‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 15 sur 92 · DERNIERE VISION DE MARIANINE · texte numérisé non relu

DERNIERE VISION DE MARIANINE

vailli-r : ce que voyant, Lagluire frisa sa inouslachc, làclia un juron cil dibaol :

— Ah ! mou général, laissez-uous faire : le resi)ect...

— Mariauiiie I... Mariauiue!... répondit Tiillius en décUarKcant de li^ls coups sur le carreau, que les murailles parurent s'ébranler. Nous n'aurons que sou corps! s'écria-l-il.

Marianiiie tomba dans une nuit plus profonde que celle des cieux, entra dans le vaste rci) aume dont le territoire couinienee où linit celui de l'univers, ce domaine où nul ne pénètre sans être à la fuis ut mort et vivunt, où l'iioninie fait comparaiire toute nature en dehors d'elle-même, comme si un miroir en réllécliissait les moindres secrets : ce domaine où règne un pouvoir qui coupe la terre entière' comme avec un rasoir tranchant, et qui en découvre les trésors les pins cachés; où l'on appelle involontairement les plantes et les animaux par leur nom ; où l'on comprend lés idées de tous les peuples; où Ion traverse l'univers. Admirable empire dans lemiel on oublie tout pour ne garder qu'une agréable sensation comparaole au charme d'un rêve de bonheur; enfin, où riiumme ne garde de lui-même que la précieuse élaboration qui lurme la pensée.

Mariauiue n'est plus dans le souterrain.

Son beau corps y reste, il est vrai, mais son Ame voltige au gré de la volonté d'un être dont elle ne peut secouer le joug dominateur : 'il semble qu'il ait la baguette magique dont les Orientaux arment leurs divinités fantastiques.

Cependant, malgré cette épaisse nuit, elle sintait un danger imminent, et il lui semblait vaguement que l'on allait lui causer de la douleur.

Au bout d'un temps indéfini elle commença à voir jour en ellemême, et, cette fois, Vaurore qui se levait dans son âme eut une t<'inte blanchâtre, semblable à la lueur que jette une lampe nocturne contenue dans un vase d'albâtre.

Elle se mit alors à marcher d.iiis le souterrain qu'elle venait de parcourir avec le vieillard; mais sa marche ne rendait :iucun son, son souffle ne faisait point résonner la viiûie, et elle eut beau frapper les montagnes d'ossements, elle n'entendit aucun bruit.

Une clarté soudaine la fit s'avancer avec une vitesse incroyable ; elle entendit le bruit d'une foule de voix confuses, cl alors elle se dirigea du côté des personnes qu'elle jiressentail venir.

Pour arriver plus tôt, elle se pencha (comme pour y puiser plus de force) sur \'ombre du Centenaire qu'elle sentait à ses côtés, sans cependant le voir ni l'entendre, quoiqu'elle sut qu'il était là.

Ayant acquis ainsi une plus forte dose d'incorporeité el une énergie qui ressemblait à celle de Vanimalité physique, elle vil soudain un tableau qui lui fit jeter des cris de joie; mais, bien que Marianine employât pour crier toutes ses forces corporelles, elle n'articula aucun son.

En effet, le général Bcringheld, Lagloire, trois soldats, Véryno, Julie, le cocher de TuUius, formaient le groupe aperçu par Marianine : les uns tenaient des flambeaux, et les autres, armés de pioches, creusaient le plancher de la maison du Centenaire.

— Courage, amis! criait Butmel, empoignez-moi les pioches à la première capucine ! le général donne cent louis si c'est fini dans une heure.

— Deux cents !

Mariauiue.

s'écriait le général, et le double si nous sauvons

A ces paroles, Véryno, qui arrivait, comprit le danger de sa fille, el tomba presque mort entre les bras de Julie.

Le général, trop occupé des fouilles, ne fit pas attention à l'évanoubsement du bon vieillard, il saisit une pioche et se mit à tra-

; que

— Mon père se meurt ! cria Marianine de sa douce voix ; TuUius, tu creuses à gauche, c'esl à droite ; il n'y a qu'une grande pierre à soulever... elle est là!...

L'extraordinaire de cette magique vision, c'esl que la fille de Véryno ne se trouvait encore qu'a moitié du chemin des Catacombes, qu'elle était séparée par une voûte de soixante pieds de terre du lieu où se passait la scène, et qu'elle la voyait, non pas par la vertu du sens allaché aux organes de Vœil extérieur, mais par une vision interne; de manière que c'esl encore un problème à résoudre, de savoir si les lieux s'approchaient el comparaissaient en elle, ou si c'était elle qui se trouvait irausportée sur ces lieux.

Enfin, elle y arriva, et quand elle se trouva près de la voûte, elle la traversa comme s'il n'eût pas existé de barrière entre elle el le groupe des travailleurs.

Elle jeta un cri de bonheur qui ne fut pas plus entendu que ses autres cris ; elle déposa sur le front de son père un lendre baiser dont il ne parut pas s'apercevoir.

Elle eut beau dire : en vain elle se jeta dans les bras de Béringheld et le serra dans une étreinte d'amour, le général n'en continua pas moins à donner des coups terribles sur les dalles de marbre.

Alors, bien que Marianine eût déjà eu un exemple de sensibilité (comme elle n'en avait pas gardé le souvenir), ce fui comme la première fois, et elle se mit à pleurer à chaudes larmes eu s'essuyant avec ses beaux cheveux noirs.

— Bravo! s'écria Lagloire, je liens le pourquoi! Général, voici une pierre qui se disjoint.

Marianine, pleurante et chagrine, ne prit point part à la joie du groupe; elle s'assit à côté de'son cher Tullius ; et elle se complut dans l'admiration où elle fut plongée en contemplant l'ardeur qu'il mettait à cette fouille.

Le général pâlit de bonheur et d'espoir nuand Lagloire loi montra la pierre immense dont chacun tacha do deviner le secret.

— Enfin, général, s'écria Jacques Butmel, nous allons entrer au quartier général de notre vieux brigand de Cosaque.

— Il doit y avoir un contre-poids, murmura Véryno, car pour soulever cette masse, je ne crois pas qu'il y ail d'autre moyen.

— Le voici, le voici!... s'écriait Marianine en saisissant le ressort caché qui faisait pencher le contre-poiils.

Mais, elle eut beau essayer de le faire mouvoir, la pierie n'en resta pas moins à sa place.

— Au diable le contre-poids! répondit Lagloire.

Et, fouillant dans les gibernes des soldats, il en relira des cartouches, les ficela, et, les faisant entrer de force aux quatre coins de la pierre, il tira son briquet, sa pipe, son amadou (objets qui ne le quittaient jamais), el, regardant les trois soldats, il leur dit :

Vous, mes vieux troupiers, vous allez rester avec moi ! Général, papa Véryno. el vous, joli petit fusil de munition, dit-il en s'adressant tour à tour au général, à qui il fit une salulalion respectueuse, à Véryno et à Julie, à qui il passa sa main sous le menton ; vous allez vous retirer dans la rue : lorsque l'explosion sera faite, que nous serons maîtres de la place, vous reviendrez! Allmis... général, il faut évacuer la caserne, je coinmandj la manœuvre aujourd'hui.

Tout le monde se retira, et Lagloire resta avec les trois camarades qail avait reocontrés, il sema de la poudre et y mit le feu lorsqu'il eut «niellé la Iraîuée à une distance hounêle.

La pierre sauta. Marianine se trouvait debout sur celte pierre, et elle ne ressentit aucune secousse, el, lorsque la pierre laissa uu vide, Marianine ne changea pas de place.

Tout le monde revint examiner l'endroit où Marianine pleurait toujours en s'apercevaut qu'on ne la voyait point.

LE CENTENAIRE

Dne salve de cris de joie s'élança dans les airs quand on reconnut les uiarclies d"trn escalier, ei Lagloiio. oubliant que le pouvernoment avail changé, s'élança dans le soulirrain avec les (rois grenadiers, en oriaui : Vive l'empereur!... de Maroc, ajûuta-t-il prudemmenl en entrant dans le souterrain

Marianine erra encore bien faiblement en les snivani des yeux, mais tout disparut, et le tableau devint indistinct par degrés, comme lorsque l'esprit perd la trace d'un souvenir, s'il est possible de corttparer un objet matériel aux effets de la pensée.

EiiCn, semblable à Eurydice lorsqu'elle échappa aux bras de son époux, sou ime uéiaiit plus éclairée sembla revenir habiter le beau corps qui gisait dans l'horrible amphilbéàlre du vieillard.

Néaiimoiii< M.irianine sentit qu'au iiiomenl où elle ne vil plus rien, le Cl nteiiaire l'ah 'udonnait. et que ses mains glaciales avaient cessé d'errer sur son beau corps •

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