supposent tout; et c'est en supposant tout, en choisissant les conjonctures les plus probables que les juges, les espions, les amants et les observateurs devinent la vérité qui les intéresse.
— Est-ce à lui la lettre ? est-elle de madame Jules?
Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagination in quiète ; mais aux premiers mots il sourit. Voici textuellement, daat la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, cette lettre à laquelle il était impossible de rien ajouter, dont il ne fallait rien retrancher, si ce n'est la lettre même, mais qu'il a été nécessaire de ponctuer en la donnant. Il n'existe dans l'original ni virgules, ni repos indiqué, ni même de points d'exclamation ; fait qui tiendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les passions.
« Henrt!
« Dans le nombre des sacrilisses que je m'étais imposée a votre égard ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles, mais une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes en vers moi. Je sais d'avance que votre ame an durcie dans le vice ne daignera pas me pleindre. Votre cœur est sour à la censibihté. Ne l'ét-il pas aux cris de la nature, mais peu imporlc ; je dois vous apprendre jusquà quelle poing vous vous êtes rendu coupable et l'orreur de la position où vous m'avez, mis. llenry, vous saviez tout ce que j'ai souffert de ma promière faute et vous avez pu nié plonger dans le même malheur et m'abendonner à mon desespoir et à ma douleur. Oui, je la voue, la croyence que javoit d'être aimée et d'être estimée de vou m'avoit donné le couraje de suporter mon sort. Mais aujourd'hui que me rcste-til? ne m'avez vous pas fai perdre tout ce que j'avoit de plus cher, tout ce qui m'attachait à la vie : parans, amis, onneur, réputations, je vous ai lotit sacrifiés et il ne me reste que l'oprobre, la honte, et je le dis sans rougire, la misère. Il ne manquai à mon malheur que la Bertitude de votre mépris et de votre aine ; maintenant que je l'é, j'orai le couraje que mon projet exije. Mon parti est pris et l'honneur de ma famille le commande : je vais donc mettre un terme à mes souffransses. Ne faites aucune réflaictions sur mon projet, Ucnry. Il est affreux, je le sais, mais mon état m'y forsse. Sans secour. sans soutien, sans un ami pour me con-
FERRAGUS
soler, puije vivre ? non. Le sort en a désidé. Ainci, dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera plus digne de votre estime ; mais recevez le serment que je vous fais d'avoir ma conscience tranquille, puisque je n'ai jamais sésé d'être digne de votre amitié. 0 Henry, mon ami, car je ne changerai jamais pour vous, promettez-moi que vous me pardonnerez la carrier que je vait embrasser. Mon amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans la vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour moi un préservatife contre la séduction. N'oubliez jamais que mon sort est votre ouvrage, et jugezvous. Puice le ciel ne pas vous punir de vos crimes, c'est à genoux que je lui demende votre pardon, car, je le sens, il ne me manquerai plus à mes maux que la douleur de vous savoir malheureux. Malgré le dénument où je me trouve, je refuserai tout èspec de secour de vous. Si vous m'aviez aimé, j'orai pu les recevoir comme venent de la raitié, mais un bienfait exité par la pitié, mon ame le repousse et je cerois plus lâche en le resevent que celui qui me le proposerai.
J'ai une grâce a vous demander. Je ne sais pas le temps que je dois rester* chez madame Meynardie, soyez assez généreux déviter di paroitre devent moi. Vos deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps : je ne veux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dans mon cœur et la glassé défroit. Hélas ! c'est au moment où j'ai besoin de tout mon courage que toutes mes facultés ma bandonnent, Henry, mon ami, avant que j'aie mis une barrier entre i nous , donne moi une dernier preuve de ton estime : écris-moi , répons moi, dis moi que tu mestime encore quoique ne m'aimant plus.
Malgré que mes yeux soit toujours dignes de rencontrer les vôtres, je ne solicite pas d'entrevue : je crains tout de ma faiblesse et de mon amour. Mais de grâce écrivez moi un mot de suite, il me donnera le courage dont j'ai besoin pour supporter mes adversités. Adieu l'oteur de tous mes maux, mais le seul ami que mon cœur ai choisi et qu'il n'oublira jamais. Ida. »
Cette vie de jeune fille dont l'amour trompé, les joies funestes, les douleurs, la misère et l'épouvantable résignation étaient résumés en
si peu de mots; ce poème inconnu, mais essentiellement parisien, écrit dans cette lettre sale, agirent pendant un moment sur M. de Maulinconr, qui finit par se demander si cette Ida ne serait pas une parente de madame Jules, et si le rendez-vous du soir, duquel il avait été fortuitement témoin, n'était pas nécessité par quelque tentative charitable. Que le vieux pauvre eût séduit Ida... cette séduction tenait du prodige. En se jouant dans le labyrinthe de ses réflexions, qui se croisaient et se détruisaient l'une par l'autre, le baron arriva près de la rue Pagevin, et vit un fiacre arrêté dans le bout de la rue des Vieux-Augustins qui avoisine la rue Montmartre. Tous les fiacres stationnés lui disaient quelque chose. — Y serait-elle ? pensa-t-il. Et son cœur battait par un mouvement chaud et fiévreux. 11 poussa la petite porte à grelot, mais en baissant la tête et en obéissant à une sorte de honte, car il entendait une voix secrète qui lui disait : — Pourquoi mets-tu le pied dans ce mystère?
Il y eut enfin Uut un drame dans le mouvement de ses paupières flétries. — rMs 8.
Il monta quelques marches, et se trouva nez à nez avec la vieille portière.
— M. Ferragus?
— Connais pas...
— Comment, M. Ferragus ne demeure pas ici?
— Nous n'avons pas ça dans la maison.
— Mais, ma bonne femme...
— Je ne suis pas une bonne femme, monsieur, je suis concierge.
— Mais, madame, reprit le baron, j'ai une lettre à remettre à M. Ferragus.
— Ah ! si monsieur a une lettre, dit-elle en changeant de ton, la chose est bien différente. Voulez-vous la faire voir, votre lettre ? Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la tête d'un air de doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge pour aller instruire le mystérieux Ferragus de cet incident imprévu ; puis elle dit : — Eh
bien ! montez , monsieur. Vous devez savoir où c'est... Sans répondre à cette phrase, par laquelle cette vieille rusée pouvait lui tendre un piège, l'officier grimpa lestement les esca-
liers, et sonna vivement à la porte du second étage. Son instinct d'amant lui disait : — Elle est là.
L'inconnu du porche, le Ferragus ou l'oteur des maux d'Ida, ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de chambre à fleurs, d'un pantalon de molleton blanc, les pieds chaussés dans de jolies pantoufles en tapisserie, et la tête débarbouillée.
Madame Jules, dont la tète dépassait le chambranle de la porte de la seconde pièce, pâlit et tomba sur une chaise.
— Qu'avez-vous, madame? s'écria l'officier en s'élançant vers elle.
Mais Terragus étendit le bras et rejeta vivement l'officieux en arrière par un mouvement si sec qu'Auguste crut avoir reçu dans la poitrine un coup de barre de fer.
—Arrière ! monsieur, dit cet homme. Que nous voulez-vous? Vous rôdez dans le quartier depuis cinq à six jours.
Seriez-vous un espion?
— Etes-vous M. Ferragus? dit le baron.
— Non, monsieur.
— Néanmoins, reprit Auguste , je dois vous remettre ce papier, que vous avez perdu sous
t la porte de la maison où nous étions tous deux pendant la pluie.
En parlant et en tendant la lettre à cet homme, le baron ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la pièce où le recevait Ferragus, il la trouva fort bien décorée, quoique simplement. Il y avait du feu dans la cheminée ; tout auprès était une table servie plus somptueusement que ne le comportaient l'apparente situation de cet homme et la médiocrité de son loyer. Enfin, sur une causeuse de la seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut un tas d'or, et entendit un bruit qui ne pouvait être produit que par des pleurs de femme.
— Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'inconnu en se tournant de manière à faire comprendre au baron qu'il désirait le renvoyer aussitôt.
Trop curieux pour faire attention à l'examen profond dont il était l'objet, Auguste ne vit pas les regards à demi magnétiques par les»
HISTOIRE DES TREIZE
quels l'inconnu semblait vouloir le dévorer; mais s'il eût rencontré «■cl icil de basilic, il aurait compris le danger de sa position. Trop passionné pour penser à lui-même, Auguste salua, descendit, et retourna die/ lui, en essayant de trouver un sens dans la réunion de ces trois personnes : Ida, Kerragus et madame Jules; occupation qui,
morale ut, équivalait à chercher l'arrangement des morceaux de
bois biscornus du casse-tête chinois, sans avoir la clef du jeu. Mais madame, Jules l'avait vu, madame Jules venait là, madame Jules lui avait mentj. Maulincour se proposa d'aller rendre une visite à cette femme le lendemain, elle ne pouvait pas refuser dé te voir, il s'était fait son complice, il avait les pieds et les mains dans cette ténébreuse intrigue. 11 tranchait déjà du sultan, et pensait à demaocjgr impérieusement à madame Jules de lui révéler tous ses secrets.
En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Taris est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il s'éprend de mille fantaisies : tantôt il bàlil connue un grand seigneur qui aime la truelle; puis, il laisse sa truelle et devient militaire; il s'habille de la tête aux pieds en garde national, fait l'exercice et fume; tout à coup, il abandonne les répétitions militaires et jette son cigare; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la place du Chàtelet, dépose son bilan; niais quelques jours après, il arrange ses affaires, se met en fêle et danse. Un jour il mange du sucre d'orge à pleines mains, à pleines lèvres; hier il achetait du papier Weynen; aujourd'hui le monstre a mal aux dents et s'applique un alexipharmaque sur toutes ses murailles; demain il fera ses provisions de pale pectorale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour l'année, comme ses manies d'un jour. En ce moment donc, tout le monde bâtissait cl démolissait quelque chose, on ne saii quoi encore. Il y avait très-peu de rues qui ne vissent l'échafaudage à longues perches, garni de planches mises sur des traverses et fixées d'étages en étages daus des boulins ; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie des atteintes d'une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée des monuments qu'on ne bâtit pas. Il y a quelque chose de maritime dans ces mâts, dans ces échelles, dans ces cordages, dans les iris des maçons. Or, à douze pas de l'hôtel Maulincour, un de ces bâtiments éphémères était élevé devant une maison que l'on construisait en pierres de taille. Le lendemain, au moment où le baron de Maulincour passait en cabriolet devant cet échafaud, en allant chez madame Jules, une pierre de deux pieds carrés, arrivée au sommet des perches, s'échappa de ses liens de corde en tournant sur elle-même, et tomba sur le domestique, qu'elle écrasa derrière le cabriolet. Un cri d'épouvante lit trembler l'échafaudage et les maçons; l'un d'eux, en dange\ de mort, se tenait avec peine aux longues perches et paraissait avoir été touché par la pierre. La foule s'amassa prompteinent. Tous les maçons descendirent, criant, jurant et disant que le cabriolet de M. de Maulincour avait causé un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus, et l'oflicier avait la tête coiffée par la pierre. Le valet était mort, la voiture était brisée. Ce fut en événement pour le quartier, les journaux le rapportèrent. M. de Maulincour, sûr de n'avoir rien touché, se plaignit. La justice intervint. Enquête faite, il fut prouvé qu'un petil garçon, armé d'une latte, montait la garde et criait aux passants de s'éloigner. L'affaire en resta là. M. de Maulincour en fut pour son domestique, pour sa terreur, et resta dans son lit pendant quelques jours; car l'arrière-traiu du cabriolet en se brisant lui avait l'ait des contusions; puis, la SCCOUSSe nerveuse causée par la surprise lui donna la fièvre. Il n'alla pas chez madame Iules. Dix jours après cet événement, et à sa première sortie, il se rendait au bois de lioulogne dans son cabriolet restauré, lorsqu'eu descendant la rue de Kuurgoguc, à l'endroit où se trouve l'égout, en face la Chambre des députés, l'essieu se cassa net par le milieu, et le baron allait si rapidement (pie cette cassure eut pour effet de faire tendre les deux roues à se rejoindre assez violemment pour lui fracasser la tète; mais il fut préservé de ce danger par la résistance qu'opposa la capote. Néanmoins il reçut une blessure grave au côté, l'eur la seconde l'ois en dix jours il fut rapporté quasi mon chez la douairière eptorée. Ce second accident lui donna quelque défiance, et il pensa, mais vaguement, a Ferragus et à madame Jules. Pour éclaircir ses soupçons, il garda I essieu brisé dans sa chambre, el manda son carm,.irr. Le carrossier vint, regarda l'essieu, la cassure, et proiaa deux choses, à M. de Maulincour. D'abord I essieu ne -nrlail ua sEs ateliers; il n'en fournissait aucun qu'il n'y gravai grossièrement les initiales de son nom. et il ne pouvait pas expliquer par quels nie eus cet essieu avait été substitue à l'autre ; puis la cassure de cet essieu suspect avait élé ménagée par une chambre, espèce de creux intérieur, par des soufflures et par des pailles tres-babilement pratiquées.
Eh! monsieur le baron, il a fallu être joliment malin, dit-il, pour arranger un essieu sur ce modèle, on jurerait que c'est naturel...
M. de Maulincour pria son carrossier de ne. rien dire de celte 1 ire, ei se Uni pour dùmenl averti. Ces deux tentatives «l'assassinat « l.ueui uunli. , ave< une adresse qui duiotail l'inimitié de jçns supérieur*.
— C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agitant dans son lit, une guerre de sauvage, une gu'èrre de surprise, d'embuscade, de traîtrise. déclarée au nom de madame Jules. A quel homme appartient-elle donc? De quel pouvoir dispose doue ce Ferragus .'
Enfin M. de Maulincour, quoique brave et militaire, ne put s'empêcher de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui l'assaillirent, il y en eut une contre laquelle il se trouva sans défense et sans courage i le poison ne siTait-il pas bientôt employé par ses ennemis secrets? Aussitôt, dominé par des craintes que sa faiblesse momentanée, qui la diète et la lièvre augmentaient encore, il fit venir une vieille femme attachée depuis longtemps à sa graud'mère, une femme qui avait pont lui un de ces sentiments à demi maternels, le sublime du commun. Sans s'ouvrir entièrement à elle, il la chargea d'acheter secrèiemenl, et chaque jour, en des endroits différents, les aliments qui lui étaient nécessaires, en lui recommandant de les mettre sous clef, et de les lui apporter elle-même, sans permettre à qui que ce fût de s'en approcher «juand elle les lui servirait. Enfin il prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir de ce genre de mort. Il se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait donc penser à loisir à sa propre défense, le seul besoin assez clairvoyant pour permettre à l'égoisme humain de ne rien oublier. Mais le malheureux malade avait empoisonné sa vie par la crainte; et, malgré lui, le soupçon teignit toutes les heures de ses sombres nuances. Cependant ces deux leçons d'assassinat lui apprirent une des vertus les plus nécessaires aux hommes politiques, il comprit la haute dissimulation dont il faut user daus le jeu des grands intérêts de la vie. Taire son secret n'est rien; mais se taire à l'avance, mais savoir oublier un fait pendant trente ans, s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle étude en un pays où il y a peu d'hommes qui sachent dissimuler pendant trente jours. M. de Maulincour ne vivait plus que par madame Jules. Il était perpétuellement occupé à examiner sérieusement les moyens qu'il pouvait employer dans cette lutte inconnue pour triompher d'adversaires inconnus. Sa passion anonyme pour cette femme grandissait de tous ces obstacles. Madame Jules était toujours debout, au milieu de ses pensées et de son cœur, plus attrayante alors par ses vices présumés que par les vertus certaines qui en avaient fait pour lui son idole.
Le malade, voulant reconnaître les positions de l'ennemi, crut pouvoir sans danger initier le vieux vidame aux secrets dp sa situation Le commandeur aimait Auguste comme un père aime les enfants de sa femme; if était fin, adroit, il avait un esprit diplonuimuc. Il vint donc écouter le baron, hocha la tôle, et tous deux tllll il. Le
bon vidame ne partagea pas la confiance de soft jeune ami. quand \uguste lui dit qu'au temps où ils vivaient, la poliee et le pouvoir étaient à même de connaître tous les mystères, et que, s'il fallait absolument y recourir, il trouverait eu eux de puissants auxiliaires.
Le vieillard lui répondit gravement : — La police, mou cher enfant, est ce qu'il y a de plus inhabile au mondé, et le pouvoir ce qu'il y a de plus faible dans les qBestions individuelles. Ni la police ni le pouvoir ne savent lire au fond des cneurs. Ce qu'on doil raisonnablement leur demander, c'est de rechercher les causes d'un fait. Or, le pouvoir et la police sont émineimneni impropres à ce métier ; ils manquent essentiellement de cet Intérel persohhël qui révèle tout à celui qui a besoin de tout savoir. Aucune puissance humaine ne peut empêcher un assassin ou un empoisonneur d'arriver soil an «. ur d'un prince, soit à l'estomac d'un honnête homme. Les passions font toute la police.
Le commandeur conseilla fortement au baron de s'en aller en Italie, d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de Syrie en Asie, et de n«' revenir qu'après avoir convaincu ses ennemis secrets de son repentir, et de l'aire ainsi laeiloineul sa paix avec eux ; sinon, de rester dans son hôtel, et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir des atteintes de ce Ferragus, et n'en sortir que pour l'écraser, en toute sûreté.
— Il ne faut loucher à son ennemi que pour lui abattre la tAto, lui dii-il gravement.
Néanmoins, le vieillard promit à sou favori d'employer tout ce que le ciel lui avait départi d'astuce pour, sans compromettre personne, pousser des reconnaissances chez l'ennemi, en rendre bon compte, «•t préparer la victoire. I.c coniniauilcur avait un vieux I uaru retiré, le plus malin singe qui jamais eut pris figure humaine, jadis spirituel comme un diable, taisant tout de sou cqrps (Oinme un forçat, alerte
comme un voleur, fin comme une femme, mais tombé «l.m- la décadence du génie, lauic d'occasions, depuis la pouvelle constitution de la société parisienne, qui a uns eu réforme les valets de i o Scapin émérite était attache à son maître comme 3 un être supérieur , mais le rusé vidame ajoutait chaque année aux on ancien
prévôt de galanterie nue assez tarie somme, attention qui en corro> lioi.nl l'amitié ii.n o relie par les li«-n- de l'intérêt, et valait tu vieillard de; "'"s que la maîtresse la plus aimante u'eûl pas iuvi .. pour sm ami malade. Ce fui i elle parle «les vuaix valets die Lbéàlre, d« bris «iu
ilcrnii'i' s;c« le. ni lie nu ni rupl.Ue. faille d« passions., .in a.iirc. niqiiel selii'nui i. « «niioi.iuilt iUl ej M, de M.uiliiu our.
■ le baron gâterait fout, dil Cfl graud lionune en livrée appe,,;
FERRAGUS
au conseil. Que monsieur mange, boive et dorme tranquillement. Je preuds tout sur moi.
En effet. huit jours après la conférence, au moment où M. de Maulincoiir. parfaitement remis de son indisposition, déjeunait avec sa grand'mcrc et le vidame, Justin entra pour l'aire son rapport. Puis, avec cette fausse modestie qu'affectent les gens de talent, il dit, lorsque la douairière fut rentrée dans ses appartements : — Ferragus n'est pas le nom de l'ennemi qui poursuit M. le baron. Cet homme, ce diable, s'appelle Cratien, fleuri, Victor, Jean-Joseph Bourignard. Le sieur Gratien Bourignard est un ancien entrepreneur de bâtiments, jadis fort riche, et surtout l'un des plus jolis garçons de Paris, un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent mes renseignements. Il a été simple ouvrier, et les compagnons de l'ordre des Dévoranis l'ont, dans le temps, élu pour chef, sous le nom de Ferragus XXIll. La police devrait savoir cela, si la police était instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure plus rue des Vieux-Augustins, et perche maintenant rue Joquelet, madame Jules Desmarest va le voir souvent ; assez souvent son mari, en allant à la Bourse, la mené rue Vivienne, ou elle mène son mari à la Bourse. M. I- vidame connaît trop bien ces choses-là pour exiger que je lui d- .>.j si c'est le mari qui mène sa femme ou la femme qui mène sos mari; mais madame Jules est si jolie, que je parierais pour elle. Tout -cela est du dernier positif. Mou Bourignard joue souvent au nuii-i ro 129. C'est, sous votre respect, monsieur, un farceur qui aime les ummes, et qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste, il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut, et vous a la vie la plus originale du monde. Je ne doute pas qu'il n'ait plusieurs domiciles, car, la plupart du temps, il échappe à ce que monsieur le commandeur nomme les investigations parlementaires. Si monsieur le désire, on peut néanmoins s'en défaire honorablement, eu égard à ses habitudes. 11 est toujours facile de se débarrasser d'un homme qui aime les femmes. Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager encore. Maintenant, monsieur le vidame et monsieur le baron ont-ils quelque chose à me commander?
— Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin saus ordre; mais veille ici à tout , de manière que M. le baron n'ait rien à craindre.
— Mon cher enfant, reprit le vidame, reprends ta vie et oublie madame Jules.
— Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place à Gratien Rourignard, je veux l'avoir pieds et poings liés, et madame Jules aussi.
Le soir, le baron Auguste de Maulincour, récemment promu à un i :ide supérieur dans une compagnie des gardes du corps, alla au bal, ,i l'Elysée-Bourbon, chez madame la duchesse de Berri. Là, certes, il ne pouvait y avoir aucun danger à redouter pour lui. Le baron de Maulincour eu sortit néanmoins avec une affaire d'honneur à vider, nue affaire qu'il était impossible d'arranger. Son adversaire, le marquis de Bonquerolles, avait les plus fortes raisons de se plaindre d'Auguste, et Auguste y avait donné lieu par son ancienne liaison avec la •<nir de M. de Ronquerolles, la comtesse de Serizy. Cette dame, qui n'aimait pas la sensiblerie allemande, n'en était que plus exigeante daus les moindres détails de son costume de prude. Par une de ces fatalités inexplicables, Auguste fit une innocente plaisanterie que madame de Serizy prit fort mal, et de laquelle son frère s'offeusa. L'explication eut lieu dans un coin, à voix basse. En gens de bonne compagnie, les deux adversaires ne firent poiut de bruit. Le leudemain seulement, la société du faubourg Saint-llonoré, du faubourg Saint-Germain, et le château, s'entretinrent de cette aventure. Madame de Serizy fui chaudement défendue, et l'on donna tous les torts à Maulincour. D'augustes personnages intervinrent. Des témoins de la plus haute distinction furent imposés à MM. de Maulincour et de Ronquerolles, et toutes les précautions furent prises sur le terrain pour qu'il n'y eût personne de tué. Quand Auguste se trouva devant son adversaire, homme de plaisir, auquel personne ne refusait des sentiments d'honneur, il ne put voir en lui l'instrument de Ferragus, chef des Dévorants, mais il eut une secrète envie d'obéir à d'inexplicables pressentiments en questionnant le marquis.
— Messieurs, dit-il aux témoins, je ne refuse certes pas d'essuyer le feu de M. de Ronquerolles; mais, auparavant, je déclare que j'ai eu tort, je lui fais les excuses qu'il exigera de moi, publiquement même s'il le désire, parce que, quand il s'agit d'une femme, rien ne saurait, je crois, déshonorer un galant homme. J'en appelle donc à sa raison et à sa générosité, n'y a-t-il pas un peu de niaiserie à se battre quand le bon droit peut succomber/...
M. de Ronquerolles n'admit pas cette façon de finir l'affaire, et alors ie baron, devenu plus soupçonneux, s'approcha de son adversaire.
— Eh! bien, monsieur le marquis, lui dit-il, engagez-moi, devant r«s messieurs, votre foi de gentilhomme de n'apportei dans cette rencontre aucune raison de vengeance autre que celle dont il s'agit publiquement.
Monsieur, ce n'est pas une question à me faire. °*. M. de Ronquerolles alla se mettre à sa place. Il était convenu.
par avance, que les deux adversaires se contenteraient d'échanger un coup de pistolet. M. de Ronquerolles, uni- ré la dis'ance déterminée qui semblait devoir rendre la mort de M. de Maulincour trèsproblématique, pour ne pas dire impossible, lit torcher le baron. La halle lui traversa les côtes, à deux doigts au-dessous du cœur, mais heureusement sans de fortes lésions.
- Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officiel aux gardes, pour avoir voulu venger des passions mortes.
M. de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put retenir un sourire sardonique en entendant ces paroles.
— La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être soupçonnée.
— Toujours madame Jules, répondit Auguste.
Il s'évanouit, sans pouvoir achever une mordante plaisanterie qui expira sur ses lèvres; mais, quoiqu'il perdit beaucoup de sang, sa blessure n'était pas dangereuse. Après une quinzaine de jours pendant lesquels la douairière et le vidame lui prodiguèrent ces soin . de vieillard, soins dont une longue expérience de la vie donne seule le secret, un matin sa grand'mere lui porta de rudes coups. Elle lui révéla les mortelles inquiétudes auxquelles étaient livrés ses vieux, ses derniers jours. Elle avait reçu une lettre signée d'un F, dans laquelle l'histoire de l'espionnage auquel s'élait abaissé sou petit-fils lui était, de point eu point, racontée. Dans cette lettre, des actions indignes d'un honnête homme étaient reprochées à M. de Maulincour. Il avait, disait-on, mis une vieille femme rue de Ménars, sur la place de fiacres qui s'y trouve, vieille espionne occupée en apparence à vendre aux cochers l'eau de ses tonneaux, mais en réalité chargée d'épier les démarches de madame Jules Desmarets. Il avait espionné l'homme le plus inoffensif du monde pour en pénétrer tous les secrets, quand, de ces secrets, dépendait la vie ou la mort de trois personnes. Lui seul avait voulu la lutte impitoyable dans laquelle, déjà blessé trois fois, il succomberait inévitablement, parce que sa mortavait été jurée, et serait sollicitée par tous les moyens humains. M. de Maulincour ne pourrait même plus éviter son sort en promettant de respecter la vie mystérieuse de ces trois personnes, parce qu'il était impossible de croire à la parole d'un gentilhomme capable de tomber aussi bas que des agents de police; et pourquoi? pour troubler, sans raison, la vie d'une femme innocente et d'un vieillard respectable. La lettre ne fut rien pour Auguste, en comparaison des tendres reproches que lui fit essuyer la baronne de Maulincour. Manquer de respect et de confiance envers une femme, l'espionner sans en avoir le droit ! Et devaiton espionner la femme dont on est aimé? Ce fut un loi-rein de ces excellentes raisons qui ne prouvent jamais rien, et qui mirent, pour la première fois de sa vie, le jeune baron dans une des grandes colères humaines où germent, d'où sortent les actions les pîus capitales de la vie.
— . Puisque ce duel est un duel à mort, dit-il en forme de conclusion, je dois tuer mon ennemi par tous les moyens que je puis avoir à ma disposition.
Aussitôt le commandeur alla trouver, de la part de M. de Maulincour, le chef de la police particulière de Paris, et, sans mêler ni le nom ni la personne de madame Jules au récit de cette aventure, quoiqu'elle en fût le nœud secret, il lui fil part des craintes que donnait à la famille de Maulincour le personnage inconnu assez osé pour jurer la perle d'un officier aux gardes, eu face des lois et de la police. L'homme de la police leva de surprise ses lunettes vertes, se moucha plusieurs fois, et offrit du tabac an vidame, qui, par dignité, prétendait ne pas user de tabac, quoiqu'il en eût le nez barbouillé. Puis le sous-chef prit ses notes, et promit que, Vidocq et ses limiers aidant. il rendrait sous peu de jours bon compte à la famille Maulincour de cet ennemi, disant qu'il n'y avait pas de mystère? pour la police de Paris. Quelques jours après", le chef vint voir M. le vidame à l'hôtel de Maulincour, et trouva le jeune baron parfaitement remis de sa dernière blessure. Alors, il leur lit, eu style administratif, ses remercimeuts des indications qu'ils avaient eu la bonté de lui donner, en lui apprenant que ce Bourignard était un homme condamné à vingt ans de travaux forcés, mais miraculeusement échappé pendant le transport de la chaîne de Bicêtre à Toulon. Depuis treize ans, la po\i< avait infructueusement essaye de le reprendre, après avoir su qu'il était venu fort iusouciammeiit habiter Paris, où il avait évité les recherches les plus actives, quoiqu',1 fût constamment mêle à beaucoup d'intrigues ténébreuses. Bref, cet homme, dont la vie offrait les particularités les plus curieuses, allait être certainement saisi à l'un de ses domiciles, et livré à la justice. Le bureaucrate termina son rapport officieux en disant à M. de Maulincour que s'il attachait assez d'importance à cette affaire pour être témoin de la capture de Bourignard, il pouvait venir le lendemain, à huit heures du malin, rue Sainte-Foi, dans une maison dont il lui donna le numéro. M. de Maulincour se dispensa d'aller chercher celte certitude, s'en fiant, avec le saint respect que la police inspire à Paris, sur la diligence de l'administration. Trois jours après, n'ayant rien lu dans lt journal sur cette arrestation, qui cependant devait fournir matière à quelque article curieux, M. de Maulincour conçut des inquiétudes, que dissipa la lettre suivante :
HISTOIRE DES TREIZE
« Monsieur le baron.
« J'ai l'honneur de vous annoncer que vous ne devez plus conserver aucune erainte touchant l'affaire dont il est question. Le nommé Gralicn Bourignard, dit Ferragus, est décédé hier, en son domicile, rue Joqnelet, n° 7. Les soupçons que nous devions concevoir sur son identité ont pleinement été détruits par les faits. Le médecin de la Préfecture de police a été par nous adjoint à celui de la mairie, et le chef de la police de sûreté a fait toutes les vérifications nécessaires pour parvenir à une pleine certitude. D'ailleurs, la moralité des témoins qui ont signé l'acte de décès, et les attestations de ceux qui ont soigné ledit Bourignard dans ses derniers moments, entre autres celle du respectable vicaire de l'église Bonne-Nouvelle, auquel il a fait ses aveux, au tribunal de la pénitence, car il est mort en chrétien, ne nous ont pas permis de conserver les moindres doutes.
« Agréez, monsieur le baron, etc. »
M. de Maulincour, la douairière et le vidame respirèrent avec un plaisir indicible. La bonne femme embrassa son petit-fils, en laissant échapper une larme, et le quitta pour remercier Dieu par une prière. l,a chère douairière, qui faisait une neuvaine pour le salut d'Auguste, se crut exaucée.
— Eh bien ! dit le commandeur, tu peux maintenant te rendre au bal dont tu parlais, Je n'ai plus d'objections à l'opposer.
M. de Maulincour fut d'autant plus empressé d'aller à ce bal, que madame Jules devait s'y trouver. Cette fête était donnée par le préfet de la Seine, chez lequel les deux sociétés de Paris se rencontraient comme sur un terrain neutre. Auguste parcourut les salons san* »oir la femme qui exerçait sur sa vie une si grande influence. •' entra dans un boudoir encore désert, où des tables de jeu attendaient les joueurs, et il s'assit sur un divan, livré aux pensées les plus contradictoires sur madame Jules. Un homme prit alors le jeune officier par le bras, et le baron resta stupéfait en voyant' !é pauvre de la rue Coquillière, le Ferragus d'Ida, l'habitant de larue Soly, le Bourignard de Justin, le forçat de la police, I» .uort de la veille.
— Monsieur, pas un cri, pas un mot, lui dit Bourignard dont il reconnut l" voix, mais qui certes eût semblé méconnaissable à tout autre. Il était mis élégamment, portait les insignes de l'ordre de la Toison-d'Or et une plaque à son habit. — Monsieur, reprit-il d'une voix qui sifflait comme celle d'une hyène, vous autorisez toutes mes tentative! rn mettant de votre côté la police. Vous périrez, monsieur; il le fau'. Aimez-vous madame Jules? Etiez-vous aimé d'elle? de quel droit vouliez-vous troubler son repos, noircir sa vertu?
Quel/u'un survint. Ferragus se leva pour sortir.
— Connaissez-vous cet homme? demanda M. de Maulincour en saisissant Ferragus au collet. Mais Ferragus se dégagea lestement, prit M. de Maulincour par les cheveux, et lui secoua railleusement la tête à plusieurs reprises. — Faut-il donc absolument du plomb pour la fendre sage? dit-il.
— Non pas personnellement, monsieur, répondit de Marsay, le témoin de cette scène ; mais je sais que monsieur est M. de Funcal, Portugais fort riche.
M. de Funcal avait disparu. Le baron se mit à sa poursuite sans pouvoir le rejoindre, et, quand il arriva sous le péristyle, il vit, dans un brillant équipage, Ferragus qui ricanait en le regardant, et partait au grand trot.
— Monsieur, de grâce, dit Auguste en rentrant dans le salon et en s'adressant à de Marsay, qui se trouvait être de sa connaissance, où M. de Funcal demeure-t-il?
— Je l'ignore, mais on vous le dira sans doute ici.
Le baron, ayant questionné le préfet, apprit que le comte de Funcal demeurait à l'ambassade de Portugal. En ce moment où il croyait encore sentir les doigts glacés de Ferragus dans ses cheveux, il vit madame Jules dans tout l'éclat de sa beauté, fraîche, gracieuse, naive, resplendissant de cette sainteté féminine dont il s'était épris. Cette créature,* infernale pour lui, n'excitait plus chez Auguste que de la haine, et/cette haine déborda sanglante, terrible dans ses regards ; il épia le moment de lui parler sans être entendu de personne, et lui dit : — Madame, voici déjà trois fois que vos bravi me manquent...
— Que voulez-vous dire, monsieur? répondit-elle en rougissant. Je sais qu'il vous est arrivé plusieurs accidents fâcheux, auxquels j'ai pris beaucoup de part; mais comment puis-je y être pour quelque chose?
— Vous savez donc qu'il y a des brari dirigés contre moi par l'homme de la rue Soly?
— Monsieur'...
— Madame, maintenant je ne serai pas seul à vous démarrer compte, non pas d>' mon bonheur, mais de mon sang...
En ce moment, Jules Desmarets s'approcha.
— Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?
Venez vous en enquérir chez moi, si vous en êtes curieux, mon-
Et Maulincour sortit, laissant madame Jules pâle et presque en dé- (alliance.
Il est bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une fois dans leur vie, à propos d'un fait incontestable, en face d'une interrogation précise, aiguè, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites par leurs maris, et dont la seule appréhension donne un léger froid, dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l'acier d'un poignard. De là cet axiome : Toute femme ment. Mensonge officieux, mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible ; mais obligation de mentir. Puis, cette obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir ? Les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur apprennent si bien l'imposture ! Enfin, la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge ; elle en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. Le mensonge devient donc pour elles le fond de la langue, et la vérité n'est plus qu'une exception ; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par caprice ou par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines femmes rient en mentant; celles-ci pleurent, celles-là deviennent graves ; quelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans la vie par feindre de l'insensibilité pour les hommages qui les flattaient le plus, elles finissent souvent par se mentir à elles-mêmes. Qui n'a pas admiré leur apparence de supériorité au moment où elles tremblent pour les mystérieux trésors de leur amour ? Qui n'a pas étudié leur aisance, leur facilité, leur liberté d'esprit, dans les plus grands embarras de la vie? Chez elles, rien d'emprunté : la tromperie coule alors comme la neige tombe du ciel. Puis, avec quel art elles découvrent le vrai dans autrui ! Avec quelle finesse elles emploient la plus droite logique, à propos de la question passionnée qui leur livre toujours quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près d'elles par interrogation ! Questionner une femme, n'est-ce pas se livrer à elle? n'apprendra-t-elle pas tout ce qu'on veut lui cacher, et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la prétention de lutter avec la femme de Paris ! avec une femme qui sait se mettre au-dessus des coups de poignards, en disant : — Vous êtes bien curieux ! que vous importe? Pourquoi roulez-vous le savoir ! Ah oout êtes jaloux! Et si je ne voulais pas vous répondre? enfin, avec une femme qui possède cent trente-sept mille manières de dire NON, et d'incommensurables variations pour dire OUI. Le traité du non et du oui n'est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiques, philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire? Mais, pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un génie androgyne? aussi ne sera-telle jamais tentée. Puis, de tous les ouvrages inédits, celui-là n'est-il pas le plus connu, le mieux pratiqué par les femmes? Avez-vous jamais étudié l'allure, la pose la disinvoltura d'un mensonge? Examinez. Madame Desmarets était assise dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de son émotion en sortant du bal, madame Jules affectait une contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, et ne lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs des maisons silencieuses devant lesquelles il passait; mais tout à coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de rue, il examina sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pelisse doublée de fourrure dans laquelle elle était enveloppée ; il lui trouva un air pensif, et peut-être était-elle réellement pensive. De toutes les choses qui se communiquent, la réflexion et la gravité sont les plus contagieuses.
— Qu'est-ce que M. de Maulincour a donc pu te dire pour f affecter si vivement, demanda Jules, et que veut-il donc que j'aille apprendre chez lui?
— Mais il ne pourra rien te dire chez lui que je ne te dise maintenant, répondit-elle.
Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore toujours un peu la vertu, madame Jules attendit une autre question. Le mari retourna la tête vers les maisons et continua ses études sur les portes enchères. Une interrogation de plus n'était-clle pas un soupçon, une défiance? Soupçonner une femme est un crime en amour. Jules avait déjà tué un homme sans avoir douté de sa femme. Clémence ne savait pas tout ce qu'il y avait de passion vraie, de réflexions profondes dans le silence de son mari, de même que Jules ignorait le drame admirable qui serrait le cœur de sa Clémence. Et la voiture d'aller dans Paris silencieux, emportant deux époux, deux amants qui s'idolâtraient, et qui, doucement appuyés, réunis sur des coussins de soie, étaient néanmoins séparés par un abime. Dans ces élégants coupés qui reviennent du bal, entre minuit et deux heures du malin, combien de scènes bizarres ne se passc-t-il pas, en s'en tenant aux coupes dont les lanternes éclairent et la rue et la voilure, ceux donl les glaces sont claires, enfin les coupés de l'amour légitime où les couples peuvent se quereller sans avoir peur d'être vus par les passants, parce que l'état civil donne le droit de bouder, de battre, d'embrasser une femme en voiture et ailleurs, partout ! Aussi combien de secrets ne se révèle-t-il pas aux fantassins nocturnes, à ces jeunes gens venus au bal en voiture, mais obligés, par quelque cause que ce soit, de
FFRRAGUS.
s'en aller à pied! C'était la première fois que Jules et Clémence se trouvaient ainsi chacun dans leur coin. Le mari se pressait ordinairement près de sa femme.
— Il fait bien froid, dit madame Jules.
Mais ce mari n'entendit point, il étudiait toutes les enseignes noires au-dessus des boutiques.
— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question que je vais t'adrcsser.
Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.
— Mon Dieu, nous y voici ! pensa la pauvre femme.
— Eh ! bien, reprit-elle en allant au-devant de la question, tu veux apprendre ce que me disait M. de Maulincour. Je te le dirai, Jules ; mais ce ne sera point sans terreur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir des secrets l'un pour l'autre ? Depuis un moment, je te vois luttant entre la conscience de notre amour et des craintes vagues ; mais notre conscience n'est-elle pas claire, et tes soupçons ne te semblent-ils pas bien ténébreux ? Pourquoi ne pas rester dans la clarté qui' te plait? Quand je t'aurai tout raconté, tu désireras en savoir davantage; et cependant, je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles de cet homme. Eh bien ! peut-être y aura-t-il alors entre vous deux quelque fatale affaire. J'aimerais bien mieux que nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, jure-moi d'attendre que cette singulière aventure s'explique naturellement. M. de Maulincour m'a déclaré que les trois accidents dont tu as entendu parler : la pierre tombée sur son domestique, sa chute en cabriolet et son duel à propos de madame de Serizy étaient l'effet d'une conjuration que j'avais tramée contre lui. Puis, il m'a menacée de l'expliquer l'intérêt qui me porterait à l'assassiner. Comprends-tu quelque chose à tout cela ? Mon trouble est venu de l'impression que m'ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je l'ai cru fou. Voilà tout. Maintenant, je ne serais pas femme si je ne m'étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit, la passion de M. de Maulincour. 11 ne m'a jamais vue qu'au bal, et ses propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l'on lient au bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me trouver un jour seule et sans défense. Tu vois bien ! Déjà tes sourcils se froncent. Oh ! je hais cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui ! pourquoi donc l'aller chercher ? Jules, je t'en supplie, prometsmoi d'oublier tout ceci. Demain nous apprendrons sans doute que M. de Maulincour est devenu fou.
— Quelle singulière chose ! se dit Jules en descendant de voiture sous le péristyle de son escalier.
Il tendit les bras à sa femme, et tous deux montèrent dans leurs appartements.
Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de Trilby, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n'effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et Chloé. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu sacré. Elle, son mari, sa femme de chambre, pouvaient seuls y entrer., L'opulence a de beaux privilèges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par l'accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces délicatesses qui lus rendent encore plus attrayants. Si vous haïssez les dîners sur l'herbe et les repas mal servis, si vous éprouvez quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur, un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exquise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselure, éclairée par des bougies diaphanes, puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la plus recherchée ; pour être conséquent, vous devez alors laisser la mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue ; abandonner «es mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés aux gens qui payent leur dîner avec des cachets-, puis, vous devez comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une lampe marmorine, entre des murailles discrètes et revêtues de soie, devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par d'ondoyants rideaux. Il vous faut des glaces dans .esquelles les formes se jouent, et qui répètent à l'infini la femme que l'on voudrait multiple, et que l'amour multiplie souvent ; puis des divans bien bas ; puis un lit qui, semblable à un secret, se laisse deviner sans être montré ; puis, dans cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, des bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, pour lire à toute heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la finesse eût satisfait Anne d'Autriche. Madame Jules avait réa- Sisé ce délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de cjoût pouvait en faire autant, quoique, néanmoins, il y ait dans l'arisûgcceut de ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel
ornement, à tel détail, un caractère inimitable. Aujourd'hui pins que jamais règne le fanatisme de l'individualité. Plus nos k>is tendront à une impossible égalité, plus nous nous en écarterons, par les mœurs. Aussi, les personnes riches commencent-elles, en France, à devenir plus exclusives dans leurs goûts et dans les choses qui leur appartiennent, qu'elles ne l'ont été depuis trente ans. Madame Jules savait à quoi l'engageait ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe qui allait si bien à l'amour. Les Quinze cents francs et ma Sophie, ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie. L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l'odeur s'est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse. Disjecta membra poetœ, la poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle avait été conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous les coins. A l'amour d'un mari qui baille se présente alors une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain. — Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la vie telle qu'elle est. Une femme est "toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde, qui calomnie ou déchire toutes femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les autres êtres, l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Ces soins, ces devoirs, ne procèdent-ils pas d'ailleurs d'une dignité personnelle qui sied à ravir? N'est-ce pas des flatteries? n'est-ce pas respecter en soi l'être aimé? Donc madame Jules avait interdit à son mari l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette ds bal, et d'où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, "les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à l'amour ni la vue ni le toucher ; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour le monde; une femme qui s'était ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Caius Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes ! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.
Or, en rentrant après cette conversation, qui l'avait glacée d'effroi et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, madame Jules prit un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, entr'ouvert son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies ; son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante ; ses pieds nus étaient dans des pantoufles de velours. Forte de ses avantages, elle vint à pas menus, et mit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreille en l'échauffant de son haleine, et la mordant du bout des dents : — A quoi pensez-vous, monsieur? Puis le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras, pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute l'intelligence de son pouvoir ; et, plus elle est vertueuse, plus agissante est sa coquetterie.
— A toi, répondit-il.
— A moi seule ?
— Oui!
— Oh ! voilà un oui bien hasardé.
Ils se couchèrent. En s'endormant madame Jules se dit : Décidément, M. de Maulincour sera la cause de quelque malheur. Jules est préoccupé, distrait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas. Il était environ trois heures du matin lorsque madame Julor fut réveillée par
HISTOIRE DES TREIZE
un pressentiment qui l'avait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle • irceptiou à la fois physique et morale de l'absence de
i sentait plus le bras que .Iules lui passait sous la tète, c !;.! lans lequel --11*- dormait heureuse, paisible, depuis cinq années, el : : i il ne I. in. il jamais. Puis une voix lui avait dit: — Jules souffre, Jules pleure... Elle leva la tête, se mit sur son séant, trouva la place de son mari froide, et l'aperçut assis devant le feu, les pieds sur le garde-cendre, la tète appuyée sur le dos d'un grand fauteuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauvre femme se jeta vivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.
— Jules, qu'as-tu V souffres-tu? parle! dis! dis-moi! Parle-moi, si lu m'aimes. En un moment elle lui jeta cent paroles qui exprimaient la tendresse la plus profonde.
Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains, et lui répondit en laissant échapper de nouvelles larmes : — Ma chère Clémence, je suis bien malheureux ! Ce n'est pas aimer que de se défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse. Je t'adore en te soupçonnant... Les paroles que cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé au cœur; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. Il y a la-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes explications né m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me fait repousser. C'est un affreux combai. Pouvais-je rester là, tenant ta télé en y soupçonnant des pensées qui me seraient inconnues? — Oh! je te crois, je te crois, lui cria-t-il vivement en la voyant sourire avec tristesse, et ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne me reproche rien. De toi. la moindre parole me tuerait. D'ailleurs pourrais-tu me dire uue seule chose que je ne me sois dite depuis trois heures? oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir, si belle, admirant ton front si pur et si paisible. Oh! oui, tu m'as toujours dil toutes les pensées, -n'est-ce pas? Je suis seul dans ton àme. En II- contemplant, en plongeant mes -eux dans les tiens, j'y vois bien tout. Ta vie est ton jours aussi pure que ton regard esl clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet œil si transparent. Il se souleva, et la baisa sur les yeux. — Laisse-moi t'avouer. jma chère créature, que depuis cinq ans ce qui grandissait chaque jour mon bonheur, c'était vie ne te savoir aucune de ces affections naturelles qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'avais ni sœur, ni père, ni mère, ni compagne, et je n'étais alors ni au-dessus ni au-dessous de personne dans ton coeur : j'y étais seul. Clémence, répete-moi toutes les douceurs dam- que tu m'as si souvent dites, ne me gronde pas. consolemoi, te suis malheureux. J'ai certes un soupçon odiec- à me reprocher, el loi ii n'.is rien dans le cœur qui te brûle. Ma bien-aimée, dis, pouvais-je rester ainsi près de toi? Comment deux têtes qui sont si bien unies demeureraient-elles sur le même oreiller quand l'une d'elles souffre et que l'autre est tranquille... — A quoi penses-tu donc? s'écria-t-il brusquement en voyant Clémence songeuse, interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.
— Je pense à ma mère, répondit-elle d'un ton grave. Tu ne saurais connaître, Jules, la douleur de ta Clémence obligée de se souvenir des adieu x mortuaires de sa mère, en entendant ta voix, la plus douce des musiques ; et de songer à la solennelle pression des mains glacées d'une mourante, en sentant la caresse des tiennes en un moment où tu m'accables des témoignages de ton délicieux amour. Elle releva son mari, le (.rit, l'étreigntï avec une force nerveuse bien supérieure à celle d'un homme, lui baisa les cheveux et le couvrit de larmes. Ah! je voudrais être hachée vivante pour toi ! Dis-moi bien que je te rends ! a -,i- , que je suis pour toi la plus belle des femmes, que je suis
femmes pour loi. Mais tu es aimé comme nul homme ne le sera lis. J • né suis pas ce que veulent dire les mots devoir et rertu. Jules, je l'aime pour loi, je suis heureuse de t'aimer, et je t'aimerai toi ours mieux jusqu'à mdti dernier souffle. J'ai quelque orgueil de m amour, je me crois destinée à n'éprouver qu'un sentiment dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux, peui-fitre : je suis contente di ne pas avoir d'enfant, et n'en souhaite point. Je me sens plus mère. Eh bien! as-tu des craintes? Ecoute-moi, mon or, promets-moi d'oublier, non pas cette heure mêlée de tendresse et de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction que si tu fais un pas de plus dans ce dédale, nous roulerons dans un abîme où je périrai, mais en ayant ton nom sur les lèvres et ton C03HT dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ion àme, et si bas en réalité? Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de leur fortune, tu ne me ferais pas l':iumone d'un soupçon; et. pour la première occasion dans ta vie on lu peux me prouver une foi sans bornes, lu me détrônerais de Ion cœur! Entre un fou el moi, c'est le l'on que lu crois, oh! .Iules Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui retombaient sur son front et sur son cou; puis, d'un accent déchirant, elle ajouta : J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si Ion
me et ion fronl servent un image, quelque léger qu'il puisse être,
sache-le biet . cm mourrai Elle ne )int réprimer un frémissement, et pâlit.
Oh: je tuerai I l me, se dit Jules en saisissaul sa femme et
la portant dans son lit.
— Dormons en paix, mon ange, reprit-il, j'ai lonl inMié, je tête jure.
Clémence s'endormit sur cette douce parole, çliis iic . - répétée. Puis Jules, la regardant endormie, se dil en lui-même : Elle a raison, quand l'amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette àme si fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort.
Quand, entre deux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre, et dont la vie s'échange à tout moment, un nuage est survenu, quoique ce nuage se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage. Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est plus belle après la pluie; ou la secousse retentit encore, comme un lointain tonnerre dans un ciel pur; mais il esl impossible de se retrouver dans sa vie antérieure , et il faut que l'amour croisse ou qu'il diminue. Au déjeuner, M. et madame Jules eurent l'un pour l'autre de ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation. C'était de ces regards pleins d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être l'effort de gens empresses à se tromper eux-mêmes. Jules avait des doutes involontaires, et sa femme avait des craintes certaines. Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaient dormi. Cet état de jjène était-il dû à un défaut de foi, au souvenir de leur scène nocturne? Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés , ils s'aimaient trop purement pour que l'impression à la fois cruelle et bienfaisante de cette nuit ne laissât pas quelques traces dans leurs âmes ; jaloux tous deux de les faire disparaître et voulant revenir tous les deux le premier l'un à l'autre ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la cause première d'un premier désaccord.
Pour des âmes aimantes, ce n'est pas des chagrins, la peine esl loin encore; mais c'est une sorte de deuil difficile à peinii- •. S'il y a des rapports entre les couleurs et les agitations de l'ame ; si, comme l'a dit l'aveugle de Locke, l'écarlate doit produire à la vue les effets produits dans l'ouie par une fanfare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette mélancolie de contre-coup. Mais l'amour attristé, l'amour auquel il reste un sentiment vrai de son bonheur momentanément troublé, donne des voluptés qui. tenant à la peine et à la joie, sont toutes nouvelles. Jules étudiait la voix de sa femme, il en épiait les regards avec le sentiment jeune qui l'animait dans les premiers moments de sa passion pour elle. Les souvenirs de cinq aunées tout heureuses, la beauté de Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent alors promplement les derniers vestiges d'une intolérable douleur. Ce lendemain était un dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse, ni affaire; les deux époux passèrent dors la journée ensemble, se mettant plus avant au cœur l'un d. . autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfants qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent et se tiennent, s'unissant par instinct. Il y a dans une vie à deux de ces journées complètement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rattachent ni à la veille, ni au lendemain, fleurs éphémères!... Jules et Clémence en jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était la dernière journée de leur vie amoureuse. Quel nom donner à cette puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l'orage se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au moment où elle l'éclairé parfaitement, qui fait craindre à une mère le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace? Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes de notre vie, et nous ne l'avons encore ni nommée ni étudiée : c'est plus que le pressentiment , et ce n'est pas encore la vision. Tout alla bien jusqu'au lendemain. Le lundi, Jules Desmarets, obligé d'être à la Bourse à sou heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant sou habitude, demander à sa femme si elle voulait profiler de sa voilure.
— Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener.
En effet, il pleuvait à verse. H élail environ deux heures el donne quand M. Desmarest se rendit au parquet et au Trésor. A quatre heures, en sortant de la Bourse, il se trouva nez a nez devant y\. de Maulincour, qui l'attendait là avec la pertiuacilé fiévreuse que donnent la haine et la vengeance.
— Monsieur, j'ai des renseignements importants à vous communiquer, dit l'officier en prenant l'agent de change par le bras. Ecoute/.. je suis un homme trop loyal pour avoir reooun a des lettres anonymes qui troubleraient voire repos, j'ai préféré vous parler. Enfin, Broyai que s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ni' m'immiscerais, certes, en aucune manière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais m'en i mite le droit.
— Si CC que vous ave/ .i me dire concerne in;id:iine Hesm.irets. répondit .Iule-., je vous plierai, monsieur, de vous taire.
— Si je me lais-iiv. monsieur, voie pourrie* voir avanl peu madame Jules sur les lianes de la cour d'assises, a cote cl nu fou il I ini-il me taire maintenant '
Jules pâlit, mai- -a belle ligure icpii! prouq icnicnl mi c:iinie faux,
puis, entraînant l'officier sous un des auvents de la Bourse provisoire où ils se trouvaient alors, il lui dil d'une voix que voilait une profonda
FERRAGUS
émotion intérieure : — Monsieur, je vous écouterai ; mais il y aura entre nous un duel à mort, si...
— Uli ! j'y consens, s'écria M. de Maulincour, j'ai pour vous la plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur'.' Vous ignorez sans doute «pie votre femme m'a peut-être fait empoisonner samedi soir? Oui, monsieur, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire; mes cheveux me distillent intérieurement à travers
ana une lièvre et une langueur mortelle, et je sais parfaitement quel homme a touché mes cheveux pendant le bal.
M. de Maulincour raconta, sans en omettre tin seul fait, et son ainoiir platonique pour madame Jules, et les détails de l'aventure qui commence cette scène. Tout le monde l'eût écoulée avec autant d'attention que l'agent de change; mais le mari de madame Jules avait le droit d'eu être plus étonné que nui que ce fût au monde. Là se déploya son caractère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge, comme il en prit l'inflexibilité. Amant tncore, il songea moins à sa vie brisée qu'à celle de cette femme; il écouta, non sa propre douleur, mais la voix lointaine qui lui criait: — Clémence ne saurait mentir! Pourquoi te trahirait-elle?
. lonsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir reconnu, samedi soir, dans M. de Funcal, ce Ferragus que la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme intelligent. Un revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux hasard, du nom de madame Meynardie, cité dans la lettre de cette Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de ce seul renseignement, mou émissaire me rendra promptement compte de cette épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que ne l'est la police elle-même.
— Monsieur, répondit l'agent de change, je ne saurais vous remercier de cette conlidence. Vous m'annoncez des preuves, des témoins, je les attendrai. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire étrange, mais vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l'évidence des faits me soit prouvée. En tout cas, vous aurez satisfaction, car vous devez comprendre qu'il nous en faut une.
M. Jules revint chez lui.
— Qu'as-tu, Jules? lui dit sa femme, tu es pâle à faire peur.
— Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans cette chambre où tout partait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme où se préparait une tempête meurtrière.
— Tu n'es pas sortie aujourd'hui ? reprit-il machinalement en apparence.
!1 fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.
— Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.
Eu ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle menait le matin. M. Jules était un homme violent, mais aussi plein de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit à la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était seul : — Fouquereau. cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu me trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tn parles de ma question et de ta réponse.
Il s'arrêta pour bien voir son concierge, qu'il attira sous le jour de la fenêtre, et reprit : Madame est-elle sortie ce matin?
— est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'av.-: vue rentrer il y a une demi-heure.
— Cela est vrai, sur ton honneur?
— Oui. monsieur.
— Tu auras la rente que je t'ai promise; mais si tu parles, souviens-ioi de ma promesse! alors tu perdrais tout.
Jules revint chez sa femme.
— Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes comptes de maison, ne t'offense donc pas de ce que je vais te demander. Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de l'année?
— Plus, dit-elle. Quarante-sept.
— En trouverais-tu bien l'emploi?
— Mais oui. dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de l'année dernière...
— Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal
En ce moment le valet de chambre de Jules entra, et lui 1 . mît une lettre qu'il ouvrit par contecar-e: mais il ia lut avec avidité loi -qu'il eut jeté les yeux sur la signature.
« Monsieur,
f Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti de vous l écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous; mais ma posii tion, mon âge et la crainte de quelque malheur, me forcent à vous f prier d'avoir de l'indulgence d^ns une conjoncture fâcheuse où se
« trouve notre famille désolée. M. Auguste de Maulincour nous a « donné depuis quelques jours des preuves d'aliéna'.ion mentale, et « nous Craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères « dont il nous a entretenus, M. le commandeur de Pamiers et moi, « pendant un premier accès de fièvre. Nous vous prévenons donc de « sa malad: ■ tans doute guérissable encore; elle a des effets si graves « et si importants pour l'honneur fe notre famille et l'avenir de mon « petit-fils, que je compte sur vo'v entière discrétion. Si M. le corn- « mandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous, « nous nous serions dispensés de vous écrire ; mais je ne doute pas <( que vous n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une « mère de brûler cette lettre.
« Agréez l'assurance de ma parfaite considération.
« Daronne de Maulincour, née de Rieux. »
— Combien de tortures ! s'écria Jules.
— Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme, en témoignant une vive anxiété.
— J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi, juge de mes souffrances!
— Le malheureux ! dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.
— Tu sais qu'il m'a parlé?
— Ah ! tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle, frappée de terreur.
— Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les petites considérations au milieu des grands périls. Ecoute, dis-moi pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.
Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.
— Tiens, vois ! sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t'a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc tu es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d'eau, soit en allant chercher une voiture, soit en entrant dans la maisou où tu es allée, soi» en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elfe ne sortirai! pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis! Avoir des caprices, n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligée* d'être fctfnsëqucutès avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque < hose, un service ' tmdre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n'empeehe une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on jamais dans le sein d'un ami! Eh bien! ce n'est pas le mari jalons qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'uni, le frère. Il se jeta passionnément à ses pieds. — Parle, non pour te justifier. mSjls pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que lu es sortie. Eh bien ! qu'as-tu fait? où es-tu allée ?
— Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d'une voix altérée quoique son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon Jules, la conliance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te répondre ; mais je ne suis point une femme artificieuse, et je t'aime, lu le sais.
— Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j'aime encore mieux te croire, croire en ta voix, croire en tes yeux ! Si tu me trompes, tu mériterais...
— Oh ! mille morts, dit-elle en l'interrompant.
— Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, cl toi, tu...
— Chut ! dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.
— Ah ! je veux tout savoir ! s'écria-t-il dans un violent accès d rage.
En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre jusqu'aux deux époux.
— J'entrerai, je vous dis! crioit-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir, je la verrai.
Jules et Clémence se précipitèrent dan- le salon, et ils virent bientôt les portes s'ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques, qui dirent à leur maître : — Monsieur, celle femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à madame.
— Retirez-vous, dit M. Desmarets à ses irens.
— Que voulez-vous? mademoiselle, ajonia-t-il en se tournant ver» l'inconnue.
Celte demoUelle était le type d'une femme mri ne se roncoïurequ'a Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme i pavé de Pans,
HISTOIRE DES TREIZE
comme l'eau de Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes ; comme l'est la nature, comme l'est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable : ses belles vertus sont cachées ; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplètement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier,* parce qu'elle sera toujours, autre part cm calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie, pauvre, elle est incomprise.
Et cela ne saurait être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes'qualités; elle est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle frurnit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses , des mendiantes , parfois des comtesses impertinentes, des ac« trices admirées , des cantatrices applaudies ; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée? Elle est toute la femme , moins que la femme, plus que la femme. Dfl rj- vaste portrait, unfpwntre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l'ensemble est l'infini. C'était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur ; la grisette en fiacre , heureuse , jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux , coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d'Utrecht, la table à thé, le cabaret de
porcelaine à sujets peints, la causeuse, le petit lapis de moquette, la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le, mol édredon ; bref, toutes les joies de la vie des grisettes : la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher ; enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l'affection vraie, comme quelques autres l'obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté sous les griffes d'un vieillard. La jeune femme nui se trouvait en présence {de H. et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu'a peine voyait-on un légère ligne noire tatte la tapis et MU bat blanc Cette chaussure, dont la caricature pa-
t'srragus prit M. de Maulincourt par les cheveux, et lui secoua raillcusement la lête... — page 14
risienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de sou corsage, alors parfaitement visible ; car son châle de cachemire Ternaux, tombant à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait uni; figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé, très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.
— Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là madame Jules, à laquelle j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que
j'ai sur le cœur conte elle. C'est très -mal, quand on a son affaire faite, et qu'on est dans ses meubles comme vous êtes ici , de vouloir enlever à une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté un mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la mucipalité. Il y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai , monsieur? pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge, qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas une belle hôtel, moi, j'ai mon amour ! Je haïs les bel hommes et l'argent, je suis tout cœur, et...
Madame Jules se tourna vers son mari : — Vous me permettrez , monsieur, de ne pas en entendre davantage, ditelle en rentrant dans sa chambre.
— Si cette dame est avec vous, j'ai fait des brioches, à ce que je vois ; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vientelle voir M. Ferragus tous les jours ?
— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma fem- " me est incapable...
— Ah ! vous êtes donc mariés vous deusse! dit la grisette en manifestant quelque surprise.
C'est alors bien plus mal .
monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage, d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...
— Mais quoi? Henri, dit M. Jules en prenant Ida et l'entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendît plus rien.
— Eh bien! M. Ferragus...
— Mais il est mort, dit Jules.
— Cle farce ! Je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a ramenée comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner des nouvelles. N'est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais bien : je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme, M. Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre, mais quand madame Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien, et j'en ai le droit; car moi, je l'aime, Henri ! C'est
FERRAGUS
ma promière inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur ; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et, si elle m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...
— Assez! assez ! dit Jules. Où demeurez-vous?
— Rue de la Corderie-du-Temple, n° 14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs.
— Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus7
— Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand votre femme la
sait? 11 m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.
— Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me dire où demeure M. Ferragus?
— Ah! n, i, ni, mon petit ami , c'est fini !
dit -elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en vat-on donc d'ici?
Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.
— Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.
Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.
— Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.
— Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.
— Je ne sais pas, répondit - elle. Madame pleure et va se mettre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous? Je ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches ! Ils vous font toujours des scènes sans aucune précaution.
— Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame ; qui descend à son cabinet à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner! Enfin sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours, à trois heures, on ne sait où.
— Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa maîtresse.
— Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je l'avertis qu'il est servi , reprit le valet de chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait à un terne.
Jules rentra chez sa femme, qu'il trouva pleurant, i
M. Jules entra. — Où est madame? demanda-t-il.
— Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme d* chambre en prenant un air important.
M. Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à ses gens : — Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame.
Et il rentra chez sa femme, qu'il trouva pleurant, mais étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
— Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n'avez à attendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n'avez pas été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...
— Pas digne! Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme que Jules.
— Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être,
dit - il en continuant; mais je n'en aurais pas lecourage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant à votre. . . bonheur, et à... à qui?
Il n'acheva pas.
— Se tuer! cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.
Mais, lui, voulut se débarrasser de celle étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu'à son lit.
— Laissez-moi, dit-il.
— Non, non, Jules!
criait - elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai. Veux-tu tout savoir?
— Oui.
Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de larmes : — Allons, dis, répéta-t-il.
Les sanglots de Clémence recommencèrent.
— Non, c'est un secret de vie et de mort.
Si je le disais, je... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules!
— Tu me trompes toujours...
— Ah! tu ne me dis plus tous.' s'écria-t-elle.
Oui, Jules, tu peux croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.
— Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s'il n'est pas à toi, si tu ne lui appartiens pas...
— Oh! Jules...
— Eh bien' est-ce ton bienfaiteur inconnu; l'homme auquel nous devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit?
— Qui a dit cela?
— Un homme que j'ai tué en duel.
— Oh ! Dieu ! déjà une mort !
— Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pas de l'or, si c'est toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?
— Eh bien! dit-elle, si cela était?
M. Desmarets se croisa les bras.
— Pourquoi me l'aurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé, ta mère et toi? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, eu presque tous les jours, hein?
Sa femme était évanouie à ses pieds.
— Marte ! dit-il. Et si j'avais tort?
LAISUF
étoufUnt se» angloU.,