Oeuvres de jeunesse, illustrées. Dessins
51. Liic-Joacliim Gérard entra en qualilé de sous-clief dans l'adminislratiou des droits réunis aussitôt que cette branche du service des contributions fui organisée, et on aura sur-le-cbanip une idée fort claire du caractère de M. Gérard, si nous disons qu'eu 1810 il était encore sous-chef dans la même administration.
Alors il comptait vingtneuf ans consécutifs de service qu'aucun chef du bureau des pensions n'aurait pu lui disputer, car M. Gérard avait toujours eu le soiu de tenir ses certilicals en règle, et aucune adminislraliou ne possédait d'employé aussi exact el aussi minutieux.
Depuis l'an 111 de la Repuoli'iue, M. Gérard avait adopté un costume dont il ne s'était jamais déparii, et tous les matins, à neuf lieures trois quarts, les habitants de la vieille rue du Temple voyaient passer 1 honnête souschef, marchant du même pas, portant un chapeau
Sa ligure exprimait tout soa caractère. — Page 2.
uic pus, puriaul un CHapeau
à la victime et un gilet jaune, un panialon et un habit de couleur
marron arranges avec uue telle symétrie que jamais Ihabit non plus
taire de la maison qu'il habitait, leur.
aue le gilet ne se dépassaient 1 un l'autre, et l'on ne reconnaissait les limites du pantalon et de l'habit que par une chaîne d'acier au bout de laquelle la clef de la montre avait pour accompagnement un petit coquillage blanc tacheté de brui).
Dans les premiers temps de son union lé,^iliMle avec ^ mademoiselle Jaci|iifliiii' Servigné, cette dernière mettait chaque matin la tête à la croisée, el suivait des yeux son Gérard jusqu'à ce qu'elle !"e(it perdu de vue; mais ^etle attention conjugale étaii tombée en désuétude au temps dont nous avons à parler, et si quelqu'un regardait alors par la croisée, ce ne pouvait être qu'Annette Gérard, la fille unique, l'enfaiil chérie de ce chaste couple qui, depuis vingt ans, cheminait dans l'étroit senlier de la vertu sans jamais nuire à personne, elsans chercher à couper à droite cl à gauche les branches de ses voisins pour se faire un fagot d'hiver : celte famille était la crème des bonnes gens du quartieret la fleur de la bonhomie; de plus, M. Gérard était le plus ancien loeacl dont il était le pilier protec-
AUGOW LE PIILVTE.
Arrive à son buroaii, M. Gérard, depuis ui\ temps immémorial, iiiellail son liabil imirrou d;ms une armoin-, cl jncuuii I,- dernier liabit ni.irrou auquel il avaii accordé les invalides, eu le consacraiil an service dn liuroan. Là il clail au cenire de son o\islen<e, car 11 aval! fini par se faire un véritable plaisir des oeenpatinns de sa place, et l'or de la sc'diiction. IVspoir d'avancer, ne lui ainMienl oas fait donner injnstemcui le pas à un dossier sur un antre. 11 avait l'amour de son éuit, ei ses papiers, ses carions éiaienl rangils avec une grosse élégance, avec une rigide propreté qui sentait Varlisie burt-ancrate.
Sali>rail d"exercer sou empire par des circulaires sur les tabacs et par les commissions dont il cbarpcail ses garçons de bureau, il n'avait point d'ambition, ne comprenait pas ce que c'était qu'une intrigue, et. durant tout le temps qu'il siégea sur son fauteuil eu buis de clicne peint en acajou, couveri d'un maroquin qu'il avait vu de (ouleur verte, et à clous ilores, il n'eut jamais d'cuiieiiii-, erui à l'amitié de quel- ;Iues-Muc> di- ses connaissances, et servit toujours d'autel coneiliatoire aux partis divers, pour lc^qnels il était comme une horue placée au milieu de l'arène qu'on se partageait.
Sa figure exprimait tout son caractère : den\ grands yeux bleus bien ronds, un visage aussi rond que ses yeux, le front sans aucune saillie, le nez çros par le bout et md à sa" racine, les K-vres épaisses et aptes à ganter longtemps la même expres-ioii. qui tenait le milieu entre un rire compLii^aut et ime grimace de boulé un peu niaise; enfin, ses cheveux éiaieut toujours collés coiiire les tempes et formaient deux boucles étemelles au-de$>us de sou front.
Il ne connut jamais la folle dépense de déjeuner à son bureau : du moment qu'il eut sa jilace, il accoutuma son estomac à aller de neuf lieures à quatre heures sans rien prendre, et, pendant que les employés déjeunaient, il lisait le iiHirnal.
Ce fut en 1817, après avoir déposé le Journal des Débats sur le bureau du chef, qu'il trouva une lettre venant des bureaux du personnel. Le pauvre homme avait alors trente ans de service : il ouvrit la lettre fatale, et, après l'avoir lue, il lui prit nu éblouisseinenl coumie à un horoinc qui voit un préripice. Dans cette lettre il se trouvait l'objet de l'attention spéciale de M. le directeur général des contributions indirectes, qui lui donnait le conseil de demaïuier sa retraite, attendu que sa pré^cncc à l'administration devenait inutile et même impossible, en ce que son fauteuil n'était pas assez large liour le coiiienir lui et M. de la Rarbeauiière, ancien receveur des droits du grenier à sel de Brives-la-Gaillarde.
Quel coup de foudre!... A peine le père Gérard eut-il annoncé ce qui lui arrivait, que tous les employés du bureau accoururent et chacun, l'entourant, s'écria :
— Pauvre père Gérard!...
I.'ex-souscbef, en voyanllesraarquesderintérêtqu'onlui témoignait, fu: attendri et serra la main de ses employés. Tous faisaient une véritable perte, car, nul doute que M. de la Barbeautière ne serait pas aussi indulgent que son prédécesseur et ne fermerait pas les yeux, comme le b ui Gérard, sur bien des petites inexactitudes. En effet, si quelque jeune homme arrivait à midi, ou restait quelques jours sans venir : « Il faut que jeunesse s'amuse'.... » disait Gérard au chef. Si quelque surnuméraire pliait sous la besogne, le sous-chef l'aidait de sa longue expérience.
Aussi chacun lui prcunit de s'occuper avec activité du règlement de sa pension et lui tint parole. Pour le pauvre boiiliomme. il était étendu sans force devant son bureau, n'osant regarder ses cartons et ses papiers, et gémi?sanl sur sa vie future et sur un coup aussi impivvu. M. Gérard croyait ne pouvoir point cesser d'être sous-chef, • yinme un mourant croit qu'il doit toujours vivre.
Vers quatre heures, après avoir bien réfléchi à tout le vide qu'il ...lait trouver dans l'existence, après avoic sougé à la réduction que cette retraite opérerait dans ses dépenses, après avoir calculé de quelle manière il apprendrait cette nouvelle à madame Gérard et à sa chère Annelte, un furet de surnuméraire, qui s'était glissé au persoui:el, vint lui apprendre qu'on lui accordait une indemnilé préliminaire de six mois de traitement. Cette nouvelle jetait quehpie baume sur la plaie, et le pè'e Gérard faisait déjà l'emploi de celte somine, en la consacrant au voyage que sa femme uii ilii;iii depuis vingt ans, voyage tant de fois désiré et tant de fois remi^, lor^pie tout à coup un coup terrible fut porté au père Gérard : la porte s'ouvre, et un nimisienr d'une quarantaine d'années, au x'isage sec, un peu bave, habillé tout en noir, ayant une queue disposée en crapaud et des cheveux bien poudrés, entra et s'annonça pour être .M. de la Bai beautière. A cet aspect et en comparant la maigrcMir de son successeur à l'honnête rotondité qui emplissait son pantalon brun, M, Gérard jeta un regard de compassion sur ses papiers et sur ses cartons, que son successeur avait l'air d'a- \.iier d'une seule bouchée, et, lui niontranl le fauteuil, il n'eut que la force de lai dire :
— Monsieur, voilà...
Et il n'acheva pas, implorant par un regard le secours in chef de lioreau. Ce dernier installa la Barbeautière; et Gérard, après avoir salué tout le monde, se retira le cœur navré, avec la ferme croyance que tout irait à mal aux drciits réunis, et que l'on mettait toutes les
administrations de France à feu et à sang en les livrant it des inconnus.
Ce fut ainsi (\\\"i\ chemina à travers les rues de Braque, dn Chaume et des (.liialre-l'ils, vers le second étage du numéro 131 de la vieille nie du Temple, oi'i l'on n'était guère prévenu de la fatale nouvelle. L'appartement était composé d'une antichambre uu)deste, d'un salon à deux croisées, à la sniie dmpiel élait la chambre conjugale avec son cabinet, car rappartiMiienl O'Aiiiietle se trouvait séparé par l'anlitbjimbre, et elle couchait dans nm^ jolie pièce parallèle au salon : la cuisine était au-dessus, et, en regard de la cuisine, il y avait un autre logement occupé par M. Charles Servigué, neveu de madame Gérard et cousin d'Aunette.
Ce jeune homme, âgé de vingt-sept ans, était fils d'un commissaire de police de Paris : il avait liiii hon droit, comptait parvenir, et brûlait d'être l'époux d'Aimette ; aussi élail-il presipie toujours chez M. (iéraid, qui le voyait avec plaisir. M. Illiarles avait été graiidemeul obligé par la f.imille Gc'raid pc iid.mt le temps qu'il faisait ses études et son droit à Paris : c'était une chose toute simple, puisqu'il était leur parent ; néanmoins, si l'on réllécliil à la modicilé de la fortune de M et madame Gérard, on conviendra que ce n'est pas une chose ordinaire que d'avoir pendant huit ans un jeune homme presque tous les jours à sa table, et de l'aider en mainte et mainte occasion.
Charles était de Valence, patrie de sa tante, madame Gérard. Son père mourut de bonne heure à Paris, et sa mère, trop pauvre pour vivre dans la capitale, s'en retourna à Valence avec une fille, eti lais> sant Charles aux soins de sa tante. .Hadaïue Gérard le mit au lycée en payant souvent les quartiers de sa i)ension, car madame veuve Servigné n'était pas assez riclie pour en faire les frais à elle seule. Elle se saignait bien pour envoyer quelques petites sommes insufflsautes, mais les bons Gérard achevaient le reste pour procurer une bellet'dneationà leur neveu. (Charles fut donc élevé avec Annette, et dès leur enfance ils eurent l'un pour l'autre beaucoup d'amitié : cette amitié fut, du côté d'Aunette, la tendresse d'une sœur pour son frère, et du côté de Charles Servigné, un penchant décidé, de manière qu'à Page de dix-huit ans Annette pouvait bien se croire de l'amour pour Charles, et Charles pour Aimette. (luaiid Charles sortait jadis du collège, Annelte et la domestique allaient souvent le chercher; clli' avait été la confidente de ses chagrins et sa prolectrice auprès de son oncle cl de sa tante.
Charles, ayant compris de bonne heure l'ordre social, avait vu : qu'il n'y aurait jamais de ressources pour lui que dans la science et I dans l'intrigue : aussi avait-il fait d'excellentes études. Le hasard le ''• servit fort bien : il possédait un bel organe, une figure assez heureuse, mais où un observateur aurait remar^iué peu de franchise, beaucoup d'ambition, et les plus heureuses dispositions pour sa profession d'avocat; une langue dorée, une manière insidieuse et complaisante d'envisager les principes, une logique serrée, mais prompte à tout ju.stilier, le travail facile, la conception vive, enfin un de ces caractères dont on ne peut comparer la souplesse qu'à celle de l'eau qui se glisse dans toutes les sinuosités d'un rocher en en prenant les formes, également propre à couler sur un sable fin et à menacer de son écume les abords dune montagne, à ravager une prairie comme à la féconder.
En ce moment ils étaient réunis tous les trois et attendaient M. Gérard pour dîner. Madame Gérard, femme d'une cinquantaine d'années, respectable, et n'ayant pour tous défauis que ces petits travers par les(piels nous devons tous payer notre tribut à rimperfeclion humaine, était vêtue dans son genre comme son mari dans le sien : un bonnet de tulle brodé, orné de Heurs artificielles, lui enveloppait la figure en se rattachant sous le menton; un faux tour, exactement frisé de môme depuis dix ans, cachait qiu'lques rides, et une redingote à c(dlet montant et de mérinos rouge ou bleu, composaient sa toilette. Elle élait assise devaiit une table à ouvrage, et raccommodait, à l'aide de ses besicles, les bas de M. Gérard, tandis qu'Annette, de l'autre côté, ourlait un mouchoir à son cousin qui marchait à grands pas dans le salon, les bras croisés et parlant assez haut.
— Je vous assure, ma tante, disait-il, que mon oncle a eu grand tort de ne pas retirer de la chancellerie les pièces dont il avait appuyé sa demande pour obtenir la croix de la Légion d'honneur, car il s'y trouve des cerlilicats constatant que le citoyen Gérard a offert un cheval à la Convention et rhabillenient de trois gardes d'honneur à Sa Majesté l'cx-empereur; et au moment où l'on va épurer toutes les administrations, si quelqu'un de la chancellerie trouve ces renseignements, pour peu qu'il ait quelque cousin à placer, il fera facilement passer mon oncle i)our un jacobin et un bonapartiste... avec cela la pendule que voici (et il montrait la cheminée du salon) a une aigle!
— Ah! s'écria madame Gérard, cette aif:le y est depuis 1781 ; nous avons acheté cetle peiididir à la vente du duc de B...
— Cela ne fait rien, ma tante: vînt-il du mobilier du roi, cela n'en est lias moins un oiseau prohibé, et, dans les circonstances oii nous sommes, il faut de la prudence : un moine doit chanter plus haut que son abbé; or, quand nous avons é.'i- (liez M. de Grandmaison, le chef de division, avez-vous remarqué que mademoiselle Angélique, sa fille, a fait enlever le» abeilles qui cutruieul daus cette ruche d'à-
ARGOW LE l'IWkTE.
cajmi dont le dessus lui sert de pelote et dont rinit'.ieur fmine une iu:.U ■'.
— Ah I s'ëciia Aniielle. j'emend» les p:i&de mou i)iiic... Kl tlle courut ouvrii elle inèuie la pi rie de rappailcnieiit.
SI. Utirard entra, l'air décoH)|iOié ; il porta sa canne à sa place liabiluclle, posa sou cli;ipi'au sur le piauo de sa (illc, s'assit Mir un l;iuleuil, e^ lursqu'il lut aiusi iu»tullé, chacun, diius uu profond silence, allcndit ce qu'il allait dire, non sans une sorte de terreur, car tous ses niouvcniciits avaient clé empreints dune douloureuse solenniië. ."il. Géiard, iro)) abattu, gardait le silence.
— (Ju':is-tn, mon (jéraid? dit sa l'eunne.
— Àli I qu as-tu, mon pelit père? dit Annette.
— yu'avez-vous. niun IJo.i oncle.' s'écria Charles.
togt cç'la fut pronoucé eu même temps, et tous trois regardèrent M. Cà-ard.
— Je suis destitué!... répoudil-il d'une voix faible; ainsi, nia pauvre Aniicllc, plus de leçons de piano; ainsi, ma fcnnne, plus de voyage à Valence ;. aiusi, Charles, il faudra peuser à te faire un sort plus vile l'iuc je lie le eoiiipijiis; et, du reste, lions-nous à la Providence, qui u'a pas l;:issé la veuve et l'orphelin sans secours.
— Mon |)ere, dit Anuete en enibr.issant M. Céiard, que rien ne soit ehai.gé; avec ma denlelle je ponnai gagner beaucoup; quant au pi^iiu, j'étvdierai toute seule en nie levant plus mutin; quant au diplôme de ipon cousin, j'ai des petites écomunies!... Vous aurez une reiraiie, eli bien! nous n'en serons que plus fixes et vous n'aurez plus :i trembler pour votre place.
— Clrarnuiule euf.iutl... s'écria le vieillard.
.— (Jui est nonuné à votre place, demanda le jeune homme avec une vive curiosité, le connaissez-vous'/
— (!'cst un M. de la Barbcautière!... répondit Gérard avec un geste d'humeur.
A ce nom Charles parut étonné, mais personne ne s'en aperçut.
— Notre voyage à Valence si ra do:ie encore remis'.' dit madaaie (léiard eu regardant Annetie, et nous ue pourrons pas revoir mon pays.
— Nous examinerons celte affaire-là quand ma pension sera réglée, réaundit M. Géraid.
Dès ce niomeiit l'ex-sous-chcf prit une manière de vivre qui C(mibla à peu prés le vide opéré par son défaut d'occupation. Le leriilel'.iain de sa destitution, il se leva encoie à la même heure, s'habilla etiiartit poursoii bureau; ce oe fut qu'à moitié chemin qu'il se rapj.sla qu'il n'était plus employé : il amait volontiers offert de travailler ;.:'alis, mais Charles Servigué lui trouva des occupations qui le ravirent de joie.
Lu elfet, des lors le père Gérard ajouta à son costume un parapluie, et il s'en allait tons les malins aux audiences pour écouler plaider : il devint telleineiil assidu et si connu, que, souvent, dans les affaires im|ioriaules, les concierges lui gardaient sa place. De l'audience, il se rendait aux cours publics et écoulait les profcs. eurs ; il entendait quelquefois plusieurs cours de cliimie ; il éprouvait une vérilable satisfaction à voir M. G... discuter sur la valeur de tel mol grec, et SI. A... sur tel mot français; il cour.iit, comme an feu, à toutes les expositions gratuites de Itililcaux et d'objels d'art; il i.e mai qiiait jamais les cérémonies publiques, lonverture des chambres . ks séances; et lorsque tout cela lui faisait délaul, il allait ob.ervcr dans les ventes comment les marchands poussent ce que les bourgeois veulent acheter, et commeut ils s'eniendent entre eux : il revoyait vingi fois les tableaux (ju Musée, les animaux empaillés du iUnséum, les travaux publics, la parade à midi au eliàlcau, et il dispoiaitsa journée pour toutes ces choses-là connue un homme d'affaires pour ses rendez-vous.
Aiusi, s'il renco;;trait un ami, il s'empressait de le quitter eu lui (iis;iut : « 11 faut que je sois à midi au C.iliége de Ira.ice et à trois heures au l'alais; » ou bien, si on le voyait faire f^'clion à l'un des guichets des Tuileries, il répondait : « J'attends la sortie de tel et tel prince. »
.Mais le comble de sa joie était lorsqu'il y avait aux Chaïups-Élysé s quelque bille partie de boule : il suivait les joueurs elles boules avec une ardeur sans égale, et cependant une aventure fâcheuse le priva de ce spectacle. Eu effet, un jour qu'il était en sueur pour avoir couru avec deux joueurs intrépides, il se trouva que le jeu avait é:é si animé que toute la galerie ambulante avait fini par déserter : le père Gérard vint seul contre Jlarbcuf avec les deux virtuoses : un coup difficile à décider survint, et les deux joueurs, s'en rapportant à l'avis du père Géranl, il arriva qu'il fui obligé d'avouer qu'il ne savait I as le jeu, de manière qu il n'osa pas retourner au carré du jeu de boules.
Tendant qu'il s'amusait ainsi , on régla sa pension d'une manière avaniagcuse, si bien qu'avec sou iudemuilé, les arrérages de sa pension, les écomimies de sa femme, celles de sa (ille , et l'emploi de son capital, il se trouva posséder, sa pension comprise, picique autant de revenu que lorsqu'il avait sa place. Alors il reuonça à aller avec sa feimne à Valence, et il fut convenu qu'elle irait avec Charles et Annette aux vacance s )-ro, liain-s, si , d'ici là , on écunoluisail assez pour fouruir aux dépenses d'un voyage d'un si long
cours, potu- lequel madame Gérard ■ '; piréiai! , comme s'il se fût agi de passer l'éipialeur. FjC père Géra;;!, qui n'était jamais sorti de Paris, ne se souina nullement de se b.•'.^:il■der à un tel péril à sou âge, et il devait, pendant l'abscuce de sa femme, se mettre en peusiou cheiS une voisine pour plus d'économie.
Annetie, dont il a été quesliim dans le chapitre précédent, était une jeune fille de dix-ni»uf ans : madame Gérard , sa mère, l'avait nourrie elle-même, parce que. dans le temps oii elle accoucha d'Anueile, M. Gérard s'était hasardé à lire VÉiiiile de liousseau, dont les principes triomphaient alors. Annette fut donc toujours élevée sous l'œil de sa mère et selon les princi|ics du philosophe genevois : ainsi elle ne fut pas emmailloltée, son corps ne lut comprimé par aucun lange, et le sang des Gérard coula, couime bon lui sembla, dans les veines d'azur qui nuançaient la peau d Annette.
Madame Gérard, née dans le iMidi. avait cette piété aveugle qui, sans raisonner, croit et pratique; elle était d'une dévotion exenipli'.ire, et remplissait avec rigidité toutes les obligations imposées par l'Église; elle ne s'informait jamais de la conduiie des autres, ne jugeait point sur les apparences, ne croyait qu'au bien, ne s,; mêlait de gouveriier qui que ce lût au monde, et ne s'impiiéiait que de son unie et de celles dont elle se croyait responsable devant le Seigneur.
Ainsi Annetie fui élevée par un jeune abbé marseillais dans les salutaires principes de la foi chrétienne, et de bonne heure elle fut aeconinmée à ne jamais manquer de se rendre à la graud'incse, à vêpres, compiles, etc. Son jeune directeur avait une àiiie grande et une bille imagination ; il était chrélien par conviction et non par étal : aussi voyait-il dans les prières d habiiude autre chose que des mots: il comprenait le chrisiianisiiie à la manière de Féiielon cl de madame Guyoïi, et l'extase profonde de ces pieux personnages, leur anéantissement devant un principe infini, formaient le lond de sa dm trine.
Cette religion fut hicniôl celle d'Aimetie, et de bonne heure son caractère en reçut une élévation qui ne pouvait se niontrer qu'aux ob.servaieurs les plus attentifs ou dans les plus grandis ciicousianees. Dans la vie privée et insignifiante que menait Annette, on la voyait simple, douce, attentive a plaire, bonne pour tout le monde, et plutôt fièie qu'orgueilli use.
M. de Montivers, l'abbé qui dirigea avec complaisance son éducation, lui donna une iustruciion de femme : il lui laissa lire Ions les bons ailleurs de noire littérature elles plus fameux des littératures étrangères; H lui permit d'allerau tbcàtre voir représenter les bonnes pièces de nos grands tragitpies, et pi it un véritable pl.iisir à instruire Annette sommairement sur tous les points, de manière qu'elle piU remplir son rAle de femme dans telle condition que le suri voulill la placer Marchande, elle aurait élé une femme active, prudente, soumise; mariée à un homme ambilieux, elle l'aurait poussé vers les grandeurs ; simple bourgeoise, elle se serait conformée à sa situation médiocre.
Néanmoins, M. de Monivers ne put empêcher Annette d'être un peu superstitieuse et craintive . aimant la recherche et l'élégance plus qu'il n'est permis à un chrélien qui doit mépriser toutes les su peifluiiés de la lerie. Elle avait même un aurait, une grâce bienvei! lanle et de.^ manières féminines qui l'auraient fait prendre pour une jeune personne un peu coquette, si on ne l'eùl connue qu'à demi.
Cependani Anue:te Gérard, toujours simplement vêtue, aimée de son cousin , ne cherchait pas à faire ressortir tous ses avantages comme les Parisiennes en ont l'habitude : elle n'était même pas belle, mais elle avait une de ces figures que l'on ne voit pas avec indifférence. Sa physionomie élaitspirituelle, et néanmiiinsaiiiKmçait plus d'élévation et de noidcsse que d'esprit; ses traits manqnaienl de régularité; sa bouche était grande; mais personne ne serait resté froid en voyant sou sourire, l'expresion de si s yeux de feu et la singulière beauté qui résultait de l'accord de sa chevelure noire avec un i'ront d une blancheur mate, blancheur que les Grecs exprimai! nt d'un seul mot et dont un de leurs empereurs a jiorté le surnom. Cette couleur rare est Pindice de la mélancolie jointe à la force, mais une force qu'il faut encore distinguer, en ce qu'elle ue se mOalre que par éclairs.
A 1 âge où était Annette, elle ignorait elle-même son caractère et acceptait avec plaisir la vie obscure et simple que le hasard lui avait laite. Travailler à côté de sa mère, partager son temps entre l'église et ses occupations de femme, voir dans son cousin un époux sur le bras duquel elle pourrait s'appuyer, pendant toute sa vie se maintenir jure de pensée et d action, réaliser l'idéal d'une -r.itile. telle é':;it en peu de. niuts 1 histoire de sa conduite. Elle n'avait en perapee.ive
ARGOW LE PIRATE.
rien (le ce qu'où appelle dans le nioiule les plaisirs; car, imilaiil la riglilité sainte de sa mère, elle n'allait que rarement au spectacle, el inetl:ii( quelque scrupule à jouir de ce diverlisseinenl permis. Enfui, ne (lortanl ^a disposition à la grandeur que dans >a manière d'envisager les principes religieux, el suivant l.i pente de ^e^pril dis femmes, qui les porte souvent à l'exlréme. elle avait liid, à l'époque où uous uous plaçous, par tomber dans l'evagéraiiou de la vie ascétique.
Celte grande pureté ipi'elle avait dans l'àme, et dont on doit avoir rencontré pliiMlun eviinple p..iLiii K^jcums lilles de celle classe de la bourgeoisie. Aunelle la ^npimsaii dans lciu> les cœurs ; mais aussi, par suiliî de celte croyance louilianle. elle ct.iit portée à domier à uue action simple eu apparence pour tout auln- nue extrême imporlauce, à juger favorableiiicut les liommcs sur un mot. sur une aclion, sur une pensée, .\iiisi ou aurait pu lui dire mille fois que son cousin Charles Scrvigué éuiii connue tous les jeunes gens de Paris, courant après le plaisir, el d'autant plus que, par sa modique fortune, il lui ëlaii interdit d'y songer; que le prix de la denlelle qu'elle faisait avec tant de peine eii se fevant si matin, cl qu'elle lui donnait, lui servait à quelques parties dont il est diincilc qu'un jeune bonunc se prive, elle n'en aurait rieu cru, il n'en serait même pas entré dans son âme un seul soupçon contre sou cousin ; mais que Charles Servigné eûl manifesté par quelque action que sa conduite manquait de pureté et de droiture, s'il eût été assez maladroit pour le faire apercevoir à sa cousiue, Annetle, après qucUpies avis sages, aurait élé éloignée de lui par lui-même, cl pour loujouis, sans cesser de l'obliger.
Depuis qu'elle avait trouve le moyen de gaiiiicr quelque argent avec sa denlelle, elle s'étaii fait nu bonheur de n ctie plus à charge à son père, elle avait pu satisfaire ses goûts sans craiiile il sans re|)roche. Sa modeste cliaiubre était même devenue trop elti;aule )iour la fille d'uu sous-chef : ce petit appartement doiiiiail dans l'auticliambie, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent ; par conséquent, il se Ironvait dans l'angle de la maison qui, par hasard , faisait le coin de la vieille rue du Temple avec la rue de l'Échaudé ; de manière qu'elle avait l'une de ses croisées sur la vieille rue du Temple et l'autre sur celle de l'Echaudé ; mais comme les deux appartements du bas étaient d'une irès-mcdioere hauteur, ses croisées ne se trouvaient pas à plus de vingt pieds du sol des deux rues, si bien qu'un boninie monté sur une voiture aurait pu atteindre à son balcon.
Ces détails sont nécessaires pour l'intelligence des faits qui vont suivre. Or, ce petit appariemenl d'Anueile était tenu avec une propreté d'ange ; elle souffrait rarement qu'on y entrât, et sa mère tout au plus eu obtenait la faveur. Cette pièce cariée était ornée d'un lapis bien simple, mais toujours net et comme neuf; les croisées avaient des rideaux de mousseline qu'elle avait brodés de ses mains, el que, sans faste, elle avait attachés, par des anneaux, à un bàlon doré, de manière qu'ils ihutaient à grands plis : les meubles étaient de noyer, mais recouverts d'élolfes de soie blanche : tout autour de l'apparleraent, des jardinières étalaient le luxe des fleurs, et c'était là la plus grande dépi use d'Annelte : en hiver comme eu été, il lui f.illait des Meurs, et lorsque la nature faisait défaut, elle avait des fleurs arlificielles ; son lit était dérobé à tous les yeux par des rideaux doubles de mousseline, la cheminée était de marbre blanc et simplement ornée.
Depuis la desiiluiioii de son père, Annetle se levait à quatre heures du malin, cl jusqu'à huit heures elle travaillait à uue superbe robe de dentelle dout la duchesse de N... lui avait donné le dessin. Elle espérait la vendre assez cher à la duchesse pour pouvoir payer l'impression du savant ouvrage sur lequel son cousin comptait pour obleuirune grande célébrité et marcher à la fortune, et cette robe devait payer aussi leur voyage à Valence. Saehautque le duc de N... protégeait Charles, elle espérait pouvoir lui faire parler par la duchesse, et cette recoiumandalion , jointe aux mérites de son cousin, devait le faire avantageusement ])lacer, au mouieiit où l'on organisait l'ordre judiciaire, el où de grands changements allaient s'y opérer par suite desderuii-rs événements de 1815.
Le cœur lui battait à nuîsure qu'elle avançait: enfin, un matin, elle Courut porter à la duchesse la robe demandée, et elle en reçut UD prix inespéré. Quelle joie cl quel moment pour elle quand, arrivant à déjeuner à l'instaul où, réunis autour de la table de famille, tous coimiiençaient à s'inquiéter de sa course matinale ! Elle entra, s'assit, el, rougissant de bouheur. elle dit à Charles :
— Charles, voici tout ce qu'il te faut ; et nous, voici pour une partie des frais de notre voyage !...
El ce peu de mois fut prononcé avec cette simplicité el cet air de satisfaction qui doiibleiil le prix de ces sortes de dcini-bieufaits que les bonuéles gens appellent des devoirs, cl elle crut en lirer nulle fois trop de s.ilaiie quand on lui fit racimier à quelle heure elle se levait et comment elle travaillait, et que le bon père (Jérard s'étonna de n'avoir jamais rien entendu, lui qui s'éveillait si matin pour faire sa barbe et lire sou journal.
Charles ne tarda pas à jouir du succès qu'il allendait. et le duc de N..., favorablement prévenu par le talent dont il avait fait preuve, lui téuioigua assez d'amitié pour qu'il lui fût permis d'espérer d'être
bientôt uoniiué à (pielque emploi dans la luagistialuic amovible, celle qui offre le plus de chances aux ambitieux , en ce qu'elle présente plus d'occtsions de servir le piuivoir. Alors il jura à Annetle que loute sa vie il se souviendrait de ce bicnlait, et qu'il lui vouait une tendresse que rien ne pourrait étouffer.
— Oui, chère cousiue, lui disait-il les larmes aux yeux, vous pouvez compter que je n'aurai pas de rclàch" que je ne me sois rendu digne de vous; ce n'est pas assez de l'uni. iu que nous avons formée (lès iMire jeune iv^c. votre mari saura payer les délies du cousin, et, en a('i|iiér.iiit uue luinniahle fortune, il vous mettra à la place où vous appeliiiil vos talents el vos vertus.
— Ce que j'ai fait ne mérite pas tant de remerctmeuts, et je serais malheureuse, Charles, si je devais votre amour à la reconnaissance.
Pendant cette scène, le père Uérard serrait la main de sa femme el sentait rouler quelques larmes dans ses yeux en regardant Annette.
Un mois après, madame veuve Servigné écrivit à Charles qu'elle était sur le point de marier sa sœur, à laquelle elle (lonnait en dot la maison de commerce de mercerie qu'elle avait été forcée d'entreprendre pour vivre à Valence, et que c'était l'occasion ou jamais de venir avec sa tante et sa cousine à Valence.
Cette fois le voyage fut irrévocablement décidé, et le père Gérard vit avec plaisir que le reste du prix de la robe de dentelle suffirait presque aux frais du voyage. On mit donc dans une bourse le présent d'Annelte, et il fut décidé que le l"juiu l'on partirait pour la Provence. Annetle insista longtemps pour que l'on ne partit que le 2; mais quand ou la força d'en (lire la raison et qu'elle avoua que c'était à cause du vendredi qui tombait le V' juin, on se moqua d'elle, et M. GiMard leiiipurla.
La veille ilii di|iarl, madame Gérard fit venir la voisine, à laquelle elle confiait son [laiivre Gérard, et elle entra avec elle dans les détails les plus minutieux sur le régime alimentaire et sur les soins de tout genre qu'exigeaient le tempérament et le caractère de son époux.
Madame Parloubat ayant souri à quelques-unes des recouimaudations de madame Gérard, celte dernière parut hésiter un instant :
— Ma chère madame Parloubat, ayez soin de ne jamais donner de veau à M. Gérard; car, voyez-vous, cela le dérange au pointque lorsque j'ai le malheur de le laisser aller dîner en ville et qu'il en mange, eh bien, ma voisine, pendant quinze jours...
Elle eut peur de confier son Gérard à des mains assassines, mais elle continua :
— Ne souffrez pas non plus qu'il sorte sans mettre du liège dans ses souliers el sa noix dans la poche de son habit. Faites en sorte qu'il se couche toujours à huit heures, et qu'il ne se permette aucun excès, comme de buiie de la bière, ou de prendre nue demi-tasse, quand il va voir jouer au billard au Café Turc. Eiumenez-le bien à la messe le dimanciie, car quelquefois il fait Pesprit fort et ne va qu'à une messe basse. Au surplus, ma voisine, je suis parfaitement tranquille en le laissant avec vous.
— Oh! ma voisine, vous pouvez voyager sans crainte; M. Gérard sera chez moi absolument comme chez vous, et je ferai pour lui tout ce que vous pourriez faire vous-même.
Cette phrase ne calma qu'à demi les inquiétudes de madame Gérard, qui, pour le reste, s'en remit à Dieu et à la sagesse de son mari.
Là-dessus, M. Gérard, sa canne, son parapluie, etc., furent remis ès-mainsde la voisine avec un cérémonial presque pareil à celui dont on a dû user pour remettre une de nos places furies à la garde de nos alliés.
Le lendemain matin, M. Gérard n'eut garde de manquer d'accompagner sa famille aux diligences de la rue Montmartre, car il n'avait pas encore eu le coup d'oeil du départ des diligences, et il s'en faisait une petite fête qui compensait ce que l'adieu de sa femme pouvait avoir de douloureux. Ou discuta longtemps la question de savoir si l'on irait à pied; mais Annetle ayant sagement fait observer que leurs effets coûteraient plus qu'une ( ouise a laire poi ter par deux commissionnaires, la famille s'emballa avic les |)ai|ii(ls dans un fiacre, et l'on arriva dans la courdi^s Messag<rii s royalis.
La diligence contenait neul personnes dans la caisse du milieu; el, comme Ion avait retenu les premières places. Annetle, sa mère et Charles se mirent au fond, laissant les six autres places à ceux qui devaient arriver; alors M. Gérard, (|ui furetait partout, vint leur ajipren(lre qu'on n'attendait jiliis que trois personnes. L'heure de partir était déjà passée, el un militaire licencié sans pension, un peu plus mécontent que ne l'exige lordonuance, faisait grand tapage en exigeant (jue l'on partit sur-le-champ, lorsque l'employé du bureau vint iui dire que c'était une demoiselle el sa femme de chambre (lue l'on attendait, et que le beau sexe demandait toujours un peu d'indulgence.
Au bout d'un gros quart d'heure arriva un brillant équipage aux chevaux gris-pommelé, couverts d'écume; on eiUeiidil une voix llûlée montée à trois loiis plus liaul (|ii il n'est convenable, et qui gémissait de la cruauté des liorhjges. Une jeune femme descendit avec uu oreiller élastique et plusieurs autres objets, tels qu'un voile vert,
ARf.OW LE PmATE.
un éventail magnifique, des flacouâ, etc. : c'était lu l'cmnie du cbaiiii)i'C.
— N'est-ce pas une liorroiir d'être obligé de voyager par une diligence! disait la pelite voix llûléc; quelle perscciUiou ! Coinmeul, mais c'est une infamie! Enliii il faut bieu s'y soumeltre, et vous venez qu'ils me feront payer une amende!
— Adieu...
Cet adieu fut dit d'une voix plus douce; plus tendre; malgré les efforts que lireut le père Gérard, Charles et le militaire, pour avancer la lèle, il leur fui impossible de voir quel était le monsieur qui se Cacliait dans un di'S enins de la brillante voiture.
— Allons, dé|ièelirz-voMS, disait l'employé; nous avons attendu!
— Mais, répondit-elle d'une voix en fausset, vous êtes fait pour cela, mou cher!
— Non, m;idame, dit de sa grosse voix l'ollicier décoré, nous ne sommes pas fails pour cela !
— Monsieur, répliqua-l-clle en montrant une des plus jolies ligures qu'il fût possible de voir, je ne disais jias cela pour vous!...
Elle monta lestement et de telle façon, qu'on put voir sous son jupon garni de dentelle une jambe bien faite et un fort petit pied. Aniiettc rougit en les apercevant.
— Ali! quelle horreur! s'écria l'inconnue en restant sur le marchepied, je suis sur le devant; mais c'est impossible! Monsieur l'employé, venez donc voir !...
A ce moment le postillon, la croyant montée, fouetta ses chevaux; elle fut jetée sur le devant, et la voilure partit la portière tout ouverte. Aux cris aigus que poussait l'incoiuiue, on arrêta; le conilucleiir, sans écouter, ferma la portière, et la voiture marcha d'autant l>lus vite qu'elle était de vingt mimiles en relard.
— Ah ! dit l'inconnue en prenant une pose intéressante et en clignant des yeux, je me trouve mal! .le ne saurais aller en arriére!... .Insiine, criez donc au conducteur d'arrêter! .l'aime mieux courir le ii-(pie d'aller en poste et d'êire découverte que de rester dans cette maudite voiture
Alors la compatissante Annelle poussa le coude à Charles, qui n'attendait que ce signal pour offrir sa place à la jeune et belle ineonnue : celle-ci l'accepta avec reconnaissance, et jeta au bel ami d'Aiinette un sourire bienveillant et protecteur. Lorsqu'elle fui assise au fond elle poussa encore quelques plaintes sur l'odeur effroyable de la voiture, et sur-le-champ vida dans un mouchoir un llacon d'eau de vanille distillée; elle chercha une position connnode, lit signe à .lustinr qu'elle était assez bieu placée; le militaire remua la tôle en signe de dédaiti, et l'on traversa Paris au grand galop.
IIÎ
L'intéressante voyageu'c avait fort bien remarqué le gi sic et le sourire dédaigneux du militaire, et elle s'en vengea en ne faisant aucune attention à lui et en prodiguant, au contraire, à Charles les marques de sa protection.
C'esi jci le lieu de faire observer que Charles Servigné était ini fori bel hounne; nous avons dit que sa contenance prévenait en sa faveur; alors il n y avait rien d'étonnant à ce que l'inconnue remerciât d'un air gracieux celui qui venait de lui céder sa place pour un voyage! / aussi long : mais le regard dont elle accompagna son discours, la h\-\j çou dont elle regarda Charles, iléiilnrcnt singulièrement à Ainielle, " tandis que la rougeur du jeune avocat et le feu qui brillait dans ses! yeux aimoncèrenl combien il étail heureux de plaire à la belle voya-j, geuse dont la beauié ravissante éclipsait la pauvre Annetle comme uni lis éclipse uue violette. '
Madimoiselle Gérard jela un coup d'oeil à Charles, et ce coupd'œil de la vertu impérieuse, sans lui déplaire, le gêna, en le faisant rentrer en lui-même. L'étrangère, qui paraissait fort rusée et qui d'ailleurs étail accoulumée à de pareilles rencontres, s'aperçut de ce jeu muet des yeux des deux cousins et parut se faire un malin plaisir de les dé.-unir; et, pour que son plaisir lût plus vif, elle chercha à acquérir la certitude de leur tendresse mutuelle.
— Mademoiselle et monsieur sont vos enfants, madame? demanda-l-elle à madame Gérard avec autant de politesse que d'indiscrétion.
— Non, madame, répondit la bonne femme qui aimait assez à causer, c'est un cousin et une cousine que nous marierons hii iiiot.
— Et monsieur est votre fds?...
— ■ Non, madame, c'est mademoiselle qui est ma fille.
Sur celte réponse, la belle voyageuse jeta sur Annetle un regard
perfide et malin dont l'expression s'adoucit visibleuienl en s'adressant ensuite à Charles.
Celui-ci, que sa cousine regardait fixement, n'osait se hasardera conicmpler la charmante sirène; il rougissait comme un enfant, et, quoiqu'il eût eu déjà plus d'une aventure, il avait l'air novice en galanterie.
Celle rougeur, cet embarras, étaient pour l'inconnue un langage plus délicieux cent fois que les compliments les plus délicats; et, voyant une foule d'id)stacles défendre ce jeune homme, son imagination cherchait déjà à les vaincre.
De son coié, Charles, à l'aspect de la richesse et du bon goût des vêtements de l'étrangère, en examinant à la dérobée ses manières, dont ralfcclalion lui parut d'une rare élégance, pensait que la dann; appartenait à la plus haute société. L'équipage qui l'avait amenée, la défense qui lui était faite d'aller en poste, et sur la([uelle elle ne s'était pas expliquée, tout confirmait ciUte opin'ion, et alors raltentioii qu'elle lui accordait le llattait singulièrement.
Par in-tanls, lorsque le regard d'AnncUe ne pesait plus sur lui, il contemplait la voyageuse avec un plaisir d'autant plus grand qu il s'en faisait un crime, et que l'inconnue baissait les yeux avec mie ^ràce charmante, et le regardait ensuite avec tant de vivacité qu'il était impossible à Charles de ne pas s'aventurer dans le monde des rêves avantageux où sa fatuité le mettait fort à l'aise.
Quand il fut certain que la dame prenait plaisir à le voir, alors il s'enhardit au point de la regarder à son tour, sans s'inquiéler de ce que les yeux d'Anncite lui disaient. 11 n'y avait pas un mot de proféré, et cependani tous trois se comprenaient mieux que s'ils eussent parlé.
Annetle, pleine de finesse, jugea que, si elle paraissait blessée de l'atlention de Charles pour l'étrangère, la pente de l'esprit hmnain le conduirait h chercher à plaire à la voyageuse; alors elle les laissa se parler des yeux autant qu'ils voulurent et ne regarda plus son cousin; mais, comme on cherche à défendre son bien, et qu'Annetle, d'après son caractère, devait être plus jalouse qu'une autre, elle inventa une véritable ruse de femme. Elle eouuruMiça |)ar prétendre qu'elle était mal dans son coin, et elle offrit à la dame de prendre sa place.
Celle-ci, qui avait remarqué la ji\lnusie d'Annette et qui ne s'était pas irompée ,au dépit qu'elle avait manifesté en cessant de regarder Charles, ne comprenait rien à celte maïKienvre de la jeune lille; car Annetle, en offrant son coin, mettait sa rivale en face de son cousin, de sorte que leurs genoux se touchèrent. Annetle feignit de ne rien voir de ce .secret manège, et elle se mit a jiarlcr bas à sa mère.
-- Ma chère maman, lui dit-elle, vous seriez infiniment nneux au milieu, puisque vous ne dormez jamais en voilure, et j'aurais la têle appuyée à droite au lieu de l'avoir à gauche comme toul à l'heure.
Au premier relais, Amielte ehangeaavcc sa mère, de manière que madame Gérard fut à coté de l'étrangère. Ce fut alors que les desseins d'Annette commencèrent à paraîlre dans toute leur étendue, et que sa rivale put admirer la politique profonde que la jeune fille avait déployée en cette occasion.
— Mon cousin, dil-elle avec un intérêt extraordinaire, oh! comme vous rougissez et pâlissez par instant ! seriez-vous incommodé?
— Non, ma cousine, je suis très-bien, je vous assure. Quelques instants après, Annetle, saisissant l'instant où Charles rougissait, dit à voix basse à sa mère :
— Voyez donc ctunme Charles rougit ! je suis sûre qu'il n'ose pas nous dire qu'il ne peut pas aller sur le devant; moi, cela ne me fait rien, et même je serais mieux dans son coin, j'aurais la lèle absolument comme je l'ai là, et, de plus, je veriais bien |ilns de pays à la fois! Tu verras, ma mère, que si c'est moi qui lui dis de venir prendre ma place, il ne le voudra pas, parce que je dois être sa fennne et qu'il aurait l'air de m'obéir.
Au relais suivant, madame Gérard s'ét;int convaincue que Charles rougissait, exigea qu'il vint à la place d'Annette, cl la jeune fille i)rit celle de son cousin d'un air froid et en dissinmiant fort adroitement la joie de son triomphe.
Charles était dans le fond, sur le même rang que la dame, et il en était séparé par madame Gérard. Ils ne pouvaient plus ni se toucher ni se voir, et Annelle les embrassait à la fois du même coup d'œil. Ellejcla un regard de supériorité sur l'étrangère; celle-ci se mordil les lèvres, jura de rendre la pareille et de se venger d'Annette. Charles, de son côlé, piqué de la conduite de sa cousine, ne lui p;irla point et s'entretint avec l'iuconime.
Quand on s'arrêta pour dîner, il dcicendil le premier et ofi'rit sa main en tremblant à la voyageuse, qui le remercia par un gr;\cieux sourire; ce sourire lui parai d'un bon augure, et il semblait lui promettre beaucoup. Charles, apiès avoir conduit Annelle et sa mère dans la salle de l'auberge, demanda au conducteur le nom de cette dame; alors le conducteur, tirant sa feuille, lui fil voir qu'elle était inscrite sous le nom de mademoiselle Paidine. A ce nom, le vieux militaire dit à Charles :
— C'est une actrice du théâtre de "*..,
x\RGOw LE pinvrE.
bi ii ut lia tour à droiie eu lançant à Charles uu regard qui bigiù- Cail : Jeune Ik.iiiiiu', preuez garde !
Aloi's le eu.uliioieur, se pciichaut à l'oreille de Charles élonué, lui dit avec uii air de my.'tèi"o :
— C'c>i la maiiresï-e du duc deN...; elle voyage sons un faux uoin el sans passc-porl, car il lui e>l ijitertlil de pr^'iiiire ee eoiigé ; voilà pourquoi elle a élé foieée do voyager par la diligenee. M. le due l'a couiiuiic ce malin lui-uicuie à la voilure dans son équipage; ils élaieul venus la veille releuir les places.
Le conducteur s"éK)igna.
Ce di>cuni-s Au pour Charles un trait de lumière; il eut comme une révélaiicai, il vil dans ce voyage le moyen d'arriver à la forlnne el à une place hrilluulc s'il pouvail plaire à Pauline et rinléres>cr. H renira, cl, loin de !-e niellre à eôlé de sa t iule el d'AnncUe, il s'empara, saus nio.ilrer d'enipiessemeul, de la chaise qui élail à côlc de l'ae- Irice. et Pauline reudit à Anuelle le regard de supériorité qu'elle avait reçu d'elle.
Anneiie, confuse pour sou cousin, lui jeta un regard plein d'une douleur vériialile ; il n'osa pas le soutenir cl baissa les yeux eu feignant de ne pas la voir. Tout le temps du repas, il ne |iarla ni à sa tante ni à s;i cousine; il ehuehota avec l'acirice, et leur conversalion parut flirt animée : en effel, Charles voulut briller, et il y parvint ; il fui spiriiuel et passionné : à la lin du repas, la counisanc lui luareiia sur le pied pour le faire taire el lui donner k enlendre que dès lors ils él.iieut diulelligence et (in'il fallait mettre autant de soin à le cacher qu'ils avaient mis d'empressement à se l'avouer l'un à l'auire.
Ils soriircnt ensemble et parlèrent longtemps dans la cour. A peine Charles avail-il tpiitlé. Pauline, qu'en se rclouruaut, il vit venir Âuuelte ; elle élail calme et pleine de dli^nité.
— Charles, dii-< Ile, je ne suis pas conienle de vous.
— .Ma chère coubiue, répoudil-il, j'ignore en quoi je puis vous déplaire.
— En voilà assez... répliqua-t-elle avec boulé.
Ou monta en voilure, et Annelte dut eue bien contente de Charles, car il fut empre>sé auprès d'elle et de sa mère, ue dit pas un iiiol à Pauliue. qui, de son eoié, lui jeta parlois des regards de dédain, el s'cnlreiint conslaniment avec sa femme de chambre. Ani.elte fui rayoniKinie de joie et dupe du manège de Pactrice ; elle chercha à dcdounnager Charles des soupçons qu'elle avait conçus, eu se monlraul affeclueuse etexpansive.
Quaud ou descendil, à onze heures du soir, pour souper et se coucher, car à cette époque les diligences ue marchaient que pendant le jour, Charles laissa l'aelrice descendre seule, el ne parut en au cuue manière faire allenlioii à elle : à table, il se plaça à côté d'Annetle, à la(|Uelle il prodigua des soins; il fut même d'une teniiresso (jul aurait des>illé les yeu^ à toute autre qu'à Annelte, et qui même Ll suuriie le vieux luililaire.
Le lendemain malin, quand on se mit en route, Charles se mit dans sou coin, et parul à Annelte accablé de fatigue : en effel, il dormit d'un profond sounneil. Le vieux militaire le reg:ird.iii d'un air moqueur, el semblait rire de l'aelrice, qui, à chique inslanl, se penchail pour voir Charles, el surmontait son propre sonmieil pour veiller sur lui, sans pcmvoir élonfl'er dans ses regards un sentiment vainqueur de toute dissimulalion. Anuelle finit par s'apercevoir du uianégc de ce vieux miliiaire, qui s'était placé à côté d'elle, et uu pressentiment terrible la lit frémir.
— Mademoiselle a sans doute peu dormi, dit le malin colonel, car elle a les yeux bien abattus el la fig.ire fatiguée?
— C'est le voyage, répoudil-elle d'un air de dédain.
— Alors, reprii-il, nous serons privés à Valence du plaisir d'applaudir voire admirable talent, car ce soir vous serez encore bien plus faliguéc, el vous n'avez Kuere de lenipsà rester dans voire patrie.
— C'est vrai, répliqua-t-clle sèchement.
— Ob: il y a des grâces d'état! ajouta malignement le rusé militaire avec un sourire moqueur.
Pauline, vaincue par la fatigue, s'endormit bientôt ainsi que sa femme de chambre. Alors Annelte, que les paroles du militaire avaient siugulicrement alarmée, lui demanda bien liuiidemenl :
— Monsieur, oserai-je vous demander quelle e=pèee de talent possède Cette dame?
— C'e^l une actrice 1 répondit le colonel ; el il jela sur Charles, qui dorni.iil, un reg;ird ironique. Ce regard fil pâlir Aimetle, ipii regarda le militaire de f.içon à lui inspirer de l'intérél el de la paie.
— ilademulselle, dil-il tout bas, j'avai-. averti votre cousin par unmol;m.iis on ne peut pa^ empêcher les folies de la jeunesse. Econicz-moi : je suis père, el j'ai une lille presque aussi aimable et anssi inodcsle tpie vous me paraissez l'èti*; je ue. liens pas assurémcul à lui donner un Cnlvn pour mari, mais, si un jeune homme qu'elle d;ii épouser lui donnait le speciacle d'une fauie, j'aimerais mieux me b:ùl'T la cervelle que de lui donner uu époux qui lui aurait maiitpié d'égards au po!nl de la rendre témoin d'une aventure de corps de (.'aidi;.
• Auuelt« versa quelques larmes.
— IlélasI murinura-l-elle, nous sommes partis un vendredi, jour de malheur.
En ce moment on élail sur le point de descendre une côte, lorsque l'on enieiulit le bi'uil d'une voilure qui paraissait emportée avec une extrême rapidité; ce bruit, dans l'élal nerveux où élail Annelte, rclentil dans son cœur : elle craignait tout, la pauvre entant 1... C'élail une calèche élégante et légère qui semblait voler : elle passa connue un éclair, el Aimellc frémit en la suivant des yeux, c;ir elle la vit entraillée an grainl galop sur le versant d'une ( ôle rapide : elle s'intéressait aux voyageurs que contenait celle voilure eoninie on plaint les passagers d'un bâtiment battu par la Icinpêle; mais en voyant la brillante calèche aiieindre le bas de la montagne, elle rentra dans la voilure, iranqnille sur leur sort.
Tout à coup elle entend le brnil d'une chute, des voix confuses crient au secours. AiinetU', effrayée, en s'élançanl, fit céder la portière qui n'élail pas bien fermée, tomba à lern; sans se blesser, et courut avec rapidité au secours des malheureux qui venaient de ver.-er dans une fondrière.
AiineUe fui bien vile auprès de la calèche, el s'avançant sur In bord d'un roelier, elle apparut comme un ange aux deux' voyageurs qui gisaient au fond du ravin.
Le postillon n'éiait pas blessé, les deux inconnus en étaient quilles pour des contusions ; mais les roues de leur calèche étaient brisées (le favon à ne plus pouvoir servir.
Anuelle, tout émue, leur demanda s'ils n'avaient pas reçu quelque blessure grave : les deux inconnus restèrent dans l'étonnement le plus profond en apercevant, sur le bord de ce rocher et siu' une route qu'ils veiiaieni de voir dé-.erte, une jeune lille, les cheveux épars. ils la regardèrent avec surprise sans lui répondre, et Anne.tle ue put soutenir le regard singulier de l'un d'eux : elle reçut à ; on aspect une impression indélinissable. el, houleuse de se voir seule, elle rongil el se relira. Alors la diligence arriva; les voyageurs s'empres^ère|ll de descendre el d'aider au poslillon à dégager deux chevaux qui restaient vivants, car les deux autres avaient été éeia:,éj : aprè.-. avoir loul arrangé, on aida les deux inconnus à remciiter sur la roule.
Celui qui avait si fort ému Annelte reg.irda la calèche el vit que les deux essieux élaieni brisés de façon qu'il devenait impossible de continuer à voyager dans celle voilure : il lira alors sa bourse, donna quelipie argent au postillon eu lui recommandant de garder la calc- ( lie et de la taire raccommoder, et ajouta qu'à son premier voyage il lu repieiidrail.
Celle affaire terminée, il moula dans la diligenee avec son compagnon, après avoir repris les effets de la calèche, cl notamment un poriefeiiille assez grand auquel il parut donner Patlcctiou que Pou a pour un objet précieux.
— J'aurais voulu, dil-il après être remonté, passer de jour le boul de la forêt de Saint- Vallier, car on dit qu'il y a des voleurs en ce moment, et il ne nous manquerait plus que cela pour avoir eu tous les accidents qui peuvent fondre sur des voyageurs.
Eu enlendant ce discours, la pauvre Annelte serra dans son sein l'or qui lui avait coulé tant de peine à acquérir, et dont chaque pièce représeulait plusieurs journées d'un travail monotone : elle fil ce mouvement macbiiialemeiil, car son coeur élail rempli d'une douleur profonde que l'aspect de Pauliue el de son cousin renouvelait à chaque instant.
— Vous avez été fort heureux, messieurs, dit Pauline; sur cent personnes qui verseraient ainsi, bien peu échapperaient à la mort.
Les inconnus ayant lépondu par un signe de tête, personne ne fut tenté de renouer la conversation.
Alors chacun se mit à regarder .ivec curiosité les nouveaux venus, ainsi que l'on fait d'ordinaire, el cet examen se passa en silence. Celui des deux voyageurs qui paraissait le maître, el qui l'élail en eflèl, pouvail avoir trente-cinq ans; il était basané, d'une taille nmyenne, l'oîil |ilcin d'une énergie et d'une assurance proiligieuses.
Il était h;ibillé de noir, malgré la saison : le luxe de son linge el le diamant énorme qui allachail sa chemise annonçaienl un homme fort riehe ; mais ce qui saisissait loul d'.ibord, c'était l'air de majesté répandu sur ses traits, et qui paraissait provenir de l'Iiabitude du commandement. Si;s gestes, où respirait la conscience qu'il avait de sa supériorité, confirmaicnl rimpression que son aspect faisait naiire.
On leinanpi.iit de singuliers contraste: dans la physionomiiîconimo daiiS les ligues de son visage; la durcie cl la boule s'y coufoudaieui
AUGOW LE PIRATE.
dans une expression duininanle de grandeur el de force ; on sentait qui', comme Pierre 1", il aurait fait assassiner sous ses youx les révolu's, mais que, Cduiiiie lui, il aurait aidé l'eufaiii timide à sortir du cercle fatal en écartant les poteaux de l'enceinte où Ton égorgeait les slrélitz et Ie4> familles des seigneurs insuigés. Enliu, la nature lavait taille en grand : ses épaules étaient larges, sa télé forte tomme celle de tous les hommes en qui rinlelligcnce domine le seniinicnt de la vie matérielle, ses cheveux noirs frisaient d'eux-mêmes, et ses muscles saillants, sa barbe fournie, ses favoris épais, indiquaient une fiircc de corps prodigieuse. Eu effet, quand il s'assit sur la banquette du milieu et qu'il posa sa main sur le dossier, il semblait qu'eu pressant il lui rûi été possible de briser ce qu'il louchait. Ses mains étaient d'une grosseur remarquable, el, quoique couvertes de gants blancs, elles paiaissaient babilui'cs aux travaux les plus rudes.
Ses manières étaient brusques, el l'on voyait qu'il devait avoir fait la guerre, car les militaires ne perdent qu'à la longue le ton et les manières qui les distin};ueiit des autres hommes, diagimstic qui reste indélinissable et qui échappe à l'analyse.
.\près que chacun eut observé l'étranger et reçu avec plus ou 1 moins de réllexion les iuipressions que sa vue devait Qiire naître, ! on examina son compagnon, et l'on s'aperçut qu'il régnait entre eux J une liaison fort intime, bien (pielle ne pùl reposer sur l'égalité. Le second était grand, sec, maigre, nerveux, et il aurait pu (ixcr l'attention s'il n'eiU pas été à côté du premier : il y avait chez lui moins d'idées et plus d'énergie, en ce sens qu'elle était tout le caractère et | qu'elle entrait pour la somme totale des règles de la conduite : cet homme-là, une route prise, devait la suivre toujours, bonne ou mauvaise.
Pendant qu'on les examinait ainsi, de leur côté ils jetaient des regards ob^ervaleurs sur leurs compagnons de voyage. Le coup d'œil du premier des deux inconnus ne l'ut pas favorable à Charles : celte figure mielleuse et régulière ne lui convint (as; il le témoigna involoniairement par un gesle qui exprimait à la fois l'aversion cl le mépris : Dharles feignit de ne pas l'apercevoir. L'étranger regarda assez attentivement l'aclrice, mais il revint toujours assez cavalièreracut à la ligure d'Aunetle, cl liuil par lui dire eu adoucissant sa voix :
— (Test vous, mademoiselle, qui êtes venue si vite à noue secours?... je vous remercie...
Aunclle s'inclina.
Toujours occupée de son cousin, elle acquérait de plus en plus les preuves de ce que le colonel lui avait dévoilé. La nuit ap|)roch;iii; ou u'éiail plus qu'à sept lieues de Valence, et Pauline proliiait de l'obscurité pour faire plusieurs signes à Charles. Anuetle resta plongée dans les réflexions les plus tristes, et sa vue était arrêlée sur riiouune extraordinaire que le hasard leur avait amené. De son cô:é, celui-ci regardait la ligure d'Annttte avec intérêt ; car, expressive comme elle l'était, sa mélancolie s'y peignait à grands traits, el il se sentit enlrainé vers elle.
Il faisait nuit noire; on traversait le bout de la forêt de Saint- Vallier, qui se trouve à quelques lieues de Valence, lorsque tout à coup la diligence s'arrêta, cl le postillon eul beau foucllcr ses chevaux, ils n'avancèrent pas. Le poslillon descendit el jeta un cri d'alarme en trouvant des cordes tendues d'un arbre à l'autre, ce qui barrait le chemin : à peine le postillon cul-il crié, qu'une troupe d'hommes à cheval parut, entoura la voiture en moniranl une forêt de canons de pistolet, si bien que les deux étrangers et le colonel virent qu'il n'y avait aucune résistance à opposer.
Un des brigands détela les chevaux de la diligence, les attacha à un arbre, et l'on entendit alors frapper à coups redoublés sur la malle de la diligence. Le chef de la bande rassura les voyageurs en leur disant qu'il ne leur serait fait aucun mal, puis il ordonna à ses gens de s'acquitter lentemeut de leur besogne eu s'emparaul des sommes qu'ils savaient être dans la voilure.
L'actrice se lamentait, et Aimette tremblait comme la feuille : elle avait tiré la bourse de son sein pour la donner aussitôt et n'être pas fouillée; l'étiangcr ouvrit son porleleuille, et, avec une présence d'esprit étonnante, il défaisait sa cravate et y plaçait un grOs paquet de billets de banque, lorsqu'un brigand |)arul avec une lanterne allumée, en priant les voyageurs de descendre l'un après l'autre.
L'actrice fut dévalisée avec promptitude; la pauvre mère Cérard n'oiïrit rien à la rapacité des brigands; on prit la montre de Charle;, cinq cents francs au colonel, et Anuetle, en descendant, pri;i qu'on ne la touchât pas, donna en pleurant l'argent qui lui avait coûté tant de peine à acquérir, el eu ce moment pensa encore au vendredi.
Les deux étrangers descendirent, mais chacun tenait un pistolet à chaque main, d'un air si déterminé, que les deux brigands reculèrent... Après avoir contemplé ces deux personnages, le chef de la bande accourut, et se mettant entre eux el ses gens :
— Ne lirez pas, s'éeria-t-il, et respectez leurs effets!... diable !... Alors toute la troupe accourut, et entourant à quelque distance son
chif et les deux voyageurs, donna les mar(pies d'un grand élonnement en les voyant converser paisiblemeni ensemble. Les voyageurs, qui se trouvaient plus éloignés encore, reg;\rdc: ont cette sccue avec
terreur, et chacun d'eux crut avoir fait roule avec les chefs suprêmes de (pieli[ue assoei.uion sccrète.
Ils I (iniem|il.iieiit avec curiosité cette diligence arrêtée sur le grand cliemiii, les chevaux attachés à un arbre, le conducteur et le postillon, tristes et osant à peine se parler à voix basse, el au milieu les brigands protégeant l'étrange colloque de leur chef et des deux voyageurs.
— Parbleu, dit à voix basse le plus petit à son maigre et froid compagnon, je ne croyais guère me trouver en pays de connaissance avec ces brigands-là! Dis donc, ajoula-l-il en prenant le bras de son ami qui désarmait ses pistolets, combien leur donnes-tu de temps à vivre avant d'être pendus'.'
— Nous savons ce que nous risquons, dit le chef, et vous...
— Chut!... ou je le brûle la moustache! s'écria l'ami de l'étranger; tu es en mauvais cliemiii, N.ivardin!... Mais, puisque tu es leur capitaine, rends donc à cette jeune lille son petit trésor.
— Je l'en dédommagerai, ajouta l'étranger; allons, rends-le-lui! Elle est venue à notre secours la première, nous lui devons bien qui lipie reconnaissance.
Alors le capitaine, devant qui les brigands s'écartèrent, s'avança vers les voyageurs et rendit la bourse à la tremblante Anuetle: après quoi ses compagnons ayant laissé tous les voyageurs remonter dans la diligence, s'enfuirent au grand galop. On peut imaginer les dlv<rs sentiments qui partagèrent les voyageurs à l'égard des deux étrangers taudis qu'ils se rendaient à Valence, qui était la première ville qu'ils allaient rencontrer et le terme de leur voyage : cette route se serait failc en silence sans l'actrice, qui regrettait à chaque instant son cachemire, ses diamants el ses dentelles.
Annelte ne savait que peuser de la manière dont son trésor lui avait été rendu, et elle dit à l'étranger :
— Je ne sais, monsieur, si je dois me féliciter ou me plaindre d'avoir recouvré ma bourse par votre entremise...
— Il ne m'appailient pas, mademoiselle, répliqua l'étranger, d'éclaircir vos doutes sur ce point. Je n'ai pas entendu vous imposer la iniiindre reconnaissance, et vous pouvez même douter queje sois entre ]iour quelque chose dans celte rcstiuition.
Anuetle se tul.
Le colonel regrettait fort ses cinq cents francs et ne pouvait s'empêcher de penser que les inconnus étaient de connivence avec les brigands. Cependant, en se rappelant leur chute, leur empressenKMii à cacher leurs billets dai>s la cravate et lem- surprise quand le ch: f des bandits avait paru reconnaître l'un d'eux, il devenait clair qu'ih n'avaient pas coiuii risque de la vie en brisant leur calèche pour le plaisir de présider à un vol auquel leur concours n'avait guère paru nécessaire, et surtout que, s'ils étaient complices de l'arrestation de la dili;,'ence, ils ne seraient pas remontés avec les voyageurs. Jam.iis aventure ne renferma plus d'aliments pour la curiosité, el néanmoins cette curiosité, toute vive qu'elle fût, ne pouvait pas se satisfaire, puisque l'on n'osait faire aucune question aux deux étrangers.
En s'approchant de Valence, Annetie éprouva une sorte de peine : jusque-là elle s'était dispensée de parler à son cousin, et, se séparant de lui par la pensée, elle avait, celte journée, vécu comme loin de lui; ^ désormais elle devait se trouver sans cesse avec Charles et dans ime extrême contrainte qui nécessiterait une explication. A c:; moment la lune se levait et jetait dans la voilure assez de jour pour qu'on a[ierçût les figures des voyageurs. Les yeux d'Annelte s'arrêtèrent machinalement sur l'étranger, qui, ne se croyant pas observé, rédéchissait sans doute à des choses fort graves : son visage éiail farouche et exprimait une sombre méditation.
Amielle tressaillit à cet aspect; un sentiment indéfinissable s'éleva dans sou cœur; elle le prit pour de l'eflroi el détourna lentement sa têlt^ vers la campagne ; mais elle fut ramenée par la curiosité vers et h mime qui apparaissait à son imagination comme un monument; elle baissa les yeux une seconde fois, et, par l'effet de celte chasteté pure qui faisait le principal charme de son caractère, elle s'ordonna à elle-même de ne plus contempler l'éiraEiger.
La diligence roulait dans les rues de Valence; la voiture entra dans la C(njr d'une auberge, et le couduclenr, en descendant, annonça qu'il avait été arrêté et volé. 11 s'approcha du directeur de l'eutrejM-ise, qui, par hasard, se trouvait dans la cour, occupé à fumer sa jiipe, et il lui dit quelques mots à l'oreille. Sur-le-champ le directeur surtit, et le conducteur resta dans la cour sans ouvrir la portière, sans aider aux voyageurs à descendre.
— Qu'attendez- vous donc? lui demanda le compagnon de l'clranger, ouvrez-nous!.. .
Le conducteur monta sur le marchepied et répondit que l'on avait été chereher du monde pour dresser uu procès-verbal sur l'avenluro de la nuit.
— Nous serons aussi bien au bureau que dans la voilure, répondit l'actrice.
Le conducleur ouvrit alors comme à regret, et tous les voyageurs de-cenilirent en se dirigeant vers la salle. Comme l'étranger et son compagnon allaient entrer, le conducteur les arrêta et leur dit :
ARGOW LE PIRATE.
— Me>sioiir>, voiili z-vmis avoir la complaisance de nie dire vos iioiiis. pour niio je vous porle sur ma fouille?
— C'est iuulile, répliqua l'ciraiiger: puisque nous sommes arrivés, ledlrecieur ne nous ayant pas vu>, cela doit être voire profit.
— Impossible! messieurs, répliqua le condiicleHr.
— Oh 1 oli ! reprit rétrangor en enirani dans la salle, ceci annonce des hostilités; eh bien, metti'z .M. .léiôme et M. JacqucsI...
i:i ils allèrent tous deux s'asseoir, l'étranger à coté d'Annelte, et son compagnon entre Charles et l'actrice.
l'ne jeune servante était dans la salle, et l'étranger, au boni d'un instant passé dans le silence, lui dit :
— .Mademoiselle, avez-vons ici des voitures?...
— Oui, monsieur.
— Pourriez-vous nous en trouver une que nous vous renverrions ce soir?
A ces mots, le conducteur faisant un geste qui sigiiiliait que les clrangers ne s'en scrviraieni guère, sortit, pour reparaître un instant •iprés avec trois gendarmes, le directeur et un monsieur habillé de noir.
— 11 paraît que vous avez clé arrêtés à Saint- Vallicr? demanda loflicicr de police, car c'en était un.
— Et volés, dit l'acirice.
— Ces messieurs, continua l'ofûcier en désignant les deux inconnus, paraissent connaître les voleurs, à ce que l'on préiind?...
— Oui, monsieur, dit Charles en souriant.
— Eu ce cas , reprit Tofiicier, nous allons recevoir vos dépo>itions et ces messieurs nie suivront.
A ces mots, il fit un signe aux gendarmes, qui s'avanecieiu vers les deux inconnus.
Le front de l'étranger se plissa tout à coup, ses yeux s'aninicreni , son visage exprima la plus effroyable colère.
— Jouous-nous la comédie? s'ccria-l-il d'une voix tonnante; et sur le OUI d'un ji'unefreliiquci, allez-vous uousarréter .' Jour de Dieu! tout le monde est-il muet pour raconter ce qui s'est passé .' et pour qui nous prend-on .'...
L'oflicitr de police, sans écouter celle véhémeulc ajiostrophe , demandait à chacun ses
Îiassc-ports, et chacun es cherchait. Alors l'clranger alla rapidcmcul à l'officier de police, et, le saisissant par le milieu du corps, il le secoua de manière h lui faire jeter les hauts cris, et l'enleva à plusieurs pieds de terre, sans que les gendarmes, accourus au bruit, pussent l'empêcher.
— Cet homme-là, dit tout bas Pauline à Charles en riant, nous moudrait comme une meule écrase un grain de blé.
— Ah! criait l'étranger, je t'apprendrai la politesse et les belles manières, et dorénavant tu écouleras les gens qui te feront rhonneur de le parler, méchant pourvoyeur du bourreau!,.
Les irois gendarmes tentèrent de s'emparer de l'inconnu ; mais en nn clin doeil il b-s envoya à trois pas de lui ; alo^^ les gens de l'auberçe, le conducteur, le directeur, les gendarmes et l'officier tombèreul tous sur lui et le continrent avec peine, Anneite, tout effrayée, se iCrrait auprès do sa mère ; l'actrice admirait la force merveilleuse de
rincoiinu, tandis (pie le compagnon de ce dernier riait à gorge déployée.
Il alla vers son ami et lui dit :
— Tu n'en fais jamais d'autres!... Eh, laisse-les instrumenter! Ne sommes-nous pas à Valence?...
L'oflicier de police, voyant ce nouveau délinquant en liberté, fui épouvanté; car si l'un contait tant à arrêter, coinmeiil parviendraiton à s'emparer de l'autre?... Alors il prit le parti de lui demander fièrement son passe-port.
— Imbécile, lui dil ce dernier, si tu nous anêles, que nous ayons ou n'ayons pas de passe-ports, qu'est-ce que cela fait à notre afiàire, puisque tu nous prends pour des brigand»? Tes gendarmes n'ont pas d'armes, liens!...
L;i-dessus il tira de son sein une juiire de ))ist(dels à deux coups et
les mit jusque sous le nez de l'agenl de la police valeiivaise, qui recula brusquement en disant :
— Monsieur, pas de mauvaises plaisanteries!
A ce moment, un piquet de gendarmerie arriva, et les deux amis fuient mis ensemble au milieu des gendarmes; celui qui avait tiré ses pistolets les donna aux soldats qui les lui demandèrent. L'officier de police se mit en devoir de questionner les voyageurs.
Alors l'inconnu dit au maréchal des logis qui le gardait de le conduire à la -«réfeciurc; et comme (K' lui fit observer (jne le préfet n'était pas levé, il répondit qu'il se lèverait pour lui. (!etle ré|)Oiise surprit la cohorte, et l'air impérieux de 1 élraiiger deviul tellenieiil imposant, que les deux prisonniers furent emmenés à la préfecture, au grand éloiincnienl des voyageurs qui avaient contemplé cette scène avec des sentiments bien divers.
Le vieux militaire les re;;ariUil d'un air moqueur, — Page 6
L'oflieier, malgré l'absciicc du capilainc de la bande de voleurs, n'en conlimia pas moins de dresser son procès-verbal, el à mesure qu'on lui disait comnient la chose s'était passée, il ne pouvait s'empêcher de s'apercevoir qu'il devenait impossible que les éliangers fussent complices de ce vol. Néanmoins il continuait, lorsque le maréchal des logis qui avait conduit les soi-disant brigands à la iinïccturc vint annoncer que M. le préfet venait de marquer de l.i joie en les apercevant; qu'ils claieiiL entrés sans façon dans sa cliainbrc à coucher, el que les gendarmes l'avaient entendu rire au récit de l'avenlurc des éirangers; puis il apportait une lettre écrite par le préfet lui-même : l'oflicier de police la lut et parut décontenancé,
— ils vont même déjeuner avec le préfet, ajouta le gendarme, el il leur |)rêle sa voilure pour s'en relourner, car je viens d'ajipreiidre par les dnmesliques que c'est ce riche Américain qui s'est rendu acquéreur du cliiteau de Durantal : cet honinie-là a des millions !
— En tout cas, répliqua l'officier de police en souriaiil, ;1 a aussi un fier poignet, car il m'a presque brisé les reins.
ARGOW LE PIRATE.
Sur le bruit qui courait dans Valence qiie la diligence avait clé arrêtée et volée à Saint- Vallier, madame bervigné et sa lille accoururent au-devant de leurs parents, et entrèrent avec un petit garçon qui prit les paquets de nos voyageurs.
Charles, après avoir embrassé sa mère et sa sœur, alla s'entretenir avec Pauline et ne la quitta que pour suivre la famille, qui, se formant en bataillon serré, se dirigea vers le domicile de madame Servigné, lequel était situé dans une rue assez fréquentée de Valence, (Jetait une honnête boutique de province, on, pour parler plus correctement, du département : on y vendait de tout, depuis du fii jusiju'à du lin, depuis la toile jusqu'au coton, soieries, draperies, même de la dentelle, de la parfumerie , des cachemires d'occasion, et ce magasin était un des plus fréquentés par les beautés valençaises.
Madame Servigné avait étendu S'jn commerce et si heureusement fait ses affaires, qu'elle se trouvait propriéUiire de la maison où elle demeurait : Annette et sa mère y furent reçues avec une cordiale franchise et avec cette chali'urdecœurque les gens ,■ i
ilu Midi niellent dans les moindres acles de leur vie comme dans lesnlus in posants.
On trouva dans le magasin le futur d'Adélaïde ÎJervigné : c'était un homme d'une trentaine d'années, d'une figure peu avenante , l'œil bournois, le maimien rmbai rassé , petit, le Iront bas, les lèvres minces et les cheveux roux; du reste, il s'éiait fait aimer d'Adélaïde, et à cela il n'y avait rien à répondre. Aniielle éprouva, eu voyant le prét.ndu, un mouvement d'aversion qu'elle répri- M.i; mais il lui échappa K- même geste par leipiel l'élrauger de la \oiture avait témoigné sa répugnance pour I liarles. Annette, comme toutes les personnes >u|)i,TSlitieuses, accordait singulièrement de toulîance à ces premières impressions , et elle observait avec une cié- (lulilé puérile les circonstances qui accompagnaient l'origine de loules ses relations: ainsi elle remarqua qu'en apercevaiit M. Bouvier elle marcha sur un oiseau que l'on avait lâche en oubliant de le faire rentrer dans sa cage : la pauvre bêle mourut, vivement regretlée par madame Servigné, qui aimait beaucoup les oiseaux , les chats, les chiens, trait dislinctif
de son caractère et qui doit conduire d'.uatice plus d'un lecteur observateur à supposer qu'elle élait bavarde, tn eftèt, la bonne femme ne tarda pas à donner des preuves de sa loquacilé.
— Enfin vous voilà !... dit-elle loi>que loutle monde fut réuni dans ime chambre haute mii servait de salon, quoique son lit y fùi; ah ! (;ne je suis aise!... Monsieur Bouvier, Jacques a-t-il ferme la boutique ?... Mais asseyez-vous donc, mesdames... Ah ! Charles, que lu es grandi !... et savant... Eh bien, viens donc que je t'embrasse encore... J'ai cru que vous n'arriveriez jamais..., et vousavezété volés encore ! Mais vous nous raconicrez cela, j'espère... dans un autre iiionienl..., s'éeria-t-elle en vovant que madame Gérard ouvrait la bouche pour faire sa partie... Tenez, ma chère sœur, voici mou gendre, M. Bouvier; il est de Bayeuï, en Normandie...
Ici la respiration lui manijua, et elle embrassa son fils loui en repre- . nuut haleine.
'.linclle tressaillit.
En habile lemnie, madame Gérard saisit la parole, et la conversation devint un peu plus générale.
Enfin l'on installa les Parisiennes, et au bout de deux ou trois jours elles se trouvèrent aussi à l'aise chez mndame Servigné que si elles y eussent li;ibité depuis vingt ans. Une des premières occupalions d'Aiineile fut de s'informer si l'on était près d'une église ; c.ir on approchait du jour de la Fêle-Dieu, solennité que l'on célèbre dans tout le midi de la France avec une pompe remarquable.
l'endanl la semaine qui précède ce grand jour, on célèbre, à la fin du jour, la magnifique cérémonie du salut; et la pieuse Anneite n'aurait pas manqué, pour toute la fortune et les joies de la terre, celte imposante cérémonie.
Il y avait justement, au bout de la rue habitée par madame Servigné. une petite église où Anneite crut pouvoir éviter les distractions ins('parables des rassemblemenls nombreux.
Le lendemain de son arrivée à Valence , le seir, après dîner, Annette, qui avait marqué à Charles tout autant d'amitié que par le passé, lui demanda : Mon cousin, ne voulez-vous pas venir au salut avec moi?... Aussitôt madame Servigné s'écria :
— Mais, ma nièce, nims irons tous!... — Non pas moi, ditCharles avec un embarras visible, car j'ai précisément affaire à celte heure-ci.
Annette le regarda avec étiinnement, il baissa les yeux. Cependant il avait parlé d'un ton si pércmpioire, qu'il n'y avait aucune observalion à faire, et la famille s'achemina vers l'église en le laissant seul. Avant d'entrer dans la chapelle, Anneite vit dans la rue une affiche en gros caractères : c'était une afiiclie de spectacle qui annonçait que mademoiselle Pauline ne donnerait que trois représentations ; la première el.iit indiquée pour le soir même, et par l'henre du spectacle, Annelle se convainquit que son cousin préférait le plai- ^ Ir de voir mademoiselle l'.iuline à celui d'accoinpagner un insi^int au salut celle qui depuis l'en • r.uice lui avait prcidigué les marques de la plus tendre aniiiié.
A l'aspect de cette af fiche, une foule de pensées vint assaillir An nette. — Quel charme exerce donc une semblable femme, se disaitelle, pour que dans un iii-laiit elle fasse tout oublier !... A-t-elle des secrets pour déployer en un jour plus de témoignages d'amonr que nous n'en prodiguons en vingt années.' ou serais-je trop peu aimante?... Grand Dieu! vous anrais-je donc tout donné '.'
A ce moment elle entrait dans l'église, et toutes ces pensées mondaines s'évanouirent comme une vapeur légère devant le soleil i elle renonça à Charles pour toujours, et elle prononça ces mois à voix basse en s'agenouillanl : — 0 mon Dieu ! c'est donc à vous que je me donne !... et ce cœur sera tout entier brûlant pour vous à jamais dans celte parcelle de temps que nous appelons la vie, comme pendant votre règne qui durera toujours !
Elle releva leniement la lête, secoua les boucles de ses cheveux, qui rriombèrent sur son cou d'albâtre; une espèce de tranqudlilé rentra dans son àme, elle ouvrit son livre et tomba sur ces mois ; € Ce sera ton époux glorieux » {Hic erit sponsus glcriie).
AUGOW LE PIRATE.
Fiap|-ée (le la ;i:igiilicre coïiu'iiii-iicc Je iv? paiulcs ([-.li roii'ii:! • sa'uut j.ius suii cœur lumine pruiioiucos par uu ange (|iii se suiail assis à ses eôU'S, elle releva ses yeux luimide . de pleurs, el coiiiie lin pilier composé de cinq peiiies columies asseiid)!.ées elle vil dans l'obscuriiii la lèle énorme ei les cheveux bonelés de l'élraiigcr de la voilure. Annclle lres>aiHil, el sou cœur fui frappé d'un l-l i ciup, qu'un ne peul cumparcr sou effel qu'à ce malaise qui précède uue défaillance cuinplelc.
Celle appariiiou étaii-elle uu effet de sou iniagiaation ou une réalité? Llle uosa pas relever la tète pnur s'en assurer, el, teiiaul sou livre en ireniblant. elle lisait involoniairenienl : « Ce sera ton ép;:ix glorieux. » Ses idées supersiiiieuses vinreul l'assaillir , el elle l'iu frappée de la pr usée que le livre parlait un langage divin qui décliir.iii 11' vnile de l'avenir. Il y a des idées importunes qui, malgré de palp.ibles ;.bsurdités, s'emparent du cerveau sans que la raison la plus ?évere les eu puisse chasser : Anueilo trembla si l'on, que sa cousine s'aporçul de sou agil.iiion à celle de son livre.
— De quoi riez-vous, ma cousine', dit .Vdélaïde.
— Je ne ris pas, répondit Auuelle ; je viens d'clre un peu indisposée; mais je me sens mieux, ajoulat-elle en craignant que sa cousine ne lui prupo ùt de sortir. Elle voyait toujours malgré elle celte ligure énergique dont les yeux lui avaient paru briller ii'uu feu suruaturel.
Le salul couimeiiça, l'église était parfumée des fleurs dont on l'avait oruce; une profu.-ionde cierges répandait une brillante lumière qui, venant de l'autel, produi^-^aii un cJ'et prodigieux, car le prèire sénibiaii marcher au seiu dnu uu.ige lumineux formé par la fumée de l'encens.
Le chant de joie et la masse d'harmonie répandus par renscmbic dos voix avaient quelque chose d'imposant; mais pour ceux qui cnvir.jnuaieui Anneile, il régnait dans ces accords un charme de plus, car elle ch.iui.iit avec uue telle ^ellsibiliIé, un g(JÛt si |)ur, une voix si juste et si ûexible, que chacun aurait voulu l'entendre seule. l'Iiisieurs personnes même cherchèrent dans les rangs des femmes cc'.la qui faisait enteudre ces mdoilieux accents ; mais Annclle, agenouillé.; avec grâce cl la télé pemiiéesur son livre, restait immobile cumnn in de CCS auges que Baphaël représente prosterné» devant ie trô.i '.
Quand le saliii lui liiii, Anneiie se leva; elle ne put s'empcchLr de j. ter un coup d œil sur la colonne aujjrès de laquelle ce visage ^- mâle s'était pré;eiilo à sa vue. Elle tressaillit encore davantage, cr celle fuis elle vit l'inconnu dans l'enfoncement de la chapelle; le faible jour qui s'échapp.iii des vitraux et de l'autel sm' I, quel 1 s cierges s'éliiguaienl ne le lui laissa voir que d'une manière inùibliacle el comme uue grande ombre, ou plutôt cunnne uiicslalue funéraire, car il élail immobile, la lêie inclinée, et plongé dans une profoiide mcditaiion : son ami l'accompagnait. Cet ami lui toucha le bi.is quand Ânueile le regarda, alors elle baissa la tête el ses yeux ch^rehérnt la terre. Elle frémii eu y apercevant une tête de mort sculplée entre deux 0^, cl elle remarqua que pendant tout le temps du salul elle était resiée sur la pierre d'un tunibeau.
Ces petites reuianiues, ces présages, ces rencontres, que l'éducation moderne feront paraiire puériles à la plupart de nos lecteurs , claienl pour Auuelle des événements qui faisaient uue profonde impression sur son ame. Elle suivait donc sa mère dans uu silence qui éloauait sa cousine, cl non m.idame ilérard, car elle élail liabiluée, un sortant de l'église, à voir Aunelle plongée dans la méJiiaiion.
Le; deux cousines marchaient les dernières de la petite troupe que formait la famille. Apres être sonies de l'église, elles eutendirciil les pas de deux hommes qui les suivaient de près.
— Ma cousiue, dit Adélaide, regardez donc l'un des messieurs qui nous suivent I... il a uue figure singulière; c'est un visage de conspirateur. — Vous jugez légeremenl les gens I répondit Auuelle sans se reluuruer, mais certaine qu'il s'agissait de l'incomiu.
U'apres la réponse d'Anuette, Adélaïde se lut et pensa en elle-mèuic que sa cousine élail plus grave que ne le comporlail son âge, 01 elle Ci., ^jil de ne poiut Irouver eu elle la compagne aimable cl enjouée qu I lie avait alteudue.
.V peiue avaieut-ellcs fait quelques pas, qu'elles eniendirenl les bi-o étrauitei'à discuter assez vivejienl; ils parlaient bas , mais ce- |>eii i,>nt ou pouvait, en prêiani aileniivement l'oicille, saisir qucl- (4UCS mots de leur conversation, et l'on pense bien qu'Auneltc et sa cousio'- avaient I urL-ille hue connue toules les jeuues (illcs.
— Obi, je l ciiipccijerai d'v venir!... disait l'étnmger; oui, sans doute. — El pouri|uoi .'... — Pourquoi !... parce que cela ue le convient pas, el que c esl assez d'une victime.
Ici les deux jeu.ies lilles u'eutendircnt plus rieu, si ce u'est un lium qui Guissait eu ie, comme Stéphanie. Mélanie, Virginie.
A ce nom. l'incouim interrompit sou compagnon eu le nriaul de parler [ilos bas; ni.ii» (piand il vil que celui-ci afiectait d élever la Toix, il ralentit le pas, de sorte que les deux ouusiues u'cn purent eutendre davantage.
Le peu de mots qu'Auiiette avait saisisde cette conversation mystérieuse. Connue tout ce qui se liait dans sou c-^prit au souveuir de l'iiicoBUU, lui inspira en inèine temps de la crainte el de la joie, mais
elle lie s'aviiua qne le preni'er de ces deu.x soutimculs; sa modestie refoula le secind dans les profondeurs de sa conscience.
Charles n'élail pas lenlré el ne parut même pas au souper do famille; Annetieen liiuistementrobMTvaliou, el elle s'endormit bien avant dans la nuit sans avoir entemlu rentrer son cousin.
Pendant les cinq jours que mademoiselle Pauline fut à Valence, Charles ne parut d;ins sa famille que pendant le temps strictement convenable; il ne dînait même i)as louimirs au logis, cl il n'alla pas uue seule fois au salul. Un jour qu Annrlte sortait en même temps que son cousin, CL'lui-ci lut moniié au doigt par un jeune homme, (jui dit à son compagnon quand Chailes s'éloigna : — C'est l'amaiil lie Pauline.
Enlin celle dernière partit : dès lors Charles fut lout entier à sa f.miiUe cl n'eut pins d'autre dérangemenl que la néccssilé de soutenir une correspondance qui parut très-aciive. Charles Servigné redevint très-empressé pour Anueile : il semblait sentir qu'il avait de îjrands loris à réparer, el il revcnail vers son amie d'eufance avec nue ardeur, une tendresse , qui firent horreur à la jeune el inlolér.mle dévote. Charles avait trop de tact el de finesse pour ne pas s'apercevoir de la fioideur que sa cousine laissait percer toutes les l'ois qu'il s'agissait des senliments inlimes que ces deux jeunes gens, destinés l'un à l'autre, s'avouaieni aiilri l'ois, el celte froideur couiraslait chez Annclle avec les prévenances amicales dont elle auc;;blail son cousin dans toutes les circonslances ordinaires.
Il n'y avait plus que deux jour.> de salui, le samedi elle diniauchc, jour de l'oclave de la Fête-Dieu. Le vendredi soir, Charles, au souper, liii à sa tante que l'élranger ipi'ils avaient reçu dans leur dilige;ice était resté à Valence el (|ii'il élail venu au spectacle dans lu loge du préfel, mais que depuis d^ux jours on ue l'avait pas revu. — 11 p;irail, ;ijoulal-il. que cet inconnu est fort riche ; on ne lui donne pas moins de sept à huit millions : il y en a même qui dirent douze : ainsi il élail loin d'être capitaine de voleurs.
Anueile rougiÉsait en enleiulant parler de l'étranger, mais Cbarl -s ne s'en aperçut pas et continua de s'ciilrelenir de lui en exaltant la magnilicence du chàleau de Duraninl, la sompluosité du parc, les environs et le site ; car cette pr./ji.i iJ- àa.i i.i.icée sur une hautenr ('ans les environs de Valence, (lu cô;é du midi, et le revenu s'c;i élevait à plus de quatre-viugl mille francs.
— Esl-il marié '.' demanda mauaaie Gé 'ard.
— Non. répondit madame Servigné, dont la boutique élail le rendez-vous de tontes les co:nnièrei et qui savait tout ce qui se passiiit dans la vilîe et aux environs ; mais, reprit-elle, une chose plus intéressante, c'est que l'on prétend que noire procureur du roi va êlr,; destitué, et c'est une nouvelle, ç 1 ! car il s'élail vanté de rester cii place, malgré sa conduite pendaal les Cenl-Jours...
Charles parut comme frappé d'une lumière soudaine en ciiteudaut ceiie plir;i-e de sa mère, el il tomba dans un profond silence.
Ce soir-là, .\uuelle, sa mère el madame Servigné venaient de se rciir, r, que Charles et Adélaïde, sa sœur, étaient encore pensifs, assis à 11 table de sa famille.
— .'tlo!) frère, dit la jalwuse Adélaïde, croirais-tu, par hasard, être •limé de cette pie-grièehe d'Anneile ?
— Est-ce que tu aurais à l'eu plaindre ?deuiauda Charles; car, pour en parler en de pareils termes...
— Bloil s'écria Adélaïde, non, et quoique son regard, sa mise, sa ( onduile et ses moindres discours soient un hlàuie continuel de la l.içou d'agir des aulres, Dieu merci ! pour ce que je la verrai, je ne crains guère la cousine Anueile !... mais elle n'est pas de son âge, et je ne ten parlais que pçiliî toi : si lu crois qu'elle t'aime, lu le trompes...
— Comment cela?... répondit Charles étoimé, je ne lui ai donné aucun sujet de plainte, et je ne crois pas...
— Eh bien, dil Adélaïde eu l'inlerronipani, crois-moi, les femmes se connaissent un peu à cela : voilà cinq ou six fois que je remarque l'air dont Anueile déionrne la léle (|uand lu la regardes avec complaisance, cl cet air-là n'est pas de bon auiiure pour toi.
— Je n'imagine pas qu'Aiinelie puisse cliaiiger.
— Questionne-la, fais uu essai, et tu t'en convaincras... Dis-niyi donc, est-elle riclu?
— Annclle, re|irit Charles, est riche eu sentiments bonnêlcs cl religieux . du resie, quand son père et sa mère seront morts, elle pourra avoir mille écus de rentes.
— Eh mais, répliqua Adélaïde, cela vaut bien la peine d'entretenir la paix avec elle.
Cette conver-atiou excita quelque déliauce dans l'esprit de Charles, et il résolut de saisir la première occasion qui lui pennetlrail d'eti..ocir ses soupi,'ons. En effet. Il ne pouvait croire qu'Anuelte ftll iiistruiie de son intrigue avec Pauline : l'e.^lrême innoccice de sa cousine excluait touie idée de perspicar.ité de sa part dans une semblable alTaire, cl Charles ne croyait pas s'être permis la moindre iucunveiiance qui frûl le trahir. Cependant les manières d'Anuette u'étanl plus les niêm,. , les di.-cours d'Adélaïde plongèrent le jeune avocat dans une grande anxiété.
ARGOW TE PIRATE.
Le Ifiideiiiaiu clail le dimaiiclie de l'oclave de la Fêle-Dieu et lo deiuiir jciiir du salut. L'iiitoiiuu ue s'était iiioulrù qu'une fois à la cliapello.
Par suite des seuliiiieuts qui se partageaient son ànie, Auneltft avait riaiiit et es|iéii; à li fuis luie nouvelle ai)paritioii de son inyslérieux pouisnivant, et, en enirant eoniuie eu sortant, quand elle avail j;'io un coup d'œil d.uii l'egliso, elle avail, cliuque foi; , éprouvé une sorte do dé^appoinlenienl. Du reste, ce mouvement était involontaire en elle, et ertte plna-e : — 11 n'est pas veuu... se loiinnlait sans commeutaire dans sa pensée intime.
Charles olïril son bras à sa cousine pour se rendre au saint; elle l'accepta, cl il se plaça à t6té d'elle. Le salut était connneucé, et Annette chaulait d'une voix douce el pure, quand elle sintit un inconnu venir se placer sur la chaise qui se trouvait à sa droite; elle trembla, car un secret pressentimeut lui disait que ce ne pouvait èirc que l'étranger. Elle fut confirmée dans ses soupçons par l'impatience que Charles témoigna après avoir aperçu celui qui s'était placé auprès de sa cousiue : il se levait, tournait la télé, regardait léti aiigcr, qui ne faisait aucune attenlion au manège de Charles, el dévorait des yeux le voile blanc qui descendait du chapeau d'Annette, en dérobant sa figure à tons les yeux. L'étranger recueillait en son àme les sons purs el h.iimoiiieux de cette voix céleste, et son émotion élail visible; il n'avait point son compagnon, el rien ue troublait un plaisir auquel il s'abaiidoimait tout eiilier.
Charles bonill.tit d'impatience; il aurait voulu que le salut fût (ini, et il se révcillail en son cœur plus que de lanionr pour sa cousine depuis que la présence de l'étranger lui rév( liiit l'existence d'un rival qu'Annette aimait peut-èire. Il avait cependant le plaisir de voir sa cousine innnobile el les yeux fixés sur l'auiel. Lorsque le salut fut fini, elle ne tourna même pas la tète, donna lo bras à Charles, et sortit de l'église sans faire lui sonl moiivenient pour voir l'étranger.
— Ma cousine, dit Charles, il fait lui icnipi magnifique; nous avons une heure el demie à attendre le souper : voulez-vous vous promener dans la campagne'.' nous n'eu sommes pas loin, i — Très-volontiers, dit Annette.
Et ils se détachèrent de la compagnie eu se dirigeant vers h' fau- I bourg.
' Arrivés à la fin du faubourg, ils entendirent sortir de dessous une J treille, eu deliors de la ville et à la porte d'une espèce île cabaret, ' les éclats de rire el les chants d'une troupe joyeuse. Quand Anncile et sou cousin passèrent devant celle treille, qui élail séparée (lu c.;!).;ret par im espace assez grand, une voix s'écria : — La voici'... Et toute la troupe, se taisant, regarda sur le chemin. Annette cl von cousin continuèrent à marcher; mais Annette conçut un secret pressentiment qui lui disait que c'était d'elle qu'on s'occupait sous celle treille ; et cependanl il n'y avait aucune apparence qu'une jemie inconnue, depuis peu à \alence, (ùt le sujet de la conversation de ces honnnes qui paraissaient appartenir à la classe inférieure du peiiplo. Néanmoins elle ne se trompait pas, el cette treille était en ceniounuile reiulcz-vous de gens qui occupaieut bien du monde. Il pouvo.it y avoir autour de trois tables oblongues une douzaine d'hommes au milieu de.'iquels ou distinguait un gendarme en uniforiite.
La plupart dis (onvives étaient habillés de vestes el parais.saieiit être des ouvriers endimaneliés : quelques-uns avaient du plaire à leurs habilM leurs chapeaux étaient couverts de quelques taches blanehesdo chaux, el l'un d'eux, mieux habillé (jne les antres, tenant en main une toise qui lui servait de canne, é-ait placé au centre, à coté du gendarme, el semblait être l'entrepreneur (jui les enq)loyail tous. Les ligures de ces ouvriers étiiiMit toutes assi z caractéi l>ées pour qu'on ue pill yiLiibucr au hasard sciil leur raoseni'ulement en ce lieu; aucune n'était sans énergie, et chacune anunuçail soit la ruse, soit la résolution : ii l'union, à l'accord qui régnait entre eux, un observateurn'eût pas douté qu'un même but, qu'une même pensée ne les liât momentaiiémer.t les uns aux antres. Leurs traits étaient loiteineiil prononcés, leur teint bruni par le soleil, mais par le soleil qui brille l'Afrique et allume les torrents de chaleur de la ligue. Il élail facile de voir que ces hommes n'apparteuaieut pas à la France : l'un portail le caractère des léles américaines, tel autre offi ait le type anglais ou relui du Nord, tandis que d'autres avaient tons les traits distincts des Mé-idionaux. Eu un mot, rien ne pouvait mieux que cette élrangc réunion donner une idée île ces célèbres Uibusliers si remarquables par le mélange des races humaiiies, p;ir le courage porté à l'excès, ainsi que par la résolution, l'amour du piliage el la cruauté qui les animaient.
!ls étaient à la fin d'un repas, et dans cet état d'ivresse el d'exaltation qui suit une couversaliou animée par les cris, les chants, les mets
épiées el les vins chaleureux du Midi : leurs cris el leurs propos se ressentaient de leur ivresse.
— ^ive la joie'... criait un homme au gosier desséché.
— Mais vivent les soH/!C«es.'... répond.iil un autre.
— Et reijiiieacnl in puce!... disait mystérieusement un compagnon en jetant par terre une bouteille vide.
— Ecoulez! écoutez!... s'écria l'un d'eu-; plus ivre que les autres, je vais chanter. Et, sans allendre, il enioniia :
Si l'on pendait tous les voleurs Qui volent siu' l<i ti^rri', Il resterait moins de peudcurs Que de viu dans mon verre.
— Au diable la chanson I... dit le gendarme en interrompant le chanteur et en criant plus fort que lui ; quand j'entends parler do corde et de supplice, cela me trouble la digestion.
— Ah bah 1 lui répondit un vieillard encore vert qui était à sa gauche; ne savez-vous pas que nous sommes sujets aune maladie do plus que les autres?
— C'est bien pour cela qu'il ne faut pas clocher devant un boiteux, réphqu? le gendarme; d'ailleurs, s'il conlinue, je le frotte...
— Je voudrais bien voirce-la, hussard de la morl! s'écria le chanteur en répétant :
11 resterait nioms de pondeurs Que lie vin dans mon verre.
Le gendarme leva son sabre, el l'autre, saisissant une canne creuse qui formait le canon d'un fusil sans crosse, para le coup du gendarme; mais le petit vieillard et le maître maçon arrêtèrent la quclelle naissante.
— Brigands, tenez-vous donc tranquilles!... nous ne sommes pas ici pour bauqueier, colleter et nous tuer; il s'agit de choses importantes, el, si vous voulez toujours boire, écoutez-moi !
A ces paroles le calme naquit, elle maître maçon, désignant deux d'entre les coiupagnous, leur montra dn doigl la porte du restaurateur el le chemin : comprenant ce que ce signe voulait dire, les deux ouvriers se mirent en sentinelle.
— Bah ! dit le gendarme, toute la ville est au salut.
— Mes enfants, reprit le maçon à voix basse en s'adressantà toute la troupe qui s'amoncela autour de lui, vous saurez que John (et il montrait le gendarme) vient de m'apprendre que notre ancien et son lieutenant sont indignes du nom d hommes, car ils ont donné à M. Badger, leur ami, le préfet de Valence, le signalement de tous ceux qui ont servi sous lui, et qu'il a reconnus l'autre jour, moi tout le premier!...
— C'est une horreur ! . . .
— C'est une infamie!...
Et une foule d'autres exchunalions partirent en même temps de tous côtés.
— 11 faut piller sa baraque!... s'écria l'mi.
— Piller, oui, reprit un autre; mais auparavant il faut tuer le vieux requin !
— Un vieux caïman comme lui ne mérite qu'une dragée dans le crâne!... ajouta celui doni (a figure annonçail le plus de férocité.
Cette dernière parole, prononcée après toutes les autres et avec un fort grand sang-froid, semblait le résumé des pensées qui agitaient en ce moment les tètes de ces gens que le vin et les cris avaient plongés dans un étal voisin de l'ivresse.
— Un moment, mes amis, dit le gendarme: piller sa cambuse, ce n'est pas l'alïaire dune minute, car il a avec lui une bonne tête; le lieutenant n'esl pas honunc à se laisser prendre par dix de nous, sans compter que l'ancien est rude à manier. Supposez que nous les ayons mis à la raison, croyez-vous que le jjillage de Durant;il ne fasse pas ouvrir les yeux à l'autorité, surtout après que notre dernière avenlure nous a tant signalés.'
— Signalés!... reprit celui qui vient d'être désigné comme le plus féroce de la troupe et que Ton nonmiait Flatiners; oui, signalés, nous le sommes, et celui à qui nous devons ce service, moi, je dis qu'il faut le tuer sans rémission.
— Tuer notre ancien ! s'écria le plus vieux de lous, nommé Tribel, non, de partons les diables!... c'est un brave homme el tel ipio jamais lillac n'en a porté de meilleur! Ne lui avons-nous pas juré de garder le sccrel.' n'ai il pas toujours donné loyalement à chacun ce qui lui revenait dans les prises, et ne nous a-t-il pas lous enrichis? Est-ce sa faute si nous avons tout mangé comme des brigands que nous sommes, sans dire seulenunl un pauvre petit Ave? si nous avons fricabsé nos sacs d'or connue des goujons.' Lui, il a su garder les siens, qu'ouïes kii L.isacl... Soiigez que c'est lui qui uous dcleii-