ARG0W LE PIRATE
dait, el qu'il aurait philôl saule seul sur un lillac que ili> iitnis livrer!...
— Eli! s'écria le niallre maçon, pourquoi nous a-t-il dénoncés aujourd'luii .'...
— Oui. repril Flaimers. c'est un (raître !... le gros marsouin s'est furiclii, il tient à la vie, à la bonihauce et à ses uiillioiis; cli birii, il faut lui apprendre à vivre, el lui faire savoir que, si l'un ilc nmis va à l'cchafaud par sa faulo. il épousera la veuve en secondes noces.
— Flalmers, FlaiinersI.., reprit le vieux Tribel, quel est celui lie nous qui s'est présenté devant notre ancien comme étant dans le besoin à qui il n'ait pas doiuié quelque billet de mille fr.incs?...
— Eh! quand je les ai inaugés. je me moque bien de ses billelsl...
— C'est mal, Flalmers, et tu es un coquin sans reciinu;\is--aiir(l... Mais je veux bien qu'il nous ait dénoncés!... moi, je vous répumlrai que vous êtes des imbéciles et que c'est la faute du capitaine, car il a fraternisé avec lui sur le cbeniin; on l'a compromis: et, comme il a été déjà poursuivi, il n'aura pu échapper qu'en nous dénonçant.
— Eh bien, puisqu'on le poursuit, dit le maître maçon en faisant signe de la main pour demander silence, il faut le forcer à se reiubarquer avec nous et à recommencer la course. Allons nous mettre, jour de Dieu! au service des insurgés d'Amérique; nous ferons un métier de braves gens, el nous ne serons plus des caroteurs de grandes roules. Quelle vie que de crever des chevaux à demander la bourse à des voyageurs sans le son!... Risques pour ri.ques, allons piller les possessions espagnoles en vrais marins'... Nous nous battrons en même temps pour la liberté, et nous deviendrons quelque chose; l'ancien sera amiral, el nous capitaines, lientenanis, ofliciers au service des républiques !...
Ce discours fut suivi d'un hourra général que le gendarme fut seul à ne pas partager.
— Qu'avez-vous donc?... lui demanda Tribel.
— Ce que j'ai, reprit-il, je sais que ceci est le meilleur parti, inais il a bien des diilicultés : d'abord, l'ancien le voudra-t-il .' Ecoulez : vous savez si jamais chef a, pendant dix ans, plus travaillé que lui : il n'a pas en uu luoment de repos, et je gage mon sabre qu'il est resté garçon tout ce temps-là!... 11 éiait toujours occupé de nos afr.ilres, à l'affût des bà'.iments marchands, des vaisseaux de guerre, plaçant, vendant les marchandises, si bien que nous n'avions que la peine de manger notre argent. Or, vous apprendrez que notre ancien est amoureux d'une jeune et jolie fille, et vous savez que ce qu'il aaux pieds il uc l'a pas dans la tête, que ce qu'il a dans la tète il ne l'a pas aux pieds : parlant, je crois qu'un homme qui s'est fait une aus<i jolie coquille que Huranial. et qui, après tant de fatigues et de privaiions, vient à avoir de l'amour pour une jeune poulette, aura de la peine à se mettre en campagne...
Un cri général, mais élancé à voix basse, fut le résultat de celle baraiigue.
— Tuons-la!...
— La tuer!... reprit Tribel, ûies-voiis fous? prenez-la, cachez-la, dites qu'elle est morte, et forcez notre ancien à se rend)arquer ; mais pourquoi voulez-vous tuer une enfant quand il n'y a rien a gagner à sa mort? ..
— Approuvé!... dit le maître maçon.
A ce moment les deux sentinelles revinrent en faisant signe de se taire, et le gendarme, allant voir quelles personnes s'approchaient, reconnut Anuelte et s'écria : — La voilai...
Oi la regarda attenlivement, el lorsqu'>;lle fut passée, Navardin, le capiiaine, prit, de concerl avec ses geng, les mesures nécessaires à l'enlèvement d'Aimette.
l'endaiii que la pauvre Annelle, qui ne se connaissait pas tm seul ennemi dans le monde, éiail ainsi l'objet d'une conspiration formidable, elle marchait en sileucc dans la camp.igne, et Charles se trou- Tait assez embarrassé pour entamer la coiiversaliou par laquelle il voulait éclairclr ses doules. — Ma cousine, dit-il enfin après uu huig silence, j'espère avoir bieiilôt une place.
— l'en serai enchantée pour vou<, répondit Annelle avec un air tout à la fois plein de froideur et de bienveillauce ; soyez certain que je prendrai toujours un bien grand intérêt à tout ce qui pourra vous arriver d'heureux...
— Comme vous me dites cela, ma cousine ! on croirait qu'en sollicit.mt (elle place, si je l'obtiens, je n'aurai travaillé que pour moi seul et que V(uis u'èlcs pour rien dans cettf affaire.
Charles, ccimmc on voit, mettait sa cou.miic dans l'obligaiiou de s'expliquer.
— J'v suis pour beaucoup, Charles, pui-^que je n'aurai plus d'JEiquiétudes sur votre sort el que vous serez lionorablciuent placé.
— Je n'ai j;imaiî eu d'inquiétudes poui- mou sort, ma cousine, puisque vous devez être un jour ma femme...
— Ah ! dit-elle vivement, Charles, je ne crois pas vous avoir fait la promesse de vou^ accepter pour mari; mais, l'eussé-je promis. Vous ne devriez plus y compter : ces sories de contrats sont subordonnés à de-> conilitions que je n'ai pas besoin de vous expliquer ; TOUS avez assez d'e^prit, et. je l'espère, as>ez de délicatesse, pour me comprendre. Or, vous*mème vous m'avez dégagée de la promesse
taeiie que quinze ans d'amitié avaient sanclionnéc, et j'ai juré ds n'être jamais à vous.
Annelle avait parlé avec tant de chaleur, que Charles en était réduit .'i faire des gestes de dénégation ; enfin il répondit .ivec une aiuertuuuî ironique : — Lorsqu'on a l'inteulion de manquera ses scrmeuis et de briser un lien que deux cœurs ont formé, on ne manque jamais de prétextes pour justifier sa conduite, et, comme le dit un vieux proverbe, lorsqu'on devient moins religieux on cherche des laelies à la robe des saints : cependant, Annelle, il vous serait difficile d'entrer dans le moindre détail el de trouver une base à une pareille accusation.
— Suis-je, s'écria Annelle avec la dignité di' l'innocence, snis-jc d'un caractère léger, et me connaissez-vous riiabitiide de chercher des préiextes?
— Mais enfin, ma cousine, en quoi ai-jo manqué à mes serments? el à l'aide de quelle fiction me pronverez-vous (|uc je ne vous aime plus et que j'ai cessé de vous marquer la tendresse, le respect, la i'ralernilé dont je vous ai entourée dès notre enfance?
— Charles, si vous voulez me voir rougir pour la première fois de ma vie des paroles qui sortiront de ma bouche, je vais vous le prouver, on, si vous m'entendez et que vous ayez encore quelque peu de respect pour moi, vous m'en dispenserez en rentrant en vous-même.
Charles Servigné, d'après cette phrase, commença à croire que sa cousine avait pu apprendre quoique chose de son intrigue avec Pauline; alors il comprit rapidement que, s'il en était ainsi, le cœur de sa cousine lui serait à jamais feimé. Il continua donc en ces terines, mais poussé par l'esprit de veugeanee et de dépil auquel son àme s'ouvrait si facilement ; — Ma cousine, je coninience à enlrevoir la lumière que vous voulez nietlre sous le boisseau ; ce n'est pas tant à cause de moi qu'à cause de vous que vous prenez le rôle d'actrice : vous craignez qiie je ne vous reproche le véritable motif de ce changement ; je le devine, vous ne m'aimez plus!...
— Oui, Charles, je ne vous aime plus, iuierrompil-elle avec une noble franchise ; oui, j'ai cessé de vous aimer dans le sens (pie vous donnez à ce mot, mais je vous aimerai toujours comme un frère !... Charles, on ne brise pas eu un instant des liens que tant d'années ont rendus chers, on n'oublie jamais uu frère ! Tonte ma vie je me souviendrai du plaisir que j'avais à vous aller chercher à Sainte- Barbe, à vous amener .à la maison, à vous dire tout ce que j'avais dans le cœur, à recevoir loules les sensations du vôtre, el qnanil vous ne seriez plus rien pour moi, que j'aurais à me plaindre da vous raille fois plus encore, il me serait impossible de ne pas vous tendre la main el de vous voir sans plaisir : fussiez-vous criminel, je traverserais des pays entiers pour vous sauver; mais faire roule à travers une mer aussi orageuse que la vie sans pouvoir compter sur la constance de celui qui nous accompagne, oh ! la femme est un être trop faible ! mon cœur esl plein d'amoiu', mais Dieu l'aura dès à présent tout entier si sa créature n'est plus digne de moi.
— Dieu, reprit Charles sans être touché du langage sublime d'Annetle, Dieu m'a luul l'air d'être pour vous à Unraulal.
— Charles, lépliqua Annelle en roi'gissanl et d'une voix trem' blanle, j'ignore ce que vous voulez dire.
— Si vous lignoriez, vous ne rougiriez pas, reprit-il, et vous au. riez pu me dire sans détour que l'éliauger qui est venu probablement tous les soirs au saint est pcuir quelque? chose dans le changement de vos sentiments à mon égard.
— Si vous étiez venu plus souvent au salut, vous sauriez, répondil Annelle, qu'il n'est pas venu tons les soirs.
— C'est dommage ! répliqua Charles avec ironie ; mais comment expliquerez-vous l'heureux hasard qui l'a fait s'asseoir à côté de vous et uc pas vous quitter des yeux peiidiul tout le salut?...
— Il me semble, repril-elle avec dignité, que je ne vous dois aucun autre compte que celui des motifs de notre séparation.
— Aussi vous gardez-vous bien d'aborder celte question-là.
— Charles, dit-elle, il faut en finir : appreiu'z donc que je sais combien celle actrice vous est chère; j'aurais (iréféré pour vous une tout autre femme; elle peut faire votre bonheur comme nue autre, mieux qu'une autre même, à ce qu'il parait... A ce mot les larmes gagnèrent Ainielte.
— 0 ma cousine! avez-vous pu croire... reprit Charles avec assurance.
— Charles, dit-elle en le fixaul argnez-vous uu mensonge... vous pourriez m'ahuser facileineni ,.-., uu seul mol, et je vous aurais rru sur un seid regard si je n'avai, pas des preuves convaincantes. Il a fallu, Charles, dit-elle avec bonté, tout le trouble inséparable d'un amour aussi violent que le vôtre pour que vous vous soyez oublié devant moi comme viuis l'avez fait : ne vous ai-je pas vu?... Tenez, Charhîs, contiiiua-t-ellc eu rongi-s;int, je m'arrête; vous devez comprendre que je sais lonl. Vcuis n'êîcs nlus, dit-elle, qu'mi cousin que j'aimerai toujours d'une tcMidresse de soîur eu i)laignant
vos écarts ; mais, pour être votre le u', cessez de croire à celle
union; vous ne m'aimez pas... Si vous m'aviez aimée, vous ne m'auriez pas tenu le langage que j'ai entendu.
ARGOW LE Pm\TE.
— Ainsi, m:\ cousine, ix'poiidil Cliurics en prenant un air (lop:;igé, vous ne inc laÎNSCz niùnic pas d'espoir : pour une jeune fille cpii se pique de quelque dévolion, ce n'c^t guère imiler ta clémence céleste, qui. au moins, donne (pielquc chose au repentir.
— Votre discours n(? l'aunonce guère.
— Ma cousine, continua Charles, je puis vous jurer que je ne suis point indigne de vous, (pie je n'ai jamais cessé un instant de vous porter l'amour le plus tendre, et que je donnerais mille fois ma vie pour vous.
— Ali! cessez, cessez, Charles! ces paroles n'ont aucun prix pour moi du moment qu'elles ont pu être adressées à d'autres et que je le sais.
— lih bien, ma cousine, rien ne peut m'empêcher de croire qu'une âme comme la votre n'ait plus aucune indiilijcnce pour ci'lui (ju'clle a aimé (ici Annette lit un sii^'ne de tète néij.itil), sans qu'il y ail une autre cause ; jurez nuii dune (pie vous n'aimez pas le propriétaire de Dinantal, l'eliaiitî.ide l.i voilure.
— (Anninint. dit Aiiiiiiir. voulez-vous que j'éprouve un sentiment aussi vil' pmir un lioiiiine que j'ai à peine aper(,'u'.'
.\ ce moment ilscntt'iulir( nt le bruit d'un équipage; ils se retournèrent et aper(.inent une calè( lie qui venait si rapidement, qu'ils n'eurent que le temps do se ranger. Ils y jetèrent les yeux ensemble. Aiiiieitiî rougit, et son cœur batiil eu reconnaissant l'étranger.
Charles Servigné observa qu'un regard fuiécliangé entre l'inconnu et sa cousine, et mettant sa main sur le cœur d'Aiiuette avant qu'elle |iùt l'en cmpèclicr : — Annette, dit-il avec gravité, votre cœur, vos yeux et voire rougeur me donnent une terrible réponse !...
— Mon cousin, reprit-elle en lui prenant froidement la main et en le repoussant, à votre âge et au mien ces sortes d'épreuves manquent de convenance.
— 11 a, dii-on, dix ou douze millions! répondit Charles avec un ton perçant d'ironie.
— Voilà, dit Annette, une insulte qui ne devait pas ni'attciiulre el qui pourtant me bles-e; je ne croyais pas que Charles Servigné (Irtl me faire soiis-enlendre un jour que je m'attacherais à quel- (pi'un par intérêt. Cette dernière phrase me fait voir que vous ne m'avez jamais comprise ; cl si, me connaissant, vous l'aviez proférée, c'est une telle injure, qu'elle suffirait à m'éloigner de vous : au surplus, je vous pardonne tout, et, je vous le répète, rien n'aliérera mon amitié...
Celait peut-être la première l'ois de sa vie qu'Annelte parlait aussi longtemps : d'après son caractère méditatif, tout chez elle se passait dans l'àme, et elle restait presque toujours silencieuse et réservée. Cette scène était de sa vie la seule où elle se trouvât obligée d'entrer dans un pareil débat : aussi la jeune lille était-elle animée et soutenue par cet esprit d'innocence el de pureté aiigéli(iue (jui dcnnent tant de courage el de licrlé. Après celte dernière explication, elle parut comme déb.inassée d'un poids énorme.
Cliarli s gardait un profond silence : en ce moment une rage sourde remplissait toute son àine, et un levain terrible de regret, de haine, de jalousie, de vengeance, fermentait dans son cœur. 11 connaissait assez sa cousine pour savoir (pi'elle était à jamais perdue pour lui, et, comme il l'aimait véritablement, comme elle absorbait tout ce qu'il pouvait éprou^er d'affection véritable, on peut imaginer à quelle cruelle anxiété il était en proie.
Le chemin se lit en silence de son côté, car Annette affecta une tranquillité d'esprit qui redoublait encore l'angoisse de son cousin; elle parut l 'is affectueuse que jamais, cl montra dans sa conversalion el dan.i ses manières plus de liberté qu'auparavant.
Revenu au logis, Charles versa toute sa rage dans le cœur de sa sœur, qui, loin de calmer sa liaine, l'anima encore davantage, cl sur la description que Charles lui fit du propriétaire de Duraiital, Adélaïde s'écria : — Eh ! c est lui qui nous a suivies le premier jour que nous avons été an salut, el Annette a pris chaudement son parti quand je me suis avi>ée de le Iruiiver laid.
Depuis quel(|ues j(mrs l'aversion d'Adélaïde pour Annette s'était augmentée sans que l'on pûl assigner de cause certaine à celte répugnance : soit ipr.Aiiiiette eiit léiiii)igné de l'Lloignenient pour les opinions acerbes de sa coii>iue, qui avait beaucoup d'aigreur dans le caraclere, soit iin'.Ndclaïile sentit qu'Annelte lui était supérieure, soit encore qu'elle lût niéconlente de voir Annetle renoncer à épouser son frère, ou ne pouvait plus douter de sou éloignement pour sa Cou>iiie.
Annette s'en aperçut bientôt; mais, douce et humble comme elle l'étaii, elle pallia tout, et ces germes (le dissidence ne parurent yoint aux yeux des deux mères.
Le jour fixé pour l'union de madcnioisellc Adélaïde Servigné avec M. Célestin lionvier approchait, et tous les préparatifs de cetk' solennilé conjugale se faisaient sans (ju'il en coiltàl beaucoup, car la boiiiiipie de madame Servigné avait fourni tout le trousseau de la mariée, ci les deux cousines y Iravaillalcnt sans relâche.
Un ni;ilin, elles étaient toutes les deux an comptoir lorsqu'un homme d'une ligure peu avenaïue entra, et, sons le prcir\tc d'acheter diverses marchandises, resta beaucoup jibis diUiinps qu'il n'était nécessaire, causant avec M. Bouvier et s'inlornianl de la famille, de l'époque du mariage, quelle était la mariée, etc.. etc. Annette. ([ui se tenait toujours cachée derrière les marchandises étalées et baissait la tête le plus qu'elle poiivail, ce qui, par parenlhèse, redoublait l'aversion d'Adélaïde, qui attribuait à l'orgueil ce qui n'était qu'un elfet de la timidité d'Annelte, et qui lui demandait mille petits services dont elle aurait fort bien pu se passer; Annetle, aux questions nmllipliées de l'étranger, l'examina, el. au moment où il allait se retirer, elle remarqua qu'il portait à son cou un conli^n de nionire de femme qui ne lui était pas inconnu : ce fut (juand il sortit qu'elle se rappela que ce cordon en cheveux était celui de la montre de Pauline. Elle soupçonna l'acheteur d'être un des brigands de la forêt : les brigands la firent penser à l'étranger et à tout ce qui s'en était suivi : son apparition singulière dans l'église, le présage que lui avait fourni son livre de prières, el surtout la pierre sépulcrale sur laquelle sa chaise s'était trouvée placée. Enfin Annette, par-dessus tout, remarquait que son voyage avait été rempli d'événements presque tous malheureux : l'élraiiger avait manifesté de l'aversion pour son cousin; de son côté, elle en avait ressenti pour M. Bouvier; elle comme lui avaient eu le même geste de répugnance ; sa cousine ne lui plaisait pas; sa taille épousait la haine d'Adélaïde; enfin elle était dans une gêne singulière en habitant cette maison. Cette rêverie, à laquelle Annette était souvent eu proie, portait un singulier caractère de souffrance au milieu de laquelle le souvenir et l'image de l'étranger venaient se mêler sans y apporter beaucoup de charmes.
Le soir Charles reçut une lettre pendant le souper et parut en proie à une joie qu'il dissimulait avec peine : au dessert, il annonça que, par le crédit du duc d^' N..., il venait délie nommé à la iilace de procureur du roi près le tribunal de première instance de Valence, et qu'on allait, au moment où la personne lui écrivait, en expédier la lettre de nominalion, etc.
— Ah! grand Dieu, mon cher fils! s'écria la mère Servigné, le voilà dans les honneurs! Diable! mais tu vas tenir un rang!... Sais-tu que j'ai des papiers qui prouvent qu'avant la Révolution nous éiions nobles, el que mon giand-père allait aux états de Languedoc'/' Tu peux l'appeler de Servigné, mon enfant! et nous quitterons le commerce pour ne pas te faire honte... ou nous le ferons en gros.
— 0 mon frère, reprit Adélaïde en profitant d'une respiration de sa mère, que je suis aise!... laisse-moi donc t'einbrasser!
— Mon neveu, dit madame Gérard, recevez mes compliments ; vous voilà un pied dans l'étrier, continuez el faites fortune : on ne vous souhaitera jamais autant de bien que moi...
M. lionvier enchérit encore sur les félicitations, et finit en disant :
— Eh bien, cousine Annette, vous clés la seule qui ne disiez rien !...
— Ma fille, reprit madame Gérard, n'a rien à dire, iiuisque Charles est son préteiuln. — Ce sont deux noces à faire. ré|iliiiua Adélaïde.
— Qu'en dites-vous, ma chère cousine.' demanda Charles.
A ce moment loutle monde regardait Annetle, qui, par son silence et la froideur de son maintien, avait attiré l'altention.
— Elle se repent, dirait tout bas Adélaïde à son frère.
— Mon cousin, répondit Annette d'une voix émue, vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet : rien ne peut changer ma lé-nhuion.
— Vous êtes folle, cousine, reprit Charles en regardant tout le monde et faisant un geste qui annonçait qu'il allait (;.\plii;iier ce ([ue ces paroles avaient de mystérieux. Annetle est fâchée contre moi el me boude parce que j'ai fait la connaissance de L..., la maîtresse du duc de N..., quand elle est venue ici sous le nom de l'anline et qu'elle a voyagé avec nous. Je pardonne volontiers à ma chère cousine eu faveur de son inexpérience du monde el des intrigues nécessaires pour arriver : il faut ne pas connaître la socicié pour se fâcher d'une aventure aussi heureuse pour moi dans ses résullats, et je vous demande à tous si je n'aurais pas passé pour un sot de ne pas profiler d'une circonstance pareille?
— Et tu as bien fait ! s'écrièrent ensemble madame Servigné, sa fille et son prétendu.
Madame Gérard gai dait le silence.
— Charles, répondit Annette, cette dernière explication me confirme dans ma résolution. Je. vous plains d'être arrivé par de tels
ARGOW LE l'IRATE.
moyens; je s:)uiia'ti^ i]n'iU vous ré: : i - ;; o: que v»iiis ob :.'i:ii/. 1 .s plus liaiilos |(l,iees, vous avei assez do inénie pour lesoceuper; mais vous péril, z bcaiieuiip dans mon esprii et même inip, pour m'avoir jamais connue eonip.iftne dans la vie. N'aeensez que vous-mèuK' de le refus publie, car vous ne dévie/ pas le provoquer d'après ce que je vous avais dit il y a peu de jours. Je serai élernellenienl votre amie, je disputerai à tout le nioud^' ce tilre, el je ne croi> pas qu'on plli^se vous aimer d'amilié autant que moi; mais voilà tout ce que je puis vous offrir. Nous avons été assez frères pour que celle explicaliun d ■ faïudle n'ait rien d olTensanl; mais si quelque chose vous y Messe, ji' vous en demande mille fois pardon. .\u surplus, le peu de fortune de mcâpareal> me rendait un parti peu sortable pour vous aussitôt (pie vons auriez ob euu une place dan? Tordre judiciaire, el celle que von ~ occupez est tellement élevée, que je ne doute pas que vous ne ti enviez dans votre uuimi un autre nioyi'H de fortune. Si je vous liens ce lanya^e peu séant daus la buuclie d'une jeune personne, en ce (pi'il a de la fermeté et une assurance beaucoup trop grande, c'est que hi bunié que mou bien-aimé père el ma tendre mère ont pour moi m'ont fait rruire que jamais ils ne disposerai 'ut de moi contre mou gic.
.Vunelte avait parlé avec la::t d- modestie, une telle diuei ni- ;!e l'ianicres el de voix, que ses par.des eurent nu cliarme profond dont l'eiv.yuue, excepté sa mère, ne fut louché ; enfin son liiseours avait en, i'.' plus, rimporlauce qu'acquièrent les discours des personnes silencieuses; aus^i Charles, ne s'altendant pas, d'après le caractère modeste d'Annelte, à ce qu'elle le refu àt aussi onverieuient, répliqua avec aigreur : — Ma cousine est amoureuse du proiiriétair^^de l)urantal, et il n'est doue pas étonnant...
— Charles, dit Anuelle avec le caliue imposant de l'imurm:**,*- ne commencez pas votre ministère par nue calomnie.
Servigné resia comme atterré sons le regard d'.\n'i''tte.
On sent combien une scène pareille dut auguienlcr le froid qui rjgnait entre chaciui ; aussi le soir, lor.sque madann- Gérard se conch;i, sa" fille eut avec elle une grande conversation dans laquelle il f'.:t convenu entre Anni-tte et sa mère qu'elles partiraicni aussitôt que le mariage serait terminé.
La noce divait se faire dans le local dn restaurateur qui se trouvait deliors la ville et sous lu berceau de lillinls où l'im avait prononcé le nom d'.Xnnetle. Madame Servigné aurai; bien voulu célébrer la fêle autre part, surtout depuis qu elle savait que son fils était nommé pioeureur du roi; mais sa maison n'offrait aucun moyen d'éviter c^! incouvéniont, el les maisons de ses amis étaient tout aussi pclile.; ot rélrécies que la ï-imne. L'orgueil naissant de madame de Servigné s'en lira eu prétendant que la noce se ferait à la campagne.
Enfin ce jour arriva, et les détails d'une telle solennité sont tellement connus, que l'on ne IronviTa pas extraordinaire que nous ei fas;ions g ace au lecteur : qu'il lui sufiise de savoir que l'on ne fit aucune faute d'oi tliugrapbe dans les actes de mariage, que le prêtre n'oidilia pas de demander le consentement aux époux, que la mariée avait une robe bl.iucbe, que le marié paraissait content, qu'il y . i;l assez de rai;nde à l'église, qu'il y en eut plus eni;nre au dîner, et noi s arriverons alors à ce qui va intcresser beaucoup plus.
Sur les sept heures du soir, tous les invites se réunirent pour d;>.n? r sous li;s tilleuls. Ces tilleuls étaient disposés en rond, de manière que leurs feuillages formaient un dôme de verdure et une salle où l'o ; dau.sail mille fois mieux que dans toute autre; car, où la joie peui-ell ■ mieux scpancher qu'en plein air'... Là, sans que l'àme se rétrécisse comme entre les murs boisé- d'un salon, avec le ciel pour plafi nd, le soleil pour lustre, la terre pour plancher et le gazon pour sicge. io moyen de ue pas danser avec plaisir'?... Aussi dansèrent-ils avec cette franche gaieté du .Midi, avec cet euiraînemeiit qu'on n'éprouve que sous le ciel méridional. L'orchestre ne valait pas gi-.ind'cliose, le galoubet allait à faux, les ménétriers, s'ils avaient eu des airs notés, u'ensseul guère distingué un sol d'avec un mi, mais l'on sautait de côté et d'autre comme si c'eût été la dernière fois que l'on dijt danser sur la terre. '
Il y avait un monde, un monde fou, comme on dit quelquCois; et la joie du Midi est bruyante!... Bien des gens ne conçoivent pas comment l'on peut s'amuser sans crier, el les gens de cette noce étaient tous di; cel avis.
Madame Servigné el beaucoup de personnes de la famille remarquèrent dans la loiile quelques figures brunes et revêelies, joyeuses comme les autres, mais un peu plus enluminées, el s'éionnèrenl de ue pas les rccouuaitre ; plus d'une fois madame Servigné alla demander à son fils et à son gendre : — Connaissez-vous cet homme-là .'... El à ces questions Charles répoi.dait : — Ah! dans une noce, les amis de nos amis sont nos amis... V.i l'on ne sautait que do plus belle.
Auoctte se tenait toujours a côté de sa mère, évitant de daojcr le plus qu'elle pouvait; car cette grossière expre-sion de joie, ce tumulte, ne convcnaieul guère à son àme chaste, pure el contemi)lative, amie du calme el de la paix, comme de la recherche el de l'élégance. La onit arrivant, l'on suspendit à chaque tilleul des quinquels pour pouvoir continuer le bal. A l'instant où l'ob-curité devint assez forte pour que l'on eût besoin de ces lumière-, bs ^'cus éliaugers à la noce viureul iosensibleineut se grouper autour d'Âunutlf
L'un d'eux lies-bien velu, l'invita à danser.
La contred ;n: e finissait par nu tour de valse, Annette fit observer à son cavalier qu'elle ne valsait jamais; alors ce dernier lui dit trèsj olimenl qu'à chaque tour de valse ils se retireraient en dehors diii' cercle |ioiir lai-si r valser les autres, el i|u'après ils reiuendiaient leur place pour figurer. Annette ne trouva rien d'extiaordiiiaire à celle proposiiinn. l'eiidant la première fi;;;ure, son partner lil un signe à un autre homme assez Agé et tre^■biell vèln, et sur ce signe il fut rejoint par lui. Aniielte trembla involoutairenient en le reconiiaissauf piuir riioiniue (|ui perlait la montre volée à l'actriee : elle fut d'autant (dus troublée de cette circonstance, que, par l'ell'el d'un hasard proiiabldnenl combiné par son danseur, elle se trouvait loin de sa. mèro et placée dn côté de la route où les voilures de ceux qui étaient invités à la noce étaient stationnées.
L'inquiétude d'Annelte n'avait rien de fixe, elle était vague el no pouvait porter sur rien, car elle ne se connaissait aucun ennemi; elle était environnée de plus de deux cent cinquante personnes, el rieif, ne pouvait lui faire rediniter un malheur; cependant il y a de cet» pressentiments qui en imposent, et qu'une jeune personne du carao- Uu-e d'Annelte élait plus portée qu'aucune antre à écouter, j Sa frayeur fut bimi plus forte et ses craintes devinrent sérieuses iloisqu'elie s'aperçut, en examinant son danseur, qu'il lonriiait les Weux sur la route, et qu'une des voitures, attelvîe de deux chevaux, B'approehail de l'endroit où elle dansait.
I Une idée vague que l'étranger voulait pent-ftie l'enlever se glissa dans son àme ; enfin, depuis que sou parmer tiansait avec elle, elle "nlcndait un biuil d'acier dont elle ne pouvait se rendre compte ; elle crut d'abord qu il venait de l'argeni ipii sonnait peut-être d.ans sa poche; mais, à force de l'eNarniner elle erul, par les formes des instruments qui paraissaient dans la poche de côlé de son habit, que e'élaieiit des pistolets. Annette, profit ml alors d'un balancé, y porta la main comme par mégarde et en acquit la preuve. Annette effrayée, mais sans le faire paraître, dil à son partner qu'elle se sentait si fatiguée, que, ne pouvant pas continuer, elle le priait de la laisser rejoindre sa mère ; son cavalier, avec politesse, y consentit, et lui faisant observer qu'ils ne pouvaient pas traverser la contredanse, il lui donna la main et se mil en devoir de la guider en dehors du cercle, vers la place qu'occupait madame Gérard. Anneile ne savait pas si elle devait le suivre et hésitait, lorsqu'une dispute s'éleva de l'antre coté, des cris se firent entendre, el tout le monde se porta vers l'ciidioil où la querelle éclatait. A ce moment la pauvre Annette sentit qu'on lui mettait un mouchoir sur la bouche : elle eut beau se débattre, elle fut enlevée par deux hommes et portée vers la voiture sans qu'elle pût jeter un seul cri et sans que 1 on s'aperçût de sa disparilioii ; car l'obscurité, le tumulte, tout favorisa cel enlèvement.
Cependant la pauvre Annette se débattait avec tant de courage pour ne pas être mise dans la voilure, que les biigands, craignant de lui faire mal, lâchèrent le mouchoir, et Annette lit entendi e de» cris perçants qui attirèrent l'attention. Madame Gérard vint chercher sa lilie
I I ne la trouva pas; elle la demanda, et personne ne put lui dire où elle était ; madame Gérard se mil à crier de son côté : la querelle liuissail, et personne ne voyait Annette. Le silence s'établit, et la mère reconnut dans le lointain la voix de sa fille qui criait au secmirs; mais bientôt les cris cessèrent, et quoique des jeunes gens eussent couru dans la direction du lieu d'où la voix partait, ils ne virent rien. Cel événement fit suspendn; le bal, et l'on doit juger du trouble el de la confusion que madame Gérard répandit dans l'assemblée par ses plaintes et par ses cris. L'indignation fut au comble : sur-le-champ quidques personnes montèrent à cheval, et sur lavis que donna un domestique que les ravisseurs avaient pris le chemin de Durantal, ils s'élancèrent sur celte route pour la parcourir.
Lorsque Charles ervigné apprit cette circonstance, il en tira la conclusion qu'Aiinctle était enlevée par l'étranger de la vcùture ; il la Communiqua à sa mère, qui le redit à sa tille, qui le dil à son mari, de manière que tout le monde lut bien persuadé qu'Aunelle Gérard aiin.iit II! riche Américain possesseur de Durantal, et que c'était ce dernier qui l'enlevait. Le nouveau procureur du roi fut secrètement joyeux de pouvoir conimeneei' son ministère par une affaire dans laquelle Annette se trouvait compromise, et où, en paraissant la venger, il vengeait son amour dédaigné el surtout le geste de mépris que l'étranger s'était permis dans la diligence. Ces pensées s'emparèrent malgré lui de son àme, et l'on peul dire qu'il y a peu d'hommes à l'e prit desquels elles ne se seraient [las présentées.
Pendant que la noce interrompue était en proie au tumulte et à la confusion el que madame Gérard pleurait sa lille, Annette criait toujours ; emportée qu'elle était par celte voiture rapide, elle voyageait par des chemins de traverse el souvent ses guides parcouraieni des champs ensemencés. Annette, voyant bien que ses cris étaient inutiles, se mil à pleurer sans écouter ce que lui disaient ses conducteurs. Ces derniers n'étaient plus les mêmes hommes qui l'avaient enlevée; l'un s'était tiouvéà cheval en postillon, el l'antre dans la voiture; celui-là ne f.iisait aucune violence à Annette, et seulemenl l'empêchait de se jeter ■ ..! .i;.riiere de 1.; i .;le lie. làifin, sur le siinmet d'iii;e "jUiue, ékuu.t^<i i.,<.i^ul uuux hommes qui se promenaient; de luiu
ARGOW LE riILVTE.
elle agiUi son mouchoir en appi'lanl au secours. Elle crul voir ces deux oiiilires se mouvoir cl l'uu des deux courir avec une force et une agililé élonuanles : l'éloigneiucnt ue lui peiim tlail pas de croire (pie l'on pourrait alleimiie la calcclie, cl «lie pcnlil loule espérance quand la voilure, enlrant dans une goifii' de niiiiil;if;iies, s'arréla devant un rocher creus(-, au fond du(piel brilh'il une Inmiére.
— Madenu)isclle, lui dit sou couducieur, ne craignez rien, il ne vous sera fait aueini mal, el, dansqueUpie temps, on vous ramènera ù Valence el chez vous, sans que vous ayez à vous plaindre de nous.
Ainiellc, sans repondre un simiI mol, entra dans la caverÉie avec les deux lionnues qui la g;irdaient. Un la conduisit vers le fond, où elle disliiiguait avec peine un lit et (|uel(|ucs meubles . il faisait humide, et le silence qui régnait lui permit deniendre relenlir sur la roule, au-dessus du rocher, les pas précipités d'un honnne.
Elle était parvenue au lit, une lampe éclairait faiblement quelques chaises el une lable, el celle lueur rougeùire se perdait sur les parois, de lel'e sorte qu'à cinquante pas on ne distinguait plus rien. Annelle, efrrayéi, ne disait mot, lorsque tout àcou|i uu homme fond sur les dcu\ g'ai'ili> el les terrasse avant qu'ils aient pu se reconnaître; il s'ein|iari' d'Aimelle, la prend dans ses bras, puis reprend sa course el rraiichil la caverne avec la même rapidité qu'il vmait de mettre à la parcourir. 11 sort, regagne le sonnnet du rocher, el court à travers la campagne en emportant Annelle Iremblanle.
Celle dernière, pour ue pas tomber, avait élé obligée de passer ses bras anlour du cou de sou libérateur, el, lorsqu elle fut sur le rocher, la lueur de la lune lui permit de reconuaitre l'élranger de la voilure à sa grosse lête frisée si remarquable. Annelle alors ne savait plus si c'étail un libérateur ou un ennemi : quoi qu'il en soit, elle ne cria plus el n'osa même pas se plaindre de la force avec la(|uelle ses deux jambes mignonnes étaient serrées : il paraissait mille fuis plus fort et u'avoir rien à porter, tant il franchissait rapidement l'espace.
Après uu gros quart d'heure pendant lequel l'éiranger ne ralentit en rien sa course, Annelle vil de loin une masse énorme d'arb;fis et les murs d'un parc : elle y arriva bieiiiôt, et l'Américain, la po^aul à terre avec précaution, tira une clef de sa poche, ouvrit une grille cl dil à Annelle : — 'Vous voici à l'abri des poursuites de vos ravisseurs.
D'après celle phrase, la Iremblanle Annelle n'eut pas autant d'inquiéliide, cl elle >uivil l'allée sombre et torliicn-e qui se trouvait devant la grille (|ue son libérateur venait d'ouvrir. Us marchèrent en sili'tice el éclairés par la douce lueur de la lune qui pi r<;aii le sombre dôme de feuillage. Annelle ne savait que dire, el l'Américain n'osait même pas la n garder. Euûn, après une marche assez longue. An netie aperçut les tours d'un vieux château, et elle ne larda pas à arriver.
— Mademoiselle, dit l'étranger en cherchant à adoucir sa voix, je vousoflrirais bien de vous reconduire à l'inslant même où vous pourriez le désirer; mais la nuit est avancée, nous ne coimaissoiis ni le nombre ni les intentions de vos ravisseurs, el je crois, sauf votre avis, qu'il serait plus prudent de rester à Durantal. . /
Annelle, interdite, ne sut que répondre; elle regarda timidementl^' l'i'lranger el baissa les yeux en apercevant cette grande, niiile et ler-l rible ligure qui semblait déposer tout ce quelleanuonçail de pousoir el d'énergie à l'aspecl d Annelle. La jeune fille en fui eu quelque sorte flattée, et l'étraiiger. iiiierprélaul son silence, tira uu sihlel, et, silllaut trois coups, lit venir deux doiuesti(|ues auxquels il demanda de la lumière : il attendit avec Annette sur le perron jusqu'à ce qu'ils fussent revenus.
Les deux domestiques accoururent avec des bougies, et guidèrent Annette et leur maître, à travers les appartemenls, dans uu uiaguifiquc salon qu'ils éclairèrent aussitôt.
Annette fut surprise de la magnificence et du luxe qui régnaient dans la décoration du salon où elle entra. La succession rapide des événements dans lesquels elle venait de jouer un rôle si pénible ne lui avait pas laissé le loisir d'une réOexiou bien proloude, et elle ne pouvait que se laisser aller à ce mouvement machinal des sens qui, dans les circonstances les plus importantes de la vie, amène souvent de singuliers résultats, tels que le silence quand il faudrait parler, et le langage de la folie quand il serait urgent de se taire, le rire au lieu de la gravité, el la gravité au lieu du rire.
Annelle était assise sur un fauteuil de velours noir comme tout l'ameublement du salon. Une table de marqueterie très-riche la séparait de l'homme extraordinaire qui, depuis huit jours, passait el
repassait dans ses rêves sans en être l'ohjei principal, comme d;',;is la iragéilie de Corneille dont la niorl d^' l'oiniiéf !■ t le sujel,cegr,:nd homme plane sur la scène, où il ne parait |ioiot niorl, el semble éclipser César Iriomphanl.
L'étranger, le coude appuyé sur la lable, ne disait mot et paraissait embarrassé. Annelle, toujours tremblante, garda le silence; mais, jetant un furiif regard sur son hôte cl voyant sur sa figure les marques d'un combat intérieur, elle fut frappée une seconde fois de l'idée qu'elle était eu quelque torie à sa discrétion, el la terreur s'empara d'elle.
(Juant à lui, il semblait en proie à une agitation si violente, que sou caractère s'en démentait. Celle figure énergique el audacieuse prenait l'expression de la liinidilé, et bientôt des gouttes de sueur coulèrent sur son front, sans qu'aucune ]iu'.ssance humaine eût pu lui faire proimncer un seul mol : il se ciuiientait de regarder à la dérobée la jeune (ille qu'il venait de sauver, et ces regards trahissaient à la fois les sentiments tendres qu'elle lui iuspirait et la sombre énergie de son Ame.
Cette situation, précédée de tous les événements dont on vieiit dé lire le détail, sans compter l'cnlèvemenl extraordinaire et romanesque d'Anueite, était grave pour tous deux, elily avait quelque chose de solennel dans leur silence.
L'étranger se leva, sonna, el demanda, en la nommant, une demoiselle qui arriva bieniôi, précédée de l'ami du "maîire de la maison : ce dernier, euenirani, jeta un regard moqueur sur Annette et sur son ami. Alors l'Américain, s'adressant à la jeune demoiselle, i ompit le sil 'Mceenlui di.-,anl de conduire AiuicUe à son apparlement, et de veiller à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. Annette se leva, balbutia quchpies mots, et, saluant les deux amis, elle se relira lentement En fermant la porte du salon, elle entendit son libérateur s'écrier avec un accent de dépil : — Mille sabords! j'aimerais mieux être devant une batterie de tienlc-six que devant elle!... j'étais connue une cire qui fond au soleil, sans én( rgie, sans force.
Annette n'en entendit ])as davaniaîe, car elle coniinuail de marcher en suivant la femme de chambre qui la guidait à travers les apparleinents. La phrase qui venait de i)arvenir à son oreille snfïi-ait pour lui révéler l'étendue de la passiou de l'étranger pour elle, et l'expression brusque de ce sentiment lui fut plus agréable qu'il ne convenait peut être à la douceur de son caractère et à la toiu'nure tendre et rêveuse de ses idées. — Mademoiselle, lui dit sa frniuie de chambre en lui ouvrant une porte, vous voici dans l'appartement de Madame. — Que voulez vous dire? répondit Annette en l'intcrrompaiii. — Mademoiselle, répliqua la jeune lille, c'csl le nom de cet appartement. Avant que monsieur acheiàl ce chàleau, celte chambre avait toujours été la chambre à coucher de la inaîiresse de la maison; et, comme monsieur n'est pas marié, cet appartement reste inhabité.
Cette explication salisht Annette, qui, faliguée des événements de celte journée, s'endormit bientôt avec celte naïve confiance qui est l'apanage des belles àmcs.
Cependant la conversation, qui s'élait entamée quand Annelte sortit, avait continué. Il importe à la suite de ce récit que nous ne la passions pas sous silence. — Oui, con'.iuua l'amant d'Annellc, une hante invincible nie faisait rougir et trembler; je ne croyais pas qu'une jeime lille de cet .ige pût m'en imposer à ce point. — C'csl que probiibleintut tu l'ainies... lui répondit son ami. car tu n'as pas leji les mêmes procéilés avec cette petite .Mélauie de Saint-Aiulré, d(nit ta vengeance a causé la mort. Iranclieioiiit, il est difficile de reconnaître le chef de la révolte à boni de la Daplmis dans l'honnne qui tremble aujourd hui devant une jeune lille, surlout après avoir passé toute sa vie sans faire atlenliou aux jolies princesses que nos camarades et moi-mêitje avons fesloyées devant loi... Tu avais raison d'avoir honte!... Tandis que tu devrais ne songer qu'à de grandes choses, depuis une quinzaine te Toilà occupé ici de niaiseries...
Ici l'incounu, que le lecteur doit commencer à reconnaître, tourna la tête vers son ami cl lui lança un regard foudroyant. — Je suis mon maître, lui dil-il, et souviens-toi que j'ai été celui de bieu d'autres!...
— Morbleu! tu es encore le mien, reprit le discoureur; mais j'ai des droits sur toi en ma qualité d'ami dévoué; on ne sépare pas l'arbre de l'écoice, et je dois te dire que tu es dans un mauvais chimin. Que di;ible feras-tu duos ce oays.'. . qu'y prétends-tu.''... te couvieni-il de pourrir à Durantal auprès d'une fille qui ne sera jamais la maîtresse el dont tu Déferas pas tafenunc?.,.
— Pourquoi pas?... reprii-il vivement, si elle m'aime, si elle est digTUê de moi; pourquoi ne viviais-ji' pas ici tranquillement avec loi, iica l'emme, mes enfants?... mes enfants! répéta t-ii avec force. Conçois-iu, après une vie aus^i agiiée que la mienne, le bonheur de presser des marmots daus ces mêmes bras qui ont étouLé plus d'un eunemi, qui ont serré si souvent la mon?... Vernyct, nous sommes des scélérats! poursuivil-îl en élevant la voix.
— Attends, dit Vernyct en se levant el après avoir jeté un coup d'oeil sur l'enfilade de pièces qui s'étendaient de ch ai:'' J^' ''on! il il n'y a persoune; continue...