I.a Fcrradc. — tacis
un peu lard par une iiidi^pu iiion do son aïeul, trouva au rendezvous, non pas sa maîtresse, comme il s'v attendait, mais un pêcheur qui, a^sis sur le bord de la p.tite ile, s'm cupait llegiiiatiquement h raccommoder <les (ilets. Ce qui était plus grave, c'est que la cabane avait été restaurée et les buissons qui l'encombraient élagués; ces soins aiinoii(;aient chez le nouvel insulaire des projets d'occupation peu fav.irables au mystère de la prairie.
— lliilà ' mon honmie, cria René, vous ne devez pas trouver beaucoup di' poisson à cet endroit. Vous n'avez qu'à aller m'attendreau château de Meyran, je vous arrangerai d'une bonne pêcherie dans un étang, et d'abord je vous dédommagerai de celle que vous avez perdue.— Merci, monsieur, répondit le pêcheur avec un calme légèrement ironiqnerje me plais beaucoup ici, et je ne pêche que pour m'aniuser.
Cette cabane a appartenu à mon pc-
• - re ; je l'ai rachetée,
ce n'est pas pour la revendre. 11 me paraît que je trouverai toujours à m'en débarrasser; car, ce matin, il est déjà venu une jeune dame qui m'en a offert tout ce (|ue je voudrais.
Renéfutcontraint <le s'en retourner.
Comme il traversait la cour du chàleau, très-contrarié de ce contre-lemps , et ruminant par (jnels moyens il pourrait y remédier prompleinent, il fut arrêté par le vieux liertr;ind, osseux et gigantesque soudard que René avait toujours vu aussi ridé et aussi vigoureux, et qu'il eût imaginé quelqurlôis être unc machine à ressorts d'acier recouverts de parchemin, n'eût été son dévouement et sa bonne humeur
— Monsieur le vicomte , dit l'écnyer dune voix rude et creuse, il y a de singnlières nouvelles et qui vont vous dérider, ce qu'elles auraient pu faire pour moi aussi autrefois; mais à présent, au contraire, le rire me ride.
— Paulin te dira la raison de cela, Bertrand. Mais qu'y a-t-il donc? — Il y
a, monsieur, que ce malin j'ai rencontré tout près d'ici se promenant de long en large, un serviieiir de la maison Lamperière; une espèce de berger savant, nommé (iautier. Comme je me préparais ;i lui demander ce que je pouvais f.iire pour lui et à lui donner h choisir entre une volée de coups de bâton et deux on trois lardons, il m'a abordé, disant qu'il avail à me parler. Savez-vous ce qu'il ir\"a conté? Que vouscouriisicz sa jeune maîtresse, et que vous vous trouviez incessamment sur son chemin, ajoutant, chose assez sage, qu'il ne pouvait résulter de cela que des maux, et qu'ainsi il ét;iit du devoir des bons serviteurs des deux familles de faire leur possible pour les prévenir, et il m'a invité à en parler au préalable à M. le comte. Apres tout, c'est un garçon qui parle forl bien.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Moi, mu:: enr, je lui ai ri au nez et lui al dit que si jamais un
DOM GIGADAS.
pentillioninio de voire nom se Iroiivaii sur lo cliciniii lU's l.ampei'ièio. Il' uc poiivail èlre qii'avrc un liosein do vfiigp;ince ; car. lui ai-jo (til, vos niailres suiil les dcbilciirs »lo> inious, et >ils nom plus de sang à BOUS donner, il nous esl permis de mnis paver aiilrenienl. Vous pensez bien qnejeue voulais qne \f railler. Il m^a i|inné en m'appcl.iul brigand. Iiérélique: je lui rendrai cel.i (pieli|ne jour, mais ce ne sera pas eu |>urules. Eb bien ! monsieur, cumulent irouvez-vous la idaisanierie .'
— Médiocre, répondit René. Ce Gautier est nu impertinent drùle qui mériterait d'èlrc cliàlié pour lui apprendre à retenir sa langno ; mais il ui"esl inipnssible d'adun lire dans leur élendiie tes principes de veugranee, même enver» uo^ plus cruels ennemis.
— Dabi monsieur, qnaiid vous leriez un peu pleurer ctate belle demoiselle, cela i>e laverait pas le sang que sou père a tiré à votre oncle de Ronvillac. cela ne rachèterait pas la prisou qu'il a procurée à voire père, puisque tons deux eu sont morts.
— D'est pourquoi je ne dois pas songer à nue vengeance si peu proporiionuée, et d'ailleurs injuste.
— A la bonne lieiire. mcnisienr. Aussi n'ai-je voulu que soutenir l'bonoeiir île la maison. Comme vous pouvez le croire, je ne répclerai pas cela à M. le comte.
— F.t lu feras bien.
l.a Ferr.i'le.
Ayant ainsi mis Cn à cel.e to;ivei»aiioU peu agréable pour h;!, Hene se relira dans sa cbambre, où il s'engagea dans une série de rédeNions qui ne l'étaieut pas davantage. Sa conscience proieslan! cl féodale, eudorinie par le bonheur sans nuages qui avait protégé les coiiinieneements de sa passion, se rév«lla moins sous l'iiifliii nir des riprocbes que le hasard lui avait fait subir, que sons celle d'une première contrariété; car les remords sont frères puînés des regrets. il se voyait comme enfermé dans uu chemin sans issue, bordé d'un cô;é d'une rivière de sang qui représentait le passé et de l'autre d'un torrent de I irmes qui (igurait l'avenir. Celle ])erspective n'avait rien que de liigiibie. René l'rémissait en pensant que son nnion avec Louise ne pouvait s'acconqilir que par la mort dedeu^ hommes dont les signatures auraient hurlé de s'accoler sur le même parchemiii : l'un de ces hommes était le marquis de l-ampcrierc, qui n'avait nulle envie de mourir; l'autre était le graud-pèrede René, ce noble et vénérable vieillard pour lequel son petit lils eût donné tout le sang de ses veines; mais lui sacrifier sou amour, c'était impossible. Le vicomte n'alla pas jusqu'à se dire qu'il ci1i été sage de ne pas s'engager dans une voie si diliicile ; c'eut été encore un blasphème, et il voulait adorer à la fois des dieux dont les cultes étaient inrompaliblcs. Il se borna donc à maudire le sort, et se résigna à atiendre, mais non plus de cette attente insouciante et douce qui lui était loisible la veille, mais d une attente impatiente et douloureuse. Une seule entrave avait tout changé pour lui à l'horizon, on, pour mieux dire, l'av.-iil contraint à y regarder. Une lettre de Louise, que Paulin vint lui apporter. Interrompit sa tristesse : Louise lui apprenait ce qui l'avait empêchée de se trouver le matin dans la petite prairie, et. en onlr<'. que qui liju'un ayant donné l'éveil à sa tante, il lui avait été détendu de se promener sans être suivie d'un domestique, sous prélexie que les chtinins n'étaient pas tijrs II était donc nécessaire de ti)anger le lieu et 1 heure de leurs entretiens, et de se voir désormais le soir dans le bois qui se trouvait entre Laguy et Meyran. Suivaient des protestations de tendresse ineffable et ineffaçable !
La-dessus René cessa d'accuser la fatalité, et pensa qu'il fallait 'àclier de paralvser la malveillance de ce (Jauticr, qui était indubitatleroeoirauieor de tous ces mécomptes; mais ce n'était pas facile, car cel iMimine éiait insaisissable. L'argent ni la force ne semUaieiit avoir d'aetion sur lui : l'argent, il avait prouvé qu'il le méprisait; la violence, son assurance iiionirail qn il avait des moyens de s'en garantir. René pen-a donc que le plus sûr était que Louise, qui semblait avoir sur cet homme une Influence extraordinaire, lui ordonnai le »ilence. Il lui vint un instant dans l'idée que ce Cautier pourr ilt être son rival ; mai* Il rejeta celte pensée et n'attribua ses démarches qu'au zèle d'un serviteur et au ressentiment d un homme du Midi. L« soir, les deux amants se rclronvereut avec plus d'enivremeni que jamais, et parlèrent aiis^i plus sérieusement qu ils n'avaient eneore fait, tant ils avaient été elfrayés par ce premier avertissement. Lou se avait rencontre Canlier. qui avait nié, avec un air d'innocence parfait, avr.ir rien dit. n'ayant d'alll.-iirs rien vu ni sans doute rien à *oir; après quoi il s'clail confondu en expressions de respect et de dévouemcDi d'où il avait été impossible'dc le faire sortir.
Louise el René en fiirenl donc réduits de nouveau à s'envelopper d'oiihli, à quoi ils p.irviiirent bien vile.
René ne revit qu'une seule fols le hardi paysan qui avait osé se poser el agir connue ennemi eu face de lui. C'était à une ferrade dans la Caiiiargiic : on appelle ainsi une sorte de solennité sauvage et pastorale où l'on marque les nouvelles bêles des troupeaux de taureaux sauvages que reiifenne celle île; c'est uu spectacle curieux et qui attire d'ordinaire du monde. Mademoiselle de Lamperière ayant voulu as-lstcr à celle-là, René s'y trouva aussi, bien qu'il ric pùl qu'y voir <le loin sa maîtresse, et qu'il pouvait l'eutretenir le soir pendant une luuie; mais à cet .ige, et dans les premiers temps d'une liaison, on fan de ces choses-la : qui n'est pas resté une heure CD faction pour voir sortir du thé.itre ou de quelque auire lieu sa bienainiée, apri's avoir passé la journée auprès d'elle'.'
Suivant riialiilnde, on avait formé, avec des charrelles et de., pieux, une enceinte circulaire nù se trouvait réservée une seule issue; en face de celle espèce de barrière s élevait un amphiihéAire où les spectateurs s'étaient placés. Le troupeau de taureaux remplissait le pâturage. Ces animaux, d'une race particulière, noirs de la pointe des cornes à l'exlrémilé de la queue, ce qui contrastait avec la robe blanche des chevaux qui habilaieiil i>éle-méle avec eux CCS déserts, étaient d'mie férocité oubrageuse ([ue leur aspect annonçait parfaitement. Pour s'en emparer l'un aiirès l'antre, leurs gardiens, armés de longues lances à trois pointes ou tridents, les poursuivaient, les délacliaicnl du troupeau, les ccrnaien», et l'animal furieux se précii>iiali par l'entrée ouverte, seule issue qui lui fût laissée dans l'enceinte fatale, et qui était aussitôt fermée derrière lui; alors les gardiens mettaient pied à terre, le harcelaient, et, saisissant le moment favorable, le renversaient sur le (lanc. La personne que l'on voulait honorer descendait alors des gradins el marquait la victime dont la peau fumait et frémissait. Lorsque celte personne avait repris sa place, on lâchait le taureau qui, après avoir vainement cherché à se venger de ses agiles vainqueurs, fuyait par Pissue que Ton avait rouverte el courait dans la campagne en mugissant et frappant la tête de ses cornes.
On en avait marqué déjà un assez grand nombre de celte manière, lorsque l'on en amena uu qui se faisait remarquer par sa vigueur et sa fougue. Plusieurs fermiers et hahiianis du pays étalent descendus dans l'arène el prenaient pari à la bataille; Gantier se distinguait parmi les plus adroits el les plus intrépides : ce fut lui qui eut l'honneur de renverser ce reiloulable animal. Vn des gardiens alla présenter le fer à René, qui ne crut pas devoir le refuser; mais au moment où 11 le posait sur la cuisse du taureau, celui-ci se releva inipétneusement, soll que la douleur lui eût inspiré un effort irrésistible, soli qu'il eût été mal tenu iiar Gautier et les gardiens qui Paillaient. Le jeune seigneur avait eié culbuté dans la poussière, et parmi les spectateurs celte chule avait excité des éclats de rire qui avaient couvert le cri que Louise ne put s'empêcher de jeter. René se releva avec une rapidité que peuvent seuls apprécier ceux à qui il est .arrivé de choir ainsi hontcusemcul, sans se faire de mal, sous les yeux de la dame de leurs pensées : il courut vers le taureau et lui barra hardiment le passage. Comme II s'élait souvent mesuré avec ces animaux dans ses excursions, et que sa vigueur était doublée par la colère, il l'empoigna par les curnes, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie, et, lui ramenant en même temps la jambe en avant, il lui (il perdre l'équilibre el le renversa écumant et furibond.
— Paulin, cria-t-ll à son domestique, prends le fer et marque une seconde fois ce terrible monstre, pour lui apprendre à en agir plus r';pectueusement avec un geiitilhomine, cl pour montrer à ces gens conimeiit on tient un taureau.
Paulin fit ce que son maître lui ordonnait. Les gardiens, que cette preuve de vigueur et de bravoure avaient pénétrés de respect, étaient revenus aider René, et tout se passa dans les règles.
Cabn.
René avait bien deviné : Gaulicr était l'homme de la cabane. Ccf* frêle habitation était construite, comme toutes celles des bergers ri la campagne, avec des pieux dont llntervalle était rempli de roseaux : elle n'avait d'ouverture qne la porte tournée vers le nord, afin d'éviter également le soleil et le mistral ; le fond en élait arrondi, et le comble surmonté d'une croix inclinée : ces frêles demeures sont toutes placées ainsi sous la sauvegarde du signe de la rédemption. Leurs habitants ont besoin des pensées de la rehgion pour supporter leur vie péulble et taciturne, et de ses talismans pour pouvoir s'endormir sans cruiuie aux mugissemeuts de l'ouragan, qui, dans ccttfi
vm 0'G\D.\S.
lé.^ion plsi'". se ilrployant avec (ouic ^a vicili-rice, diVacinr soiiviiit des arliit's vi^ciun-ux et eiili've les fjiies des maisons de pierre, tandis (|ii'il (ilisse sur les buissons pliants de lamarins et sur la siirfaci- r:iiii|iaii;e des cabanes. L'iulcrieur de la maison de Gautier l'épiuidait à leMérieur : ou n'y voyait point de clieniinée; une place iKiiic'ic au pied du pilitT (|ui snpporlail le comble en sim milit-u et une oMvcrliirc coricspondanlc au toit, indiquaient comment on y suppléait. L'anicnb'.inieul ne consistait qu'en (hux lils ou pinlol deux ui<'h('squi CM len^iient lieu, balles dans les coins avec du bois brut el des roseaux, un grand colTrc, deux ou trois escabeaux, el quelques planclies où étaient rangés des plats et des écneiles de faïence jaune ou rougeilre. Les seuls objets qui fissent disparate daiis ce mcnastc! groosicreinent pastoral éiaieni une table couverte de tout ce qui est nécessaire pour écrire, et un barnais militaire eomplel. accrotlié cooire une des parois, près du manteau et du lusil du berger.
Le soleil venait de se coucber dans loule la splendeur de sa pourpre méridionale, et l'aimospIxTe en gardait une teinte rosée qui rafraichis^ail la vue, tandis que de la terre sourdail la fraicbeur plus réelle des nocturnes vapeurs. Ou entendait s'élever à la fois dans la plaine les bêlements des moulons, les aboiements des cbiens, les coassements argentins des petites grenouilles vertes, les cris des oiseaux sauvages, et mille autres bruits vagues formant un concert mystérieux et plainlil ; car les voix de la nature prennent toujours au crépuscule un accent mélancolique qui pénèire dans le cœur, el le calme comme le refrain d'une berceuse enfantine. Une jeune fille se promenait en diamant à l'enlour de la cabane de Gautier, et, regardant incessanunent la campagne, semblait attendre le retour du maître. Un gros cliien, couché à terre et dressant ses oreilles velues à chaque bruit de pas qui résonnait au loin, partageait cette attente; mais, tandis que l'animal, la tête sur ses pâlies, conservait une taciturne gravité, l'enfant allait et venait, et montrait une agitation nerveuse qu'elle révélait surtout par la façon dont elle chantait; sa voix suave et pure possédait une élévation et un éclat extraordinaires, et produisait par insianis un effet pénible et agaçant comme celui que produit I harmonie. Ses (liants, bizarrement entrecoupés et iiiterrompus snliiiement, apparienaient à tons les pays : une barcarole Liiiienne s'y mitait sur une ronde française, el une valse allemande sur une roiiianee audalonse ; c'était l'harmonie la plus discordante qu'il soil possible d'imaginer.
Tout à coup le chien se leva et s'élança comme un trait. La jeune fille en fit autant, el, se laissant guider, mais non dépasser, par sdii compagnon, arriva en même temps que lui auprès du berger, dont le cheval excité pluiôt qu'elfayé par l'arrivée de ce tourbillon, se cabra, rua. el, conlenu par son cavalier, se rédiiisil enfin à changer son trot habituel en une allure plus vive. Mais, tandis que le chien témoignait à son mailre sa joie de le revoir, en gambadant et en aboyant, la jeune fille, avec une adresse et une agilité surnaturelles, avait saule sur la croupe du cheval, s'y élait agenouillée et avait enlacé Gauiier de ses deux bras; elle le serrait avec force, l'embrassait et poussait de petits cris de joie aigus el inarliculés, enfantins comme ses caresses et ses manières. Trouvant que le grand chapeau du berger la gênait, elle le lui ôta et le jeta au chien, el alors elle se mit à froller comme un chat sa pelile tète sur l'éfiaule el les cheveux de Gautier, qui, accouiumé sans doute à ce manège, se laissait faire gravement, ne répondant à touies ces chatteries que par quelipiesmots bienveillants. — Assez, lui dil-il enfin, assez, (^abri.
El la jeune fille s'aula aussitôt à terre avec une prestesse qui justifiait le nom qui lui élait donné, courut à la cabane, revint (le nouveau vers le cavalier, el, quand celui-ci lut arrivé cl eut mis pied à ;erre, elle lui sauia de nouveau au cou, el incontinent se mit à desseller le cheval el le conduisit sous un peiit hangar aliénant à la cabane où cet animal élait abrité, quand il ne préférait pas errer sur le pâuirage. Cela fut exécuté en un clin d'œil. Cabri rentra, alluma une lampe donna un escabeau au berger, le lit relever pour placer sous lui quelques coussins, l'embrassa encore, ce dont elle ne pouvait se dispenser pendant plus d'une minute, puis elle lui apporta ce qu'elle av.. il préparé pour son souper. — Je n'ai pas faim, dit Gauiier. La jeune tille reporta alors le pain et les assiettes sur la planche d'où elle les avait tirés. — Cela ne l'empêche pas de souper, pelile.
iMais l'eiifanl n'était pas de cet avis; elle prit un escabeau et y resta l)endant (pielqiies instants assise, dans une immobililé aussi étrange que sa turbulence, et fixant des regards inquiets el avides sur le beiçer. Cei examen ne lui révéla sans douic rien d'extraordinaire, quoique Gautier lui uu peu soucieux, car elle vint bientôt se placer à ses pieds, auprès du chien, et là, se posant gracieusement, elle lui dit d'une voix douce et humble :
— Tu n'as rien, n'esi-ce pas? — Rien, mon enfant. Je m'ennuie seulement comme à I ordinaire. — Je voudrais bien savoir quelque chose pour le rendre gai. Veux lu que je danse, veux-lu que je chante? ou bien faut-il prier le bon Dieu pour chasser le démon qui te tourmente? - Non, viens plutôt sur mes genoux. Cabri no se le fil pas répéter; elle s'accroupit loul entière, en repliant ses jambes sous elle, sur les geimux robustes du berger, qui peu à peu se prit à joner avec elle connue avec un enfant ou uu jeune chat. Â n'en juger que
par sa taille exiguë el la délicatesse de ses membres, à n'écouler quo son rire iiaïf el vibrant, et ses discours puérils, cette singuli. re créature ne paraissait en elfel qu'un enfant; mais sa chemise fendue par devant laissait voir une gorge déjà formée et bien détachée de la poitrine, qui décelait au moins quinze ou seize ans. Du reste, rien dans ses manières ingénues n'annonçait que celle nubilité eût éprouvé le besoin de s'éjianouir; rien dans celles du jeune homme ne tendait à l'éveiller : c'était la f.imiliarilé d'un frère et d'une sœur, el non celle de deux amants. Cependant Cabri élait jolie dans toul(; sa personne: elle avait la tête peine, même pour sa taille; deux nattes de cheveux dorés, aussi grosses que le bras, que leur poids faisait souveni dénouer, lui lombaieiil alors jusqu'aux jarrets. Sou leinl était dir ceux sur lesquels le soleil n'a pas de prise, el sa peau la plus fine du monde; ses joues n'avaient pas de couleur plus vives que loul le reste de son ciu'ps. qui était d'un rose charmant semblable à celui qui teint le cou d'un flamant: ses yeux étaient bleus, très-grands, parfailemciit beaux, quoique l'expression en lût im peu ('garée; son nez était retroussé et délicatement modeli\ ni plus ni moins que les nez des belles dames delà cour de Louis XIV, dont l.argilliere nous a légué les portraits; sa bouche élaii petite et vermeille, ses dénis irréprochables; son cou el ses éjiaules étaient faits au tour; sa taille aurait pu tenir entre les dix doigts, el. n'ayant jamais eu- gênée par uu corset, elle possédait une grâce el uoe liberté Ires-rares; les jambes et les bras élaienl à l'avenant, fins, nerveux, et cependant potelés; les pieds étaient des bijoux à enchâsser dans l'or d'Ophis le plus pur, tant ils étaient mignons el bien f;iiis, bombés au cou-de-pied et arrondis au bout; mais, certes, ces petits pieds, accoutumés à si bien user de leur agilité, eussent été trop empêchés dans cette riche et lourde chaussure, pounpie nous la leur souhaitions sincèrement : la pantoufle de Ccndrillon leur eût beaucoup mieux convenu. Quant aux mains, elles étaient bien un peu rouges; mais, du reste, tout aimables, et rien ne pouvait les endurcir. Tel élait 1 entant avec lequel jouait le jeune berger, sans être autrement ému. Il élait pourtant lui-même dans l'âge où la sève de la jeunesse fermente incessamment, et tout en lui dénotait ime org:inisalio-n passii nuée et inllammable ; mais probablement sa passion avait pris un autre cours, et il n'avait pas élé élevé dans la perpétuelle préoccupation des rapports les plus intimes des deux sexes. Cei enfant avait encore grandi sous ses yeux, il s'était habitué à la voir s'habiller el se déshabiller inniicemmenl devant lui, comme s'il eût clé sa mère ; el, parce que ses épaules el ses hanches s'étaient arrondies, et que la gorge lui avait crû, ce changeinenl s'éianl opéré insensiblement, il n'avait point conçu pour elle d'autres senliments; et, n'élanl point (lélri par la corruplion. il n'avait pu songer à abuser de la tendresse filiale que lui témoignait la jeune fille. Pour celle-ci, on ne pouvait pas dire qu'elle aimail le jeune homme : elle l'adorail. Son cœur était pétri (ie feu et d'éiher, comme celui de toutes les créatures dont elle procède, Mignon, Fénella, Esméralda, ondines, sylphides, salamandres, el toutes les forces aimantes de ce cœur s'étaient concentrées sur Gauiier : c'était à la fois son père, sa mère, ses amis cl ses frères qu'elle aimail en lui, car elle avait de la sensibilité à déverser dans loules ces affections ; elle vivait réellement de son àme, ne pensait qu'en lui, et elle n'avail pas une idée, pas une sensation qui ne procédât de lui. Ainsi, elle élait heureuse, mais non troublée de sa présence; ses caresses lui causaient une impression délicieuse, mais ses sens n'en recevaient point de coiiimolioii; elle ne voyait et ne cherchait rien de plus doux que de folâtrer avec son ami. Cela est faux sans doule, sans aucune espèce de vraisemblance, mais il en était ainsi. A vrai dire, la pelile avait la raison i>eu saine, sans quoi il est probable qu'elle eût élé promptcmenl éclairée, et un baiser sur la bouche, un regard chargé de la moiteur du désir, eussent bieuK'H fait raison (Je la paternelle austérité du berger; celui-ci voyait d'ailleurs dans la folie de la pauvre C:ibri un nouveau motif dé la respecter, quoiqu'un roué y eût trouvé peut-être un attrait pour éveiller ses sens fantasques et blasés.
Cependant Gautier, tout à fait déride, prenait dans une de ses mains les deux mains de l'enfaiii, qui tâchait de se débarrasser en se tordant cl en mord.ini ces entraves; puis il la laisait sauter sur ses genoux ou s'amns;iit à la faire soudain bondir el crier en la chatouillant; le gros chien prenait part de temps en lenips à ces jeux, em grondant sur un ton bienveillant, et réclamant de la patte quelque caresse qui lui élait dérobée. Le fidèle animal prouva que ces dislrac-i lions ne lui faisaient pas oublier néanmoins ses devoirs de surveil-j laiil, car il s'élança dehors en aboyant, sans que les oreilles moins exercées du berger et de Cabri eussent pu percevoir du briiil au de-, hors; mais une voix d homme s'éleva proniptemeni pour gouriuander le chien. Gautier se leva précipilammeul et sortit.
DOM GIGâDAS.
Le marqniii de Lampefi^ri»
G^mlier rcnira arec \\n individu auquel il iônioi;niaii un ivspori oi nn cmpressoineiil qui annoiiçaieiil un persiMniai^c (rimpoiliinc; . l'I qui dcvail en outre posséder dos drnils pailiculiers à >;i deléiciue. Celait uu liuaiine déjà sur le déclin de l'Age, un peu voùié, d'une ligure tine et blême, non sans quelque fnnsselé dans la physionomie. Il était velu d'un rirlie costume de voyage, vert, brodé d'or. Il s'assit, d'un air de fatigue, sur le siège grossier qui lui éiait présenté. — Tn uc m'attendais pas ce soir? dit-il à Gantier. — Je ue vous atlend:\is plus, monseigneur, répondit celui-ci. Vous rsconnaîircz vous-même que vous venez uu peu tard. Il y a du nouveau depuis ma dernière lettre; et j'allais vous écrire à l'instant. Je vois que vous ne venez pas de Laguy. — Non, je suis venu d'Arles ici directement. J'ai laissé ma suite au baron, aHo de ue point faire connaître nos relations. Je me suis hàlc autant que possible; mais j'ai été obligé de m'arrctor à A\\ et à Marseille, où j'avais des missions à remplir : car la sédition fermente toujours dans ces villes. Les affaires du roi devaient passer avant les miennes. — Je doute cependant, monsieur le marquis, qu'elles fussent aussi pressâmes. — Vrainieni! Qn'csl-il donc arrivé'/ Attends... Qu'est-ce que ce meuble à deux oreilles que j'aperçois là dans l'onibre .' Je ne suis pas habitué à en adinciire de pareils en tiers dans mes conversations. — Vous pouvez parler sans crainte devant cette enfant, monseigneur, elle vous entendra, mais elle ne vous comprendra pas. En un mol. elle esi folle. — Raison de plus pour la renvoyer, mon ami; elle pourrait répéter nos paroles comme nn perlX)quel. et serait incapable d'apprécier une défense.
Gautier (il signe à Cabri, qui sortit sans murmurer.
— Elle est fort bien, celte petite, dit le vieux seigneur; et elle est ftlle? Elle me semble cependant avoir une rare intelligence pour l obéir. Je trouve celle soumission fort raisennati'e. Plilt au ciel que tontes les femmes fussent folles de celle façon! M. le cardinal en eût trouvé sa besogne moins pénible. — La vôtre, monseigneur, n'y eûi pas perdu non plus. — Ah! sans doute; mesdames de Longneville et do Chevreusc, et madame la Palatine, m"ontdo:nié plus de mal pour les amener à réeipiscence que tout le parlement de Paris. — Et mademoiselle votre fille vous donnera peul-éire plus de peine que celui de Prnveiice, monseigneur. — Pour ceci, j'en douls. Ce n'est qu'une cul;',nt, et il ne s'agit ici que d'enfantillage. Dans notre temps, ce n'est plus l'amour, triais l'ambition qui occupe les femmes. — Les femmes de la cour, monseigneur, c'est possible. — Eh liienl Gautier, ma (illo sera avant peu une femme de la cour. Mais dis-moi jusqu'où elle est allée avec ce jeune homme. — Ju-qu'auchàleau de Meyran, monseigneur. — Comment .' que veux-tu dire'.' — Je veux dire simplement, mon-ieur le marquis, que mademoiselle votre fille, sachant volrc venue, est allée ce soir se réfugier près du fils de votre ancien ennemi, qu'elle a choisi pour son ami et son [irolecieur. — Diable 1 ceci est conlrariant. Ah çh: le vieux comte est dans le complot? — Nullement, monseigneur. Tout cela se passe à son iusn, et, s'il le savait, il en serait plus lâché que vous.
— Je lui rendrai donc le service de l'en instruire. Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'occasion de lui êtr-j utile. Itepuis l'affaire de sou lils, il doit in'avoir oublié. Allons! il rura peut-être le plaisir de me voir avant de rejoindre ses aïeux el :;es enfants. J'irai ce soir mérie chercher ma fille, Gautier, quoique je sois bien faiigué. Mais, du train dont ils mènent leur passion, je no sais vraiment où ils pourraient s'arrêter. Qu'en dis-tu .'
— J'ai toujours pensé qu il ne faut remettre au lendemain que ce qu'on ne peut faire sur-le-champ, nionsîigiieur. Je suis d'ailleurs eerlain que riunocence de mademoiselle de Lamperierc el l'amour vraiment sincère et profond que ce jeune homme paraît avoir coni;ii
■oiir elle soni de bonnes garanties contrî les inquiétudes que doit ous inspirer cette situation.
— L'innocence et l'amour, mon cher G?ulier, sont un loup et nn agneau qui nepas<;cni guère de nuits ensemble sans que le premier uc dévore le second. J'ai eu tort d'aumncer mon arrivée. Aussi toninicut s imaginer que ce marmnl, car il n'a que vingt ans à peine, tout emmaillote qu'il est de psaumes eld évangiles, eût mené une iii- Irigiic avec une pareille habilcié el si lestement. Je vois bien qu'il uui que ma Idie I ait aidé.
— L amour les a aidés tons deux, monseigneur, et en un mois, quand on se voit tous les jours, ou fait bien du chemin sous sa conduite.
— Ainsi ih se voyaient chaque jour, m .Igré ce que tu as pu faire. En vérité, je suis touché de cette tendresse. Pauvres enfants! ils sfîiifiïiroiit bien d'être séparés. Allons ! j'arcorderai uu mois à ma fille pour n'y plus penser. Et quant à l'autre, il en pourra prendre à son aise.
— Je vous .nverlis, meiiseigneur, que ce n'est point un homin < méprisable : il a un caraetère hardi et un esprit pénélraiil; il es! d'ailleurs brave et fait pour cire distingué en tous lieux. Il a su donner le change à l'éeuyer de son père, que j'avais averti de ses relations ,ivec votre fille; il a montré 1;\ une adresse et un aplomb qui eussent fait honneur à nn courtisan. Je l'ai vu, meiuicé par loule une foule, conserver un air de supériorité hautaine, et, quand, pour le rendre ridicule, je l'ai fait culbuter par un taureau sauvage, il s'en est vengé en renversant le taureau, el n'a pas (hiigiié me jeter un coup d'œil de colère. Croyez-moi, s'il était ealholiqiie el que le roi renilii sa faveur à sa famille, vous ne pourriez désirer de gendre plus noble ni plus digne.
— Voilii un bel éloge, très-généreux de ta pari, Gautier, et qne j'ai, j'espère, écoulé avec patience. Après tout, je ne suis pas fâché que ce jeiuic lioiniiie ail des qualités et des talents propres à lui faire supporter l'affliction que je suis eonirainl de lui causer. La fille d'un premier gentilhomme de la chambre peut épouser un pair de France, mais un proscril-né, c'est impossible. Ce serait trop présumer de mes propres forces.- Maintenant, parlons de tes affaires. Quels sont tes projets? Je ne suppose pas que lu aies envie de rester confiné dans la Camargue à garder des moutons el à faire l'amour avec cette pc • tite blonde, quelque folie cl folle qu'elle soit?
— Pardon, monseigneur, mais je dois vous dire qu'il n'esl nullement question d'amour entre cette jeune lillc et moi !
— A la bonne heure! les femmes ne doivent entrer dans la vie d'un homme sérieux que comme une distraelion, cl ..
— Je vois, monseigneur, que vous ne me comprenez pas encore. J'aime eelle enfani comme si elle était ma fille, el je me conduis avec elle comme si j'étais son père.
— Vraiment! ah çà, et dans quel but-'
— Je n'en ai aucun. J'ai trouvé cette petite, il y a deux ans, sur une place publique de Lyon, où elle dansait el faisait des tours de force devant le public. Sa gentillesse et son air craintif et souffrant m'ont intéressé à elle. Je l'ai arrachée au moyen de menaces et de quelque argent aux balladins avec qui elle se trouvait, et qui Pavaient probablement volée autrefois. Les mauvais iraitements avaient altéré son esprit amant que sa santé. En retrouvant l'une, elle n'a pas retrouvé l'autre; mais elle a conçu |)onr moi une reconnaissance qui est sans doute un nouveau trait de folie, car c'est une vertu à peu près inconnue chez les gens sains de raison. Je me suis moi-même fort attaché à elle, et quand je me suis retiré dans cette solitude, je l'ai emmenée avec moi. Elle me distrait par son babil et sa vivacité ; mais je rougirais d'avoir formé sur elle d'auires desseins, ■le la respecte comme doublement innocente.
— A la vérité, j'avais oublié que tu es un rigoriste. Celle histoire est vraiineiil bizarre, el tes scrupules ne le soni pas moins. Qui saii ? c'est peut-être une princesse enlevée. A-l-elle quelque signe, quelque ainuleiie an moins qui pourraient la faire reconnaître? Se souvientelle d'avoir vécu autrement?
— N(ni, monseigneur; elle n'a conservé aucun souvenir ni rien qui puisse indiquer son origine. J'.ii jugé seulement à son teint et à sa figure qu elle ne pouvait être bohémienne.
— C est sagement jugé. Je te conseille |)oiirtant de ne pas trop te fier à la sagesse ni à la double innoeeiiee de ta pupille. Parlons de toi, maintenanl. Que comptes- tu faire?
— Je n'ai pas d autre désir, monseigneur, qne de rester ici. Je tâcherai d'y faire fructifier les avances que vous avez eu la bonté de me faire, et de me procurer à prix d'argent l'indépendance qui m'est nécessaire, à défaut d'autres choses qu'un ubstur paysan comme moi ne peul atteindre. Je ne puis parvenir à rien dans lé monde. Eh bien ! je m'en retire. L'existence libn; et contemplative qui m'est réservée dans ces déserts vaut mieux assurément que la condition d'un curé de campagne, d'un soldat aux gardes ou d'un scribe de procureur.
— L'ambition le tient toujours dans ses griffes, je le vois, Gautier.
— Non. monseigneur, non, j'en suis parfaitement guéri. Les blessiir(;s que m'a faites ce vaiitcur achèvent chaque jour de se cicatriser. Je ne suis pas content, mais je suis tranquille. J'ai renoncé aux livres, aux voyages, aux projets insensés et aux vaines espérances. Je veux désormais vivre et mourir ici, comme un berger, puisque je ne suis pas bon à remplir d'antres fonctions.
— Je ne crois pas ce que tu dis là. Gantier. Tu ne dois pas rester dans celle obscurité, et tn ne peux pas le désirer.
— Le désirer, non, monseigneur, mais seulement m'y résigner. Il faut bien m'arréter, puisque tous les chemins manquent sous im-s pieds. Ne les aije pas tous tentés?
— El c'est là le mal, mon ami. La persévérimce seule conduit an succès. Tu as renoncé à l'église en sortant du séminaire, à 1 épée après avoir fait deux campagnes, el au barreau au bout de trois ou quatre procès. Est-il étonnant que lu ne sois ni évêque, ni maréchal de France, ni lieutenant-criminel ?
— Je n'ai jamais, malgré mon orgueil, désiré rien de déraisonnable, monseigneur; je ne me suis retiré d'une carrière qu'après avoir acquis la certitude que tous mes efforts pour avancer ne pourraient
DO>f GKÎADAS.
|an)ais que faire tuiiniei- sou» mes pied* la |>usilioii obscure à laquelle j'élais coiiilaniiié, ab^oltiineul coiiiiiii.' un écureuil fail luunierba cage. J'ai eu le btiu bcns que u'a pas cet auiuial, de seiilir que je lue l'aiiguaii inulilerneiit.
— Tu ne me parais [las cuiiipter pour beaucoup ma voloulé et mou pouvoii à le protéger?
— Votre protetlion, inonseigueur, ne fera jamais de moi uu {x\itilhomme. Vous oubliez que celle qualité esl indispensable pour cire
f)rélai, général ou magistral. Etre bon tlicologieu, brave soldat ou égisie habile, ne sont (|ue des conditions secondaires.
— En ceci lu te trompes encore, Gautier. L'exclusion de la naissance n'arrèle jamais que les esprits vulgaire^, et n'esl pas applicable aux talents supérieurs. Faberl, qui e-^t le (ils d'un libraire, esl devenu maréchl. Mais a\aiit de donner un laissez-passer au génie, faut-il encore qu'il ail fait ses preuves.
— (/'royez, monseigneur, que le malheur qui m'oblige à me bannir de la société ne me porle pas à la maudire. J'élais né sans doulc pour être un gentilhomme et non pour le devenir.
— Ceci est subtil, Caulier. Tu es donc bien résolu à t'eudormir dans ton désespoir : tu es bien résigné ù le résigner.
— Oui, monseigneur, je suis lixé irrévocablement ici. La religion, qui ne m'a jamais abandonné, me facilitera ce sacrifice dont la partie la plus pénible est déjà accomplie. Je m'habituerai peu à fieu à ne plus penser. Je redeviendrai peu à peu un paysan, ce que je n'aurais jamais dû cesser dèlre, et je trouverai eiiliu du bonheur dans cette vie uniforme et douce conunc celle d'une plante. Cl puis ce qu'il y a de plus consolant, c'est qu'il y a un terme à tout cela.
— Hélas! oui; c'est ce dont mes infirmités m'avertissent plus souvent que je ne le voudrais. Ainsi, Gautier, rien ne p jurrait le convier à une imuvelle lenlaiive.
— Rien au monde, niousciuueur.
— Et si je te proposais de l'emmener avec moi à la cour?
— Alors, monseigneur, je prendrais d'abord la liberté du vous demander si c'est pour me faire remplir un emploi d'espionnage coiniiie crliii que vous m'aviez, procuré prés du parlement d'Aix, ou bien pour coiilinticrà surveiller mademoiselle voire fille, ce à quoi tout mon dévouement pour vous ne me pourtail déterminer plus longtemps.
— Ah! ah! lu as loujouis les mêmes scrupules. Il faut le délaire de ces idées. Tu y parviendras facilement en appelant celte délicatesse sottise, et ce que tu nonmies espionnage une mission de confiance. Il n'y a que des mots dans toutes les choses. Au surplus, il ne s'agit pas de tout cela. Tu seras mou secrétaire, et je trouverai bien vile l'occasion de te faire connaître au cardinal-ministre. La faveur est aussi un talisman universel. Acceples-lu ?
— J'avoue que je balance un peu avant de reprendre le fardeau d'inquiétudes dont j'élais parvenu à me délivrer. Mou nom grossier ne me parait pas bien fail pour figurer à la cour.
— N'est-ce que cela'.' Nous le changerons pour celui de mon fief de Vanllas que je le donnerai en toute propriété. Gautier de Varillas, cela sonne comme un nom de vieille chevalerie.
— Je suis confus de loiiles ces bontés, monseigneur, et ne sais comment je pourrai les reconnaître.
— En le laissani guider par moi. mou ami, et en acceplant également ce que je le donne et ce que je le propose. Ma fille sera assez riche pour ne pas s'opposer à ce don bien léger. Elle se mariera bieniôi. et alors le vieillard se trouvera bien solitaire, si tu n'es pas là pour lui servir de fils.
— Je vous suivrai, monseigneur, à celle considération. Si j'avais cru que mes soins pussent jamais vous êlre de quelque prix , je n'aurais pas amioncé me^ projets de solitude d'une façon si absolue.
— Tu es presque mon enfant, Gautier. Ta famille est depuis si longtemps attachée à la mienne; je t'ai vu naître. Mon père avait vu naître ta mère et ainsi de suite. Tu vois bien que c'est à loi que revient le droii de me fermer les yeux. Si, en attendant ce moment, il te tombe quelque aubaine entre les mains, tu les auras toujours assez libres pour me rendre ce service dont, après tout, je serai tenu de le faciliter l'éxecution. Gautier se jeta aux pieds du vieux seigneur qui le releva et l'embrassa avec une expression daiiendrisseraeut qui ne paraissait pas très-habiuiel à sa physionomie caustique, de même que »es dernières [laroles conlra^laient avec ses autres discours, d'ordinaire ironiques et pleins de fiel. — Quant à la petite protégée, reprit le marquis, eh bien ! nous l'emmènerons aussi. Cela me fait penser qu'elle esl toujours resiée dehors depuis que tu l'as renvoyée. Appelle-la, car la rosée n'est pas chaude, et sou costume m'a semblé bieu léger.
A la voix de Gautier, la jeune fille sembla tomber au milieu de la eabane; mais la vue de l'étranger calma soudain sa turbulence, et ce hit une charmante statue. — N'ayez pas peur de moi, petite, dit le vieillard, je suis un ami de votre ami. Diic:-inoi, voulez-vous venir à la cour.' *
Cajri leva ses grands yeux sur celui qui lui parlait ainsi, et alla sur j» pointe du pied se placer sous le bras de Gautier. Sa frayeur se lissipa tout à fait quand elle se trouva aiu.->; abritée : elle avança sa jolie tête en souriant et eu moutrant ses dents fines et blanches :
puis elle se mil à chauler d'une voix basse ces ver» qui ne j)i)ij> i^'u; assui'éuieul passer pour une réponse :
Dans la nuit sereine, Uuiit la lurii> est reine, Je prentir >i mou vol.
Fuyant le bocage.
Où lait son r.image Le fai ros-ignol; J'irai ver^la terre Qu'aimeiiL les corlieaux, Des raorls qu'on révère Dépouiller les os.
— Voilà, dit le marquis, une vilaine chanson; mais la voix esi charmante. Ainsi la pauvrette est décidément lolle. Je suisMlr<prill,' réussira très-bien à la cour, quoique les fous n'y soient pas rares ; mais leur folie n'est pas aussi gaie que eelle-ci. — Je ne voudrais pas, dit Gaulier, que cette enfant pût devenir le jouet de qui que ce soit, pas même d'une princesse. Elle mérite mieux la pitié que le ridicule. — li.ih! les pauvres d'espril sont très-heureux; c'est l'Evangile qui le dit : ainsi tu dois le croire. Après tout, lu seras libre de faire coucher la petite dans la chambre, à Paris comme ici , et d'en faire ce que bon te semblera. Maintenant je vais aller faire ma visite à mon voisin ; je ramènerai ma fugitive à Lagny, et dans deux jours elle changera d'air et d'idées; lu seras prêt pour nous accompagner? — Je le suis, monseigneur.
Le marquis de Lamperière quitta alors la cabane, et, conduit par Gaulier, il rejoignit son équipage. Sans se reposer aulrenienl, il se remit en route; car il avait l'habitude de n'écouler que la voix de sa volonté, et iie se laissait arrêter ni par ses propres aises ni par celles de personne.
— Est-ce que nous allons quitter cette cabane? dit Cabri à Gautier, quand celui-ci fut renlré. — l)ui. Cela te fait-il de la peine? — Non, non, j'en suis bien conlente. Nous irons dans un pays où il n'y a pas de ces vilains moueheions qui font tant de mal, n'est-ce pas? — Dans le pays que nous allons habiter, mou enfant, il y a des animaux à figure d'hommes et do femmes dont les blessores sont plus dangereuses que celles de ces insectes, et dont il u est pas plus facile de se garantir, quoiqu'ils soient beaucoup plus gros.— Oui; mais nous emmènerons Braudigne avec nous, mais Ilrandigne les prendra par le cou.
Le jeune berger interrompit le babillage de Cabri, pour se livrer au nouvel accès de la fièvre d'ambiiion rallumée dans son sein aux paroles du marquis. A la première lentalion, toutes les résolutions qu'il s'était imposées s'étaient évanouies. Au premier soufOe venu de ce monde contre lequel il n'était pas assez abrité, le lac trompeur de son àme avait retrouvé ses tumullueu-es oscillations. Le souvenir triste et philosophique de ses premières déconvenues s'clait effacé, et mille pensées d'avenir, mille rêves bouillonnanls, mille images cimfuses, mais brillantes, lui apparaissaient. Gaulier était ambilieux, ambitieux de la pointa' des cheveux au bout de l'orteil. Quand les passions vénéneuses de la civilisation s'implanlent ainsi dans une franche et piimilive ( r,;anisalion, elles y prennent un accroissemenl démesuré, un empire ans bornes.
La salle du Croisé.
La nouvelle de la prochaine arrivée de son père avait clé comme un coup de foudre piiiir Louise. Un soir, tandis qu'elle aiie.id;iil le momenl d'aller trouver son ami, pensant à lout ce qu'elle avait à lui dire ou se berçant du souvenir de leurs propos de la veille, on apporta une lettre à sa :ante. La vieille dame, après l'avoir lue i)05énieni, la replia, ôla ses lunelies, et d'un air mystérieux appela sa nièce. — Louise, dit-i lie, voire père arrive après-demain. Il me défend de vous en rien dire ; mais je pense qu'il est mieux de V(ms épargner le saisissem; ni que vous eiii causé notre brusque séparalion. — Comment, ma lanie, est-ce que mou père voudrait m'ernmener?— Uelas! oui, mon enfant. (Juoique je vous aie servi de mère et que j'aie eu pour vous une tendresse et des soins maternel?, je n'ai pas de droits sur vous. — Je ne veux pas vous quitter, ma tanie. Assurément je ne manquerai jamais au respect que je dois à mou perc; mais je lui dirai que marracher d'ici, c'est à-dire d'auprès de vous, c'est vouloir nu; faire mourir : Qu'est-ce que mon père pourra faire de moi? — Chère enfant! que cette tendresse m'e^l douce! Je crains bien, malheureusement, que voire père n'y soit pas aussi sensible que moi. Ilabiiu' à vivre à la cour et à u'admeiire d'autres «ecessité, que celles de la politique, il ne croit guère aux affection^ dii cœur. Il n'écoulera ni mes plaintes ni les vùues. H a demauae et obtenu pour vous uii ■ place parmi les filles d'honneur de la reine.
DOM Gir,\l)AS,
Oirin>i>orie qin- ce (|iii e>t une faveur |i;iiir lui suit un supplice paur nous:
La lanle versa alors quelques larmes qui coulèrent leniemeiii le long lie ses joues arides el i|ul se pordireiil dans le lorrenl épanché des veux de Louise. L» bonne dame, slupefailc de ce débordemenl de le; dresse, e>sa)a alors de consoler sa nière par la perspeeiive des pl.ii>irs qui l'allendaient à la rt.ui . bidlaiiU- alors de loul reil:\l (lue jclait aulour de lui un roi jeune, beau el g ilani : ille lui parla ili s honiu);«ges que sa beaiilé el son esprit lui allireraicnl ei lUi liel él iblissenuMit que sa tpialilé de rit lie lièritiere ne nianquerail pas de lui procurer: mais loulesces cou^idcraliousque Louise, un inoi> pins l6l. eûl lrè^-bieu enirevues delle-iuènic, avec des yejix parl'ail<nii;il becs el un esprit i lUicreuienl libre, n'avaient plus de sens pour elle, el demeuraient impui^sautes à la calmer. Toute sa vie s'était conceuirec «lan^ sou amour; tout l'univers clail rcnl'eriué pour elle dans le coiii de terre qui se trouvait cnlie Liigiiy el Mevran. Klle l'aviiil ainsi ariaiige ;.\n René, aussi iuiprevoyam ipi'rl^; el que Ions Ciu\ qui aiment pmir la première fois, ou même qui aiinenl vériiablemeul, vu qu'on croit toujours eu ce cas aimer pour la première fois.
Les p;mvres enfants en ëiaieui venus bien vite à se persuader quiliurs innocents projets seraient protégés par le ciel, el ils vivaien! dans cette douce cunliance à laquelle on pourrait pent-élre appliquer une épitbcie un peu moins agréable. Louise avait donc été atterreid'abord par la menace que le sort lui jetait aiuM sans pitié au milieu du concert cbarniant de son bonbeur; mais, après avoir pavé sou tribut larmoyaut à la faiblesse nerveuse de son sexe, elle se raiïermil Cl prit la résdluliun de ne pas céder sans eombaltre. Elle sentit que son père ne pouvait avoir beaucoup d'égards pour son désespoir de quitter des lieux où elle n'avait pas été élevée, ou même la société piu gracieuse de sa seconde mère. Elle savait d'ailleurs qu'elle ne devait pas compter sur le secours de madame de Porbin, sa tante, biiuue el faible personne qui, après avoir vécu souniise à son mari par utH:essilé, s'était soumise à sou frère par besoin, et qui n'imaginait pas qu'une femme (iili jamais concevoir le dessein de lutter contre les événements Depuis qu'elle avait acquis de l'expérience, Liuiise avait cessé de prendre au sérieux la pa^sive sensibdiiéde la vieille dame. Madame d>' Forbin élail assurément un mauvais guide pour une jt^une bile, à ne juger que par les résultats d(> l'éducation di^ sa oiece Trop loin de la jeunesse pour la cuinpreudre. el d'un esprit trop étroit pour avoir acquis l'expérience (pie les années ne donnent pas toujours, elle avait, sans songer à mal, cxalli' rimaginalion di- Louise par des alTeclaliuiis de sen^bililé, et sa coquetterie par des adulaliiiiis impruilenles et ridicules; par ses petites ruses féminines toujours innocenles, elle lui avait enseigné la dissimulation. Tout cela n'iùt eu sur une orgauisalinn iu'-iguifiaiite aucun résultai durable et important; mais ces germes légers s'étaient développé^ cbez Louise en raison de la force de son caractère el de l'aclivilé de son esprit. Celait ain-i que deux éducations entièrement opposées, l'une trop molle, r.uitre trop rigide, avaient eu cliez Louise el chez René une conséquence pareille Tous deux s'élaieul rencontrés au même poini, rime latigiiée de sa liberté. I autre de sa contrainte. Tout avait doiie • oncouru a faire éclater uue sympalbie que la jeunesse el la solitude sufii.<.aicut à établir.
Nous devons excuser Louise de l'élrange et aveniureiix parti qu'elle prit ingénument dans son cnibanas, el tpii était lilain;ible, en vérité, car il n'avait (>as le sens commun. Accoutumée à ê.re irailée avec la plus grande indifférence par son père, qu'elle ne voyait que bien rarement, el toujours préoccupé par les allairesd'Elat, par les intrigues d'' CUIT, qui ttiient sa vie, elle avait pen-é qu'il n'aurait ni beaucoup de suliiciiudi' ni be.iuroiip de temps à perdre pour découvrir le lieu dû elle se scrail réiugiée. La po^sibililé d un éclat ne l'effrayait iiièiiie pas ; c:ir. dans ses idées, il nécessiieraii son mariage avec René, union qui ne pouvait pas être amenée par des pourparlers ni par lij moyens ordinaires. Louise rai^unnait mal sur le compte de son pi'ie. Si elle Veùi mieux connu, elle aurai! su que rien ne le délournait d'un projet ariêlé dans son esprit; qu'il n'était pas liumine à mettre en l>alance la salisfaclion de son ambiiion el de son amour-propre perswmielsavee celle du coeiir de sa lille; qu'enlin il éiaii assez admit pour calculer toutes les chances d'une position et éviter celles qui ne lui auraient pas convenu.
N.jus devons dire que René n'accueillit pas sans un peu de surprise et de répugnance celle proposition d'enlèvement: mais il était trop am'iureiix pour ne pas savoir cacher cette première impri-ssion. Laini>ur, eu ellet. vit de romperie el de ruse, conmie lamiiié de co..i;jn<,-e et d ^ibandon. Il est vrai de dire, poiirlaut, que certaines amours sonl i-n même lemp> desamiiiés. Outre q'iele hucces de celte fuite ne lui paraissait rien moins que certain, René ne put s'empèciier de trouver l'idée lé;;erpmenl audacieii.se C'étail à ptine si lulii.uine • ùt pu la concevoir, ilais il avait pour s'v rendre d' iix motifs e .lelleou . c'est que d'abord il n'avait rien de mieux à proposer, el qu eU'Uile il est bien dilficdc à unhoinme de reculer là où uue (emme a.jiice. Biei.ibt ce qui lui reslail encore de raison el de raisonnement b'evjnuuiiaux étreintes contagieuses du délire de Louise. Dans celle ui:e iualicùdoe, la jeune boc vivait à la fuis dcp.niillé presque loulvs
<•;}> tuniques il liyimcri- ie , d" rc'servc et de coqu;'!tCfie où le ca;ar féminin s'envel ppe e nnme la nature enveloppe les bulbes des plus belles fli-urs, eltini lomhent siircessivenienl au gré de la corrupt.oii, jusqu'viu jour on l'indifréience lui enlève la dernière; mais ici c éU}ii •«u contraire riiinoci née et la passion qui avaient pioiiiiil ce ch.iiige- >nent siibil ; ei rauniur de Louise, d ins sa divine el chaste imdi;é, l'iMi élail que p';i. luisant. R 'lié but. les yi'ux fenuéi la coupe 'e fo'ie ipie lui |iu's ir, il celle sirène naïve, d'autant plus excusable
qu'elle avail c m iiee par s'y enivrer cllc-mèine. Il n'étail pas
arrivé à l'âge où l'oii saii se di'foher aux einporteineiiis d'une mat tresse adorée par quelque pliiasc connue celle-ci : « Madame, je vous aime trop pour donner les mains à une déinafhe donl vous ne larderiez pas h vous repentir amerenienl; » ce qui est l'équivalenlboth nèle de celle autre phrase : <f Mad une vous avez le diable au corp*. quant h moi, du municiit où l'amour me donne de renniii, il cesse do in'aniuser. o Loin de là, René essuya les larmes qui uoyaienl les beaux \eiix de Louise, jura que ce ne sérail jamais de sa faule si elle pleurait, bien que la douleur seiiiblàl lui prêter de nouveaux cliarincs, el il mil à sa disposiiion, non pas son cœur cl sa personne, ijiii lui apparienaieni déjà, mais aussi tout le château de ses ancciios, qu'il souhaitait de voir un jour la reconnaître hautement pour datne et légitime souveraine.
Il y avail dans le vieux manoir une aile depuis longtemps inhabilée. C'était là que se trouvaient les grands apparlemenls où les ancêtres de René avaient tenu table et (Tonné des fêtes splendide.s aux seigneurs de la coiiirée ; mais, depuis quelque funeste événoinenl dont ces lieux avaient élé le lliéàire, les sires do Mcyran avaie.ii transporté leur habitation dans une autre partie du château, et les vieilles salles d honneur, sombres el sévères, étaient chues peu à peu en mauvaises lépiilalion. .Malgré l'esprit de seeptleisiiie des proles.taiils, les cliinie-tuiue.. du cliàleau n'avaieni pas un mépris sincère | pour les h'genili's siiriialnielles ipii se raltaeliaient à ces apparie- | nienis; ils ne s'y hasardaient jamais qu'à leur corps défendant, quoiqu'ils se raillassenl parfois de la siiperslitieuse faiblesse des cens entichés de pareilles croyances. Au reste, leur force d'esprit n'était pas souvent mise à l'épreuve, el jamais revenants n'avaient élé moins troublés que ceux des vieilles salles de Meyran.]
Il n'est pas besoin de dire que René ne partageait ntiUemont ces terreurs, et qu'il n'cprouvaii d'aulrc émoliou que celle qui naissait au souvenir de la gnindenr ou des malheurs de sa famille, 11 élail allé quelquefois dans ces appartements chercher des in^piralious pour so-i hiinieur rêveuse et triste, et lîertrand éiait le seul iiui se souciât ne troubler ses mcdiialions. Encore ne le faisaii-il (|ue sur l'ordre de son vi'ux maître, au .iiel il ne lui élail pas possible de désobéir. Toujours est-il que la figure dure el grotesque du véiérau conservait uue impression singulière el de mélancolie après les incursions qu'il élait obligé de faire »ous ces lambris mal faiiiés. On élait donc sûr d'y trouver un asile secret el spacieux, «inon cotnm ide. Il fut convenu que ce scrail celui de Louise, el, le lendeiiiaiii so.r, en effet, elle s'y rcii' dit avee Marie, sous la cuuduile de' René el de P.mlin, ipii av.deut seereleuienl pris les dispositions nécessaires pour les recevoir, autant (lu moins qii il leur avail élé possible. Louise avail écrit à sa laule que, lie pouvant se résiiudre à suivre son père à la cour, elle s'éiiiil retirée dans un couvent où elle resterait jusqu'à ce qu'il lui fût permis de continuer à vivre comme elle avait vécu jusque là, c'est-à-dire à sa gui-e. Elle ne donnait aucun motif de cet étrange coup de léle, L0 dessein île la jeune dame clail bien rcellemitit (le chois r une lOtraile plus convenable par la suile ; mais elle voulait anparavailL s'assurer d'un couvent où elle ponrr.iit demeurer sans être connue, et, au préalabli', elle s'était mise à l'abri en un lieu où son père ne s'avisera:! pas de la venir chercher.
René fut fort surpris, pour ne pas dire effrayé, de trouver tni gra:id f . u qui brillait, comme un incendie au milieu de la nuit, dans l'aire noir et caverneux de la pièce la plus maudite du logis abau- (I inné. C'étail une salle immense, tendue de velours brun, avec dos viir.iux sombres et une vaste cheminée enfumée. On l'appelait la salle noire, soit à cause de son obscurité, soit en mémoire di 8 tragitpies événements qui s'y étaient accomplis. Eymeri 11. seigneur de .Meyran, y avait tué de sa main le seigneur de r.an.iden, dans une rixe survenue à la fin d'un festin qui devait sceller la réconciliation de ces deux familles, depuis longleinps ennemies, cl tpii ne servit qu'à faciliter une vengeance prémédité ou fortnile. Eymeri fit de ce crime horrible une rude el longue pénilem e. Il se crtiisa, et ne revint dans -a patrie qu'après avoir reçu d'un sainl ermite l'assurance que la jiislice divine était satisfaite; mais celle des hiimines ne létait pas • au bout de dix ans, jour pour jour, le jeune seigneur de Caiiaden, Dis de celui i|ui avail élé liié p.ir Eymeri, surprit, à la tête de ses vas.sa«x, le eliàiean de Meyran, où Ton célébrait alors la naissance d un héritier longtemps dé-iré, el veiiga le meurtie de son pcrc, à la place même où son sang avait coulé. Depuis celte époque, la salle noire avait élé plus d une fois encore fatale aux membres de la maison do Meyran, qui, pour expier le crime cmninis par leur aïeul sur la personne Sacrée de sou liole, avaient pris la coniume bizarre de s'y faire porter quand ils se sentaient sur le point de passer de m' « uèg»f.
DOM GIGADAS.
René se li;'il:i ddiic iriiilroiliiiri' li'siliiix jiiiiirs lillo< dans la tliaiiibrc el le retrait gniliique qu'il leur avait destine tout à fait à l'exiréinité de cette partie des bâtiments. Inquiet el troublé, il se préparait à aller deuiander la raisuii des apprêts inaccoutumés qu'il voyait dans ce lii-u, lur>que le vieil écuyerse présenta à lui. Le visage ténébreux de Ci-rlrand le rendait digne d'être concierge céans.
— (ju'y a-l-il donc, Bertrand? demanda le jeune seigneur. Est-ce que mon père serait très-malade '.'
— Pas qu'il paraisse, monsieur. Au contraire, il semble plus fort el plus animé que depuis plusieurs années; mais, voyez-vous, il y a une vieille centurie qui dit : Qui songe à la tombe y tombe. Et celle salle esi vraiment le tombeau de votre famille.
— Mon grand-pere veut-il donc venir ici'
— Oui, monsieur; il n'attendait que votre arrivée pour s'y faire porter. ,Ie ne veux pas vous afiliger, mais priez Dieu qu'il en sorte vivant. On disait autrefois que l'esprit de votre aïeul Kymcri le croisé, que nos ennemis appellent EymiTi le traître, revenait dans celle salle. Le ministre a beau nous dire que c'esume superstition romaine et impie que rie croire aux revenants et aux esprits, je ne peux m'empècber de frissonner toutes les fois que je viens ici, et de penser que, revenants ou non, l'air de ces appartements lugubres n'est pas bon à respirer [lonr tout ce qui tient à voire maison. Ce n'a jamais été qu'avec peine que je vous ai vu y entrer et y passer souvent des heures entii^res. Ou dirait qu'un sort nous entraine toujours vers les lieux qui doivent nous être funestes. N'esl-ce pas ici que votre oncle pril, avec le jeune marquis de Lamperiére, une querelle qui, d'abord assoupie, finit par causer sa mon'? N'est-ce pas dans celle salle même que fut arrêté votre père, pour être jeté à la Bastille, et n'en sortir que mon? Toutes ces pensées me reviennent ce soir, monsieur, et Dieu veuille que ce ne soit pas comme le hurlement des chiens.
— J'espère, Bertrand, que ce ne sera rien.
Le vieillard ne répondit qu'en secouant sa tête blanche et carrée, et suivit son jeune niaitie auprès de son aïeul le conile était assis dans un grand fauteuil et enveloppé d'une robe de velours noir, sur laquelle une barbe blanche el vénérable descendait librement; car le rigide seigneur était demeuré lidele aux coulumes de sa jeunesse, et II avait jamais voulu adopter la barbe en pointe, qui avait remplacé sous Louis Xlli la barbe large du Béarnais. Ni les pressentiments de Bertrand ni les craintes de René ne les porierent à faire des représenlations au vieux seigneur sur les ordres (|u'il avait donnés; car son autorité était absolue chez lui, el n'y avait jamais été gênée par aucun droit de reiuontrance.
(.luand le vieillard se trouva dans celte salle sinistre où depuis l'arrestation de son fils il n'élait pas entré, il demeura d'abord absorbé dans une rêverie douloureuse qui semblait passer comme des nuages sur son front large el reluisant. Sans doute il voyait des yeux de la pensée tous les h(unmes qui avaient porté son nom surgir autour de lui et se pencher comme des ombres, l.i plupart iristes et sanglants, qui lui demandaient comment il avait tant tardé à les rejoindre avec le faix de douleurs qui le courbait. C'élail pour son peiitfils que le vieillard avait survécu à ses enfants. Le vieux chêne n'avait résisté à la foudre que pour abriter son unique et tendre rejeton, jusifii'an jour où il pourrait supporter le poids d'un blason auquel n'avaii manqué aucune des illustraiions féodaU'S et nobiliaires. Le comte arrêta alors ses regards sur son jeune héritier, qui se tenait près de lui, respectant sa rêverie, el déjà courbé etirislc comme si le fardeau des destinées eût pesé sur lui, et qu'il eût été marqué au front d'un signe funeste.
— Riné, dit le vieillard, j'ai vu celle nuit l'espritdu Croisé. J'avais toujours regardé l'histoire de ses apparilions comme une fable inspirée par l'orgueil et répandue par la crédulité; mais j'ai été convaincu parle témoignage de mes yeux et de nn^s oreilles. J'élais dans mon lit, je venais de lire dans l'Evangile la parabole de l'enfant prodigne, et je songeais au jour où voire père était revenu aussi à la maison paternelle. Ilélas! on ne me laissa pas le temps de me réjouir 1... Alors, levant les yeux, je vis, du fond de la chambre, un guerrier qui se dirigeait lentement vers moi. Je compris au frémissement de ina chair que c'élail un esprit. Ouoiqu'il fùi armé de toutes pièces, son pas ne produisait aucun bruit. Il portail une croix blanche sur la poitrine; sa tête était découverte, son visage était pâle et son cou ensanglanté. Il était tel enfin que le représente le vitrail noirci de celle fenêtre. Il s'avança jusqu'au bord de mon lit, et je sentis son soiifDe sur mon front; il posa la main sur le livre sacré, me montra du doigl ce passage qui faisait sans doute allusion à son histoire : « 11 y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur conveiii que pour dix justes qui persévèrent. » Apres quoi il disparut en me faisant un signe de la main, comme s'il voulait me faire entendre qu'il m'attendait bieniot. Mon fils. Dieu ne permet pas sans mutirque les lois de la nature soient interverties. Que ce soil une âme ou un signe, l'avertissement muet que m'a donné celte figure m"a été envoyé d'en haut. L'heure de ma mort, que je savais bien être peu éloignée, sonnera avant que le soleil ne se levé, et moi-mê»i5£ ^ r« me coucherai plus que dans le cercueil.
René avait écoulé son aïeul avec une sorle de terreur, comme s'il eût entendu la vois d'Eymeri le Croisé lui-même. En effet, le vieux , seigneur ne semblait plus déjà appartenir à ce monde Son visage, d'une blancheur mate, faisait encore ressortir le feu qui soriait de ses prunelles, ordinaircnu'ut voilées, et jamais son petit-fils n'avait été frappé comme alors du contraste étrange que les sourcils noirs du viciil.ird l'urmaienl avec sa barbe eutieremeut blanche. Sa parole, liabiliullc inrni austère el ferme, avait pris une expression vague qui convenait au récil d'une ap|)arilion surnaturelle, et semblaii à lleiié un présage plusceriain encore que la fin de son aïeul élail proche. C'était un rude coup qui tombait sur lenrant qui, di'pnis quelque temps, marchait au milieu des rêves; et le réveil lui arrivait subit et douloureux, el le laissait entouré de siuislres fanlômes. Malgré les iiilirmilés et le grand âge du vieux C(unte, René, ne le voyant point malade, n'avait point encore songé que sa mort fût imminente". La \ cille encore ii l'avait laissé tel qu'il le voyait depuis longtemps Un jour s'éiaii écoulé, et le vieillard, comme une lampe à laipiolle l'huile a manqué tout d'un coup, n'était plus que l'ombre de lui-même. Sa lière el vigoureuse inielligence, qui jusque-là n'avait point fléchi, élail devenue le jouet de quelque vaine et fébrile illusion, el vacillait au souffle des superstitions qu'elle avait jusque alors méprisées el raillées. René avait une sorte de religion pour son aïeul, qui avait été h; dieu lulélaire de son enfance et le gardien de sa jeunesse. Ce vieillard, également bon et sévère, était pour lui une image delà Divinité. Saisi par l'idée de celle perte douloureuse qui ne s'était point encore présculée à lui, le jeune homme se jela à genoux el pleura sur ks mains de son aïeul comme s'il eût pleuré sur sou tombeau; mais le comte sembla soudain se réveiller.
— Mon fils, dit-il de sa voix noble et grave, ce n'est point l'heure de pleurer. Avez-vous pensé que Dieu voulût me couda i.ner à vivre toujours ? Relevez-vous et m'éconlez.
— Mon père, dit le jeune liomim! en sanglotant, que deviendrai-je sans vous, sans vos conseils '! Je suis bien jeune et bien dépourvu d'expérience. El pourquoi souger ainsi à une mon qui peut encore être éloignée?
— Mou enfant. Dieu ne nous prend point au dépourvu, et nous ne devons pas mépriser les avis qu'il nous envoie. Il y a longtemps que je me prépare à celle séparation, et j'ai tâché de vous y préparer aussi, eu vous inspirant des sentiments chrélieus qui vous cons(deronl dans vos peines el vous empêcheront de vous croire jamais seul au monde. Vous êtes d'ailleurs arrivé à lage où il est bon de vivre par soi-même. Ma mort achèvera de faire de vous un homme. Mou a'./vre sera ainsi accomplie. Ce sont des hommes qu'il faut à la religion aujourd'hui, el non pas des vieillards sans force el des cufauts sans pensée.
— Ah ! mon père, en vous entendant parler ainsi de m'abandonner, je me sens si faible et si vide, que je ne pense pas prêter beaucoup d aide à noire sainte religion persécutée.
— Ne vous laissez point aiiisi abattre, mon fils; vous ne m'avez jamais désobéi ; soyez donc ferme et calme, parce que je le veux. Avant de vous parler de mes dernières dispositions, je ferai mes adieux à mes domestiques, et je vous léguerai en leur présence mon autorité sur eux. Allez, donnez des ordres pour qu'ils se réunissent ici.
René voulut en vain représenter à son aïeul qu'il se fatiguerait à cette cérémonie en parlant si longuement; il répond t que ce n'étaient plus ses forces, mais ses moments qu'il devait ménager. Quand les domestiques se trouvèrent tous réunis, ce qui se fit d'aulant plus promptemenl que déjà la maison élail eu rumeur, le ministre lut à haute voix la prière, comme c'était la coutume. Puis le vieux comte prit la Nparole, apprit à ses serviteurs qu'il sentait son heure approcher, les remercia de leurs fidèles services et leur recommanda le même dévouement pour sou petit-fils, qui allait le remplacer dans S(m aulorilé el aussi dans sa sollicitude pour eux.
A ce discours, toule 1 assemblée, fondant en larmes, montra à quel point elle avait su apprécier les vertus el la bonté de ce maître vénérable. C'étaient pour la plupart des serviteurs héréditaires de la famille de Meyran, dont l'affection et le dévouement à leur seigneur étaient passés dans le sang et étaient devenus des sentiments iuiiés. Le comte adressa quelques mots à plusieurs d'entre eux qui l'avaienl servi depuis sa jeunesse, el Bertrand ne pouvait être oublié.
— Adieu, lui dit-il; Bertrand, lu as été mon écuyer el celui de mon fils, tu le seras encore de mon petit-fils. Ne le désole pas si celte (ois je pars sans l'emmener; je t'attendrai un peu i)lus loin. — Et moi, mimseigneur, je désire ne pas vous faire longlemps attendre. — René a encore besoin de toi, Bertrand. Mainteuaul qu'il est arrivé à l'âge d'agir, les services lui manqueraient plus que u)es conseils.
Le vieux seigneur congédia alors ses domestiques et demeura de nouveau seul avec son petit-fils. — René, lui dit-il, vous êtes né à une époque funeste pour toule la France el surtout pour nous. Mors qu'un ministre cruel achevait de briser la noblesse et la reforme qui avaient naguère conservé le trône à son maître legmnie, i'ai combattu pour ma religion et pour mes droits, comme j avais j ^-mbaitu pour mon roi. Quand mes eflurls oiil été impuissants et
DOM GIGADAS.
H;i'i! a f.illii ccJcr, je suis levemi iii. où ji . -.i.- .ii oicvj lid.ii- cd:iserver le uoui de mes pères el aussi pour aider uujoiir au triomphe «le la saillie cause, car Dieu iiieilra uu icriue à nos épreuves. Je vous ai garauti couire le soutne euveniiné du siècle. Je vous ai fait, daus la solitude, uue jeunesse pure et sereiue. Céiail ainsi, et non dans le bruit des villes el l'agilaliou illseu^«;e de la cour, que devait grandir uu vengeur de uos martyrs. Je le pressens, mon lils, les temps ne sont pas éloignés où Sion sortira irio npliantc de ses ruine.^. beaucoup de ses eufauls ont été assez lùelies pour abjurer son souverain el renier les promesses divine-. ; ''* en est cependani encore dont la foi csl demeurée iniaeti-, cl (|iii seroiil préls quand il le f;iudra à s'armer pour elle Les Bouillo», les Rohau, les Soubise, noms de gloiioujt et de saint snuveuir, se trouveroul à la t£te;el vous, mon flis, vous ne serez pa> des derniers à les suivre. La Noblesse et la Religion, qui, dès le premier abord, se sont roconuues pour sœurs, retrouTcronl à la fois leur indépendance. Je ne verrai pas ce triomphe sur la terre ; mais je le verrai de plus haut, et mon esprit sera avec vous. \'ons irouverez chez moi, René. des. lettres el des papiers qui vous instruiront de la situation de la Iteligiou, des dispo-itions des seigneurs et des espérances qu'il faut conti'voir L'année pruchaine, le synode général des cgli>es lie France se tiendra à Loudun. Il se peut que cette assemblée soil une nouvelle ère. 11 ne me reste plus mainlenanl qu'ù vous parler d'un projei que j'ai formé pour assurer votre bonheur sur cette tei . e de passage. Vous éles le dernier dj votre nom, mon liN, el tout vous défend de le laisser éteindre.
— Oh I mon père, comment dans un moineul si triste voulez-vous que je songe à l'avenir?
— Mais je d'ii^ y ronger moi . nvji'i fils. Depuis longtemps notre f.oiiine est unie avec celé •de Serizy. .Ma iiir-re
était une fille de celle maison. C'est une rare de vieille chev.olcrie qui ne sesl jamais abâtardie à la cour et qui n'a jamais failli à la f(ji proicslauie. depuis qu'elle l'a embrassée C'est dans son seiii que je vom choisis une compagne; c'est vous que Gérard de Serizv, ninn frère el mon comp.tgnon d'armes, a désigné pour l'épunx de sa fille.
— Mon père, il m'est impossible de vous entendre parler à la fois <le votre murl et d'un mariage pour moi.
— Pourtant, mon fils, l'une a dû me faire songera l'autre. Quoique jeune, vous devi z savoir que le remps marche vite el que la durée de notre vie est incertaine; i,e refusez pas à votre aïeul mourant uue dernière consolation. Proraeiiez-moi de vous conformer à mon vœu le plus cher et de vous unir à la f. i,i,nf que je vous ai destinée ; ce ter.» une union également lieureu-e pour vous et proûiable à la cause ii<: v.'Me religion. Me le promeiiez-von^. nrn fi' ?
ùlad.uioiselie de Lani|iciii;re. — rACE
— .Uou père, en véi'ilé, je vouiirais... mais je uj p i;s iiiai.iten;ii;t. Pardouuez-inoi... j'ai l'esprit si lroul)lé.
— Kuné, vous me connaissez mal si vous pensez que je veuille vous interdire toute espèce de réflexion et d'examen. Après m'avoir rendu les derniers devoirs, vous quitterez ce cbàlcau qu'il vous serait pénible d'habiier seul, et vois irez à Serizy où vous irouverez des consolations près de mon vieil ami et de sa jeune fille. Voire fiancée csl, dit-on, aussi douce et aussi belle ([ue noble. Elle a été comme vous élevée daus la solitude el la paix ; vous ne pouvez faillir à l'aimer, et vous ne reviendrez au cliaicau de vus pères qu'avec elle. Promettez-moi de faire ce que je vous demande là, mon fils.
— ^ha pcre, cela m'est impossible' il me serait encore plus pénible
d'exiler ainsi ma douleur loin de votre tombeau. Je vous en supplie, n'exigez .^ -, 7 çr^L- •-- — pas cela de moi.
— Quoi 1 vous vous refusez à ma
, -- ■ dernière prière ,
mon fils '.' Quelle répugnance pouvezvous avoir contre nn projet que je vous demande seulement d'apprécier, lieiié, soyezconfiant avec moi comme Vdiis l'avez toujours été. Auriez-vous fait vous-même uu autre choix'.' j — Oui, mon père.
— En ce cas , pourquoi ne m'en avoir rien dit?
— Mon père, je ne sais, je craignais...—Vos craintes étaient ou puériles ou peu gracieuses pour moi, mon fils. Je croyais avoir mcrilé , par mes soins ci mon indulgence , que vous me fissiez conuaîlre tous vos sentiments et toutes vos actions.
— Assurément, je serais plus qu'ingrat si je ne le reconnaissais , luon père; mais je craignaisquevoiis n'eussiez vous-même projeté pour moi quelque union.
— Vous avez eu lorl de penser que je voudrais jamai.s Contraindre votre cœur. Si je ne l'avais pas cru libre, je n'aurais pas aiii.si insisté pour que vous vous rendissiez à uu vœu (pie J'aurais accompli a-
vec plaisir, je l'avoue. Mais n'en parlons pius. — Je vous eu prie, mon père, reposez-vous; vous devez être las d'avoir ainsi parlé. Voire voir, me semble altérée.
I"- Je me re|ioserai bientôt, mon enfant, de toutes mes longues fatigues; mais je veux aup.iravant connaître le nom de celle qui Vijii.s facilitera le chemin aride de la vie. Je suis certain que vous ii'av: r pu songer qu'à nue femme dont l'écusson puisse s'allier ;aiis hujWe à celui de Heyraii.
— Mon père, je ne puis dire qu'elle doive bienlôl être unie à nui. Elle a elle-même des parents.
— Il n'est pas de f.iinille qui puisse refuser de s'allier à nous, mon fils; les Rolian eu\-méuiis ne l'ont pas dédaigné.
— Aussi n'c:l-ce p:i : < Ja, mon père, mais...
— Eh quoi, scrail-cllc d'uiic famille anoblie ou même de bour-
DOM GIGADAS.
gcoisie; ce serait iiolre première mésalliance. Mais en ce moment, nù je snis près de paraître devant celui pour qui tous les rangs sont égaux, je me sens moi-même peu de forte contre les préjugés de la naissance, et je ne voudrais pas vous obliger à sacriliiT votre bonheur à l'orgueil de vos pères et de vos enfants.
— Rassurez-vous, mon père, celle que j'aime est d'une rate ancienne dans le pays.
— Cela vaut mieux, mon fils; pourquoi donc hésiter encore à me la nonmier. Serait-elle née dans le sein île la religion romaine? ceci serait un malheur véritable; mais enfin ses yeux peuvent s'ouvrir, et, quand elle sera mieux instruite, elle embrassera la vraie foi.
— Oh ! mou père, que vous êtes bon et indulgent! je n'aurais pas cru(|u'il me fût possible d'apprendre à
vous aimer davantage.
— La mort est féconde en enseignements, mon lils.
N'oublie donc pas que lu parles à nu moribond. J'attends, pour ne plus songer qu'à l'éieruilé, que lu m'aies satisfait. Dis-moi le nom que je te demande , dis-le-moi, je le veux.
— Mon père , c'est... mademoiselle de Lamperiere. — Que ditesvous , malheureux enfant? quel nom venez-vous de prononcer devant moi et dans ce château où il ne peut résonner que comtiic une malédiclion? (Jnels senlimenls nourrissez-vous dans voire ta'iir ? Vous aimez la lille de rassa?sin de tous les vôtres et (le voire père, du lounnenteur de ma vieillesse , qui me poursuit même jusqu'au bord du tombeau, car sans doute vous êtes decom- (ilicilé avec lui. C'est lui qui a préparé ce piège, vous n'avez pu , vous n'ain-icz pas usé tout seul me causer une pareille douleur I
— Mon père, j'ignorais, quand je la vis, qu'elle filt la fille de noire ennemi, et je l'ai aimée malgré moi.
— Mais que préteudez-vous doue?
Vous ne croyez pa-j que jamais deux rates ennemies depuis mille ans puissent se confondre. (Juel monstre sortirait d'uue pareille union! Mon fils, dites-moi que vous déiesUz vous-même celte passion funeste ; que vous l'arrathertz de voire cœur. Diles-le-moi, que je ne meure pas avec la pensée que vous devez vivre déshonoré !
— Mon père, je vous en supplie, calmez-vous, ne m'accablez pas de voire colère. Je suis bien malheureux !
— Un mot, et je vous bénis.
— Ce niol, je ne puis le dire, car je sens qu'il n'est pas en mon pouvoir (le faire qu'il soit vrai, et je ne mentirai pas devant vous.
— Malheureux I et vous ne craignez pas de tuer mon àme prêle à s'échapperde mon corps! Allez, si je n'avais connu voire mère, votre vertueuse mère, je vous renierais pour mou ciil.au. M.iis il n'est pas possible que vous y ayez songé. Celle euf.inl, telle jeune lille, avtz-
Dcf'uesme — paoe 19
vous pensé qu'elle sort de deux races également teintes du sang de nos ancêtres ! Sa mère était une (!anaden.
— Nos ancêlres ont eux-mêmes versé le sang des siens.
— Eh bien ! est-elle aussi assez lâche pour vous aimer! Soyez heureux alors, si l'on peut l'être avec la malédiclion d'un père.
— Je vous en conjure, mon père, ayez pitié de moi.
— Ne m'appelez plus votre père. Je ne le suis plus.
— Au nom du ciel! ne me repoussez pas. Nous souunes innocents tous les deux, el jamais vous ne m'aviez défendu d'aimer celte jeuno dame.
— Il aurait fallu que je pusse imaginer une pareille monslrno«ité, et jamais, jamais!... Ah! j'ai été pour vous trop bon, trop indulgent,
et Dieu me punit!
— Non, mou père,soyez-le encore, et...
— Vous osez me proposer de pariiciper à voire crime!
Esl-ce donc de la démence ? Ilené vous avez bien pei de moments à relié cliir. Dilcs-n)oi qu( vous renoncez à cei amour dénaturé sinon ma malédic tion sera sur vous.
— Je sens qmi toute ma vie est dévouée à cette passion. Je puis mourir, mais non m'en défaire.
— Au nom de votre père, que le père de celte femme a fait mourir en prison, au nom de mou autre (ils qu'il a tué de sa main, au nom de voire mère dont il a mis tonte la vie en deuil, mon fils, ne m'obligez pas à vcnis maudire.
René demeura ninrt el comme pétiifié. C'était un spectacle terrible que de voir face à face ce vieillaid et ce jeune homme, le premier , à demi dressé sur un de ses bras, étendant l'auire d'un geste menaçant, l'œil en feu et les joues colorées comme si l'indignation eût ranime le llaniheau de sa vie, tandis que le second, pâle, tremblant,lesmainsjoiutes et les yeux baissés, semblait un criminel déjà frappé à mort par sa condanniaiioii. ~ Vous ne répondez pas! dit le vieillard. — Je vous ai déjà répondu, mou père. Le vieux seigneur se leva entièrement et se tint sur ses pieds sans chanceler, ce qu'il n'avait pu tiire depuis longtemps. — Sois m;iu(lit. dit-il d une voix puissante et avec un signe foudroyant. Ll il retomba lourdement sur sou fauteuil, la tête penchée et les mains pendantes.
Ueiié, à celte parole, la plus affreuse qui puisse tomber sur la tôle d un lils, s'était jeté à genoux et s'était traîne aux pieds du vieillard. — Mon père, disait-il avec des larmes et des sanglots déchirants, révoi|utz celle horrible parole, si vous ne voulez me voir expirer sur la plate. Mon iière, je vous en conjure, écoulez-moi, parlez-moi ! Si vous savitz... Eli bien ! oui, je ferai tout te i\\ie vous voulez ; je renoncerai à 1 onise. Elle-même comprendra ([u'il le faut. J'épouserai madenioistUe de Serizy, ([uand vous voudrer, mon père. C'eit Vîai, j'étais iu
9\5Mi.
DOM GIflÂDAS.
SPiiçé : pardonnez-nini, an nom de mou piTc et de ma mère qui m'ont léîîue à vous ! Le vieillard rouvrit alors raildeuieiit les yeux sans paraître voir son pelil-lils. remua la main ei poussa un long et dernier soupir.
— Serail-il possible? s'ceria René à deuii égare. Mon père, je vous on supplie, eulendcz-iuoi. Je ferai loul ce que vous voudroï. Toul !... Oli ! mou Hieu ! nVst-cc pas la première fols que je vous ai désobéi. Plus rien. . Il ne m'enieiid plus... ^oa, il m'anrail pardomit'... Il esi mort. mort, mon liou père... Kl il m'a maudit!... Toul cela est-il iioî^silile ' Ail', les morts ne reviennent jamais à la vie... autremeul il reviendrait pour me dire qu'il ne me maudit plus.
Le malheureux enfant se leva ators et se mil à niarclier dun pas désespéré au Invers de cette salle lugubre, funeste eiirore une fois à s., famille. Un léger bruit se (il entendre au fond de l'appartemeiil. C'elail Louise qui, lourineutée du bruit qui était arrivé jiiscpi'à elle, profilait du silence (|ui y avait succédé pour tacher de découvrir ce qui se passait. —.Mil Louise, lui dit René, mon père m'a maudit, cl j'ai rcniMiré à vous. Il est mort, voyez', morien me inaudissanl. — René, ne m'abandonnez pas. je vouseu prie, si vous ne voulez pas que je meure aussi, .le ne vis que pour vous aimer. — Hélas ! ponnpioi m'aimcz-vous Si vous savi, 7. eiunmo la rolère d'un père est terrible! — René, vous ne m'aimez donc plus? — Vous verrez, Louise, si je voiisaiine. .Mais laissez-mni Ah ! si mon père vous avait vue, il m'anrail pardoimé. Laissez-moi. ou vient. Il ne fani pas qu'on sache Jusqu'à quel point mon père a eu raison de me maudire.
Rt-rlraud. (pii n'avait pu vaincre plus longtemps son inqnicUide, entra an moment où la jeune fille venait à regret de disparaître.
— Ah ! dit Hené. tu avais raison de dire que cette salle était funesle pour nous. .Mon père n'est plus, et moi... Le jeune homme ne put àrhevor. Son corps céda eulin aux violentes secousses qui avaient chraidc son qme. Il lond)a sur le parquet, la face contre terre, aux piiMls de st)n aïeul, comme une victime aux ])ieds de son juge. Dcplor.dile sentence ipii préparait au condamné nue longue agonie, et qui av;iii conceiriré celle du |uge en une seule torture duutraugoissc avait été saus doute inexprimable.
Louise rendue.
Le fidèle Tertrand fut épouvanté de voir s'anéanlir ginsi en un instant la famille de ses maîtres. Deini-murt Uii-iiième el uiî sachant à qui du chef m(!rt ou de Ihériiier mourant il devait donner ses soins, il alLi't appeler du seeonrs, lorsqu'un étranger entra dans la çalle. i'c. n'éla'l im'.re qu.- le marquis de Laniperière. — Qui ètes-vons? lui d ;manda li Tlrand, cl que voulez V(uis .' — Il csl nceessaire que je parle au comte de M'-yrau. répondit le ni.irquis. — Celui qui l'ortail ce nom il y a une heure n'est plus de ce monde, et celui qui le porto maintenant n'est pas en état de vous enlenilre. — \oilà qui csl malhenreiiv. .l'attendrai alor> que le j-'une homme ait repris ses sens. Aiii-i le vieiiv coniic c;t mort. 11 était plus âgé que moi, de beaucoup d'annéi-s nicnie.
nerir.iiid cependant avait relevé son jeune maître el l'avait plap(' sur lin fantcuil. — l'ui-que vous avez connu l'aïeul, dit-il à l'étranger, vnu-i ne re!u''cre7 pas de veiller sur le petil-lils un momenl, jiisqn à Ce qiie jesois allé cherrher d(' laide'?
— Asstircmenl, mon ami, je serais ingrat si je refusais de faire qml [ne chosi' pour cet eufaiil qui n'est qu'évanoui, j'espère. Voila, eoniinna-l il quand il l'ut seul, voi'.i pourtant un singulier emploi pour le maïqiiis de Lnmperiere. Si j'éiais vindicatif, je pourrais bien jonir de voir en pareil clal les ennemis de ma famille. Mais pourquoi lein eu voiidiais-ie? Je li-nr ai fait plus de mal qu'ils n'auraient voulu et|ni m'" n (aire. Puis je n';ii pas de lils à qui lai>>'er (vUi: vieille haine. Li ma tille ni'" semble di-posée à la regarder comme un licf unicpiemeut masculin. Eli- onblirra cela. Comme le jeune homme esl pâle! Vraiment il a une cliarmanle lij;ure. Il lienl plus de sa mère (pie de son pce. Il en e-t ordinairement ainsi. Quelle diflérence entre lui et son aii'ul : Cilni-i i était autremi-nl trempe. Le chagrin ne le lléirissait pas d'' la sorte. Il a tuijoiirs son air lier cl tévcie. La mort l'a vaincu, ni.i's ne l'a pas dompté.
Ri'iic '•iinimeeçail » reprendre connaissance, lorsque le vieil éciiyrr icMiil. >-ui\i de l.i fi>iilr di-s domestiques, effares comme sonl toujours )••« siibahernes quand ils ont perdu le clief auquel ils étaient h:d)iliiés, et déso!i.-s l.inl pour eux-mêmes que pour leur jeune maîlre. (Jiielqiies xi ux STviieur- vinrrnl baiser les mains inanimées de leur seigneur Cl les niouillereiii rte larmes silencieii'es Puis on emporta respceluensement le corp- hors de la salle René, ranime; par les soins de P.iuliii, avait roMv.-rt l.-s yi-iix ft jetait des regards mornes sur es gens qui s'agilaienl autour de lui. Le marquis, ri/tiré un peu à l'écart, (irotneuaii sur ce spectacle uo «cil stoique qui, en s'arrélant sur le
jeune seigneur, prenait un peu de l'expression de celui d'un bonvrean épiant chez sa victime le retour de la vie pour recommencer à la torturer.
RienlAl il ne resta plus auprès de René que le ministre et Rertrand, qui lui offraient tous deux les consolations qui élaienl à leur portée. Le marquis, auquel personne, dans le trouble où l'on était, n'avait fait grande attention, alienilaii le moment favorable pour lui porter aussi les siennes, qui, bien qu'elles fussent sans doute les moins tendres, devaient èlre les pins ellicaces. La plaie toute saignante que portait le jenne boinme était en elTet pins lacile à envenimer qu'à adou« cir; in.iis per.-ouiie n'i'ii pouvait soniler la profondeur. ,
— Moi (ils. disait le ministie. Ilieii ne nous a pas créés pour celte terre. Llle n'e>l qu'un lieu de passage, et la mort, loin d'être un malheur, esl une délivrance el comme une naissance céleste, après la naissance terrestre, pour «eux qui ont vécu liileli"s coinnie voire vénérable aïeul, et qui nienrenl de la mon du jiisie.
— Uni, moiisietir, écoutez le ministre, disait Bertrand. Bien sûr, monsieur le comte esl heureux maintenant, el s'il soutire encore, ce doit êlre de vous voir dans une pareille aflliclion.
— Mou fils, c'esl oll'enser le ciel que de se révolter ainsi couirc ses décrets. La faiblesse que vous montrez ne convient ni à nu chrétien ni à un geniilliomme.
— Monsieur, songez que monsieur le comte nous a recommandés à vous el que vous devez vivre pour nous. Vous êtes noire père inainieiianl.
— Mes armis, dil alors René d'une voix qui snriail de sa poitrine comme d'un tombeau, je vous remercie ; mais ma douleijr esl inq» récente pour que je puisse la m.iîlriser. Demain, plus lard, je serai mieux et je vous écouterai. Ce soir, j'aurais plnlôl besoin d'être seul.
— .Monsieur, dil alors le marquis en s'apirneliaut. je respecte vos larmes, ,1e suis père cl je n'aimerais pas à peo-er que ma lilli- pilt sécher les siennes avant que le corps de son père lût rendu à la lerio. Jamais douleur ne fui pins juste (jiie celle qui vous accable. 11 m'a fallu i\\\ mniil sacré pour me déeiiler à troubler le recueillement donl vuii,^ avez b(,'soin, cl en outre j ai été encouragt' par les impoiliiuités demi vous entourent cclecclésiaslique elce donieslique. Mais je serai plus bref qu'eux. Accordez moi seulement une minute d'enirelien solil:;ire, cl...
— Monsieur, dit le ministre, vous choisissez élrangemenl votre temps : il me semble que les convenances...
— N'ont rien à démêler avec le devoir sacré que, je le répèle, j'ai à remplir ici. Si vciis vouliez vous éearlcr un peu, je n'aurais besoin que di' dire mou nom à votre maître pour qu'il consentit à ce que je lui deiiiaude.
René, dont les nerfs affaissés avaient vibré sous l'aecent mordant et hautain de l'étranger, fil signe que l'on agît comme il le dé>ii'ail. — Je suis le nianjuis de Lamperiere, monsienr, dil celui-ci à voix basrc. — Laissez-moi seul avec monsieur, dil René en se levant soudainement. Le ministre et Bertrand sortirenl, sans douie fort étonnés el liiisanl des conjectures sur le secret de cet étranger qui avait un tel pouvoir sur leur jeune seigneur.
— Monsieur, dil René, vous n'avez pas besoin de m'en dire davantage, je sais pourquoi vous venez. — Vous ne vous trompez pas, mousienr. C'est pour cela en effet. Puis-je savoir où vous avez eon- {luit ma lille? — Elle e>t ici, monsienr. — Ah ! vous rccopnaifsrz que la place n'est jias Icnable. A vous parler franehenienl, j'en suis bien aise. — l!e n'est poinl dans un pareil momenl que je voudrais engager personne à désobéira son père, el macleinoi>elle voire lille moins que personne. — Je vous suis obligé, monMenr, de voire préférence pour elle, el surtout du respect (pie vous lénioigiiez pour mou autorité paternelle. J'aime à croire qne ma fille purlagera vos sciilinioii.'s eu ceci comme jiour le reste, mais ne perdons pas de temps. — Un mol, seulement, monsieur. Songez que les pères doivi m se frapper la poitrine pour les fuites de leurs cnlaiiis, el qne la colère ne répare rii'u. — Diable ! j'espère qu'il n'y a rien de pins à réparer. Au surplus, soyez IraïKpiille, je ne suis point nu tyran. Seuliîment vous comprendrez que vos relations avec ma fille doivent cire finies. Une scène d'adieux serait superflue. — Je ne suis point en étal, moiir sieur, d'encourir une nouvelle émoliou. Je vais donner des ordres à mon dom(;sti(pie, qui est dans le secret de ceci. Il vous lacilitera I' moyen de sortir sans êlre aperçu de mes gens. — A merveille ! nnii:noiis entendims parf liteineni. MainlenanI que mes affaires sonl f ille^, permettez moi de vous olfrir mes compliments de condoléance sur la perle douloureuse el irréparable qne vous ^enez de faire.— Je les re(,-oisponr ce qu'ils valent, mou'^ieur. Si I ennemi de ma maison est ici à celte heure fatale, je iiedois en accuser que moi. Adieu, monsi iir. —Adieu, monsieur. J'espercqiie ni moi ui les miens u'ahnserous davantage de voire bospit^dilé
Heué sorlil, et. ayant écrit à la bile quelques mois d'adieux à "^ maiir(!--se, il remit ce billel à l'aoliii el lui donna des ordres no''i' commencer l'extradilion di; la pauvre Lnuise; puis II se retira d.ii s son appartement, où son donieslique devait venir lui rendre cuiiiplc de ce (pii se serait passée.
La jeuu'-. dauic, après sa courte apparition d.tiis la salle, nuire,
DOM GIGADAS.
(?iait demeurée en proie à une anxiéié qui rendait sa position prcsfpie aiis.si douloureuse, presque aussi insupportable que celle de fieuù. Celle mort et celte malédiction qui étaient «'nlrées avec elle diiiis ce cliàieau cciiont faites pour lui inspirer de lugubres réflexions. Kllcse roidissait en vain contre ces cvénemenis de toute l'obstination de la jeiiiii>~sc et de la passion; sa faiblesse féminine était la plus foric, et rolili^;i'ail à jeter en ariiére un regard iléja repentani, non pas qu'elii; fût iHrayéc du malaise n)alériel ainpiel une héroïne de vingt ans est loiijiMir>> supérieure, quand elle ne l'a pas éprouvé, mais elle redoutait rahandon qui résulterait pour elle de la douleur et de la trislcsse de Itené. Klle dvaii besoin d'être soutenue, encouragée, rassurée; car les femme* u'onl jamais que des éclairs d'énergie, après lesqui-ls ellis relondji'iit dans la mollesse d'àiii»' et l'inéMilulion d'cspiil (pii leur sont naiurelles et qui leur conviennent. Au lieu de cela, elle senlaiinue non-seulement elle ne pourrait exiger de son ami de douces paroli's et d'aimables cajoleries qui la distrairaient, mais qu'elle serait nièine privée de la consolation de le consoler d'un mallienr auquel elle s'avouait qu'elle avait pour beaucoup coniribné, bien qu'innocemment. La tristesse en amourest snpporiablelorsqu'elleest accompagnée d'épanchements, mais la tristesse sombre et taciturne l'épouvanle et le glace. Marie essayait, tant bien que mal, de raisonner sa maiiresse; mais la pauvre (ilie avait ellt:-mènic perdu l'éloquence de sa gaieté devant la sombre perspective qui remplaçait si snbih ment l'horizon riant qu'elle s'était habituée à contempler. Elle était d'ailleurs calholiquemenl etméridionalemeut impressionnable, et l'asiieet de ces apparlemenis antiques et sévères la remplissaient de terreur. Elle n'était pas sans avoir entendu parler du Croisé : aussi, au bruit le plus léger qui arrivait à son oreille s'inlerrompait-elle dans les consolations (pi'elle lâchait de trouver; puis, toute tremblante, elle promenai! anionr d'elle un regard furlif, comme si elle eût craint de voir surçir le fanlônie indigné et menaçant du vieux baron.
l'e fut une apparition non moins formidable et plus naturelle, quoique moins prévue encore, qui vint changer ces angoisses en stupeur. Ce fut, non pas le sire de Meyrau dans son armure d'acier, mais le marquis de Lamperière dans son habit vert et or qui parut sur la scène. Pensant que c'était Uené qui se souvenait enlin d'elle, Louise se précipita vers la porte que le vieillard se donnait le plaisir d'ouvrir avec une lenteur faite pour exciter l'impatience de sa fille; mais à la vue de son père, dont le visage n'avait pourtant rien de courroucé et conservait son calme moqueur, elle recula, poussa un cri étouffé et se cacha le visage de ses deux mains.
— Il me parait (pie je ne suis pas le bienvenu, dit le marquis, mais les pères sont indulgents. Rien ne rebute leur tendresse. Voyant que V0II-. vous dérobiez à la mienne, je suis venu vous chercher. Voire cœur est irop sensible pour n'être pas louché de ma persévérance et de mon amour ; je riens d'attendrir l'homme qui a le droit de me liiur le |)lus.' A vrai dire, je l'ai pris dans un bon moment. — Je suis prèle à vous suivre, mon père. — irest admirable, en vérité ! il n'y a rien de tel qu'un accès de folie pour rendre raisonnable. Louise, ce n'est ni le lien ni l'heure de vous faire des reproches que vous-même sans doute vous ne vous épargnez pas. Pauvre enfant ! vous êtes plus à plaindre encore qu'à blâmer. Vous sentirez un jour à quel point vous vous êtes abusée en mettant tout votre appui sur ce sentiment que l'on .ippelle l'amour, et qui est plus fragile qu'un roseau, plus vain que l.-i fumée. Vous com|)reiidrez qu'il n'y a de liens solides que ceux de la nature, et de boidieiir (|ue dans l'accomplissement des devoirs dont le plus sacré est sans conircdil l'obéissance filiale.
Après ce sermon, auquel il ne manquait qu'un peu d'à-propos et d'onction, le bon père embrassa sur le front sa lille interdite. — Partons, mon enfant, continua-t-il, il y auraii de l'indiscrétion à demeurer plus longtemps dans cette maison, où la dé-olalion habite. Quaii! à vous, ma mie. dit-il en s'adressanl à Marie, vous pouvez rester, si bon vous semble : vous n'êtes plus an service d<f ma fille. — Quoi 1 monsieur, dit Louise, vous voulez punir cette enfant de m'avoir servie lidelenienl.' — Croyez, Loui-e, qu'il m'en coule beaucoup de rien faire qui vous déplaise el de troubler la joie île noUe réunion ; mais ayez un peu de conliance en moi. Je vous assure qu'avant peu vous reconnaîtrez que celle mesure était convenable. Adieu, vous, la belle enfant, je ne vous oublierai pas.
Marie ne se permit pas de répliquer autrement que par un torrent de larmes dont elle mouilla les mains de sa jeune maîtresse. Le marquis, interrompant celle scène louchante, à regret, disait-il, car le leinps pressaii, emmena sa (ille de ce lieu de refuge qui l'avait si mal garanlie. Paulin les conduisit par des escaliers et des passages dérobés jusqu'au dehors de l'enceinte du château.
— Tu as bien gagné la récompense, l'ami, dit alors le seigneur an valel. La voici, j'espère que tu la trouveras assez lourde. J'ajouterai, si cela peut le faire phiisir, que lu as droit à toute ma reconnaissance: sans toi, j'eusse été Ion empêché et n'aurais pu agir si sûrement, si promjitemcnt ni si secrèlemcnt.— Je vous remercie, monsieur le marquis; mais j'aurais désiré que vous me permissiez d'entrer à votre service. C'est dans cet espoir que j'ai i.îché de vous être agréable... — Diable, ceci est irès-difl'érent. Tu n as pas été auloriic i concevoir de icUes espérances, et je ne puis dire que je les ap-
prouve. Tu m'as donné des preuves d'obligeance, mais non de f'di'lilé : j'aime assez qu'un domestique possède celle dernière (|u:ililé. .!f' puis donc te promettre de me servir de toi dans loccasiou. mais coii slannnent, ce seraitsiipeitlu. Votre jeune maiircmc semble lrès-dou\; vous auriez tort de le quitter. Au surplus, cela vous regarde. Pourci; qui me regarde, moi, je vous conseille de ne plus vous en occnpi'r el d'iuiblicr toul ce dont vous avez été témoin ce soir et auparavant ; sinon je vous promets que vos souvenirs seront bicnlol iiiterroinpii!..
Cela dit, le marquis uuirna le dos au valel cmifus, que la soif de l'or avait ponshc à trahir la conliance de sou maître. Qui eût jaui.ii^ pu imaginer que tant de perlidie se cachât dans cette bonne léie Irisée el bien puiiante, et pût s'unir à une soumission si humble ei ;; un amour de si candide expres;:ion. A la vérité l'wil éliiil un p ';i i .\ dessous, le bas du visage épais el grossier dénolall de la basses e , mais, malgré ces indices, on pourrait encore s'étonner de l'adiiv ■ (|ue Paulin mit à cacher sa félonie, si l'on ignorait l'empire de la eipidiié et de l'ambition sur les liommcs. Ces vices n'empéchaieiii p:i le piqueur d'aimer Marie, ni même d'aimer son maître jiisqu à un certain point. Un célèbre pulitiqec, qui est mieux (piu nous à mèuie d'en juger, a dit que la loyauté de tnut liomme dépend de la sonnrn: qu'on y met. La position iiitiine de Paulin av.iit permis au maniois de mettre h' prix à sa fidélité, et le valel en avait encore coiiervi'; quelque peu pour son usage particulier. Avant de recevoir la boiire du père, il avait glissé à la fille le billet de René, dont il eût pu faire un antre usage.
La houle du mépris qui était en quelque sorte l'escompte de .Sun lucie éveilla le remords dans le cœur de Paulin. Il se promit siiuerenient de ne plus s'y exposer, et, serrant la bourse dans sa |>oche, il alla donner quelques minutes à sa belle aifligée. qu'il eût mise dans un étrange embarras en lui découvrant ses allures : si Marie était capable de trahison, ce n'était pas pour un appât si vil. EPe eût donc été portée par caracière à repousser avec horreur un homme à la merci duquel elle se trouvait et que la nécessité Pob'.igeait de ménager; mais la dissimulation de Paulin lui épargna la peine de se contraindre, el le misérable essuya trés-amoureuseineul les larmes de la jolie Arlésieune.
M. de Quesmes.
René, revenu du premier clourdissemenl de sa douleur, et délivré di's consolateurs qui, comme les médecins, ne peuvent qu'irriter un mal incurable, avait pris l'altitude digin' qui remplace bienioi le désesptjir dans une organisation noble et ferme, et qui est un symptôme de longues et profondes soulTrances. Nous ne détaillerons point les angoisses de son insonniie : il est facile de les imaginer. Après son adolescence calme, pure et religieuse, il se irouvait, pour le premier égarement de sa jeunesse, fnippé d'une malédiction ineffaçable, et dévoué à jamais aux remords. Certes, il pouvait se croire en droit d'accuser le ciel.
Le jeune homme voulut encore une fois voir son aïeul avant que le voile funèbre ne fût étendu sur lui. Il s'agenouilla auprès du lit, baisa avec larmes la main qui, après lavoir tant de fois béni, el avoir soutenu son enfance avec tant d'amour, s'était appesantie sur lui de tout le poids d'une dernière colère.
— Vous avez été bien sévère pour moi, mon père, dit René, et pourtant je ne blasphémerai pas votre mémoire. Vous avez brisé d'un mot l'œuvrede vingt de vos années. De vare dernier souffle vous nvir. Iléiri ma vie, que vous aviez si précieusement conservée; vous avez desséché dans son dernier rejeton la race de vos pères, dont la perpétuile était votre plus cher souci. Que votre nom soit béni, mon père ! Que votre dépouille repose eu paix dans le tombeau pilernel, monseigneur! Vous avez bien sonllèrt pendant votre longue vie ; mais voire plus cruelle douleur est celle qni vous attendait à la fin. iVon, je ne vous maudirai point ; c'est moi qui ai été coupable, et c'en l.a mort qui a éié inflexible. Si elle ne se fût bàlée de se mettre enlie vous et moi, vous m'auriez pardonné, car vous m'aimiez comme votre sang el comme voire ouvrage, car jo suis le fils de votre fils, car ma mère était pour vous comme un ange, cl vous ne voudriez pas lui dire que vous avez maudit son enfant. Ou ! mon père, vous révoquez sans doute maintenant dans le ciel cette parole de colère qui m'a froissé contre la terre. Hélas ! vous Pavez dit. je suis né à une éiioqiie de malheur. Je n'ai pas été, comme vous, cisulé d'un airain pur cl solide. Je n'ai jias été trempé au feu des guerres civiles. Je ne suis qu'une cire molle, el j'ai subi l'influence des ennuis el des doutes de mon père. J'ai été abreuvé des larmes de ma mère aiilanl 'que de son lait. .N ai-je pas, des mon enfance, senti la faiblesse de mon ;'ime peser sor ma tête et la courber .' n'ai-je pas toujours porté au front un signe de tristesse et de souffrance iuuécs? u ai-je pas été souvent
DOM GIGAD.VS.
me repaiire, à lecan, de vaines rèverios el de larmes sans cause ? Hélas! vos iiisiriiciions éiaiciil pour moi uu nlimeni irop fort el résoni):iien( dans mon sein comme les paroles li'une langue morie. La solitude, qui élève les hommes forts, a achevé de m'enivrer. Je n etais pas à voire hauteur, ô mon père! Je n'ai pu partager l'éiiorgie de vos seniimeuts d'un antre siècle. Vous n'avez pu comprendre, vous, que j'eusse ainsi dégénéré. Je ne vous fais point de reproches, ô mon père! mais je méritais plutôt votre pitié que voire courroux ; vous le voyei à présent. Laissez moi prendre voire main et la poser surina tête, comme vous aviez coiiliime de faire le soir après la prière. Laissez-moi croire que vous entendrez sans colère mou pas troubler le silence de voire sépulcre, et que vous ne me défendez pas de reposer un jour auprès de vous el de ma mère. Ce sera sans doule Lienioi.
Les funérailles du vieux comte furent simples el austères, comme toutes les cérénioiiies où préside le rile protestant, (lui n'est, en quelque sorte, que labréié ou le sqiieleltedu rite catholique, el qui, avec l'orgutillensc prélontiou de ne parler qu'à la raison de l'homme, a dépouillé la religion de tout sou appareil extérieur aussi bien que de tout sou attrait mystérieux, et l'a réduite à n'être plus qu'une science liumaiiie.
René trouva la force de rendre les derniers devoirs à son aieul et nmduisit lui-même le deuil. Suivant uu ancien usage féodal, con- ^ervé jusqu'à celle époque. Bertrand menait devant le cercueil le dernier cheval qu'avait monté son maître, caparavonné cl équipé comme pour la guerre. Le Cdele écuyer, avec cet instinct que les Tieux serviteurs acquièreui souvent à force de dévouement, jetait des regards inquiets vers son jeune maître, comme s'il eût compris toute l'étendue de son malheur, el que celui qui restait était plus à plaindre que celui qu'on ensevelissait. Le cortège était composé de quelques seigneurs proteslaots du Languedoc el de la Provence, des tenanciers du'chàleau et d'un grand nombre des habitants proti'staiits de Saint- Gilles, qui professaient une vénération hérédilaire pour les >eigiieurs de Conrchival, leurs prolecteurs el leurs guides depuis uu temps immémorial.
Apres que l'on eut déposé le cercueil du vieux comte dans la sépulture de sa famille, le ministre adressa aux assistants un discours en harmonie avec sa figure grave et exempte de l'enipreiiile des passions. Sans s'étendre sur la grandeur el sur lantiquité de la famille de Courchival, il rappela les vertus et la résignation cliiéueiiiio du chef qui venait de lui être enlevé, exhorta sou liéiilicr à suivre l'exemple de sou aieul et recommanda à tous l'humililé et la loufiance en Dieu, qui leur étaient nétessaiies dans ces jours d épreuves.
René remercia brièvement tonte l'assemblée de la preuve d'estime et de respect qu'elle venait de donner à la mémoire de son aieul, offrit aux seigneurs qui s'y trouvaient ^ho^pilalité de son château, en les priant de l'excuser si, dans un moment aussi triste, il manquait quelque chose ù leur réception. 11 se déroba ensuiie aux compliments de condoléance et à toute cette étiquette fiinéiaire qui coniinençait à l'accabler. Un jeune homme, qui pouvait avoir un an ou deux de plus que lui. el que sa douloureuse préuccupaliou l'avait empêché de remarquer, se présenta alors à lui.
— .^lon^ienr, lui dit-il, je suis votre cousin germain, Antoine de Qiiosmes ; nos mères étaient sœars, comme vous savez. Si je n'ai poiut réclamé l'honneur de porter la tête du eonile, votre aïeul et mon grand oncle, honneur qui oi'apparteoait de droit, c'est que je suis obligé de garder lincuguilo. Itccevez-eu mes excuses, et l'assurance de" la pari très-vive que je prends à votre douleur comme à votre deuil. — Je le crois, monsieur, répondit René; je regrette seulement que notre connaissance se fasse sous d'aussi fâcheux auspices. Vous êtes, dites-vous, dans l'obligation de rester inconnu ; si vous croyez pouvoir trouver un asile au château de Meyran, il est à la disposition du neveu de ma merc. — Je vims remercie, monsieur, d'avoir prévenu la prière que je venais vous faire et dont noire jiarenté adoucit, j'espère, l'Iudisciélion. — Assurément; mais vous ne trouverez pas, je vous eu avertis, beaucoup de distractions dans l'exil que vous choisissez. — Ce serait à moi au contraire à vous en procurer, monsieur. — Mais ce n'est au pouvoir de personne, je dirais, pas même au pouvoir de Dieu, si je ne craignais de blasphémer, dit René d'un accent qui mil Gii à la conversation. Les deux jeunes gens gard.Tent jusqu'au château un silence qui convenait pins aux ciiconrUiicc', qu'a leur âge.
l.cj icciurcs.
Li^-i CMiii is de Louise uV:l;.ie:it ce.-iaiiionienl p.is à nieitre eu baiiicc uvec li-sinL«réï de Rui.é; ci|»'utiani, miil^rc la Ic^eictc do la
jeune dame, qui lui rofiiserail sa compassion? René, par l'excès de sa douleur, était dispeii-é de tonte espèce de honte el de ( onfiision ; mais il n'en était pas de même de Louise, qui, prise au Irébuchet comme un oiseau, baissait la tête, et, en outre de ses angoisses iniérieures, était encore contrainte d'essuyer l'ironie de son père. Le vieillard ne semblait occupé que du triomphe qu'il venait d obtenir sur sa liUe, et nullemenl de ses erreurs, qu'il avait eu soin pourtant de couvrir du manteau de son adresse. Madame de Forbin elle-même ne s'était pas doutée que sa nièce se fût dérobée un instant à sa surveillance, et la disparition de Marie avait été facilement expliquée au moyen d'une de ces oflicieuses nécessités, morts, maladies ou accidents, qui sonU toujours à notre service durant notre vie, el pas toujours coo>:je liciions.
Malgré l'éloignement de sa complice et la gêne plus morale que matérielle où elle se trouvait, Louise vint à bout de faire parvenir à René une réponse au triste et laconique billet d'adieux qu'elle avait reçu en quittant Courchival, cl qui était ainsi conçu :
« Adieu. Louise; tout est ligue pour nous séparer, et la mort et la vie. Je ne dois jamais vous revoir, mais je ne puis cesser de vous aimer. Je ne vous demande qu'un souvenir; car vous seriez malheureuse en m'aimaiit. et la compassion m'est inutile. »
« Et moi, ré|U)iidit Louise, pensez-vous que je puisse à mon gré cesser de vous aimer? l'ciisez-vous que je le voulusse? Non, non, le jour que je vous ai doumi ma foi, je vous la donnai sans retour. Personne, pas même vous, René, ne pourrait nie dégager du serment que vous fit mon civur; rien ne pourrait me faire repentir de l'avoir prononcé. Ne connaissais-je pas bien alors toute son étendue? Ne savais-je pas dans quel labyrinthe de peines et de prohibitions j'engageais ma vie? La pensée ne m'en a pas effrayée; la réalité ne m'en effraye pas davantage. Vos douleurs seules causent mon allliciioii. Vos souffrances ne sont-elles pas les miennes? Mais, René, je vous en supplie, ne dites pas que vous refusez mes consolations. Ne me défeiidiz pas de pleurer avec vous. Oh ! surtout, ne diles pas que vous renoncez à moi. Laissez-moi attendre et espérer qu'un jour nous serons rénuis. Pourquoi nous serions-nous aimés ainsi malgré nous? Si nous avons mal t'ait, ce fol involontaireineut, el le ciel ue voudra pas nous iniligcr un chàliment sans bornes.
« René, j'ai peur maintenant que vous ne me blâmiez de n'avoir pas assez comhatlu le penchant qui m'eutrainail vers vous ; que vous ne trouviez que j'ai agi sans retenue : celte idée va me rendre bien malheureuse. Hue je voudrais vous voir, mon ami, voir vos yeux se tourner sur moi sans C(dère, entendre encore une fois votre voix si douce m'assurer que vous n'êtes pas changé pour votre pauvre Louise! Uelas! il n'y faut pas songer. Je ne puis même espérer que vous pourrez m'écrire d'ici à louglem|)S. Comme je vais souffrir au milieu de ce monde brillant el glacé, dans celle cour où je scr.ii obligée de lutter iucessammenl avec les lorUiies de mon cœur! Je voudrais bien mourir! Certes, si je croyais que ma mort ne serait pas une nouvelle douleur pour vous, il n y aurait rien qui me rattacherait à la vie ! » etc. , etc.
René lut, relut, baisa et serra précieusement la lettre de sa maltresse, pour la relire el la baiser encore; quant à l'influence que celte lettre exerça sur les résoluiions de René, elle fut à peu près nulle sur le moment, sa pensée était trop péniblement attachée vers le passé pour que l'avenir lui apparût aulrenienl que comme uu nuage funèbre et uniforme, et non, comme d'ordinaire, sous la forme de nues biiiarrées dont l'aspect changeant permet à l'iinagination d'y voir toutes les ligures et les présages qu'il lui plaît d'y chercher.
Une seconde leiire, dune tout autre nature, fut remise au jeune seigneur le même jour que celle de Louise. Voici quelle en était la teneur :
« .Monsieur le comte, vous avez parmi vos domestiques uu nommé Paulin qui a toute votre confiance et qui la mérite très-peu; il m'a veiiiiu pour quclipies pièces d'or un secret que vous lui aviez imprudemment permis de pénétrer.
« J'ai été obligé de me servir de cet homme dans une circonstance qui intéressait uue famille à laquelle je suis attaché; je m'en dédommage en vous avertissant de son infidélilé, qui pourrait vous être liiiiesie dans une occasion plus importante. L'homme qui se permet de vous donner un avis est celui qui a osé se dire votre ennemi, (Jiiant à son nom, il ne vaut pas d'être connu de vous. »
Comme Paulin, ne pouvant supporter les reproches et surtout les menaces de sa conscience, avait disparu du château des le lendemain du terrible jour où nous avons appris à le connaître, il n'en lut pas autre chose. René n'apprit pas sans quelque amertume celle trahison ; il faisait un triste et pénible apprentissage des hommes, obligé à la fois de les détester et de les mépriser, ce qui est certainement funeste liunr la vertu. Quand, au milieu de l'inexpérience et des illusions de la jeunesse, on est saisi par ce que la vie a de mauvais et qu'on se sent froissé par la méchanceté des hommes, il est rare que l'on écoute plus la douleur que la colère qu'on en ressent, et le désir de la vengeance porle à faire ce qu'on réprouve : une fois qu'on a comiui:iice ou cuutiuue. Le vice a dus séduciiuus propres à tous les caractères.
Le mnrqiiis do Lnmpericre dompiira à Lagny quelques jours d) plus qu'il ne roinptail f.iire. Le voi>iii;ige de te seigiiem-, connu pourèln; nncniifidenl du cardinal Mazarin, engagea M. de niicMiicsà se retirer
fiendaiit quelque temps ilans la Caniargiie, rcnipc ai çnulunic de tous es gens des pays avoisinanis qui reduiiliiit cl cire eiirerniés entre quatre murailles. Assurément il leur serait diflicile de trouver un li('u où l'objet de leur crainte se présenle moins à leur vue : il n'y a pas dans toute cette de une seule clôture laite de pierres; on n'y trouve même pas de cailloux. Le jeune conspirateur avait d'ailleurs reçu d'Arles l'avis que le clu'iteau de Mevran n'élail point pour lui une retraite sûre ( t que sa fuite paraissait être épiée. Au surplus, son humeur facile et aveniurense ne fut pas bien vivement contrariée de la nécessité qui lui était imposée de revêtir un costume de berger et de parler le provençal ou même de ne pas parler du tout; il regarda rela comme un des incoiivéuienls de la prufosion, inconvénient qui n'était pas sans avoir son côlé agréable. Une prison de quatorze lieues d'étendue n'est pas commune : il y a bien des gens qui pourraient y faire tenir la liberté de toute leur vie. Ili'ué demeura donc de nouveau seul avec sa douleur; il continua darpenler trisleuicnt et la léte ba^se son appartement, tandis que son cousin, le nez au vent cl l'esprit dégagé, courait à travers les marais et les étangs du Delta du lllione. Comme on peut le conjecturer, les deux jeunes gens n'avaient ])oint en encore beaut onp de conunuuicalious, et ils étaient bien loin de toucher an\ confidences. Mené savait seulement que son cousin était compromis dans les troubles qui agitaient alors la Provence, et crdui ci croyait que le jeuuiî comte u'élait affecté que de la mort de son aïeul ; il s'élonnait un peu de l'excès d'iuie afiliction qui eût \ni être adoucie par des considérations de toute sorte.
(Juellc innocente sensibilité ! pensait-il. Quand il aura un peu vu le monde, il comprendra qu'on ne doit pas se. laisser ainsi dominer par son coMir. Que diable! si tous les enfants mouraient de chagrin en licrdanl un de leurs parents, cela ne ferait pas les affaires de la race lounaine : il n'y aurait de sauvé que les bâtards, et ce serait immoral. Sans discuter la moralité de ces sentiments, très-raisonnables d'ailleurs, nous devons dire ici que, malgré la corruption de ses idées, il se pourra faire que iM. de Qnesmes soit un cœur i)arfaiteineiit lioirnète et excellent : la vertu d'instinct et la vertu de principes sont rarement ideniiliées, et c'estlà une des causes i)rincipales du petit nombre des élus.
Antoine se mit à chasser et à courir la plaine, comme s'il n'eût dû faire rien autre chose toute sa vie. Dès le second jour, il lui arriva un accident qui ertt pu eu effet terminer là sa cariére : étant arrivé sur le bord d'un étang salé qui présentait une vaste plage de sable co(piilleux, desséchée par le soleil et unie comme un champ de manu'uvro. il lui prit la fantaisie de pousser jusqu'à l'eau qu'il apercevait à quelque distance; mais cette eau était plus éloignée qu'il n'avait pu le croire, car il avait beaucoup fait de chemin sans s'en être sensiblement rapproché. Attribuant ce phénomène à la difliculté d'apprécier les distances en rase campagne, il poursuivait son entreprise avec l'active opiniâtreté de son âge et de son tempérament, lor>qu'il entendit derrière lui nu bruil de chevaux et de voix qui le fit se retourner; il fut fort étonné de voir que le lieu qu'il venait de quitter était ou semblait être recouvert d'eau dans laquelle se réfléchissaient les maisons situées au bord de l'étang et qui bordait l'horizon enlier. Cette inondation subite était d'autant plus étrange qu'elle s'était opérée dans le silence le plus faulastique. L'air n'était agité que par des scuinies lents et fugitifs. Le jeune homme, un peu troublé par ce changement de décoration, réfléchit promplemenl que l'eau ne pouvait acquérir une grande profondeur sur cette plage unie ; mais il fut plus sérieusement inquiété par les façons de deux hommes équipés comme des bergers ou des pâtres du pays, et qui venaient sur lui à bride abattue, en lui faisant signe d'arrêter. S'imaginant qu'ils pouvaient être des estafiers déguisés qui le poursuivaient, il lança son cheval au galop, dans le dessein de prendre de l'avance pour pouvoir ensuite regagner le rivage; mais il n'avait pas fait vingt pas que le terrain deviut mou et comme délayé. Le cheval y enfonçait jusqu'à mi-jambe et fut bientôt arrêté tout à fait, malgré les très-vaillants coups d'éperon dont son cavalier lui labourait les flancs. Le malheureux animal ne pouvait que s'effarer sur place et souffler, plus de la I)eur du danger qu'il courait que de la douleur du châtiment que son maître lui infligeait.
— Qu'est-ce que tout cela veut dire? se demanda le jeune seigneur. Suis-je dans le pays des fées.' J'ai bien peur que ces deux enchanteurs qui viennent ue me délivrent que pour me jeter dans d'autres liens.
Cependant il senlait que son cheval s'enfonçait lentement dans la vase. Hcureuscuieiil pour lui, tandis qu'il perdait ainsi du terrain, les
aulres eu avaient gagné. — Trou de dious! lui cria une voix rudement accentuée, vous voulez donc périr ! — Laissez votre cheval en repos, dit une autre voix plus buuiaiiie. Allons! vous aurez eu pins de peur que de mal. — Je croyais plutôt le contraire, dit Anioine de. Qnesmes à ces gens qui, arrivés près de lui, avaient dépouillé loulo apparence hostile et (pii sendilaient être l'un ini fcrniier et l'autre nu gardien de chevaux. Diable! je ne sais pas trop si je pourrai nu: retirer de là tout s(nd. — J'en doute, monsieur, dit U'. fermier ; mais nous sonmu's venus pour vous aider. Nous avons fait ce (pie iu)us avons pu pour vous faire retourner; mais nous étions sans douli! trop loin pour être entendus de vous. — C'est ma faute, répondit !■ jeune genlillionune, je suis oblige de ne pas trop me laisser appro cher, et je me suis mélié de vous : voilà tout! — Vous auriez ulien^ fait de vous niélier de la gare, dit le pâtre, qui, ayant mis pied à terre, s'était approché avec précaulion.
Malgré les larges semelles ipii débordaient tout aulourde ses s oulicrs cl qui rempéchaient un [uu d'enfoncer dans ce sol perfide, il ue ^e hasarda pas insqu'auprès de M. de Quesmcs; mais il lui jeta un bout do la longe de crin qui lui servait à attacher son cheval au |)àiiuage, et par ce moyen il put l'aidera se dégager, ce à quoi piuirtant le jiuno homme ne parvint pas sans efforts et sans être obligé de se faire li;'.l nsur cette boue où il ne pouvait marcher. — \'ous aurez eu mi-iin de peine à y entrer qu'à en sortir, lui dit le Provençal en roulant mi longe avec cet air morne que les paysans du Midi affectent soiive;;t de garder lorsqu'ils plaisantent. — Grand merci, mon ami, dit le jeune homme en se secouant, je n'oublieiai pas le service que vous venez de me rendre. Monsieur, dit-il à celui de ses libérateurs qui se distinguait de l'autre par son langage et ses manières, je suis Antoine de Qnesmes, neveu du due de liohan par ma mère, et petitcousin de M. de Simiane, grand sénéchal de celte province, ce qui ne m'empêche pas de fuir en ce moment la justice du roi. J'ai été assez sot pour prendre au sérieux les criailliTics de nos sénalcurs dAix. Je me suis mis en lête d'ajouler à Ihisloire de la Fronde un .■ippi'ndic(! ])rovcuçal ; maison m en a bienlol dégoûté : un bonnêliî homme peut prendre part à une guerre civile, mais non à un tapagj populaire. Par malheur, on ne se tire pas de là comme de tout anlro mauvais lieu, seulement avec du dégoût et de la honte, et le repcnlir ne suffit pas pour absoudre de telles fautes ; aussi suis-je obligé de me cacher jn>qu'à ce que j'aie obienu ma grâce, et sans vous je n'en aurais peut-être plus eu besoin dans peu de temps, car j'éisis vraiment scellé -sur ma selle, et j'iuirais pu mourir de faim dans ce lieu sans que personne vint à mon secours. — Il n'était pas besoin de l.i faim, monsieur, dit le fermier; regardez.
M. de Qnesmes se retourna, et à la place où il avait élé arrêté il n'aperçut plus qu'une concavité peu prononcée. Quant au cheval, il avait tutaliiÈU'iit disparu : l'animal, soulagé du poids de son cavalier, avait recommencé à se débattre avec violence, et ses efforts désespérés n'avaient eu pour résultat que d'exciter la fondrière à engloutir la proie qui lui restait. Ceci lit passer un nuage sur les yeux du jeun.; homme et nu liis'^on le ioiig de sou épine dorsale.
— Comment, dit il, mou cheval est là dedans, et si je suis dehor; je le dois au hasard d'abord, et à vous ensuite.' Monsieur, je suis le vôire à la vie et à la mort. Je suppose que c'est quelque persécution qui vous oblige, comme moi, à vous travestir en berger, à mener paitre vos brebis dans ces aimables lieux où un lièvre pourrait mourir de faim, quoique la terre y dévore un cheval en nue minute. — Monsieur, vos suppositions me flattent; mais si je me travestis jamais, ce sera quand je quitterai ce vêtement. — A d'autres 1 Allons donc! pensez-vous que vous me tromperez ainsi'? Dites-moi votre nom, de grâce, et si jamais vous avez besoin de moi, écrivezmoi le lieu et l'heure, et signez, ce sera assez. Tout ce que je posi-ède est à vous, mon âme, mon cpée, mon manteau et ma maîtresse, si j'en ai encore une. — Tout misérable ipie soit mon nom, je vous le dirai, monsieur, et si vous persistez dans votre reconnaissance, il sera possible que je la mette nu jour à léprcuve. Je me nomme Gautier Violais.
— Voulez-vous, monsieur, me reprocher ma confiance précipilée pour des inconnus.' Aju-és loin, vous avez raison. Je suis un fou : je dirais mon nom sur la place lîoyale, à Paris, au risque d'éveiller quelque écho dans la nastille. Je ne m'olïeuserai pas de votre méfiance : ce que je donne, je ne le relire jamais. Ainsi, demandez-moi, quand vous voudrez, au nom de Gautier Violais, de vous prêter ma vie, elle sera à votre service. Notre exil ne durera pas toujours, s'il plaît à Dieu. — Le mien dure depuis que je suis né, et quand finirat-il? je n'en sais rien. — Il y en a plus d'un qui est encore dans ce cas; cependant c'est rare, et vous m'inspireriez de la curiosilé si vous ne vouliez rester inconnu. Mais je voudrais bien quitter ce lieu où il me semble sentir trembler la terre sous moi. — H n'y a aucuri danger de ce côté du poteau; quand vous voyez des pieux ainsi plantés dans les étangs, ayez soin de passer du côte où l'écorce est enlevée, et, pour mieux faire encore, n'y allez pas sans nécessité. .Maintenant, monsieur, nous sommes à vos ordres. Choisissez de ces deux chevaux celui qui vous plaira, et, si vous le permettez, je vous conduirai à ma cabane, où vous pourrez vous repO:er et vous sécher.
DO.M Gir.AIUS.
— Il est vrai que je suis bien en désonlre, et je ne forai pas mal de CouiMienecr par prendre uu bain dans e 'lie eau ipie je vois devant nous, quoique je ne sache coinnieui elle a pu y venir di'pnis une denii-biure. — Ce baiu vous neiloieraii peu. Celle eau n'est qu'une illusion : c'est ce que les savants appellent le mirage. l.lu(iii|ue j'y sois habitué, je me laisse abuser qnehpiefois par ces slnguli(■r^ ilTcis.
— Ç.i, iiuinsieur, summis-nous donc en Syrie? - Non, car je u'apiMÇiiis point de palmiers. — Il n'y a pas "d'eau là-bas'/ — Pas une s: mPe. — Et là? et tout anîour, enfin? — Pas duvaniage. — C'est é:iMt;'je. Je n'avais jamais enieudu attribuer ces singuliers prestiges qu'à la terre des enchantements et des eroi>ades. — Le mirage peut avoir lii'U ilans toutes les plaines unies connni; celle-ci. — Au moins. n'e^l-^^.• plus qu'une plaisanterie qui ne peut avoir d'inconvénient pins grave qne de faire allonger la langue et ouvrir les yeux à ceux qui ne sont pas an fait; mais èlre enseveli à l'imiiroviste sans avoir affaire ni aux médecins, ni aux curés, ni aux fossoyeurs, dla me parait r rt peu agréable, moralement d p!ly^iquèlneut. Ce pauvre cheval, je n'ai pas ijème eu le temps de lui dire adieu.
E'i p.irlant aiusi, le jeune aventurier avait enfomelié le cheval du gardien, qui n'avait pas paru le inoius du monde affecté par la nécessité de traversera pied celte plaine de >able illiiininée et cliauirce p.ir ou soleil ardent, un soleil d'élé de la Provence, dont les rivages respirent parfois le souille dc l'.Vfriquu à peine alliédi par celui de la mer. Cet hounnc n'avait remercié M. de (juciines de ses promesses que par quelques mots insoucieux. La vie pastorale mène nécessairement à la contemplation et donne lotijour» à ceux ipii la pratiquent une dignité remarquable. L'homme qui \it eoiitiinulleineiitavec llieu, la nature et son âme, doit avoir un profcMid dédain pour les vaines paroles et les ridicules agitations auxquelles les habitants des villes ont recours pour distraire leurs yeux dc ces trois ahiine» delà pensée ui'i se résume tout ce qu'il y a d* grand et du vrai.
(j'autier se pilota sans peine sur celle mer dc sable humide, plus trompeuse encore que l'onde. Toul eu trottant, il raconta à l'Achaics qu'il venait de se conquérir comment, l'ayant vu s'engager dans l'éiaug, il avait de suite pensé que le liasu'd uu loampierait pas d'.ibuser de son inexpérience pour le conduire vers un point dangereux, cl qu'en conséquence il >'él.iit incoulineul dirigé vers lui.
— Vous me connaissicï donc? dit M. de Quesmcs. — Nnllenienl; mais vous vous cies logé chez le frère du gardien qui élail avec moi. Il me le dit. vous voyant passer de loin, et ini peu après il ajouta : « Le jeune homme pourr.i payer cher la bravade qu'il a voulu faire. Il va droit sur la gare. » Je ne sais, en vérité, s'il se serait rennié pour vous secourir. — Je ne dois donc la vie qu'à vous, monsieur, et à la Providence qui me fait la mine de corriger parfois le hasard. Qu'eu ptnse7.-vous.'
Gautier ne répondit que par un geste intraduisible de scepticisme craintif.
— Sans doute, vous n'élcs pas payé pour croire en elle. Eh bien , je disais donc qne je préférais n'avoirà dépenser que des allions ou dca paroles pour m'acquitlcr d'un service reçu, n'étant que peu fourni de reconnaissance sonnante, en ma doidjle qiinblé de cadet de fam lie et de vagabond. — (Juc cela ne vou> ireubli; pa . nionsicur, cet homme n'a besoin dc rien; il vil et mourra sur le doi de son elieval.
On arriva bientôt à la cabane du berger. Cabri attendait Gautier comme elle faisait toujours quand il u'étaïl pas là. et les éclats de sa voix vibrante éveillèrent an loin l'attention du jeune gentilhomme.
— Qu'est cela? dit-il; quel est ce rossignol égaré daii^ ces déserts? — C'est, répondit Gautier, nue enfant (|ui demeure a\i e moi. — Elle a une voix divine, je vous le jure. — J'avoue que je ne suis pas irèssensihle aux charmes de la musique. — C'est fâcheux pour vous, dans votre position actuelle surtout; voulez-vous me permettre d'écouter un instant'' — A votre aise, monsieur.
Cabri chantait une chanson provençale, une espèce de sirvcnte qn.î nous avons traduit en français, quoiqu'elle doive v perdre beau- <iiip; mais nous l'avons fait parla raion qne la plupart de nos lei leurs, pas plus que nous, n'enlcndent l'idiome original. Voici les p.iroles; qnanl^à l'air, autant en emporte le vent :
Je rii des amants lidèlcs Qui, d'ialsfés par leur» belles, C'icup.nl de leurs trahisons.
<iai: ne prenaient ils l'avance?
La constance cl l'inconsUncc Sont des mots, non des raisons.
Puisque ainîi s'en r.i le monde.
Qa'ao ciel, sur h terre ou l'onde, Il n'est rien «jue d'incertain.
Subissez la loi tonimune.
Si la nuit est fraicpe et brnnc, Ke sinjezp.ini au malin; CrovOT p|,ur n'être poml dupe, Que tout pourjioint, toute jupe,
Knferment de Irnitros cn>ur.i.
A vos .imis, vns iimitrcssea, Ne faites point de prdiiiosses, Pour n'èlio jamais trompeurs.
Il est très-remarquable que les fous, considérés dans le monde comme n'ayant pas h' sens eomnnni, sont, au contraire, dans joutes les histoires, dou('s d'un l'spril tiès-profonil et au bes((i|i même prophétique, tandis que les personn;iges ceiihés raisonnables y agis^eni comme de véritables écervelés totalement dépourvus de jugemi'iil p( de prévoyance : il est loisible à ceux qui écrivent les histoires de les arranger ainsi, et ils peuvent bien avoir pour les fous un peu de partialité. N'oublions pas toutefois (pie des peuples qui sont les aînés de la race humaine ont toujours regardé comme sacrés ceux dont l'esprit n'habite plus avec le corps, et ont toujours cherché des augures dans leurs actions et leurs paroles désordoimécs. Nous avons nqtisinêmes un provei be qui dit cpi'il ne faut point imipriser les avis d'un fon. Les insensés ne sont plus comme les hommes dirigés par leur libre arbitre; mais ils agissent, coiniiie le reste de l'univers, son? riin|)nlsioii innnédiate du grand moteur, et les allusions au présent et à l'avenir, qui prennent place en leurs discours sans qu'ils en aient la conscience, sont semblables aux voix (pie les animaux et toute l:i nature font entendre ;i l'approche de quelque événement mena(,'ant.
— Elle chante vraiment comme un ange, dit M. de Quesmes, et choisit ses cliansoiis avec une sagesse diabolique. — La pauvre cillai]! est pourtant l'olle, dit Gautier. — Folle de quoi ou de qui? — l'olle d'espiil, inonsit'iir. Je ne pense pas que son cerveau ait jamais été bien ordonné ; et diverses circonstances ont développé cette dis|iosition.
La jeune fille fut un peu troublée par l'aspect d'un étranger, et ne se livra pas a ses démonstrations habituelles envers le berger; elle s'arrêta à considérer le jeune gentilboinme, auquel elle inspirait une égale curiosité, et qui la regardait d'un air à la fois élumié el cliariné.
— (lelte enfant, comme vous l'appelez, dit-il à Gautier, me semble bien près d'être une très-jolie femme. C'est une fée véritable. Une telle compagne doit fort adoucir votre exil elle possède ttms les dons, et sa folie me semble un attrait de plus. Pesle I je ne vous plaindrai pas davantage. — Cette enfant, monsieur, est ma fille adoplive. — Ah! c'est dillérent. Je vous en fais mon compliment.
M. de Qucsines éUiil trop poli pour se récrier cmilre une assertion aussi étrange, et il hii était libre d'en penser ce qu'il voulait, mais non de dire ce qu'il en pensait à un homme tpii venait de lui sauver la vie. — Voici, pensa t-il, riuminic le pins discret qui soit au monde, s'il n'est pas le plus singulier. Qui ne deviendrait Ion du celte adorable petite fille? Et ses yeux, amoureusement fixés sur la jeune lille, ne se gênaient pas d'exprimer le ravissement qii elle lui causail. Cette allcntioii était sans conséquence, vu l'état mental de celle qui en était l'objet. El cependant, sage, étourdie ou folle, une femme comprend toujours ce langage muet, mais pénétrant, et quand il lui est parlé par un beau jeune homme à l'œil noir, à la mine délibérée et iiere, il lui est difficile de n'en pas être touchée. En ce cas, les femmes ne diffèrent qu'en la manière de répondre. Cabri répondit à la sienne à ce bienveillant et gracieux étranger : elle vint en souriant lui présenter sa joue linement veloutée; le jeune homme y posa aussii('>i ses lèvres, et, ne se bornant pas là, il releva le menton de la petite et lui donna sur la bouche un beau baiser dc grand seigneur.
Gautier était resté témoin de cette scène à la fois enfaiitine et voluptueuse. Quoiqu'il n'eût réellement pour Cabri qu'une alfeelion paleroellesans aucune espèce d'arrière-tendresse, il ne put se défendre d'un vif inonvcment de jaloux déplaisir. Ne voit-on pas des pères jalijnx de leurs propres (illes, des frères jaloux de leurs siEiirs, et enfin nombre de jeunes gens jaloux de leurs chiens, et de vieilles filles jalouses de leurs chats?
— Que faites- vous donc. Cabri? lui dit-il durentent, et ne la tutoyant pas pour la première fois de sa vie.
La jeune lille était rouge comme une cerise, et passait le bout de ses doigts sur ses lèvres émues. Semblable à l'entant dont la main ignorante a froissé par hasard les cordes d'un instrument de musique, (die écoutait avec eiouneinent la note qui frémissait dans son sein. A la réprimande du berger, elle tressaillit, el, confuse, baissant la lète, elle rentra dans la cabane à pas lents. Cela indiquait, que quelque chose d'extraordinaire l'agitait. Du seuil elle jeta à Aiiioiue un regard furtif, puis uu autre à Gautier, dont la figure sévère la fit se cacher au fond de sa niche de roseau, où on l'entendit sangloter et murmurer.
— Pauvre petite ! dit M. de Qiiesmes, ne la grondez pas, pnis- (pi'elle est foll? Elle est vraiment intéressante! J'espère que vous n'attachez point d'iinportauce à ce que je viens de faire? — Pas plus (pu; vous n'en pouvez ,iiiaeber vous-même, monsieur, répondit G.oiiier prixpie sèchement.— llnm ! pensa le vicomte, c'est uu brave hoMinie iissurément, mais il m'a tout l'air d'un sol.
M. de Quesmes, après s'être reposéet nettoyé le mieux possible,
DOM GIGAD.\S.
voyant que la jeune fille était décidée à ne point reparaître, se disposa à partir.
— Çà, dil-il à Gautier, je reviendrai vous voir. C'est une irnp grande liMlMne de rcnconlrcr eu uu tel désert nue figure de gentil- Iidninie et une voix liuuiainc, pour que je veuille la négliger. — Je vous suis encore une fuis obligé, monsieur, de vos favorables préventions, mais je ne pourrai avoir riionncur de vous recevoir. Je qulKc demain ces lieux.— Ah ! l't que faites-vous de voire cotnpacnc, je veux dire de voire lille adoptive? — Je l'emmène avec moi à Paris. — Vous ôies rentré en grâce .' — Je ne suis que le lils d'un paysan, monsieur, cl je n'ai jamais eu le privilège de pouvoir èire disgracié. Je rentre seulement dans la vie pour tenter encore une lois la forlun(!. Si je ne réussis pas, comme il est probable, je reviendrai ni enterrer dans ces déserts où je suis né. — Bien, bien. S'il pliît à Dieu, je ne tarderai pas à vous suivre. Quand vous aurez besoiji de mes services, je me recommande à vous. — Cela n'est point à oublier, monsieur. J'aime à croire que vous tenez à vos promesses autant qu'à vos idées.
.M. de (Juesmes n'eut point d'autres aventures à raconter à son cousin, lorscpi'il retourna qucbpies juins ^ipres au manoir de Meyran. Hormis quelques vols de grand clicniin (pi'il se permit pour passer le temps, hormis, c'est-à-dire quelques baisers ravis aux jeunes filli's (pi'il rencontrait par hasard, et qui étaient reçus tantôt bien, tantôt mal, il ne lui survint aucune distraction. On n'a pas tous les jours le boulK'ur de faire une partie avec le trépas.
— Il est singulier, dit René, que vous vous trouviez lié d'obligation envers un lionunc qui est mou ennemi déclaré. — Bah ! Voilà en effet une chose étrai.ge. C est donc un gentilbouime, quoiqu'il dise le contraire de façon à en faire douter. — Il parait que non ; mais ce n'est point, eu tout cas, un homme vulgaire.
René fut bientôt amené, par cette conversation, à confier à son jeune cousin toute l'histoire de ses amours avec madenioiseljc de Lampericre; car, une fois que l'on met le pied sur la pente de la confiance, on ne s'y arrête pas facilement. Il ne lui cacha que la malédiction de son aieul, ce qui était très-pardoimable. — Vous avez dû, dil-il en terminant, trouver ma douleur un peu exagérée, car vous ne connaissiez pas toute l'étendue de mon malheur. Placé entre des devoirs sacrés et une passion que je ne puis arracher de mou cieur, je ne vois devant moi que soulfiance ou remords. — En vérité, nion cher cousin, répondit Antoine, je ne puis vous trouver si tant à plaindre. Epouser mademoiselle de Lainperière que vous aimez, ou mademoiselle de Serizy qui e>l charniaLile, c'est là une allcrnative qui n'a rien de cruel et qui ne m'embarrasserait pas de la même façon que vous. — Vous oubliez (jue je ne puis obtenir l'une et (pie je ne veux pas réclamer l'antre.— Mais je sais aussi que les empêchements à lune et à l'autre de ces unions dépendent de vous enlicrcmenl. — Je ne vous comprends point. — Tenez, mon cousin, je vais vous parler franchement et comme à un homme, l/'ahord persuadez-vous qu'il n'y a point d'amour invincible. — Ne médites point cela. Je sens en moi le contraire. A Dieu ne plaise que cette naïve et sublime- passion soit dépouillée de son caractère divin. — Je vous passe le sublime et la naiveté; mais, dites-moi, si demain vous appreniez (pie mademoiselle de Lampeiiere fiH votre sœur, que feriez-vous'? — Je mourrais. Que voiulriez-vous tpie je fisse.' — (Jue vous changeassiez votre amour divin en un amour l'raternel. et que vous jetassiez alors les yeux sur une autre beauté. Ce serait très-cerlaineinent le parti que vous prendriez de vous-même. — A quoi bon raisonner sur des impossibilités .' dit liciié du ton des gens qui ne veulent pas reconnaître la supériorité d'un argument sans répouse. — En vous prouvant, mon cher cousin, qu'il est des ciicoustances oii l'aiiionr n'est pas indépendant de notre volonté, on pourrait facilement arriver à l'y soumettre toiistanunent. — Cti serait là tine consolation pres(|ue aussi triste que la réalité qui m'afllige. — Vous êtes donc bien résolu à ne céder ni au vœu de votre aïeul ni à celui de votre cœur'? — Il m'est impossible de songer à l'un plus qu'à l'autre. — Je ne connais niadenioiselle de Serizy que de réputation. La renommée est Ironqjcuse, mais, pour l'idoli! de votie cœir, je l'ai vue de mes yeux, et je déclare que toutes les expressions de louanges seraient au-dessous de la vérité. Jamais notre noir easlel ne pourra s'éclairer des rayons d'un astre plus charmant. Vous êtes inerveilleusement heureux tpie je ne sois qu'un cadet de famille. Je veux être jugé par le président luin:ème si je ne vous disputais cette conquête uniquement pour vous faire prendre une résolution.
René ouvrit la bouche pour faire une réponse légèrement acide, mais il la retint sur ses lèvres. Il ne put s'empêcher de r .uair assez vivement, n'étant pas encore arrivé au point de regarder comme insignifiante une plaisanterie qui mordait sur les plus chers sentiments de son cœur.
— Oui, poursuivit de Qiiesnies encouragé par l'impression qu'il avait produite, je me ferais votre rival d'abord par amitié; mais à un tel jeu on se pique facilement, et je le prendrais au s<'rieux avant peu de temps. El si vous -ne vous décidiez pas, je pourrais bien liiiir par décider votre divinité à m'éoouter. Je lui crois un caractère très-
véhément; la pusillanimité, même fondée sur les moiifs les plus sacrés, doit être uu mince mérite à ses yeux.
— Brisons là-dessus, mon cher cousin, car il n'y a rien qui attriste plus une douleur récente que la plaisanterie.
— Je parle très-sérieusement. Je dirai tout. Renoncez à la religion de vos pères pour reprendre celle de vos aïeux ; allez à la cour, où votre conversion vous fera caresser et employer; le marquis de Lamperière viendra avant peu vous prier de ne point oublier sa fille. Tout cela va de soi-même.
— Oui, ce serait simplement se déshonorer.
— Je n'ai pas alors le talent de me faire comprendre. Ce que je viens de vous dire, je ne le ferais pas, parce qu'il y a encore des héritiers dans la foi protestante que ma fidélité pourra toucher; mais je ne serais pas autrement arrêté. Se déshonorer en se convertissant à la foi catholique! Comment cela? nos aïeux se sont-ils déshonorés en embrassant la réforme? Les motifs de leur changement étaient sans doute plus nobles que les nôtres ne le seraient Ils étaient animés par le vif esprit d'indépendance et par l'intérêt de la noblesse entière, ils fai>aieut acte de révolte. Nous ne ferions, nous, que nous soumettre, et lions y serions conduits par notre intérêt [lersoiinel. Cela est iriste, mais tient tout à fait aux temps où nous vivons. Ce n'est pas notre faute si la noblesse a perdu son beau droit de remontrance à main année, et nous ne pouvons tout seuls le reconquérir. Voyez quelle misérable parodie de guerre civile a été la Fronde, où les seigneurs ont été obligés d'étayer leurs droits de l'appui des parlements, institution qui n'a pas trois cents ans d'existence. Je vous parle en hoimne d'expérience. La noblesse, épuisée de sang et de ressources, n'est plus assez puissante pour embrasser tout le royaume : il faut (pi'elle se réunisse autour du roi, qui est, après tout, son chef naturel. Le roi est le premier gentilhomme de France. C'est près de lui que nous devons chercher un appui, et en le servant nous servons encore notre cause. Mais si nous continuons, comme nous l'avons fait depuis un siècle, à porter à droite et à gauche notre épée, nous ne ferons que nous affaiblir en pure perte. Si nous restons dans un coin ù bouder, nous laisserons la prépondérance passer en d'autres mains, aux parvenus ou aux gens de robe, et la nation apprendra à se passer de nous. En nors soumettant, au contraire, nous regagnerons peu à peu tous nos privilèges et nos établissements, jusqu'à ce que nous puissions relever entièrement la tête.
— Et qu'alors on nous l'abatte d'un seul coup de hache?
— Cela vaudrait mieux que d'être ridiculisés comme les héros de la Fronde. L'échafaud ne déshonore pas connue une chanson.
— Mais si l'on dédaignait nos soumissions'.'
— Oh! nous sommes encore assez forts pour capituler avec les honneurs de la guerre, si nous ne pouvons plus combattre !
— Cette discussion est bien oiseuse, et ne me dit pas...
— Oiseuse, mon cousin. Ah ! vous êtes bien comme tous les seigneurs terriens, l'réoccupés de leurs intérêts du moment, ils ont perdu tout esprit de caste et ne songent point à l'avenir de la noblesse. Il n'y a (|ne les pauvres gentilshommes comme inei qui s'éprennent de semblables choses. Bah ! il faut chercher à faire sa paix et sa fortune séparé:iient.
— Vous êtes donc décidé à suivre désormais la cour?
— Je suis, j'espère, en chemin de m'y rendre.
— Et à abjurer la religion rélormée?
— Assureiiienl, si j'y trouve le moindre avantage.
— Je n'ai pas été accoutumé à regarder la religion comme une aff.iire de mode et comme un moyen liumaiu. Je crois à la mission apostolique des réfornuiteiirs.
— Comme vous croiriez à l'infaillibilité du pape, si vous eussiez été élevé dans la religion romaine. Je ne suis pas très-instruit dans le dogme, mais je connais un peu l'histoire du protestantisme, et je ne vois rien que d'humain dans son origine et dans les motifs qui portère.ii nos pères à l'embrasser. Reste encore à savoir si leur intérêt même n'eût pas dû les en écarter, et s'ils ne furent pas, entre les mains d('s novateurs, un instrument bon à briser, après son service fait. Nous serions plus embarrassés que l'Eglise si l'on nous demandait de qui nous tenons nos droits. Il faut prévenir les questions qu'on ne saurait résoudre.
— Je ne suis point en humeur de controverser. Je serais seuleme curieux de savoir quel est le théologien qui a si adroitement sapé v croyances.
— Ce n'est point un prêtre, mais uu vieil apothicaire chez lequel je suis resté quehpies jours à Arles, un véritable sage, ou, pour mieux dire, un tié=or de toutes les sagesses; car celle qui convient à lun ne convient ijoint à l'autre, et il en a pour tout le monde. Pour liiiir d'un trait son éloge, c'est un homme que l'on eût brûlé il y a seiilement cinquante ans, si toutefois il n'eût su rester dans l'obscurité.
— Mais, reprit René, qui suivaitses pensées plutôt (|ue les paroles de son cousin, cst-il nécessaire de renier ma religion pour aller à la cour.' On y voit, ce me semble, nombre de seigneurs, et des plus grands, qui n'ont point été obligés à ce sacrifice de leur conscience.
— Sovcz certain qu'ils y viendront tous. Le roi n'est point, dit-on, favorable aux protestants, et il vaut mieux rentrer au bercail avant
DOM GIGADAS.
d'y élre forcé. Ce n"est poiut encore nécessaire, mais mile ; plus tard ce sera nécessaire, mais inutile. ...
— Louise elle-même ne pourrait avoir pour moi que du mépris s» je r.ie parjurais ainsi. .
— Elle ne tous en saura peul-êire pas beaucoup de gre; car les femmes ne sont pas fort reconnaissantes ; mais, si elle vous aime, elle u'v verra rien, sinon que vous vous serez rapproché d'elle. (.Hiaiit a vous, mon ctii'r cousin, voyez-y encore les lionneurs et réclat qui Conviennent à voire fortune
— Ah! dit René, je ne crois pas que nous puissions jamais nous entendre. Et, en disant ces mots, le jeune comte regardait sou cousm de Tairdont un ermite regarde uue fille de joie en lui jetant a la figure un Vade rétro, Sa-
tanas !
— J'ai été tout comme vous, reprit celui-ci : j'ai pen^é comme vous pensez aujourd'hui , et je ne m'en suis pas tenu aux idées, puisque j'ai tenté de les exprimer parles armes; à la vérité c'était plutôt pour mon plaisir que pour la gloire de la religion et de la mtblesse.
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'agitalion éclaircit siugullèrement la vue et le jugement. Depuis que je les ai mesurés de prés, j'ai pris en grande piiié tous ces préjugés qnel'on regarde comme des vérités
jusqu'il ce qu'ils soient remplacés par d'autres, et je nie suis résolu à m'en servir, mais à ne jamais me laisser duper par eux.
Cette Conversation , développée d;.nsb"aiieoiipci'aii- 11'.^, , fui féconde pour Hené en réliexioiis. De seinbl:ibles pensées avaient déjà assailli sou esprit dans la solitude; car les idées sont dans l'air et se conimiiniqiienl magnéiiqiicnieni. Mais sa douleur avait rejeté les féductioiis plutôt par pudeur cependant que par chasteté. Si, dans les jours où il était cnliercment désintéressé, il avait soupçonné que son éducation pouvait être
nn peu suraouée et dépourvue d'application, il avait dû être porte à s élever au-dessus délie, du moment où elle lui avait éle i-'énantc et oppressive; mais nul n'a les dents assez fortes pour ronçrr seul les liens qui rattachent aux préjugés de sou enfance. 11 faui ipie le froiteinenl du monde y coopère : il faut que la vie ait fourni à noire âme d'autres mobiles. René n'avait pis besoin du deuil qui l'eutouiait de toutes parts et se suspendait à tout ce qui frappait ses sens, pour que son cœur ressentit du remords de la rébellion de sou esprit. Il n'était pas encore assez exercé aux sophismes de l'égoïsme social pour (Iissé(pjer ses sentiments et leurs objets. 11 ne savait pas faire accorder le respect et l'amour dus à ceux qui nous ont donné le sang de nos veines, avec le mépris de leurs enseignements, qui sont comme le sang de lame. Mais d'ordinaire la pratique n'attend pas la théorie; si ce n'est pourtant aux époques d'imitation et d'éclectisme,
où l'on n'a pas assez d'énergie pour agir, et où tout se passe en paroles.
Le cheval y enfonçait jusqu'à mi jambe. — paof. 21.
Les deux couiins.
Ce qui coniribua brauen p ' Hétrôner chez René la logique de la
morale absolue .
c'est qu'il ne reçut point de lettres de Louise. En proie à celle fébrile agitation de l'atienle que connaissent tous ceux qui ont aimé, il se trouvait plus accessible aux tentations, et, ne pouvant tenir en place, plus disposé à prendre un chemin où tant de motifs l'euiraîiiaient. Les bourdonnements, les tintemeats, les vibralions des nerfs, s'accordent avec la voix des passions et n'effacent que celle de la raison. René avait beau se représenter que Louise était sans doute gardée à vue, qu'elle lui avait donné trop de preuves de son amour sans bornes pour qu'il pût la croire déjà changée; en vain il se rappelait toutes ses tendres protestations, xm abandon, sa lettre d'adieux, si diivonée et si aimante, la conclusion de toutes ces récriminations justificatives n'en était pas moins qu'elle eût dû lui rcrire. C'était juste:
l'Académie eût pcut- (Hre prononcé autrement; mais une cour d'amour, tribunal plus compétent en cette cireoiislance , n'eût pas manqué de juger comme l'amoureux jeune homme.
René commença donc à bâtir de sombres romans de jalousie. Oubliant qu'il avait presque rendu à sa maîtresse les serments qu'elle lui avait faits, il la regardait comme liée à sa destinée par les maux qu'elle y avait introduits. Elle était à lui élernellement, et il jurait que, de gré ou de force, elle ne sérail jamais à nul autre. C'était peu généreux : les héros de roman sont d'ordinaire plus soumis aux caprices de la dame de leurs pensées, même quand ils leur sont ennemis ; ils doivent se résigner à souffrir seuls et ne se venger d'une iucon-sianle qu'en lui disant : Vivez heureuse, je vais mourir. Mais René é;ait d'un caractère tyrannique et sombre; il n'avait pas, sous l'aile de colombe de sa mère, dépouillé entièrement les qualités de la race de faucons dont il descendait. Ses passions n'étaient pas vives, mais l'naces. L'habitude qu'il avait prise de concentrer ses sensations faisait que ses sentiments s'aliinenlaienl sans cesse eux-mêmes, comme uue plante dont on retrancherait les branches serait ainsi contrainte
DOM GIGÂDAS.
âs
à dicndrp ses racines. Ne jetant rien au dehors de ce qui l'oppressait, il était obligé de s'agiter dans son ànie, qni en recevait de plus profondes empreintes.
Malgré l'altitude taciturne que s'imposait le jeune comte, le reiloublen)ent de ses angoisses n'échappa point à M. de (Jucsmes ni au vieux Bertrand. Celui-ci était éclairé par sou dévouenieiit à son nuiîire; le premier l'était par sa malicieuse expérience. Bertrand croyait fernicment que son jeune seigneur était sous l'obsession des faniomes; ses consolati(uis ressemblaient à des (conjurations, et avaient pour résullat d'impatienter lleiié, qui conservait à peine au vienx el maladroit serviteur la bienveillance qui lui était acquise. Paifois il venait enlr'ouvrir la porle de l'appartement de René, el, quand il le voyait assis la tête dans ses deux mains ou debout comme une statue, !es yeux lixes comme s'ils apercevaient quelque objet invisible aux yeux des autres nommes ou comme s'ils regardaient en dedans, le vieil ceiiyer levait alors silencieusement les yeux et les mains au ciel, et des larmes suinlaienl de ses paupières dessécliees. A cet aspect désolant, il se demandait s'il était tiestiné à voir ainsi t':. consumer à petit feu le dernier reprcseulant de cette famille qu'il avait si longtemps servie et qu'il aimait plus que son salut éternel, (îi'elquefois il s'approchait avec un air d''timidilé touchant chez un homme de cet âge Cl de cette lien)pe, et deman- (i.iit si monsieur le Comte n'avait pas envie de chasser.
— La clias>c. disait-il essayant de plaisanter, est un exercice bon au corfis et à l'àme, et, cneliassanlundaim dans la plaine, vous chasserez peut-êiro le malin esprit qui vous tourmenie. — Je le remercie, iîerlr:inil. ri'pondail le jeiMie ii(inniie, mais le son (iu cor n'a plus dai trait pour moi. Je ne sais s'il a quelque pouvoir sur les esprits, mais il serait impuissant contre ma douleur, qui est le seul démon
qni nie lournienie. — Oui, niurmiirsit le vieil homme en s'en allant, c'est bit n là un des symptômes. Il nie son mal, parce que ce n'est pas lui qui parle. Ah ! pauvre enfant! que le ciel te délivre I — Que diable as-lu doue à murmurer ainsi? disait alors le jeune comte remarquant l'air étrange del'écuyer. — Oh! monsieur le comte, il ne faut pas prendre le niim du diable en vain plus que celui de Dieu. Pardon, je disais seulement.. En vérité, vous m'avez troublé en m'inlerpe lant si subitement. — Mon pauvre Bertrand, tu as l'esprit presque au>si malade que le mien. Laisse-nous donc tous deux tranquilles. Une fuis pour toutes, je ne veux ni de chasse ni d'aucune autre distraction. Va, je finirai par me consoler de façon ou d'autre... Je crois, se disait Kenc à lui-même, que tous les gens qui m'approchent sont frappés de verlige ou s'entendent pour me faire devenir fou. Ah ! oui, fantôme ou de quelque nom qu'on l'appelle, il y a une malédiction sur ce séjour
La place Roy.ile. — page 30.
et sur ceux qui l'habitent, sur moi d'abord. Tout ce que ma main saisit se rompt ou se déiobe. Je reste seul abandonné comme dans le désert. Louise elle-même, pour qui j'ai bravé la colère d'un père expirant, Louise m'a oublié. Serait-il possible que le ciel épousât ainsi les haines humaines? Ou bien est-ce que les volontés paternelles doivent toujours être sacrées et être accomplies sans examen ? Quel affreux abîme est-ce donc que la vie? Et à quel guide se fier pour ne pas s'y perdre?
Antoine deUnesmes lisait ce qui se passait dans l'i^me de son cousin, comme il eiH pu lire dans un livre. Sa clairvoyance, qui s'aiguisait par l'habitude de l'observation, n'était point arrêtée par les nuages qni voilaient le front de René. Cependant il ne se pressait point
de lui offrir son secours contre les furies qni le torturaient. Il savait que la curiosité effraye la confiance, etqu'il faut laisser cette timide lleur s'épanouir lentement d'elle-même, sinon elle se renferme dans sa tunique silencieuse pour ne plus en sortir. D'ailleurs il voulait attendre que René se filt assimilé les idées nouvelles qu'il avait jetées dans son àme, el qui devaient mieux y fermenter dans la solitude et la réllexion que sous l'agitation d'une controverse répulsive.
M. de Quesnies était à la fois nn homme d'action et un conteniplalenr, prenant la vie comme elle lui venait, et s'occupant avec un égal intérêt du spectacle d'une tempêle populaire ou de qiichpie élude psy- I holiisique. H aitend;iii (lune patiemment que son cousin vînt de nouveau à lui. Quand il l'avait assez regardé souffrir, il allait se promener dans la campagne, ou montait sur la grande toiirdnchàleanpour regaider l'horizon imniense que l'on y découvrait, et qui s'étendait depuis Tarascon et les Alpines jusqu'à la Méditerranée , qni le bordaitau midi comme une ligne d'argent. Puis il chassait nn peu, causait beaucoup, n'importe avec qui, el se créait de tout une occupaiion.il semblait enfin avoir totalement oublié sa position précaire. De fait, il n'y pensait pas: y songer était inutile II avait semé, il attendait la récolte. Pourquoi se serait-il impatienté? Les affaires n'en eussent pas marché plus vite et le temps lui en eût paru plus long. Caractère heureux assurément I ses actions n'étaient peutêtre pas toujours dictées par la raison; mais ses sensations éiaieut toujours subordonnées à la logique, et, s'il faisait des folies, il en subissait les conséquences en sage.
Cette organisation refroiaie plutôt que froide, raisonneuse plutôt que raisonnable, qui comprenait tout, mais qui ne ressentait rien qu'à son aise; ce car.iclère à la fois actif et réiléchi, était de tout lioint le correctif de l'éducation rêveuse et intolérarite de René, de son apathique et inquiète inexpérience. Celui-ci n'avait point onoore
DOM GIGADÂS.
dans son individualité de lignes bien accn'oes : comme l'argile qni sort des mains dn moilelenr, il n'avait élé façonne qu'à réb.iiielniir inanimé des pi-éce|>lrs vieillis de son ,iienl. Ses eonlonrs amollis par la conIcni|ilalioii avaient l)e<.oin d'èlre ravives par le ciseau des é\é- Dcmeiils et usés par la civilisation, q"" din-cit et polit en même temps. Comme tous les caractères du den\iéme deu'ré, eennne tontes les natures qui. douées de puissance, manquent cependant de ressort, il était destiné à rimilati(ni. mais à une imitation ambilieuse qui pouvait le mener plus loin que ses modèles ou pnnr miens dire ses iiisligaicnrs. Antoine de Qnesmes était fait pour le désillusionner, mais non pour le décourager.
.\u contraire, le jeune aventurier, en ramenant son cousin dans les limites de la réalité, lui montrait, par sou exemple, quelle valait inieui que toutes les Dctions de limagiuaiiou. Il lui apprenait aussi à estimer les choses à leurjnste valeur cl à ne point toujours les reçarder à travers le prisme f diacieux des mots cpii servent aux halijles a tromper les sots, mais qui ue doivent jamais les abuser eux-mêmes. Enlîn .\nloiue faisait table rase dansTàmc de son cousin, il en chassait toutes les idées mortes qui la peuplaient ccmnoc des fani6ines, ?|uoique ce ue fût pas précisénienl ceux que Bertrand imaginait, pour aire place aux idées vivantes et fécondes que les faits devaient bâtir sur ce terrain neuf et solide. Ce n'était pour lui (pi'une expérience, il avait déjà passé Tépoque de l'amilié eiifaiiline qui se dévoue à un individu. Il ne consenait qu'une hieiiveillaiice nalive dont l'utilité lui était démontrée, qu'une expansion juvénile déjà égoïste qui le portait à répandre ses lumières, sau> (pi il se souriàt d'en inéiniiicr l'éclat douloureux à des yeux trop faibles. l'Iu- l:iid celte dispoMiJoii encore généreuse ne pouvait manquer d'être éloiitléc par le dédain et par la crainte de se créer des coinpélileuis daii^eieux. Il faut du temps pour arriver à la conqilèle sécheresse. Apres avoir appris à ne pas être bon pour l'amour du prochain, il reste à savoir une terrible maxime ; ne plus être bon même par plaisir, mais uniquement pour l'utilité. Ce n'est pas le lout d'èlre intéressé, il ne faut pas se permettre même la prodigalité égoïste; il faut êlre avare. Antoine était encore prodigne comme la jeniiessc l'est toujours: il avait deviné les mondaines disposiiious de René sous l'écon^e encore tondre de sa chastf adolescence, il avait voulu voir combien de temps il faudrait pour les mettre à jour, sauss'iuquiéter s'il ne pourrait pas un jour en irouver son chemin entr.ivé. Il satisfaisait ainsi le besoin de néopliy- ! sme commun à toutes les jeunes croyances; il ne savait pas encore • iifermeren lui-même sa supériorité.
— .Mon cousin, lui dit enfin Ilené un soir que M. de Qnesmes venait défaire un pompeux éloge du sexe féminin cl avait déclaré que les fennneséiaient des anges sur la terre, des abeilles divines qui distillaient sans ce>sc le miel sur tontes nos blessures; mon cousin, dit René avec humeur, je ne connais pas aussi bien que vous ce sexe bienfaisant, mais je sais que je porte une |ilaie incurable dont l'auteur est une lenune. — Après vous, tonicfois, mon coui-in, dit Antoine d'un ton careîsant, et vous ne souffrez pas de maux qui- votre amie ne partage. — Je suis réduit à le supposrr, et ce n'est point assez pour un amoureux. Louise ue m'a point écrit depuis son départ, dc(iui.-. un mois. — Elle ne l'a pu, sans doute. — Elle ne m'a pas accoutumé à la voir s'arrêter devant les difliculté.s. — Il est tres-vrai qu'ayant trompé la surveillance de sa tante, elle pomrait tronqicr aus-i celle de son père. — Et qu'ayant trompé ses parents, elle peut roe tromper aussi, n'est-ce pas.' — C'est vous qui l'iivez dit, mon cousin. — Non, reprit René se réfutant lui-même, dunnu- l'on f.iit dans la passion ; non, j'aime mieux tout supposer que de croire à un
fareil rhangcment. Ce serait plus que de la perfidie ; ce serait de ingratitude. — A votre tour, je vous re| rochcrai de dépouiller l'amour de AOn indépendance, de sa naivelé. Ce n'est point une vertu, comme*la recoimaissance, songez-y. C'est un sentiment qni existe par lui-niéine. et dont les objets et les motifs sont indifférents. Ne vous récriez point, mon cher cousin, vous ne pouvez eu ji ger comme moi, s;tiH partialité. Pa.isionné connne vous l'êtes mainlcnanl, vous attiibiiez rV votre amour particulier tout ce qui n'apparlient qu'à l'amour d' gaLé de ses terrestres applications. Il faut que cela soit ainsi. Il faut qui- l'on aime nue f.-inine avant d'aimer les leinmes ; que dis-je'' les fomiues avanl d'aimer l'amour ! — Je n'aimerai jamais que Louise, et je sens que, si j'étais obligé de la délester, cette haine s'étendrait à IjuI son bcxe.
— Eh bii-n ! vous vous irompcz: elles seules savent guérir les blessures qu'elles ont faites, et il y a un instinct qui nous l'apprend. Vous croyez à voirc inaitresse, moi je crois à l'amour. Lequel vaut h- mieux? — Je ne le décidiTai pas, car je ne suis pas libre de sentir connue TOUS.— D'accord; mais vous êtes libre d'alh-r à Paris, où votre belle vous attend certainement. — Vous savez les motifs de couveiiaiicf qui m'en eropccheul. — E^ vous savez aussi si je les approuve. — Et puis à quoi bon? — Mais à v..os tinr d'incertilinit;, ce me semble. .Mademoiselle (.ampericre est fille d'honneur de la reine, m'avcz-vous Wit? Eh bien! il vous sera lacile de la voir à la cour, oi'i vous avez tous les droits possibles de vous prés- nter. — J'aurais bien mauvaise grâce i m'y montrer ainsi velu de deuil et triste comme je le suis. ïl'ailleurs, vous oubliez que nmn graod-pere et mon père y ont laissé des
souvenirs qui ne me feraient pas accueillir bien favorablement. — lîon Dieu ! qui piMis<' à cela aiijouid'hiii .' Quelle est la famille, à commeiiierpar la raiiiillo royale, (pii, depuis un siècle, iiesesoil pas enlacliée de lélpcllioii, si toiilefois ce n'est pas une gloire pliil6l qu'une taclie? I.e marquis de Lamperiere n'a-l-il pas figuré tour à tour dans la grande et dans la petite l'ronde'? En est-il moins bon courtisan a«joind'lHU .' Quant à votre tristesse, vous errez, si vous pensez que là Coin- soit le teuqile delà gaieté. —Non, c'est assez d'avoir involontairemenl dis ibéi à mon aièul en aimant la fille de son ennemi, je ne venv point encore oublier la défense qu'il m'a faite de jamais retourner à la cour.
— l'ermett z-nioi de vous dire, mon cher cousin, que votre aïeni ne i)ouvait avoir l'expérience de ce qui exisie aujourd'hui. Il vous parlait comme il aurait pu parler à votre père. A présent, nous n'avoii^ plus rien à faire qu auprès du roi. .le me suis eoiivaiiicu qu'il était temps de renoncer aux vieilles traditions de nos jjères. Nous ue pouvons plus être les pairs du roi, mais se« premiers sujets. Voulezvous donc rester toute votre vie confiné dans voire manoir et vous faire le fermier de vos domaines? A ce sujet, mon cher, je ne saur.ais n)i('ux vous répondre qu'en vous citant ce sonnet qui, s'il a'est pas de Voiture, est au moins d'un poète irès-avisé :
Cœur l'éminin est trois fois plus léger Que l'air, ou l'onde, nu la ilimme, ou la nue. l'ooit (l'diciiiicnt ni de mer inconnue Qui, plus que lui, suit lerlile en dangerl
Sans cesse, à droite, à piuclie, il se remue, Jette des feux, ou va tout naul'raser; l.ors il s'<ipaise, on plaçon il se niutï, Et n',1 raison que celle de changer.
Puisqu'il n'est pas de boussole qui puisse Nous présager le vent de son caprice, Tout bonnement, prenons-le comme il vient.
Vauloir s'y lier, ce n'est point du courage, Mais bien sottise : on doit, pour être sage, Tout en attendre, et n'en espérer rien.
Uom Giiradas.
Ociix jours après celui oii eut lieu la conversation rapportée à la fin ilu précédent chapitre, les deux cousins élaieiil sileneieusemeut iitialilés, le fouper venait d'èlre servi, lorsqu'on annonça à M. de Qiiisiuis qu'un vieillard venait d'arriver au château avec des lettres |)oiii lui : il ne voulait, avait-il dit, les remettre qu'en mains propres. Aiiloiiii' sf tourna vers le jeune comte pour lui demander l'autorisatioii di' donner des ordres chez lui; à quoi celui-ci acquiesça avec cin|Messeiiient.
Qn introduisit alors le messager. Cet inconnu était un petit vieux très-vert de corps, irès-rouge de figure, ayant des yeux gris brillant coaimc des esearboucles, et des cheveux blancs tres-toulfus. mais singulièrement amoureux de la ligne droite. Il éiait velu de noir. Son costume, semblable à celui des méileciiis, éiait d'une uiiimtieiise piiipreté et d'une ampleur démesurée pour sa charpente grêle qu'il ri-Mifermalt plut()ti|uil ne rhabillait. Les épaules, les coudes et les genoux aigus du vieillard poindaieiU sous les plis lloltants de son pourpoint cl de son haut de-chausses comme des récifs sons les vagues de la mer, et présiMilaienl nu spectacle d un intérêt incroyable et dont l'œil ue pouvait se détacher, tandis qu'involonlairemciil (m se prenait à se deiuan 1er : perceront-ils on ne peiccroiit-ils pas ? (lela, au reste, parfailement droit, solide, et en bon élat, gesliciiiaiit, s a.L;ilaiil, se démenant iid'.itigablemenl, avait l'air d'être mil par des ressorts d'acier plutôt que par des muscles de chair Cela avait ua air sérieux cl détrruMué. (l'était une physionomie grave et immobile comme celle de Polichinelle, qui formaiii avec les iucessaiiles paulinades des jambes, des bras et dn torse un contraste passalileiuent bniiffon. C'était bien le bonhomme le moins vénérable que l'on pût nijulrer. Parloul, même a Sparte, il eût été difficile, sans rire, de se lever devant ses cheveux blancs.
Il entra en marchant à grands pas, comme s'il eût pris du champ, cl frappant les dalles de ses boues trop grandes, armée.> d'éperons lraiMatits,avec un bruit où s'unissait agréablement celui d'un soufflet et celui il'un paquet de clefs. Il s'arrêta tout près du jeune comte, qui put croire! que l'iiitenlion do cet individu était d'arriver à M. de Qucsiues par le cliemin le pins direct, en fianchissanl tous les obstacles qu'il rencontrerait, homme, table ou chaise. Le vieillard, sans être déconcerté du mécunienteineiil qui se réfiandit sur le visage du jeune seigneur, ni des éclats de rire de de Quesmes, fit trois pas en arrière,
DOM GIGADAS.
salua profondément en se pliant à trois reprises eu deux, coinnii:: les enfants lorsqu'ils jouent au saut de inoulou, et en liiisant passer son chapeau de sa nr.tin droite h sa main gauche.
— Salanialoiknm! dit-il d'une petite voix criarde, Dieu vous bénisse, mi'SM'i;;nenrs. Voici : voire serviteur est vieux, il est tassé, et cepcnilaiit il n'a point voulu reniotlre en des mains étrangères le niessa;;!' (pii lui était confié, et il a juré de ne rien porter ù sa bouche qu'il n'eût acci mpli sa mission.
Antoine, qui paraissait au fait des façons de ce personnage, s'élait levé de table, et. prenant le petit vieux par les bouts de ses épaules coninie pour le fixer : — .Ah 1 lui dit-il, soyez le bienvenu, jialer Gigadas, anclissime doclorl Nulle visite ne pouvait m'éire plus agré.ible <pie la vôtre. Seyez-votis donc d'abord, et... — Seigneur coniie, j'ai l'ait vœu également de ne toucher d'autre siège que la selle de mou cheval avant de vous avoir remis ce que je porte ici. — Par le ciel ! il faut que ce soient de bien grandes nouvelles ! — Signor, si, nuntia ingentixximn !
Et le vieillard arracha des profondeurs de la poche de son manteau '.m p.iquet dont le volume justifiait parfiiiteuienl l'épitbete (pi'il venait d'i'niployer. Avec la prestesse et la grâce d'un singe ((ui épluche une noix de coco, il enleva successivement sept enveloppes dont il avait lesté deux lettres de taille raisonnable. — Ah ! dit Antoine en ctenilant la ujain pour les prendre, je commençais à croire que je ne les aurais jamais. — Mou (ils, répondit le petit vieux eu retenant les lettres encore, celte parole n'est point raisonnable : vous ne pouvez douter de ma ponctualité, et vous savez qu'en vertu de la loi des contrariétés, que je vous ai expliquée, votre impatience ne peut avoir pour résultat que de me rendre plus lent, et cela en dépit de moimême. — Allons! dit Antoine en souriant, je finirai peut-être par les avoir un jour ! — L'une de ces lettres, continua le vieillard stoï-
3uenicnt, les tournant et les retournant, est cachetée de noir, l'autre e ronge. Laquelle voulez-vous lire la première, seigneur? — Cela m'est indifléient, vénérable docteur. — En ce cas, prenez-les toutes deux. Tandis qu'Antoine, dont la curiosité s'était rallumée au sujet de ce bizarre vieillard, s'empressait de prendre connaissance de ses lettres, Cigadas, sur l'invitalion de liené, s'assit auprès de la table, cassa un morceau de pain de la grosseur d'une noix, le croqua lestement en faisant grimacer sa bouche et en inonirant des dents blanches et fortes, puis il se versa environ deux doigts de vir. de Ltinel, éleva le verre à la hauteur de ses yeux pour admirer la belle couleur de topaze de ce breuvage capiteux, salua le jeune comte et but lenlemenl el en fermant à demi les yeux. Cela fait, il recula nu peu sa chaise de la table et se renversa à la manière des gens dont l'esloinac est plein et sati>fait.
— Eu vérité, dit-il, mon corps épuisé avait besoin de cette nourriture. Tant que ma volonté a été tendue par la mission que j'avais à remplir, je ne me suis point apiren de ma fatigue; mais je l'ai sentie tout entière quand rien ne m'en a plus distrait. C'est naturel : un levier, pour agir, a besoin d un point d'appui.
Il prit alors dans sa poche un petit étui d ivoire très-joliment sculpté et en retira un cure-deut dont il se servit consciencieusement connue tilt pu f;»ire un gourmand après un repas de plusieurs services. René le regardait avec un élonuemeut facile à comprendre, s'allendant. comme vous aussi peut-être, cher lecteur, à le voir danser sur la tète ou faire tourner les plats sur la pointe di; son doigt ; niais le vieillard, comme absorbé par le travail de sa digestion, se tenait atissi tranquille qu'il s'était montré turbulent et fixait sur le jeune seigneur des regards voilés par la réflexion.
— C'est la seconde fois que nous nous voyons, monsieur le comte, lui dit-il ; mais je n'ai pas eu besoin de deux regards pour reconnaître l'héritier de Meyran. Les traits de voire visage résument aussi bien I histoire morale de votre famille que les quartiers de votre blason en résument l'histoire malérielle. C'est le portrait de votre père, pcdi par les larmes de votre mère, comme le visage de votre père était le portrait de votre aïeul, poli par l'air de la cour. — Avez-vous donc connu mon père? demanda René. — Je l'ai connu, trop connu. 11 n'élail guère plus âgé que vous n'êtes maintenani, c'était un jeune et vaillant seigneur qui se désolait d'être contraint de di^siper dans les intrigues de cour et les demi-conspirations une activité et une vigueur digues des plus beaux temps féodaux; ne se souciant pas du reste de s'appliquer à la politique, aliment qui remplace aujourd'hui en grauile partie la guerre. Aussi mourut-il jeune, parce qu'il n'avait rien à l'aire. — Voici un coup bien inattendu I s'écria M. de (Jue'mes. Mon frère de Genouillac vient de mourir après trois jours de maladie; ma mère va être bien désolée : c'était son Benjamin. — Mauvaise comparaison, dit le vieillard. Benjamin était un cadet de famille. Pour votre compte, comment prenez-vous cette nouvelle? — Moi, j'aurais le droit de ne pas répondre à cette question : c'était mon frère et je suis son héritier. Je n'ai pas désiré sa mort : je suis bien aise qu'il me laisse des consolations. Mes vertus et mes vices ne vont pas plus loin. J'en suis seulement fâché à cause de ma mère. H faudra que je sois saje pour sécher ses pleurs. — Le titre de vicomte, trente mille livres de rentes en bonnes terres et un beau château
vous aideront dans celte résolution. — Assurément. Pourquoi ferais-je des folies à présent.' Mais voyons l'autre leitre.
— Monsieur, reprit le vieillard eu se relournant du côté du comte de Conrcbival, vous n'aurez pas la longue vie de voire grand père; mais vous ne mourrez pas aussi jeune c|ue votre père. Je crains pourtant que vous ne vieillissez plus tôt que lui. Votre inquiétude ne se portera pas à l'exiérienr comme la sienne : (^lle exercera ses ravages à riulérienr. — Vous vous connaissez en divinaiiou, mimsieur? demanda René avec quel(|ue dédain. — J ai étudié les sciences auxquelles on donne ce nom, et qui sont plus mathémaiiques que pyloniques, comme m'en a convaincu une longue expérience. Autrefois, on avait en elles nue croyance absolue : c'était un tort; maintenani on le* rcjelte eiitièreinenl : c'est un tort beaucoup plus grand. Cha- (pie homme, je ne dirai pas chaque femme, parce qu'elles n'ont en général que des existences planétaires, chaipie homme porte en luiiiièine, dans son c;iraetcre et dans ses latullés. ren^einble de sa destinée. C'est un privilège du libre arbitre. On peut donc lire le grand mot de sou existence sur son l'nuU où son àinc se réilécliit. (.Inant aux détails secondaires qui dépendent des autres hommes, il est impossible de les prévoir. — Auriez-vous la bonté, savant nécromancien, iiiiei rcimpit M. de Unesines, de lire sur mon front ce que je viens de lire iiiDi-nième dans cette lettre? — (je n'est pas dillicile, dit Gigadas en étendant le liras et ayant l'air di; suivre du bout du doigt des caractères visibles pour lui seul sur le front du jeune seigneur; ne elierchez pas à me dérouler par cet air reliogné : vous ririez aux éclats, que ce serait la même chose. Ci; ne sont pas les nmsçles de votre face que je consulte. — Eb bien! vous ne devinez pas? — Non; mais je vois clairement que vous venez de recevoir une nouvelle satisfaisante, dont I intérêt est effacé par l'intérêt plus émouvant de la première. — Bah ! vous n'y êtes pas. C'est une lettre de M. de Siniiane, le grand sénéchal, qui me fait ses compliments de condoléance et qui m'annonce en même temps l'oubli de mes erreurs. Je suis autorisé à me retirer à Paris ou dans mes terres. — Prenez garde, dit le vieillard, vous nietlez trop d'emphase dans ce mot. Le cardinal Mazariu m'a accordé mon pardon avec sa magnanimité ordiiiairtî. Ce que je ne puis comprendre, c'est que ce soit à la sollicilaliou du marquis de Lamperière. Je ne connais ce seigneur en aucune façon, et je n'imagine pas quelles raisons il aurait de s'intéresser à moi.
— (]e Gautier qui vous a sauvé des sables, dit René, est le favori du marquis et a pu le f.iire agir pour vous. Il suffit d'avoir rendu service à quelqu'un pour le servir encore. — Cela ne me plaît pas, dit Antoine. Je trouve peu si'ant que cet homme, sous prétexte qu'il m'a sauvé une fois la vie, s'établisse ainsi mon protecteur à perpétuité. — C'est un drôle, dit Cigadas, je vous engage à le bien morigcner. — Vraiment ! n'est-il pas désagréable (|u'oirme fasse ainsi contracier des dettes à mon insu? — Maintenant que vous avez de quoi les payer surtout! — Il s'agit ici d'obligations d'honneur et de reconnaissance, qui, entre gentildiommes, sont sans conséquence; mais qui sont pénibles a l'égard d un inférieur. J'y mettrai ordre. — Et vous ferez bien. — Voyez un peu comme il est gracieux pour le viconiU! de Ceiiiinillac d'être l'nrcé de subir le patronage du sieur Gautier Violais, valet d'un valet! — Faut-il que je m'applique nu peu cette l'hrase, monsieur le vicomte?— Ab ! père, je n'ai jamais songé à vous r g.irder comme un créancier. Vous êtes la sagesse et la science incarnées. Il n'y a pas de honte à vous être redevable, avons qui voyez le iiHiiidi: à vos pieds. Je ne parle pas de votre ancien attachement pour ma famille, car je sais que vous auriez fait pour tout autre ce (|ne vous avez fait pour moi. — Si toutefois cet autre m'eût intéressé ; mais vous sentez, que je suis trop payé par vos Imianges. J'ai liiujoiirs aimé votre caste, et j'ai trouvé que le grand merci d'un seigneur valait toute la reconnaissance d'un marchand. !\'e vous mettez doue pas en peine de mes services ou de ceux de tout autre. Adieu! mes jeunes seigneurs, je m'en reiuurne à mes fourneaux. J'ai bien peu de temps à leur donner à présent. Que la bénédiction d'un vieillard attire sur vous celle du Tres-llaut! Puissiez-vous avoir le courage nécessaire pour supporter dignement vos épreuves! — Je vous suis oblige de votre bienveillance et de vos souhaits, monsieur, d t René; inai.s je ne souffrirai pas que vous quittiez mon château à une pareifie heure. Rien ne vous presse ; vous passerez ici la nuit.
— nulle grazzie. signor conle, mais je vais ii l'instant remonter sur mon palefroi, qui a eu, comme moi, le temps de faire un repas snlisiantiel et de se reposer en digérant. Rien ne me presse, dites-vous. Vous ne savez donc pas que je suis à la recherche de la poudre d'immortalité? Car ce doit être une poudre, non un breuvage; l'homidilé étant amie de la corruption, c'est-a-dire de la vie mortelle, c'est par dessiccation que l'on peut arriver ii prolonger la vie nidélinimeni. Je suis déjà bien avancé dans mon œuvre. J'ai quatre-vingts ans, tel que vous me voyez, ou peu s'en faut. Je suis arrivé jusqu'à cet âge sans infirmités, en dégageant par un régime habilement calculé toulee. les parties agissantes de mou corps des parties alourdissantes. Il me reste à trouver la matière pnriliante qui devra remplacer les aliments grossiers et épais desquels nous nous empalons. J'avais commencé une expérience dont j'attendais de bons résultats; vous sentez (|ueje dois être impatient de la reprendre. Ah! je ne suis pas si fou, moi. que
UOM GIGADAS.
de me consumer à la recherche liela pinulre de projociion, quoique ce ne soi( peiil-èlre pas ime folie. Mais, grand Dieu! à quoi bon de l'or, si l'on n'a pas des siècles devant soi, pour faire un vaste usage de cet agent [oui-puissant? Quand je me serai assuré quelques cinq cents ans de vie, il sera temps de songer h la pierre philosophale. Adieu donc, messeigneurs. Vous voyei que mes moments sont précieux. Monsieur le comie, je vous demande p.irdon d'avoir troublé de ma voix glapissante le silence de votre manoir. Monsieur le vicomte de Gcnouillac, je vous présente mes complinienu, comme il vous plaira de les prendre.
— J'irai vous voir, docteur, avant de quitter le pays. Vous voulez absolument partir? Vous faut-il une escorte? — Je n'enai pas besoin : je suis armé, dit le vieillard en montrant un flacon à goulot de métal. En pressant un ressort, il fil sauter le couvercle, qui en découvrit un second perce de trous comme un crible. Ce flacon, poursuivit-il, contient un corrosif assez violent pour qu'une goutte suftise à donner la mort. — Diable ! n'allez pas le casser dans votre poche. — A quoi serait-il bon que je mourusse ainsi?
Le petit vieillard, après avoir de nouveau exécuté son triple saint avec accompagnement de chapeau, sortit de la salle. Antoine seul le suivit et se donna le plaisir de le voir grimper sur un immense clie- Tal qui paraissait aussi dans une voie de dessiccation assez avancée, ce qui ne l'empêcha pas en partant d'exécuter quelques courbettes à son honneur et à celui de son cavalier, et Ions deux, se démenant à qui mieux mieux, disparurent dans l'obscurité. H est à supposer que, si quelqu'un rencontra ce couple digne du sabbat, il fut moins tenté de lui crier : Arrête! que de se recommander .i son patron.
— Ce vieillard, dit Hcné à son cousin, quand celui-ci rentra, est assurément l'homme le plus sage qu'on puisse trouver dans la peau d'un fou. Ce cerveau octogénaire est un chaos raisoimable. Vous n'êtes pas encore habitué à ses bizarreries. 11 faut du temps avant de savoir quand le docteur Gigadas parle sérieusement. Croyez-vous qu'il ne soit jamais occupé d'alchimie autrement qu'en paroles? Il ne lient pas si fort à la vie. Il ne redoute que les infirmités, et tout son secret pour s'en garantir consiste en une sobriété vraiment merveilleuse. Sa bonté n'est pas moins étonnante que sa sagesse et son savoir. 11 rend service à tout le monde continuellement, avec la même simplicité. Je suis certain qu'il ne nous a quittés que pour retourner auprès du lit de quelque malade. Il fait le bien par passion, pour son plaisir et en égoïste. — Est-il catholique? — Il va à la messe ; mais, comme je vouslai dit, il professe, on, pour mieux dire, ilnomrit des idées particulières sur la religion, qu'il m'a laissé seulement entrevoir. Du reste il a un mépris parfait pour le protestantisme et lui préfère beaucoup la religion turque. — C'est un être étrange ! Etes-vous stlr que ce ne soit pas un farfadet? — Je n'en jurerais pas. J'ai voulu, en ne vous en parlant pas, vous laisser toute la surprise de son aspect et de ses allures.
— Je l'avais aperçu une fois déjà, mais il n'était pas incuerpo. Il m'avait paru aussi moins babillard. Il a été attaché autrefois à ma famille, à laquelle il a rendu de grands services, comme 5 presque tous les gentilshommes de ce pays qui ont été compromis dans les troubles. Cela ne l'empêcha pas d'être, à ce qu'on dit, très-près de l'oreille du Mazarin, sans pourtant qu'il y mette rien de nuisible .à personne. — Je m'étonne comment il a cessé de paraître ici. — II habite Paris le plus souvent : puis c'est son habitude de fuir les gens qui lui sont obligés. Ainsi, poursuivit Antoine avec un ton et un air de tristesse fort "convenables, mon pauvre frère est mort '. Il avait dix ans de plus que moi, et je ne sais pas si je l'ai vu dix fois dans ma vie. 11 est tranquille à présent! Genouillac est un beau domaine. Ce pauvre frère ! Je suis bien heureux qu'il n'ait pas voulu se marier et qu'il n'ait pas eu d'enfants de sa première femme. Il faudra que je me marie, moi ! Je n'ai plus de frère, et la substitution passerait à des collatéraux, aux Simiane, qui n'en ont pas besoin. Voyons, mon cousin, parlons franchement. Voulez-vous sérieusement vous occuper de mademoiselle de Lamperière ? — Vous savez si j'en suis constamment occupé. — Oh ! oh ! depuis une demi-heure mon oreille est devenue singulièrement dure pour tout ce qui peut s'appeler le langage du cceur. Je ne vous demande pas, cher petit cousin, si vous voulez rêver à la beauté de votre belle et soupirer solitairement pour elle, mais si vous voulez vous occuper activement de vous assurer avec sa main, qui est belle et blanche, sa fortune qui est des plus claires?
— .Mais, mon cher cousin, vous me sembicz mettre en cette investigation un intérêt... — Un intérêt bien naturel; jugez-en : Si vous laissez ces choses sur ce pied, comptez que quelque muguet de la cour vous prendra votre beauté. Elle ne vous a pas écrit?... — Son père la fait sans doute surveiller. — Sans doute ; à Dieu ue plaise qu'en un mois... Non, non... Mais vous me seniblez avoir besoin d|aonées pour vous décider, et il n'est pas probable qu'il soit possible ni agréable même à la demoiselle de vous attendre. Je ue vois donc pas pourquoi, a votre défaut, je ne me présenterais pas. — Présentezvous, mon cousin ; je ne m'y oppose nullement.
— Vous me donnez cette' autori>ation bien sèchement, mon cher. Je suis prêt à accepter tous les délais raisoimables, je vous le répèle; voyons, six mois, un an. — Pour aller rejoindre mes ancêtres, est-ce là ce que vous me demandez? — Faites attention que je ne suis pas
votre héritier. — Qu'importe qui ce soit? — Je voulais seulement vous avertir, au cas où c'eût été une épigramme, qu'elle n'avait pas porté juste. — Ne m'en veuillez pas, mon < ousin, de mon hiniieur morose. Je suis dans une telle perplexité d'ennuis, que je n'ai pas la faculté de me montrer gracieux pour persoime ; mais je puis encore prendre part à tout ce qui vous arrive d'heureux et de malheureux. Je suis charmé pour vous que vous soyez libre enfin de fuir j ce triste séjour et ma compagnie plus triste encore ; et je désire de tout mon cœur que vous réussissiez dans toutes vos entreprises. — J'espère, moi, nue vous ne tarderez pas à prendre aussi une résolution et à prendre le dessus avec cette maudite tristesse.
— Maudite, en effet, dit René d'une voix altérée; le seul parti que j'aie à prendre, mon cousin, c'est de me faire casser la tête à la guerre. — Vous oubliez votre bien-aiinée ! Que deviendrait-elle sans vous? D'ailleurs la paix est au moment de se conclure : l'âge de fer est passé; l'âge d'or va le détrôner à son tour.
Hené se retira alors dans sa chambre. Comme il arrive d'ordinaire, l'aspect de la fortune de son cousin avait encore assombri et aigri son humeur, et il avait la bonté de se savoir mauvais gré de cette disposition acariâtre que le sage Gigadas ei3t su lui expliquer par la loi des contrariétés, M. de Quesmes, demeuré seul, se mit à se promener coiume un homme dont les nerfs ont reçu un violent ébranlement et qui se dédommage de la contrainte qu'il lui a fallu s'imposer devant témoins. — Bah! se dit-il, je n'ai pas le moindre chagrin de la mort de mon frère : ce sont de ces choses qu'on peut s'avouer i soi-même, et, après tout, on n'est pas maître de ses sentiments. J'ai une assez belle fortune; avec ce marchepied, je ne serai pas embarrassé pour m'élever à une honnête hauteur : j'épouserai mademoiselle de Lamperière, que René me le permette o\i non. C'est une femme difficile à mener; tant mieux ! cela m'entretiendra la main. Je ne sais trop pourquoi je presse ainsi mon cousin de paraître à la cour. J'ai le pressentiment que nous ne resterions pas longtemps unis, quoique parents : il est d'autant plus difficile de savoir ce qu'il pense, qu'il ne le sait peut-être pas lui-même; ce n'est pas comme moi qui suis la franchise même ! Je ne dissimule que par nécessité : il est vrai que c'est presque toujours nécessaire. Allons, poursuivit le jeune seigneur en se versant une grande coupe de vin, je bois au repos de l'âme du défunt vicomte de Genouillac et à la santé de son successeur !
Le ilt'part.
Le lendemain, sans plus attendre, M. de Quesmes partit du château pour aller prendre possession de son héritage, et de là se rendre à Paris. ,Son impatience, qui s'était effacée devant la nécessité, ne souffrait plus de délais, maintenant que la carrière était rouverte devant lui. — A bientôt ! dit-il à René en le quittant. Le jeune comte ne répondit à celte parole demi-amicale, deini-sarcaslique, que par un geste incertain et un sourire triste comme l'action de ceux qui restent.
Cette incertitude et cette tristesse n'existaient plus guère cependant que dans l'extérieur de notre héros; sa physionomie, comme celles de toutes les personnes d'un car.actère contenu, avait besoin de quelque temps pour se mettre de niveau avec son âme calme et sérieuse le plus souvent; n'oscillant qu'au souffie orageux de la passion, elle ne s'émouvait pas au moindre souffie de la pensée. Les leçons de M. de Quesmes avaient trouvé un terrain bien préparé et avaient germé silencieusement. René ne regardait plus que comme un malentendu fâcheux celte malédiction qui avait failli d'abord l'anéanlir : avis aux pères de ne pas s'en tenir aux paroles, s'ils veulent que leurs enfants n'oublient leur colère suprême. Les préceptes sévères, les insiructions absolues, les défenses de son aïeul, paraissaient .lussi au jeune comte devoir êire soumis à l'examen de sa propre expérience. Ainsi en ira-t-il toujours; et, de fait, si le jugement des enfants est trop jeune, celui des pères n'est-il pas souvent trop vieux ? Quant à l'amour de René pour mademoiselle de Lamperière, il n'élait pas pour avoir diminué d.ins l'isolement où le pauvri! jeune homme se trouvait réduit : c'était le seul lien qui rattachât son existence à la vie. L'ignorance où il était de la persistance des senlimenls de sa maîtresse avait encore irrité et par ainsi vivifié et solidifié les siens. La jalousie et l'amcnir-propre excitaient de leur souffle inquiet et remuant cet amour à dispositions un peu coniemplatives, pour ne pas dire indolentes. René ne pouvait donc tardera abandonner son exil; mais il étail retenu par l'h.ibilude de toute sa vie, et il lui fallait plus d'un effort pour se débarrasser d'un p;ircil joug. Le départ de son cousin fut un argument décisif en faveur de sa passion, dont la force élait attestée par la rébislanee même qu'il opposait à ses tentations. René fixa dès lors iniérieurcmeut le jour ûù il secouerait les langes de l'ioaclioa et où il commencerait à être
DÛM GIGADÂS.
homme et à agir pur lui-même et non plus sous lu lulelle de sou cdueulioii.
Uu soir, René revcnail de se promènera cheval, suivi de Beriraiid; il avuit gardé le silence le plus absolu pendant toute sa promenade; mais qnand il fut arrivé au pied de la petite colline qui formait uu glacis naturel au pied des murs du cliùleaii, il s'urrêla cl adressa au vieil écuyer cette iuliMpcllilioii dont le ton prouvait qu'elle n'était pas l'expression d'uin' di^lraclidii, mais dune idée faisant corps avec i'olijel de la médilaliun du jeune seigneur : — Eprouverais-tu bien de la répugjiance à t'éioigner de ces lieux cil depuis tant d'années tu as pris racine? — Ce ne serait pas sans peine, répondit le vieillard, «pie je perdrais de vue le tombeau de voire aïeul, qui fut mon mailre pendant plus de soixante ans. Ce sera le perdre encore une fois. A mon âge, quuud on part, on n'est pas sûr du retour; cependant mou devoir est de vous suivre, et je nu voudrais pas laisser à un autie, tant que je vivrai, le soin de veiller sur vous. Serait il question de faire une campagne du côté de la Roclielle?
En disant ces derniers mots, les yeux du vieux soldat brillèrent sous ses longs sourcils blancs, comme des étincelles sous la cendre qu'un soufde agile. — Non, répcuidil Ileué, c'est à Paris (pie je vais. — A Paris! dit l'écuyer en tressaillant; ce n'est pas un voyage bien long, alors, car l'air de cette ville n'est pas bon pour votre famille. — Je ne sais, reprit René avec froideur; mais il ne sied ni à mon âge ui au nom que je purle di; demeurer ainsi dans l'oisiveté et dans l'obscurité : c'est une licmle ipie je n'aie pus encore vu la guerre; je dois aussi parailre à la cour... — A la cour! à la cour ! dites-vous, s'écria l'écuveravec uu effroi croissant et une emphase en liarmonie avec sa double exclamatiou. Ah ! monsieur le comte, celte idée ne vous serait jamais venue tout seul. Je me trompe fort, si elle ne vous a été soufllée par ce jeune fanfaron, votre cousin, qui se donne des airs do conspirateur et qui a pris si cavalièrement la mort de sou frère. A la cour, qui a fait emprisoinier votre père ! et autant dire qu'elle l'a fait mourir! à la cour que votre grand-père a tant maudite! Yavez-vous bien pensé, monseigneur? Croyez-vous qu'il ne soit pas plus séiiut |)ourvous de régner ici dans vos domaines, de gouverner vos vassaux, connue l'ont fait vos pères, et d'y veiller au maintien des droits que vous avez hérités deux? croyez-vous que ce ne soit pas mieux (pie d'aller vous confondre parmi les courtisans d'un ministre insolent, d'un Italien qui ne regarde le royaume que comme une mine d'or, et les affaires que comme un jeu qu'il embrouille et débrouille à sou bon plaisir?
— Tu oublies que nous .ivons uu roi, Berlrand, un roi petit-fils d Henri IV. — Je n'en sais rien : on n'en parle guère, et il laisse bien opprimer les fils de ceux qui ont remis son aieul sur le tn'me. 11 me semble suivre plutôt l'exemple de son père, dont je ne veux pas dire (le m.d; mais bien des gens s'en seraient mieux trouvés pour le sulut (!c leur cou et pour la liberté de leurs jambes, s'ils s'étaieni toujours tenus à distance de lui ou de son ministre. Non, monsieur le comte, le (ils de vos pères n'a rien à faire à la cour. Et, quant à la guerre, atlcndez : je me rappelle avoir entendu votre aïeul, qiielqui'S jours avant sa mort, dire quelques paroles qui me font espérer (le pouvoir encore tirer l'épée pour notre sainte cause. — Tout est changé aujiiurd liiii, Bertrand, cl changera encore davantage. Nous avons uu jeune roi qui aime sa noblesse : il ne la laissera pas opprimer. Le temps est passé où chacun élait obligé de se faire droit lui-même. Pourquoi le roi de France voudrait-il humilier ses gentilshommes? N'est-il pas un de nous? — Je ne suis qu'un vieux soldat, monsieur le comte : je ne puis avoir de réponse à toul. Je parle d'après ce que j'ai vu : comme les hommes ne changent pas, je crois que les choses doivent toujours élre à peu près de même. — Tu ne veux donc pas ni'accompagiier, Bertrand? — Dieu m'est témoin que le premier jour qu'il me i'uudra passer sans vous voir sera bien triste pour moi, monseigneur, et tous ceux qui le suivront ne le seront pas moins jusqu'à celui qui vous ramènera dans le château de vos pères ! Mais à quoi pourrais-je vous être utile à la cour? Ne vaut-il pas mieux que je demeure ici? Je vous y attendrai. Puissiez-vous bientôt revenir, afin que je puisse aller aussi reposer mes os sous la terre. — Eh bien ! Bertrand, tu seras mon sénéchal. Je pense que tes fonctions ne seront pas aussi pénibles qu'elles l'eussent été il y a deux cents ans. Allons, mon vieil ami, ne prends pas cet air sombre et abattu. Ne faut-il pas que je sache ce qui se pas^e dans le monde? je reviendrai, si je n'y puis trouver ma place.
Mais les paroles de René n'avaient pas plus de pouvoir pour dissiper la tn^lesse de Bertrand que les arguments de celui-ci n'en avaient eu pnur ébranler la résolution de son jeune mailre. Le lendemain le comle se rendit à Arles, pour quelques arrangements, et aussi pour se procurer un domeslique qui pût au moins le servir durant le voyage. Le premier point rempli, il lui vint dans l'idée, pour s'aider dans le second, (le recourir à la sagesse du docteur Gigadas. Les singularités de ce personnage lui donnaient daifleurs quelque envie de le revoir. L'apothicaire élait connu dans Arles comme saint Trophime, et René n'éprouva aucune dil'Qculté à se faire indiquer sa demeure, qu'il ne trouva pas cependant sans peine, car il fut obligé, pour y arriver, de gravir jusqu'au sommet des Arènes, à travers le dédale de petites rues
tortueuses que l'inculte civilisation du moyen âge avait laissées s'attacher comme des plantes grimpantes à ce gigantesque monument des Romains.
Cette maison, bitieen partie des rognures dérobées au revêlement granilique desi;radins de l'amphithéâtre, était semblable à toutes les habitations communes de la ville. La porte était surmontée d'uni! planche de buis noirâtre qui avait pu ôlre jadis un éeritcau ; elle élait ouverte, et, en soulevant un rideau de toile rouge placé devant l'entrée pour arrêter les rayons du soleil sans empêcher l'air de circuler, on pénétrait de plain-pied dans une pièce meublée seulement de ipielques sièges. Sur les tablettes qui garnissaient tout le [lourtour des murailles, on voyuit, uu lieu des ustensiles de cuisine qui d'ordinaire y fainéantent, une très-respectable collection de fioles et de bocaux pharmaceutiques. Devant la porte, une trappe conduisant dans quel- (|iie caveau se trouvaitassez maladroitement placée el aurait pu, chez un homme moins soigneux que M. Cigadas, lui improviser parfois des praiiqiies. Dans le coin, à droite, débouchait un grossier escalier de bois, à lourde rampe, menant à l'étage supérieur.
Un enfant de cin(| ou six ans, aux yeux noirs, d'une grandeur presque difforme, à la peau lisse et jaune, ùl'uir sérieux, jouait silencieusement au milieu de la chambre. A l'aspect de René, il se leva toul droit, fixa sur l'étranger sou regard d'une mélancolique fierté, et, sans attendre d'être interpellé, il cria d'une voix mélallique et scandée : — lié! moussu Gigadas! Puis il demeura immobile, posant l'index de sa main gauche sur sa lèvre inférieure qui découvrait, épanouie, des dénis (ines et transparentes comme (les perles. Il n'était velu que d'un sarreau de toile, sans manches et sans ceinlurc, et ses petits membres nus monlruient une peifeciion de formes digne du ciseuu. — Bien, bien, je descends, cria d'eu haut la voix plus maigre que cassée de l'apothicaire.
Comme le vieillard ne se pressait pas, René, qui n'avait rien ii réclamer de la pharmacie, monta l'escalier et se trouva dans une espèce de Pandémoninm chimique et scientifique, véritable chaos de cornues, d'alambics, de creusets, de récipients, de tubes, de livres, de plantes, de boules, de mortiers, d'oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles empaillés et de nombre d'autres objets dont la nomenclature serait aussi longue que fastidieuse, tout cela entassé, enchevêtré dans un désordre qui n'eût pas été sans aurait pour le pinceau d'un maître hollandais, et (pii élait fort embarrassant pour quiconque n'en avait pas la clef. René, arrêté sur le seuil, regardait ce curieux tableau de l'air d'un navigateur qui se dispose à jeter la sonde ou d'un chasseur qui s'apprêie à traverser un marais. Gigadas s'était levé de l'immense fauteuil où il était niché à l'autre extrémité de son laboratoire, et, avec un empressement mêlé de circonspection, il .se dirigeait vers le jeune seigneur en louvoyant et en lui adressant quelques exclamatives excuses. — Monsieur le comte, eu vérité, je ne m'attendais pas à l'honneur que vous me faites ! Si j'avais pu prévoir, assurément... Diable ! diable I que sacco?...
Ces trois derniers mots dont le ton devint imprécalif n'étaient })lus, comme on peut bien le penser, dirigés du côté de René. Us furent arrachés au vieillard par un fracas épouvantable qui remplit soudain le laboratoire, où tout s'ébrunla, dansa et se brisa comme dans un tremblement (Je terre. Une table lourdement chargée de vases cl de flacons avait été renversée, était tombée sur d'autres poteries, les avait écrasées, uvail accroché quelques conduits, et, comme tout se touchait et se tenait dans ce fragile tohu-bohu, l'ébnulement avait gagné tout à l'enlour et n'avait rien laissé d'entier. Des nuages de poudre s'élevèrent du sein de ces ruines odoriférantes, d'où s'écoulaient aussi, en filets capricieux, des liquides de couleurs diverses. Tout ce désastre avait été occasionné par un homme avec lequel le docteur était en conversation au moment de l'apparition du comle de Meyrau. Cet individu, en apercevant René, avait élé saisi d'une épouvante pareille à celle d'un chat surpris en flagrant délit, el, ne voyant aucune issue pour s'enfuir, il était allé se blottir dans un coin pour se dérober aux regards. La précipitation n'est pas adroite, et il eût fallu une adresse surnaturelle pour courir sans encombre dans ce labyrinthe. Aussi le malheureux avait-il tout bouleveri-é, el maintenant, effaré, il courait à travers les tessons comme s'il eût eu à cœur d'achever l'ouvrage qu'il avait si bien commencé et d(! ne pas laisserla moindre consolation au pauvre apoihicaire. Celui-ci, remis de sa première émotion, avait croisé tranquillement ses bras el assistait, d'un œil parfaitement sec, à la destruction des instruments et des produits de son labeur, aiiendu qu'il ne pouvait l'empêcher.
Avec sa longue robe noire, sa tête blanche, sou air sardonique et sa prestance bizarre, il avait l'air d'un magicien de qui le démon familier s'est révolté et se permet de commettre chez son maître des dégâts qu'il sera bientôt contraint de réparer. — Bien ! bien! disaitil, j'espère que rien n'en réchappera. Prenez garde, l'ami, tous les morceaux n'en sont pas bons. Pardieu I je n'ai jamais vu de conscience qui criiM si haut que la vôtre: si vous ne l'entendez pas, c'est mauvaise volonté. Etige! mi fili!
L'homme ne l'écoulait pas, il était monté sur la fenêtre ; mais le premier coup d'œil qu'il jeta au dehors le rappela subitement à la raison, el il demeura là dans l'atlitude pantoise d'un lâche placé en-
DOM GIGADAS.
Ire deux daugors qui répouvauloiu égaleiiienl . — H n'est pas <'n<'9'',® loul à r.iil fbii. ilil le viiMllard, j'ai cru ui) numieiil iiu'il eiait ivsi'Iii à faire ce î^iui périlleux. — Va-l'en, imbécile! dii Uené. (T.iisin iim^ je n>"ab;ii>;erai jurqu'à meilrc la niaiu sur un coquin lel que lui .' Val'ou. puisque tu u'a> pas lo bouÈsptil de te rendre justice toi-inème, «l de l'épargner la pendaison.
Paulin, que l'on a déjà reconnu, ne se le lit pas répctcl-. Sansprendre congé de l'apoiliicaire, il lii nii saui au boni de rappavienient. un autre jusgu'en bas de i'escali( r, cl lions ne >iipposoils pas qu'il s'arièu àenibra>>er IVnfaul qui joiiaii dans la bouiiqne, ni même à causer avec les voisins. Le doeienr regarda avec quelque tiisicsse le gàcbis crfroyable donl il élail enIonit\ Cl dit d'un Ion qui pouvait passer pour la parodie de celui du propbcio Jl'rémie : - l!e que c'.si que de luiil '. deux minnU s onl sniVi poi?r confoiiiire el soiilllcr lio nouveau ce ipie des années avaienl séparé Cl sublilisé! l.'oidrc le plus savant csl devenu nu informe cbaos!... — Je suis désolé, inlerronipil Uené, d'avoir cause ce malbenr par ftlon apparilioU iiulistréle, et, si je ponv.iis... — |!ab '. repril L'igadas, n'y pensons iilns. .\ussi bien je s^rai plus libre d'espiil puni ctéculér ce ipie je projclle. Ou.oii à tc Cliquai, je suis dIiH^c de lui pardonner en faveur des renïCisnenuiils piétienx qu'il m'a procurés.
René éiaul descendu avec r.ipoili.eairé lui apprit l'objet de sa visite. — t'n doniesiiqne? dit (iii;adas. Si vous désiriez scu!eiile;il un conipaguon. je vous le liouvi rais plus facilement cl sans aller bien loin, car c'est moi-niéme. — Esl ce une plaisanleiie? — Nullement : il faut que, sans délai, je me rende à l'aris; car c'est surtout à mon âge qu'il ne faut rieu reuicure au lendemain, .le croyais avoir quelque tvnips à passer dans ces parages; mais je viens d'apprendre de le Pauliu quelques détails qui m'ont remis sur la irace d'mi bijou précienvqueje erovai^ perdu sans ressource. M>>n luinvre vien\ cœ'ir d'alcbiiniste n'esi pas encore transmué cil plomb, el il a été violemnienl éinu. Ab ! c'est une bistoire qui ne serait pas sans intérêt pour vous; mais je prélere ae pas vous la raconter, car, si je ne réussis pas, il vani mieux qu'elle denieuniineooime. I:li bieîi ! monsicm- le comte, voulez-vous ni'accordcr votre proleclion, on, antremcnl, voulez-vous aci:epler ma compagnie .' — Assuréuicnl ce n'est pas une ofùc à refuser; niai> je couqile partir demain. — Je suis prêt ù partir de suite, moi ; mais je (mis allciidi e jusqu'à demain. Je vous aurai un douii;siiqne. (piand je devr.ii-le l'abriipiir moi-oiême.
Rcuése di-posait a pri'udre confie dr son liôle. quand celui-ci, prcnaul dans sc.s bras l'cnf n.l de qui nmis avons parlé : — \ oyez ce peiit, lui dit il, il e.sl ceriainemeul de piu' sang romain ; c'est un reji ton iuiacl des maîtres du monde, fii-aulé. noblesse, intelligeuce, il y a luulcda dan:- culte ligure. 11 descend peul-élre d'un séuatrur ou d'un cluvalier. Kli bien ! son père est savetier el sa mère je ne sais <jii„i. Je i'ai pris cbez moi. ne voulant pas que la misère dégradât nue si admirable créature. Je pensais à lui laisser ce (pie je possède; mais il esl possible que niim voyage en ab orbe nue grande partie, cl... — Assez, dit l'enlaul qui s'ennuyail cl dé.sirait éli°e rendu à ses ébals. Uigadas leremilà lerre. — Il a raison, dil René Ne soyez pasinquici sur le sort de cet cufanl. vous pouvez ram."ner demain au cbàlean, Bertrand aura soin de lui, cl je vous promets de ne jamais oublier inoi-nièuu; voire protégé. —Vous fiites vraimenl là une bonne oeuvre, dil l'apoihicaire. C'est mieux placer l'aumôue que de la jeter à des culs-de jatte.
Le bndirniaiu, des le point du jour, le bonhomme arriva à Meyran sur Sa grande eiusscu.-eliaqu. née. Il était équipé pourle vovage, portait des bo.lts foriesel un func ! garni d'une douzaine d'énormes nœuds. Sun marmot élail placé sur L- devant de la selle. Un graud gaillard à pliysiuuoniie candide le siii\:.il, monté sur un cbcval d'i; louage. — Je Vous ui trouvé, dil l'apoilhciiie à t'.eué, la perle des domestiques, un boinme Ires au l;:itdn sirvice, et qui est sourdinuet. (ieluilàne trahira pasvuï secret-. — tliable '. dil le comte, il me semble aussi qu'il aura bien ^e la pcive à cuniprcudre mes ordres et à les faire eompreudre. — Ne croyez pa» Cila. ni{insiciir le comte. Avant uu meis. Vous seiez loul à fait uabiiué à cet bumnie, et, croyez cri le qon.scil de mou expérieuce, voMs Jiç vous en repentirez pas. Rcu,é piil le parti d'entiiiencr avec lui le lil.s d'un de ses ferniii-rs, (|ii'll avait d abord dédaigne, laissant au docteur les agréments intacts di: sun t.icilurne valet. Bertrand accoii.pagna son jeune maître jusqu'au Hbone. Eu lui disant ailicu, il laissa tomber sur scsinains deu\ gro.sses l.irnie» de vicillanl, plu.-, luueliantcs que tojis les lorrtnts qui peiivtnl jaillir des vi u-, des fe. ornes el des enfants. Le vieux éeuyer deuHura mu Ij riw io.qi'àce qu'il eût vu disparaître la petite ea- V; I •:<■ d.iricie les uibics. .' I^rs il s'en revint Irisle ei découragé au
Paris.
M. deQuesmes n'avait fait que passer par son domaine du Daupbiné. Apres avoir dcuiné quelques jours à consoler sa mère el à visiter celle partie de son béritage, il avait eu bâte (l'aller à Paris prendre possession de ce que sa rorluiie avait de plus brillani. Il ne vonlail pas tarder à reparaître avec luslrc à la cour, où il s'était vu naguère confondu dans la foule des courlisans passagers. Il fut accueilli par le roi et par le cardinal-ndnislre avec une bonté systématique, cl par la reine merc avec quelque sécheresse. Car relie princesse avait eu tant à souffrir des rebellions, qu'elle ne poiivaii. même par politique, se mimtrer bienveillante pour un rebelle. Le vicomle s'en consola fieilemeni par la réHexion qu'elle n'é'iaii pas jeune, et (pie Louis XIV se montrait plus disposé à prendre conseil de la clémence el de la douceur de son ministre que dii vindicatif et loul espagnol caractère de son auguste mère.
Une des dernières démarches du vicomte fut d'aller visiier le marquis de Lamperière, qui le re';ul avec disiinciion, mais qui nia avoir aucun droit à sa rccoimaissance. — Je n'ai contribué en aucune fa(;on à voire retour en grâce, monsieur le vicomle, lui dilil d'un air de bonhomie passablcmeui ironique. Il y a pour cela une evccllente raisou : c'est que j'ignorais même que vous eussiez pris part à la sédition d'Aix, dont je me suis pourtant occupé. Je crois, poursuivit-il en cherchant dans ses souvenirs, avoir entendu prononcer votre nom à mon secréiaire : si v(ms le connaissez, comme il esl niainlenant au service de monsieur le cardinal, il csl possible que ce soit lui... — Je suis fâché, dit le vicomle. de ne pouvoir lui adresser de suite mes remereîmenls : la succession de mim l'rère me permettra de les accompagner de témoignages plus solides de ma gratitude. — J'e père, monsi(Mir, dil alors le marquis avec plus de dignité qu'il ne s'en donnait d'ordinaire, qu'il n'était pas dans votre inieniion de me payer dune telle reconnaissance, au cas oîi je me fusse employé pour vous ? — Je n'ai pas perdu le sens à ce point, marquis ; mais qiuùque nous soyons tenus de faire respecter nos gens, nous ne devons pas entendrt; ce respect comme celui ipti nous est dû à uoiis-mêmes. — Gautier n'est pas un homme ordinaire, monsieur. — Aussi ne lui lémoignerai-je pas une recoou;iissaiice ordinaire.
Levieoi.le pril ainsi congé du vieux marquis, de qui il espérait bien celle l'ois s'être fait un ennemi. Anioine étail un de ces hommes qui, tout en distillant des théories mondaines et des formules de corrnptioi), se laissent bien souvent entraîner par des mouvements irréllécliis, et, pour n'avoif pas su réprimer un soubresaut de leur amourpropre, se suscitent des obstacles et des barrières qu'ils tâchent (•nsuiie, par (luelquc arrangement so|ihistique, de faire concorder avec les plans i)Aiis, pendant lesaiig-'roid, dans leur esprit. Assurément un homme qui nouriissail quelques projets d'ambition n'avait pas Intérêt à se brouiller avec le marquis de Lamperière, qui possédait un esprit (les plus intrigants, une langue des plus maligmîs, joints à la faveur du tout-puissant ministre; mais M. de Quesmes avait peut-être calculé qu'avec les gens chez qm les bons procédés ne sont pas toujours payés de retour, il esl indifférenl de s'en permettre de mauvais. Par ce (jernier moyen, on arrive parfois à se faire craindre el à se fnire des alliés de gens dont il est de toute impossibilité de se faire des amis.
L"h6lcl occupé par le marquis étail situé près de la place Royale, alors le quartier du beau momie, el qui n'est plus de nos jours qu'un beau quartier, La cour de cet hôtel était plantée dans le fond de glands arbres, suivant la coutume de l'époque. Les grands seigneurs devenus citadins aimaient à voir ainsi sous leurs yeux un éehanlillrui de leurs futaies. Comme de Quesmes, après avoir quitté le marfpiiï, traversait la coiir pour regagner sa chaise, il aperçut sons l'abri déjà jaunissant el éc4airé des tilleuls une jeune fille en qui il recrtiinul sur-le-cliainp la jeune fille de la Camargue; car il avait gardé de cette mciodieuse, gracieuse et bizarre cniaiure, un souvenir frcs-vif. Le goût dp baiser qu'elle lui avait offert en le voyant jiour la première fois était souvent revenu aux lèvres du jeune homme, et il s'était bien promis di; faire quelque tentative pour renouer une connaissance commiMieée sous d'aussi charmants auspices. Peut-être, malgré la beauté de Cabri et le romanesque de leur première rencnnlre, Antoine l'eùl-il bientôt oubliée au milieu des préoccupations et des distractions sans noilibre qui allaient l'assaillir dans la splière brillante et agitée où sa vie était Irausporlée; mais, en se trouvant dès l'abord rapproché d'elle par le hasard, ri iéimt nn tressaillement qui le surprit lui même, et il s'arrêta à regarder la jeune fille.
l.'abri lui loiirnail le dos; elle était assise sur un banc el occupée elle-même à i'egar(i(.'r deux tourterelles qui se poursuivaient sur le sab.'e de l'allée : tout à coup elle se leva, ramassa un petit caillou, le Jeta aux amoureux oîîimux qui s'envolèrent elTaroueliés, et, se fctoiirnant biusqucnicnt, clic se trouva en face du jeune seiguuur.
DOM GIGABAS.
^n visaçe était Iraiif flgiirë par ftne éfnotion <jué, dans son iiinocoiire, clic avait prise pour rtii cdiiiToiix, ';es yeux oKilciil liiiinidi'set brillant-s, ci son î-imii se s()iilov;ii! |)i(ifiindéiiienl. Lr vicunilc, nialprc fcoii expcriciRcj,';!!.!!!!!', n'avait j:iiiiais vu la bcaillc fétnluiin: (MHoiiii'p. d"im si l'Iiarinaiil raymiiicnicul. Ce fut cuiniiie iiii« apparillon : la petiii', roiijjissaul d'tîiro ainsi regardée, jeta nii rri léger et s'enfuit en buiKJissaiit coiniue un clievrriiil surpris; elle s'arrêta sur lo seuil pour envoyer à Antoine un regard furlif (pii iraviTsa le cœur du jeune lionnnc comme un Irait, et nn baiser qui prouvait qu'elle ne l'avait pas non pins oublié.
Le vicomte ne s'occupa pins que de clicrcber nn moyen de revoir •à Son aise cette petite fée qui paraissait si bien disposée à son égard; le Iia5;ii-d, cet liabile iiiveulcnr d'nitrigues, ce grand fabricaleur d'Imbroglios, vint à son aide el lui ép.argna la moitié de la peine : le vlcotnle était nn soir au Ln>:einbourg, où il faisait sa cour à Madcmitlselle, qui s ciuiuvait fiu't, comme toutes les persoimes réduites :r l'inaction et dénuées d'iniluenco après avoir joué uii grand rôle politique.
— Ah ! dit la princcs^^p, si ma pauvre folle était ici, elle nie distrairait pa^ SCS Coq-;'i-lane el ses lubies ! Il n'y a pas di- jour où je ne I» regreltc. .l'aimi' les luus. ils ont la naïveté d.s enfants el ne soui pas incouiiiiodcs comme eux. — Madame, dit le viconife de Ui^noniliac, si Votre Altisse veut le permettre, je lui indi(picr,ii une (bile cent fois plus originale et plus amu.^ante que celle dont elle déplore la perle. — Ali ! monsieur, que je vous en aurais de reconnaissance ! Je vous en prie, aniencz-la-moi dès demain. — Malgré tout mon désir d'obéir à Votre Altesse, je ne puis lui amener moi-mèine celte folle : elle appartient au marquis de Lamperière. — Et le marquis n'esl pas de mes amis; mais, n'inijiorie ! c'est une raison pour qu'il doive me procurer des distractions.
Celte manière de voir était sans doute aussi celle du marquis. Deux jours après. Cabri fut iuirodiiite au Luxembourg, où sa genlillesse, SCS cliansons, sa d,in>e et surtout ses divagations lui procurèrent un fucces complet; elle- devint la coqueluche de tontes les daines de la conr : c'ét.iit à qui l'obliendrait de .Mademoiselle, pour nn jour ou même pour nue lieure, et penda-it une couple de semaines la jolie folle fut promenée d'Iiôlcl eu lifilel, accablée de cadeaux, maupé'de caresses et bercée sur les genoux des grandes daines, ni pÉu.> ni moins qu'un singe on qu'un peiil cliien. Klle se laissait faire avec nin; docilité cliaimauic. et ne se lassait jamais des fantaisies dont elli; était l'objet; mais sa l.iveur ne pouvait durer bien longiemps. Klli; était d'une beauté irop remarquable pour que l.;s re!;arils de loiis les honimes ne se (ivassenl pas sur elle avec une complaisance qui ne pouvait manquir bienlôl de donner de rimmeur aux femmes. D'ailleurs la naïveté avec laquelle elle laissait apercevoir les é notions de ses sens virginaux efiaroneha la pruderie de la princesse : la pauvre Cabri eut donc à essuyer qinUpies réprimandes, (piel(|iies brusqueries dont le résultat iuimi'di.il fut de la faire se reployer sur clleinènie comme une sensitive qui ne se relèverait pins. Ainsi avaitelle agi à l'égiird de Gautier. Son intelligence, dont le désordre n'excluait ni la mémoire ni rimaginalion, n'était pas capable de raisomieiiienis compliqués. Semblable aux chats qui oublient une foule de earesses pour ne se souvenir (pie d'un seul mauvais trailrineiit qui les a suivies, elle n'entenlait rien an syslème des compcn-alii. ns: romme ces fiers et susceptibles aniihaux, elle n'élail accessible (lii'ii (le, -'enti:nents égoïstes.
!-e vicomie avait toujours gardé les yenx lix(js sur elle et avait en soin seulement de ne pas s'approcher asyez pour faire soup(;ouuer ses desseins on pour inspirer à la jeune (ille quelque incariade qui eût révélé leur inlelligence. Le jeune homme se borna à attendre le monieiit favorable pour la prendre dans ses bras et remporter. Celait la seule façon rai'onuable de s'y prendre avec elle : les allures ordinaires de la galanicrie eussent été ici des plus maladroites. 11 n'était pas le seul, d'ailleurs, qui convoitât celle proie. Un soir, comme il quillait le Luxembourg, en compagnie de MM. de Rochelort et de Cré(piy, il entendit une voix aiguè de lèmnie, qu'il lui était iinpossilile de méconnaîlre, appeler du secours à queUpie disuince : Il suffit à ces messieurs de dég:iîner pour mettre en fuite qnalre hommes occupés à Iraiispoiler Cabii dini carro>se qui la ramenait dans une chaise qui dev:iitsans doute remporter. Ilaliri se jeta au cou de son libcraieiir et se cramiionna avec une véhémence qui iiidiipiait la dtti'rniination de ne plus se séparer de lui. Le vicomte prit un air embarrassé. — Qu'allons-nous fa' re de celte enfant, dil-il? .le pense que le mieux est de la ramener au Luxembourg. — Llle ne parait pas de cet avis, dit M. de Créqiiy. Allons, mon cher vicomte, ne faites pas le scrupuleux ; vous voyi'z bien que cette petite se jette à voire tête liitéraleinent. Parbleu! elle vaut la peine qu'on ne la laisse pas tomber ;'i terre. — Et que dira Mademoiselle? — El que vousimporie ce qu'elle pourra dire? D'ailleurs elle n'y pensera même pas; le caprice qu'elle a en pour cette folle est déjà passé : la grande Mademois(;lle n'esl pas faite pour s'occuper longtemps de semblables fuiililés.
Le vicomte, après avoir demandé le secret à ses amis regagna son caiiu=se avec l'cufaut, et, une demi-lieure après, il était ciifcni'.é
avec flic dans sa cliaiiibie à l'Iiôiel de GenuuiUac. La petite, en enliant, dit qu'clh^ était bien l'ali^uée et qu'elle avait en graiid'peur. S»iis allendic que le jeune homme l'y engageât, elle s'arrangea de la laijon la plus commode pour se reposer. Nous supposons qn'il est inutile d'en dire davantage.
Le surlendemain, M. de Ouesmes eut occasion d'apprendre que le; secrets conliés aux courtisans ne sont pas mieux placés que ci.ui dont les femmes sont dépositaires. Partout où il se présenta, les bonimes bii lirent des com|)liini;nis demi-ironiques, demi-jaloux, sur sa bizarre bonne forlune; et les femines lui laucèrcnt quebpics iii.,Iipnes allusions, et parlèrent du malheur d'un boiiime dont les si iis blasés ont besoin d'êlre réveillés par des diriormilés morales ou pliy siqnes. Le vicomte eut l'air de ne pas comprendre que cet aphoii-nif, fût asséné sur sa propre tèle, il abonda dans ce sens le plus iniio ceminent du monde, cita des exemples à l'appui, cl s'étonna de cl qu'il ne suffisait jias à ces imaginations dépravées de trouver des maîtresses sans cœur et sans esprit; mais probahlcment ces diffoimilés-là, disait-il, sont trop communes pour paraître piquantes.
Chez la reine mère, le maripiis de Vardes, alors en grande faveur auprès du roi, cl en cette ipialiié très-fier et peu ami de la contradiction, s'approcha de M. de (Jnesmes.
— Monsieur le vicomie, dit-il avec une afledaiion dbuuiiliié. vous devez être lier, car vous êtes le premier homme qui l'ait emporté sur moi dans une affaire où il s'agissait de femme, .le ne suis poiul jaloux : les consolations ne me manquent guère. Pourtant, comme vous avez rossé mes gens, ce qui est coutre l'usage entre gens de qualilé, je vous prierai de vouloir bien m'accorder la faveur d'un rendezvous amicalenieiit et sans bruit. — Monsieur, nue telle prière me fait honneur et n'est pas pour être disculée longiemps. Je suis à vos ordres il partir de demain au point du jour, pour vous servir de mon mieux et en la fai;on qui vous conviendra. MM. de Créiiuy el de Rocliefort, qui (uit vu le commencement de l'alTaire, en verront la (iii, si toutefois vous le permeltez.
Le résiillat de ce colloque fut que M. le vicomte de Genouillac reçut un grand coup d'épée dans le côté, et que le marquis de Vardes fut blessé lui-même assez grièvement au bras; mais ni l'un ni l'autre ne fut mis en danger par sa blessure. Cabri, qui s'était montrée fort taciturne et fort morose vis:'i-visde son amant, après la unit où l'énigme du trouble de ses sens lui avait été probablement expli(|uée. nous ne saurions dire, à sa satisfaction. Cabri témoigna nn grand effroi et pleura beaucoup en le voyant rapporter chez lui tout pale de visage et avec ses habits ensanglantés. Elle ne voulut pas le quitter un seul instant, et fit preuve, dans tous les soins qu'elle lui rendit, d'une prévoyance et (l'une attention dont jusque-là elle n'eût (las élé susceptible, com.Tie si le double ébranlement que venait de subir son organisation eilt remis son intelligence en équilibre, ou que la passion, en s'éveillant dans smi àme, eût rassemblé en un faisceau des facultés éparses. Pendant plusieurs jours, le malade, en ouvrant les yeux, rencontra consiammenl le regard fixe des grands yenx bleus de la jeune lille, dont l'expression singulière le surprit pbisdune fois, troublé (pi'il était par la fièvre. La petite main de Cabri fut la seule qui s'approcha des lèvres du jeune homme pour lui offrir à boire; et, quand celui-ci déposait nn baiser sur ces jolis doigts, l'enfant lui faisaitnn signe de défense dont il n'eût pas été facile d'interpréter le sens. Aprèsqnelques jours, elle cessa de se tenir sans en bouger auprès du lit de son amant, comme si elle eût compris qu'à mesure ipi'il reprenait ses forces le lcle-,i lêle devenait dangereux. El, de fait, la position du vicomte était des plus impatieiilanles : le désir de savourer en entier ce fruit enivrant où il n'avait pu <pie poser la dent eût bien pu le rendre un peu impiiident.
Les choses en étaient là quand, un matin, un carrosse amena ;i ri)(')tel de Genouillac le comte de Courcbival et le docteur Gigadas. Leur arrivée ayant élé annoncée au vicomie, celui-ci se trouva as.icz fort pour vouloir les recevoir. — Eh bien! dil-il à son cousin, vous voilà déjà ! Ce n'est pas nn reproche au moins, ajouta-l-il ; mais j'aurais voulu que ma blessure fût guérie, pour me laisser libre de vous recevoir en personne. — Nous ne sommes pas heureux dans nos rencontres, ditllené. — Nmi, mais j'éprouve dececi plus di; conlrariété que de douleur. Ah I docteur, vous êtes le bienvenu doublement, chez nn ami et chez nn malade. Mais comment ètes-vous ici? — Je vous le dirai plus tard, répondit le vieillard. El maintenant je voudrais que vous eussiez mieux profité des leçons de sagesse que je vous ai données, ou des leçons de votre maître d'escrime ; car j'aurais en besoin de votre assistance pcmr cette affaire qui, soit qu'elle réussisse on non, prendra sans doute ce qui me reste de jours.
Comme il parlait ainsi, une porte s'ouvrit an fond de l'apparteinenl. cl Cabii entra. A la vue des étrangers, elle parut ind(!cise si elle s'avancerait ou s'en irait; mais le docteur se leva subitement, conrnl à elle, cl, la prenant par la main, se prit à la considérer avec une attention inipiiète. — Au nom du ciel, demanda-t-il au vicomte, quelle est celte jeune fille? — lieite ieune fille, répondit le vicomte sans s'étonner de l'air troublé du vieillard qini connaissait pour un mime assez habile, celti! jeune fille?... Eli bien. c'c4 la cause d(î m.i blessure. On la nomme Cabii; on dit qu'elle est folle. l'ournioi, je la
DOM GIGADAS.
trouve charmante. — Mais d'où vient-elle? qni est-elle? — Je l'avais vue eu Provence. Je l'ai retrouvée ici... — Elle habitait avec un licrger nomme Gautier, n'est-ce pas cela?— IVéciM'ineul; mai» iVoii vient (]ue vous vous intéressez à ce point à son son ?— Je vous le dirai quand \Ous aurez répondu franchement à une question : (J"c fail ici cette enfant? — Ah! docteur, ceci est indiscret. Voyez donc comme vous faites rougir cette pauvre petite. Mais, du diable, vous avez l'air sérieux et menaçant comme un inquisiieur. Etes-vuus donc mon rival? — Oui, oui, je le suis. Répoiidcz-mni donc! — Ah çà, voyons, qu'avez-vous fait de vos veux de lynx, docunr .' lîsl-ce que les clioscs ue parlent pas assez d'elles-mêmes? J'e>|ierc niainlonanl que <flte comédie est Cnie. — Il u')' a rien de comique dans ceci, dit tristement le vieillard.
Oui, c'est vrai , la chose était assez claire; mais on espère toujours l'impossible. Monsieur de Quesmes, je ne puis m'irriter contre vous , puisque vous avez agi sans savoir ce que vous faisiez ; mais malheur à vous, car la Providence ne dresse jamais de semblables pièges à ceux qui ne sont pas dans une mauvaise voie.
Cette jeune fille est la sœur de voire cousin , et la fille de ma tille.
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l'ne rccbiioaijsancc.
Il y a des gens que l'on ne prend jamais an sérieux avaut d'y avoir regardé à deux fois, de peur d être pris soi-même pour dupe. La phra-e lliéàirale de Gigadas ne produisit donc pas sur ses auditeurs tout l'effet qu'on eût pu en attendre si elle eût été prononcée par une bouche plus sévère. René souriait et aiiendaii la terminaison de cette scène d'un air plus pniientque curieux- Cabri essayait doit cément et silencieusement de dégager sa petite main molle et blanche du bracelet osseux et basané que les doigts du vieillard lui avaient soudé an poignet. Antoine s'était soulevé sur son comle autant que le lui avait permis sa blessure, et soutenait sans rire, mais non sans en avoir envie, le regard irrité du grand-père improvisé. — Docteur, lui dit-il, De plaisantez pas d'une manière si sérieuse. Cette enfant, votre pelite-fille et en même temps sa;itr de mon cousin, comment nous arrangez-vous cela? — De il main gauche, comme vous voyez, répondit le vieillard qui tenait en effet la'jeune fille de sa main 'gaucher tandis <]u'il étendait la droite vers le vicomte, comme s'il se fût apprête à le maudire. — Au nom du ciel! dit alors René soudainement intéressé et qui se leva vivement, dites-moi s'il y a quelque vérité ddns ce que vous nous dites, nionsienr, et si vous pouvez nous en donner des preuves. — Je ne sais, dit Gigadas, si c'est maintenant bien nécessaire. — Très nécessaire, rcurii. M. de fluesmes, qui coin-
Le comlial. — nr.a 31
mençaii à se sentir contrarie. Si cette jeune fille peut être comparée à la Grecque Hélène, pour les débats mi'elle excite, croyez que, pour ma part, je ne ressemble point au Troyen Paris, et que, sans avoir recours à personne, je saurai la garder comme mon bien, à moins que vous ne me démoiitrio/. bien clairement vos droits plus anciens et plus respectables sur elle. — Ah ! monsieur le vicomte, vous n'agissez pas bien avec moi. Je vous ai donné assez de preuves de dévouement pour que vous ne me croyiez pas capable de vous tromper à plaisir. — Assurément, docteur; mais vous pouvez au moins vous tromper connue tout antre. Est-il clonnaiit que je ne veuille pas me résoudre de suite à avoir été blessé pour rien, ou du moins pour presque rien, ce qui est encore plus triste? — Je vous remercie de
vos consolations, répondit amèrement le vieillard , elles sont au moins inutiles. Avez-vous besoin d'autre preuve que celle qui ressort de l;\ ressemblance de celte pauvre victime avec M. le comte de Courcliival'?— Celte ressemblance ne m'a nullement frappé, ei maintenant n)éme que j'en suis averti, il m'est impossible de l'étendre au delà de la couleur des cheveux et des yeux. — C'est, monsieur, qu'on voit moins avec les yeux qu'avec la volonté.
Mais peut-être, et Dieu le veuille ! l'enfant n'a-t-elle pas oublié son nom. Madelaine, Madelaine, ne vous souvenezvous plus d'Arles et de votre grand-père? pauvre chatte!
Cabii leva ses beaux yeux sur le visage du vieillard, et agita la lête en signe d'affirmation intelligente. — Vous voyez, monsieur , s'écria (iigadas,vonsvoyezl j'espère que vos doutes sont entièrement dissipés. Elle m'a bien certainement reconnu, ainsi que son nom. Elle se rappelle même sa ville, et... — Votre sang paternel vous monte trop vile à la tête, cher docteur. L'eufanlest très-singulière, elle m'a saule au cou la première fois qu'elle m'a vu : ce n'était pas qu'elle me reconnûl. — Peut-être, dit l'apothicaire. — Et, quant au nom, elle a compris seulement que vous l'inlerpelliez. Vous allez voir aussi : Rosetic. Rosette, viens l'asseoir ici, petite. Vous voyez qu'elle m'a compris également.
En eflet, Cabri, à la voix de son ami, avait glissé siibiilemenl sa main hors de celle du vieillard, et était allée s'asseoir auprès du lit. — J'espère, poursuivit le vicomle, que vous êtes convaincu maintenant, mon cher docteur, que vous avez trop vu avec voire volonté ou votre imagination, connue vous voudrez. Laissez là celte enfant et les folles idées par lesquelles vous ave/, troublé le plaisir de notre réunion. — J'y laisserai plutôt mes os, monsieur le vicomte. "Cetlc enfant est ma prlile-lille. Je le sais, je le vois, je le sens. Rien ne me coulera pour la ravoir, pour larracher à l'horible série de maux et de douleurs où vous vouiez lu plougcr. Je remuerai tout, je ferai venir des témoins.
DOM GIGADAS.
Toute la ville d'Arles témoignera pour moi. Je m'adresserai, s'il le faut, au rui, à la reine, à M. le cardinal. Et ne croyez pas que je manque de moyens pour parvenir ju?qii à cii\ et pour nie faire écouter. Ah! voilà voire rcronnaissaiirel Éli bien, je suis déj;agé au>si de toute mesure envers vous et envers tom le monde. — Mon>ieur Gigadas, dit alors René de qui l'iniervenlion devenait nécessaire, calmez-vous, je vous prie. Ne serail-il p.is miressaire de nous expliquer, avant tout, toniment il se fait qui; votre pelile-lille soit aussi ma sœur, eonnneut enfin... — Comment cela se fjit, monsieur, ecnnmenl?... C'est que je suis, moi, un sot triple et quadruple, mi àiic; renforcé, nue oie slupide, un fou à lier avec de bonnes cbaînes de fer, qui, au lieu de ra'occuper sagement d'alehiniie, ai toujours, et malgré tout, eu la fureur de m'intércsser pour les grands seigneurs et de venir à leur aide... — Maisjeoevoispas...
— Ah ! vous ne voyez pas , monsieur le comte, vous ne voyez pas, ditesvous? F.li bien, puisqu'il le faut, je vous ferai toucher lesehosesdu doigt. .levons dirai que, pour |irix de mon zèle et de mes lions oflices infatigables, je n'ai trouvé, chez tous ceux de votre, race «lu'ingratitude, noirceur et malvcillaHce. Le cardinal de Richelieu, que j'avais guéri de ses premieresdouleurs, cl à qui j'avais donné du contre-poison, a voulu nie lairc brûler comme enipMisouneur, disant que je n'avais pu étudier le remède qu'eu étudiant d'al'iird les puisons. U-
I !■ grande dame , 'l"i, à force de séliiielion, m'avait aluc né à lui rendre iiii service, le plus gr.iiid qu'il fût eu nmii pouvoir de lui iciiilie, a lenié de lii.' l'aile assassiner pour èlre plus sûre do ma (liscréiii)ii.
II est vrai (pi'cilcî reconnut ses toris ensuite, et qu'elle m'envoya ceite bague en me pronietlant d'avoir recours de nouveau à moi dans l'occasion. Enfin, monsieur, sans chercher tant d'autres faiis, voire père , lorsque, poursuivi par la serre du cardinal de Richelieu, je l'ai, au risque de ma lêle, caché dans Arles (et, s'il n'eût voulu aller à Meyran, on ne l'aurait pas arrêié), voire père na rien trouvé de mieux, pour me témoigner sa recoiinaissauce, que de séduire ma fille, et c'est de là qu'est venue cette enfant. 11 est vrai qu'elle était charmante et qu'elle seule m'a consolé de la mort de ma pauvre lille. (Jnaud elle me fut enlevée, pendant un voyage que je lis a Paris pour M. d'Adhémar, je n'ai trouvé aucun de mes illustres elienls qui m'aidât sérieusement dans mes perquisitions pour la retrouver. Aujourd'hui, après l'avoir pleurée pendant dix ans, le hasard me la fait retrouver, et M. de Quesmes, pour qui j'ai peut-être fait quelque chose, M. de Quesmes, au pouvoir de qui elle se trouve, n'est pas satisfait de l'avoir déshonorée. Il veut qu'elle boive jusqu'à la lie la coupe d'infamie et de misère où il l'a fait boire le premier en emmiellant ses bords. Il se
Le cariliiuldellichclicu.
bouche les oreilles quand je lui crie du fond de mes entrailles : C'est ma nile ! Il ne s'excuse que par des ironies du surcroit de douleur qu'il m'a causé. Vous, cependant, monsieur, vous qui avez à réparer envers moi la finie de votre père, vous de qui le sang coule aussi dans les veines de celte infortunée, vous demeurez froid et distrait. Vous ne m'aidez pas de voire raison contre la passion de votre cousin que la mienne heurte pent-êlie. — Mon cousin, dit alors René, je ne sais ce qu'il vous semble de ceci. Pour moi, je crois fermement qu'il en est comme le docteur le dit. Il ne s'agit point de la reconnaissance rpie nous lui devons l'un et l'autre. Nous sommes nous-incmes intéressés en cette affaire. Je pense qu'il doit nous suffire que celte jeune fille puisse être de notre sang, pour que vous ne désiriez pas
\n faire une fille de /bie. — Je ne suis pas assez fort en ce moment pour lutter contre vous deux, répondit le vicomte.
Je nie sens trèsfatigué, et, quoique toutes ces parentés me paraissent encore fort embrouillées, il faut cependant en finir.
Tout ce que je puis faire, c'est de laisser à la petite de décider la chose et de choii^ir entre nous.
J'espère que cet arrangement conten- Irra tout le monde.
Cabri, voila iiiiliomme (pii se du voiriî prand-lière, et (pii M'iii vous ciiimeri'T. Voulez-vous aller avec lui on rester avec moi ?
La jeune lille se leva resia quelques inslaiits iinniidjile et les yeux 1) 'issés comme si elle eût réfli-chi profoiidémenl. Le vieillard, (•galenienlinini'ibil',; et relenant son baleine, fixait sur elle ^es regai'ds encore aiguisés par ■ en amour et sa volonté paternels. Soii qu'il exerçât ainsi nue fisciiialionqiii'M.de (Jiie.-incs , malade, ne pouvait coinhattre, foit que l'enfant, reu;>iss;int à l'iiilelligeme , eût en effet compris sa situation et la portée des discours qu'on avait lenu devant elle, toujours est-il que cette épreuve eut un succès tout différent de celui que le vicomle avait préui, ainsi que le lecteur. Cabri prit la main du jeune homme, elle y posa lentement ses lèvres : — Adieu, lui ditelle, adieu ! et se retournant brusquement vers le vieillard : Allonsnous-en tout de suile, ajouta-t-elle, tandis que ses yeux gonflés et son menton contracté montraient ce que lui coulait celle résoluiion. — Dieu a jugé pour moi! s'écria le père tout rayonnant. — Seriezvous en effet sorcier? dit le vicomte. — Oui, messieurs, puisque vous voulez le savoir, et à votre service toujours. J'ai réussi, je n'ai plus do rancune. — Allons-nous-en, répéta Cabri ou Madelaine d'une voix d'enfant douce et chagrine et sans se retourner. — La petite a raison, dit le vicomte, emmenez-la promptement, car sa fantaisie est la plus légère girouctle qu'on puisse voir, et vous ne seriez peut-être pas bien aise qu'elle virât de nouveau. — Soyez tranquille! ce soir, sans plus tarder, je serai eu route pour Arles. — Quoi ! vous nous quittei
DOM GIGADAS.
ainsi? dit René. — Hclas! oui. Mais vous reviendrez bien dans le iiays avaiil qiio je sois mort, et vous me rcirouvcrcz \6ire oomnte par le passé ei iiialgrô le passé. Je ne suis pas pour puciir, à mou âge, de tels travers. — Docleur, vousêl's le meilleur des houum's, dit le vicomte, pardouuez-mut mou incrédulité. J'ai mis vos liÇinis en pralii|ue, voilà tout. .Maintenant que le premier nuiment d humeur est passé, je suis vraiment aise que vous ayez retrouvé votre lille. N'oubliez pas que c'est à moi que vous devez d'avoir silùl réussi dans votre recherche. — Mieux uU valu la retrouver un peu plus lard, et... Mais il ne faut point parler de cela. Avant de m'en aller, je vous apprendrai seulement ce précepte : (Ju'il ne faut point tendre des pièges à sou mailrc. — Docleur, dit Iteué, je n'oublierai pas pour ma pan que celle enfant est la lille de nioupère. Ne l'oubliez pas non plus.
— Non, non, monsieur le comte, je m'en souviendrai dans mon testament. Je vous crois un e\celleni légataire. Adieu, messeigueurs. Dieu vous préserve de n)al faire, et il ue vous arrivera pas mallieiir. — Adieu, adieu ! dit Madelaine comme si c'eût été un écho éloigné.
Elle entraîna sou aïeul hors de la chambre. Le comte de Courcbival les suivit et rentra au bout de quelques minutes.
— Ouf! dit le vicomte, voilà une aveulure vraiment romanesque; quoiqu'elle ait bien son e(^l(■ désagréable et qu'elle se soit terminée nu peu brusquement, je ne voudiais pas pour beaucoup l'avoir évitée.
— tlle a cependant nu eùlé lorl désagréable, comme vous dites, mon cher cousin. J'avoue qu'il m'c^t péulble de penser que ma sœur, même illégitime... — Oh! en èles-vous là? Je voulais parler de ma blessure. Pour ce qui est de la parenlé, d'ailleurs peu prouvée, (|ui a surgi devant nous comme un fantôme, je n'ai pas le loisir de m'en occuper. H est impossible que nous ue repassions pas quelquefois par les chemins où ont passé nus pères. C'est un malheur dont on se console quand il nous est révélé, en pensant qu'il doit arriver souvent sans qu'où le sache, et à nu pire degré. Vous n'êtes pas de mon avis? — Non, je ne jinis voir cela si légèrement. — Parlons donc d'autre chose. Où en êtes-vous de vos affaires et de vos amours, ce qui est à peu près la même chose?
René colora de son mieux à son cousin la délcrminalion qu'il avait prise de renoncer à la solitude et de se rapprocher de la cour, de se rengager dans ce tourbillon où sa famille avait été si rudenicnl ballottée et meurtrie, et de secouer le joug de l'éducation dont son aïeul l'avait chargé comme d'un préservatif capable de le tenir à l'éiarl. Il ne voulut pas avouer que l'amour et surtout le déi)il eussent seuls produit ce changement. 11 ne voulut pas non jdus en faire honneur à la raison et à l'éloquence de son parent. Il dît qu'il s'était senti honteux de son inaction ; qu'il était d'une naissance et d'un âge incouipaiiblcs avec le repos et l'obscurité; qu'il ne pouvait pas seul combattre le monveuieiu du siècle, et qu'aiusi il n'avait qu'à choisir entre l'inertie ou une coopération qui pouvait, après tout, être glorieuse. Au surplus, il comptait, avaut de prendre nu parti, examiner mûrement les cho.ses.
— Voire examen est tout fait, lui dit le vicomte. Ne vous faites pas plus fort que vous n'êtes, petit cousin. Voulez-vous, plutôt que de réfuter oiseusemcnt vos raisons, que je vous parle de votre b(tlU> .' — Volontiers, dit Reuc, d'auta:>t plu> (pie je u'ai pas reçu de ses nouvelles depuis qu'elle a quitté le Languedoc. — Ah I voilà doue le mol de l'euigme! — Je uesais conunent m'expliciuer ce silence, en vérité, à moins qu'elle n'ait employé ce moyen pour m'ubiiger à venir à Paris.
— Bien trouvé, mais ne vous y liez pas. — Vous me faites cruellement souifrir, vicomte. Qu'y a-t-il ? dites-le-moi prompienieul, an nom du ciel I — Eh bien! sachez, mon cher comte, (pie voire belle maîirisse n'est ni niorie ni incarcérée; qu'elle est toujours fraichc, souriante et tout à fait gracieuse et charmante, eu un mot l'un des astres de la cour. Son vieux marquis de père ejAtplus eu faveur que jamais; ces... — Qu'importe le -iere! dit René qui se leva impélueuscoicni, pale et triMili! .ni de colère amoureuse. Quoi! si vite et si complètement oublié! L'est impossible ! Je ne le croirai qu'après lavoir vu. A la Cour, il ue faut pas juger des seniimeuts des gens à l'air de leur ligure. Je voudrais la voir, le soir, dans sa chambre, seule... — Vraiment, je le crois bien ! Mais je ne vous ai point dit, mon cher, qu'elle ne cachai rien au fond de son cffur. Je ne suis pas si présomptueux, li'adlenrs, je me suis peu approché d'elle. De tous les seigneurs qui suivent la c<jur, il n'y a que le chevalier de Grauuml qui soit assez sii.gulier et assez audacieux pour importuner de ses attentions les femmes sur lesquelles le roi parait avoir jeté les yeux. — Le roi, dites-vous? le roi a jeté les yeux sur madenioi>ell(; de Lampcrière? — Ou ledit. — Mais elle, que dit-elle.' — Je l'ignore; mais, à en juger par si>ii:iir, toujours ouvert et agréable, celle piélérence me parait ue pas lui déplaire. Il est tre>-possible que sou amour-propre seul soil mis en jeu dans celte affaire. Quelle est la fi mine qui ue serait fiere et heureuse d'occuper la première le cœur royal? — Il v a une femme qui aurait du rejmer loin d elle celte pensée : c'est Louise de Lamperière. Elje n'a pas même hé.~ité à me trahir, à renier sou premii-r anMiur! \oU5 avez bien mal agi avec moi, mou cousin. Vous deviez mavenir de cela! - .M auriiz-vous cru? — N'importe! — 11 importe trè-.-bi€n ! J'espérais que l'oubli viendrait aussi et alors...
— AUiêu, dit RuQé qù ne l'écotuaii plus et ue pouvait pas rester
irrité sur une pareille nouvelle. — Qu'allez-vous faire? — Je vous sans délai me faire présenter à la cour, puisqu'il n'y a que là que je puisse la rencontrer. — Soyez |)rud(nt, je v(>iis en conjun . Le inaiire est jaloux, cl, qiiehpie jeune (lu'il soil, il ne souffre guèie ([u'on aille sur ses brisées. Vous pourriez vous perdre à jamais par un édat. — .le songe bien à celai Non, non; s'il faut, pour b.ibiler auprès du roi. lui sacritier non-seulement ses haines de famille mais son amour de jeunesse, devenir semblable à un maiine(piin sans ame, n'avoir plnsde passions sous son regard, j'aime mieux retourner d'où je viens, me perilre comme vous le dites. Adieu, j'espère que vous serez bieut('ït guéri, avant moi sans dniile. — Je donnerais beaucoup pour n'être pas rclenu au lit par celle blessure maudite. Encore une fois, gardez-vous... — Allons, pinirsiiivil le vicomte taudis que llené s'éloignait à grands pas et d'un air sombre et résolu, le voilà parti! Dieu sait où il s'arrêtera! Qui dirait (pie sous cette enveloppe douce et paisible il se cache une àine si bouillonnanlel Le (pi'il y a d'escellenl, c'est qu'il se fâche aussi conire moi. Ce jour n'esi pas heureux pour moi. Ma pauvre petite fille! je ne la verrai doue plus!
La cour de France était alors [irivée pour qiieUpie temps de l'honmie (pii représentait dans cet Ulympe renaissant le personnage suprême (In Destin, aux lois diupiel Jupiter mêniiî se soiimetiail sans conteste : nous voulons parler du grand cardinal !\Ia'/.arin.le plus puissant génie ixililiipie qui ait marqué son nom dans l'iiisloire. Il était alors occupé à l'u'iivre de la paix des Pyrénées, (pii fut son pins beau lilru de gloire, puisque ce traité mit fin à des discordes qui avaient arrosé de sang notre territoire et ébranlé la monarchie jusque dans ses fondements, qu'il nous rendit le grand Coudé, et que, plus lard, il permit à la France de s'avancer de trois pas, c'est-à-dire de trois provinces, vers ses limites naturelles, et plaça un petit-fils de Louis XIV sur le Irône doré de l'iispagne et des hnles. C'était ainsi (|ue devait se terminer la carrière de ce minisire, qui fut toujours inailre de lui comme des circonstances. Banni du royaume, proscrit et mis hors de la loi par le parlement, haï de la noblesse cl du peuple, qui ne voulaient voir en lui qu'un étranger et ne n'Ilécliissaient point que ses talents et ses services l'avaient assez naturalisé, Mazarin levait des armées à ses dépens pour défendre la France, que les lionldes ouvraient de toutes parts aux envahissements, et il la protégeait mieux encore par sa stratégie diplomatique. Sonple quand il le fallait cl audacieux à propos, toujours habih^ et dominant les événenienls et les hommes, il fit enliu plier devant lui l'espiil de sédition, endémique parmi les Français, elle génie amliitieiix, mais moins élevé (pie le sien, du cardinal de Iletz; et, (pianil il rentra Iriomphaiit dans P.iris, il se seutil assez fort de cœur et d'espril pour ne s'arrêter à aucune vengeance particulière et pour n'avoir pas besoin de cimenter par le sang sou pouvoir, basé sur le génie, qui suppléait, par une loi providentielle, le pouvoir royal eu tutelle, comme raiitorilé du cardinal de Richelieu avait suppléé la faiblesse du roi Louis XIII. Mazarin remporta sur ses pré Iccesseurs par une qualité que l'on s'est loiijoiirs accordé à regarder comme le plus bel ornement de la souveraineté, c'est-à-dire la clémence. Perséenlé, il méprisa les injures; pui sanl, il les pardonna. Uoinme d'espril et de belle compagnie, il ne se vengeait que par des Irails gracieux ou spirituels des plaisaiileries et des chansons que faisaient de lui les seigneurs et le peuple. Il donnait volontiers la réplique aux premières, et, quant aux autres, il en riait et pouvait dire : Qu'ils chanlenl, pourvu qu'ils payent. !Nolez que cette boulé de caractère ne dégénérait pas eu pusillanimité, et n'alla jamais à produire des inconvénients. Il faisait trèsbien embastiller les plus grands seigneurs et même des priuces du sang; mais il ne fit point élever d'éehafands, car il savait que la saignée est un remède extrême et qu'il faut seulement employer au tiél'aut des autres, et laigement alors, pour détruire le mal (l.:us son principe, et non pour le conjurer. Il n'en eut point besoin; répo(pje où il vécut fut une époque de traiisilioii ei non une crise de vie et de mort : sou génie en a Liitiine ère lixe, et a dé;{agé des son aurore le soleil des nuages qui l'eussent obscurci peut être jusqu'en sou midi. Mazarin a réellement fermé le règne des grands seigneurs, .successeurs des grands vassaux, et ouvert le règne de la monarchie ai>.ol .c. Apres ces considérations, nous avouons qu'il nous est difficile d'examiner bieu sévèrement les défauts de cet homme, quoi-
DOM GIGADAS.
qu'il soit assez grand pour n'avoir pas besoin qu'on les oiihlic. Il est viai (jii'il n'oublia pas ses inlérôls, loulen servant ceux «le son pays aciopiif, et qu'il sut amasser des iicsors inmieuses loul en dutnèlant lesdifiieiillés (lu gouvernenicnl; mais, dans sa posilicui, il était nécessaire (|u'il eùl un grai.d étal et des moyens de se l'aire des créalures. Il est vrai (pi'il accumula trois duchés réunis dans sa ramille, qu'il allia et dula roy:ilcmi-nt ses trois nièces; mais, outre qu'il est iresexcusablc de se montrer bon parent, aulaul qu'on le peut, n'étail-il pas convenable que, joiianl en France un rôle si j;rand et si élevé, il y l'ùt bien établi en domainis et en di):iiilés, et bien soutenu de parentés et d'alliances? Eidiii, nous ne dissimulerons pas même ceci : il est parfaitement avéré qu'il gagnait pcrpétuellcinrnt au jeu et que son bonbeur n'était pas uniquement fondé sur Ibabilelé de ses combinaisons; mais il ne faut pas oublier que toute espèce de ium' était alors admise pour corriger le liasard «^t soutenir les calculs qui seuls président aujoutd lini aux eliances des cartes et des dés : tout le monde Iricbanl, personne ne trompait.
On a aussi nproclié au caidinal d'avoir prolongé autant que possible la minorité, et dans cette pensée d'avoir temi le jeuiu! roi dans lignoraucc des affaires. I.a première partie de celle ac< usalion tombe devant celte question : Le royaume avait-il besoin d'èlre gouverné par une main expérimenlée? La seconde a l'air d'une plaisanterie, quand on voit ce que fut Louis XIV et de quelle façon il sut tout diriger par lui-même, sitôt après la mortdu ministre. Les aveugles détracteurs des siècles monarchiques ne se sont point aperçus que, dans cette as;crtiou, leur haine se irouvait en coutradiciioa avec elle-même; en déni^ranl le luiuisire. ils n'ont point vu «pi'ils agraudissaicui le roi de qui le génie, quelque lumineux qu'il lïlt, n'aurait pu cependant, dans le gouvernemeul, deviner beancoiq) de choses pour lesquelles une longue initiation est indispensable. Ce n'est point ici la place de venger ce grand roi des attaques ealomnit Uses dont il a été l'objet de la part de la littérature contre-historiipie de notre siècle. Louis XIV n'avait point encore cominis l'Alsace, J'Artois, la Flandre et les Evêchés ; il n'avait pas encore hàti Versailles et achevé le Louvre; il ne tenait pas dans sa main la France, comme un faisceau vigoureux dont les forces ne pouvaient plus s'user et s'éparpiller. Il n'était encore que le pupille du cardinal de Mazarin, le iils respectueux de la blanche et fière Anne d'Autriche, un prince gracieux et enjoué, déjà remarquable par la grandeur de son air et Te soiu extrême qu'il avait de sa dignité; mais on ue pouvait guère prévoir qu'il serait un jour le monarque le plus redoutable de l'Europe, en même temps que le jilus aimable cavalier de son royaume, aussi jaloux de la ihjmiualion (|ue des observances de l'étiquette, aussi propre aux affaires qu'aux plaisirs, aussi appliqué aux unes que curieux des autres. Comme s'il eilt eu la révélation de la vaste carrière qu'il devait parcourir, il ne montrait aucune presse de s'y élancer et de se faire entièrement connaître : les fruits les plus précoces ue sont pas les meilleurs. C'est un axiome dont son successeur devait démontrer la métaphorique vérité.
Le jeune roi, tout en éludiant les ressorts de l'Etat et en méditant sur les devoirs d'un souverain, ne paraissait donc occupé que des plaisirs de son âge et du coté brillant de son rang sans pareil. La cour, longtemps errante cl traquée par la rébellion, avait repris ciilin paisible possession du Louvre et des autres résidences royales. Une foule de jeunes ei galaius seigneurs de la génération, qui avait grandi à l'écart durant les troubles delà Fronde, se pressaient autour du jeune roi, semblables à l'essaim de papillons dorés que soulèvent les rayons du soleil levant. C'était tout d'aboi d Monsieur, l'rere du roi, trop beau pour uu garçon, et qui, par celle raison, se plaisait, dans toutes les niascar.ules, à revêtir le costume féminin ; prince spirituel du reste, et qui eut, uue fois dans sa vie, la force d'èlre br.ive. C'était les princes de Lorraine, de Bouillon et de Savoie, et parmi eux cet Henri de Cuise, petit-fils du deuxième Balafré, que I'dq pourrait appeler le dernier des Cuise, et que l'on nommait le héros de la Fable, par oppoMliou au grand Condé, ce héros (oui historique; c'était le duc du Lnde, si savant en ajustements; MM. de Créqui, si parfaits convives; MM. de Villeroi et de Villequier, danseurs accomplis; c'était le spirituel chevalier de Cr.imoui, ce beau joueur, si cruel aux l'enimcs, que son esprit d'opposition galante n'avait pas encore fait exiler; le beau marquis de Vardes, qui passa le premier pour favori de Louis XIV; le comte de Uuiche, la (leur des hommes à la mode, beau et railleur par excellence ; M. de Uoquelaure, ce malicieux bonhomme; M. de Marsillac, le premier des mauvais sujets de bel air; le petit marquis de Poguilin, qui fut Lauzun, et qui ue faisait alors (|ue de paraître, mais déjà décidé et baulaiu, de manière à prés:ii.'i'r qu'il ue resterait pas dans une médiocre fortune ; le mari|uis de Bi llel'onds, le premier coureur de bague après le roi ; le m.irquis d'Ilumière, depuis duc, maréchal et grand maitre de l'artillerie; le marc.nis de Richelieu, héritier d'un nom naguère terrible, qui ne retentissait maintenant que dans les ruelles et les boudoirs, ù qui son amour du cérémonial valut d'être duc et pair; et tant d'autres, ptirtcurspour la plupart de noms qui devaient leurluslre aux guerres civiles, mais ne songeant plus qu'à briguer la laveur royale et à se uioQtrer aussi parfaits courlisans que leurs devanciers avaient été
frondeurs et rebelles audacieux. Tout était renouvelé dans celle cour : les habits, le langage et surtout les esprits. Les vieux qui restaient encore, la grande Mademoiselle, qui avait fait tirer le canon sur le roi; le duc de Beaufort, roi des halles ; le duc de la Uochefoueanld, tous les liéios adversaires du Alazarin, étaient entièrement régénérés ei donnaient les premiers l'exemple de la soimiission et de la flatterie; le cardinal de lletz, échappé de sa prison, disputait encore son archevêché, maisuui(|uemenl pour ne pas céder trop toi; la rcilonlable famille d'Epernon était ensevelie en province. Turenne était devenu l'homme de la cour, Condé faisait négocier sa rentrée. C'en élail fait de la guerre civile, jadis si chère à la noblesse, et qu'elle regardait" presque connue son plus beau privilège; les parlements l'avaient gâtée eu l'usurpant et en l'appliquant à leurs griefs eiilortillés.
D.ms celte cour jeune et galante, les femmes étaient une partie trop importanle pour que nous puissions nous dispenser d'en parler. Si nous n'avons point commeneé par elles, comme c'est d'usage, c'est (|ue nous avons entrepris le tableau par le côlé politiipie; ci'la doit l'aire excuser une inversion qui autrement serait insupportable et dénoterait un manque de savoir-dire ridicule. Aucune cour ue l'ut plus llorissante en beautés. Les fenmies, condamnées à la retraite et à lenuui depuis longues aimées par les troubles, s'empressaient de venir briller et jouter de grâces et de coquetlerie sur ce théâtre qui leur était rouvert et où les altendaicnt de précieux et charmants siilfrages et des plaisirs à leur choix. Nombre d'entre elles sont devenues historiques : il suflit de nommer la princesse Henriette d'Angleterre, la priiiicsse de Conti, la comtesse de Soissons, mademoiselle de Maiiciiii, mademoiselle Hortense, ces trois dernières, nièces du cardinal, et qui ne. démenlaieut ni leur pays ni leurs parents pour la braillé et pour l'esprit; mesdames de Ci équi, de Cbaulnes, d'Ilumière ; madame de Guiche, qui fut mariée à treize ans et put avoir des amants à soixante; mademoiselle de Villeroi; madame de Cbàlillon, le (dus tendre coeur qui fut oncques; madame d'Oloniie, la fi. Minie qui lit le plus de passions, qui en feignit beaucoup et qui n'en eut pas une. Nous soimues contraints d en passer beaucoup et des plus illustres. Il y en eut, parmi ces astres souriants et gracieux, qui ne lireiit (|ue luire un instant à Ihorizon et qui s'éclipsèrent soudain dans le mariage, la vie de province ou le cloître : ainsi fut-il de; mademoiselle de la Mothe, qui faillit être aimée du roi ; de la célèbre Meiineville, beauté qui étonnait au point d empêcher l'amour; de madrmoiselle Gourdou, sans laquelle toute fête était incomplète : ainsi ful-il de riiéroine de celle histoire, à laquelle il faut bien unir par r('veinr.
Mademoiselle de l.amperière était parmi les tilles de la reine mère* les demoiselles qui y étaient admises obtenaient ainsi un brevet de beauté aussi bien que de grande noblesse. Amie d'Autriche ne voulait voir autour d'elle que des jeunes persoimes bien faites et d'agréable (igure : nous trouvons ce luxe bien entendu et tout à fait royal; il ne laissait pas toutefois d'avoir son iiiconvénient. Le roi, voyant chaque jour et dans l'iutimilé toutes ces belles créatures, ne pouvait man<{uer, jeune et porté à la galanterie comme il l'élail, d'en aimer ou du moins d'en désirer quelqu'une, et les encouragements ne lui étaient pas refusés; pourlanl, comme s'il se lui essayé dans les affaires d'amour à la majestueuse circonspection qu'il apporta depuis dans les entreprises plus graves, il ne se pressait point de choisir. H avait déjà fait l'amoureux de plusieurs femmes; mais il ne s'était point attaché a elles, et. en les honorant de ses atleniions, il n'était point allé jusqu'à les compromelire, ou, pour mieux dire, justpi'à les élever au litre de maîtresse. Sa passion pour la comtesse de Soissons s'était évanouie comme uu caprice d'adolescent ; le goût qu'il témoigna pour mademoiselle de la Molhe-Houdancourt dura moins encore et ne tinl pas contre une représentation de sa mère. La belle en fut pour ses espérances et les courtisans pour leurs conjectures. Comme il failait bien pourtant que le roi parlai à (juclipie femme ou (ille de la cour; qu'il suffisait qu'il l'enlretînt deu\ fois pour prêter aux caquets, ce fut alors au tour de mademoiselle de Lamperière da lixer ralteiilioii de la cour. So.i air rêveur et sa fraîche pâleur, qui conlraslaient avec le brillant de ses yeux, et le caraclere de sa physionomie vive et méridiouale, la lirent distinguer du roi. Uu jour, il lui envoya quelques objets de toilette qu'il avait gagnés à la loterie, jeu que sa nouveauté mettait fort à la mode, bien (|u'ou ait éprouvé depuis qu'il n'avait pas besoin de cet aurait pour être séduisant. On remarqua que le soir à la comédie le roi tinl conslammeul ses regards attaches sur la belle Provençale (ainsi la désignait-on); qu'il ne lit nulle atlentiou au spectacle, que pourtant il aimait passionnément, et que la reine fut obligée de lui répéter deux fois une question, distraction exlraordinaire chez lui et qui montrait à (luel point i| étail occupé: enfin, dans une fête qui fut donnée à l'Arsciial, le roi mena mademoiselle de Lamperière, et lui parla toute la soirée. Cela lit un fracas véritable. 11 n'en fallait p.is tant assuiémenl pour étourdir la pauvre Louise et faire trêve à ses peines, sinon les bannir tout à fait. Les femmes la considéraient avec jalousie, le, hommes l'entouraient de respects : le vieux marquis souriait et voyait peulétre passer dev.tnt lui les lletiroiis de la pairie. Tout cela ne devait
noM Gi(;\î)As.
élre, encore une foi<, qn'im lève. Il éiaii écrii que Lmiis XIV ne se donnerait point de maîtresse avant d'avoir donné nne reine à la France, afin de procéder niéthodninenuMit eu louie cliose; mais ce n'est pas là notre affaire : nous sommes arrivés au point de conjonction des deux étoiles errantes de notre histoire.
René alla visiter le maréchal de Sehoniberg, avec qui son j^randpère avait conservé quelques relations d'amitié. Levieux guerrier lui lit un accueil cordial et dont la franchise un peu rude se sentait des liahiiudcs des c.imps, où il avait passé la plus grande partie de sa vie. — J'espère, lui dit-il. que vous n'avez pas quille vos terres pour venir à la cour les transformer en habits d or et d'argent, arrondir vos jambes dans les ballets et tourmenter votre esprit dans la conversation des mijaurées de cour, coinme font tous les jeunes seigneurs d'aujourd'hui, qui portent des épées oi'i \% fourreau et la poignée ont dévoi-é la lame, de sorte que ce n'est plus une arme, mais un bijou! Je uc sais, eu vérité, comnieiil ils s'arrangenl avec les noms de leurs pères. Je soufl're de leur conduite, coinmc s'ils étaient tous mes eiif.iuts. Pourtant il en reste quelques-uns dont le sang n'a pas dégénéré ; mais ils sont rares; je désire que vous ne fassiez pas comme les autres. J'ai assez connu voire aieid et votre père pour vous souhaiter de leur ressembler cl d'avoir seulement plus de bonheur qu'ils n'eu oui eu. — Ce souhait m'oblige de toute façon, monsieur le maréchal. Je venais eu effet dans le dessein de demander du service et de suivre l'armée pins que la cour, mais je crains d'être arrivé trop lard. — Il est vrai que l'on parle fort de la paix et que l'on s'en rejouil beaucoup. Pour moi, elle no me plaît guère, el je n'y crois pas (pi'elle ne soit faite. Je n'aime pas les Espagnols. Une alliance avec eux ne saurait produire de bien ni durer longtemps. Nous aurons de nouveau la guerre, et vous ne ferez pas mal de prendre place et d'èlre prêt pour l'événement.
Le maréchal servit dune de parrain au jeune comte quand il se présenta à la cour. Le roi n'aimait pas les visages sérieux ni les deuils séTères; aussi René ne parut-il lui plaire que médiocreinenl. — De quelle famille est ce gentilhomme? demauda-t il à M. de Rliodes, que sa chaige de grand maître des cérémonies obligeait à être versé dans la généalogie, seiente que le roi se piquait de cultiver. — De la famille de Courchival, qui porte ce nom de temps immémorial, sire. Il n'a pas eu de peine à faire ses preuves. — Il est singulier que je u'eu aie jamais en!endu parler. — Sou père est mort très-jeune et sou grand-pere a vécu fort retiré, dit le maréchal de Schomberg, (|ui, devinant ce qu'il y avait, s'était rapproché du roi et voulait éviter des explications qui eusseut été malveillantes pour un nouveau venu. Son bisaïeul, sire, a été l'un des compagnons de Henri IV, voiie glorieux aieul. à qui il fui fidèle dans la bonne el dans la mauvaise lorluiie. — i'i<lelejusqu"à la messe, dit le due de Roquelaure, qui plaisantait à tort et à travers, et toujours de l'air du monde le plus sérieux. — Ah ! dit le roi. Ce sont des religioiniaires ; c'est leur affaire. Nous ne régnons pas sur les consciences. On peut être proteslanl et sujet lidèle; u'est-il pas vrai, monsieur de Schomberg? — J'en ai peut-être donné quelques preuves à Votre Jlajesté, sire, et j'espère vivre assez pour lui eu donner encore. Le dé^ir de ce jeune genlilliomme serait de mimiter eu ce point, et d'obtenir votre agréineni. poiu' une compagnie de cavalerie. — Lst-ce que son revenu ne lui permet pas de suivre la cour? — Je le crois au coutr.iire loit riche en terres, sire. — Eh bien! qu'd se marie. Maintenant qu'il y a l.i paix, c'est ce qu'il y a de mieux à faire.
Lâ-dcssus le roi congédia le maréchal el quitta l'appartement pour passer chez la reine. René, n'ayant point d'espoir qu'il pùl voir ce soir-là mademoiselle de Lainperiere, et encore moins lui parler, ne demeura qu'autant que l'exigeaient l'accueil et les compliments de MJl. de Rohan, ses parents irès-proches, qui, n'ayant point encore de prcteutions à la principauté, pouvaient se montrer affables à leurs alliés.
Le maréchal de Schomberg reconduisit René, qui, par respect, ne le que?tionna pas. Aussi y eut-il d'abonl un peu de silence entre eux, et le jeune comte rêvait déjà à ses anionrs et ~e cn'usait la poitrine par des |)cusces jalouses et ameres, quand le maréchal lui adressa enlin la parole: — Je crains que nous n'ayous quelque peine à réussir, dit-il.
— Il ne faut donc se lier à personne? répondit René, de qui la pen- ^L-e éveillée par le son s'exprimait machinalement tout haut. Je ne buis pa^ heureux, ajouta-t-il eu se reprenaut.
— Il ne faut pas pourtant se désespérer. Je verrai M. le cardinal à son retour, et je ne iloule pas que nous ne vous obtenions la permission de vous faire casser les bras au service du roi, en la posture qui convient à votre naissance. — Assurément le canliu.il peut beaucoup, dit René, répondant toujours à sa pensée en même temps qu'au maréchal ; mais auparavant il faudra voir...— Sans doute, puisque les temps sont ainsi faits; vous ferez bleu, eu attendant, de tâcher de vous rendre agréable, et, à ce sujet, je vous dirai que le roi a aime point les airs lugubre?. A votre âge, cela ne sied pas, malgré la perte récente que vous avez (jîle. Il (a"iit se raisonner : c'est le sort commun de perdre quelque jour tes parents. — C'est «[u'il est rare et b;en triste de se trouver isolé cumuie je le suis! — il faut donc vous marier, ainsi que me l'a dit h loi. il Ahk qu'on l'iiMitc en tout, et il
n'a pas tort assurément di? veiller à ce (pie les vieux noms ne puissent s'éteindre. Ces dernières paroles portaient trop juste au dét'aui de la cuirasse de René, pour qu'il (uU y répondre. Aussi bien était-il arrive chez lui.
La cour n'était alors occupée que du voyage de Saint-Jeande-Luz, où le roi de France et le roi d'iispagnc devaient se rendre chacun de leur côté pour s'embrasser et rntilier ainsi le traité conclu entre leurs plénipotontiaires. Louis XIV y devait en outre épouser l'infante d'Espa};ne, comme en effet cela eut lieu. Tout le monde faisait ses prépar;itils pour paraître à ces noces avec la magniliceuce convenable. Il s'agissait de flatter le gortl du roi par la richesse des ;iinst(inenls, el aussi d'éblouir nue nation rivale qui de tout temps s'e-t distinguée par le Inxe îles costumes. On peut juger, par de tels mobiles, que les seigneurs n'épargnèrent rien pour être spleudides, et que les tailleurs tirent des merveilles pour les satisfaire.
Avant U: départ, le surintendant Fouquei donna nne grande fêlo dans sa maison de Vaux, où furent Leurs Majestés et tout ce qui suivait la cour. Malgré l'étendue des appartemenis et des jardins, il y eut mie presse immense et un peu de désordre. On donna l;'i uue représentation des Précieums de Molière, comédie toute bourgeoise, el qui, par cela même qu'elle se passait dans une région tout à fait inconnue de cette noble assend)lée, devait y plaire davantage. — Que pensez-vous de cela? demanda le roi au sieur Dangcau, demi-scigiieiir ;'i qui Boilean eni la boidiomie, si ce ne fut pas une malice, d'adiessersa satire sur la noblesse. — Sire, ce n'est pas dans le goût espagnol qui a jusipj'à ce jmir ré;;né sur la scène. Il ne s'y trouve point d'imbroglio, rien qui sinpreune; tout y est simple et rappelle ce qu'on voit de ses yeux à la ville. — Peut-être n'est-ce pas plus mauvais à cause de cela Ce pourrait bien enfin être L'i le goûl fiançais, inierrompit le roi. L':uiionrcst un lioinine d'esprit. — Ces bourgeois ont nue façon de s'e\primer bien peu mesurée, dit la reine Anne d'Autriche, do qui les oreilles étaient aussi délicates que les autres organes. — Ce n'est pas la faute de Molière, reprit le roi. U est trop modeste d'ailleurs )iour exercer son talent sur les ridicules dfls gens (pu sont au-dessus de lui, bien que probablement il s'en trouve à la cour coinme à la ville.
Après la comédie, il y eut bal el souper. Les bosquets furent illuminés, alin que les dames pussent y goûter le frais sans prêter à la médisance. Le roi, voulant garder le décorum à cause de son niari;ige très-prochain, demeura à causer avec la reine et les princesses; il est vrai aussi que niadeiuoiselle de Manciui était là, de qui le roi, depuis quelques jours, paraissait rechercher l'entrelieu. On sait que les nièces du cardinal étaient de la compagnie habituelle do la famille royale. La conversaliou roulait, comme il était naturel dans les (irconstanees, sur des questions de niélaphysiqiie amoureuse qui n'étaient pas encore passées de mode.
— Les personnes d'un cerUiin rang, disait le roi, sont bien malheureuses, en ce qu'elles ne peuveut jamais être sûres d'être aimées pour elles-mêmes. — Mon fils, répondit la reine, je puis vous dire, sans que l'amour iitaternel m'aveugle, que celte inquiétude ne peut êlre votre l'ait. — Aussi, dit madenioiselle d'Orléans, est-il nécessaire (li; séparer la qualité de la personne. Pour moi, j'estime que noire rang fait partie de nous-même, autant que tout autre avantage, el (pic, s'il est vrai qu'un savetier peut inspirer de l'amour, ce n'est pas une raison pour les princes de s'affliger, mais bien iiluli'it de méiiriscr un bonheur si vulgaire. — Je crois, dit la reine, qu'il n'est pas de sujet où ma nièce ne sût introduire l'étiquette et la préséance. — Ma con>iiie, reprit le roi, a des sentiments de (ierté qui vont bien à sa naissance, lîlle a été souvent mon second pour maintenir la grandeur de notre maison. A présent elle me dépasse à relever l'étal des princes en général; mais elle oublie que, pour être roi, on n'en est pas moins liomme; et, ne jugeant que par elle, elle pense qu'il doit toujours être possible de se nouiTÎr des soins de .sa dignité el des ressources de son esprit, sans avoir besoin d'affection et des délassements d'un conniierce où le cœur soit intéressé. J'avoue, pour moi, que je ne me sens pas aussi fort, et que je suis porté à regretter les jours où il était permis à un chevalier, si grands que fussent sou rang et sa maisou, d'aller, couvert d'armes sans écusson, faire briller sa prouesse aux yeux de sa fiancée et se rendre maître de son cœur avant de l'être de sa personne. — l]e discours, dit la reine en riant, me rappelle le jour où vous vouliez vous battre contre mou frère pour terminer la guerre tête à tôle. Les jeunes gens ne sont touchés que de la gloire per.-ionnelle, qui cepeiulant est la moindre de toutes. C'est aussi la seule qu'on ne puisse eonlester, repartit le roi. — Si Leurs Majestés le permettent, dit MadiMiioiselle, je juiis raconter une histoire qui a trait A ce dont nous parliens. cl (pie j'ai lue il y a longtemps; mais elle m'a (rappée et m'est toujours demeurée. — Cela nous aidera à attendre le jeu, dit la reine. — Je vous écoulerai d'autant plus volonliers, dit le roi de son air le |)lus gracieux, que l'on vous dit aussi agiéable ctmteuse que sage conseillère, ma cousine. — Yolre .Majesté me fait trop d'honneur. Je n'ai que de la mémoire rt du bon sens, et mon malheur a voulu que j'agisse longtemps en insensée et que je ne puisse l'oublier. — Ji- ne sais pas, je ne veux pas savoir à quoi vous faites allusion, dit le roi. De grâce, ne nous faites pas l.inguir i
iJOM l.i(.ADAS.
•Invaiiiiige. —Je conimenccnii donc. Et d'abord je vous averiirai que riii-toin; se jiassc en Asie, mais dans celle Asie dont iiiadcnioiselle de ScudcTi, la iircniiiTe, je pense, nous a révélé l'existence. Les royaumes de Mysie et di' P.iphlagonie étaient depuis longtemps divisés par une guerre on tour i lour ils l'avaient emporté et qui les avait tons deux fort alfaililis. Eidin le tronc de Mysie écluil à un jeune roi qui, à Torce de victoires, contraignit son antagoniste à lui di'uiaudtT la paix et à lui offrir sa fille en mariage pour plus de sûreté, car le roi de Papidagonie était déjà d'un certain âge. — VoUà, inlerroinpit le roi, deux royaumes et deux rois que, sauf les noms, je croirais plutôt euro|iéeus qu'asiatiques.
— Votre Majesté verra qu'il n'eu est rien, poursuivit Mademoiselle. Ici cesse toute ressemblance, car la princesse de l'aphljnonic, sans avoir été au préalable épousée par un anibassadeui cMnioidiiiiiri', fut envoyée vers l.i capitale de Mysie, dont j'ai oublié le \ui\u. .le me rappelle seultincnt que ce n'e^t point Paris. Le collège élait nombreux et magnilique, la dot nulle; c'était l'usage du tem|)s et du pays. On portait seulement au roi de Mysie des présents plus curieux que riclies, comme oiseaux bleus, parfums d'Arabie, étofies de paille et dragées superlines, en la confection desquelles excellaient les Papldagoniens. Comme la princesse voyageait en litière, le cliemiu s'allongeait R)rt, et l'ennui ne tarda pas'à s'emparer d'elle. Ses daines d lioniieurne savaient quel conle lui faire : il n'était pas alors question de modes. La priiicc-ve baillait donc conlimielleineut et ne mangeait qnasi plus. L'anibassaileur de son père, vieux el sage iniiiislre, mais qui, s il avait jamais été galant, avait bien oublie dans les affaires l'art de divertir les dames, se désolait de celte tristesse et craignait qu'elle n'influât d'une manière fàclieuse sur la beanié de la princesse et sur les dispositions de son fiancé; mais il ne trouvait d'auire remède à V apporter que de bàtouner les esclaves qui portaient la litière, alin de les bàier.La princesse, qui était bonne et de plus trèspenrense, défendit qu'on les pressât ainsi. Et toujours son ennui eiupirail, jusque-là qu'elle en pleura et parla très-durement à tout le monde de ce qu'on ne savait pas la distraire. En cet état, un soir qu'on s'était arrêté dans un bois d'orangers pour y dresser les tentes, car en ce pays on renconlre peu de villes, un ménestrel vint olfrir ses services a l'ambassadeur, qui le congédia durement; mais laiirincesse le fit anssilôt rappeler et voulut l'entendre. Pour abréger, elle goiUa fort et sa personne et son cbant, passa une £;rande partie di; la nuit à l'écouter et par ainsi à le regarder, lui fit des questions auxquelles il répondit avec une grâce parfaite, lui demanda s'il voulait l'accompagner pendant le reste du voyage, et fut tout beureuse qu il acceplàt. Pour l'ambassadeur, il était'anx anges. Des lors, plus d ennui, plus de dépit chez la princesse, plus d'inquiétude tbez le ministre, plus d'embarras ni de reproebes pour les dames d'bonneui-, La conversation du jeune et beau iiiénestrel était plus agréable encore que sa voix: il possédait suiloul l'arl de l'aire des compliments détournés, toujours respectueux et délicats. La princesse prit bientôt plus di- plaisir à l'entendre causer qu'à le faire cbanter. Dans une occasion qui se présenla, il montra d'ailleurs une qualité ([ue les dames, surtout celles de grande maison, ont toujours tenue en grande estime. Le cortège ayant été aliaquépar une bande d'Arabes, et presque mis en déroute, "il tint tète aux bandits, en tua plusieurs de sa main, et, presque blessé lui-même, il rallia les gens de l'escorte el remporta enfin la victoire. Celte action aclicva d'éprendre la princesse, qui s'était déjà fort embarquée; elle décbira son voile pour bander les blessures de son défenseur, qui n'eut plus de doiile de l'aiiioiir (pi'il avait ail unie dans ce jeune et noble cœur. Je dois dire cepeiiilaiit. pour riionneur de la princesse de Paphlagouie, que ces aveux ne se tirent qu'eu mois couverts, qu'il n'y eut point de gages échangés ni d'auires folles, et que l'ambassadeur n'y vit absolument rien. Bien loin de là, il se promit d'intercéder près de son maitre pour placer à la cour ce jeune homme si brave et si bien fait. Ou arriva enlin à la capitale de Mvsie. En approch.int, la princesse était redevenue triste, et son conducteur avait été bien aise d'être au terme du voyage, car il n'espérait pas une seconde rencontre. La princesse fut présentée au roi destiné à être son époux, en qui elle fut bien étonnée de reconnaître le ménestrel. Cet étonnement, comme on pense, élait mêlé d'un plaisir qui au surplus ne dura guère. — « Madame, lui dit le roi, pardonnez-moi si j'ai désiré vous connaître et vous éprouver à l'abri d'un déguisement. Je ne veux épouser qu'une princesse dont lesseiitinients soient tout entiers à sa dignité et qui soit reine avant tout. Jeûnai point l'outrecuidance de penser qu'aucun homme ne l'emporte sur moi pour les agréments, et vous ne m'avez pas donné lieu de i)enser que la considération de votre rang vous eiiipêcliàt d'y être sensible. Notre connaissance se terminera donc ici. Je vous promets de conserver tonte ma vie le souvenir de votre affection et le voile dont vous avez étaiiché mon sang. » La princesse n'eut rien à répondre, et il lui fallut s'en retourner comme elle était venue.
— Ainsi, dit la reine, la curiosité du roi fut cause que la guerre recommeuva. — Pour cela, répondit Mademoiselle, l'histoire n'en parle p;is. — Je m'étonne, dil le roi, que la princesse ail pu se méprendre sur la qualité de son compagnon. — C'est ce qui n'arrivera jamais à Votre Majesté, dit Mademoiselle, qui faisait sa cour d'une
façon aigre-douce, entremêlant toujours la louange et la satire; mais, s'il en cilt été aiiiremvut, il n'y aurait pas eu d'histoire. — C'est juste, non pasl'hisloire, sur laquelle je ne déciderai pas, mais votre réflexion, ma cousine. On ne m'avait pas trompé, vous contez merveilleusement. Avcz-vous toujours voire folle?— Non, sire, elle m'a quittée. Il y ji quehpies jours, elle est venue prendre congé de moi avec son grandpère qu'elle a retrouvé, à ce qu'il parait. Elle avait parfaitement l'air d'une fée en compagnie d'nu enchaiileiir. Je ne l'aj pas regrettée autant qucCapilor, qui élait toujours gaie et toujours bavardant, au lieu que celle-ci était parfois d'une lacitiiriiilé iiisiipiiorlable. — Elle avait d'ailleurs un grand défaut pour une folle, dit le roi : elle élait trop jolie. Le roi se mit alors à causer en particulier avec mudemoisclle de Mancini.
Trois demoiselles velues en bergères du Ligiion, c'est-à-dire dans le costume auquel on était alors convenu de donner ce nom, venaient de descendre le perron du château de Vaux. Elles avaient congédié leurs bergers au bas des marches. Ceux-ci s'éiaieiit retires en les saluant profondément et sans insister pour les accompagner. C'étaient liourtant trois jolies et magnifiques bergères. Leurs babils étaient de toiles d'argent lampassées, relevés de bordures roses, avec des gorgercttes et des tablieis de velours noir, des mancheties et des collereltes de fine toile de Hollande écrue, el des dentelles d'or et d'argent sur tontes les coulures. Elles étaient coiffées en cheveux noirs sans poudre, avec des nattes tonibautes, cl portaient des chapeaux de velours noir, posés de côié sur le sommet de la lêle, et tout couverts de plumes couleur de feu, de rose et blanc. Les houlettes n'avaient pas été oubliées el lepoiiilaieut an reste de l'ajustement : elles étaient en vernis el i;ariiie-, d ars^iiit avec des rubans assortis. Les pierreries seules vai iaieiit ce g.daiit et splendide uniforme. L'une des bergères était parée de di.iinaiils, l'antre de ruiiis et la troisième d'émeraudes. Ajoutez à cette description des visages toul aimables, des teints qui ne devaient leur éclat qu'à la jeunesse cl au pbisir, des épaules les plus rondes el les plus blauebes du monde, des tailles d'une finesse plus que pastorale, et vous croirez sans peine qu'on n'avait guère vu de bergères si brillaiiies et si gracieuses. Elles s'avançaient d'un pas lent et cadencé au milieu d'une large allée doiil le sable tamisé n'avait garde de crier sous leurs petits pieds (lélicalenicnt chaussés de salin blanc. La nuit était délicieuse, fraîche sans èlre froide, cl voilée de nuages légers où l'orage n'eût pu se cacher, une de ces nuits que l'élé et l'auiomue se partagent amicalcmenl. Les bosquets oflraicnt un aspect magique. Ils étaient enveloppés d'un réseau lumineux qui semblait comme une phosphorescence des arbres el des buissons, où partout l'on avait caché les lampes qui produisaient cet effet. C'était iHie clarté douce et sans éclat, et sans iulerrnpiiou, qui, laissant les regards percer libriMuent en timl sens, donnait aux objets variés qu'ils reiuoiUraienl un air d élrangelé (jui n'était rien moins que désagréable. Iles groupes de beaux seigneurs et de belles dames, tous dorés, aigeniés. éiiiaillés, brillants et gracieux, erraient dans les allées et autour des bassins, passaient, se croisaient, s'ai lèlaiciu ou s'asseyaient sur le bord des gazons et sur les bancs de m ni.re, et ni le bruit des pas, ni les éclats de rire, ni les ehucholeiuenls, n'eni|ièehaient l'oreille de savourer les murmures cbarinanls el luélaucoliques des naïades de Vaux, auxquelles le bon la Fontaine se plaignit si mélodieusemenide la disgrâce de leur maître, son bienfaiteur et son ami.
Pour en revenir aux trois bergères el pour vous dire leurs noms, c'éiaient Monsieur, frère du roi, mademoiselle de Bourdon et mademoiselle de Lampeyrière. Monsieur avait beaucoup de penchant pour mademoiselle de Gourdon, qui était aussi nue des filles de la reine mère. En ce moment, il élait fort occupé à lui persuader de s'habiller en homme à la première lête ; la demoiselle s'en défendait, moitié riant, moitié se piquant. Monsieur s'arrêta pour trouver de meilleurs arguments, de façon que mademoiselle de Lampeyrière, coutiniianl de marcher, se trouva bieulôt seule et éloignée de ses compagnes. Louise était rêveuse et pmsque triste. Elle était pourtant bien j)elle dans celte toilette qui semblait avoir été choisie exprès pour elle, et des rubis faisaient adiiiiralilemenl ressortir l'ébène soyfenx de s»s cheveux et la chaude blaiielu ur de sa peau. Elle avait été fort admirée pour sa beauté et pour sa danse ll'ot'i venait donc cette vapeur néiiuleusc qui obscurcissait son front? Etait-ce seulement une de ces bouffées de tristesse qui, au milieu de létourdissemenl des plaisirs, s'échappent d'une ànie qui sent leur vide? Etait-ce cha^in de l'atlitiide indifférente que le roi avait subitement reprise a son égard? Eiait-ce remords de sa propre inconstance ? ou bien le nom de René ne lui élail-il pas jeté à la pensée par un pressentimeni plui6t que par le souvenir? Il pouvait y avoir de tout cela dans cette rêverie. Juger de la sorte est le moyen de moins se tromper.
Le comte de Courchival avait eu soin de se tenir dans la foule pour n'être pas aperçu de U)uise, qui l'eût alors évité, et il guettait l'occasion de l'accoster avec la patience que donne une forte résoluiion, confiant du reste qu'elle ne pouvait lui manquer. Quittant brusquement le clievalicr de Cordes, parent de son cousin, qui lui faisait les plus piquants récits sans s'apercevoir de u'èlre pas écouté, René vint se présenter de face à mailemoiselle de Lampeyrière. au moment où, arrivée à l'extrémité de l'allée, la belle s'arrèiàit, indécise si elle re-
DOM GIGABAS.
loiirucrail sur sos pas où tourneiail par un auiro chemin. Elle Iresj-aillil et >c Irotibla, mais sans jcler de eii de surpri.-e. Cnmme son jièic l'avait iirodil elle élaii |irom]>ieinenl devenue une l'enime de emu'. — (Juoi! vous ici. monsieur? dit-elle s;uis avoir grande consciiiicc de ses paroles. — Moi même, madenmiselle, répoiidil liené iruiie voix dure et en s'iuclin.int loulelois de l'air le plusrespnlui'in. Vous êles liuuue de m'Aler d'abord tout endiairasel de m'indiiim r p ir nu mot la Taçon dont je dois mainleuanl m'exprimer en vnns pail ml. .'e vous supplie de croire que je n'ai pas l'intenlion de vous IkhibUr louylemps. J'ai voulu seulement vousTélieiler de l'heureux eliaiiïeuieut qu'a produit en vous l'air de la ciuir. et des agiéahles espiirauees que vous êtes en droit de eoneevoir. Vous pouvez mainlenaiit éire assurée de tout mon rc>pecl. Je vous demande sincèremeul pardon d'avoir osé vous aimer. Ailieu.
Cela dit, il la salua, et. sans attendre de réponse, il s'éloigna rapidement. l.c chevalier de Cordes pensa qu'il était fou. Ce n élail pas trop s'éloiyner de la vérité. Ouelques instants après, le marquis de Vardes entra dans le sahui oi'i le roi regardait le jeu de mademoiselle de .Manciui, qui tenait les cartes pour "lui. Le marquis avait on se donnait un air exlrèmement ému. — Qu'avez-vous donc, de Vardci? demanda le roi. — Sire, mademoiselle de Lampevrière vient de s'évauouir dans le jardin, et j'ai aidé à la ramener dans la maison, car il Ile paraît pas qu'elle revienne de siiftt. Le roi fit nn monvenunt Comme pour sortir, mais il sccoulinl — (Jni était avec elle? demandât-il. — Sire, je crois qu'elle était seule; mais elle venait d'être quittée par nn geiUilliomnu' qui est. je crois, son compatriote, et qui se uonunc le eomle de Coureliival. — lîien, dit le roi. — ('ourchival, dit la reine mère dont la mémoire était excellente, c'est nu nom ipii a beaucoup ligure dans les guerres et dan< les conspirations du dcniier règne. — .\h! vraimeni, (il le roi. — El le jeu continua sans qu'il fût (la\anlage question de cet incident dans le cercle du roi ; mais nn en parla hinguemcnt dans les antres groupes, et la ennehision de Ions les discours était celle-ci: Décidément, c'est mademoiselle de Mancini qui a la cbaucc.
IjS rœur d tinc jcuiic liile.
le lendemain, Renéreçutde M. de Schomberg une invitation de passer chez lui pour quelque affaire fort imporiaiile.
— Le roi, dit le niaréclial au jeune comte, vous fait défendre de reparaître à la cour. Il a bien voulu me charger moi-même de cette Commission, aGo d'éviter l'éclat. — Je remercie fort Sa Majesté, répondit ncné. mais vous surtout, monsieur de Schomberg. — Voilà un mauvais début, repartit le maréchal, naturellement peu complimenteur. Il parait que vous avez été fort imprudent. Vousavez parlé d'une façon peu respectueuse à une femme que le roi a remarquée. On dit ccb, et on y ajoute force suppositions qui ne tarderont pas à être données comme des histoires. Je ne vous fer.ii pas de questions. Je pense que vous ne douiez pas de la part que je prends à voire disgrâce. Elle est d'autant plus grande, que je ne serai pas à même de vous servir. Je pars pour le Portugal, où j'aurai le plaisir de ixmvoir être ennemi des Espagnols. Je crains qu'il ne soil bien diflicile de rentrer en grâce aiiprci du roi. Voulez-vous venir avec moi ?
Hené remercia le maréchal coniine il le devait, et refusa son offre, fort heureusement pour nous et pour noire lii>loire, qui eûl trouvé là un déuoûmeot trop fantasque et mal ménagé. Il ne lui donna aucune explication, ce à quoi une connaissance si récente laulorisail parfailemcnl. ^olre héros n'était point d'ailleurs d'humeur fort commnnicalive, et ne s'embarrassait point de ce que Ion pouvait lui trouver d'étrange. Il dit seulement qu'il ne pouvait pas se décider si pruBiptcmeiil à quitter son pays, qu'il espérait que l'arrêt dont il élail Irappé ut serait point irrévocable; qu'au surplus il était assez jeune pour attendre quelque temps.
Durant cet entrelien, le comte de Courcbival affecta nn calme qui éuii bien loin de sou cœur, et qui n'était pas la suite nécessaire de 1 insomnie douloureuse et inquiète de sa nuit. Rentré chez lui, il se lirra seul à nue rage que comprendront les gens à (jui il a pu arriver de se ironver dans I impuissance de se venger après avoir reçu un outrage dont leur cœur saignait autant que leur lierté. Il avait beau se dire que 1 objet de son amour était indigne, que la disgrâce qui le frappait n'était qu'illusoire, il ne «^ résolvait pas à pardonner à Louise les soulfrauC(;= qu'il avait endurées pour elle, ni au roi sa rivalité dé-
diiigncnse. Son humiliation se tournait en ressentiment. A défaut d'uu n peulir veuaiil du cœur, la venijeanee lui apparaissait eoniMie nue expiation de ses crimes : car il élail encore loin d'avoir abjuré son (•lucaliou et sa religion, le protestantisme couvait encore (lans son intérieur; il n'avait été qu'amorti par la passion qu'il conlrariait. et (]uan(l le vent de la eolèn" avait siiul'flé sur l'amour, il renioulail à l'esprit du jeune comte eu sombres el austères bouffiics. René remua an van de sa peiKt'e orageuse mille projets insensés el sanglants que leur peu de consistance fit nalurellemeut évanouir. Il avail dit qu'il était as>;ez jeune pour attendre. Il se résolut doue à attendre et à supporter sa ilouhle disgrâce avec le llegnie le plus indilférent ci! apparence, tandis qu'il poursuivrait l'occasion de faire éclater son ire. Il était déjà quelque peu vengé jiar le mépris qu'il avait lénioii^iiié à Louise, par la hardiesse avec laquelle il avait heurté la barrière (joe les regards du roi élevaient auUnn' d'elle. C'en élail assez pour lui Liire prendre d'abord patience. Il savailqne le parti proteslaiil avail encore eu France de vastes et profondes racines, et que 1 1 sève ne lui manquait pas, mais seulement le soleil et la cnituie, pour pousser de nouvelles et vigoureuses branches Le nom du jeune comte, le souvenir el les relations do son aïeul, devaient prompUMnenl l'initier dans le cœur même de ce parti , et son ambition, sou esprit iudépendani, sou rcsseniiment, étaient flattés de l'idée d'y iulruduirc on d'y raviver le ferment de la conspiration. Déjà il caressait l'espoir de faire retentir sou nom aux oreilles de ce monarque qui l'avait chassé de sa cour comme nu valet, de troubler son orgueilleuse domiiiaiion el peulêire de traiter avec lui. Sa lierté seigneuriale s'indignait de la servilité qu'il avait aperçue parmi la noblesse de cour, et qui était si loin dâ: la demi-égalilé établie autrefois entre le suzerain el sfs feuilalaircs^ Il eût été liCau, dans sa pensée, d'être le chain|)ionde la féodalité cx- ))iraiil(>, pour ne pas dire expirée, et de périr en s' opposant au torrent envahisseur de la royauté ab-olue. Les motifs d'amour-propie qui les avaient produites se perdirent bientôt dans ces grandes conditions, mais la blessure de son amour le ramenait souvent à la pensée de Ixmise, et il ne pouvait s'em|)êcher de soupirer en songeant à leurs doux entretiens an bord du Rhône, sous les peupliers et la vigne sau*, vage on sons la charmille antique. Ile là aussi il était ramené à cetl(i> nuit fatale où il avail été maudit du dernier soupir de son aïeul, el, pour soutenir les reproches pesants el douloureux de sa conscience, il était contraint de se roidir de résolutions courroucées. 11 se promeitait d'apaiser les mânes du vieillard en leur faisant respirer la fumée du manoir de Lagny, qu'il ne pouvait manquer d'incendier quelque jour. On voit qu'il y avait dans ces rêves beaucoup de jeunesse el peut-cire aussi beaucoup d'amour.
René pensa qu'en se dévouant à de si sombres et si audacieuses entreprises il devait commencer par se donner des appuis naturels et ne pas rester dans l'isolement où il se trouvait sous le rapport positi-, tout en conservant celui de son intelligence. L'alliance projetée pour lui avec la famille riche el puissante de Serizy était tonte trouvée. Il n'hésita pins à l'accepter. Celait bien la peine de s'être tant tourmenté et d'avoir tant tourmenté les autres! René, s'étant buté à celle façon de procéder, partit de Paris sans voir personne, pas même son cousin, avec qui il se lut trouvé embarrassé et auquel il en voii- I lit pour diverses raisons, entre antres parce qu'il allait se conduire à son égard d'une manière qui n'était pas pn'cisément franche.
Le cbàlean de Serizy était situé dans le llaMt-Poilou, proche liliàleU leraull. Le marquis de Serizy avail été lieutenant général de la province; mais il avait depuis longtemps vendu celle charge et ne tenait aucun emploi. Il se livrait tout entier aux soins de ses domaines el aussi aux affaires de sa religion, à laquelle il était tout dévoué. C'était un peiit vieillard sec et bien portant, et, pour le caractère, tout le pendant du comte de Oourchival. quoique moins sévère de principes et d'un esprit moins élevé. Il reçut ll('né à bras ouverts. — Je vous attendais de jour en jour, mon fils, lui dit-il. Vous avez bien tardé à venir demander des consolations au vieil ami do votre fandlle. René lui conta que des affaires l'avaient obligé d'aller à Paris; qu'il avait voulu voir la cour, el que le nom et le sonveinr de son père l'en avaient fait bannir. — Oui, dit alors le marquis, je sais qu ils onl la mémoire longue. Nous, non plus, nous n'oublions pas.
Il voulut de suite présenter s(m hôte à sa lille. Mademoiselle de Serizy ('Jeneviève-Clolilde-Angéliqne de Serizy) était ime gr.uidi' personne de seize à dix-sept ans, |ioiul belle si" la rc'gul.iriié est inhérente à la beaiilé: mais gracieuse au possible et senianl la distiniiion de^ pieds à la tête. Elle ebarmail au premier coup d'ceil cl révi'lail à chaque instant de nouveaux agréments. Ses yeux n'étaient p.as grands, mais les regards à la fois vifs et caressanw'qui en jaillissaient toutes les fois qu'elle soulevait ses paupières, dédommageaient de ce défaut et ne laissaient pas remarquer qu'ils n'étaient ni noirs ni bleus, mais d'une de ces teintes indiicises et dorées qu'on enveloppe sous la terne épilhèlc de gris; ses cheveux n'étaient de même ni blonds ni bruns, mais d'un châtain clair el cendré, du reste soyeux et „ tiboiidnnts; sa bouche était peui-êire grande, mais de si doux et si jeunes sourires y naissaient eonliimellement malgré elle, qu'on n'eût
fin la délirer plus étroite; son prolil, un peu courbe, moins pur que es profils droits, aitesiait l'origine franche; ses mains, ses pieds, sa
DOM OIGADAS.
laille et sa ponii l'iaieiil dif;iics irtinu iliùtclaiiic; sa voix surtout cl:iit diviue : d'un timbre voilé et cepcadaiil fraiclie et mélodieuse, elle se gljssait jusqu'au cœur.
lU'ué ne reiiianiua point loni cela pour lors. Il était tout entier à ses pensées politiques. L'atliulion n»'il eût doinié à une feninii; n'cilt pu (|uc lui rappi'Irr Louise, de qui la beauté éclatanle et rigoureuse n'élail pas pour céder aux grùces ondoyantes et modestes de inade- Oioiselli- de Serizy.
— Voilà, dit le marquis à sa fdio, le comte de Coureliival, de qui le grand-père a été mou ami le plus cbei , et que je vous prie de legarder eomiiie un frère, car il est pour moi conune un (ils.
La demoiselle ré|)ondil à cela par une belK: révérence, en signe de soumission, et se mit à examiner à la dénibée le jeune comte, ce qui lui fut d'. iitaiit plus aisé que c» lui-ci ne s'occupa nullement d'elle. René a\ait trop de traits de ressemblance avec celle jeune fille pour qu'il pitl lui plaire beaucoup, (juoique d'une beauté incontestable, il n'avait point la prestance et l'air cavaliers qui séduisent les femmes an premier coup d'œil, et surtout les jeunes personnes. Il avait besoin d'être étudié pour qu'on s'aper(;ût de tous ses avantages, et, en ce moment, il ne se présentait point sous un jour favor.ible pour le faire ressortir. La sérénité élait indispensable h ses traits noyés et délicats. Les plis qu'y creusait le souci juraient avec leur ensemble tranquille, et les rides sur sou front s'arrangeaient mal et n'avaient point celte noblesse quelquefois attrayante qu'elles prennent sur des ironts qui couronnent des traits arcentués et nerveux. La politesse froi le et distraite avait quelque chose de blessant pour une jeune fille accoutumée aux attentions et qui les aime. Enfin, la comparaison qu'elle pouvait faire de lui et de son cousin devait beaucoup lui nuire; ce dernier, beau cavalier dans toute la force du terme, l'u'il noir et vif, la niousiacbe brune, le nez au veni, la mine ouverte et brune, était resté dans le souvenir de la douce et romanesque Geneviève comme le type liéroîque de l'amant que rêvent toutes les jeunes filles sous la riibriquc d'un mari. M. de (Jucsmcs, dorant un séjour qu'il avait fait l'année précédente dans le Poitou, avait fort visiié le cliàteau de Serizy, et, à tout hasard^ il s'était empressé près de la fille du marquis : rompu comme il l'était au commerce des dames, spiiiluel et bien instruit du beau langage, il ne lui avait pas été difficile de surprendre une enfant dont le coeur s'épanouissait à peine aux rêveries de l'adolescence, et qui ne jetait encore qu'un regard timide vers les ombrages mystérieux de l'amour, pour reporter aussitôt ses yeux sur les pelouses riantes on court l'enfance insoucieuse. Fatigué des intrigues, des liaisons rapides et de tout ce qu'on nommait alors galaniei'ie, il se plut à savourer cet amonr voilé, vague et enfantin, dont un regard, une rougeur passagère, un mot iudiri'i'rent
frononcé d'une voie émue, furent tous les aveux, toutes les faveurs. I partit, emportant précieusement ce souvenir eonime nu dernier p.irfum de sa jeunesse déjà endurcie et délleurie ; mais sa vie erranie, ses aventures, le firent bieniôt évaporer. Il n'en était pas ainsi pour Geneviève; elle avait nourri avec constance ce premier feu de son cœur, flamme divine et pure, tout essentielle, semblable à celle qui devait unir .\dam et Eve avant leur eliute, et qui, séveillant dans l'aine avant le réveil des sens, se dissipe d'ordin;iire sans avoir eu recours à la volupté, sans laisser de cendre, mais non sans qu'il nous reste un souvenir aussi durable qu'élbéré.
Dans son innocence, elle se croyait engagée à l'égard d'Antoine. Coniente de rêver à lui sous les ombrages de Serizy, ou le soir à sa feuéire eu contemplant les étoiles (ce qui est un des symptômes de ces amours ingénus), elle ne mettait pas de doute qu'il ne vint quelque jour reclamer ses droits, et elle s''eiidormait paisiblement dans cet espoir. Elle avait appris récemment et Ibéritage qu'il avait fait, et eu gros le reste de son histoire; aussi, ne le voyant pas arriver, clic était un peu découragée, mais non piquée ni courroucée, car nul sentiment terrestre ne s'allie à ces Oamnies candides. Nous avons vn que pourtant le vicomte n'avait point oublié celte cliarmaiiie enfant; mais il ne s'était point pressé de se rendre à ses pieds, où il ne pouvait déposer d'autre hommage que celui de sa main. Il avait voulu jouir d'abord de sa nouvelle position et des facilités qu'elle lui donnait, mademoiselle de Serizv était d'ailleurs bien jeune, si bien qu'il s'élait laissé prévenir par son cousin sur la vague reiioncialion duquel il faisait beaucoup trop de foi. Geneviève n'était pas sans avoir entendu quel(|ue chose du projet que l'on avait formé de la marier au jeune comte de Courcbival ; mais ce projet ne l'avait en rien iroiihlée, jusqu'à ce moment où il venait de lui apparaître vivant et flagrant dans la personne de son fiancé. Elle s'échappa donc au>siiot qu'elle le put pour aller dans sa chambre donner à ses yeux la liberté de pleurer, à son sein celle de battre et de se soulever an gré de son cœur tout gonflé : c'était là toutes les protestations qu'elle pouvait se permettre contre la violence qu'elle devait subir sans qu'on s'en douiàt. Bien que son père fût pour elle d'une bonté extrême, il ne lui serait jamais venu à l'esprit, pas plus qu'à toutes les demoiselles bien nées de celte époque d'obéissance filiale, qu'il lui fût possible de se refuser à une proposition de son père, et de lui dire pour raison qu'elle avait elle-même dispo-é de son avenir. L'absence de M. de (juesmes la laissait absolument sans secours. Enfin, il
u'esl pas certain qu'elle n'eût pas trouvé plus de force à résister, si sou prélendii ( ût été vieux, laid et degoûiant, au lieu d'être beau et jeune. Nous ne croyons pas que l'aversion que l'amour nous inspire pour tout ce qui n'est pas la personne aimée aille jusqu'à ne l'aire aucune distinction entre les individus; ceci soit dit sans déchirer le bandeau, sans empiéter sur le privilège d'aveuglement du dieu Cnpiiloii, qui ne s'empare jamais de nous cnlièreinent cl nous laisse toujours un peu hommes et femmes, c'est-à-dire plus ou moins raisonnables.
Le marquis de Serizy mil tout d'abord René au courant des espérances, des projets et de l'état de la religion. Beaucoup de seigneurs étaient encore huguenots, parmi lesquels les Rohan, les la Force, les Roye, étaient les plus considérables. Le synode national des églises réformées de France devait se tenir irès-prochainement, et, bien qu'il fill iiiipussiblc, à cause de la présence di^s délégués du roi, d'y traiter ostensihleiiienl d'antres allaires que eelb's qui se rapportaient aux instilulions, il servirait à couvrir des conférences partielles plus iinporlanles. Les liugneuols comptaient sur la mort du cardinal, et il fallait que tout fût prêt pour une levée d'armes quand elle arriverait. Dans le désordre inévitable d'un changement de règne (car alors c'étaient les minisires qui régnaient, et les rois n'étaient que leurs prêienoms, encore fort Iranspaienlsj, il sérail facile de se rendre maître des anciennes places de sûrelé dans le Poitou et le Languedoc, où la religion dominait encore. Pendant les guerres de la Fronde, où les prolestants n'avaient pris aucune part, ils s'étaient fort multipliés; l'union qui régnait entre eux augmentait beaucoup leur force, et ils pouvaient espérer de recouvrer non-seulement leurs anciens privilèges, mais d'en obtenir de nouveaux. Tout le parti était sourdement organisé : des chefs étaient nommés, des lieux de ralliemcnl étaient assignés, et à jour dit, une armée de cent mille ho;nmes, aguerris p ir l'habitude de la défense personnelle, et plus formidables encore par le fanatisme que par le nombre, pouvait jaillir de ce sol tant arrosé par le sang de leurs pères. Il est merveilleux de voir connue les hommes savent toujours s'entendre et s'unir pour une œuvre d'agression et de destruction, tandis qu'ils sont si mous et si divisés quand il s'agit de résister et de. conserver : la possession énerve. Il n'y a que ceux qui n'ont rien qui soient capables d'action. Voyez Rome s'élaiiçant de ses collines pour conquérir le monde, et, quand elle est devenue l'empire romain, quand, en part;igeant son territoire, elle pouvait faire à chacun de ses citoyens un royaume, elle succombe sous le choc de quelques hordes barbares et inconnues que ses armes avaient dédaignées jadis dans leurs marécages et leurs forêts glacées. 'Voyez les Gaules asservies et partagées par une poignée de Francs I Voyez l'Asie, l'Afrique, la Grèce el lEspagne dévorées par une armée d'Arabes qui ne savent que marcher droit devant eux, et ne sont arrciés en France que par la main de Dieu, l'artoul le triomphe esl aux audacieux, à ceux qui frappent le premier coup. L'homme n'est pas comme le sanglier : la vue de son propre sang l'affaiblit. De sa blessure l'animal ne sent que la douleur qui l'irrite; dans la sienne, rhonime pressent la mort qui l'effraye : au contraire, l'aspect du sang de son adversaire l'encourage et l'cxciie, comme s'il subissait en lui un instinct carnassier que n'a pu détruire entièrement la civilisation.
Le marquis de Serizy élait fort chagriné des conversions on apostasies qui devenaient fréquentes parmi les protestants tenant à la cour. Il regardait la cause de la noblesse comme liée intimement à celle du protestantisme. Cette opinion, alors accrédilée et qui amena la perte de la noblesse, tirait son fondement des guerres de la Ligue, alors qu'une opposition commune, bien que diversement moiivée, avait amalgamé deux causes bien disiincles, pour ne pas dire uppesées. Les nobles se soulevaient pour s'opposer également aux envahissements de la domination royale et de la force populaire; la Réforme, ennemie de toutes les iutitutions alors ciablics, mais trop faible encore pour les heurter toutes de front, s'appuya sur celle qu'elle put le plus promplement attirer à elle ; les seigneurs se laissèrent séduire à des idées novatrices, qui devinrent pour eux une affaire de mode, et dont ils ne comprirent ni ne calculèrent la portée : pour jouer imprudemment avec une arme passagère, ils conniiireiit 1,1 faute mortelle de soutenir de leur iiidép 'ndaiice toute priviléi;iée des principes d'indépendance générale qui devaient nécessairement tourner plus tard contre eux, lorqu'ils auraient liliré dans les masses populaires, pins rétives, mais aussi pins tenaces. Nous, qui avons vu et senti, qui voyons et qui ressentons encore la catastrophe sanglante et les déplorables résultais de cette lutte perfide, il nous est facile de juger et d'analyser la conduite de la noblesse dans lotîtes ses phases; mais le marquis de Serizy et tous les antres, élevés au milieu des ténèbres, ne voyaient dans le protestantisme qu'une question religieuse, qu'il élait de leur honneur de soutenir et d'étayer niaiérieliemeni. Ils ne croyaient faire ainsi qu'un acte de franchise et de liberté personnelle, et mainienir simplement leur droit nobiliaire d'opposition san^ croire que ce droit put s'étendre et leur devenir préjudiciable; peui-être aussi élaieni-ils secrètement poussés du besoin de guerroyer à domicile, enraciné dans les races féodales par Icb combats chevaleresques.
DOM Gir.VDAS.
René, qui ne tliercliail dans la rébellion qu'une vongoauce iinnu'diale, adopta sans contrailiciiou louies les raisons du niaïquis. Le vieillard, iharnic de sa docilité et de l'ardenr qu'il inoniiMil pnur en Tenir à l'exéeution, l'initia coinpléienieni à tout le nireani-nie et l'iiction secrète de ce grand corps qui ne semblait, à l'iMéiieiir. que végéter, voilant sous un feint engourdissement ^on ambition et son ressentiment. Le jeune comte ne tarda pas à parler du désir qu'il avait de conclure promptement l'union qui avait été projetée entre son aïeul et le marquis. l'.eUii-ei trouva ce désir fort sage et s'en tint bonoré. Il fut résolu que le mariage se coneUirail dans le plus bref dél.ii possible, alin il'èlre ensuite tout entier aux alfaircs. Le marquis communiqua sur-le-eb.nnp cette disposition à sa lille, qui répoaOit l« pbrase banale en pareille cireonsianee, savoir ; qu'elle n'avait p.is d'autre volonté que celle de son père, (le n'était pas dire qu'elle n'amait pas eu d'autre dé^ir.
Quelque préoccupé que fût llené par le souvenir devenu si pénible de ton premier ainoin- vl par «es grands projets, il ne put s'empèelier de remarquer l'air sérieux et presque contrit (Uupiel Geneviève accueillit l.i eommunication de son père. Il savait bien qu'il n'y avait eu aucune parole d'amour entre elle et son cousin, et la granilo jeunesse de la demoiselle éloignait taule idée d'une passion secrèle, si toutefois on peut donner le nom de pa-sion à un sentiment si vague et si clos. Il pensa qu'elle avait été eflaroucbée de U brusquerie de cet arrangement, et peut-être aussi de la mine revécbe et de la laeitnrniié du mari qu'on lui jetait ainsi à la tète, et qui ne lui promettait jkis un liyménée bien riant ni bien gracieux. Malgré la di>position intolérante de son âge, qui le portait à rendre toutes les femmes responsable> de la trahison de Louise, et tons les hommes solidaires de l'outrage qu'il avait reçu du roi, René, iiaturellenienl généreux, se sentit quelque commisération pour cette innocente vittinie, sur laquelle il faisait retomber impitoyablement son malheur, et il voulut au moius lui adoucir les bordsdu ealiee où il fallait qu'elle bûl. Il sentait ou croyait sentir qu'il n'aurait j imais à lui donner l'amour qu'elle méritait certainement, et dont son organisation tendre cl frêle lui ferait peut-être un besoin : au moins devait-il lui témoigner les attentions auxquelles elle avait droit et qui pouvaient lui donner le change.
Le jour était déjà fixé pour le mariage. 11 devait se célébrer au cliàleau même, ce qui, joint aux habitudes retirées contractées depuis longtemps par le marquis, abrégeait extrêmement les formalités. Le contrat ne pouvait éprouver aucune diflieulté, mademoiselle de Serizi étant lille unique et héritière des biens de sa famille, et René n'ayant à solliciter l'agrément de personne. Le comte avait donc toute liberté d'entretenir mademoi^elle de Serizy, et le marquis, tout occupé de correspondance et d'éhunbratioiiï factieuses, les laissait fort souvent en léle-à-tête. Genevicvr s'habitua pronipleinent à la présence de René cl ne chercha plus à l'éviter, mais rll(! demeura toujours sur la réserve avec lui, et lui répond.iil d'une froideur et d'une brièveté qui faisaient bientôt tomber la conversation. Comme chez René, la rêverie avait eu une grande part à son éducation. C'était une organisation à la fois logique et exallée. La vie simple et solitaire contribue à développer dans l'esprit ces deux qualités, qui ne s'excluent qu'en apparence. Mais mademoiselle de Serizy ne portait pas en elle ce poison inquiet, ce besoin d'agitation, triste privilège du sexe masculin, que les femmes n'usurpent que par exception el d.ms des milieux (h; désordre et de corruption. Llle était née pour la »ie tendre et conjugale, pour une union intime el concentrée en elleinéme. Elle était eoinme le lierre fidèle et caressant, qui aime à suspendre ses étreinte? aux mèiries rameaux, à redoubler ses embrassemenis autour du même tronc, mais qui aussi envahit l'arbre entier, ne lui laisse plus respirer les zéphyrs qu'à travers ses guirlandes, l'abrite el l'eroprisoime, le décore et le dépouillé, le dévore et le soutient â la fois. (Juoique les écorces du lierre el du peuplier glissent d'abord l'une sur l'autre, et manquent de points d'attache, à force de se frôler, ils finissent par s'unir, d'abord faiblement, jmis davantage à chaque saison, et bieutùt leurs sèves et leurs feu'ill.iges se confondent tellement, qu'on ne saurait les di-tiugucr. Peut-ôtre eu élail-il ainsi de Geneviève el de René, peut-être leurs âmes éiaient-elles épouses. Leurs caractères u'avaicut de semblable que riipidermc, et
la répulsion que la milure élalilil eulre les aninialion; de même essence ne devait êlic iiuo Mionicnhniée, à moins (pie la l'alalilT' et la démenée, cpii porlcnl les Imniines à se déchirer eux-mcnies les lianes, ne vinssent élever cnire eux qucUpie circonstance, quelque fail commu une barrière insnrmonlalile.
René avait lini par se piquer un peu de la bouderie obstinée do inailenuiiselle de Serizy. .\ son âge, il est difficile de rester longtemps insen>ible aux dédains d'une femme, même d'une femme qui n'exerce sur nous aucune séduetion. L'amonr-proprc fail faire autant et plus de frais que l'amour. Un soir ils éiaienl assis tous deux sur un banc de gazon moussu abrité |iar un grand chêne, au centre d'un bois percé en étoile, qui loucliail aux jardins du cliàleau. La nature prenait aux rayons du soleil incliné un aspect d'une mélancolique niagnilicence. Le couchant était chargé de vapeurs de pourpre qui s'éleignaii'iit dans la brumi- à l'anlre coté de l'horizon, et la rose qui teignait l'alinosplière n'eiiipccliait pas d'en seutir la fraîcheur croissa;ile. Les ombrages frisscninaient sons leurs vêlements dorés, et s'apprêtaient à revèiir le lincetd de neige dont les couvre l'hiver, m<irt passagère cl rciiaissanie de la nature végétale. René cl Geneviève gardaient leur silence accoutumé el se tournaient le dosa demi, l'ini regardant le coucher du soleil, l'autre caressant d'une main distraite le cou d'un beau cygne qui la suivait familièrement, eiqui s'était couché à ses pieds siir le sable humide. Le jeune homme el la jeune fille rêvaient tous deux on pensaient, monlrant des physionomies à l'unisson du cadre qui les ciilourail.
René comparait celle taciturne et austère soirée aux fraîches cl gazouillantes matinées des bords du Rhône. Sa destinée avait marché (lu même pas que l'année. Après le printemps, où il avait respiré en même temps les premiers parfums des Heurs et de l'amour, l'élé lui avait apporté l'orage el les feux jaloux. Il n'avait fallu qu'une saison pour faner cl dissiper ses espoirs et ses illusions, cette verdure de sa jeunesse. Le décomagenieni et l'inipuissance avaient envahi son àinc, connue l'automne avail envahi la nalure, el il sentait déjà, à travers ce^ signes déplorables, le froid de l'engourdissemeni final, comme on sentait l'hiver à travers l'iidécondité de l'automne. Sa colère, seul sentiment qui surgît encore dans son âme froissée et abatlue par la tempête, et autour duquel pût graviter son existence, s'émoussait et s'ébranlait déjà, rouillée el minée par l'impatience, preinier symptôme delà faiblesse. Il s'était révolté, et niainlenant il s'effrayait du temps que demandait l'accomplissemeni de ses vengeances. Altendie l'occasion 1 attendre la mort d'un ministre, el le concours de cent viilontés, de cent intérêts élrangers! Savait-il lui-même jusqu'où il irait ' Savail-il si sa volonté ne serait pas bientôt glacée i)ar mie de ces paralysies morales qui suivent souvent les grands ébranlements de l'àme. Enfin, René ressentait l'influence languissante de la saison el du crépnsctiU dans laquelle on est surtout accessible quand la douleur nous a récemment meurtri, et il éprouva le besoin de parler, de se retourner vers sa jeune compagne, vers celle enfant qui semblait avoir le pressentiment de la Irisle destinée où elle allait se trouver enserrée. Ainsi, lorsque le vent souffle el gémit au dehors, l'enfant éprouve le besoin de se rapprocher du sein de sa mère, moins pour réchauffer ses membres qu(! pour ranimer son âme qui s'attriste rie la tristesse de la nalure.
— N'est-ce pas, dit René d'une voix qin, dépouillée de toute son inlloxibiliii', ne fit point tressaillir la jeune fille en interrompant le monologue (le Ms pin-ees; n'esl-cc pas qu'il est cirange de nous voir ainsi enpagéselnni^ pour notre vie par un accord de nos pères? Tandis que les hommes échouent presque toujours dans les projets qu'ils fiunient pour eux-mêmes, comment se fait-il qu'ils puissent ainsi inlliier sur l'avenir de leurs enfanls? La Piovidence veut-elle nous apprendre à respecter l'autorité paternelle eu la défendant des atleinles railleuses du hasard? Pourtant, de cette façon nous nous connaissons encore moius qu'on ne se coimaii d'ordinaire avant de se lier par le mariage. Une parole de nos pères nous a dispensés de tous discours préalables. — 11 est vrai, fil Geneviève. — Est-ce im bien, est-ce un mal? poursuivit René, je ne sais. Je ne serai jamais assez hardi pour décider rien qu'après l'('vénemeni. — C'est plus sûr, dit encore Geneviève contrainte de ré|ionilre par les pauses que faisait René. — Ah! reprit le jeune honnne, que vous êtes heureuse, mademoiselle, de n'avoir jamais étendu vos regards au delà de ce beau séjour où von-, êtes née, où vous avez élé élevée. Sans doute, il est bien cruel à moi d'apporter mon ombre dans votre riant soleil; mais il le faut, cela doit se faire. Je voudrais renoncer à votre main que je n'en serais pas libre. Notre mariage est fait là-haut. — Comment cela? demanda Geneviève. — N'avez-vous jamais, reprit René, élé entraînée par une influence mystérieuse, tyramiique cl inexplicable à agir d'une façon que votre raison ré|irouvait'' N'avez-vous jamais senti votre volonté comme enfermée dans la volonté du démon? Non, sans doute, cela ne vous est jamais arrivé. Votre âme, aussi pure que celle de l'enfant qui vient de naître, est toujours abritée par les ailes de votre ange gardien. Nulle passion n'y a jeté son souffle pénible. ■Vous vivez sans désirs et sans regrets. Jamais vos regards ne se sonl étendus au delà des ombrages de Serizy, au delà du jour du lendemain. L'avenir est pour vous une énigme indifférente. Le passé est
DOM Ctr.ADAS.
dai'.s voirc tin-ninirc romme un cirant innoeeiii et joyeux (pu! vims clianlcriez t'iicurc si ma Irisle présence ne le faisait expirci- sur tus !<'vrcs. — Mais vousinùine, dit alors Geneviève, di; qui ce-, iiarohs clair-obscmes cNcitaieut la ciiriosilt'. vous ne faites (|ue (]iiitl('i- les liiuv où vous avez grandi. Vous n'avez vu ni le inoiidn ni la giicni', cl la cour à peine. Oinunent donesavez-vous toutes ces clioscs .' — Rciiaiiiez. iv|]()uclit le comte, cette ride qui parla|,'e niim front par le milieu. Il y a un au, elle n'existait pas. Mais quand leur geruie est d.iijs notre àme, il ne faut pas de longues soulfranees pour oriMisir le-, ridis à I extérieur. Déjà ployé p.ir les malheurs de mes pères, il n a fallu ([u'une première doidem- pour me briser. — Vous l'ai-
ula P.ué suliilement alarmé.
miez donc beaucoup? — Qui? deiu — Hais votre j,'randpère, répondit Geneviève du son de voix le plus simple, et qui dut rassurer le jeune comte.
—Oui, beaucoup, reprlt-il alors; aussi était-il au monde le seul être qui m'aimât. Maintenant, je suis seul.
— Mon père vous aime beaucoup, dit faiblement la jeune fille
— Il est vrai, et j'.ti tort de ne point compter sou amitié; mais au jeune âge ou a besoin d'èircî aimé uniquement d'im sentiment absolu , coinm<; nous aime une mère ou un vieux père...
— J'éprouve, d.t Geneviève eu l'interrompant, quelque chose de cette inllnence secrète dont vous nu; p;.rliez tout à riieiirc.
et qui nous domino malgré nous. Il me semble que, quand je voudrais relii-er de vous éjiouser , ma langue ne pourrait articuler un nou.
— Ce mariage vous effraye donc bien?
— Je suis si jeune et...
—Et moi si vieux, est-ce l:t ce que vous vouliez dire?
— Nou, assurément , mais nous nous connaissons si peu!
— Se connalt-on jamais bien ? Les iiommes ne peuvent-ils pas se déguiser? Au moins
vous me rendrez celte justice, que je n'ai pas cherché à me farder à vos yeux? Ah! Geneviève, pardoninz-moi de voidoir unir voire destinée si pure à la mienne si troublée dijà! Mais, ipie vouli /, vous? Je ue puis rester isolé comme je suis. Je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Vous êtes bonne, je crois...
Ilené prit la main de la jeune fille, qui le regardait av<;c un air de commisération étonnée, et qui le laissa faire; il y posa faiblement et respectueusement ses lèvres. Le marquis de Serizy, qui venait dans une de* allées aboutissant au banc (jù les <lcux jeunes gens étaient assis, fut témoin de leur apparente intelligence. 11 sourit en les abordant.— Mes enfants, leur dit-il, vous oubliez les heures, et que les sioirées commencent à devenir bien fraîches, surtout dans le bois. Et l'excellent bonune euibrassa sa fdle sur le front et serra la main de Reué, qu'il emmena ensuite jour lui communiquer quelques lettres.
Ce fui lU toiilo l'explication qu'eurent ensemble
Ce lut là louie l'explication qu'eurent ensemble les fiancés avant la célébration de leur mariage, qui ne tarda pas ,iu delà d'une semaine. Connue s ils ensseni élé tous les deux honteux de la faiblesse où ils s'étaient laissés allei', ils retombèrent l'un dans sa sombre préoccupation, l'antre d.uissa molle réserve, et s'évilcrcnt comme, d'un conininii accord. Cependant on eût pu découvrir dans les r.ires paroles (pi'ils s'adressaient des tous plus liipiide-, desiodexioiis plus intimes, proiluiles pur le contact fugitif où sélaient Irouvées leuis âmes cl (pii aimone.iiejit entre eux nue iulelligenee inv(j|onlaire. Ce n'est jamais iiiipuiK'inenl que ileux aines (pii doivent souvent êlre eu présence l'une de l'aiilre se m'iulreiil (pielipie eoin de leur nudité, ne fùl-ce que [lendant i^ii instant. Le jour fatal arriva enliii. Le marquis
cl le ciunte élaient allé, l.i veiller à la ville pour faire les empiètes, les arrangements nécessaires, et aussi quelques invitations, lienc ayant désiré (juc le mariage fût leini secretjuscpi'au diriiier moment, on n'avait point envoyé de litlres au loin, et m.ideinoiselle de Serizy se trouvait seule au château, avec nue vieille cousine de son père, qui ilevait lui servir de mère.
Geneviève s'était levée de bonne heure. A son réveil, la |)ensée du chaiigementqneccjour allaitaincnerdansson fvislence, pensée sin- la(iuelle l'imminence delà chose ne lui piM'meliail pins dcs'éloiirilir, l'avait .saisie an c(eur. et avait répandu dans Icnit son saoK une fébiile in.piiélude.
Dans une organisation do sensilivo Comme la sienne, l'idée du mariage aurait toujours éveillé de craintifs frissons , que reu- (laieni plus pénibles les auspices sévères sons Icsijuels allait s'accomplir celuici, et 11 s causes de ré|iulsi(m que nous avons indiquées.
Rii'u que le soleil n'eût pas encore effacé le givre dont la nuit avait poudré la plain'; , Geneviève était allée stiprimieiier dans le bois. La tèle baissée, elle foulait d'un pas lent et traînant les feuilles desséchées qui jonchaient la terre, elle se berçait de la plaintive harmonie qui s'en exhalait. Les douleurs imaginaires de l'ingénuilése voilent volontiers dans la brume de l'automne, elles en reçoivent un soulagement.
Alors aussi nous ainwns à ce qu'on pleure avec nous, et nous en sommes consolés. Mais les douleurs réelles d'un âge plus avancé ont besoin de se réchauffer au soleil. Une nature fioide pèse sur leurs |)laies véritables, et, quant aux larmes de la sensibilité passagère, on sait alors ce qu'elles valent. On a assez de ses peines intérieurs sans chercher au dehors des moiifs d'attendrissement. C'est qu'alors on subit les douleurs, el dans la jeunesse on se les invente et on les nouri il autant qu'on peut. Mademoiselle de Serizy nourrissait ainsi lessiennes en se prnmenanl dans une allée que, dans le secreldeson cœur, elleavaitiioinniée l'allée des Souvenirs. C'était là que M. de Quesmes lui avait dit les
nOM GIGADAS.
pins jdlics phrases, et STail allaclic sur ello sos n^ganls los plus ciiins cl les plus émoiivanls. Aussi él:iil ce un ailicii qu'elle venait dire A eet(p iilltv. el elle songeait mémo aux moyens île la faire fermer et d'empèelier que dorénavant personne n'y passai Charmant el innocent enlantillage comme il nVn éilôt qiie sons des tempe-; eneore onihragées de ces honeles phis blondes el plus soyeuses qui hiirdenl le front des enfants, et que l'innoeence eonserve à celui des vierges ! ('oiunie Geneviève était au plus profond de ses ressonvenirs et de ses désespoirs entiulins, elle entimlil dans les feuilles le bruit d'iui pas précipité, et, en se retournant, elli- vit venir à elle la persiunie iin'elle attendait le moins assurément, M. de (Jnesnics. Elle crut d'abord quelle rêvait; mais c'était bien lui. Il était en costume de voyage, boilé et éperouné, le fouet à la main, ce qui, dans un cavalier aussi galant el jussi formaliste, indiquait un grand empressement. Il était fort p.^le et défait : sa blessure tu était prohalilenirnt la cause, mais, aux yeux de mademoiselle de Serizy, qui n'av:iit point connu celle circonstance, cela pouvait passer sur le compte d'une douloin-ensc émotion. Malgré la siir|U'isc, elle avait, avec la timide pudeur de sou âge, renfermé snr-le-iliamp dans son Ame loin ( e ([ni l'ugitail, et mille trace n'en était demeurée sur son visage coloré légcM-ement par l'iiir Iroid du malin. Elle avait déjà, par auticipalioii, quelque chose de la dignité de l'épouse, qui, si elle n'est point maîtresse des impressions de son cœur, sent qu'elle doit, au moins, ne point les laisser iraii-pirer. et en dérobe lous les battements siuis les chastes plis du Toile nuptial.
— Je suis heureusement inspiré, mademoiselle, dit le vicomte après les pniiiiers compliments, sans avoir éié averti. J'arrive juste pour votre mariage, auquel je m'intéresse doublement k cause de vous el de mon cousin. La pauvre Geneviève ne put répondre à cette phrase équivor|ue que par une révérence. Elle avait besoin de se raffermir avant de risquer de parler. — J'en ai appris la nouvelle à Blois, poursnivit-il, cl j'ai fait diligence, afin d'assister à la céléhr.iiion. J'espère que ma présence ne sera point regardée comme indiscrète. Seconde révérence de la demoiselle. — Tout le monde trouve celle union des mieux assorties, cl moi, en pariiculicr, elle est faite pour m'enthanler. Mon assentimcn'. e^t, sans douie trèsiinitilc, mais si l'on ne paflait que des sujets qui nous touchent directement, la couvcisaiion serait bornée — Mon père, dit alors Geneviève, sera charmé de vous Toir, eije suis fâchée qu'il uese soit point trouvé ici pour vous recevoir; mais il ne peui manquer d'arriver d'un instant à l'autre. — Je Vivais que je vous trouverais seule, madenioi>elle Uu silence suivit celle parole lancée directement. — Je ne suis point seule, dit enfin Geneviève. Madame de l'ardaillan, qui doit me servir de mère, est an château. Elle s'inquicte peui-ètre de mon ab-ence. — Madame de Pardaillao n'est poinl si matinale. Ce be-oin de se promener le matin ne lient que les demoiselles qui sont sur le poinl de se marier, el qui atteiident leur fiancé, ou bien einore les geniiKhonmies qui, comme moi, n ont point de beauv rêves à faire sur l'oiciller. — Et qui, comme vous au>si, ont toute liberté d'agir à leur guise, ajouta Geneviève d'une voix un peu plus animée que précédemment. — Ah ! dil M. de Oue>nies rouqiant la glace tout d'un coup, malheur à moi de n'avoir pas usé de cette liberté pour accourir ici dès que j'ai eu une fortune à déposer à vos pieds 1 Oui, il est vrai, je ne dois m'en prendre qu'à mui-mcme de mon malheur. Mais comment m'imaginer, quand je vous al vue, l'an dernier, jouant el courant encore comme un enfaut dans cette même allée où nous sommes, comment m'imaginer qu'un an à peine écoulé votre sort serait irrévocablement fi\é, qu'une barrière invincible vous séparerait de moi. et que ce serait nio:i cou-in ..
— .N'oubliez pas. inlerrompit mademoiselle de Serizy, que j'étais (ianci-e à lui des lors par la vcdouté de mon père, et que ce soir je serai sa femme. — C est donc bien de votre couseulement, mademoiselle.' On ne vons force donc pas... — Je ne puis comprendre ce que vous voulez dire, monsicui le vicomte. — Alors, iiardonuezinoi, in.idenioisclle. car je me suis trompé grossièrement, mais aussi bien cruellement ; j'avais ciu... M.iis à quoi bon parler des imaginations nées de- dé-ir>de mon cœur, pui-quc maiiilcnaut tout csl dit? Oubliez tout le re-te, et recevez seulement mon coin|dimeiil. Mon cousin e-l assurément un parti très-iatisfaisaul : le nom, la fortune, la figure. I esprit, lout y e^t. Il n'a pa> encore de | o.-itioii ; mais cela ne peut miiiiquer de venir. — Et puis, dit mademoiselle de Serizy, il est si senl. >i triste! — Ah ! voilà ! dil le vicomte. Pour ce dernier avantage, il lui est commun avec bien d'autres. N'importe! — En vérité, reprit Geneviève, voila une querelle bien étrange ! — le vons supplie encore une fois de m'excuser. mademoiselle, je suis souffrant.
— En efiei, vous êtes fort changé. Permettez-moi donc de vous quitter, et d'aller donner des ordres .. — Oh! ne vous occupez pas de moi, je vous en supplie. Je ferai peut-être mieux de repartir sur-lechamp. — 'Vous ne le pouvez, monsieur; mon père ne le trouverait pas bon. — Eh bien! je boirai le calice jusqu'à la lie.
Geneviève quitta alors le vicomte. Elle marcha jusqu'au chi\leau d'un pas lenl el convenable; mais arrivée à l'escalier, elle le monta rapidement jusqu'à sa chambre. Son premier soin, en y entrant, fut de se regarder dans le miroir de sa io irite. çan? doute pour voir si »ou visage avait su, au^si bien que se^ di-cours et sa voix, se dcfen •
dre de tout symplùme d'émotion trop vive. Puis elle se jeta h genoux et y demem'à un quart d'iieiire immobile, les mains jointes, les yeux fixes, et roidie dans la volonté d'une prière mentale. Elle ne se releva que lorsque son sein eut cessé de se soulever tumnltneusemenl et eut repris sa calme respiration, et elle ne regarda point à sa fenêtre, qiii donnait pourtant sur l'allée des Souvenirs. Semblable au guerrier qui. en atîendant le combat, soupire el s'amollit le cœur au souvenir de la pairie et dos lii'us qui l'y ratlaehenl, s'affermil soudain à la vui' de l'ennemi, elle s'était trouvée forte an momi'Ul du danger. Sa pudeur virginale el sa fierté de demoiselle avaient couvert son cœur eoniine une cuirasse et comme un bouclier. Elle pouvait être contente d'elle. Elle avait fait vaillamment el noblement, et Dieu avait été pour elle. Sa fuile avait été un triomphe.
Antoine, demeuré seul dans le bois, après avoir vu disparaître mademoiselle de Serizy, avait coupé d'un coup de foucl une pousse tardive el rougeàlre de chêne qui n'en ponvail mais. — Allons, dit-il en maugréant, je suis batlu par ces enfants. La petite fille est déjà cooiles-e justpi'au bout des ongles. L'esprit de eoniradicliun est si fort emaeiné dans la femme, qu'elle veul même contredire ses pro près sentiments. J'aurais bieiuln me souvenir du sonnet que jecitais à mon cousin :
Il faut, pour cire sage.
Tout en .ittemlre, cl n'en espérer rien.
C'est parfaiiemcnl vrai, et j'ai été, moi, parfaitement fou. Au diable ! H faudra donc chercher ailleurs. C'est dommage, car celle dot eijt mervcillenscment fait pour m'aider à payer mou régiment et réparer la brèche que mon damné, non, mon excellent frère a pratiquée au domaine de GRUouillac, sans compter celle que je suis menacé d'^ faire moi-même. Par chien ! non, je ne m'en ii'ai pas, je me donner a; le petit [ddsir de gêner leur joie jusqu'au boirt. Je m'amuserai fort des regards de compassion que je pourrai surprendre à la demoiselle. Et puis, je suis curieux de voir la mine que me fera mon traître de cousin. Ah ! je lui pronrcls bien de revenir le visiter dans six mois d'ici.
Ce soliloque n'était pas inutile poirr expliquer l'entretien précédent, et nous ap|irendre jusqir'ù quel poinl nous devions ajorrler foi .à la passion dont M. de Qiiesnies y avait fait montre, passion un peu eit discord avec ce que nous connaissons de sou scepticismi^ et de sa légèreté. C'était un de ces caractères qui oui la manie de parader coniinirellentenl, vis-à-vis d'eux-mêmes aussi bien que des autrcs,| et qui s'abusent souvent les picmiers, qui s'enivrent de leurs rôles, et qui, ensuite eti dcponillanl le personnage, vont jiisqir'à déchirer leur propre vêtemcirl, totrjonrs au delà oir en deçà du vrai, cl n'accusent jamais la médiocre température voiléi' sons une glace ou des ardcms superficielles. Il eûi dil naître comédien, car le rôle de courtisan devait finir par lui sembler moiiolone.
f.e mar(pris et le comte ne se firent pas longtemps attendre. Le premier, tout affairé et lotii rayonnant, fil à M. de Quesmes irn accueil à la fois cordial el distrait, lui dit qirc c'était le ciel qiri l'en-' voyait. Cl le laissa bientôt aux soins de René, qui gardait son imperturbalile gravité — Avouez, mon cousin, dit le vicomte, qire j'auraiSj le droit de me plaindre de vous. — Je ne dis pas non, répondit Itend. — D';ibord, poursuivit Antoine, porrr la façon dont vous êtes parti du Palis Sans me venir voir, me sachant malade. — Le comte de Charny el le chevalier deCelhoiie m'avaient rassuré srrr votre état, el je n etais point di>posé à faire des confidences à personne. — A moi moins qu'à personne, je le conçois. Ensuite, je serais peut-être aussi foudé à me plaindre du peu de franchise de vos procédés avec moi au, snjei d(' mademoiselle de Serizy. Vous aviez à peu près renoncé â vos droit» sur elle en ma faveur. — Depuis cette époque, les circonstances o:il changé. — Il csl vrai : d'ailleurs vous pouvez arguer de ce que voire renonciation n'avail poinl été formelle; mais au moins deviez-vous m'averlir el m'éviier de venir me casser le nez, comme je le fais en ce moment, ce qui est fort peu gracieux. Enfin, vous avez gagné la partie, mais ce n'est pas en jouanl cartes sur table. — J'ai eu des raisons pour agir ainsi. Je savais que vous trouveriez fa-' cilemenl un parti aussi brillant que celui-ci, et moi, je n'avais pas Ic( loisir de chercher. Enfin, il n'y avaii entre vous et mademoiselie de Serizy aucun engagement de cœur. — Qu'en savcz-vous? Croyez-vous à tout ce qu'on dil '! — Je crois an témoignage de mes yeux. — A la bonne heure. Au srrrplus, je ferai, quaitl à la forme, la partqir'a dâ y apporter le fiel de vos disgrâces; cl, quant au fond, je n'oublie pas que j'ai éié votre Irùleetque je vous ai quelques obligations. — Qu'à cela ne tienne, morr cousin, vous êtes relevé de ces obligations, fort légères en vérité. — Ah ! très-volontiers. J'accepte, cldegrarrdcœrrr. En échange, je vous promets de ne pas manqirer l'occasion de prendre ma revanche du torrr que vous m'avez joiré. — A votre ais •. Il ne tiendra pas à moi que ce jeu ne couliuue. — Comptez qui' j'aurai toutes les facilités pour vous répondre; car il csl probable qu'avant un mois je serai bon catholique cl d'autant mieux en cour. — C'est i' merveille. Cliangeanl ainsi de religion, vous n'aurez point de difficulté
DOM GIGADAS.
à clinngord';imniir, — Sur ce dernier point, je vous le cède, mon consii). J'c.-.|]err viMis prouver que je suis cependan'. capable de consiance. — Dravo ! celle liosliliic occuper.i noire c\i>ieiu'C. La mienne en avait besoin. — Comme nous sonnnes ii i snr un terrain que nous devons respecter, jo crois pcuntant qn il sérail convenable de conclure une trêve jusqn a demain. Quoique ennemis, uons n'en sommes pas moins de munie race et de même sang, et il y a des égards dont nous ne pouvons nous dispenser. Demain je gagnerai pays. — Soit, j'accède à votre proposilion, ,i charge de revaiielie pour le jonr de vos noces. — Jusqu'à demain doue, je suis volie cousin et voire assistant. — Et moi tout à vous. lixcnsez-uioi sur l'occupalion d'un pareil jour, si je ne vous liens pas courtnise com|iaguie. — Par exemple, ce elier cousin, je voudrais bien voir que vous vous gênassiez en rien pour moi. A propos, avez-vous des nouvelles de voire sœur? — Prenez, garde, mon cousin, vous rompez déjà la trêve, .le suis bien aise cependant d'avoir occasion de \o\is dire qu'à défaut d'antres nu)iifs d'inimiiié entre nous, voire conduite envers celte enfant en a créé un élerml. l'eu m'importe que le liasard| soil pour bi'aucoup dans votie criuii> ! Je ne puis pas m'atlaipier au hasard — Vous avez r.iison, mon cousin. Dieu protège ceux qui aiment et soutiennent leurs |iaienls.
René sortit sur ce'le phrase qui réveillait en lui de douloureux souvenirs, cl laissa le vicomte cncbanlé de la Joute de persidagu qu'il venait de livrer, et où il avait eu enfin le dernier mot. Il étailconnne les joueurs habiles qui n'aiment à gagner que les parties savamment dispuiées. Il voulait vaincre cl non pas égorger. Cei état de salisraclion momentanée lui permit dedoimer à sa toilette tous les soins convenables. Le costume serré et galant que l'on portait alors était admirablemenl propre à faire ressortir sa belle taille, et convenait on ne peut mieux à sa mine et à sa tournure cavalières. Il était en deuil aussi bien que son cousin, et cette cireonstauee tournait à l'avantage de celui-ci. qui n'eût pu autrement soutenir la comparaison, du moins aux yeux des femmes, plus touchées d'ordinaire d'une figure mâle et lière que d'une beauté délicate et détaillée. Renéavaii senti, de son côié, le besoin de se parer. Ses cheveux blondi tondiaient en boucles épaisses el soyeuses snr un col de point de Venise, et il portait une profusion de dentelles. Celle magnilicence un peu efléminée ne lui était point ridicule, à cause de sa jeunesse et du caractère reposé el pur de sa tèle, dont les irails tout adolescents eussent mieux convenu au |)age qu'au chevalier dune dame, sans leur expression pensive et profonde, l'ne mou-tache brune et veloutée tranchait sur la pâleur de son visage, dont le ton mal el uni contrastait harmonieusemenl avec le noir bnllanl et capricieux du salin de son justaucorps. Au résumé, il était Ion bien ain^i. 11 pouvait ne pas plaire, mais non être trouvé laid.
Le conirat fut signé le soir avant le souper, où ne se trouvérenl que de pins protestants, en petil nombre, alliés ou anciens amis du marquis. Mademoiselle de Serizy, virginal.îmenl vêtue de blanc et parée de diamants et de perles, gardait toujours sa réserve, qui n'allait poinlcepoudaiit au del I de celle qui sied en pareille cireonstauee. Le conUe de Courcidval élail d'une lacituruité qui ne lui messeyait pas non plus, cl que la singularité de sou air emiircliait de trouver étrange. Ce fut M. de ^ue^mcs qui ti[il durant U)\it le repas la clef de la conversation. Il se lit gloire de ne laisser percer aucun dépit el de montrer nu esprit plus libre, plus brillant, plus enjoué que jamais. Il fut extrêmement goûté de louie la compagnie, qu'il aumsa fort par le récil burlesque de la sédilion de Provence, el de ses propres mes» aventures dans l'ile de la Camargue. Il trouva piquant ensuite d'intéresser tous ces esprits huguenots cl provinciaux à la description des fêles el des maguilicencesde la cour; il assaisonna si finement el si graeieusi ment celle description, qu'elle lit épanouir jusqu'aux fronts sévères du marquis et de madame de Pardaillau.
M. de Serizy lui demanda des niuivelles de quelques seigneurs pro" teslants qui suivaient la cour, cl dit à ce propos qu'il ne coneevail comment ces seigneurs pouvaient rester attachés à la cour, après la façon ingrate et cruelle dont leurs frères en avaient été traités, ajoutant qu'ils feraient mieux d'apostasier entièrement. — Sur ce dernier point, je suis de votre avis, monsieur le marquis, dit le vicomte ; aussi me convertirai-ie très-incessamment. (;onime chacun se récriait à ce blasphème : — Ne voyez-vous pas, dit le marquis, que ceci est une plaisanterie de M. de Quesmes .' Il n'y a que son air de sérieux. Ne vous y trompez pas. — Sérieux ou plaisant, reprit le vicomte, je le pense comme je le dis, et le fi-rai comme je le pense. — Oh ! dit le vieux seigneur, celle-ci est trop forte. Vo us aurez beau faire, je n'y mordrai pas. — Vous le croirez nu moins quand vous le vernz. — Je ne le verrai pas el je ne le crois pas. — Si je n'étais retenu par la crainte d'elTraycr ces dames, je vous ferais un serment capable de vaincre voire crédulité, monsieur le marquis. — t^e détour est trèsadroit, dit René. — .Adi'oit vous-même, mou cher cousin; car il n'e^t pas certain que vous ne vous converrHsiez pas encore avant moi. — Vous parlez de cenvefsîon el'nous d'apo>tasie, dit le comte ; il nous est peu facile de nous entendre.
René et Geneviève furent mariés à minuit, dans la chapelle et par
le chapelain du châleau. Tout se passa on ne peut mieux. Les fiancés prononcèrent avec une gravilé paifaite el sans la moindre marque d'hésilaliiin le mol qui les faisait époux, el le minisire les bénit avec loute l'autorité et l'onction désirables. M. <le yucsmes n'eut pas à enregistrer le moindre augure défavorable. Ainsi fui srellé ce nœud indisoluble où se Irouvaicnt serrées cependant bien des causes de li(]uble et d'emnii. C'était aux yeux du monde une union aussi bii'n as>orlic que possible, (;t le monde n'avait pc'ut-èlre pas tort ; il y avait cuire les deux époux un accord moral et physique qui devait triompher des répulsions passagères basées uui(piement sur des circonslances. — Quand nen(! enlra dans ra[)parlcnieiil de la comlr'-se (le Courcbivid, il la trouva as>ise dans un grand fauteuil placé au-si loin que possil)le du lit. lille él:ûl enveloppée d'une robe de chandire de lafl'etas blanc, les bras croisés sur sou sein et h; cou entouré d'une écharpe, si bien qu'on ne lui voyait que la tête, ce qui ne remiiêehaii pas d'êire charmante d:ms cet ajustement. Elle était de ces fenunes dont les scd iclions sont lentes voilées etéchapper.iienl à l'analyse, et qui charment plus par l.i façon gracieuse dont s'arrangent toujours les plis de leur vêtement, que d'autres par l'eshibilion des beautés Jes plus vivantes.
G(Mievieve, à la vue du comle. fil un mouvement pour se lever, mais celui-ci, sans mol dire, la prit aussitôt par la main et la reposa sur son fauteuil; puis il alla prendre un siège el s'assit auprès de la jeune fille, qui le suivait d'un rigard oiidnleux et inquiet, fteué était encore dans sou coslnmc (le la joiniiée. La linnière qui éclairait la chambre plus abondamment (pi'il n'(-st d'ordinaire ne monlrait sur sou visage, toujours p;de, que l'expression de douce gravilé et de sérénité nébuleuse qui lui él^il h.ibiuielle. — Geneviève, dit il d'une voix posée etdemi-confiilentielle, jiî sais très-bien (pie vous ne m';iiinez pas. Assurément je n'ai pas le droit de m'en fâcher. Vous avez accompli mainlenanl tout ce que je pouvais atiendre de vous J'ai demandé votre main à votre père, il me l'a accordée; vi us vous êtes soumise. Je ne sais pas si cette soumission vous a causé (piebpies larmes secrètes, quelques insomnies igimrées, car j'ai toujours vu sur votre front la même sérénité candide, el je ne pouv;iis cènes prétendre à m'immiscer dans le sanctuaire de voire cœur. Miné par de grandes el profondes douleurs que plus tard je vous cordierai, trop jeune cependant pour m'envelopper d'avance dans mon linceid, j'avais besoin de liens qui me rallach:issenl à la vie, et je ne me sentais pas la force de rechercher, de cultiver voire affection. Je vous ai épousée. V(ms êtes attachée à moi iinivocablemenl; vous portez mon nom, il faut bien ipie vous vous iiiiiTessiez à moi. Cela me suffit. Vous n'avez à redoiiler de moi aucune tyrannie. Ji; suis voire ami, votre protecteur, rien de plus. Vous pouvez continuer à vivre sous ma tntelle aussi tranquille que vous avez vécu sons c(;lle de votre père. Je ne vous importunerai jamais. Peut-être aurais-je dâ vous donner d'avance ces explications, mais je n'ai pas voidu risquer la moindre entrave à notre mariage. J'ai pensé que vous ne pourriez i)as toujours m'évitcr. Vous voyez maintenant que vous avez eu t(u t de me craindre .autant. Me pardonnerez -vous de vous avoir épousée?
— Je n'ai pas le droit de vous en vouloir, puisque vous êtes malheureux. Vous agissez génârousement avec moi; je vous remercie. — Vous serez donc mon ;ime? — Oui, voire amie. — El vous n'aurez pas peur de moi? — Comment cela se pourrait-il? répondit-elle en lui tendant spontanément sa main, dont René effleura légèrem^^'ut avec ses lèvres le satin moile ci rosé.
Le comte se retira, laissant la jeune fille livrée aux réflexions (pie devait faire naître en elle une pareille péripétie. Le lendein.iiu ma in, son beau-père enlra dans sa chambre avec un sourire m.diciiux dois les plis qui cerclaient ses yeux. — Eh bien! mon gendre? dii-il. — Eli bien ! monsieur mon beau-père, répondit lrarr(piilliuienl licoé. — Pardieu, vous savez bien ce que je veux vous demandrr. — Sur ma parole, je ne vous comprends point. — Allons donc! vous savez bitii, je suppose, que vous n'avez point passé l.i nuit dans voire chambre.
— Je sais parfailement le contraire. — Voilà une discrétion qui frise le mensonge, mon ami, car votre lit n'est |iasmême foulé. —Cela est tout simple, je ne me suis pas couché. — Voulez-vous dire qui' vous n'aviz pas dormi? — Non, car j'ai dormi quelque peu ce maiiu dans mon fauteuil. — Allons! il faudra donc que j'interroge madame de Pardaillau. Ilenreusemenl votre visage n'est pas si discret que voire bour he. — Ce n'est point de la discrétion, mais de la franchise. Madame de Courchival a dormi .aussi tranquillement que mademoiselle de Cerizy a dormi hier : du moins il n'a tenu qu'à elle. — Ouais ! s'écria le marquis ouvrant des yeux effarés, est-ce vraiment vrai.' Et alors qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que, par hasard, mon gendre, vous ne sauriez pas pourquoi ou comment l'on se marie? — J'ai, rejirit froidement René, des idées sur tout cela. Je connais encore trèspeu madame de Courchival... — Alors, monsieur, pourquoi lavezvoiis épousée? — Pour faire connaissance avec elle. N'est ce pas un bon moyen .' — Peut-être, mais vous vous eu servez fort mal. — Je n'ai point agi de la sorte sans beaucoup de réflexion... — Trop, parbleu I C'est "ce dont je me plains. — Enfin, je ne crois pas qu'une jeune fille puisse, malgré toutes les cérémonies nuptiales possibles, déposer d'un jour à l'autre la pudeur craiulive de son âge, ni qu ello
DOM Gl(;.\DAS.
puisse savoir iiintivais gré à i'Iimiimi' qui :\ pour elle de seuiltlables niénagenicnU el qui veut allemlre que ses ilroils soient nitilios par un amour amené insensiblenieiii par riiuimiié. —Au imui du ciel! qu'esi-ee que c'est que ces suli'.iliiés-là ' Nous doninroni elle>dcs ciifanls? Ma fille, niuusieur. e-l Mitre fenune. Il me scnilile que cela peut la dispenser de devenir voln' maîtresse, lui \ ci ilé, je me suis bien lrom|>é sur voire compte. — Je v.mis supplie, mon cher bian pcre, de suspendre voire Jiii^euienl et de. me l.iiv>er faire' l.e bonheur do voire lllle, le uùeu, dépendcul de la manière dont je me condnis. Geneviève, vous le savez, est une Ame d'une rare dclicalcssc el (pi'nn rien pourrait froisser à jamais. — Oui. je sais, elle c-l un pen romanesque. Je ne dirai d<uie plus rien, mais faites au moins, mon gendre, qu'elle vous aime bicntùu
Le vicomte de tîenonillac partit de Sefizy comme il l'avait promis ison cousin. — Il paraii. mon cher, lui dit-il en le quittant, que vous vous êtes très-bien conduit. Voire beau-père inc l'a dit. Je vous laisse savourer votre lune de miel. Adieu.
Il lui serra la main, moula à cheval, et, après avoir passé la grille: — A bieulôl ! lui cria-l-il.
Sic oninia cerU.
Il y cul d abord fort peu de changement dans la vie des babilants du château deSerizy, (juoiqu'il y en eût un fort grand dans leur élal. Le comte faisait chaipie soir une visite d'un (]uarl d'heure à sa femme. Cl cette visite se passait toujours en convtr.-alious absli ailes ou même banales. Le marquis, de son cùlc, ne manquait jamais, chaque matin, de s'informer à son gendre du point (.ù en étaient les choses, et s'en allait toujours alDij^é cl courrouce de la réponse négative de René ; mais il avait cessé de lui faire des reproches ou des repré.-enlations : vieux et faible, il subissait rinlUiencc d'une volonté jeune et tenace. Peu à peu cepeiidanl la conliance s'élablissait enire René et Geneviève. Ils en claient venus promptcmentà la fralernilé. Du colé de la jeune fille siirloni, c'était bien la tendresse voilée, Us alternions muettes d'une sœur pour un frère. Quand elle vojailse rembrunir le nuage qui voilait conlinuellemenl le front du jeune comie, elle venait à lui, lui prenait la main, et, pai quolquo mol cracieux dilsde sa voix la plus douce, elle tâchait à le dislrairo et à le faire sourire, et de jour en jour elle y réussissait inicMix. Le père, témoin de ces petites scènes d'une tendresse qui lui semblait suffisamment conjug.de, venait alors vers son gendre : — Eb bien ! lui disait-il à l'oreille, il me semble que ceci est assez clair. Ma fille vous aime maintenant lout à fait. Si vous ne le voyez pas, c'est mauvaise volonté. — Il n'est pas encore temps, répondait René. — Prenez garde au moins de laisser passer le bon moment, s'il ne l'est pas déji, répliquait le vieillard.
Ceci n'éiait pas dépourvu de sens. En effet, la position où le comte s'était placé vis-à-vis de sa femme était très-délicate et trèsdiflicile à changer. Elle eùi demandé, pour être ramenée auv conditions conjugales, une habileté et une application que René ne pouvait apporter. Le sentiment fraternel qui unissait maintenant les deu\ époux était un nouvel obstacle : la réserve et la juidcur qui le caraclérisaient étaient moins faciles à surmonter que l'anlipalhii' et la déliance précédentes. Il en est ainsi de toutes les posiii(ius l'.iusses, c'est-à-dire, contraires aux lois naturelles: la coiitrain te même ([u'elles imposent les consolide cl devient un gage de leur durée.
On conçoit sans peine que, soit par l'indiscrétion involontaire du marquis, soit par l'indiscrétion irèsvoloutaire des domesliqucs, soit eiilin que les choses parlassent d'elles-njcmcs, la sint,n!ai;ié des relations du comte et de la comtesse n'avait pu rester secrète, et que, devenue un piquant sujet de convcrsatioti pour les châteaux voisins, elle avait dû être fort aivcrsemenl interprétée. La sévérité de René et ringéouiic de Geneviève déconcertèrent toujours les allusions que l'ou faiùit parfois devant eux ; mais le pauvre marquis en était très-affecté, et il semblait que ce fût lui-méiue que l'ou incriminât.
Heureusement le synode comincma pour lors à s'assembler, et les vi.-iitesqui allliièreul à Serizy, les cou\cnlicules qui s'y tinrent, ceui auxquels le maïqui, et son gendre eurent à assi.,ler, 'soit à Louduii uiêiiie. soit dans les environs; cnlin, toutes le-> préoccupations politiques et dogmatiques, effacèrent bieu vite celles d'un autre genre. Geneviève se trouva livrée à elle-niéine comme autrefois, libre de rêver £an^ que nul regard interrogaleur se fixât sur elle. Elle pouvait croire que son mariage n'était qu'un rêve, et parfois, eu effet, il lui
semblait que toute sou existence, depuis quelques mois, n'était qu'illusion, laui son émoii(m iniérieure, qui n avait pu se répandre au dehors, lui avail laisse de bonrdcmncment dans la pensée. Quand une alarme n'est suivie d'aucun combat, les palpitations en durent souvent plus longtemps, ou du moins elles sont plus sensibles et plus pénibles, eu ce que l'équilibre se trouve iulerrompu faute d'une agitation cMérienre (pii cill servi de contre-poids. Geneviève s'étonnait de l'indiUërence avec laquelle elle prenait le souvenir de M. de Quesmes. Itans 1,1 situalion grave où elle étail engagée quand elle l'avait revu, son imagination, ce llambeau aux lueurs capricieuses el chatoyantes, avait dû pâlir sous la clarté sévère de l'examen. Dépouillé des gracieux reHels, des étincelaiites réverbérations qu'il avait empruntées à la première, le héros n'avait paru sous le second qu'un homme froid, ironique et faux. Nous ne voudrions pasjurerque, quelque pure, quelque angéliqiie que fùtràine de Geneviève, son amourpropre n'eût pas été aussi blessé que sou cœur de la facilité avec laquelle le vicomte avait pris son parti de renoncer à elle, et de la liberté, des grâces d'esprit dont il avait l'ail monire à ses noces. Elle se disait à ce sujet qu'à la vcriié ou ne devait pas se fier aux apparences, puisqu'elle-même avait dû paraître au vicomte bieu froidement oublieuse : mais au moins avait-elle gardé le silence. 11 est vrai encore que ce silence lui étail obligatoire. Enfin, elle parvenait quelquefois à excuser enlièrement son amant, et alors elle n'en seuiaii pas moins qu'il lui était bien réellement devenu indifférent. Il en est souvent ainsi en amour. Une accusation est un arrêt. Geneviève se dépilait ingénument de cette inconstance sans cause, du moins sans cause qu'elle voulût s'avouer ; car René, comme on pense, y était bien pour quelque chose, et de jour en jour sa figure noble et pure revenait plus souvent se présentera l'esprit de la jeune fille ; de jour en jour son caractère doux et sombre, son esprit poétique et gracieux, devenaient pins intércssanis à Geneviève. C'était compassion, se disail-elle à elle-même. Elle pouvait se tromper ainsi pendant quelque temps. Elle avait voulu cesser d'aimer M. de Quesmes et se fichait de n'avoir pas eu pour cela de combat à subir. Elle voulait aimer son mari, mais elle eût désiré n'arriver à ce résultat que sous rinilueucedu devoir et non de l'inclinaiion. Enfin, elle était réduite à déguiser l'amour sons les semblanls d'une lendre pitié donl elle ii.î laissait percer encore que ce qui ne pouvait la trahir. Elle se demandait déjà si elle ne s'éuiil pas abusée en croyant aimer M. de Quesmes ; mais ceci est uii sophisme commun à tous les cœurs féminins :
Ce qui n'est plus pour eux a-l-il jamais été:
Nous n'avons jamais de maîtresse qui ait connu l'amour avant de nous connaître, quelle que soit sa vie, quelles que soient ses aventures. Elles nous le dise, non-seulement parce qu'un tel aveu nous flatte, mais encore parce qu'elles-mêmes se lo persuadent et sont bien aise de le persuader. De celle façon, en eiïet, leurs fautes na sont que des erreurs, leur inconstance devient de la sagesse. Elles se sont trompées; elles recommencent. Honneur au courage uiallieuleux I
Geneviève était une de ces organisations sur lesquelles le devoir est tout-puissant, sans être pourtant ni terrestres ni positives; mais c'est là le point qui règle toutes leurs actions, même à leur insu, et comme une loi naiurelle; c'est le fil qui, lorsqu'elles s'élèvent sur les ailes de l'imagination, les garde de se perdre dans les nues. Ainsi elle s'était éprise de M. de Quesmes comme de quelque chose de beau et d'aimable, mais il n'avait dû jamais le savoir; s'il l'avait deviné, c'était en vertu de cette fatuité inhérente à la jeunesse, qui, semblable à la verge des adepies, découvre les trésors cachés et en indique aussi qui n'existent pas. Obligée d'épouser quelqu'un qui lui étail inconnu, elle avait su contenir ses larmes et toute sa douleur; mariée, elle devait aimer son mari uniquement parce qu» c'était son devoir, et oublier lout le reste. C'était une nature parfaite où toutes les facultéî se conlre-balançaient et se trouvaient d.iiis uu rapport exact; elle devait donc, par cela seul, être préservée do toute divagation, et, prenant toujours la voie véritable, s'y mainlenir par son propre poids. L'inquiétude que lui causaient les oscillalinns d'un changement prescrit par le devoir même était comme un Irlbut qu'elle payait à la faiblesse de l'humanité, où elle était une exception salis eu être ponrlaiil enlièrement séparée.
Tandis que Geneviève errait en ces rêveries et écoulait tous les murmures de son cœ.ur, en observait le travail, René se plongeait dans les souterrains du protestantisme, armé de sa pensée vindicative comme d'un lil qui l'empêchait non pas de se perdre, mais de s'arrêier, tout à l'opposé du lil que Théséus reçut di* la blonde fille de Minos. Hélas ! il était obligé de s'y tirailler coiilinnellemeul pour ne pas céder à l'envie de s'asseoir qui le prenait devant les difficultés sans nombre qui embarrassaient s<s pas. Il était fatigué de l'attculc molle et silencieuse qu'il lui av.iii fallu subir, et il retournait souvent la lêie vers la (ilace charmante (pi il pouvait occuper aux côtés de sa femme, si douce, si bonne, si coosolanie. D'ailleurs, le dédain prenait bien vite en lui le dessus de la liaiae; s'il suivait encore &a
nOM GÎGADAS.
pciisce, c'olail faiblesse plulot qu'tiiicriîie, c"t'i;iit par lionie de céiler ainsi vis-à-vis de lui-Bièiiio, cuiail diriiciilié de se débarrasser d'une résolution qu'il avail si vi(deninienl embrassée, c'était la crainte de détruire le seul intérêt (jui restât dans sa vie; car, bien que de son côté il sentit naître en son cœnr pour Geneviève une tendre affectinn, le temps était loin où celle affection pourrait remplir le vide que lui «vait lais^é l'oubli do Louise. C'était bien un véritilile amour, celui-là, un amour absolu, profond, intime, fécond en racines et en Meurs, et dont il était bien difficile aux froids rameaux de l'hymen de remplacer jamais la sève exubérante et parfimiée. Ilené le sentait, et il se roidissait contre le besoin de repos qui s'emparait d(^ ses sens alourdis, pensant arec raison que ce repos ne pourrait durer loii;;tenips, et serait bientôt troublé par une fièvre interne diiiit l'a^itatiou extérieure lui sauverait mieux les souffrances. Ainsi, il piT>évérait dans la vengeance n(ui plus par passion, in:iis par raison. Quelle niiscrable machine que la volonté humaine!
Déjà, au reste, il ue pouvait plus songer à donner i'impnlsiou, mais à se laisser emporter par le courant. Sou impétuosité, son ardeur conspiratrice, avaient fait sourire dans leurs vieilles moustaches les oracles et les sommités de la religion et du parti protestant. Le nom respecté du vieux comte de Courchi\al n'inspirait pour son héritier que de la bienveillance de la part des seigneurs, et de celle des ministres une considération qui n'allait pas jusqu'à la déférence.
Malgré la position hostile des huguenots vis-à-vis de la cour, ils ne laissaient i)as de montrer, pour ceux d'entre eux qui s'y trouvaient attachés ou qui tenaient des emplois considérables, un respect soit calculé, soit involontaire. René et le marquis de Serizy, l'un à cause de sa grande jeunesse, l'autre à cause de son peu de tenue, ne liront donc au synode que des figures secondaires, et telles qu'ils en eussent fait partout où leurs noms et leurs fortunes eussent été connus. Le marquis de Serizy était un de ces hommes comme il en flotte toujours dans toute espèce de conspiration, qui en sont les membres les plus actifs, les plus dévoués, qui ont la confiance de tous, sans exercer aucune autorité; que leur air inolfeusif empêche toujours de soupçonner, qui coopèrent en effet sans penser à mal et comme s'ils faisaient une chose toute simple : aussi n'en recueillent, ils jamais ni gloire ni profil, et n'en ont-ils pas cherché. Ils ne sont ni ambitieux, ni cupides, ni vindicatifs : ils sont conspirateurs, cela leur suffit.
René s'aperçut bientôt de la véritable jiositiiin de son beau-père dans le parti, et vit que, s'il pouvait avoir de lui tous les renseignements possibles, il devait renoncer à employer son autorité, soit pour s'étayer, soit pour imprimer quelque secousse dans le sens qu'il désirait. Il eut la sagesse de ne pas s'obstiner à se mettre en avant, et il prit le parti de conspirer pour ainsi dire dans la coM>|iiratiiin, se bornaiu à relever toutes les inductions favorablis à son idii". à fomenter les ressentinienis, en un mot à se faire boute-feu, s'il n'était flambeau. 11 ne taida pas à être distingué par quelques-uns des per soiiuages les plus influents, regardé par les uns comme un homme précieux, par d antres comme un e-^pril dangereux, et par tons comme une organisation peu ordinaire. Parlant peu et toujours à propos, sa parole grave et concise attirail toujours l'altenlion. La rapidité de ses aperçus, l.i vigueur de ses con lusions, le mordant de ses réflexions, formulées avec une logique inqiiioyable, étonnaienl d.nis un aussi jeune homme de qui la ligure semblait au premier abord si efféminée, si peu d'accord avec un esprit mâle et vif.
On le regardait, et alors on apercevait au milieu de ces traits noyés et irréprochables une expression de hauteur cl de force qui imposait et embarrassait à la fois. Son ascendant n'était pas de ceux qu'on subit sans contestation : on craignait de céder à une fausse a|ipareiice. D'ailleurs l'éducation solit.iire de René n'avait pu lui apprendre l'art de gagner les hommes pour les dominer, de leur dorer la pilule toujours amère d une supériorité qu'ils n'avalent jamais qu'en rechignant et qu'ils iligerciit mal, si on la leur ingurgite en leur tenaillant le nez et le menton L'arbre qui a grandi seul vit seul : nul arbre ne vient, quand il esl déjà à sa hauteur, mêler son ombrage au sien, hors peut-être quelque liane caressante et jalouse.
Ainsi le comte sentait les obstacles se multiplier à mesure qu'il voulait avancer, comme le nageur qui seni l'onde répondre à chacun de ses efforts par un effort répulsif. Il disait : Marchons, et, au lieu de marcher on venait tournoyer autour de lui. Ah! malheur à celui qui veut asservir à sa passion individuelle la passion d'une multitude. Un instinct de défiance s'élève bientôt contre lui; deux génies se trouvent en présence et se sentent : il faut que l'inférieur se soumette et ne prétende plus à marcher de front. Quoique René dominât de l'inielligence tous les hommes qui se trouvaient réunis là, le principe agissant chez lui, .sa passion, ressort déjà détraqué, ne pouvait prétendre à plus de puissance que l'esprit d'amliiiion religieuse qui animait cette assemblée; aussi, malgré tous ses elforls, nepouvail-il s'y impaironiser entièrement. On l'y avait traité en enfant d'abord; maintenant ou l'y traitait eu étranger, et certes il ne pouvait y avoir d'autre cause à cette conduite que celle dite ci-dessus : car tout devait rendre le jeune comte de Courchival cher aux protestants. Il
était pur de toute relation avec les catholiipics cl avec la cour; Il était d'un sang fidèle, d'une laniille qui avait une des premières embrassé la léibnne, et qui l'avait soutenue de l'épiie et de tous les moyens humains, sans parler de ses vœux et de ses prières. 11 montrait lui-même un fanatisme intelligent et sincère. Il était le beau (ils du vénérable et excellent marquis de Serizy : tout étaii donc garant pour lui. Ses cautions étaiiul ii récusables, et pourlaul on n'avait pas foi en lui. Etait-ce révél.ilion du passé qui bouillonnait encore dans son cœur? élait-ce pressentiinent de l'avenir (pii ferinentait (mutêtrc déjà dans sa cervelle.' Qui p(mrra jamais rendre compte des moiil's par lesquels agissent les hommes rassemblés?
Mené, pour sa part, n^ prenait pas le change sur les seiitimenis qu'il inspirait. Il les attribuait parfois à ce que son aventure à la cour avail peut-être transpiré; mais, la partie secrète et iinporlanic nu pouvant pas en être connue, celle disgrâce devait au conlrairc être un gage de plus en sa faveur. A la vérité, M. de Quesmes avait di'j.'i pu parler et machiner quelque chose; mais, outre qu'un tel procédé n'eût guère été dans les façons de faire de son cousin, jamais dans les discussions les plus vives il n'était échappé à aucun de ses contradicteurs une allu-ion à ce qui causait sa ferveur suspecte: aussi ressentaii-il le dépit que nous donne toujours une défiance légitime, mais non légale, si l'on peut parler ainsi, juste sans être raisounée. Nous ne voulons jamais admettre que les hommes puissent avoir de l'instinct et qu'ils aient le droit de s'éloigner de nous pour des fautes dont nous sommes sûrs qu'ils n'ont pas eu connaissance. Le comte n'était pas dans une disposition à pardonner aucune injure, et bientôt il conçut pour tous ses coreligionnaires une haine véritable. Sun âme était livrée aux l'uries, dont les groupes divers et hostiles la déchiraient en s'y batlaiil. La inalédielion paternelle avait vigoureusement germé. La porte par laquelle l'inlortuné était entré dans la vie était funeste. La voie qu'il suivait ne pouvait lui offrir que des douleurs; il fallait recommencer son existence, et quel homme, même à l'âge de René, croil qu'il puisse revenir sur ses pas ! On est ainsi fail : une fois engagé dans une route odieuse, on ne gravit pas une montagne pour en chercher une qui soit plus facile; l'habitude, plus slupide encore que la paresse, nous fail rester dans l'ornière et nous y embourbe davantage, au lieu de icntcr un effort vielorieiix pour fuir à travers champs. Ainsi René, dé..;oûlé, découragé par la marche, ulcéré contre ses compagnons, n'en continuait pas moins à marcher vers un but qu'il ne voyait plus et qu'il ne se souciait plus beaucoup d'atteindre ; seulement il se dédommageait de la contrainte qu'il s'imposait en répandant son aigreur autour de lui, et en se p^romettanl bien de ne pas toujours garder dans son cœur ces haines nouvelles dont \r nnjiri. sérail une satisfaction suffisante.
.Nous n'iiiUoduirous pas le lecteur dans le sein même du synode, qui était, couinie les étals géin'raux de la république, semi théocraliquc (le la réforme : là se discutaient les points de doclrine et les budgets des églises , et les léclanialious plausibles qu'on voulait adresser au gouvernement. Une assemblée plus conlidenliclle eut lieu au château de Serizy, assemblée comme il y en a toujours à côté des réunions en quelque so: te officielles. Il s'agis-ait dans celle-ci de (li-ciitcr l'opportunilé d'une demande au roi teudanl à obtenir la réintégration des anciennes places de sûreté, donl la privation rendait la cr)n-ervaiion de l'édil de Nantes à peu près illusoire et soumise au bon [ilaisir des gouverneurs et des chefs catholiques.
M. de Ruvigny, agent et envoyé de la religion auprès de la cour, le comte de Uoye, le uKUMpiis de la Force et la plupart des seigneurs élaieiit opposés à celle démarche, qui leur semblait sans aucune chance de réussite, el propre seulement à inspirer des soupçons et peut-être à provoquer des mesures oppressives. Ils représentaient le parti conservateur parmi les réformés, eslimaient la position du protestantisme en France parfaitement établie et durable, el regardaient le prosélytisme comme une utopie sans fondement et même fâcheuse. Le marquis de Serizy, le chevalier de Rolian, jeune ambitieux qui espérait jouer dans une guerre civile le rôle que son grandoncle avait joué; le comte de Ijourcliival, quelques autres seigneurs, vieillards ou jeunes gens, el les ministres presque en lolalilé, soutenaient la proposition. Parmi ces derniers, 'le plus ardent et le plus influent, le plus remarquable, à coup sûr, était le révérendissime Daniel Sauvegiaiu, député de l'église de la Rochelle. C'était un vieillard de plus lie soixanle-dix ans, le véritable prêtre sectaire, empiu'té, inflexible, foudroyant, sophiste d'autant plus habile, qu'il semblait toujours inspiré. Bien que d'une taille ordinaire, encore courbée par l'âge, il paraissait, au premier aspect, de proportions au-dessus de la plupan des hommes, tant -le caractère de puissance de sa tête était frappant : son front large, élevé et enlièremenl chauve, élait coupé de trois rides austères où se lisait également le courage du martyr et celui du persécnieur, deux fanalisines qui s'allient souvent. Il eût également représenté Samuel ou Jérémie. Ses longs sourcils gris tombaient jusque sur ses yeux et se hérissaient dans les moments de fougue, comme s'ils se fussent écartés pour laisser passer ses regards flaïuboyants el irrités; son nez aquiliii cl sa bouche dédaigneuse se rapinochaient l'un de l'autre el faisaient sifller presque constamment le souffle de ses narines. C'était, au résumé, une grande et terrible
DOM GiGADAS.
''gure, mais qui respirait plutôt rcnivreineiii île l'en cm nue la ^ainlo iiispiraliun de la vérité. Les passious liuuiaiues, l°upiuiàlret<', la colère, la liaine de la rOsisiaiicc, l'orgueil, y avaient une larisc p;iil et y (lénoiaient lo faux ^iroplièie : le véiit.il)le lioinine de Dit n porie au fiiMit une autorité cel. liante ou sombre qui n'a pas besoin, pmir douùner. du secours eonvnlsirdes antres traits.
Ihiniel S.iuvegraiu têuuiiguail peud'auiiiié à René, quoique celni-ei appuy.^t toujours ses discours et ses propo>iliouï ; uiais il repou>sMii M);i aide Oiimme le prcire repousse à l'aulel celle du laïque prof.ine; il était impatienté de sa coopération, connue le vieux suld.il, d.uis sou ronrji;e farouelic, s'iuipalienlo de la teniéiilé inquiète du cuufcrit. D'.iilleurs, quoique la Iniiiiere qu'il portait ne provînt pas du f(pyer divin, elle ne l\u écl.iiiaii pas moins, et il avait lu sans doute dans le rœur du jeune lionune.
M. de Ruvigny, oprii saj;e, froid et d'une rare fine-se, en tout l'opiiosé du minisire, quoiqu'il fût trcs-atladié à sa religion, cuuniic depuis il le prouva, nnuiirait au contraire faire grande estime de Reue; mais il avait (lémélé proni|)ienieul le son creux el faux de ses discours et de sou fanaiisnie, et il l'embarrassait souvent par ses sonrires de scepticisme. Il ne manquait jamais, toutes les fois qu'il Causait avec René, de délouiner adruiienient la converralion du lerraiu politique pour l'engager dans des questions purement abstraites, et jamais il ne donnait au jeune comte d'explication malérielle ni de répou-e positive, ce qu'il tournait au reste avec tant de tact et de grâce, qu'il n'y avait pas moyen de s'en offenser. René se trmivait. entre le ministre et lui, dans la position d'un lionunequi, voulant CD secourir un autre, recevrait nu coup de bàlon de celui-ci et une poignée de main de l'adversaire. Je ne conçois guère de p*silion plus déconcertante; ce serait certainement à étrangler les deux hommes. Celte idée passait en eflii cinelqueluis par la tête de René; mais cuumieut s'attaquer au sublime Daniel, ce lion hérisbé et bondissant; et par où attaquer le subtil courtisan, insaisissable serpent?
— .\iusi, disait le véhément Sanveiirain de sa voix impérieuse dont rien ue détournait la tonitruante allure, ainsi vous êtes sali.-fails de garder les troupeaux des Egyptiens, et vous vous couliez eu la clémence de Pharaon. Vous vous dites : Le roi n'oubliera pas ce que nos pères oui fait pour les sieus. Vous croyez qu'après des générations écoulées on se souvient des sprvices rendus, quaml vous, pour quelques années uii l'on vous a permis de respirer, vous oubliez tant d'injures reçues, vos villes mises à sac, vos prèires, vos suld.iis et jusqu'à vos enfants massacrés, vos temples violés, vos libiriés anéanties. Je vous le dis, moi, Joseph est oublié. La tyrannie a posé sur nous sa main jalouse; elle ue l'en retirera pas qu'elle ne uous ait écrasés. Ce sera en vain que vous courberez la tète sou,s le joug, que vous vous montrerez habitués aux rigueurs, que vous broierez jour et nuit le mortier, et ([ue vous cieuserez les sillons avec vos ongles; même à ces dures conditions, on ue vous laissera pas multiplier longtemps : on craindra toujours le moment du réveil. Nous êtes souu)is, vous deviendrez c.-clavcs; esclavi^s, on vou.-; prendra vos nouveau-nés, cl, pour les racheter, il faudra que vous sacriliiez aux idoles. Et Dieu vous abandonnera; il ue suscitera puiul Moïse pour vous défendre et vous conduire, car vous aurez rejeté ses averiissements. Oui, je vous le dis, c'est là ce qui vous arrivera, el le jour n'eu c>t pas éloigné; il y a des signes aux deux el sur la terre. Le repos même dont on vous laisse jouir eu ce moment est sini-tre : on veut vous égorger durant votre somim il. ISa l-oii pas déjà fait ainsi? 0 Israël! réveille-toi donc, car l'arche sainte est men;icée; leve-toi, (|ue tes euuemis te contempleutl Li ils trembleront, ils senmt contraints de se rcudre à tes justes demandes, ou, s'ils rcfuscal, la maiu de Dieu sera sur eux. La victoire uc peut nous (àillir.
— Je ne crois pas, mon père, dit M. de Ruvigny, que les choses se passi-nt dune in.inierc si sinqde ni si grande. Sa Majc>té ni ses ministres De couseiitiionl jain.iis à nous rcudre des places de si^reté A la muiiidrc menace de soulcveinent, on réunira toutes les forces du royaume pour nous réduire, el l'on prulitera de l'occasion pour uous eidever tous nos privilèges. Je ne crois pas qu'd en soit autre chose. Le temps des interventions divines est passé. — Ah! s'écria le ministre, vous êtes assez hardi pour prouuucer cela ! ilomme de peu de foi, ce n'est pas ainsi que l'on invoque cette intervention et qu'on l'ubtieut. — Slais, dit René à M. de Ruvigny, vous avouez vonsiiième, monsieur, cl personne n'est mieux que vous à même d'eu juger, vous avouez que la cour ue cherche qu'un prétexte pour mms opprimer. Il me semble que nous sommes, par cela seul, autorisés à prendre Li défensive. — Lh! qu'importent de tels iuterêls? sé( ria encore le vieux Daniel ; sout-ce les raisouiiemeuis humains qui doivent nous guider uu bien la voix de Dieu? — Pour le coup, répliipia M. de Ruvigny, je suis de votre avis, mou piiie. N oublions p.is que le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, et rendons à César ce qui apparlient à César. Suivous notre religion, omis ne cherchons point à former un parti. Le roi ue s'opposera jamais à ce que uous exercions notre culte; uous aurons pour cela toute liberté. M.^is si laoiis voiiloQs aussi l'iudépeudauce temporelle, je le répète, on nous
écrasera et l'on aura raison; car il ne doit point y avoir deux pouvoirs dans le royaume. Prenez-y garde : ce sera le parti protestant qui aura tué la religion protestante.
— Je ne crois pa.s, monsieur, dit René, que l'une puisse exister saus l'auire : c'est l'ànie et le corps. Puisqu'on a contre nous des moyens matériels d'o|>po>ition, il uous Tant des moyens pareils île résistance. — t,Uiaiit aux deux ponvoiis qui ne peuvent exister ensemble dans le royamnc, dit le niaripiis de Serizy, vous onlilie?,, monsieiu', que peiidanl phisicirs sièdes il y en a eu beaucoup plas de deux, saus (pion s'en trouvât pins mal. — C'eiaienl des pouvoirs qui s'éelK'loiinaii ni ou se bal;mi;aieiil, et non pas dis puissaiicus nécessairement riv.iles, répondit lUivigny.
— Ponrcpioi dierilier ainsi à vous déguiser, clama de nouveau le minisire, j'i'Ulends votre pen-ée à travers vos paroles. Ce n'est pas pour la religion que vous cr.iigucz, c'est pour vous-mêmes. Ce n'est pas à sa ir.mqnillité que vous lene^z, mais bien à la conservation de vos places à la cour, de vos einplois. de vos biens, de vos loisirs seigneuriaux. Vous n'êtes i)roleslanls que de nom; vous n'avez puiul renoncé aux pompes de Satan en n'iionçanl à Satan, et vous lenierez votre fui le jour où ce compiiiinis ne sera plus posible. iJeaneoup d'entre vous l'ont déjà fait. Eh bien! continuez; hommes orgueilleux, séparez-vous des humbles artisans de la foi. Vims n'êtes pas dignes d'être comptés parmi les sauveurs d'israèl. Oui, tous, retirez-vous; alors nulle voix humaine ne s'élèvera contre la voix de l'Eternel. — Mon père, dit le marcpiis de la Force, vous nous Irailez bien durement, et vous n'avez pas non plus bonne mémoire. La noblesse a été le plus constant et le plus fervent appui de la rcliL;ion.Il u'cst pas un seul d'entre nous (pii n'ait dans sa l'amille quelque martyr, et dont les liions n'aient été tort amoindris dans h's guerres religieusis. — Oui, cuutiuua le ministre, reproduz à Dieu ce que vous avez fait pour lui. 11 n'a pas élé reconnaissant, n'est-ce pas, et vous en avez assez? Vous voulez essayer d'un autre maître. Je vous dis, moi, que vos pères n'oiit fait que ce (pi'eussenl pu faire les hommes les plus obscurs. Ah! dites-vous, ils ont soulcuu la rdiyiou. N'y ont-ils pas plutôt cherché un appui pour leur andjitioii, comme d'auUcs font aujourd'hui? — Ceci s'adresse à vous, messiturs, dit M. de Ruvigny aux seigneurs partisans du mouvement. — Nos pères sont morts pour la idigion, dil le marquis de la Force. — Dieu les a jugés, reprit le uiini,stri^ Ils sont morts, mais la religion vil et vivra éli:rnelliinent. Uni, la sainte cause triomphera sans vous et malgré vous. Llle sera uu jom- souveraine dans ce pays où on la souffre à peine, où clic est obligée de se cacher tt de recevoir avec reconnaissance la maigre aumône de ses tyrans. Et vous, vous serez cIT.icès du livre de la vie, paice que vous aurez douté. Vous verrez si Dieu a besoin de votre protection. — Voilà, dit M. delà Force, un vieil). ird bien factieux et bien violent. Je commence à li'unver cela iusuiiportalile.
— 11 est siniîulier, dit K.iié, conune l'esprit de doininalion est inhérent à la robe, quelles que soient sa nature el sa couleur. — Piencz g".r.!e, lui répondit en sourianl M. de Ruvigny, vous passez dans noire camp. Messieurs, ajoula-t-il eu élevant la voix, je n'ai qu'une réponse à faire à de semblables iuei iMiiuations, mon avis est ijue l'étal de la n.'ligion est assuré i>t durable, et <pie nous devons nous conlenter de la liberté spirituelle qu'on nous laisse et qu'on ne songera jamais à nous ravir, si nous restons tr.mqnillcs; que si Ion s obstine à énoncer el à soutenir des préteuiions qui ne peuvent mampicr de provoquer nue guerre d'exienninaiiou, ce ne seront ni les emplois ni la faveur qui m'empèdieront de voler au secour> de la religion menacée. — On nouslronvera aussi, diient tous les seigneurs qui av.ncnt partagé l'opinion de Ruvigny. — El vous, messieurs, dit celui-ci au marquis de Serzy et au comte deCourcliival, sera-ce alors jiourvons une raison de vous relircr? — Vous ne le pensez pas, monsieur, répoudit René. — Nous allons travailler pour vous mettre à l'épreuve, dit le maïquis. — Regardez le ministre, messieurs, dit le chevalier de Roban.
Le vieillard avait en effet une attitude digue d'être remarquée. Les bras croisés si;r sa poitrine, il lixail sur le noble groupe un regard à la fois méprisant et haineux. — J'ai entendu soutenir, dit René, que la noblesse avait élé dupe en se jelant dans la rélorme, et (prelle avait nourri là uu monstre qui regorgerait. Le révérend Sauvegrain me rappelle ce dire pai' les rei;ards iàrcmches qu'il uous laixe eu ce momeiil. — Mnel rapport peut-il v avoir entre les privilèges de la uobh-sse el la façon dont un prie Di'eu '/ dil M. de Ruvigny — J'en vois beaucoup, dil le mari|uis de Serizy ; mais les deux causes, loin d'èlre ennemies, sont intimement liées l'une à l'autre. L'indépendance re< ligieuse ne peut que venir eu aide à la notre. — Assurèmi'ut, nipondil-ou. L'hi-toire la déjà amplement prouvé. — Vous rejetterez d'au milieu de vous ceux qui habitent avec les inlidclesctqui s'allient avec eux, dil la voix tonnante du ministre.
Ou peut juger, par cet échantillon de la discussion, s'il fut possible aux liddes de s'entendre et de prendre une déterniinalion. La scission qui achevait de s'opérer entre la noblesse et la réforme ôtait à celle-ci beaucoup de sa force d'action, du moins momentanément. Celte scission s'accomplissait ainsi pendant la paix, comme par une