‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 14 sur 92 · LE CI'NTEN.VIIIE · texte numérisé non relu

LE CI'NTEN.VIIIE

voulut pas compronieiire l'ami lîdéle qui lui avait Irausuiis un daugereux avis.

Poriouue ne fut donc instruit de son nom supposé, excepte son ami, qui, seul, loanul la demeure des proscrits et fut très-sobre de visites : il appartenait à l'admiiiistraliou dont \oryno avait autrefois été le chef, et le moindre soupçon aurait pu lui faire perdre sa place.

Il y avait deux mois que Mariauine et son père liabiiaient le faubourg Saiol-Jacques. où ils supportaient toutes les privations que leur gène leur imposait : mais ce qui causait le chagrin de Mariauiue, c"est qu'elle seule, dirigeant la dépense de la maison, voyait les ressources diminuer dans une effrayante progression. Elle cachait à son père celle source de détresse, car elle ne pouvait se résou dre à retrancher quelques modestes jouissances à ce vieillard infortuné.

* Li>rs de la vente de l'hùiel. et avant leur exil, Marianiiie n'avait pas voulu placer la scminie assez considérable qui provient de celte vente, de peur d'essuyer de luiuvelles banqueroutes. Elle ciut bien faire en la laissant daiiS les mains de l'acquéreur i et, tirant de temps à antre des portions sur ces foinls de réserve, elle finit par les épuiser. EiiGii. pour revenir de Suisse, elle avait demandé le reste de cette ïoin me, et cette dernière ressource allait tous les jours en diminuant.

Un matin, Marianine, prenant Julie à part, lui dit :

— .Ma pauvre Julie, vous nous avez donné de grandes marques d'attachement, soyez certaine de notre reconnaissance!... Mais, ajoula-t-elle en pleurant, nosfaibles ressources ne nous permettent p.is de vous garder plus longtemps. Julie, coutinua-t-clleen lui prenant la main, je voudrais sauver à mou père Icchagrind'apprendre celte triste position. Ecoulez...

Julie pleurait à chaudes larmes.

— Ecoulez .Julie, il faut que je vous renvoie pour quelque cause; failes-la naîlre... sans cela moa pore devinerait que, si je ne vous garde pas, c'est parce que je n'eu ai plus le moyen... et cela lui porterait le coup de la murt...

— Mademoiselle... je ne puis me séparer de vous... Je... vous servirai pour rien... je partagerai votre mauvaise fortune comme la bonne... Ab!... mademoiselle, ne me refuncz pas!...

Et Julie, essuyant ses yeux avec son tablier, se mil aux genoux de Marianine eu se plaignant de son ingratiludc envers une servante dévouée.

— Mademoiselle, vous épouserez le général, allez... je vous le prédis!. . Accordez-i /i, par son souvenir que j'invoque, la grâce de rester à votre service sans g.iges.

A ce souvenir, à ce mol, Marianine tendit la main à Julie et l'em-

Alors le jeune liOiiiine sut jja r sun laquais. „ »- Paije 43.

brassa. Le vieillard, entendant pleurer, s'éioil approché à pas lents: il avail tout écouté. Il entre, s assied à côté de Marianine, et s'écrie :

— 0 ma (ille!... ô Julie!... Quel silence s'ensuivit!...

Véryno se soumit ans plms sévères privations, mais le cœur de sa fdle se serra de douleur. La plus stricte économie régna dans le petit ménage, et celle femme si belle, si brillante, qui naguère faisait rornement des cercles les plus distingués, se mil à broder pour soutenir la dépense de la maison.

Les eflorts de Marianine furent vains ; elle vil arriver le inomeni d'une effroyable détresse I et, pour comble de chagrin, elle s'aperçul

que Julie la trompait et faisait payer les choses beaucoup moins cher qu'elles ne cuiltaient; qu'elle passait les iniits à blanchir, savonner cl repasser, afin d'éviter de la dépense et de soutenir ses maiiresdans une sorte de luxe do propreté.

Le chagrin de Marianine arriva au dernier degré : son jicre ne sortait plus et passait la journée assis dans une vieille bergère de velours d'Ulrecht jaune, et mangeait le moins possible, prétexlanl qu'il n'avail pas faim. Bientôt l'on fut obligé, pour avoir la nicine qnantitéd'alinients, de lesprendjed'unc nature pins grossière. Julie pleurait la iiuil, cl, connaissant le caracière de sa iiiaîlresse , n'osait s'ouvrir à personne.

Marianine espérait mourir ; mais mourir sans revoir Béringhehl ! mourir sans lui parler! mourir en laissant sou père expirant de iaini !... A ces pensées, une horrible énergie exaltait Mali mine cl la soutenait.

Enfin, lépoquedu piiyement du loyer approcha, et Marianine s'aperçut avec un mouvement de tert tr qu'elle n'avaitj.as de quoi solder celle dépense.

Le pauvre malheureux vieillard était à sa fenêtre dans sa bergère, et Marianine à ses côtés : il faisait presque nuil. Elle pensait à cet épouvantable déiiûmenl, et ses yeux égarés ne versaieul point de larmes.

— (.m'as- tu, ma fille?... dit le vieillard, tu souffres?

— Non, mon père...

— Tu soupires, ma chère Marianine?...

— Won, mon père, Liis^ezinui, je vous en supplie...

La voix de .Marianine n'était plus la même; il y avail une altération, un penchant à la colère.

— 1 h quoi I ma fille, tu ne te confies pas à ton pauvre père!...

— Mais, mon père, n'avez-voos pas ce qu'il vous f.iut .' n'êtes- vous pas servi? n'éles-vou> pas conlenl 'Eh ! mon Dieu ! vous n'avez, qu'une douleur!... ceux qui souffrent de tous côtés aiinenl quelquefois la méJiialiouI...

LE CENTENAIRE

' Ces derniers mois avaient l'accent du reproche.

Le vieillanl regarda sa lille avec une expression de docililc, de reercl, de souflrauee paternelle, de surprise, qui fil tomber Mariauiue a genoux :

— 0 mon père !... pardon !... C'est, je crois, la seule fois de ma vie que je vous aurai manque de respect, pard(m '...

La voi\ d'un pariieiile qui demande grâce it aurait pas eu un aeccnt aussi cruellenient décliiraul.

— Va, dit le vieill.iid, lu seras toujours Mariauiue I... et il serra sa lille dans ses bras. Pauvre enfanl, cet instant est le plus beau de ma vie !... lu as fait frémir tomes les cordes de mon cœur. J'avais tort, ma lille !... il est des inforluues devant lesquelles le sileut**. •«»; un devoir. Maria-

nine n'avait pas un deoicr, et le lendemain il fallait payer le terme; elle pensait à ce qu'elle devait faire , lorsque son père, ignorant celle (léiresbe, l'interrogea. A celle méditaiion pénible sejoignaieni de nouvelles peines d'aoiour... On venait d'apprendre que le général Béri[iglu'ld avait été blessé à Montereau ! (Juelle uuil passa Marianiue!...

Le lendemain, elle oblint quelques jours de répii du propriétaire. Elle renlrail de celle visite où son courage ei sa tierié avaient éprouvé un rude choc , lorsqu'elle s'élail abaissée à la sup|)licatiou devant un homme bien loin de comprendre l,i manière d'obliyer des iPaiheureiix; tout à «:ijup ses yeux lom- Lent sur "les deux vues des Alpes, les seuls oraenienls de sa chambre presque nu(\

A CCI aspect, une idée la saisit ; mais celle idée lui lit verser un torrent de larmes. Elle n'osa en faire elle-même le sacrifice; Julie les emporta, cl, y meiianl la fatale inscription : A vetidre, elle s'en alla dans le quartier populeux de la capitale, j,

Trois jours elle revint sans avoir

trouvé d acheteurs, on ne regardait même pas les deux tableaux. Le désespoir s'empara de l'àme des deux femmes. Julie médila de meilre en gage ses vêieineuls et le peu de bijoux qu'elle possédait.

Enlin, le qnairième jour, un marchand vint offrir deux cenls francs des deux tableaux chéris.

Voyant combien Marianine tenait à ces paysages, il s'imagina qu'ils étaient de quelque grand peintre : alors, pour tenler la jeune femme, il lii sonner l'or et l'éiala sur une table... Marianine hésila longtemps enlre cette somme et les deux souvenirs; elle reporta ses yeux pleins de l.irnies sur les tableaux, sur le métal... enfin l'inlcrnal besoin l'emporia. Elle fait nn signe de douleur : le marchand la comprit, et la pauvre enfant perdit sa vibiou des Alpes...

Ce qui resia de celte somme, après qu'on eut payé le loyer, ne devait pas conduire loin le pauvre ménage... Qu'il nie soit permis d'é-

parguer les détails déchirants de cette misère hideuse.

Toutes les ressources étaient épuisées. Il ne fut plus possible à Marianine de soutenir l'aspect du visage décoloré de son vieux père résigné, dont le morne silence sembk; avoir été deviné par l'iminorlel auteur du lietour de Sexius. Marianine préféra la mort.

Julie déserta la maison ; elle s'en alla chez des amis pour emprun. 1er quelque argeiil, sans en prévenir sa mailresse, dont la délicatesse eût refusé ce dernier sacrifice.

Après avoir regardé une dernière fois la nudité des lieux où elle laissait $911 père, Maiianine, lui donnant un baiser suprême et le

saluant avec respect , abandonna pendant la nuit cette tombe anticipée.

Elle se relire et ferme doucement la porte.

— Elle s'en va quand j'ai faim !...

s'écria le vieillard avec la voix de la folie.

— Mon père, je De m'en vais pas, dilMariauineenreutrant.

Véryno était levé; il regarda sa fille d'un air égaré, et, lui prenant la main qu'il serra :

— lîesie, ma fille!

ma clierc fille!

S'écria-l-il d'un son de voix déchirant.

— Non ! lui cria Alarianine.

Le vieillard, la fixant avec une effroyable 'énergie et reprenant un instant son terrible ascendant de dignité paternelle , lui montra la porle par un geste despotique.

Marianine sortit en criant :

— Il ne me manquait plus que ce dernier coup ! Ah !

Marianine! tu n'as plusqu'à mourir!...

En proie au sombre désespoir, elle niarchaillentenient, et sa préccupation était si f<jrle, qu'elle s'achemina vers la grille du Luxembourg, nese doutant pas qu'elle la trouverait fermée.

— Avant Ciit horj rible geste et ce regard vengeur, ne in'a-t-il donc pas»

souri?... se disait-elle; ne m'a-l-il pas nommée d'une voix déraillante, sa chère fille?... Oui!... mais comment le nourrir?... 0 mon pauvre père ! mon tendre père I que diras-lu lorsqu'on viendra l'annoncer que ta fille n'est plus.

Elle arrive sur la place de l'tlbservaloire ; elle chemine en regardant d'un œil sec l'astre de la nuit qui brillait d'un éclat vif et pur entre les plis de quelques sombres nuages. La lune semblait combattre de sa lumière ilouce ces géants aériens, et les contours des nuages s'argenlaienl de ses refiets.

— Je n'ouvrirai donc pas celle grille? disait Marianine égarée.

— Qui-vive? s'éciia la sentinelle en enieudaut parler et remuet fortemenl la grille.

— Eh quoi! lont me repousse ! conlinua-t-elle en gémissant.

— (jui-vivo ? cria une seconde fois le factionnaire en se reculant.

LE CENTENAIRE

— Faiale grille ! il faudra donc proudre le cLeiiiiu le plus long pour aller à la rivière.

— Qui-vive .'...

— Le siild.ii, ayant ap^iuyé la crosse de son fusil sur son sein, le dirigea d.uis l'ombre; ci son doigl, dun liant la ilélenle, allait silisfaiie l'iuiprudenle Mariaiiinc. I()r>qiu' aussitôt une énorme voix, qui sembla sortir de dessous l'dbservaloire, cria : — Citoyen !... et ce seul mot glaça le soldat de terreur.

Eu même temps un liouune d'une taille iiiganlesque, saisissant Blarianiue. la trausporla rapidement dans la rue de l'Ouest. Mariaiiiue u'apparieuait plus à ce monde... elle se laissa emporter, et le grand vieilLird courut l'asseoir sur une pierre aussi froide qu'elle... absoluinenl »cmliLil>le à un aigle ou à un condor qui. ayant saisi nue proie dans la plaiuc, la rapporte sur le sommet de son rocher désert, eu 6taut da sa serre cruelle cette blaucbe brebis, déjà morte d'effroi...

Séduc'iaa de Ibrianine. — Elle secourt son père. — Elle retourne Toir le TteiUard. — Puissauce du Ceutcuaire.

Nous avons laissé Marianine au moment où un vieillard d'une taille colossale venait de l'asseoir sur une pierre...

— Jeune lille 1 lui cria-t-il d'une voix sépulcrale, vous vous seriez donc laissé tuer "!

Marianine, égarée, roulant des yeux hagards, rassembla lentement sur sa léie ses'beaux cheveux qui s'étaient détaches, et elle répoudit lentement :

— A quel danger étais-je donc exposée?...

— Le iactiomiaire à qui vous ue répondiez pas se disposait à tirer sur vous. Il vous parlait ( epcndant assez haut.

— Je ne I ai pas entendu... répli(iua la jeune fdle.

A cette répcmse, le vieilLird reconnut le Ion, l'accent et les gestes qui aceuseni une raison troublée.

— Enfaut, dit-il alors, personne, sur la terre, ne connaît le malheur ciiinme moi; les douleurs sont mes vassales ; le condamné qui doit marcher à la mort, la jeune fille folle d'amour, le parricide, le Gis qui ne peut soutenir la vue de la soiirrrance de son père, celui qui ne veut pas survivre à son dcshouueur, la mère qui perd son enfant, l'himnne près de commettre un crime, les soldats qui, sur le cbauip de bataille, appellent la mort quand leurs blessures sont incurables, eoRn tout ce qui souffre et désire la mort la trouve en moi. Je suis le juge et l'exécuteur... Sans cesse je parcours les réceptacles de la misère, les prisons, les dégoûtants hospices des aliénés, les palais de l'opulence rassasiée, les lits de mort du crime, et il n'est donné à aucun homme de me tromper... Tu souffres, jeune lille ?

Eu entendant ces sombres paroles, .Marianine se sentit glacée de terreur : elle essaya de contempler, à la lueur argentée de la lune, l'être extraordinaire qui lui narlait, mais cet aspect ajouta à son épouvaiile. L'homme était d une stature colossale, et ses formes massives étaieul enveloppées d'un manteau de couleur carmélite. (Juaud elle rencontra le regard perçant de l'inconnu, la naïve Marianine laissa échapper un geste d'horreur; elle fll un niouvemctit pour fuir, mais elle se sentit retenue par la main froide et sèche du vieillard

— Xu m'examines, dit-il, et mon aspect t'effraye ; cependant, tel que tu me vois, le monde invisible est soumis à mes ordres ; et tout ce que tu peux désirer, je le liens en ma puissance. Jemie enfant, l'on accepte de moi sans rougir, parce que je remplace ce que l'bumuie appelle la Providence ou le hasard.

A mesure que Marianine écoutait l'étranger, sa voix singulière semblait chanter et devenait plus mélodieuse : le son de cet organe se gli-sjit suave dans son oreille; le serpent qui jadis entretint la première femme dut parler comme cet être extraordinaire qui dirigeait tous les rayons de son regard sur le front blanc, pur et virginal de Harianioe, eu tenant toujours sa main dans les siennes.

— Ecoute, eoiant dun jour, reprit-il, cherche à me connaître, tu trouveras eu mol la puissance d'un dieu, et, pour te prouver moD pouvoir, je vais te dire en deux mots toute ton histoire.

Marianine tressaillit, ime puissance magique la lit rester i c6lé do vieillard qui adoucissait l'éclat imi>or(un de ses yeux, el le proportiuuaail à la faiblesse de Marianine. Il garda toujours la main de u jeune ûUe, scruta son visage avec l'altcatiou d'un mcdeciu, exa-

mina tous ses traits, et enfui sa figure sévère exprima l'étonncment, et une inaligne joie amena sur ses lèvres un sourire contraint.

Il semblait qu'il trouvât un objet vainement cherché depuis longtemps. Il donna à sa voix nue expression paternelle el dit à celle qu'il voulait séduire :

— Pauvre enfant, je te plains ! ... tu aimes, et le sentiment que tu éprouves est la première el sera ta dernière passion! lu n'es pas heureuse t. .. et, si tu as un père, une famille, la faim et la misera menacent leur vie sous tes yeux ; tu es fière, lu as reçu une brillante éducation, tu souffres et lu cours à la mort, au suicide! Insensée!.. . La mort ! tu ne la connais pas, el lu n'as pas encore vu comme moi beaucoup d'hommes à leur dernier soupir... Tous regrettent la vie, parce que la vie est tout !..

A ce mot le vieillard parut croître de dix pieds, son accent avait une force de couviction qui Ht trembler Marianine; elle commença à revenir à elle et fut surprise de la justesse des conjectures du vieillard.

— Ah ! reprit-il, ce n'est que quand Li vie nous échappe que la cruelle vériié se fait entendre, et que tous les vains systèmes s'écroulent. Jeune fille, si tu en étais, au fond de la Seiue, à ta dernière gorgée d'eau, à ta dernière pensée, lu regretterais qu'un bras vigoureux ne vînt pas te saisir...

Marianine, charmée, sentait en elle-même ses pensées funèbres se dissoudre comme un glaçon fondu par les feux du soleil. Elle dit au vieillard :

— Mais que faire?

— Vivre! répondit le Centenaire.

— Comment!... s'écria la jeune fille.

— Ecouie-moi, dit le vieillard : Tu voulais mourir? regarde-toi comme morte!... (Marianine (remit.) Désormais lu n'existes plus, je m'empare de Ion corps, et je te jure qu'il restera entre mes mains aussi pur que Ion àme... Tu m'appartiens donc! viens ici quelquefois les soirs; je te comblerai de tout ce que la nature, le pouvoir, la richesse, ont de plus splcndide. Tu seras reine, tu pourras épouser ton amant, le couronner, et... pour toute cette royale opulence, je n'exige d'aulre récompense que de te voir quelquefois me demander la permission de vivre... Tu ne cours aucun danger avec moi, car lu avais à eu courir, pauvre enfant!... (Ce mot fut dit avec une expression diabolique.) Nous sommes loin de tout secours, la sentinelle ne quiuerait pas son poste, et, avant de laisser tes cris parvenir à des oreilles humaines, j'aurais accomplis tous mes desseins : quant à ma force, tiens!...

Aussitôt, sans qu'elle pût jeter un cri, il prit Marianine, el, la saisissant par la taille coumie une poupée, jouet fragile, il posa ses jolis pieds sur la paume de sa main gauche; pois, l'élevant d.ins les airs, il lendit son bras, et, après avoir mis sa belle tête à douze pieds de terre, il replaça la jeune fille à l'endroit où il l'avait prise.

Marianine effrayée sentit son cœur se gonfler.

Le colosse avait déployé dans ses mouvements et dans ses paroles une ironie el une puissance qui rendirent .Marianine muette; elle était en quelque sorte emportée par la pensée dans uu inoude suruatui-el.

— Songe, reprit le vieillard, que mon regard lue un homme, que la force qui réside dans mon bras égale, dans sa mortelle promptitude, l'arme la plus tranchante; mais, tiens, vois ma tète chenue (et il lui montra son énorme tête qui s'abaissa par uu monvemcnl d'une horrible lenteur), vois ce crâne vieilli ; penses-tu qu'un centenaire ait des désirs .'... qu'il puisse être redoulé d'une jeune beauté? Va, jeune fille, verse tous tes chagrins dans l'abiine de mon cœur; il est fécond en consolations, et tu vois avec moi tout le cortège d'un bon père : la douceur, l'hnnianilé, la tendresse; j'ai la main pleine, et je ne demande qu'à répandre les richesses dont je ne suis que le disiribuleur. Je parcours la terre et fais oublier les injures du sort, aussi implacable pour le crime que juste pour le malheur, terminant les misères incurables el guérissant toutes les plaies, rachetant les effets d'une nécessité cruelle par une multitude de bienfaits.

Cette voix, devenue par degrés douce et harmonieuse, portail dans l'âme de .Marianine les idées les pins bizarres; elle restait à colé de cet homme avec un plaisir incxpiiinabic, et elle admirait ce monument humain, en doutant de la réalité des objets qui frappaient sa vue. Elle croyait rêver

— Songe, jeune fille, continuait l'auguste vieillard en qui Marianine croyait voir et entendre un barde, songe, disait-il, que les dieux de la terre punissent le parricide, et ion père se meurt peut-être; il l'accuse, il l'appelle! Quelle joie de revenir chargée d'or ! de le voir, au milieu de l'abondance, savourer, sur le déclin de la vie, toutes les Douceurs o'une existence heureuse! Il te pressera la main, l'embrassera et te dira : — 0 ma fille' .

Marianine sentit des larmes couler sur ses joues à cette Image à laquelle les gestes du vieillard donnaient une sorte de vie.

— Et pour tout cela je ue le demande que de venir quelquefois

LE CENTENAIRE

revoir le pauvre Centenaire... Mon enfant, tu voulais mourir, ue

vaudrait-il pas mieux mourir pour sauver ton père? (jetle liorrible propuâiliou ii upouvauta point Marianiue

— Alors, s"écri:i le vieillard, je vais l'apporlrr ton salaire!. II:iriaiiiiic recula d'horreur à ce mol; mais le vieillard poursuivit,

en dirigeant réclair de ses regards et toute l'énergie de sa volonté sur le visage de la jeune (ille :

— Jeune lille, je te comprends, car, lorsque je le veux ainsi, nulle pensée n'est sécrétée à mon insu par un cerveau humain; mais je t'ai assez donné de preuves de décié|)ilude et de jeunesse, de force et de débilité, de pouvoir et de faiblesse, pour changer tes idées à mon égard. La réunion de toutes les contradictions humaines, de tout ce qu'il a d'insolite, ne le suflit-elle pas? Est-ce en ma présence que les sentiments humains doivent se déployer ?(Jue signifie ta honte devant celui qui retr;inche ce qui lui plaît de la vie de l'homme sans le faire mourir; qui doinpie tous les maux; qui transporte une créature humaine à cent, à mille, à dix mille lieues, sans qu'elle sorte de sa place, sans qu'elle paraisse remuer? Tout m'obéit dans la nature, non pas en masse, mais en détail : j'en suis le maître, je ue dépends ni de la mort ni du temps, je les ai vaincus!... Regarde ce crâne vieilli? il a été réchauffé par un soleil plus vieux de quatre cents ans que celui qui t'a éclairée ce matin. Tu me croiras ange ou démon, peu m'importe ; mais écoule bien ceci : tu accepterais de l'or d'un prince, pourquoi donc refuserais-tu l'immoriel.'...

A ce mot, Mariauine, clouée h sa place par un invincible pcmvoir, sentit sa mémoire, ses facultés, s'enfuir comme des ombres ; elle tomba dans un état qui tenait le milieu entre le sommeil ei la veille ; les traits de son visage étaient deveims immobiles, ses yeux brillants étaient arrêtés sur la voûte céksle ; et, lorsque le grand vieillard fui arrivé à la lin de son discours, elle crut entendre les accords des harpes divines. Elle voit (et cependant sa volonté expirante n'a plus la force de commander un seul mouvement à ses muscles), elle voit le vieillard disparaître par une marche tellement languissante, qu'on ne peut en donner l'idée que par celle d'une fumée qui se dissipe : les yeux de Marianiue suivent cette ombre qui s'évanouit vers l'Ubservatoire, et bientôt elle n'aperçoit plus rien , . .

Marianine entend sonner une heure; elle veut fuir, une force magique la relient, car elle se rappelle vaguement que le vieillard lui a dit :

— Aitends-moi!...

Marianiue pense, mais ses pensées suivent une direction imprimée par un mouvement qu'elle ignore : sa tête s'exalte et son extase dure un temps indéfini! Enfin, au milieu d'une profonde obscurité, elle aperçoit une masse lumitieuse s'approcher lentement; bientôt elle distingue la tête du vieillard, et une voix lui crie :

— Ton père meurt... cours I...

£t le eolo.-se disparaît en disant :

— A demain !

Un son extraordinaire a frappé l'oreille de la fille de Vi-ryno.

Marianine. immobile, slupélaite d'une scène qui semble appartenir au rêve, frotte, par un mouvement machinal, ses beaux yeux noirs fatigués; et, à la lueur de la lune, elle aperçoit briller la couleur de l'or à travers la toile grossière d'un sac,

— Mon père se meurt, dit -elle, pourquoi ne me veudrais-je pas pour le sauver?...

Cependant, les étonnantes paroles du vieillard revenant à sa mémoire, im ellroi involontaire la fait frissonner. Elle ramassa le sae et ne parvint qu'avec beaucoup de peine à le transiiorter sur la pierre, tant il était lourd.

Marianine contemplait ce trésor en se livrant à mille réflexions contradictoires ; mais l'idée de rendre l'abondance à son père et d'entourer ses derniers pas dans la vie de toutes les splendeurs de la richesse l'emporta.

— Quand ce serait l'ennemi des hommes, un assassin pourvu

qu'il ne me demande rien de déshonorant, qu'il n'attaque que moi ! ne dois-je pas secourir mon père?...

A cette idée, elle souleva le sae trop pesant, en essayant de le

mettre sur son épaule délicate des pas se font entendre, et la

peur saisit la tremblante Marianine : elle dépose son or derrière la grosse pierre et se cache... On approche, on se dirige vers l'endroit oi'i est Marianine : c'est une femme, elle s'assied et pleure.

— Il n'y a plus d'amis, dit-elle.

Et sa tète retombe sur sa poitrine.

A ces paroles, Marianine a reconnu Julie, elle se lève; Julie, effrayée, jette un cri, mais elle voit sa maîtresse pâle et les yeux égarés, qui, d'un geste délirant, lui montre, à la blanche clarté de la lune, le trésor pesant.

Les plus horribles idées se glissèrent dans l'àme de Julie... Elle

regarde sa maîtresse d'un oeil sec de désespoir ; elle ne sait si elle doit admirer ou reculer de terreur, et, dans ce minni'iit eini>reiiit du sombre cachet de la misère, de la faim et de l'horreur, Marianine s'écrie de sa douée voix :

— Julie, mon père aura du pain !...

Celte phrase fil revenir la servante à elle ; elle jette sur sa mal- Iresseun reg.ird observateur, et l'aspect de sa figure pâle, mais sublime d'innocence et de douleur, arrêta toutes les irlé^s île Julie; elle en rougit comme d'un crime. Alojs elles premienl sili'in ieusonient celte masse d'or, et la portent .i pas lents en s'achemiiiant vers la demeure de Véryno

Le vieillard avait reçu d'une manière passive le dernier regard da sa lille : en proie à une horreur involontaire, il la suivit des veux lorsqu'elle disparut, cl ce coup d'œil, lentement funèbre, annonçait une douleur profonde... Véryno, sentant une faim dévoranle. n'avait

osé en parler à sa fille : il attendait la mort avec joie ses yeux

s'affaiblissaient déjà : à peine s'il pouvait faire un inouvcmcnl.

— Elle ne revient pas 1... murmurait-il.

Et il écoutait avec anxiété sonner les heures ralenties.

A onze heures le vieillard se leva et parcourut son appartement en fouillant partout, pour voir s'il ne s'y trouverait pas queliiu^s débris du dernier repas pour assouvir sa faim.

— Elles n'ont rien laissé, dit-il, et je suis seul! Il est tard... ïi je meurs, qui me fermera les yeux?...

Il vit un morceau de pain desséché, et il essaya de le broyer. Enfin le malheureux vieillard, succombant d'inaniiion, tomba et ne put se relever.

— Ma fille! eriait-il par instants, ma fille! tu m'as abandonné... Peut-être es-tu morte!... car la maigreur et ton chagrin d'amour, les douleurs, sont plus que suffisants... Marianine!... ma chère Marianine I...

A l'instant où le vieillard ne disait plus rien, et qu'un sombre désespoir s'était emparé de lui, Julie et Marianine entrèrent.

Cette dernière jette un cri de désespoir à l'aspect des cheveux blancs de son vieux père, qui brillaient sur le carreau ; la lampe s'éteignait; il ne régnait plus qu'une lueur semblable par sa faiblesse au peu de vie qui restait au vieillard ; rien ne manquait à cette scène d'horreur.

Marianine lève ses bras au ciel ; Julie, épuisée, abandonne aussi le fardeau, et l'or roule et résonne sur le plancher.

Le vieillard se réveille, et, avant d'avoir vu tout cet or, il s'écrie :

— Ma fille... j'ai faim... je... meurs!...

Julie saisit une poignée de pièces d'or et s'échapjie avec la rai>idilé de l'éelair, tandis que Marianine, les larmes aux yeux, soutenait son vieux père et le conduisait vers sa bergère. Là, sou premier mot, fut :

— Marianine-?...

Ce mot jeié après que Véryno eut contemplé ces flots d'or qui roulaient encore par la chambre fut une interrogation sublime. La voix de riioimeur parlait plus haut que celle de la faim.

La ficre .Marianine soutint le coup d'œil de son père et n'y répondit que par un sourire.

A ceiicréponse, le vieillard attire sa fille sur ses genoux débiles et déi)ose un baiser sur son front.

Julie revint avec des provisions de lont genre, et un festin splendide eut lieu. La servante et le vieillard mangèrent avec avidilé; mais Marianine, préoccupée de la scène magique à laquelle elle devait cet or lihéraleur, mangea tristement. L'elfroi régnait sur sa figure, et l'image du grand vieillard était sans cesse présente à sa mémoire.

— Quoi! se disail-elle, je ne m'appartiens plus!

Puis, ne pouvant croire à une aventure aussi singulière, elle cherchait à se rendre compte de celle vision.

— Ma fille, lu es triste, plus triste qu'hier, et cependant nous sommes dans l'abondance! Je présume que notre banquier nous aura remboursés?...

A celle parole, Marianine iressBillit de plaisir; celle interrogation fut pour elle un trait de lumière; elle projeta sur-le-cham]) de porter au mystérieux vieillard, en remboursement de la somme qu'il lui avail donnée, les créances que son père espérait rectmvrer dans la liquidation de son banquier. [

Alors Marianine participa à la joie de son père, et il n'y eut plus', qu'une pensée qui l'attristât : !

— Si je le voyais !... se disait-elle en songeant à Tullius.

Le repas fini, on compta la somme que Marianine venait d'apporter, et l'on y trouva trente-cinq mille francs.

Le lendemain, la première course de Julie fut d'aller racheter les deux tableaux.

Lorsque le soir arriva, Marianine s'achemina vers le Luxembourg. Dans la grande allée, elle trouva le vieillard qui se promenait à pas lenls, et chacun s'arrêt.iit pour contempler ce géanl : il était vêtu siiiiplenienl, et n'avait plus son manteau ; un chapeau de forme moderne couvrait son front et ses cheveux d'argent; des lun Iles empêchaient de voir le iilel de lumière qui s'échappait de ses yeux caves:

LE CENTENAIRE

enfui il len»il sa main desséchée sur ses lèvres ; ol, dans celle coiiieiiame médilalive, il n'y avaii plus que sa taille gigaulesqne el les «nonnes proporlious de sa tèle qui le disliuguassenl du reste des lioninios.

— Ma lille, dit-il d"nne voix douce mais souidc, je t'alleiiilais... Et il alla s'asseoir sur un liauc. Maiiaiiine le suivit, oulraiuéo par

un seniiinenl de respect et do sonniissiou qui s'empara d'elle aussitôt qu'elle fut à côlé du vieillard; en valu elle s'eflorvail de repousser cette nouvelle disposition qui s'emparait de son àme par une gradation insensilde el en même temps insurmontable.

Cette di>position s'accrut encore eu elle lorsque le vieillard eut retenu pendant quelques iusUmls la main de Marianine dans la sienne; celle de l'élraiiger connnuniquail une froideur de ghuie. Marianine. u"os;inl retirer sa inaiii. porta l'auire sur <cll(' du vicill.ird, ella trouva d'une intolérable chaleur. Il semblnil qu ( iilre (elleinain lin'd.uile et celle de Marianine toul le froid d'un pùle selail iu^imic par une couclie au>si line qu'une ligne géométrii|ue.

— Jeune Qlle, dit le vieillard, quel est ion nom .' car il esl parmi les fennnes une amnnlc (|ue je ne dois pas approcber.

— Je me nomme Ku|ibra>ie Masicrs, répondit Marianine, sans savoir que rien ne pouvait lui êire plus funeste que de dissimuler son véritable nom.

En entendaut celui d'Euplirasie, le vieillard fit un geste, et il découvrit ses lèvres et son menton. Comme le jour durait encore, Marianine fut stupéfaite en reconiiaissanl que le vieillard ressumblail à Béringheld d mie manière frappante.

Alors toul ce qu'elle avait entendu dire sur Yespril de Sculdans le Centenaire lui revint daus la mémoire, el une certaine borreur dompta les sentiments qui la maitrisaicnt. Ce combat interne la lit rester immobile et nmelle.

En ce moment. Ihoure à laquelle on ferme les grilles arriva, cl Marianine suivit uiaeliinalemenl le grand vieillard, qui Icnlraina vers la pierre où la veille il l'avait eulreleuue de cboses si incoliéreules et si bizarres.

— Mon.-ieur, dit Marianine, vous m'avez obligée avec une bonté dont je ne saurais irop vous remercier; mais, puisque vous paraissez si bienfaisanl, je vieus vous propo-er un arrangement auquel vous ne pouvez guère refuser votre assentiment. M. m père est créancier d nue somme de trois ceiiL mille flancs, due par une célèbre maison de banque qui, daus ce nimnent, a rétabli ses affaires : je TOUS offre de prendre des valeurs pour une somme égale à celle que vous avez eu la générosité de nous prêter; vous soulagerez parla le ccEur de mon pèr'e el le mien; nous samuies Irop liers pour recevoir, luèiued'un prince, à litre de don.

Le vieillard se prit à sourire et dit :

— C'esl bien, mon enfant, je ne demande pas mieux...

A ces mots, M.iriauine, eiiclianiée de pouvoir éebapper à cet être magique, lira de son sein les papiers; mais le vieill.ird, lançant à Marianine uu regard profond, se saisit de sa main, cl il lui dit :

— Ma Olle, il est nuit, comment voulez-vous que je voie ces pajiicrs?... (Juiji(iue le Centenaire ne ramasse jamais ce qui loinbe de sa main, il consent à ce que le (leuve retourne vers sa source; (pie son argent rentre dans sou Iré-ur. Mais viens dans mon palais, cl, à la lueur d'une lampe ioimortelle, nous lirons ces caraclères tracés par la main de ceux qui n • viienUpi'nn jour. Ne veux-tu pas, jeune lille, toi qui désc-pcres d'épon.-er celui que lu aimes, ne veux-tu pas le voir.' Là, une lueur surnaturelle peut te le montrer, en qui-l(iue lieu qu'il soit. Tu entreras daus l'atmosplière pure de la pensée, lu parcourras le monde idéal, ce vaste réservoir d'où sortenl les cancbeloars et les ombres qui soulèvent les rideaux des agonibanls, cet arsenal des incubes el des magiciens; tu visiteras l'ombre qui n'est cauïée par aucune lueur, l'ombre qui n'a point de s(dcil !... tu verras au delj de l'étroit liorizou de la vie ! tu le remueras sans le mouvoir; cl, luuivers n'étant plus pour loi qu'un lieu simple dépouillé de toutes ses formes, de ses circonstances de temps, de couleur, de substance, tu contempleras ton amant!... Celte vue ne dépend ni du temps, ni d'aiicumi circonstance dirimanle. Les verrous d'une prison, le-, murs épais d'un fort, la distance des mers, lu franchiras tout, enfin lu le verras.

— Cela se pourrait-il? s'écria involontaireniL-nt Marianine, prête à paver de sa vie le bonheur de revoir liéiiiigbcld.

Le vieillard se mit à sourire (léJaigiirn-inieut, el ce sourire avait une telle force de conviciion. que la jeune leiiinie se sentit l'iivaliie par le plut violent désir qui jamais ail assailli le cœur d'une feniine; mais eu ce niuiiienl tous les récits dont on la berça dans son cnrance lui revinrent dans la mémoire, et elle dit au vieillaid avec la naïveté la plus enfantine :

— On m'a dil que l'on court des dangers auprès de toi, que ta voix esl comme celle d'une sirène pour ceux que lu charmes, et qu'elle époui'ante le reste des bomines; enliu, n'es-tu pas lîéringlield-.SculdiiDS, surnommé lu Centenaire?... Es-tu corps ou espril?... (Jue veuxla de moi .'...

— Sileucc, iulerrompil le vieillard, ne m'adresse point de questions.

En acbevanl ces mots, le vieillard tomba dans un silence profond : il prit la main de la jeune Marianine, et, la tenant dans les siennes pendant quelques minuies, il dirigea sur celte main loui le fou de ses yeux; puis il s'éloigna leulemeni, après avoir dil à Marianine :

— Viens demain; lu verras celui que tu aimes!...

Marianine reprit le chemin de la rue du raubourg-Saiut-Jacques, en éprouvant un violent désir d'éclaircir ce myslcie.

— Que risquc-jc?... se disait-elle.

Vision de Marianine.— Béringheld à Paris. — Scène au caK de Foi. - Toujours le Cenleiiaiic.

Le lendemain, Marianine pensa tonte la journée au plaisir qu'elle aurait si linconiin pouvait lui montrer le général.

— Eulin, se dii-elle, ne dois-je pas aller lui rendre la somme que nous lui devons!...

Ce motif et l'espoir la décidèrent...

Aussitôt que la nuit fut venue, Marianine sortit et courut vers l'endroit où le vieill.ird la coud, lisait. Elle ne l'y trouva pas, et son désir s'augmenta singoliereiiKîiit par cette atienie; elle éprouva tous les tounncnls de celle espèce de supplice de l'âme.

Enfin elle entendit le pas lourd du vieillard, elle aperçut indistinctement la vive lumière de ses yeux. Alors le vague soupçon d'un danger la fit tressaillir, et des ce moment elle fut en proie à tous les vertiges de la peur.

Marianine sent ses deux mains prises daus les mains glacées du vieillard : elle essaye de se détendre, mais une puissance invincible, irrésistible, charge ses paupières d'un tel poids, qu'elles s'abaissent malgré elle.

Une sensation vive et douce inonda Marianine, une fois que, fatiguée d'un vain combat, elle se laissa aller au torrent... elle succombe...

Son cerveau, tranquille et rendu inhabile à donner le signal des sensations el à recevoir des idées, ne fait plus seniir son influence morale. La nuit règne sur l'existence de Marianine, el tout ce qui a vie en elle semble l'avoir abandonnée.

Pour rendre cet étal, elle se servit d'une comparaison que nous emploierons à cause de sa justesse. Elle se trouvait, au dedans d'elleuiêuic. dans la situation où l'on esl lor.vque l'on attend, dans une nuit profonde, les effets magiques de la faulasinagorie. Ou est dans une chambre, devant une loile tendue; les yeux ont beau se fatiguer, ils n'aperçoivent rien; mais bientôt une lueur faible illiiinine la loile sur laquelle vont se jouer de clairs et de bizarres f inlômes qui grossiront, diminueronl el s'évanouiroiil à la volonté du physicien.

Mais celle chambre est le cerveau de Marianine... Au boni d'un temps ineerlaiii, une clarté indéliiiie connnenee à poiinlre dans sa nuit : celle lumière a le vague de celle des rêves... Enfin elle finit par devenir de plus eu plus réelle el brillante; et Marianine, sans bouger de sa place, se sent emporlée avec une rapidité sans égale, et, au milieu de ces sensations de lumière el de voyage, elle aperçoit le vii^illard qui ne la quitte pas : tantôt il s'évanouit, tantôt il reparait à sa vue, et, quand elle ne l'aperçoit pas, elle le sent toujours à ses côtés.

Marianine ne put jamais préciser le temps de celle vision, puisque aucune circonstance humaine n'agissait plus sur elle; mais il arriva un moment où elle perdit de vue le vieillard, el où elle n'eut pf '^ que le spectacle suivant :

A travers un léger nuage diapbane, l'jmineux, et comiiarablc & une gaze, {:\U: vil une auberge; celte au'^erge était sur le devant d'une rue; elle lui au-dessus de la porte : Vanard, uuberyisle, loge à ])icd, à clicoul; elle vit l'enseigne : Au Soleil d'or; elle moula un (•s( aller grossier el ouvrit elle-iiiêmc la porte d'une chambre au lirinii,-r, sans que personne lui adressai la parole, car on ne la voyaii jiiis : elle passait au travers des corps solides sans qu'ils en parus sent altérés ou affectés en aucune sorte En ouvrant la porte elle jita un coup d'œil par une feiiètie sur une cour, et vit la berline du général Béringheld : elle vit les armes sur le panneau, et eu entrant dans la chambre elle poussa uu cri...

Elle voyait Tullius, qui ne se dérangea pas.

Alors Marianine, oubliant (pielle était invibiblc, se mit à pleurer.

LE CENTENAIHE.

lîdrinKhrId éiait assis çnr une chaise, devant nne tahie grossiore; il aciipvaii d'écrire une leitre à son inleiidimi. Marianine lit la lellre dans la pensée de Tullins : celui-ci ordonnait à son iiili'inhiiit de '•«ire les plus actives reclicrchcs pour relronvcr Marianinc; illni donnait des billcis pour les niinistics de la police, de rintéiioin- et de la gnerre. alin qn'il fût aidé dans ses recherches. Tont à coup Marlanine entendit le bruit du canon.

Tullins l'entendit aussi; il se leva, et, se promenant à grands pas, il s'écria :

— Pauvre Franre! 0 mon paysl... au moins je t'aurai bien payé ma dette, car j'ai délaissé pour toi Mariaiiine et son père...

— iullius! s'éciia Maiianiiie, Tullins!...

Elle le serra dans ses bras, et Tullins marchait comme si rien ne le touchait.

niarianine couvrit son visage de ses pleurs! 11 marchait toujours!... la jeune lille souffrait le martyre.

A ce moment, Laj;loire eiiira et dit :

— Général, il faut partir, l'ennemi approche!...

Marianinc, comme si la lampe de la fanrasmogorie s'éieignail, tomba dans la plus profonde ob>(nritéet ne vil plus rien.

Ivllc retomba dans le même élal de vaano qui l'avait saisie auparavant. l'Ile calait pa'i'-ive eoninie le joilei (pi un enl'-Mit louruii^nie.

K.lle re^la lon^lenips dans cet état el ne se •.ouviiil dans la ^uile i|ue d'avoir vu Béringlield, et de la promesse (|n'elle lit au vieillard de venir dans (piairc jours, ;i onze heures du soir, aux environs de rOiiservaioire. a l'entrée d'une maison qui se trouvait au milieu d'un srand jardin encombré de mines et de constrneiions inachevées. Klle aperçut vacnemeut et le chemin et l'entrée de ce bâtiment on elle promit de se rendre.

Il lui resta l'idée vague d'un combat irès-rnde qu'elle avait soutenu avant de promettre, mais le grand vieillard triompha

Marianinc s'était rendue dans la rue de l'Ouest, à dix heures du soir; le vieillard s'éiait trouvé à onze heures près d'elle, et à onze heures et demie elle cessa de nouveau d'exisier.

Marianine se réveille en proie à des sentiments indéfinissables. Elle croit se trouver rue de l'Ouest à onze heures et demie du soir; il est dix heures du malin .'... et elle est dans son lit, dans sa chambre, chez son père...

Elle ouvre les yeux bien péniblement : elle voit .Inlie et Véryno assis à son chevet.

L'espace de temps qui s'est écoulé entre onze heures et demie de la veille et dix heures du lendemain, est retranché de son existence, et elle n'en garde que deux souvenirs.

Klle a vu Béiingheld, et elle a promis au vieillard de se rendre dans quatre jours "à son palais. De plus, elle sent en elle-même une obligation solennelle de taire tontes ces circonstances.

A chaque instant de la journée elle voulut insiruire son père, mais une puissance invincible retint sa lanu'ue eapiivc.

— Tu as bien souffert, ma fille!... lut le premier mot de Véryno.

— Comment vous irouvez-vons ce malin, mademoiselle?... continua Julie.

— Que voulez-vous dire? leur répondit Marianine étonnée.

— Le médecin a cru que lu n'en reviendrais pas, dit son vieux père; tiens, regarde, Marianine...

La petite fenïnie, au comble de la surprise, contempla son père, et vit ses yeux gonflés et encore rouges des pleurs qu'il avait versés. Elle se mil .à rire, et ce rire franc et plein de jeunesse, de force et de santé, loin de rassurer le vieillard, l'épouvanla.

Il fit signe à .Iulie, et Julie de son côté tressaillit; ils crurent que Marianine devenait folle.

Enfin on lui apprit que le matin, vers une heure, elle était rentrée, les yenx fixes, la langue tellement glacée, qu'elle n'avait pas prononcé une parole, el que, sans répomln; à toutes les ipiestions qu'on lui fit, elle se coucha d'une manière machinale, et comme si elle eut été seule, quoique en présence de son père qu'elle ne voyait pas ; qu'alarmé d'un pareil élat on avait été chercher un médecin qui venait de s'en aller, après avoir prononcé qu'aucun secours humain ne pouvait la tirer d'im état dont il n'existait pas d'exemple dans les annales de la médecine; qu'à chaque fois que le médecin, Julie ou son père l'avaient touchée, elle nuirmurait sourdement un cri plaintif..

Marianine ne conçut rien à un pareil récit, el au grand élonnemeul de sou père et de Julie, elle se leva et ne parut ancuiieuienl invlisposée

Béringheld et Lagloire se trouvaient en effet dans nn village aux environs de Paris. Le général, appienant les événements de Kont;iinebleau et l'abdicaliou de Bonaparte, monta dans sa berline el se rendit à Paris.

Nous allons laisser le général Béringheld dans son hôtel, désolé de

ne pas retrouver M.irianine el son père, ayant envoyé en Suisse pour savoir où ils avaient passé pour revenir en France, etc. Nous abandonnerons aussi la tendre Marianine, qui ne cesse de penser à son amant, qui apprend par les journaux qu'il vient d'arriver :'i Paris, el qui jure de ne pas faire nn seul pas pour aller à sa rencontre.

La (ierlé de Marianine s'était accrue pemlmi ^es uialhenrà; cepcndanl des larmes coulent sur ses joues (|naiid elle pense à ce jour de jeie et de bonheur, ce jour oii elle revit liéringheld revenant d'Espagne.

— Je pouvais, disait-elle, aller au-devant de lui alors! j'élais dans un magnifique landau, fille d'un préfet, riche !... maintenant, je suis pauvre, fille d'un proscrit : c'est à lui de venir!

Un soir, au Palais-Royal, el dans un coin du café Foy, sept à huit personnes étaient réunies autour de deux tables de marbre sur lesquelles étaient éparses des tasses vides et des soucoupes dans lesquelles il restait quelques morceaux de sucre.

— Il est singulier, dit nn petit homme en meltant dans sa poche les restes de son sucre, il est même éionnanl que le gouvernement n'ait pas fait des recherches sur des choses aussi étonnantes : des faits semblables méritent son atieiition...

— . Monsieur, répondit nn homme de figure blême, il y a longtemps que celte science est connue, ci tout ce que vous trouvez de si extraordinaire résulle de <'eite même science, qui demande <les esprits capables de s'adonner tout entiers à la connaissance de la nature; mais il y a longtemps que, dans un de mes ouvrages, j'ai signalé ce qui vous étonne, et j'ai moi-même été témoin d'expériences curieuses.

Les cinq autres personnes hochèrent la tête en signe d'improh alion, et la victoire demeura au petit homme incrédule, qui s'i;cria :

— Rêveries, mon cher monsieur ; j'ai connu Mesmer et son baquet; mais il faut reléguer cela avec les magiciens du quinzième siècle, avec les faiseurs d'or potable, avec les alchimistes, l'astrologie judiciaire, et je ne sais combien de prétendues sciences dont le* fripons abusent pour tromper d'honnêtes propriétaires

Et le petit honnie, s'éehanKaiit, continua :

— C'est comme les rose-croix qui cherchaient le secret de la vio humaine...

A ces mots, nn vieillard qui n'avait pas prononcé nne seule parole depuis le commencement de la soirée parut prendre intérêl à la conversation. Il était placé dans l'angle même; comme il était assis sur un tabouret extrêmement bas, il dissimulait sa grande taille et semblait de niveau avec tous les autres; sou chapeau était baissé sur SCS yeux.

Quand il vint chercher nne place, il ne fut pas remarqué au milieu de la foule dont le café élait rempli; mais lorsqu'il s'assit, chacun des habitués du groupe l'examina en l:ichant vainement de se rendre eoniplc de lampleur extraordinaire île ses vêieinents Les vieillards se regardèrent comme pour se consulter; mais l'inconnu, le nez ensevelidans sa redingote, parut sommeiller après avoir pris un demi-bnl de punch; alors'on cessa de s'occuper de lui.

On commença par parler des derniers événements politiques, mais, la conversatiou s'épuisant, on en était venu à jiarler des progrès des sciences, et entre autres de la chimie, qui marchait de découverie en découverte.

— Y a-til, disait le petit rentier babillé de noir, y a-t-il un seul rose-croix, nn seul faiseur d'or, un astrologue, un alchimisle, qui ait avancé d'une ligne le magnilique édifice des sciences humaines? et cependant coinbien d'iionnéics propriétaires el rentiers ont ils abusés! ...

Le vieillard, arrêtant le bras de l'homme à figure pale par un monvemenl brusque, se tourna vers le pelil rentier, et ces dispositions de la part de l'éiraiiger silencieux attirèrent ratlention du cercle, qui ilevinl muet et allentif.

— Monsieur, votre ligure ronde annonce nn propriétaire, et le peu de saillie des signes de voire visage indique que les sciences ne vous oui pas exclusiveinenl occupé! Avouez que les soins et l'entendemeni de certains propriétaires, bourgeois de cetie ville, qui n'eut pas été plus loin que Moiitargis, ne vont pas au delà de la conduite d un procès [lour le mur mitoyen de leur maison du Marais; car vous y demeurez, n'e't-ce pas? et avant dix heures vous serez reniré... Alors, mon cher monsieur, avouez qu'il est au moins inconsidérj pour ces soiies de gens de vouloir parler des sciences ! ils barbotent dans celle vaste mir, et s'y trouvent comme un batelier d'eau douce dans la mer du Spitzhcrg, ou pluiôt ils ressemblent à ce rai de la fa ble, qui prenait une taupinée pour les Alpes.

A ce début, aux accents de celle voix cassée, il y eut plusienr; savants qui vimeiil se joindre au groupe des vieux habitués : plusieurs s'accoudèrent, et Ion écoula 1 étranger sans faire alteiuion aux gestes de méconlenlemeiit du petit pro(irictaire.

— Monsieur, vous avez parlé des rose-croix, ainsi que d'une science que l'on méprise eu ce moment, cl vous en avez parlé avec ce dédain des gens qui n'ont rien approfondi. Qliiant aux rose-croix... n'est-ce rien que de se hasarder dans une scieuce qui a pour but de

LE CENTENAIRE

jondre In vie do l'Iiommo pins longue et presque éternelle? de rccliorelier ce qu'on nomnio le fluide vital?...

•.'uclle gloire pour uu liomnio de le découvrir, et, au moyen de cerinines précautions, d'acquérir une vie aussi durable que le munde. Le voyez-vous iliésaurlser les sciences, ne perdre rien des découycries nariicnlières, poursuivant avec constance, sans cesse et toujours, des recherches sur la nature; s'emparant de tous les pouvoirs, jiari'ouranl tout leçlobe, le connaissant dans ses plus petits déiails; devenant à lui seul les archives de la nature et de l'hunianiic; se diTobint à toutes les investipaiions eu se réfugiant dans tous les pays : libre comme l'air, évitant les poursuites par nue connaissance exacte des lieux, des souterrains siir lesquels les villes sont assises. Tantôt revêtant les haillons de la misère, et le lendemain pieuant le titre d'une maison éteinte et voyageant dans une voilure niagniliquc; sauvant la vie des bons et laissant mourir les méchants. Un tel homme remplace le destin, il est presque un dieu sur la terre !... Il a dans >a main tous les secrets de l'art de gouverner et les secrets de chaque Elai; il apprend euliu à quoi s'en tenir sur les religions, sur l'honune et sur les insiiiutioiis... Il regarde les vains débats de celte terre comme du haui d'un nuage, il erre au milieu dos vivants comme nu soleil : enfin il traverse les siècles sans mourir.

.\ cette idée, le vieillard se haussa un peu , son chapeau se dérangea et les auditeurs commencèrent à chanceler en eux-mêmes ; la main desséchée du vieillard faisait des mouvements signKicalifs qu'ils tremblaient d'interpréter.

— Croyez-vous, dit le colossal vieillard en se redressant, que les sacrifices coulent pour une pareille existence, et, s'il faut en faire de cruels, qui de vous ne les oserait !....

.K cette question, les auditeurs se sentirent en proie à une horreur indéfinissable.

— El, si un homme a trouvé ce fluide viial, pensez- vous qu'il soit assez simple pour le dire?... lien profilera dans le silence, il tâchera d'éihapper aux regards des hommes d'un jour; il regardera couler le fleuve de leur vie, sans chercher à en faire uu lac. Fonienelle me disait que s'il avait la main pleine de vérités, il la lieiulrail firmée : il pensai! juste... Eco'iiez-moi, monsieur, dit-il au pdit propriéiaire, lavant-dernier rose-croix vivait en 1350 :c'éiait Alipief allier l'.Viabe, le dernier grand-maîire de Icirdre; il trouva le secret de la vie luuiiaioe dans le sonlerraiu dAquila; mais il niourni pour n'avoir pas su ménager le feu de sa cornue. Depuis, que de pas a faits la science en marchant avec cette science que vous méprisez, et avec la vraie médecine !

.A ces mois le vieillard s'arrêta, et, regardant l'assemblée étonnée, il fit le geste d'un homme qui s'aperçoit d'une faute qu'il commet ei que son adversaire ne voit pas encore. Alors le vieillard se leva, -sa laille gi^iantesque éionna tous les assistanis. Le vieillard leur lança un coup d'oeil qui les plongea dans une terreur involontaire.

l'uis il s'en alla lentement. Ceux qui purent être témoins de sa démarche conçurent l'idée de l'alliance bizarre de la vie et de la mort réunies dans un seul être.

Le (]enteuaire disparut comme une ombre, et l'étonnement le plus profond r.'gna dans le café

Le géocral à la poarsoite de son ancêtre. — Il fait la police au cafj. — Ficrlf deMarianine. — Le jour (alal arrive.

Au milien des grands événements dont, à cette époque, Paris était le théâtre, celte aventure du café de Foy ne fut pn .|ue pas répandue, it par conséquent elle ne fit pas grande sensaiimi. (]eux qui la raciiDlèrent furent bafoués par ceux qui l'écouurent, et bientôt les premiers craignirent de s'être laissé tromper par leurs yeux et par 1' urs oreilles.

Cependant cette aventure parvint jusqu'au général Béringheld. Il était alors livré à des recherches ircs-actives pour découvrir Marianine. et cette occupation l'ab-orbait tout entier; le sou\';nir du vieillard céd.iit à celui d'une amie si tendre et si dévouée.

On sait que chez Béringheld aucun sentiment ne régnait à demi, et depuis qu'après quaiorze ans d'ab>ence .Marianiuc était venue à sa rencontre et qu'il l'avait trouvée fidèle, toutes ses pensées volaient au-dev.int de celle charmante fille.

Si les dangers de la France, l'agitation des combats, les peines

d'une captivité assez longue et la lutte sanglante dans laquelle la France venait de succondier, l'enipêchèrenl de voir Marianine el de. secourir son père dans sa chute, il ne les avait jamais oublié-; el, lorsque après deux ans d'absence forcée il revit sou hôtel, sa première pensée fut à Marianine.

Il parcourut tous les ministères, et questionna l'acquéreur de l'hôlel; il envoya Lagloire en Suisse : tout fut inuiile, les recherches furent vaincs, et le désespoir du général n'eut point diî bornes.

Tullius était depuis deux jours rentré à Paris pour loujours, ayant doimé sa démission et quille pour jamais la cour, lorscine, li' lendemain de son arrivée, il euiendit parler de la scène du café de Fov.

IJn moment il ne pensa plus à Marianine; il quitta le salon où il se irtuivail. et s'en alla sur-le-champ au Palais-Royal, cimiptant trouver un des lémoins oculaires et peut-être revoir l'homme cpii 1 occupait depuis le commencement de sa vie, el qui voltigeait conmic une ombre autour de lui.

Au moment où le général arriva près d'un groupe, un homme que ' Fon écoutait avec attention leva la tête et fut frappé de stupeur ; il s'arrête el s'écrie :

— Le voici ! .

Le général reste immobile et attend que l'efrarouchcnicnt du cercle se soit calmé : un murnmrc prolongé régnait loujours et quelques personnes disaient :

— Pourquoi ne pas l'arrêter?...

— Messieurs, dit le général en s'asscyant, je vois, d'après votre élonnement, que vous parlez précisément d'un homme sur lequel je viens chercher ici des renseignements, puisqu'on dit qu'il a paru ici. Cet homme me ressemble.

L'orateur lit un geste d'assentiment.

— Mais, messieurs, ce ne peut être moi, car je suis le général Béringheld... Chacun s'inclina.

Que je ne vous dérange pas, et continuez, je vous prie.

— Monsieur le général, dit Forateur, l'homme à qui vous ressemblez est venu hier ici pour la seconde fuis ; je vous raconterai plus tard ce qui se passa lors de sa premiève apparition, je vais reprendre nvjn récit et Cuir pour ces messieurs :

— Hier, ou parlait donc des Courbons, el entre autres d'Henri IV el de son règne... Un homme décoré du cordon ronge se trouvait là (et il désigna le coin où l'inconnu s'était plaeéi ; ses vêlements annonçaient un homme de l'ancienne cour ; il portait des lunelles vertes et s'enveloppait dans une vaste redingote. Un avocat, qui s'entend assez en finances, parla de Sully, et, comparant ce grand homme à nos ministres modernes, il exaltait l'affabilité el les talents du vieux ministre hngneiiol. Mais le vieillard, l'arrêtant au milieu de son discours, lui dit :« Sully, affable!... Jeune homme, si vous a\ei connu la porte d'une prison, vous pouvez avoir une idée de l'affabilité de Sully : c'était l'homme le plus hautain de son temps, et il n'y avait pas de grand à la cour qui ne conspirât contre lui. Je Fai vu bien près d'être disgracié... »

A ce mot. vous jugez quelle fut notre surprise : nous crûmes que sa tète se dérangeait; mais son air de profonde conviction nous fit persister dans notre première opinion. Alors le jeune avocat continua la conversation, eu excitant le vieillard qui nous raconta des anecdotes des temps les plus reculés. Il parlait quelquefois à la première personne, en se mêlant comme acteur. Il avait soigné François 1" et Charles IX... enfin, les choses les pins curieuses , racontées avec esprit et originalité, sortirent de sa large bouche. Mais bientôt un habitué dont je ne sais pas le nom, venant s'asseoir à notre groupe, parut frappé d'éionnement et nous dit que cet étrange personnage était l'homme dont on parlait. En entendant sonner dix heures, le vieillard se leva et nous étonna tons par sa taille colossale!... mais ce qui nous surprit encore bien pins, ce fut, lorsqu'il ôla ses lunettes vertes, le regard infernal qu'il nous lança.

— Je le connais, dit Béringheld, et je sais ce que vous voulez exprimer...

A ces mots, chacun regarda le général avec élonnement ; mais l'intrépide discoureur continua :

— Le jeune avocat se mit à la poursuite de ce cadavre ambulant. J'ai revu le jeune homme ce matin : le vieillard esi monté dans une voiture de place, Favoeat suivit en cabriolet. Le vieillard s'est arrêté dans la rue de l'Ouest, contre le Luxembourg; le jeune homme se fit descendre un peu plus loin, pour examiner ce que deviendrait cet étrange personnage. Alors il le vit se diriger vers l'Observatoire, à l'extrémité de la rue ; à l'cndroii le plus désert, il aperçut uue jeune femme d'une trentaine d'années qui attendait.

— Ah! la m;dheureuse! s'écria le général, que je la plains! L'horreur qui parut sur le visage de Béringheld frappa tout le

momie.

— Tout à coup, continua l'orateur, le vieillard se retourna, et, regardant autour de lui, il aperçut le jeune homme qui se trouvait à

dix pas de lui... En un clin d'œil il fut auprès de l'avocat Mais

le jrniii' homme, telle supplication que j'aie pu lui faire, n'a jamais voulu m'en dire davantage ; il parait qu'alors le vici lard Fa lorcé de

retourner sur ses pas. Par quel moyen.'... je l'ipriorc; ce que je puis iliri". r'fsi que, plus j'ai pressé l'avocat, plus une ccriaiiie terreur se peignait sur son visaf;e, et il m'a dit en me quittant : — .Mon ami, ce que je puis vous tniiscilliT p(pnr votre traiiquillilé, c'est (!(■ ne pas parler de ce vieillard ; et, lorsque vous le rencontrerez, s'il est a gauche, prenez à dn.ite, et, si von- ùirs en f.ice, gardiz-viius hicn de le lieurter!... Ilécidénient la police l'I le nuMverneineiit drvraicnl avoir l'œil sur un homme qui parait >i extraordinaire et qui peut être dangereux.

— La police, reprit un petit homme sec avec un ton de suffisance qui le trahissait, la police eu sait plus que vous ue pensez sur cette affaire.

— Oui, .ijoula le général, car si monsieur est employé dans cette

Bartie, il doit se rappeler que l'ordre d'arrêter cet inconnu fut donné y a environ deux ans...

Le petit homme sec regarda Béringheldavec étnnnement, et comme nn simple franc-maçon qui rencontre un officier du Grand-Orient; le général ne répondit à ce regard que parle coup d'oeil foudruyanldu mépris.

— Je conçois, dit-il, que vous écoutiez ceci avec plaisir... vous seriez charmé de saisir ce vieillard ; mais apprenez que par la seule force de son bras il tuerait trois hommes comme vous.

Le petit honnne sec, ayant entimdn que celui qui parlait était le général comte de Bcrini;lield, se retira sans soufllcr mot.

Le général se retira tout pensif et revint à sou hôtel. 11 lit rappeler sur-le-rhamp Laçiloire.

Le vieux soldat parut aussiiôt devant son général, en tenant res-

fiectucuseiuent sa main collée sur le bord de son bonnet de poice.

— Présent, mon général !...

— Lagloire, dit Géringheld, tu dois te souvenir de ce grand vieillard que nous vhnes, il y a quatre ans, sur la roule de Bordeaux'.'

— Si je m'en souviens, général! à l'article de la mort je verrais enoore cet œil et ce crâne, brillants comme un fusil de munition.

— Eh bien, Bulmel, il esi en ce moment à Paris, dans le quartier du Luxembourg, à côiéde l'Observatoire; il rôde daus ce pays-là, et tu dois me le découviir.

— Si c'est la consigne, général, on la suivra; l'enncnii sera poursuivi, baitu, pris et enfonce.

— Mais, Lagloire, pas de violence; emploie la ruse, et, comme tu pourras avoir besoin d'argent, tiens!...

Le général indiqua au vieux soldat son secrétaire ouvert.

— Tu auras soin, dit en souriant Tullius, de rahaîchir ton quartier général.

— Si c'est aussi la consigne, répondit Lagloire en riant, on la suivra !...

— IVe reviens pas, ajouta Béringheld, sans m'avoir trouvé sa demeure, le nom d'une jeune lillc qu'il doit séduire en ca moment; et, si tu réussis, demain matin nous chercherons sept ou huit de mes anciens grenadiers.

— S'il en reste! dit tristement Lagloire; mou général oublie que dans notre dernière heure de conversation avec les Russes il y en a beaucoup h qui la parole a manqué. Où sont-ils?... Dieu le sait!...

Et le sergent leva les yeux au plafond avec un geste plein d'une mélancolie brus(iue (|iii éinul le général.

Le sergent retroussa sa monstatlie, s'en alla lentement, et laissa le général en proie à une foule de rédexions

Les événements politiques qui venaient d'avoir lieu permirent à Véryno de reprendre sou véritable nom et de songer à réclamer de ses nombreux amis les moyens de sortir de son état d'ahanilon.

Le prdnier auquel le vieillard pensa fut le général Béringheld.

A ce nom, .Mai ianine arrêta son père.

— Y pensez-vous, mon père; pouvons-nous aller solliciter Tullius, lorsque avant de partir il jura de m'époustr? ce serait une démarche trop humilianle et pour vous et pour moi !... C'est au général à venir nous chercher dans notre asile, et je suis certaine qu'il ne nous a pas oubliés.

— Ma fille, ton observation serait vraie fi tu m'accompagnais, je le conçois; mais rien n'est plus naturel que j'aille le revoir... Comment veux-tii qu'il trouve notre demeure, lorsque j'ai changé de nom et que je sois dans un quartier perdu .' Telle bonne voh)nté qu'il ait, peut-il deviner noire logement dans une ville comme Paris?

— Kh bien, mon père, je préfère rester dans cette demeure le reste de ma vie, que de vous voir aller, en cheveux blancs, chez celui qui devait porter le nom de votre fils. 0 mon père ! je vous en supplie, attendez... peut-être demain, bientôt, vous serez en position de vous satisfaire ; ne chagrinez pas Marianine !... votre fille !...

Le vieillard céd.a. II promit de ne pas revoir Béringheld, et Marianine, après celte légère discussion, retomba dans la noire mélancolie qui s'élait emparée d'elle depuis trois jnurs.

Klle devait, le lendemain, se rendre chez le vieillard, et le vague soupçon de quelque danger s'était emparé d'elle, sans que celle pensée pût triompher de sa répugnance et rcmpcciier de se trouver an renilez-vous. Une force invincible l'y conlraignaii; mille raisons la déridaient à s'y rendre : la curiosité, le désir de resiiiuer au vieillard la somme qu'elle lui devait, l'espoir de revoir encore Béringheld par le pouvoir de cet être magique, et alors de lire dans l'ànie de Tullius et de s'assurer qu'il pensait encore à l'épouser, ce qui la déciderait à accompagner sou père à l'hôtel du général. ,

Cependant la tristesse qui s'était emparée de Marianine depuis la nuit où elle avait rencontré le viedlard pour la première fois n'échappait pas plus à Julie que les courses de sa maîtresse

Julie, au milieu de mille qualités, avait un défaut : elle était curieuse, et le lendemain de la soirée pendant laquelle Marianine promil au vieillard d'aller à son palais. .Julie parcourut lout le qoarlier, et apprit que Marianine s'était rendue au Luxembourg et avait suivi un vieillard trop facile à reconnaître pour qu'on n'eu ait pas fait à Julie une exacte description.

Julie crut que Marianine retournerait chaque soir; elle fut bien trompée en voyant sa maîtresse rester au logis pendant trois jours. La mélancolie, l'air taciturne de Marianine, inquiétèrent alors bien vivemeiil Julie.

linliii le jour où Marianine devait se rendre à la maison du vieillard arriva. En faisant sa toilette, elle se regarda tristement dans la glace, et soupira en voyant combien sa belle (igure était altérée.

On remarquait encore cependant son expression qui perçait à travers les marques de sa douleur; l'àme grande et méditative de la chasseresse des Alpes répandait un lustre sur ce visage flétri.

— Puis-je souhaiter qu'il me voie!... s'écria-t-elle. Et elle versa quelques larmes.

Julie habilla sa maîtresse en silence.

— Mademoiselle, aurez-vous besoin de moi dans l'après-dîner?

— Oh ! Julie, je n'aurai bientôt plus besoin de personne! tu pourras sortir si cela te fait plaisir; je sortirai de mon côié...

Julie méditaii déjà le dessein d'aller trouver le général Béringheld et de l'instruire de l'étal de la Gère et tendre Marianine.

Marianine fait ses adieux. — Julie va chez le fendrai. — Pressentiment de Marianine. — Elle arrive chez le Centenaire.

Cette journée fut marquée au coin de la tristesse la plus profonde. Marianine brodait à côté de son vieux père, et à chaque instant elle regardait la pendule avec un effroi visible : il lui semblait que sa vie arrivait à son terme, el la marche rapide de l'aiguille la faisait frémir.

Véryno contemplait sa fille avec plaisir, mais on voyait facilement sur sa figure une certaine inquiétude, et il laissait percer le désir d'èlre seul.

En effet, le bon vieillard avait bien promis à Marianine de ne pas aller chez le général, mais il ne s'était pas eiig.i^^é à ne pas lui écrire pour l'informer de sa demeure; el la présence de sa fille le gênait, car elle ne manquerait pas de dé-approiiver cette ruse.

Le soir arriva au milieu d'un combat perpétuel d'interrogations et lie prétextes que le vieillard trouvait, et que la pâle et rêveuse Marianine repiiiis-ait ailriiilement.

A mesure iiue l'heure avançait, le malaise de la jeune femme devenait plus inquiélanl.

Elle appela Julie, et s'en alla avec elle dans sa chapilire.

— Julie, dit-elle, si je ne reviens pas ce soir, je vous autorise à aller chez le comie Béringheld ; ma fille, ajonla-t-elle eu pleurant, pour lui prouver comliien je l'aimais, tu n'auras qu'à raconter ma vie : depuis deux ans, il ne s'est pas écoulé ime minute penilanl laquelle son souvenir ne se soit mêlé à toutes mes pensées. Au surplus, tu lui remettras celte lettre... si je ne reviens pas, ajoula .Marianine, qui semblait contenir la mort dans son sein... Adieu. Julie!

La fidèle servante embrassa sa maîtresse en pleurant, mais elle se promettait bien en elle-même de ne pas attendre que sa maîtresse

LE CENTENAIRE

frtt sortie pour courir chpi le général cl sauver par là Maviaiiiiie, à qui elle soupçonna le dessein île mourir.

Julie s'enfuyait lorsqu'elle se sentit arrêtée sur l'efcalier par Véryno, qui guettait le passage de la servante.

— Tiens, Julie, dit le vieillard, prends cet argent, monte en voiture, et cours cher le général Béringheld; tu lui présenteras cette leiire, el je ne doute pas qu'il ne vienne ici sur-le-chaïup. Ma fille se nu'ui t, el je ne puis soulîrir plus loiiïiemps le spectacle de ses souffrances... Va. ma Julie, et que le ciel nous soit favorable! Emploie tous les moyens possibles pour parvenir au général ; mais, s'il n'y était pas véiiialileuicnt, laisse la lettre à sou vieux soldat, et prie-le, au nom de Véryno. de la remettre lui-même au général.

Jolie s'éloigna rapidement.

Véryno rentra, et sa fille, .iprès un moment de silence, vint s'asseoir a ses cùiés, et préluda à ses adieux par mille petits soins dont il ne pouvait deviner le motif, mais qui létonnèrent par le mélange de regret, de plaisir et de mélancolie qu'il crut y reinaniucr.

L'incertitude qui en résultait dans l'esprit de Véryno, la crainte que .Varianine ressentait, répandirent sur cet instant (piclque cliose d'indéfinissable.

— .Adieu, mon père!...

Vérvno iressaillii involonlairemeol : il jeta un regard inquii-t ~nr sa fille.

— Et pourquoi sortir, Marianine .'... tn vas me laisser seul !...

— Je le laisse peut-être seul pour toujours: se dit en flle-mème Vi iromblaDte Marianiue.

Et celte réflexion la fit rester silencieuse.

— Tu ne réponds pas?...

Elle n'entendit même pas la demande de sou vieux père étonné de la fixité de ses yeux,

— Ma fille!... qu'as-tu donc?... répéia-t-il.

— Je n'ai rien, mon père, dit-elle avec un geste déchirant, cl sans remuer ses yeux attachés sur un objet imaginaire ; mais, vois-iu, il ne m'épousera jamais, et la tombe m'appelle... Oui! il le finit... D'ailleurs, mon père, j'ai promis !...

Le vieillard, stupéfait, écoutait sa fille en silence et ne comprenait rien aux discours égarés de la pauvre Marianiue. Elle pressentait qu'elle allait au-devant de la uKu't, cl ce pressentiment icpaiulait dans son ànie une vague mélancoli»; el, malgré re soupçon, elle se sentait dominée par une force surnaturelle qui l'enlrainail auprès du vieillard.

Elle se disait :

— Je vais mourir, je vais abandonner Béringheld que j'aime, et que je crois fidèle; mais il finit que j'aille à ce souterrain que j'ai entrevu.. M(U) père ne peut vivre sans moi ; ma mort le tuera... mais il faut; oh ! oui, il le fa\it. J'aperçois une vie de volupté, de bonheur, décorée de tout ce que le luxe, l'opulence, la richesse, les honneurs et l'art de fiire des heureux ont de plus brillant cl de plus enchanteur... Je vois une tombe noire, profonde el silencieuse... il fatil que je m'y précipite.

— Mais, ma fille, dirait Véryno, que veux-tu dire et quelle est celte mystérieuse uccessiié dont tu me parles .'

— .Adieu, mon père, adieu... '

— Marianiue, tu reviendras bientôt, ne me laisse pas seul longtcnq)5 ; promets-le-moi!...

— Oui, mon père, adieu.

Et elle l'embrassa avec un délire d'amour filial qui aurait dû éclairer Véryno.

Il suivit sa fille de l'œil, l'iccompagna jusque dans la rue, el ne remonta que lorsqu'd ne la vit plus

Dne fois qu'elle enl disparu, une horrible terreur s'empara de ce j>ere désolé

Marianiue marche «-t se débat contre une volonté qui n'est pas la sieune ; mais ses détours et mx ^ésilations n'abonlis'Cnt qu'à lui faire reprendra le chemin qu'elle a vu idéalement et vers lequel rui fouveuir vague la conduit. Elle regarde le ciel que la nuit envahit ; elle dit adieu à tout ce qu'elle voit, mais elle marche toujours; son cœur est déjà mort et ses idées n'ont plus de force que pour lui désigner ses derniers pas.

— ?Jon, dit-elle, je veux résister el m'arrêler dans mon chemin !... Elle s'assit sur une pierre. «»t elle était plus fatiguée que si elle eilt

fait une route longue.

Après une méditation profonde, elle se leva en disant : J'ai pro-

mis! el elle se remit eu marche en murmurant doucement contre sa destinée.

Il existait jadis derrière l'Observatoire un terrain assez vaste ; il formait un jardin : depuis l'on a bâti sur cet emplacement.

Les arbres et les plantes de ce jardin croissaient en liberté et n'offraient aucun iiulice de culture. Ce jardin était encombré d'une mnliitudo de ruines et de démolitions : d'énormes pierres de taille gisaient et annonçaient, par leur teinte noir-nire et les mousses qui les couvraient, (]ue les con^lructions vastes qi\'elles devaient former n'avaient encore existé que sur le plan de rarchiteclc.

Les bâtiments diml ces ruines étaient entourées y projelaieni de grandes ombres, et les arbres dont les branches s'étendaient sans direction redoublaient l'obscurité de ce lieu, dont la porte, autre mine, restait ouverte el laissait le champ libre à la curiosité el à la convoitise des voleurs.

Au bout du jardin s'élevait un porche dégradé formé par des arceaux de brique, enfin deux ou trois fenêtres fermées par des persiennes brisées paraissaient indiquer que cette demeure singulière était habitée.

Parfois les voisins avaient vu un vieillard sortir de ce bâtiment ruiné, et sa tête blanchie errer au milieu de ces décoiiibres, mais c'était par oui dire, et depuis 1791 ou ne l'apercevait plus. On ne regaidaii cet enclos que par hasard, et l'on traita de folle une femme de chambre qui prétendait avoir revu le vieillard dernièrement dans l'enclos même.

Cette femme de chambre s'appuva du témoignage d'un cocher d'une maison voisine, qui soutint la vérité de l'assertion de la femme de chambre.

Les plaisants rcponilircnt qu'ils n'avaient pas toujours dû voir bien clair, et que leur imagination faisait tous les frais de cette histoire.

C'était vers cet endroit que Marianine s'acheminait ; bientôt elle y parvint, el s'arrêta de nouveau lorsqu'elle se trouva au milieu de cet ensemble imposani. Elle s'assit sur nue pierre, et si q\ielqn'uu avait pu la voir, à la nuit, la tête penchée, le regard fixe, la figure pâle comme le rcMet de la lime, il aurait cru avoir aperçu ['hwocence pleurant sur les malheurs de la terre, avant d'y faire son dernier pas...

Elle regrelte peu son séjour, mais elle y jette un dernier coup d'oeil...

néiil He la campagne de Lagloiro. — Julie iiishriit le ^cni'r.il. — Bi'iinghelil 'ii'eouvre le danger de M.iii mine.

Pendant que Marianine courait à la mort, le général attendait avec impalience le retiuir de son vieux soldai. 11 tressaillait à chaque fois que résonnail le lourd marteau de la porte de l'hôlcl; et, lorsque le général accouru à la croisée, ne reconnaissait pas Laglciire, il revenait s'asseoir en laissant échapper un geste de dépit.

H était neuf heures du soir lorsqu'il entendit les pas pesants de son vieux soldat. Il court lui-même ouvrir la porte au grenadier qui secouait sa pipe dans la cheminée du salon.

— Allons donc, Lagloire '... allons donc !...

— Voyez-vous, mon général, le respect vent que j'éteigne...

— Eh ! fume tant que tu vondr.is, mais, si tu as appris quelque chose, raconte-le-moi au plus tôt!...

Lagloire mnrnnira tout bas :

— 11 est bon là, le général, de vouloir que je fnino devant lui ! et le respect doue !...

Il dé|>osa sa pipe et suivit Béringheld en retroussant sa moustache.

— Assieds-toi, Lagloire !... aPons !...

— Non, général, cela ne se peut pas non plus... Et l'obstiné Lagloire resta debout.

— Allons, allons, dépêche-toi, sieds-loi ! Lagloire fit un mouvemcnl. Ne le sicds pas, fais ce que lu voudras, mais plus de préambule, et dis-moi tout.

— GéniTal, je me suis rendu nu Luxembourg, selon la consigne : j'ai (lemnndé (Inns Ions les boiielions avoisiiianls si l'on voyait passer lin certain vieillard qnej'iii dépeint de mon mieux, <•! p(r>oinic n'a pu me donner de réponse satisfaisante... Pour lors, j'ai fait vollcface. et j'ai cliangé île batterie ; je me suis mis en sentinelle, et j'ai moulé une garde autour de l'Observatoire

Hier au soir, j'ai vu le vieillard suriirde sa caserne, et je l'ai suivi jusque dans le Luxenibiuirg : pour lors, eu apercevant des bourgeois qui se le montraient et chncmiiaienl, je me suis niclé, sans faire semblant de rien, à leurs groupes, en leur moiiirani ma décoraiidu, afin de u'èire pas pris pour une nionelie. Pour lors, généial, j'ai trouvé une vieille perruque qui m'a cloniié quelques renseignemenls sur notre oiseau. 11 parait qu'il n'y a gncrc ipic quinze

jours qu'on l'a vu .^.-.^^^,^.^^

dans le quartier : et '

la surveille une jeune personne était venue le trouver -

dans la grande allée . . - ~

du Luxembourg où :"^^ ■

mon vieux pek in l'avait aperçue. .l'ai demandé le wm de lajeunefille, mais...

néant.

Elle est pâle , - =^^^ grande, maigre, elle » des yeux brillants comme une platine neuve; le front large et blanc; les cheveux noirs comme une giberne bien luisante, et, du reste, elle promène quelquefois son vieux père... Cetie jeune lille, m'a dit ^<^, ma vieille perruque \,\n^ de cbiendenl , est

malheureuse, et il stlK"®-.,. J,

est aisé de voir -iTHMI^^^. t^i

qu'elle souffre du ^ '^^TOmrK' ! r

cœur •^'filJlSBE?» i%

A ces mots, le ce- j^^ ■^ iS Ëk^ jffr lierai pensa à Ma- m ^^A- >^^I^B j— w^ ^ f riaiiinc, etilu'écon- !îiMllffilhlHHtftflf*l ^ '«i ' i la|dusLagh)ireqiii, ™™™lii|j{||||U ^ g s'apereevant de la j^^t ^ ■- f i -^

rêverie de son géiié- "A-

ral, s'arrêta comme s'il ertt entendu :

U.alte. ,,

— Fort bien La- ^'^ gloire... continue. ^

— Alors, gêné- ^7 rai, j'ai offert à ce '" vieux papa d'aller

boire une goiilte,

mais il m'a refusé — -

net : pour lors, j'ai

fait un demi-tour à

gauche et j'ai rega- ''"^ '•'"'

gné le poste.

— Quel poste?...

— Un petit cabaret d'oi'i l'on peut voir ce qui se passe dans la me où est l'entrée du jardin de noire vieux Sempiternel, .l'ai poussé une reconnaissance sur le lerrain : je n'y ai vu qu'une vieille masure qui ne tiendrait pas contre un coup dt' fusil, et auprès un amas de pierres, comme si Ion avait ruiné une forlilicalion.

Pour lors, je suis revenu au quartier général, et, lorsqu'il a fait nuil, que le vieillard fut reiilré dans son fort, je l'ai suivi en lirailleur, manœuvrant à travers les pierres, les ronces et les arbres. Le bonhomme est rentré dans sa coquille, je l'ai suivi... Ici, général, coiiuuence la magie : le uid était vide, et j'ai eu beau parcourir la peiite niaison, je n'y ai trouvé que des appartements en ruine, des portes ouvertes, et pas de vieillard. Cependant, général, foi de sergent de grenadiers, je l'ai vu entrer.

— Allons, Lagloire, mes chevaux, et courons à cette maison...

— Un instant, général!... j'ai encore un pellt renseignement... Je revenais ce malin par le faubour;,' Saini-Jaeques, lorsque je reneonirai un ancien camarade.

Pour lors, nous renouvelâmes connaissance en mettant un petit brin d'eau-de-vie en tiers, lorsque la marchande s'écria :

— Tiens, voilà cette jeune personne!...

Aussitôt la mère et la fille sautèrent sur le pas de la porte et ne reiHièrent qu'en se disant :

— Kt elle y va toute seule...

Pour lors, je dis :

— Qu'est-ce que c'est donc que cela, la mère?

— Oh ! dit-elle, c'est une jeune personne, c'est-à-dire, elle a biet

trente ans, et elle z une histoire sursoit compte, parcequ'clle est revenue à la nuit chez elle, qu'elle ne croyait pas y

être et M. Flai-

rault, le clerc du commissaire de police, a dit à ma fille que celle jeunesse vovait nu vieillard qiM semble ne pas vivre et que l'on allait pincer. Cela :< étonné dans le quartier, parce que, de- P' is qu'elle est ici, elle a paru bien honnête , et, voyezvous...

Pour lors, général, je me suis fait indiquer la demeure du clerc du commissaire, et, muni de la recommandation de mademoiselle P.1méla Ralichet. la fille de la grosse marchande, j'ai attendu le clerc jusqu'à ce soir qu'il est revenu. Après qiu'lques pctils prcsunbules cl une syllabe luonrlaire, dit Lagloire eu faisant le geste de ciimpier <le l'ari^eul, il m'a déclare à voix basse que celle jeune fille deineurail rue Saint- Jac(|ues , 11" 509 , etqneson père avait été autrefois proscrit, à cause d'une conspiration du ieiii|is du règne du prtii tondu.

— Lagloire, c'est elle!... Grand Dieu!

1 ,'""'" c'est lui ! ..

— Qui, général?

— Marianine, Véii^iirg. ryno!...

Kt le général Bé-

ringheld se leva

précipitamment. — Won, mon général : il se nomme Master et la

jeune lille Kiiphra'ie; ce ne sont pas eux. Pour lors, je suis revenu.

Le général toiiiba dans la rêverie et n'en sortit qu'en s'é-

criant :

— N'importe, Lauloire, courons! il faut sauver cette victime!

— Et laquelle, général?

— Va, Lagloire, cours ! dis qu'on melte les chevaux noirs, prends ton sabre et courons...

A peine Lagloire élail.-il sorti que le concierge frappa trois petits coups à ia porte de la chambre où le général se prouienail à grands pas, et il parut bientôt.

— Monsieur le comte, une jeune fille veut absolument vous parler à vous-même.

Béringi^fiH, croyant que c'est Marianine, renverse le concierge et

LE CENTENAIUE.

^•'édiappo .. Il vole à travers les apiiarloments el les escaliers, el arrive à la poiie. Il aperçoil Julie el ne la reeomiaîl pas. Une pàliir iniirlelle se rcpanilii sur son vi>aue quanil il vit son erreur, et il se rolmirna sans rien dire. Julie coiunt auprès île lui.

— Miin-ieur. c'est à l'insu de ma niailiv^se que je viens vous trouver; mais mademoiselle na pas longtemps à vivre, si vous ne la revoyez pas. M. Véryno

.^ peine ce moi fut-il prononcé que Béringlield regarde la femme de cli.imbre et s'écrie :

— Eh quoi ! c'est vous. Julie !...

1! lui semblait déjà voir Marianine.

L'accent qui présida à celte simple phrase était celui du bonheur.

— Où est Marianine?... où est-elle?... dites!...

— nélas I monsieur le comte, elle est bien mal, elle m'a donné une lettre pour vous, en cas quelle ne revienne pas ce soir ; mais je n'ai pas attendu... j'ai dans l'idée...

— Houne !...

Et le général se saisit de la leiire de Véryno. Il la décachèle, et, reconnaiss.iul l'écriture de son vieil ami, il tend la main à Julie pour lui demander la lettre de Marianine, (jne Julie voulait encore retenir.

Lettre de Marianine à Beringheld.

« Adieu, Tullius, je l'ai cliéii jusqu'à mou diriiier soupir; ma dernière parole el mon dernier souffle furent pour loi '. je puis te le dire maiuteuaiil .... Heureuse si j'a\ais pu le voir et jouir de ta vue, e.ipirer dans les br.is el te prouver que mes sermenis ne furent pas vaius. Je trace ces caraclères en y allachant loule mon àme el tout mon amour : en lisant ces lignes^ vois la Marianine clicrcher les yeux pour y déposer son dernier regard. Je nie Halle que ce leslaineutd amour sera souvent relu par loi. (pie lu n'oiihlieras pas celle qui l'écrivit, el qu'elle vivra toujours dans la mémoire. J'emporte avec joie celle idée, elle me console... Je v; is mourir, Tullius : un secret presseuiimenl me l'annonce. Adieu.

• Ta MiRiANiDE des Alpes. »

f Hélas ! ce mol me rappelle une foule de doux moments les plus beaux de ma vie, si je navals pas eu liiiii jours de bonheur avant celle fatale campagne, source des malheurs de la France el des noires. Adieu pour toujours'.... pour toujours!.., »

Le général, ému, tenait celte lettre à la main et versait des larmes.

— Pauvre Marianine, où est-elle?...

— Ah ! monsieur, je l'ignore ! A présent, dit Julie, elle doit être sortie et personne ue sait où elle va !...

Un affreux soupçon se glissa dans lame du général : sa figure se décomposa; il regarda Julie, et, d'une voix faible, il lui demanda :

— Oii demeurez-vous''...

— Au faubourg Saiul-Jacqups.

— Grand Dieu! c'est elle!... le vieillard!

.— Ah! monsieur, vous connaissez donc cet inconnu avec lequel elle a des relations?... Ah ! qu'elle est triste depuis qu'elle l'a vu '....

Beringheld, évanoui, u'entendail plus rien. Il revint à lui en s'écriaol :

— Mes chevaux!... et il courut à l'écurie, aux remises, presser les domestiques.

— Laurent, dix louis si vous arrivez en un quart d'heure rue du Faubourg-Saint-Jacques, n° 509.

Aussitôt le général fail mouler Lagloire, Julie et Laurent : on traver>e Paris au grand galop, on brûle le pavé!...

— .Mon-ieur, di>ail Julie, il y a neuf mois que nous sommes revenus de Suisse, mais monsieur a été obligé de changer de nom pour pouvoir rester à Paris. Nous avons été dans la plus grande détresse, et mademoiselle n'a jamais voulu vous faire donner avis de sa positioo.

— Quelle fatalité! quelle mauvaise houle!... fierté mal placée ! un ami!... son mari!... Ah!...

— Enfin, depuis cinq jours, mademoiselle est revenue de la rue del'Oiiesl avec nue somme considérable...

L'effroi (lu général fut à son emiiblc ; il déohirait de rage les broderies de sou hiiltil, el, se jetant par la poilicie, il criail : - Lanrenl, au ïraiid galop!.. |diis vile!... el Laurent monla la rue Sainl- Jaeques 'au giaml galop en répondant : — Nous perdons les chevaux!...

— Arriverons nous à temps?... disait le général.

— Faut l'espérer, répoiiilait Lagloire, qui, niellant la tête à l.i portière, criail gare à ceux qui se irouvaicnl el devant cl deriièrc la voilure qui semblait emportée par un veut furieux.

Eulin l'on arrive à la deiuenre de Véryno. Le général monte l'escalier de bois avec une rapidité sans exemple ; il entre dans l'appar temenl de son vieil ami.

Véryno était seul. Sa lampe jetait une faible lueur, et le vieillard la téu>' appnvée dans ses mains, réfléchissait; cl son œil, fixé sur le siège ipic .Marianine occupait d'ordinaire, annonçait que toutes ses pensées eiUoiiiaienl sa (ille chérie.

Au bruit de la porte le vieillard se redresse, il lève ses yeux gros (le larmes, el il aperçoit le général dans un état dilficiln à décrire. Sa figure lerriliée, son atiilude efirayanle, causèrent à Véryno une émoiion si forie, qu'il recounui Beringheld sans oser lui parler.

— Marianine?... fut le premier mol que prononça le général.

— Elle est son il', lin la n'ponse de Véryno.

liéringhcld se tordit les bras el leva les yeux au ciel avec une expression de douleur, de crainte el d'effroi, qui n'échappa à personne.

Il s'approcha lentement de son vieil ami, le serra dans ses bras sans mol dire, laissa couler ses larmes sur le visage du vieillard, et, se tournant vers Lagloire, il lui fil signe de descendre.

Le général laissa le vieillard plongé (lan> rélonuemenl le plus profond ; une crainte vague, un effroi glacial, s'eiuparcrent de lui. et il regarda Julie d'un œilmlerrogateur. Julie ne répondit rien à celle tacilc demande, el le silence régna; seulement, le vieillard élonné se promena d'un pas faible dans cet appartement vide pour lui!...

Pendant ce temps, le général el Lagloire couraient vers l'cmlroii que liéringlicld le Centenaire avait clioisi pour sa demeure. Ils y arriveri'iii^ guidés par l'espoir d'arriver assez à temps pour sauver Marianine. Us entrent dans ce terrain qui semblait le palais du génie des desiruclions el le temple de la Terreur.

Le général promène un oeil curieux sur cette vaste enceinte : son regard se porte sur la maison presque détruite; la lune, se dégageani des ombres épaisses d'uu gros nuage, illumina tout à coup le porche de cet antre sauvage.

Un spectacle magique stupéfia le général : en effet, le grand vieillard lui apparut' dans renfoncement de la maison. 11 portail sur ses épaules Marianine évanouie; sa I elle tête était appuyée sur celle du l^enlenairi!. el le jais de ses longs cheveux se mêlait a l'argent de ceu\dii vieillard; les bras de la mallieiiren-e fille pendaient sans force sur les épaules du vieillard. Le vieillard la portait avec indifférence cl comme un fardeau sans vie.

Cette belle tête pleine de douceur, ces yeux éteints, fermés, et la pâleur de Marianine, encore rendue plus blanche par ce rayon subit de la lune, contrasiaieiit avec le fen qui sortait des yeux du vieillard . c'était la mort emportant un mourant.

Ce spectacle élail plus qu'effrayant pour le général, car il savait que Marianine allait à la mort. Aussi, à peine eiii-il aperçu le vieillard el sa proie (lu'il se précipita avec la rapidité d'un boulet vers la maison ruinée.

Il entre el ne voit plus ni l'un ni l'autre ; il parcourt les salles el ne leur trouve pcniil d'issni'; il exami.ie le plancher sous lequel le vieillard s'est abîmé, el il n'y voit aucune trappe.

Lagloire est stupéfait, mais il courl chercher de la lumière, des armes, des iiiblrninents : le vi: ux siildat s'exalte pendant cette course et jure de loul détruire plutôt que de ne pas retrouver Marianine.

— A moi! les amis du 3* régiment ! voilà l'ennemi ! s'écria-t-il. Trois on qnalre personnes, cnlendani crier Lagloire, le suivirer.l

vers le cabarel où il avait déjà établi son quartier général, lors du blocus qu'il fil pour découvrir la demeure du >:enlenaire, el le hasarij voulut que ce fussent des anciens soldats du rcgimeut de Lagloire. .

LE CENTENAIRE

fil^iriininc aux CaUcombos. — ApprêLs de sa mort — Sa vision ilernicre

Aiissilftt que le vifillnrcl fut dans le souterrain avec su proie, il se hâta de profiler de l'évanouisseniciit de iMarianiiic pour la transporter à ce (p:'il avait noomié son palais. La fraiclieur des caves profondes qui commencent sous l'Observatoire, et dans lesquelles le vieillard^ avait un accès secret, sai-.il Marianine, et elle s'éveilla de l'espèce de sommeil auquel elle était eu proie.

Un mortel effroi s'empara de sonàme lors(|ue la Ini'ur f'ible de la lampe que tenait le vieillard lui montra l'horrible séjour qu'ils traversaient.

La jeune fdle, n'ayaul jamais entendu parler des Catacombes, fut terrifiée à leur aspect.

Ces monlagnes d'ossements rangés avec une régularité ironique, ce silence éternel, à peine troublé par les pas de criiii qui la soutenait, et, plus que tout cela, la présence de cet être extraordinaire qui participait par tant de détails aux habitants des tombes, tout contribuait à la mettre sons le charme invincible de la peur, et cet éiat lui (liait l'énergie et les moyens de se soustraire à son sort; elle ne pouvait que suivie cet être migique qui la posa à terre aussitôt qu'il s'aperçut qu'elle n'était plus évaiKniii'.

Ils marchaient déjà depuis bien longtemps en silence, et ils allaient se trouver au bout des catacombes, lorsque la pauvre Marianine, rassemblant ses forces, s'arrêta en disant :

— Où me menez-vous?

— Au Louvre... Tiens, jeune fille, regarde' Et le vieillard lui montra la voûte.

— Nous sommes an-dessons de la Seine, et dans un instant tu entendras le bruissement de l'onde.

— Mais à quoi me sert-il d'aller au Louvre?

— Tu y verras un palais oii toutes les sciences se sont donné rendez-vous; lu contempleras une habitation où tous les pouvoirs se sont réunis; si tu veux voir ton amant, lu le contempleras à loisir; si lues malheureuse, tu cesseras de l'être...

Le vieillard avail un accent sardonique qui fit fré:iiir Marianine.

Enfin elle se leva et suivit le Centenaire, qui marchait au milieu de ce silence effrayant qui accompagne l'exécuteur entraînant une victime à l'échafaud.

Bientôt ils arrivèrent à un endroit où une masse énorme de pierre qui commençait au sol dont elle faisait partie, et continuait jusque par delà la voûte, annonça qu'ils avaient atteint le but dr leur voyage souterrain. La bizarre disposition de celte niasse de pierre , indiquait que là aussi la géni-ration passée qui avait exploite celle ' carrière s'était arrêtée, soit parce que la nature de cette matière n'élait plus la même, soit parce que la mine ne fournissait plus rien.

Marianine s'assit sur un bloc de pierre : ses yeux, sans force et dénués de tonte expression vitale, errèrent dans les simiosiiés de ce rocher souterrain, sur les trous qui gardaient encore les marques des travaux de l'homme, sans qu'elle osât regarder le Centenaire ni retourner la tête.

Au milieu de ce silence de mort on n'enlendait que le bruit des Cllrations de l'onde qui tombait goutte à goutte, et dont le retour successif pouvait à lui seul plonger lame dans la mélancolie.

Cependant lo Centenaire, chercbani dans la voûte un objet qui lui paraissait familier, parvint, après quelques instants, à le trouver.

Alors, sans que Marianine, qui avait atteint un degré inconnu de soullrance passive, pût être étonnée de ce nouveau prodige, ell.' vit machinalement, et comme un spectacle ordinaire, eetie masse énorme ' de pierre s enlever dans les airs, et le Centenaire attacher une chaîne de fer, sortie de la voûte, à un grand anneau scellé dans les parois de cette roche.

Alors la jeune Bile aperçut un antre souterrain dont l'obscurité était faiblement combattue par une lueur qui ne servait qu'à rendre l'obscurité plus profonde.

Cette triste lumière, qui s'échappait des fentes d'une porte placée au bout de cette galerie, colorait d'abord assez fortement les deux

côtés de ce sombre corridor souterrain, mais celte lueur venait de mourir par des teintes insensibles, de telle faeuii que l'endroil où se trouvait Marianine était d;ins une obscurité pidlDiide. Cet effet naturel portait dans l'ànie une telle émotion, que la lille de Véryno fut en quelque sorie tirée de son abattement, et qu'elle jeta un grand cri.

— Voilà le porliqne de mon palais! s'écria le vieillard en saisissant Marianine et eu la faisant euircr dans ces lieux nouveaux pour elle.

Elle fut agréablement surprise en sentant qu'elle marchait sur ua parquet de buis, recouvert d'un tapis moelleux. La voûie et les parois de cette galerie étaient tapissées de velours noir, drapé avec élégance et rattaché par des agrafes d'argent.

Marianine, au milieu du luxe royal de cette galerie, retrouva quelque peu de courage, et elle se mil à eflleiirer de sa jolie main le velours et les ornements, semblable aux mourants qui cueillent des fleurs et font des projets jusqu'au bord de la tombe.

Marianine suivait le vieillard de loin : tout à coup son pied heurte contre une masse sonore dont le briiil sec l'effr.iye; elle regarde à ses pieds, et, à la lueur qui devenait plus forie à mesure qu'ils avançaient, elle croit reconnaître un squelette dont la main décharnée tenait encore un morceau de la tapisserie.

Marianine frémit à l'horrible idée qu'elle ent sur-le-champ des sacrifices que son guide avait dû faire pour obtenir un secret inviolable sur sa demeure souterraine.

Alors loule cette splendeur se ternit, et elle ne pensa plus qu'à la mort des ouvriers que le vieillard avail employés, et ces réfiexions la conduisirent à penser qu'elle ne sortirait plus de cette tombe.

Elle se retourna comme pour s'enfuir, mais, aussitôt qu'elle eut levé les yeux, elle rencontra le Centenaire qui lui barrait le passage. Elle tressaillit à l'aspect des regards d'horreur ipi'il jetait sur elle.

— Quel est ce mystère .' demanda-t-elle en lui montrant les os du squelette par un geste accusateur.

Le Centenaire souriait dédaigneusement, et, au milieu du silence, l'éclat de son rire sardonique effraya la jeune fille.

— Tu crois que je l'ai fait mourir'?...

Marianine tressaillit en voyant avec quelle sagacité le vieillard découvrait ses pensées.

— Euphrasie, continua-t-il, cinquante hommes des différents siècles qui se sont écoulés ont travaillé à celte demeure àe jno)ne: il n'en est jias un seul qui ait jamais su que je l'employais à édifier mon palais... Lorsque je sacrifie une créature vivante, c'est malgré moi et contraint par une irrévocable fatalité... Marchons...

Ils arrivèrent enfin au fond de la galerie, et là, avant d'entrer, Marianine remarqua une foule de choses précieuses disposées avec art.

Au milieu de ces curiosités, elle vit des morceaux de bois brûlés posés respectueusement sur un velours comme une chose précieuse.

— Qu'est-ce? dit-elle en regardant le grand vieillard.

— C'est, répondit-il, quelques fragments du bûcher de Jeanne d'Arc; à côté, voici une des dernières pierres de la Bastille; plus loin, ce crâne est celui de Uavaillac; ce livre est la Bible de Cromwell; cette aniuebuse a appartenu à Charles l.\. Contemplez bien celte mappemonde, c'est celle du grand Christophe Colomb; voici le voile de la reine Elisabeth ! un collier de sa sœur Marie; nue cravache de Louis XIV, une épée deXimenès, et une plume du cardinal de Riehe-

/ lieu; ce n'est pas celle qui a si^'iié l'ordre d'exécuter ce pauvre Moiit- '' morency, mais celle qui écrivit Mirante. Tenez : ceci est un anneau de Sixle-Qninl; enfin tons ces oitjels sont des souvenirs qui me rappellent tous mes amis et les siècles passés.

En achevant ces mots, le Centenaire poussa la porte, et un autre spectacle frappa Marianine étonnée.

Elle aperçut une vaste pièce circulaire dont une étoffe précieuse tapissait les murs. Sur une table immense, couverte d'une serge verte, une lampe de bronze paraissait éclairer éieruellemeni ce lieu d'horreur.

En effet, plusieurs crânes humains étaient sur la table; des squelettes avançaient leur tête hideuse, ils semblaient ricaner tout haut et appeler Marianine.

Lorsqu'elle porta les yeux d'un autre côté, elle frissonna en voyant des instruments d'acier qui scintillaient et semblaient la menacer; des sphères, des cartes, des os, des objets bizarres, dont elle ne put distinguer les formes ni les couleurs, s'offraient de toutes parts à ses yeux. Elle ne vit point de livres : seulement, des parchemins desséchés, à moitié déroulés el couverts de caractères indéchiffrables, formaient loule la bibliothèque du (Centenaire.

Marianine, étourdie, stupéfaite, parcourait 'le l'œil cet appartement souterrain, qui avait l'air de contenir tous les secrets de la nature.

Tout à coup elle ressaisit sa pensée, et son premier mouvement

fat de rherflicr ù fuir; elle se rolnnnio, rlle n'nporçoit plus d'issiio, et, ronime pnr eiu-hiimciiiem, il s'est élevé derrière elle un f.mleiiil caché par un drap noir, ou dn nioiiis elle dul penser que le enulour de Tobjel caché par ce drap faial élail un siège... Klle clierelia le vieillard comme pour rinlcrreger, et elle fui glacée d'effroi.

I.c Onlenaire s'élail placé sur sou fauteuil; il avait ôlé tout l'ailirail et les vêlements qui déguisaieni ses lormes, et la lumière blanchâlre de la lampe tombait dapliMiib sur son crâne jaune et luisant comme les léles de mort qui éiaieut éparses sur la lable.

Mais ce qui époin:uita bien plus Marianine, ce fui le cbanpeinent qui s'étaii opère sur lu ligure du personnage singulier qui se trouvait devant elle. L'altilud ■ du Centenaire et la rigidiié de ses manières auraient imposé au pins intrépide.

Tons les indices de la cruaulé venaient d'apparaître sur son visage. Il n'osail regarder sa victime, qui, pâle, les cheveux épars. et belle de candeur et d'innocence, semblait rinlerrr)ger des yeux au dé(;iiil des paroles qu'elle ne pouvait prononcer. On eill dit Marie Stuarl, seule avec son bourreau, attendant le coup moriel dans celle salle que Schiller représenie ornée d'un lune royal.

Marianine remarqua bieniM sur le visage du vieillard tous les indices d'une imminente ei horrible dis'solu'iinn : le fi'ii sondire de ses veux pilissail in^en^ibleinenl

\<\ momeni où la jeune vieiime le eonleiiiplait avec le p4us d'atlenlion. il la regarda, et le coup d'a> I liirlil (pie l'golin J«-ta sur le cadavre de son ilernier enfant fui moins féroce el moios profond.

Tont à coup il se leva, el, comme s'il ertt senli h vie l'abaiidouner, il fut forcé de se traîner et de s'appuver sur les meuMes pour rassembler quelques objets aussi étranges que lous ceux qui meublaient son étrange palais.

Il apporta un inbc en verre qui finissait en chalumeau, et dont l'extrémiié était garnie en platine : il le posa, avec la préeaulion de la vieillesse, sur sa table; il y joignit des fioles dont Marinnine ne put apercevoir le conii-nu, car une substance formée par un alliacé de plusieurs méiaux emboîtait chaque vase, dont la partie supérieure restait seule à découvert.

Lorsqu'il eut posé sur la table tout ce dont il semblait avoir besoin, il prit un mortier en or et le plaça près de Marianine, qui regardait ces apprêts avec une curiosité mêlée d'effroi.

— Pourquoi? dit-elle doucement au vieillard, pourquoi tout ceei? Le cri d'une hyène qui trouve une proie longtemps cherchée n'est

pas plus sauvage que le rire du sorcier.

— Quelle voix I s'écria Marianine; oh! laissez-moi m'en aller, car je n'existe pas...

— Ta vie est à moi, reprit le vieillard; tu me l'as donnée, elle ne t appartient plus...

— El qu'en voulez-vous faire? demanda-t-elle avec ingénuilé.

— Quand tu l'auras appris, tu seras bien près de l'oublier, répondit laconiquement le Ccnti^iaire.

— Grand Dieu! s'écria .'llarianine en se tordant les bras et en levant les yeux vers la voûte.

Alors elle eut sujet de frémir en vovant au-dessus de sa tête une immense cloche dune subsiancc diaphane, et qui paraissait ne tenir quà un lil; elle jeta un cri d horreur, et, hciireiiseinenl pour elle elle tomba a côté du fatal inslrument que cachait le drap noir.

Le Centenaire continua ses apprêts avec une sioique impassihililé, et il ne releva même pas Marianine. qui tâcha de rainp<T de son mieux pour regagner la porte devenue invisible; mais le vieillard de temps en temps jetait un coup d'oeil sur les inouveineiiis de sa proie.

En ce moment, un bruit assez extraordinaire fit retentir le souterrain par lequel ils étaient arrivés; le vieillard, étonné, écoula longtemps; mais, comme le bruit cessa soudain, il n y fit plus aucune attention.

Une lueur d'espérance se gli'sa dans l'âme de Marianine : elle elait à genoux et cherthait à découvrir ce (|ue voilait ce lugubre drap noir; en portant la main de ce côté, elle sentit mie cli;d(iir intolérable; alors elle n'osa pas s'assurer si le feu caché diml l'infjupnce était si violente brûlait sous la grotte, ou s'il était eoiilinu dans un va-ie. Elle regarda au-dessus du drap noir, et elle vit s'élev.r one vapeur translucide dont la présence élait annoncée par le moiivemeni des objets qui se trouvaient en deçà.

— .allons ! s'écria le vieillard en s'avançant vers la jeune fille, relevez-vous !

Marianine se lev.i et courut se réfugier du coté opposé, en paraissant redouter l'approche du vieillard. Ce dernier se mit à sourire de I effroi de la victime, et lui dit :

— Eiiphrasie, lu es en mon pouvoir, et rien ne peut t'y soustraire. . Quelle est l'oreille i\u\ enlendrait les cris, le bras qui le défendrail? Nous sonimes à deux cents pieds du sol sur leipiel marchent les hommes tes semblables...

— Et Dieu?... dit Marianine.

Un effroyable sourire vint errer sur les lèvres cautérisées du ('en ■ lenaire; alors, en apercevant ce rire sardonique digne de Satan, la jeune (ille s'écria :

— Ah! je suis perdue... je le vois.

l'n nouveau sourire, mais triste el profond, effleura les lèvres du vieillard qui, contemplant silencieusement la beauté de cette cré;iture de Dieu qu'il ;illail briser comme une (leur, se prit tout à coup à verser d'abondantes larmes.

Marianine, en tombant aux genoux de son bourreau, éleva vers lui ses mains suppliantes et lui dit d'un son de voix qui eût allendri un tif re :

— Au moins, laissez-moi prier Dieu... quelques instants...

— Si U mort peut ainsi vous sembler moins amère, priez, ma fille; j'y consens...

En achevant ces mots, le vieillard retourna sur sou fauteuil, ri, e\aminaiit tour à lonr les substances que renfermaient les (ioles, il en eoiiipo-^a un mélange, peiidaiil que Marianine, agenouillée sur un earre;iu de velours, où peut-être d'antres victimes avaient prié av;iul elle, éleva vers le ciel ses innocentes Mipplicalions.

— Ilélas! dit-elle tont haut, peut-êire dois-je remercier l'Eternel (le me dévouer à ma mon pn'niaiurée; c'est ra'épargiier de bien vives diinleurs. En effet, grand Dieu: la .lomme (le mon inforliine a jusqu'ici surpassé celle de mon lionbcnr, el, pour quelques instants fugitifs, que de peines!... S'il en fui ainsi pendant la plus belle moitié de ma vie, n'était-ce pas un triste augure pour le resie?...

Cette idée parut la calmer; elle se releva calme, et, s'approchaiit du vieilhird :

— Me voilà prëie, lui dit-elle.

Le Centenaire, étonné de sa résignation, la regarda avec douceur.

— Pourriez-vous me dire, reprit-elle, ce que je vous ai fait pour que vous vouliez me luer!...

— Pourquoi t'es-tu trouvée sur mon chemin? Ne m'as-lu pas avoué que tu allais à la mort, que tu la désirais?...

— Moi! s'écria-i-elle, j'ai désiré la mort!... ahl je ne la coiinais-

rais pas!...

— Puisque lu voulais mourir, ne vaut-il pas mieux que ton souffle vienne piidonger ma vie?... Mais, jeune lillo, mon sonflli! est Ibiidé sur le lien; je te plains si lu m'as trompé!... si tu aimes la vie, il la faut quitter .. One ne in'as-iii prévenu.'... j'aurais eherelié d'autres victimes! Maintenant, il n'est plus temps... je sens que la vie m'abandonne, que le lliiide vital me manque... Ta mort est maintenant une nécessité. Pauvre enfant! je le regretterai plus que tous ceux que lu laisses sur la terre; et... il est des souvenirs bien cruels pour moi !...

En achevant ces derniers mois, le Centenaire paraissait oppressé, et un reste de sensibilité trioinphail des froides et tristes vérités que son omnimenre lui avait l'ail (■onqni-rir.

— Alors, répondit Marianine, employez votre art divin; plongez-moi dans le sommeil de l'ànie, el faites-moi voir celui que je chéris... Alors, vous vous emparerez d(! ce souille dont je n'ai plus besoin... car, s'il n'a pas eheiché à me revoir, c'est (pi'il ne m'aime plus.

Le vieillard parut enehanlé de celte propo-iiion qui sauvait à Marianine les douleurs de l'agonie, et (jui lui ôiait à lui-même le terrible spectacle d'une victime qui se (lél):it contre la mon.

Un rayon de joie vint ranimer son visage, qui prenait dc'j;! l'aspect de celui d'un siineleiie, et il s'empara de Marianine

LE CENTENAIRE

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