CHAPITRE XIX
Adieu, tu peux partir. :..,..
RAcmE, Aniromaqui.
Pir ce presligo lunircux se n|iprocliaiit l'im l'aulrc, lU Ironipenl ni ojil. ils clianiient leurs ennuis; El ce» (îcriis tracfs dans le calme des nuits. De leurs caur« éloignés sont la vivante image.
ASOSTME.
Nous u'avons jamais su coinmeni Joan-Loiiis fit pour se déterminer si pnimplcinont à s'exiler du beau pays de France : nous venons d'expiiver cependant que ce fut dans l'espoir de se rendre digne d'épouser sa channanie maîtresse, en faisant disparaître la barrière idéale nue la société élevait entre eux. Si vous y voyez d'autres raisons, cherchez -les... Je déclare, à la fiiee du ciel et de la terre, que je ni"en tiens h celle que j'ai trouvée dans nos manuscrits...
Or. faites tourner bride à votre imagination, et ligurez-vous sur un fauteuil, et dans le salon du duc de Partlienay, la pauvre marquise de Vandcuil pâle et fatiguée : elle est à côté de'l.éouic; le duc observe rabattement de sa liicce, et d'un regard approuve les soins de son perfide nevî-u Le duc de Partlienay est dans l'erreur, car il croit que cette langueur est la suite de l'amour satisfait d'Erncslitic. Or, on va se demander comment l'amour pioriuii une intércssaiitr pàlrur sur la figure.'... Je répuudrai que cela dépend de la ntiit; cl cciicndanl. il est certain que cela vient plutôt du jour. 11 y a pourtant une grande différence du jour à la nuit... Donc, se dira t-on, monsieur le duc se trompait'.... Non, mesdames, M. de Parthenay ne se trompait pas, caria figure du marquis était pile!... comment se tirer de )à? Uélas! comme on voudra, pourvu que vous sachiez que jamais amant ne fut plus attentif que Vandcuil auprès de sa femme ; que jamais femme ne fut plus contente; que la mort dans le sein, sans qti'elle s'en doutât, chacun de ses regards était un regard damour adressé à son bourreau; car elle attribuait aussi sa f.ùleur à la cause imaginée par le duc. Maintenant, mesdames, je vous demanderai s'il fut jamais dans le monde un plus habile et plus consommé scélérat que ce marquis? Quel malheur qu'il possédât cette valeur brillante qui constitue un bon mari!... Ohl que la nature est capricieuse!...
Au milieu de cette scène, .ajoutez Justine qui entre et dit à Léonie, avec affectation et en s'accompagnant de gestes etde signes: — Mademoiselle, un commissionnaire apporte vos commandes d'hier... — C'est bon, Justine, recevez-les, répondit Léonie, que les sourires du duc à son neveu, et les yeux baissés et relevés dErnosiine avaient intriguée. — Mademoiselle ne veut donc pas les voir? demanda Justine. — Non. — Lt si ce ne sont pas les mêmes choses que mademoiselle a demandées? — Vous étiez avec moi, vous les reconnaîtrez bien. — Mais, mademoiselle, dit encore la tenace soubrette... — Allons, Justine, dit la marquise, laissez-nous. — J'y vais, reprit Léonie en apercevant un geste d impatience dans tout l'ensemble de la fidèle Justine.
Elle arrives sa chambre, où elle voit un manant, grossièrement velu, déposer une malle posée sur des crochets. — Eh bien, que me vouliez-vous donc, Justine? — Mademoiselle, c'est... — An!... fut la seule chose que put dire Léonie.
Amour! que ne peux-tu dicter ce passage ! pourquoi Hapliaël ne fut-il pas témoin d'un pareil moment? où est la plume de Virgile?... On sait qu'aprè> de telles duléances nous n'essaierons pas de peindre l'émotion de Jean-Louis, dont le cri de Léonie lit tri -aillir les entrailles les plus reculées... encore une fois, madame, j'aurai recours i votre ardente im.igination pour que vous vous représentiez Léonie tombant dans un fauteuil, mais dans le plus près de Jean-Louis, qui sai>il sa main et la couvre de bai>er5 enflammés... Je l'ai déjà dit, Justine est le type éternel de toutes les soubrettes; je ne veux plus V? lépéter. et ce serait le répéter que de dire qu'elle s'en allait... — Reriez, Justine... je le veux!... s'écria Léonie. — Mailemoisclle, dit Jean-Louis. — Appelle-moi toujours Fauclicttc; n'estu plus Jean- Louis?
A cette réponse naïve une larme d'attendrissement altéra le feu de l'œil de Jean-Louis, et son regard revint puiser la vie dans le céleste aspect de sa Fanchette. Léonie, détachant une épingle, lui montra sur sou sein le bouquet d'orange!... 11 faut avoir aimé de cet amour pur, sincère et brûlant, qui nous saisit une seule fois dans notre premier âge, pour comprendre toute la beauté muette de ce geste !... Ce doit être une magiiilique fêle de mélancolie pour le cœur de celui qui fut brûlé des feuxde cet amour !... Ce geste de Fanchette lui rappellera toui!... oui, tout!... — Mon ami, reprit-elle de sa douce voix, des obstacles iosunnootables nous séparent à jamais!... — Je le sais. — El tu t'y résignes ainsi?... — Non !...
Cette syllabe énergique, celle voix forte, ei l'atlitudc de Louis, péiiétrèrenl le cœur de son amante : elle le remercia par un de ces regaid- qui, s'ils tombaient sur cent mille hoinmi-sà la fois, changeraicul le destin dea empires. — (jue deviendrons-nous? demanda
Fiéoiiie. — Dis-moi, Fanchette, qu'as-tu résolu?... — De te restera jamais fidèle !...
A ces mois, Granivcl saisit dans ses bras nerveux la fille des Partlienay. et la pressant sur son cu'ur, il lui rendit sur ses deux lèvres de corail le fameux baiser que Faiiehetle lui donna à la face des autels... En ce moment l'on entendit les pas et la voix de la marquise; elle accourait, en ciiaiitant, pour voir les robes et les comniaiides de Léonie, car une femme ne peut pas décciimicnl laisser une autre femme seule au milieu des inventions du liixe...
Léonie pâlit; Justine s'écrie : C'est mailamc de Vandcuil. Jean se baisse, et disparaît par la cheminée... Ainsi, mesdames, cet amant extraordinaire a encore une qualité bien précieuse ; la discrétion et la présence d'esprit dans les moments critiques !...— Oh ! cousine!.., comme vous êtes pile!... qu'avez-vous?... — Ce que vous n'avez pas certainement!... A ces mots innocemment jetés par Léonie interdite, la marquise rougit de cette rougeur qui annonce la pudeur d'une vierge; quant à moi, je n'y comprends rien; car enfin elle était mariée !...
Léonie écoute le froliement imperceptible à entendre, des pieds et des genoux de Jean contre les parois de la cheminée... elle regarde l'endroit où il était posé; un attcndiisscmciit et des larmes involontaires s'emparent d'elle tout euiièi'e !... elle pense, et s'égare dans ses pensées!... Eniestine, un peu confuse, se mil à examiner, heureusement pour Léonie, les étoffes dépliées ; mais après quelques minnies, elle prit la main de sa cousine, et lui dit avec une voix aiicndiie : — J'imagine, Léonie, que vous n'avez pas eu l'inlention de nie faire de la peiae?... Je dois instruire le lecteur que Léonie fut à cent lieues de comprendre ce que signiliail le Iciiilre regard et le ton de reproche de ?a cimsine. — Que voulez-vous dire? reprit-elle avec un accent d'ingénuité qui désarma sa cousine. Einesline l'embrassa.
L'active soubrette monta chez elle, et cria par la cheminée à l'amoureux Jean-Louis de redescendre par la sienne; Granivcl l'entendit et s'y trouva bientôt seul avec Justine. — Mou enfant, lui dii-il, ce n'est pas tout, je veux revoir ta maîtresse ... car je pars pour longtemps, et un adieu d'une minute ne me suffit pas!... — Comment la voir? voilà le diflicilc !... El Justine se mit à lélléchir. — Retournez-vous-en, dit-elle, et fie/.-vous à moi !... Jean-Louis sauta au cou de la soubrette sans pouvoir la remercier aulrement.
Justine resta un monienl à considérer te beau Jean-Louis, elle rougit de ses pensées. Alors Cranivel sortit de chez elle. Us furent rencontrés par Victoire sur le même escalier où jadis... Et Victoire s'imagina les choses les plus extraordinaires!... elle regarda en riant Justine, dont l'air interdit prélait aux conjectures, et l'air malin de Victoire sembla dire ; El moi aussi j'ai été à Coiinllie !...
L ex-cliarliuniiier revint loul triste à celte rue Tliibautodé où l'attendaiciit avec impatience son père et le pyrrlionien. — Eli bien, mon neveu, tu lui as fait les adieux? — Hélas non,... mon oucle! — Commenl cela, garçon?... demanda le père Granivel. — Ou nous a interrompus ; je ne l'ai vue qu'une minute !..
Trois jours se passèrent pendant lesquels Jean-Louis eut à subir tontes les recoiiimandation de Barnabe. Celait le quatrième jour au malin qu'il devait partir... Le soir, Limis pleurait de rage, s'en fut vers l'hôtel de Pasthenay : il mardiail avec cette rapidité que vous lui connaissez, et qui, sur le quai dos Théaiins.. lui fil heurter un jeune hoimiie habillé en noir. Le fier jeune homme se reloiirne : c'était l'inévitable CouroHiii... — Ali, iniiii ami! dit Jean-Louis, tu sais que je dois partir pour l'Angleterre etrAiiiérique, cl je ne lai ai pas fait mes adicus !
Un homme comme Courottin avait assez d'intelligence pour comprendre ce langage, au>si lui répondil-il : — Voulez-vous lui écrire un mot? je puis le (ut faire parvenir, car je vais à l'hoiel du duc pour m'entrelenir d'affaires sérieuses.
Jean-Louis prit le crayon de Conroltin, et déchirant une page de l'agenda de l'avocat, il composa la lettre suivante :
<i Fanchette, demain je pars!... »
J'abandonne les commeiiiaires à l'espril de chacun, tout en ûhservanl que ces mots étaient dignes, et de celui qui les traça, etde celle qui devait les lire- Il la plia, la remit à liouroiiiu tout étonné. Courottin enlra chez le duc, rencontra Ju.^tine, à qui il remit le griffonnage de Jean, et Léonie le lut à son retour de Versailles, où il y avait tu une fcte.
Que l'on ne croie pas que Courottin venait pour rien à l'Iiôlel du duc. Sachant que le gouvernement protégeait en dessous main les Américains, il eut une conférence avec le duc pour se faire un mérite auprès de lui d'avoir délivré la France; de jucux ceuls vauriens, et de servir la cause de l'indépendance. Ainsi Courottin cherchait à se glisser parmi les hommes d'Etal.
Jean-Louis s'en était revenu dans sou manoir, dont il ne pouvait souffrir la vue depuis que sa l'anchetie ne l'habitait plus. Il espéra que le lendemain Léonie aurait trouvé moyeu de le voir, sinon il se promit d'entrer à l'hôtel, et d'arriver jusqu'.n elle par tel moyen que ce fût.
Il était dix heures du soir, et le pyrrlionien, le nez alTublé de ses
JEAN-LOUIS
luncttPS, éciiv;iilà Jean-Louis Irs aiilonrs qu'il dovail lire et cnn^ilter; il lui indiquai! le Collège d ÛxToril ctinuue celui où il lui fallait rester Mois mois, etc., ele... Le père (irauivel eiiibia— ;iil sou elier fils, et lui faisait ses adieux ; l(uit à coup on eutciul le lu iiil d'un luillunl équipage, on frappe à la porle, elle s'ouvre, et Lémiie parait!... Il n'y a qui; certaines aiurs (pii ont le don inlus avec la vie de connaiire une foule de |ii'liles iliice^ qui déi cirent les actions d'une magie de si iilinii'iil ineoiinue à beaucoup d'aulres. Celle icllevion me vient, parci' que la lille du duc de Parllicnay clait velue avec nue petite robe de sianinise pareille à celle qu'elle portait dans son petit tuinieau; t Ile n'avait rien (pii décelât sa grandeur... A cet aspect, Jean- Louis, liois de lui, la pril par sa (aille svelle, et la posa dans le fanlenil du premier eou-eiller clerc, en lui disant: — Je l'y place pour la dernière (ois! .. hclas!... — Louis, qu'as-tu donc?... pour la première fois tu pleures!... — Ab, Fanclieite! je veux le mériter : ne m'as-lu pas juré d'éire fidèle.' — Je tiendrai mon serment. — Fancheiie... tu me rassures... écoute : Je m'exile pour longtemps. Je cours à la ;;loire, et je vais la chercher dans un autre hémisphère... J'y cours parte que je ne puis te posséder qu'au moyen de l'illnstnition et de la plus grande célébrité... Jlon cœur me dit que j'y alteiuilrai... mais pendant tout ce temps, pendant celle ionique absence, je ne le verrai point'.... Fanclieae, élonnée au di'iiiier point, répondit: — Louis, n'as-lu plus d'imagination'.'... moi je le verrai toujours!... — Malheur an\ Anglais!... Je réponds du triomphe des Elals-Unisl... s'écria Jean-Louis, fanatisé par la réponse de son aiiianie. — Là... là... mon neveu, tu n'es pas assez fort pour dompter le destin, et s'il est écrilque les Anglais... — Ils périront!.., Fancheiie, je remeis ions mes droits à mon père et au bon oncle Barnabe : tu me promets de les instruire de tous les chagrins'' — Mon ami, nous nuus écrirons !... — Ah, Fancheiie! nous avons été bien près du buiilieur !... — Uélas ! mon ami, ne sommes-nous pas heureux'/ la Fancheiie l'adore; tu es certain cl'ètre toujours son seul ami, sa consolation... Crois-moi, Jean-Louis, nous serons nuis!... Souvieus-loi des paroles du prèire, et de sa conviclinn!... — 0 Fancheiie! pourquoi rappeler loutce qui peut ajoulerà la tristesse dont je suis saisi, en songeaui que je le quille'.'... Hélas!... ce l'ugiiif moment penl cire le dernier... — Je songe que tu reviendras glinien\, et alors ceHe douce mélancolie a des charmes enivrants. — Si je péris!... Fancheiie!. .. — Louis... je n'aurai point d'autre époux que toi !...
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Il y eut un monient de silence : le pyrrlionien essuyait son œil, et le père Granivel le sien, pendant que Léonie et Louis, se tenant par la main, se reg.irdaieul avec cet air que le pinceau si ul peut rendre, car en amour les trois quarts de ce qui se dit s'exprime au moyeu de l'admirable éliiquenec de l'œil. 11 sendjle que la nature y ait placé un feu pénétranl qui se coule jusqu'au cœur... Alors quand j'emploierais lont le génie de l'auteur du Solitaire, ou de l'radon, il seraii impossible de vous rendre ce tableau vraiment enchanteur. Un aveugle comparait lécavlale au son d'une irompellc; je comparerais ce moment à celle couleur giise dont le terne a quelque chose de brillant et de voluptueux pour l'œil...
Pour cent criiiques de ma coiuparaison, j'aurai peul êire trois personnes qui m'entiMidront... cela me suflii... j'en suis conleul... — Allcms!... allons, enfants, interrompit brusquement le père Granivel, du courage, et ne nous olez pas le nuire... Morguiemie! si Jean périt, je ne vivrai plus. — Adieu les Cranivels!... A ce mot du pyribonien chacun éclala de rire el conçut le plus heureux présage.
Le corps de Leonie eflleura* celui de Jean-Louis, car elle se posa doncemeui sur son bieu-ainié, el ce toucher délicieux leur causa quelque chose de plus que du plaisir. Celte douce expression allait au cœur; cet assend)lement chaste et momentané avait un charme céleste qui répandait sur ces adieux une certaine grâce mélancolique. Les cheveux bouclés de Léouie jouèrent sur le visage de Louis : celte dernière caresse, ce hasard d'amour le péuélra ; il n'aurail pas donné ce tact firgiiif pour un empire.
Léimie lit un mouvement pour s'en aller en entendant sonner onze heures à l'Iiorlcige de bois. — Ah, Fancheiie 1 encore un moment... et Léouie se rassit. — Quelcpie séparé que je puisse èl,re de toi. je serai counne la piaule d' \pollon. loujour» tourné vers lastre qui donne la vie... Tu es à jamais le mien 1
Certes, lecieur, les Céladons de l'Artamène n'ont rien dit de pins gaLii;l que cela; mais j'ai rem.irqiié que ceux qui ne îoiilp.is encire euglcjbos p.ir la civilis.nio;i en io:il de pareils. Je me ^ollviel((Jrai toujours d un jeune Américain qui, vovaul au Jardin des Plantes une fleur qui venait de son ile, me la n'ioulra, en di=anl: Voilà mon pays '....
tnlln, Léonie se lève, et les trois Granivels la suivent; Louis la conduit à sa voilure, et lui donne son dernier baiser!... Fauchette resia limgtcmps sur le cœur de son bieii-aimé. — Adieu, Fauchette !... ■- Adieu, Loui.s!... — Adieu! — Adieu!. . Lémie s'év;uiouii, et Jean pos.i son amanie, pale et licmblante, à côté de Ju-line; il l'eiiibr.ive encore elle se réveille à ce baiser!... lui tend les bias; le cocher fuueile, cUepiri!... et Louis reste à la même place, regardant
la voilure, entendant ce son, et lorsqu'il ne voit ni n'cnlend plus rien, il y resle encore!... et demie de >on existence'...
Le lendemain, malin, Jusline arriva loin efl'.irée au moment où Louis montait dans sa chaise de posie... Llle apport.iii à Granivel une belle ceinlnre rouge;, et venail lui dire de lui adresser ses lellres.. Jean-Lcmis baisa l.i ciiiitiire, el partit :iu milieu des bénédictions de son père, qui pleura lnr-que les chevaux emporlèrent lont son espoir. Le professeur lui cria : — Discute, et discute bien, la logique est tout!...
Je vous dispenserai, lecteur, de l'historique de la traversée : qu'il vous siifiise de savoir que per-onne n'a à réclamer les frais de poste de Jean-Louis, car il les |iaya bien et dùinciit es in:iins des postillons; que le paquebot Lady Marlboroug le transporta à Douvres, où il prit la poste pour Londres, cl de Londres à Oxford, où il étudia au collège.
Ici, nous n'avons pas d'autres événements que ceux de sa correspondance avec sa maîtresse. Ce fut la seule distraction qu il se permit : nous allons en extraire ce qu'elle renferme d'intéressant.
lEITliE DE JEAN-lODtS A LÉOSIE.
Oxford, septembre 1788.
a Oh ! ma chère Fancheiie! ton image m'est sans cesse nrésenle Ppndanl tous mes travaux ; elle m'eiitoiirage, el j'ai bienic')! vaincu les dillieultés. J'ai appris la lactique, cl je vais partir pour l'Amérique, alin de contribuer à la délivrance; dune nation asservie et en chasser les oppresseurs. Pardomic-moi de ne pas lavoir écrit plus loi; je travaille à notre bonheur, et je ne veux pas perdre une miinile.
« Oh ! quel sera mon courage en pensant que chaque^ fait d'armes lésera raconté, elfera palpiter ton cœur! A leur mulliplicité, lu reconnaîtras mon amnur... Je n'ai qu'une crainte : si, pendanl mon absence, ton peTe allait le présenter des époux, et le forcer d'en choisir un .' Ah ! Fanche;lie, écris-moi vite, bien vile, et pins vile encore j'accourrai sgr les ailes de l'amour et du désespoir. Ton echarpe rouge est toujours avec tnoj ; elle bi Ole ; elle me rappelle sans cesse et le besoin de m'illuslrer, et nos amours... Fancheiie, lorsque celle leltie, tracée à la hàie, le parviendra, daigne la lire seule, à l'heure où le jour baisse peu à peu ; lâche de te représenter le pauvre Jean-Louis, exilé volonlairemi;nl à mille lieues de toi, par amour pour toi!... Puissent ces caractères qu'il a formés le le rappeler tout enlier!... Hélas! je leur ai confié toute mon àme. Si l'amour répand une vie, une odeur, un nuage, un je ne sais quoi sur ce qu'il louche, presse ce papier froid, je l'ai animé!... pense, en le touchant, que je me suis occupé de loi ; qu'en ce moment où les yeux le parcourent, je l'ai parcouru; qu'une heure entière j'y ai déposé tous mes soupirs; (jue, la lettre finie, je lui ai parlé comme à un me;ssager fidèle; qu'il elait chargé d'une foule didée;s amoureuses; qu'il doit te dire, eiiliu, he:uicoup plus de choses qu'il ne contient, parce que, telles choses qu'il conlienue, j'en ai pensé davantage... L'espoir me sonlie'iit, confirme'-le... Je ne sais, mais parfois je doute de toi, quand je; me figure combien de séductions t'enlonreni!... Iléias ! je ne l'offre qu'un cœur brûlant... d'autres peuvent l'offrir le pouvoir de tous les oripc;aux de la vie humaine... Ah! j'ai besoin de savoir de nouveau que ti" m'aimes!... Adieu, Fancheiie... souviens- toi de notre adieu!... Adieu. »
lîn fille bien élevée, la modeste et tendre Fancheiie répondit à son aniaiii. Nous iranscrivons ici la lettre, afin que vous puissiez juger du mérite de soij style épislolaire.
tEIlne DE LÉOME A JEAN-LOUIS.
Paris,.,,
«Oh! m ;ii ami, la lettre a procuré à mon cœur une de s(;s plus douces fèics!... Uni, je me suis recueillie; pour la lire, eljc l:i lis sans cesse Elle est sur mon sein avec mon bouquet de mariée, et celte leitreme lient lieu d'un portrait... Hélas! la lésolntion el l'entreprise que lu as formées aiir.iienl augine;iilé mon amour, si mon amour n'avait pas atleinlune force à lae|uelle on ne peut pins rien ajoiilir... Ta lettre m'a l'ail voir que lu persévères : que je l'ai bénie de fois, celle chère leltre!...
« La joie qu l'Ile m'a cau=ée a, pour un moment, adouci mes peines; je dis mes peines, car celle que je ressens de ton ab euci;, loule cruelle qu elle est, ne balance (tas celle que j'éprouve. .*la cousine, celle aim.ihie Ernestine esl daiigereiHenient malade; c'est une amie que je perdrai, el, si elle meiirl, je serai inconsolable.... Il est impossible de quitter la vie avec plus de sujet de la regiet:er; mon cousin Vandeuil comble sa jolie femme d'alli;mions et de prévenances. E.'nestiue est aimée avec une ardeur el une bnnié qui doublent ses souffrances; mon père est au dé,sespoir, e^l le manpiis ne qiiilte pas son chevet. Elle .e levé, maii une secrète langueur la doininc... Lile esl pale, ses beaux veux sonl ternis, et ne s'anintenl que; epiand elle rcg.irde son mari, (lo:il l'ainonr est e.xlréme... Elle; m'a dû son bonheur, dit-elle, et el*" ajoute qu'elle meurl élouflée sous un tas de
JEAN-LOUIS
roses!... On prétend que cette sitn.iiion vient de trop d'amour!... llelas! je ne eonipreiids pas que l'amour puisse faire mal... Jusiiu'ici il fut pour moi le baume le plus enivrant! ei. quand Je pense à loi, mon bien-aimé. une douceur secrète me pénèire, et mon sang ne rencontre pas d'obstacle, tant il est prompt à se diriger vers mon cœur!...
« Tu crains des rivaux ? tu n'es pas fait pour en redouter. Ne suis-je pas Fanchette? celle jeune fille élevée par Darnabé, qui nous apprit a ne connaître qu'une seule eliose de solide et de prisable, la vertu? Tu veux que je le fasse de nouveaux serments! ils sont inutiles, et si tu peux me trouver un mol plus énergique que « Je t'aime! » appreuds-le moi, je te l'écrirai !...
« Ne crois pas que j'ab-indonne nos deux amis. Il y a trois jours j'étais seule à IhiMel avec Krnesline; j'ai invité ton peie et l'oncle à venir dîner; nous avons passé une délicieuse soirée... Barnabe a ri'ussi, par ses dilemmes, à faire sourire ma pauvre cousine; car il lui a prouvé que la mort valait mieux que la vie.
Les boutades et les expressions originales du professeur ont égayé
Ernestine Ce léger
sourire qui vint errer sur ses lèvres m'a fait l'etTet d'une rose que l'on trouve dans la campagne au mois de novembre!... il m'a touché l'àme... Oh ! mon ami, sois bien persuadé que la leudi e Fauchetle t'aimera toujours , et que loi seul seras son époux. Adieu!... et regarde cet adieu comme un baiser !... s
Jean -Louis devint presque fou en lisant l'é|iiire de Fanrhetle.
Ce fui la consolation de sa traversée. .Arrivé en Amérique, il traça l'épilre suivante :
DECXIcn lETTIIB DE Jik^-
Lons
A lÉOTIE DE PAHTHENAV.
Ves monts Aliigani...
€ Fancheile! ô mon amie ! je suis sur la terre de la liberté, et le troisième jour j'ai vaincu ! îles trois cents camarades ctdeux cents hommes que nous avons ramassés en route <mt emporté une batterie de canons; celte charge a décidé la victoire..
Wathinglon m'a nommé colonel sur le champ de bataille; car, en arrivaut. j'avais élé promu par mes compatriotes au rang de capitaine... L'illustre défenseur de l'Amérique m'a donné un commandement très-important, et, avsnt huit jours, ou lu seras veuve, ou l'Europe retentira des exploits du compagnon de Washington... Ce grand homme prétend que je dois arriver a tout. Reporte ces louanges à mon oncle qui m'a formé, et le reste à toi ; car lu es une déesse à qui je dois tout ! Mon amour pour toi eit la cause première de toutes mes actions. J'ai dû ma promotion au manque d officiers. Nous n'avons ni argent, ni munitions, ni vivres; le courage et l'amour de la liberté font des miracles; mais la ceinture rouge en fait encore plus... Si tu veux m'écrire, un corps de Français nousest annoncé, donne-leur ta douce lettre... Washington témoigne beaucoup de plaisir à s'entretenir avec moi. Les journaux anglaisl'en diront davantage sur mes exploits. J'ai fait prisonnier le général Wallis. Adieu, Fanrhette!... a'iieu!... Le théâtre bniyanl où je suis ne laisse pas le loisir de soupirer : le bmil du ca- !^'i et les cris de mort me font avoir honte de penser à des amours.
quand des milliers d'hommes expirent. Je t'écris au milieu du luuuilie et en co\irant. Mon amour sera aussi duiable que ma vie pié« seule l'est peu!... Je inc réjouis, elles batailles ne me semblent tien, en songeant que lu pens.es ;'i moi!... je m'imagine que tu me vois. Adieu!... »
TiensI s'écria l'avocat, te voilà encore? — page 3.
CUAPITRE XX.
Un homme vint qui jeta l'épouvante.
ASOXÏME.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin.
Et rose elle a voeu ce que vivent les roses. L'espace d'un m 'lin. Mauieboe.
Orois-moi, ton deuil a trop
duré, Tes plaintes ont trop mui^
muré; Chasse l'ennui qui te pos- .séde.
Mm HERBE.
La correspondance de Léouie vous a instruit de l'état de la marquise de Vandeuil : cette victime de l'ambition, consumée par le poison, mourait cha(|ue jour...
A chaque aurore, on croit qu'elle va périr; son periide époux ne la quitte pas d une minute, et lui prodigue les soins les plus louchants.
Il y avait quelque chose de barbare, une sorte de raflinement de cruauté à lui faire ainsi regretter la vie !...
Le mois de décembre arriva; la marquise ne pouvait plus se lever que bien rarement : Léonie, Vandeuil et le duc de Parthenay entouraient son lit.
— Mon ami, dit-elle en tendant au marquis une main hn'ilauie et décharnée, je ne verrai pas l'année nouvelle :
lieiireuse avant de mourir d'avoir connu le bonheur!... — Il faut espérer, mon Frnestine...
— Ne m'abusez pas ; vous devez savoir que ma fin est prochaine.
Le marquis tressaillit à ces paroles
— Léonie, conliniiat-elle, ta douce amitié me fait aussi regretter la vie... — Hélas ! chère Krnestine, dit Léonie, les malades ne ."^ont pas cei>x qui souffrent le plus. Vous ne laissez
que des mourants! ... et des affligés... — Chère cousine, interrompit le marquis, c'est moi qui suis le plus à plaindre!...
Le duc ne disait mot; sa douleur était extrême... Quel déchirant tableau que celui d'une jeune mort!... Ernestine, semblable à une plante gracieuse qu'un ver ronge dans sa racine, se penchait chaque jour davantage vers la terre : sa contenance accablée, sa défaillance, ses yeux dénués de vie, tout navrait l'àme du spectateur de celte dissolution anticipée.
Un soir que, réunis dans la chambre de la malade, Léonie, le duc et son neveu lui prodiguaient les plus touchantes marques d'intérêt, Ernestine, plus calme et moins soulfrante, se laissa aller au sommeil, dont elle était privée depuis longtemps. On évitait de parler et de faire du bruit; le silence le plus grand régnait dans l'appartement; l-éonie se levé, éteint les lumières, et allumé une lampe, dont la faible clarlô ne peut s'opposer au repos de son amie... Chacun est debout et prêt
TE AN-LOUIS
à se retirer ; Lconie est auprès du lit, et s'assure, en baissant son oreille vers son amie, que le léger souffle qui s'exliale de sa bouche est bien celui du soninieil. Tout à coup des pas se font entendre... la porte s'ouvre... Tons les yeux se tournent vers l'arrivant...
— Quel est riniporimi, le maladroit.'. . dit le duc. — Ciell s'écrie le maniuis en Iniiuèine, l'enfer le vomit-il.'... — Me reconnais-lu '.'... Tels lurent les mois que prononça d'une voix sourde nn vieillard à cheveux blincs, et dont la figure hâve était sillonnée par un allrcux sourire... c'était r.\méricain... Léonie frémit involontairement à l'aspect de l'œil farouche de lluconnu, et le visage de Maico s enflamma de fureur quand il aperçut Léonie : — Une femme!... murmura-t-il. Le marquis trembla de tous ses membres en entendant ce mot; et le duc, étonné qu'un étranger soit parvenu jusque dans les appartements sans être annoncé, s'avance pour l'interroger.... mais le marquis se hâte, en surmontant sou invincible terreur, de dire au descendant (les empereurs
du Mesiinue, d'uQ ton de voix altéré :
— Que voulez-vous, mon cher .' — Un siège, car je suis fatigué... Le marquis s'empressa de le conduire vers un fijuteuil. — Venez plutôt dans mon cabinet, reprit Vandeuil interdit.
— Non, je sois bieo ici... et le vieillard, en s'asseyant, remua son manteau pour en faire tomber la neige.
Le marquis était sur nn abîme; il regardait fixement Maico avec un air scrutaleur. Le duc de Parihenay ne revenait pas d'étonnement, en voyant la docilité du son neveu aux ordies brusques de l'étranger :
il allait tirer le cordon delà sonnette pour faire venir les laquais, lorsque son neveu, inspiré par le danger , arrêta son oncle, en lui disanr, à l'oreille :
— Mon oncle, laissez-nous; cet étranger est un médecin anglais que j'ai demandé, d ne faut pas qu'on en soit instruit... — Snflit. mon neveu, répliqua le duc qui prit le change; Léonie, sortons.
Et ils laissèrent le marquis seul avec l'Américain Vandeuil s'assura que sa femme dormait toujours. — Qui peut vous amener ici, monsieur? dit-il en se tournant vers le vieillard, je ne croyais pas être connu de vous.'...
— Certes, tu as pris assez de précautions pour dérober ton nom, répliqua l'Américain; il ne fallait donc pas laisser sur ma table cette carte...
A ces mots, le vieillard tira de sa poche de côté une carte de visite, et la rendit au marquis stupéfait.
— J'apprends, continua Maico, que l'Amérique arme contre ses tyrans; je bri-ile de quitter une terre abhorrée, et d'aller me venger de mes chagrins en me livrant à ma fureur dans les combats. Ne m'interromps pas, dit-il au marquis prêt à parler. Puisque le hasard veut que tu sois le dernier qui ait fait usage de ma science, et le premier assez imbécile pour me laisser son nom, sers-moi... A dater de ce jour, tu es mon esclave !... — Vil magicien ! sors d'ici, s'écria le marquis, oubliant, dans son indignation. "que Maico possédait ses secrets. — Enfant, dit le vieillard, "obéis-moi, ou je te brise comme un verre!...
H y avait à la cheminée un magnilique poignard turc, dont Sa Ilau-
Jcan-Loiiis Granivel, colonel au service des litats-Uiii:
tesse fit présent à un ambassadeur de la famille du marquis ; le saisir et s'élancer sur Maico fut l'alfaire d'une seconde.
Le vieillard s'avance, tend la poitrine : — Frappe, enfant, je suis invulnérable !... Et il lance un sourire ironique ;'i Vandeuil.
Le marquis plonge son poignard... il se casse sur le sein de Maico, dont le lire sardoniriue avait qm-lque chose d'infernal. Le marquis était un esprit fort; cependant, à ce moment, l'idée d'un pouvoir surnaturel erra dans son esprit, et la peur lui fit couler sa glace dans toutes les veines, une sueur froide se répandit sur son corps". La lueur sombre, le silence, la méchanceté de l'œil de Maico, tout contribuait à refl'iayer.
— Hbéis, reprend l'Américain d'une voix sourde. — Que veux-tu? parle, envoyé de l'enfer!... que désires-tn? — Vu passeport pour demain ; je le veux tel que je puisse aller oi'i bon me semblera sans que l'on m'inquiète. — Je ne peux l'avoir pour demain. — Tu ne
peux? dit Maico: je le veux ce soir, et j'attends ici!... L'œil fixe de \'\méricain et son attitude effrayante abasourdirent tellement le inapqiiis, qu'il sortit à pas lents, sans doute dans l'intention d'aller chercher le passeport chez le ministre.
— Ne me fais pas attendre longtemps!... lui cria Maïco.
Le vieillard secroyant seul s'assit, et se mit à réfléchir sur sa destinée.
Une fois le marquis sorti, son imagination n'étant plus frappée, il rougit en lui-même de l'idée qui lui était venue, et, pensant combien Maico pouvait lui nuire , il chercha les moyens de le prendre sur-le-champ et d'assurer son propre repos, soit en le Aiisant passer pour fou, soit en obtenant une lettre de cachet pour le mettre dans un cul de basse fosse en le bâillonnant..
11 recommanda à Laflenr de ne pas laisser soriir l'étranger de la chambre de la marquise, et il lui ordonna en même temps de s'entourer de tous les laquais pour exécuter cet ordre, attendu que l'inconnu était un homme d'une haute importance pour l'Etal. Le duc et Léonie étant couchés, le marquis monta eu voiture, espérant que ses desseins n'éprouveraient aucune entrave.
Maico fut interrompu dans sa profonde méditation par un léger soupir; l'Américain se retourne, et cherche d'où peut venir ce bruit. !• nfin il aperçoit les beaux yeux noirs quErnestine souffrante levait vers le ciel.
— Grand Dieu! quelle douleur!... Léonie!... En entendant ces mots le vieillard s'avance vers le lit. — Mon ami, dit Ernestine, prenant Maïco pour le marquis, ma langue est brillante, donne-moi donc un peu d'eau .. — Une femme!... s'écria l'Américain, qu'elle meure! — Qui est-là?... Si c'était mon mari, je serais déjà satisfaite... Et, la marquise se levant sur son séant tira violemment ses rideaux : — C'est un prêtre sans doute, dit-elle; oui, ma fin est prochaine... et je dois nie résigner.
Maïco s'approcha de nouveau, et prit la lampe pour regarder la malade...
— Mon père, je n'ai rien à me reprocher, dit la marquise. — Ciel ! s'écria Maïse. en reconnaissant les symptômes du poison qu'il avait
JEAN'-LOUIS
donné an mnrqnis... Eh quoi : madnnie. vous no vous plaignez pas?
— Je soiilïie en -ilomi'; j>imn]uoi ili--iiliT ^o^ ;iinis?. .
Colle ré|mn'*e oniiil le eu'Or de l'An); lioain, (|iii dipnis loii£;lomps était forme à la V(ii\ de la pitié; ce qui le fr.ippa, ei' fui la re-iîjiiation de la marquise ax des soulfiauces qu'il ^avuil être CNCesbivemoiii aiguës.
— Keninie, reprit-il, vous mériicz votre sort. — Je jure, mon père, que je n'ai jamais blessé pcr^(lUllo ; aiiiaiii que je l'ai pu, je fus boimc, charitable et verUieuï-e. — Tous les niomanis parlent ain^i... Rcpoiuls-moi, femme... Ici lo vioillaril fronça le sourcil, ei la pauvre Eniesline eut pour. lUpoiid^ >iiicerenionl : n'a-lu pas ouiragé ton mari : — .Moi, grand l'ion ! s'éciia la inarqui?e on >o liirdaut les bras, nini! je n'ai jamais eu d'autre anuiur... el quoi amour!... il a peutêtre offensé la lliviuité par trop d'aidour.
Lo visage d Eniosiiiio s'anima, et la sublime expression de l'innoceuce se défendant d'une injuste accusation parut dans sa contenance, el pe^^uada le farouche .Améiicain, dont la h.iine pour les founnes parut s'a--sinipir nii moment. Il est vrai qu'lirue-tiue olail aux porios do la mort. Copondant il reprit, en manifestant uue espèce de répujriiaiice do parler à iinc femme :
— '.N'o.imnoins lu nicuis victime de la haine...— C'est impossible! s'écria la marquise. — Keinnio, je lo le dis, cl, de plus, moi seul pouvais le sauver!... — Sauvez-moi pour niiiu époux, et toute sa fortune est à vous pour prix do ce biriifiiit... il m'aime assez pour f.iiie ce sacrilice. — Femme, il n'est plus temps ! Le poison est arrivé au dernier di-gié d'inleu>iié... Rien ne peut vous ravir à la tombe... — Je suis doue empoisonnée?... dit la marquise avec un mouvomeat d'horreur. — Tu l'as dit... — Maisqni .'... murmura la pauvre Krnestino. — Depuis quand as-tu ressenti de l'alfaiblisseuienl '?... — Depuis la fin d'août, répoiidii la marcpiise efliayée.
Le vieillard réfléchit un moment, regarda "Eriicstine en approchant la lampe, et lui dit : — N'es-tu pas la femme de Vaudcuil.' — Oui.
— th bien '... c'est ton mari qui l'a enipuisonnée!... — luiposiour! Lni, grand Dieu !... lui qui m'aime... — C'est lui !... répéta fortement l'Américain : j'eu suis sur! .. — It'où le savez-vous'/... El la ligure haletante d'Ernesiiuo marquait une of royable angoisse. — C'est moi qui lui ai vendu le poison, ré|iondit Malcu avec calme.
La marquise, abattue, retomba sur son oreiller à moitié évanouie.
— Mainlonant, dis-moi. quel ton as-lii lait à Inu mari ? — Je u'ai à me reprocher que trop d'amour, répourtil-clle faibb-ment.
Malgré siui horreur pour les femmes, Maico fut cmn. Colle épouse prèle à périr, le son de sa voix, sa pâleur, sou bel œil brillanl d'indignation, eu se voyant désabusée, tout coniribuaii à reudre celte scène éloqueute... 11 le fallait bien pour que l'Américain poussât un soupir.
Il lit un mouvement machinal pour sortir, el cnlr'onvrit la poric ; mais les valets rangés lui rendirent la reiraile impossible. Ce rassemblement de laquais fut pour lui un trait de lumière ; nul doute que le marquis n'en voulût à ses jours. 11 revint vers la niarqui^^e, dont la respiration entrecoupée anuonçail la Ou prochaine.
— Hélas ! pourquoi êies-vous venu me désabuser?... je serais morte heureuse! — Et la vengeance?... s'écria .Maico. — Je uc la connais pas!...
Maïco. tout étonné, recula de trois pas. — Comment ! ne pas se Tenger d'un traîiie, d'un assassin ?... Le voulez-vous'.' je vais vous en donner les moyens. — Je vous remercie!... je l'aime! — (Jraud Dieu ! inierrompit Slaîco, vous n'avez pas deux heures à vivre. — J'avoue, reprit- elle, que j'aurais de la peine à quiiicr ce monde sans me convaincre... car je ne puis croire ce que vous dites. — Je puis retarder votre mort de quelques heures. — Ah ! muasieur, si je puis vous inspirer quelque pitié, faites-le. - J'y coaseus, si vous voulez m'élre u.ile. — (Jue pont uue mourante?...
I^e vieillard traça à la baie quelques ligues, car il entendit le bruit dime voilure qui reutrail.
* — Voici l'ordjonauce d'une potion qui prolongera votre existence; elle pr.iuvera que je connais le poisou; que si je le connais, c'est que je l'ai vendu, el c'est voire mari qui vint me laclieler. — Donnez-la I... Et la marquise tendait ses faibles mains. — Oui. Mais, à vo.re tour, inoulrez-moi un clieniin pour sortir d'ici sauséirevii. — Au pied de mon lii. il y a un boulon de cuivre presque invisible, poii-sez-lc. . vous irouvi r. z une pelilo place... — J'y suis, dil ÎLuco. — ^Ouvrez une porte qui dou:ie sur un e-calier ; cet escalier vois mène à l'appariemenl de mou mari; ses appartements sont au rczde-cbaussée. el le^ jardins...
NaÎLO u'eu voulut pas entendre davantage. Il jeta à la marquise son ordonnance, et, au bruit de la voix de Vaudcuil, il s'évada en eniporlaiil la lam[;e
— (lu'ou s'en empare! c'est un insensé'... il est en démence! ne le croyez pas... Saisi.sez-le... Tels éiaieut les ordres que le marquis donnait aux arcbers el à ses gens. ^
Cps fatales par.des couvainquiront la marquise... Vn affreux baltci! r.|[ de rœi.r la sai-it. el elle s'évanoiiii .i |a voix du perlide Vaiidiu 1... mais l'ordouDancc é;ai! eu du oe -rtrelé.
Le marquis, en voyaut sa femme évanouie, sans lumière, et Maïco
disparu, se livra à nue affreuse colère... Les alguasils qu'il avait anu nés eurent l'orJre do fouiller tout l'holel... Deux heures du matin sonncioMt.
Le biuil infernal qui eut lieu réveilla le duc et Léonie... Effrayés par un cruel sonpi'on. ilseriironi Kruestine àsa dernière heure, et se précipitèrent vers la chambre de la maripiise... Klle était seule!... — Ernesiiiie! s'écria Létmie, qu"as-ln.'.. coMuneul! lu n'as personne 5 tes citiés?... — IJue signilie ce lumulie? dil le duc. — Ah, mon oncle!... un homme s'est introduit ici!... il est échappé! ~ Dans quel désordre èies-vuus, mou neveu!... d'où vient voiio effioi?... j espère que vous m expliquerez tout ceci !... — Il est échappé!... répéta le marquis comme en.délire. — Oui, mou ami, dil l.rncstine; il e-l iuiilile di- le chercher, c'est moi qui lui ai indiqué le chemin.
— Mou auiiiiir, lu as mal fait; c'est un criminel d'iàal. — J'ai la tcle feiuliie de loul ce bruit, répouilit la marquise, Vaiideuil, fais-le cesser. . Le maripiis sorlil pour ordouiier à loul le momie de se coucher, el il renvoya les exompls el la marée baussée. L'iii(|iiiéludela plus violente l'agiiait. et l'on s'en aperçut à l.i manière dont il donnait SCS ordres. Eu effel, un ambitieux, an moment de tout perdre et (le voir ses crimes déeouverls, doll avoir de I effroi. Le marquis ne doutait pas que sa reinme ne fdi instruite; le ton qui accmnpagua ses paroles le lui indiqua. — Léonie, dil la muuranle Ernesline, élesvous sûre de Justine.' — Oui. ma cousine. — Eh bien ! prenez sous mon cbevel nu papier, qii elle aille sur-le-champ chercher ce que rordoiinauce couiicnt, ci qu'elle nielle à cela la plus grande celériié...
Le duc fut Ini-môme éveiller Justine, et les chevaux étant encore à la voilure du marquis, elle y monta. — Ebbieii, Krnesline, ronnncnt te Iroiives-tn ? demanda le manpiis, revenu près du lil de sa femme.
— liien, mon ami !... — El qu'a dit le médecin anglais? dil le duc de Pariheiiay. — (Jiiel médecin, mon oncle?., demanda la malade.
— Ce vieillard,... cet incoiinn, répomlll le duc. — 0 mon oncle! il m'a guérie d'un mal incurable!... En prononçanl ces mois elle pressa la main de l'artlieuay; nue larme roula sur sa joue décolorée ; et un coup d'œil foudroyant ajoula à la terreur qui avait saisi Vandouil à louies cesqnesiions. — l.éouie. repril-elle. ma tendre amie ! hélas... viens, que je t embrasse !... inaiiuciiant allez vous reposer? demain j'existerai encore... vous pourrez me voir!,.. — Nous ne voulons pas l'abaiHluuner,ma tille, dillednc; je suisvenu passer le reste de la nuit à ton chevet. — Et moi aussi, s'écria Léonie. — Charmante enfant! Et Ernesline l'embrassa de nouveau, bien qu'elle devinai quelle élail la cau^e de sou malheur. — Mais, repril-elle, mes bons amis, laisseznnii ; je dé>ire causer seule avec .M. de Vaiulenil... El elle ajoula, en afiéclaiil un sourire : C'est bien le moins qu'avant de mourir une femme lourmeile encore un peu son mari!...
La plaisanterie d'un agonisant allire les larmes de force; aussi le duc el sa lille pleurerenl-ils à ces mots... Le marquis, pâle el tremblant, les cheveux pre-que droits de stupeur, tressaillit à celle parole, élue s'aperçut pas de la sortie de son oncle el de Léonie.
Il y eut un moment de silence, que la marquise rompit en disant :
— Sommes-nous seuls, monsieur? — Oui, ma chère Ernesline!... —
— Pourquoi m'appeler chiref... m'avcz-vous jamais aimée?... Monsieur, je sais que vous m'avez empoisonnée .. A ce moment le marquis se jcia à genoux cuuire le ht, en s'écriani: — Ernesline!... je suis perdu!...
Alors entra Justine; elle apportait le contre-poison, que la marquise avala rapidement. L'allilude du marquis, son exelamalion, l'alléraliou de sa voix, convainquiiiuit la soubrette que Vaudenil était f.jn de sa femme, cl an désespoir de la perdre : quand elle dil à Léonie ce dont elle availété témoin, les soupçons di' Léonie disparurent, il en fut de même du duc. à qui sa lille le redit; car, ne vous imaginez pas (|ue la maison d'un duc soil exemple de caquets!... Jus'ine sortie, el le conire-poison pris, la marquise repmissanl la main dont son mari la pressait, lui dil : — Malheureux !... si mon existence vous élail à charge, vous pouviez m eu iu'lrnire; au moins j'aurais eu le mérite du sacrilice, el je vous aurais évité un crime .. El moi qui me vantais de voire amour!., moi qui vous chérissais !... Ah! l'excès de mo I allachi'inenl mérltail-il une telle récom|icuse? Il ne vous a pas arré é! .. Quelle àme avezvous '.. Mais à (|iioi servent mes reproches?.. Si v.iire conscience vous en fait, il^ soiil |)lus cruels que les miens; si elles ne vous eu fait aucun, pourquoi vous eu adresserai-je ...
Elle s'anêla un instant, à cause de la violente émnlion qu'elle éprouvait. La Contenance buiniliaute du marquis semblail dire : Me pcrdriZ-von ■.?...
Ernesline le comprit... — J'aurais droit, reprit-elle, de me venger, et le contre-poison que je viens de pn-ndre m'en donm; le temps... A ces mois, le mar<|uis jeta un regaid furlif sur la pointe empoisonnée du poignard cassé... comme pour s'en servir!.. — Ingrat! reprit la mourante... je n'oublie point que j.imais je u'ai pu le Inur... Je le pardonu;, el j'irai prier rElerni'hpi'il ne le rejette (las de son sein, repcns-l'.i, iiMi. je l'en snpple? .. ji- co.isirve la lepil.ilion ici-l^as. doiiiie-mui l'espoir i|ne, reanis dans un muude niedleur, ton àme épurée aimera la pauvre Eruesiiuc!...
JEAN-LOUIS
Le reste d'amour qui présidait à ces paroles, l'aiiiiuilf loiicliaiiie, l'espèce d'e\la5e de la marquise, rendaicDl ce iiinm'iil siil)lime. l'aire le liieu est im dcgié de verlu, faire le bien malgré les Immnies, en est ui) second; l'exemple du truisiéiDc et deruieruuus est offert par Enie^line.
Le marquis voyant la boulé de celte àme divine, crut pouvoir l'abuser encore. — Ma cliéie, dll-il en embrassant les mains de la marquise, sur quel fondement accuse>-[u ton époux d'un si làciie complot?... — Arrêtez, inonsictir le niaripiis... je suis désabusée... on m'a marqué le jour, etcpiandje n'aurais pas l'aveu de I liDUime qui vous vendit le poison, ce (pie l'ai vu naguère, et le mieux que j'éprouve par l'effet du reinedi' qui prolonge mes jours d'un fiigilif inslaiil, me le prouvent... et si je voiil.iis consulter les raisons (pii vous firent agir, je les aurais bientôt trouvées... mais je crains cette reclicrche même!... — lùiusliiiel Einesline! Et le marquis trouva des larmes... — Je ne suis plus Ernestine, je ne suis plus voire JeiiHiie; je suis... je vais être la proie de la mort... Portez, mon leur le maiipiis, laissez-moi seule, je veux vivre encore... .le vous jure d emporter votre secret dans la tombe... sentez... — .\nie céltsle! non, je ne t'abandonne pas; je veux mourir devant toi !... s'écria le marquis. — Point de comédie, monsieur : si vous restez, c'est peutêtre pour vous assurer de ma promesse'.'... — Erncsline, quelle injure !...
Ce mot la rappela au système de douceur qu'elle avait eu pendant toute sa vie; alors elle lui répondit'.'... — Je t'en demande pardon, mou ami ; mais ne feras-tu pas quelque chose pour madame de Vaiuleuil?... elle n'a pas longtemps à l'èire.
Il sortit... En quittant la eliambre, il lui sembla qu'un poids de cent livres s'enlevait de dessus sa poitrine. — Euliii, se dit-il, il n'y a plus longtemps à craindre!...
Krnesiine mil le verrou à sa porte, et rassemblant toutes ses forces, elle s habille à la hâte, sort par son issue secrète, et se rend chez Léonie.
La marquise ayant deviné l'objet des crimes d(> Vandeuil, vonliiit consacrer ses derniers moments à préserver Léonie du m;dlieur d'épouser son cousin, et il se glissait dans ce dessein une lueur de jal insie...
11 était cinq heures du matin... Léonie agitée se trouvait dans cet étal incertain, le milieu entre la veille et le sommeil... sa lampe de nui! éclairait iaiblement, et elle jeta un cri affreux en voyant un fantùme blanc se glisser dans sa chambre .. Elle recounait sa cousine .. la peur la glace... Ernesline s'approche... elle court assez rapidenieiil, et d'un vol si léger, ses miiuveiuents sont tellement aériens et soyeux, que l'inuigiiiaiion de Léonie en fut frappée et bouleversée; elle crut que sa cousine venait d'expirer, et que son esprit voltigeait... La froide sueur de 1 épouvante coula sur son front, et elle retenait son haleine en tâchant de nef.iire aucun mouviment.
Le faotome arrive près de son lit et s'arrête : Léonie reconnaît à peine les yeux brillants de sou amie. — Léonie, s'écric-t-elle d'une voix rendue lugubre par le silence delà nuit.
Léonie resta iiinnobile, ne pouvant croire que ce fût sa cousine. — Léonie, coniiiin;i la marquise; l.éonie, c'est moi... écoute. N'épouse jamais Vandeuil!... Léonie, promets-le-moi!... jure-le à une mourante, heureuse d'emporter celle idée. — Je le le promets!. ..je le jure!... dit Léonie dnm- voix faible. — Songe que c'est une promesse faite sur l'autel de la mort... elle est sacrée. Je te le répète, n'épouse jamais Vandeuil !... Tu ne sais pas!... tu ne peux savoir !... A ces mois, elle laisse Léonie étonnée, se relire, rentre dans son lit, et dormit deux ou trois heures beaucoup plus trauquillemenl qu't)n ne croirait!...
Priidant sou sommeil, le duc, Léonie et V;indeuil se glissèrent dans sa chambre, et enlourèrent sou lit, de manière qu'à son réveil ses yeux retrouvèrent sa famille... — Mes amis, je n'ai plus qu'un instant a vivn!... Léonie, fais-moi donc sentir une Heur?... A ces mots, elle prit la main de son oncle et de Léonie... lança un dernier coup d'œil de pardon à son mari !... Léonie n'ayant pas de fleurs, sortit de son sein le bouquet de Oeurs d'oranges naturelles qu'elle portait toujours. — Elle seul encore, mais elle est fanée !... dit la mourante. Kl la tendre bruestine expira sans secousses, sans convulsions, comme uni- plante qui tombe. A ce moment, un éclair de joie brilla dans l'œil du marquis; mais, son oncle se tournant vers lui, il pleura aussitôt.
Le silence le plus profond régna... Léonie accablée se retira chez elle, et s'y livra à de grandes rellexions sur la nature de la recommandation qu'Erncstine lui avait faite!...
La marquise fut enterrée avec précipitation... Cette mort ne servit qu'à rendre Vandeuil célèbre par ses regrets et son amour conjugal.
Son deuil fastueux, ses larmes feiutes, trompèrent tout le monde. Deux mois se passèrent, et la conduite du mar(inis ne se démeniit pas. Solitaire, et alïectant celte espèce d'amabilité de la douleur, et une re>ignaliou admirable, il réussit à convaincre son oncle de la réalilé de ses regrets et de la boulé de son cœur, l.éonie, sans afiicher ce luxe de (loukiir, pleura son amie, et fut inconsiilable de celle perte, non pas pour un momciU, mais pour toujours. Eriiestine sem-
bla associée à toiiies ses pensées; celte af(lielion sincère était celle de hi nature ; Léonie, en élevé de Barn;ibé, n'en assistait pas moins aux fêtes ; elle ne cessa pas d'aller dans le monde, mais elle y porta
sa douleur muette
Un incident vint jeter dans son àme une espèce
de joie.
Ce fut à cette époque que la renommée de Jean-Louis s'étendit jusque dans hi eapilale de la France. Ses hauts faits d'armes, sa valeur bi niante, le récit, plein d'inlérêt, et de cette éloquence des grandes âmes, qu'il envoya des campagnes de 1788 à 1789 à Barnabe, qui n'(niblia pas de le publier avec de savants cmninentaires, rendirent le colonel Granivel le héros par excellence. Tous les salons relenlissaicnt de ses louanges, et chacun se félicita de voir la France Ciiiipérer à réin:in( ipatiou du nouveau monde. Les louanges de Jeaii- Loiii^ étaicnl ci)nrnnRM> p;ir les journaux anglais. On doit se figurer combien Léonie ét;iil s;ili^l';iite de Ces éloîjes : elle eut cependant la sagesse de se taire, tout en aspirant le fl;itleur encens que son amant lui adressait; mais sou cœur n'en perdait rien.
Déjà le duc de Parthenay, a(C:iblé d'une loule de prétendants à la main de Léonie, dont la beauté et les richesses eiaient célèbres, avait proposé plusieurs partis à sa fille... Léonie les rejetant les uns après les autres, le duc se trouva fort embarrassé de l'ordre que le roi lui iniiina.
Il n'y a pas de doute que le lecteur veut connaître cet ordre; pour cela, nous n'avons qu'à transcrire fidèlement une conversation entre Léonie et sou père, deux mois et demi après la mort de la marquise.
— Mon eufaiit, disait le vieux duc eu prenant une prise de tabac, tu dois l'apercevoir vombien je t'aime d'un amour vraiment paternel? —, Oli ! mon père, vous avez aussi tout mon amour !... — Laisse-moi parler, Léonie : je ne veux pas te causer le moin<lre chagrin, et c'est le désir de faire ton bonheur qui me porte à te demander si, depuis que lu es à la cour et chez moi, aucun homme n'a fait impression sur ton cœur?
En examinant bien cette demande, Léonie crut pouvoir répondre sans mentir :
— Personne, mon père, je vous assure!... — J'en suis joyeux, mon enfant; apprends-dimc qu'il est un malheur particulier aux filles de grandes maisons de France... c'est le souverain qui dispose d'elles...
pour enrichir ses favoris!... — Voilà pourquoi M. le comte de U
disait hier que le sang des grandes familles s'abâtardissait, puisque nous étions toujours mariées à des honmies que nous n'aimions pas!
Le duc sourit, et ne s'aperçut pas que cette! plaisanterie cachait un embarias que la rougeur de sa fille dévoilait assez.
— Hier donc, le roi m'a pris à part, pour me dire que si je n'avais pas de vues sur toi, il laisait son alfaire de ton ménage...
L'effroi le plus grand se peignit dans les regards de la tendre amante de Jean-Louis.
— Ma lille, nul doute que le roi ne veuille faire la fortune de quelque favori, et cela aux dépens de la noire : mais j'y puis mettre ordre, et, puisque ton cœur est vierge de sentiments, j'ai conçu un projet qui conciliera nos inléiêts avec la volonté du mouaripie; je suis persuadé qu'il ne s'opposera pas à mes vues. — Qu'est-ce, num père?... — Ecoule, Léonie, mon neveu est, je crois, le seul parti qui te convienne; il est riche en substitutions. Il est mon héritier pour les fiefs masculins et pour mon titre de duc... Il est aimable et digne de toi; tu as eu l'exemple que c'est un excellent mari... — Mon père, je me trouve indisposée, permettez-moi de me retirer? s'écria Léonie, pensant aux paroles de sa cousine mourante. — Ma fille, tu m'effraies!... la pâleur... le médecin... — Sa présence est inutile; ce n'est qu'un mal passager. — Va, mon enfant, je vais songer à ton alhance!...
Ce lion père suivit de l'œil sa Glle chérie : dès le soir même, il résolut de faire part à son neveu des projits qu'il avait conçus.
Il eiilic chez le marquis de Vandeuil, qui, en entendant annoncer son oncle, prit une attitude pleine de mélaticidie, et, lorsque le duc parvint à la chambre où était son neveu, il le trouva les- yeux fixés sur le [lortrail de sa femme, et une larme sur la joue.
— Jlun neveu, dit Parihenay en s'asseyant à cô;é du marquis, je viens vous entretenir d'une affaire de grande importance, et qui concerne notre famille
A ce début, le marquis tressaillit, et regarda le duc avec un air tellement inquiet, qu'un juge y aurait découvert la trace d un (iiifait : il crut que Maïco avait déclaré au duc le crime que voilait la tombe,
— Votre femme... continua le duc de Parihenay. A ce mol, le marquis fut dans une agitation encore plus vi<dente. Le duc s'en aperçut. Je sais, dit-il, que l'on ne peut toucher à cette corde sans vous émouvoir profondément; mais l'intérêt de notre maison exige que vous vous occupiez sérieusement de cette affaire. — Quelle est-elle, monsieur? demanda le marquis en tremblant. — 11 s'agit, marquis, de vous remarier. — Y pensez-vous, mon oncle ? quelle autre femme oserait remphicer Ernestiiie? pourrais-je l'aimer? ..
En prononçant ces paroles avec le ton de la douleur, le marquis était au cinble de la joie en lui-même; car il ne douta point, d'après les bruits de la cour. qu€ le duc ne voulût lui proposer Léonie.
JEAN-LOUIS
— Monsieur, reprit le duc, il n'est pns question d'amour, il est question d'empêcher que nos biens ne pas'^enl ;■» une auire famillû ennoblie d'hier, qui pent-ôlre n'a que la faveur du uionaïqiie pour tout bien... Le roi veut disposer de Loouie, et vous seiiltz ([lie je ne puis parer ce coup qu'en disant qu'elle vous esl promise. — Certes, mon oncle, rien n'est plus nécessaire qiu^ celle imion ; elle esl commandée par la poliliqiie; mais conmieiil voulez-vous (lu'aprcs trois niois de deuil j aille épouser ma cousine? ce. serait faire servir la tombe d'Ernestme d'autel pour ce mariage; que ne diraii-on pas'? — On ne dirait rien : le roi nous y aniorisera. - Le roi, mon oncle, sera mécontent de ik' pouvoir disposer de Léonie, et ne voudra pas s'y prêter. — Si, si, mon neveu, car il a pour nous une affecrum toute particulière. — .Mais, mou oncle, j'aime Eruesline; je la pleure tous les jours. Qu'apporierais-je à Léoiiie? un cœur mort an plaisir, mi cœnr sans cesse eu deuil... qui ne peut plus aimer, enfin ! — Allons, mon neveu, Ernestiue était une femme charmante, adorable, j'en conviens, je la pleure comme vous; mais ces pleurs, celle affliction, ne la rendront pas à nos vœux; quiltcz donc voire air doleiii, f;\iies votre cour à Léonie, et les charmes de ma lille sont bien de nature à dissiper votre chagrin, cl à vous faire oublier voirc malheur I — Hélas!... — J'espèVe, Vandeuil, que vous réiléchircz à ceci, et que vous consentirez à ce projet? — Ilélas ! mon oncle, puisqu il le faut!... je me soumets à la nécessité!... Hélas!... —Je puis compter sur vous? et en conséquence... — Hélas!...
Là-dessus, le duc de Parthenav quitta son neveu en le laissant plongé dans la tristesse eu apparence, mais au comble de la joie de ce que son oncle eùl proposé de lui-même ce qu'il désirait tant, ce
au'il redoutait de demander, et même de faire entrevoir par sa conuite, qui alors aurait demandé beaucoup d'adresse. De son côté, le duc de Parihenay fut très-couient de pouvoir s'excuser auprès du roi d'une manière plausible.
La seule Léouie était triste; et. songeant à la convenance du mariage dont son père lui parla, elle ne voyait aucun moyen de s'y sou>iraïre... Pauvre Léonie!... pauvre Jean-Louis!... pendant que lu gagnes des batailles eu .\mériqne. on vent en France t'enlever ta douce amie !... Qui le lui dira?... hélas!...
CH.\PITUE XXI.
Oncle rt neveu se tenant par la main, C'est preuve que niariape est ccrlain.
Complainte sur ïa maiion de Morvan.
Prends un an si tu veux pour essuyer tes Inrmes; Mais ne sois point rebelle à mon commandement. Qui le donne un époux aimé si clièrcment. Le Cid, acte V.
Arrière mon espoir!... de ce danger estre.-me Rien ne peut me sauluer, si n'est celny que i'ayme!... Ains parloyl Maguelonne en allant au mouslier: Soubdain l'on entendit le bruicl d'un destrier... Magielosne de Provence.
Léonie fut pendant quelque lemps réellement malade : l'impression que lui fit le dessein de son père lui donna une attaque nerveuse qui dura plusieurs jours. Si celle attaque de nerfs n'avait pas eu pour cause son amour pour Jean-Louis, nous n'aurions pas manqué do
Elaindre Léonie de contracter déjà cette maladie des grandes dames, 'héritière des Parthenav se mit à réiléchir bien sérieusement sur sa destinée, car les paroles de la marquise mourante s'olfraient sans Cesse à sa mémoire!... En fidèles historiens du cœur de Léouie, nous devons avouer que parfois, en y pensant, elle attribua la recommandation d'Ernesiiue à son amour jaloux, et au désir d'emporter dans la tombe l'idée qu'elle n'aurait pas de rivale... Mais bientôt, rougissant de ses pensées, elle cherchait à se convaincre que cette recommandation n'avait que son bonheur pour cause; puis elle repensait à Jean-Louis, et, sentant que ce deriiii-r était le seul qu'elle pût aimer, elle répétait en elle-même : a Plutôt la mort qu'un autre hymen !... » J'avoue que toutes les amantes au désespoir en ont dit autant; mais toutes les amantes au désespoir n'ont pas, comme Léonie, un bouquet à embrasser!
Leduc resta longtemps sans aller à la cour, afin de ne pas donner au roi la réponse définitive qu'il avait demandée. Le marquis changea de conduite par degrés, et insensiblement il combla d'attentions sa cousine; il l'appelait sa obère Léonie; chaque jour, malgré la saison, il lui présentait un bouquet de (leurs naturelles; de plus il lui parlait de leur union eu termes couverts; compliments, flatteries, préfenis, tout fut mis en usage. A tout cela, Léouie ne répondit rien et garda le silence le plus réservé. Pour le duc de Parthenay, il était joyeux en voyant que son neveu obéissait à ses désirs.
Au bout d'un mois, chacun fut convaincu de lamour du marquis pour sa cousine, el de la convenance de celle alliance. En effet, heu-
reuse proportion d'ige, richesses accumulées, honneurs et biens concenirés dans la famille, bonheur en perspective, enfin rien n'y manquait. .\lor> le duc iiria un matin Léonie de s'habiller somptueusement. Cl il partit scid avec elle pour Versailles.
— Ma lillc, lui dit le bon seigneur, nous allons prendre les ordres du roi sur ton mariage. Ne crois pas, Léonie, que la contenance me soit échappée. — Mon père, répondit Léonie en pleurant, je vous avoue franchement que je ne veux point me marier; je veux rester avec vous, el vous consoler dans vos vieux jours ; mon intention vous esl connue depuis longiemps ; combien de partis ii'ai-je pas refusés! Je préférerais un cloître...
Le duc, tout ému des alarmes de sa fille, lui répondit : — Mon enfant, je l'aime comme ma vie, mais je te fois juge ; vois mes cheveux blancs ; veux-tu les déshonorer ; faut-il que je me mette à les genoux, el que je te conjure d'épargner ton père?... Depuis ma naissance, la faveur des rois m'environne... c'eslun prodige que deux rois m'aient aimé ; iras-tu en un jour me faire perdre le fruit de ma vie tout en- ,',ière'... car ta désobéissance aux ordres du prince sera le signal do ma disgrâce.
Léonie, sans répondre, continua de pleurer. L'image de Jean-Lonis, entourée du prestige de leurs armours uaifs, était la seule chose dont son àmo s'occupât. Le due respecta le silence de sa lille. Ils arrivèrenl à Versailles sans prononcer une parole.
— Ma lille, s écria le vieux courtisan, sèche les pleurs : on ne paraît jamais devant les rois le visage triste ; la plainte et les pleurs sont un cortège que les grands n'aiment pas.
Ils traversèrent les galeries, et le duc entra dans les appartements du roi sans difliculié, quoique ce ne fût pas jour de récepiion. Léonie et son père furent introduits dans un cabinet très-simple, et la jeune fille eut peine à reconnaître le roi; sans sa belle et douce figure, le simple habit gris qu'il portait aurait parfaitement déguisé le souverain.
— Vous voilà, monsieur le duc ! dit le prince ; j'aime que l'on surprenne ainsi ses amis. — Sire, je me rends aux ordres de Voire Majesté. — Mademoiselle, reprit le roi, j'ai une grande querelle à vous faire. Commeul! vous, le plus bel ornement de la cour, vous y paraissez à peine!... — Sire, répondit Léonie, si tous les courtisans vous ressemblaient, j'y serais tous les jours. — Madame, dit le roi en se retournant vers la reine, vous entendez?... — Comment! répondit-elle, j'en meurs de jalousie pour peu que vous ajoutiez im mot !
— Mademoiselle, reprit le roi, prenez ce tabouret... — Ah ! sire, dit la reine, que vais-je devenir?... —Ma belle enfant, je me suis chargé de votre mariage, et je liendrai parole... — Sire, interrompit le duc, vous m'avez fait l'honneur de me demander mes projets sur Léonie... — Eh bien! reprit le roi en fronçant un peu le sourcil, est-ce que vous l'auriez promise?... En adroit courtisan, le duc ne répondit rien. Le roi, devinant ce que signifiait se silence, demanda :
— Mais, monsieur le duc, sur qui se sont fixés vos projets?,.. — Sur le marquis de Vandeuil, mou neveu... Cette alliance... — Est celle que je voulais vous proposer, s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'auire. — Je veux prouver à ma jolie rivale, dit alors la reine en riant, que je n'ai point de rancune : la place de première dame d honneur est vacanlc, je vous la donne, mademoiselle.
— Sa Majesté veut donc réduire ma beauté à rien, si elle m'approche d'elle'.'... — Elle entend la flatterie comme un vieux courtisan, dit le roi en donnant à Léonie une petite tape sur sa joue brùlaulc. Alon ami, continua le roi en s'adressant au duc, je nomme Vandeuil ambassadeur à la cour d'Angleterre, el croyez que ce poste n'est que le marchepied d'un ministère!... Dans huit jours nous célébrerons le mariage au château. — Sire, s'écria la jeune fille au désespoir, j'ai une grâce à vous demander. — Parlez... — Accordez-moi quatre mois de délai pour cette union!... Ici le due lança à sa fille un regard foudroyant. — Je suis encore en deuil, ajouta la jeune fille avec beaucoup de présence d'esprit. — C'est jusle, el j'y consens, répondit le roi, élonné de l'accent de Léonie... IMais dans quatre mois, j'cspere qu'il n'y aura plus de difficultés .'... — Non, sire... El, se retournant vers la reine, Léonie ajouta : Je remercie Vos Majestés des bontés dont elles me comblent. — A demain, dit le roi au duc, qui sortit avec sa lille.
Le roi ella reine crurent bien sincèrement avoir fait le bonheur dé^ deux de leurs sujets. Voilà comme se trompent les rois... môme dans leurs bienfaits.... 11 serait assez inutile d instruire le lecteur de 1^ manière dont Vandeuil plul au roi.
Léonie, de retour à l'hôtel, s'enferma chez elle pour pleurer à son aise. Justine fut témoin de ses larmes, el, quoiqu'elle dût quitter lé service de Léouie pour épouser l'avocat Couroltin, elle demeura voJ loniairement quelques jours à consoler Léonie.
— Ah ! Justine, lu es plus heureuse que moi... tu épouses celui que lu aimes; mon père te dote; vous serez joyeux pendant que je vivrai dans le désespoir!... — Mademoiselle, espérez encore!... — Il n'est plus d'espoir. — Mademoiselle, il faut chercher quelque expédient pour... — D'abord, répliqua Léonie, je vais écrire au colonel Granivel... Et vite, vile, la petite femme tire son papier, brouille ses plumes, et en saisit une... Elle écrit une, deux, trois, quatre, dix, vingt
JEAN-LOUIS
pages, et, jusque-là, elle n'a encore rien appris à Jean-Louis qu'il ne saclic, c'esi-à-dire qu'il est toujours aime de sa chère Léonie... On sent que ce serait abuser de l.i patience de tcul qui oui la eharilé de me lire que de transcrire les cinquante pages de la tendre Léonie. Voici le plus important de sa lettre :
ExinAlT DE LA LEITBE DE LÉOME DE PARTIIE^Ay A M. J.-L. GnAMVEL, COLOSEL AO SERVICE DES EtaTS-UmS.
l'aiis. 1" avril 178'J.
« Mon tendre ami, je nie console un moment>des malheurs (|iii m'accablent en l'écrivant... Hélas! ion amour est menacé!... Laisse la gloire, la guerre et lindépendance; reviens dans ta pairie, où notre bonheur s'enfuit comme nue onde légère... Le roi m'a ordonné d'épouser ce Vandeuil, cet homme qui m'enleva déjà une fois à ion amour !... Dieu! si lu n'accours pas, que vais-je devenir'.'... J'ai demandé quairc mois de répit pour le donner le temps de réclamer ton épouse!... Si lu n'arrives pas le 18 juillet, je suis perdue... perdue pour loi... cl pour loul le monde, car je meurs fidèle au sorlir de la chapelle de Versailles!... Ccpeiidanl, mon ami, (|ue la mort d'une femme ireiiipéelic pas le bonheur d'une nation ; si tu es ulile, si ton absence est luiiesieà la cause de l'Amérique... reste. Je mourrai !... j'emporterai l'idée de régner toujours dans ton àme... Ces i|uaire mois seront une longue agonie pour la petite Fanchetle... Hélas! je frémis quand je pense que ma destinée est soumise au caprice des vents!... Adieu!... notre adieu ne sera-i-il pas le dernier.'... T'aiirais-jc vu pour la dernière fois'.'... Amour, je l'invoque ; protège ma lettre, guide le vaisseau!... Mais si les Anglais le prennent'.'... Que de craintes!... Adieu! »
La lettre fut remise an capitaine de la frégate la Biche. La Uiche fui poussée heureusement par le veut pendant huit jours; mais un vent contraire la retint huit autres jours à je ne sais quelle latitude. Là un vaisseau anglais passa. En voyant le pavillon français, il suivit les ordres du cabinet anglais, qui voulait s'assurer si la France ne secourait pas les insurgés. On voulut visiter la frégate; l'équipage de la Biche ne se soumit pas à celle ignominieuse visite; on se batlii, mais le vaisseau anglais avait douze canons de plus que la frégate, et elle fui pri-e parle vaisseau anglais le Commodore. Heureuscnieni une banjue bostonienne, commandée par un enragé partisan mariiime, s'empara du Commodore, quand le Commodore vint croiser devant les cotes. Alors la Biche, le Commodore et la chaloupe enlrèri'rii à New-York. La lettre parvint au colonel Granivel à K..., dont il fai-.ail le siège, le 1" juin 1789. Celle lettre le mil dans une telle fureur, qu'il rassembla ses troupes, leur parla de gloire, de Fanchetle cl de bulin dans un di>cours fort énergique qui n'avait ni queue ni télé; cependant il est probable que les loiiriioiemenls du sabre du cominandam, et le mol pillage, lirent un grand cflèt, car les troupiers, saisis de la rage qui animait leur chef adoré, monlèrent à l'assaut, et emporlèrent K... malgré les bailerics et les bastions anglais.
Ce fui à ce siège que .Maico se distingua le plus. La singulariié de ce desceudant des Moutézume le lit remarquer. En effet, il ne portait jamais ses gants et sa culotte quils ne fussent de la peau des femmes anglaises, et il changeait très-souvent d'habits.
La prise de la forteresse de K... passa pour un des plus beaux triomphes des Américains ; de plus, les Elals-Unis y gagnèrent d'immenses munitions, des canons et des habits pour leurs soudards... Jean-Louis remit le commandement au m.ijor Browning, distribua deux cent mille francs à ses soldais, et principalenieni à cent cinquante coupe-jarrets braves comme des Césars, unique reste des cinq cenis vauriens qu'il avait amenés... Ou cria Vive le colonel! on but du punch ; on procéda à l'accomplissement de l'ordre du Seigneur : Crescite et multiplicarnini... Ce crescite a toujours exercé ma science commentairice... 11 est cependant bien évident que le multiplicamini dépend du crescite!... Bref, la joie fut extrême; les Français chantèrent, les Américains burent; on dansa, on... se reposa... on recommença, on devint ivre... on s'abandonna à mille excès, et l'on prit un nouveau courage pour baitie les Anglais. Le colonel, plongé dans la douleur, garda cent mille francs, mit son cheval au galop, rejoignit Washington, lui donna ses plans, ses comptes, ses mémoires, lui dit son aventure en deux mots. Ils s'embrassèrent, et Jean-Louis fut accompagné par le héros son ami jusqu'à New-York. Là il s'embarqua pour la France, suivi de cinquanie de ses soldats qui voulurent revoir leur patrie et y dépenser leurs écus... Le 10 juin 1789, une assemblée d'officiers, de soldats et d'Iiabit;uus firent leurs adieux à Granivel, qui partit aux acclamations de reconnaissance de la foule... Bon voyage
Pendant ce temps, Léonie, dans lés larmes et le chagrin, coniplail les jours, regardait sur la carte le chemin que devait parcourir le vaisseau ; elle calculait le temps, elle s'informait de la durée des venls, de leur direction... que ne faisait-elle pas!... Pauvre Léonie! que d'anxiétés dans l'amour!... mais aussi que de jouissances! répondrait le pyrrhonien... Avril, mai, juin se passent; juillet arrive!... chaque nuit, chaque aurore qui se lève sont des coups de poignard pour Ironie...
Tout cela n'empêche pas le jour fatal d'approcher, et Vandeuil d'être au comble de la joie en parvenant à la réussite de tous ses projets. En efl'ei, lecteur, pour peu que vous ayez la vue bonne, ce qui arrive lorsqu'on ne fait pas beaucoup de ces sottises dont Voltaire avouait à quatre-vingts ans n'en avoir que soixanie-dix-huit à se reprocher, vous devez apercevoir Léonie à la fenêtre de son appartement ; elle y déplore son malheur en voyant entrer trois hommes velus de noir qui viennent enlerrer ses amours!
Ces messieurs étaient i:ouroliin et Plaidanon, rédacteurs du contrat, accompagnés de Charles Vaillant, devenu notaire. Ici, lecteur, je pourrais m'èviter cinq ou six pages en copiant textuellement le contrat de Léonie; mais j'ai de la pudeur, et je le passe : cependant, je dois vous assurer que rien n'y fut omis; il commençait ainsi :
« Pardevanl les conseillers du roi, notaires soussignés, mailre l!h. Vaillant, etc.. »
Maître Courotlin, prévenu par sa femme, l'adroite Justine, fil naître quelques diflicullés, autant pour se venger de Vaillant et de Plaidanon, auxquels il prouva devant le due qu'ils étaient des imbéciles, que pour donner quelques jours de répit à Léonie, (|ui l'en remercia d'un gracieux coup d'oeil. Le malin avocat s'en fut chez le père Granivel, rinsiiLiirc de la détresse de Léonie. On voit combien ce fin renard savait niéiuiger la chèvre et le chou !
11 trouva les deux Granivel, suivant, sur la carte d'Amérique, les pas du fils cliéri.
— Bonjour, messieurs, dit l'avocat. — Ah ! te voilà, l'ami! s'écria le pyrrhonien; que dis-tu ou ne dis-tu pas?... — Hélas! je vous itpporte de mauvaises nouvelles!.. — C'est une aflirmalion !... s'écria le pyrrhonien. — Léonie se marie dans quatre jours à la chapelle de Versailles... et elle est au désespoir... elle m'a confié sa douleur... elle m'a dit avoir écrit au colonel... — Il est inconcevable qu'il n'arrive pas. interrompit le père Granivel consterné. — C'est, au contraire, très-concevable, frère. — Il faudra que le colonel prenne son parti, reprit Courotlin. — Il aimera mieux Fanchelle morie que dans les bras d'un autre ! s'écria le père Granivel. — Ça manque de logique, di le professeur ; il iiourrait faire son rival c..., ce serait plus conséquent.— Il l'aimera mieux morte que déshonorée, répondit Granivel. — Tu changes la question, frère!... — Messieurs, s'écria l'avocat avec l'air du profond dévouement, disposez de moi, je suis tout à vous!...
Le professeur se grattait la tète en pensant, et il s'ensuivit une di'niiheure de silence.
— Mon ami, tu reverras Fanchetle'.' demanda le professeur. — Oui, répondit Courotlin; maintenant, j'entre dans le salon, et je suis reçu à l'hoiel de Parthenayà toute heure... — Eh bien! dis-lui qu'elle nous apprenne le jour fixé pour son mariage, et l'heure à laquelle... — 11 n'y a pas besoin d'elle pour cela, interrompit l'avocat : c'est dans trois jours, à dix heures du matin, à la chapelle royale de Versailles... J'y suis invité!... ajouta Courotlin avec un mouvement d'oigueil. — Va lui dire qu'elle ne craigne rien: je veille sur elle.
Celte pyrrhonique réponse lui fut portée sur l'heure par le dévoué Couroltin.
— Frère, dit Barnabe lorsqu'ils furent seuls, il faut du courage et de la résolution, et, mieux que tout cela, une précision et une présence d'esprit admirables... — Viens avec moi, que nous prenions nos mesures... Ils sorlireut à cet effet.
La réponse du professeur ne rassura point Léonie, et c'était bien fait pour cela. En effet, le falal troisième jour arriva sans qu'elle eût aperçu l'ombre d'un secours quelconque. La nuit précédente, elle avait repassé dans sa tète toute sa vie et ses amours, et elle se retraça le bel œil brun de Jean-Louis; son flatteur organe, qui chatouillait si bien le plus piofiiiid de son âme; la scène du soir où elle arriva de chez Plaid.moii, révanouissement de Jean-Louis, sa constance, sa gloire, ses victoires, etc. Alors elle pleura de rage, car elle était sujette à pleurer, et elle eut raison, si l'on songe à la bassesse, à la traîtrise de son futur époux. Le résultat de cette tempête morale fut que Léonie, exallée, s'arma d'un joli petit couteau pour s'en percer le cœur en sortant de l'autel.
Elle se lève, se laisse habiller tristement sans dire une seule parole ; elle retient ses larmes, et compare cette matinée à celle du jour où elle devait épouser Jean; elle baise le bouquet consolateur sur lequel expira la marquise.
— Et moi aussi, je vais me faner! s'écria-t-elle en se souvenant des paroles d'Ernestinc. Elle entre au salon ; Vandeuil la dévore des yeux. On entend le hennissement des chevaux, les cris et les jurements des palefreniers : on déjeune en silence, on pari!... Léonie est sur la route de Versailles, et, pendant que la voiture l'entraîne avec une efirayanie rapidité, son âme erre dans l'immense espace des mers; elle cherche par quel accident le vaisseau qui doit porter le colonel Granivel n'a pu aborder la plage française.
■• — Eh bien ! Léonie, tu ne parais pas joyeuse? dit le duc. Un sourire mélancolique tint lieu de réponse à Léonie. — Si ma chère Léonie est inquiète sur son avenir, qu'elle reprenne sa tranquifiité • j'ai bien assez souvent juré son bonheur.
Elle ne répondit rien.
JE\N-L0U1S
— Mais, Léoiiio, ropiil le duc, il y a (luelque cliose d'exiraoïdinaire qui se passe en loi?...
l'iu" larme rniila dans son ofil, snr sa joue, cl tomba snr la main de son père... ("elle larme élait liirtlante!... Ponr le coup, le duc fut agile jll^que dans le fond de son civur. cl lellcuieul, (juc. plein de trouble, il n'aperçut pas que la calèche était arrêtée par huit luiinnics masques.
— An secours!... s'écria Vaudcnil. — Tais-toi!... Et nn homme saisit le marquis à la gorge. Un lioiume non masqué se prcseule à la portière. — .Monsieur le due. Il v a divers points indécis, comme tout ce qui est ici bas: cependant il faut les éelaircir... dit Barnabe le pyrrhonicn. — Au secours!... —Monsieur le duc, si vous criez vous avez tort... Ecoulez-moi...
I.éonie. inuuobile. ne savait quelle élait rinicnliou du pyrrhonicn, qui lui lança un coup d'n>il d iuielligence.
— Monsieur le duc. reprit Bainabé, voici...
A ces mots, un honnne se saisit de Léonie et disparut à travers un bois, en emportant Ihériiièrc des Panhcnay. Aux monvemcnls vigoureux du ravisseur, elle reconnut son père adopiif. On ne pouvait opposer aucune défense, car le marquis remarqua dix cavaliers à duq cents pas derrière cutc, sur la route, cl le même nombre, à la même distance, en avant; ils disparurent aussitôt que Léonie fut enlevée. Le duc et son neveu criaient toujours.
— Voici donc ces que-lions, coniiiiua I imperturbable Barnabe. — Au secours!... — N'ayez, aucune peur, je suis boiniêle homme, et pjTrhonlen. Examimms : 1° Ou vous êtes pcre, ou vous ne l'êtes
fas"?... 2" Ou les pères ont le droit de marier leurs enfants, ou ils ne ont pas?... 3° Kanehette veut se marier, ou elle ne le veut pas... 4" Ou son futur lui convient, ou il ne lui convient pas... 5° On le roi a le droit de forcer ses sujets à se marier, ou il ne l'a pas... C» Ou le bonheur existe, ou il n'existe pas?... 7° Ou elle sera heureuse avec monsieur, ou elle ne le sera pas '.'... 8" On le mariage est à faire ou non?... 9* Ou nous devons rempècher, ou nuus ne le devons pas?... 10° On nous avons qualité pour intervenir, ou non ; et remarquez que nous intiTvenons... 11° .Mais...
Barnabe, voyant arriver la maréchaussée, ajouta : — Or, il n'est pas séant de débattre ces propositions sur la route : du reste, nous les avons examinées pour vims; le résultat est qu'il ne faut pas marier votre fdie avec un scélérat.. Adieu ; un jour vous reconnaîtrez, je re>père, le service que je vous rends!...
Barnabe et ses huit hommes s'enfnircnt .lu grandissime galop. Le duc avait reconnu le pyrrhonicn; il donna Tordre à la maréchaussée de le poursuivre, et il arriva de son côté à Versailles... Dieu sait quel tumulte et quel scandale celte aventure y répandit!... Le roi fut très en colère, et certes il y avait de quoi... L'éionnemcnt fat grand... Sur-le-champ ordre fut envoyé au lieutenant de police, aux autorités, aux gens du roi, à tout le monde, d'arrêter Barnabe Graaivel, etc., etc.
Le duc revint à Paris trcs-afdigé, le marquis encore plus. Enfin la maréchaussée ne découvrit aucune trace, ni de chevaux, ni d'enlèvement, ni d'hommes; les villageois des environs déclarèrent n'avoir vu personne; les fers des cliev.mx étaient retournés, leni's Iraces presque effacées... On sent combien ou pareil événement fil de biuit: on en commenta toutes les circonstances merveilleuses; bourgeois, filles, femmes, enfants, grands seigneurs, tout Paris en parla, en glosa, et, si vous avez bonne mémoire, vous devez vous souvenir de tout ce que les journaux du temps en dirent... Mais ce tumulte ne dura que deux jours; le surlendemain on n'en parla plus, parce que l'on enleva un ballon!... 0 Parisiens!... comment peut-on, après cela.espérerde faire parler lojgteinps de soi?... Ceux qui recherchent vos suffrages sont bien fous. Je devine niainleuani comment Voltaire a pu être jaloux d'un pendu qui vous occupa trois jours par le mot qu'il dit en mourant.
Revenons à Léonie. Le père Granivel la prit en croupe sur un cheval qui les mena au P... par des chemins détournés. Ils entrèrent dans la cabane d'un bûcheron ; Léonie y trouva des habillements très-simples, qu'elle revêtit ; et le père Granivel, après avoir remercié le bûcheron et sa femme, monta dans une petite cariole d'osier, à laquelle le bûcheroa avait attelé le cheval de Granivel. Léonie, au comble de la joie d'échapper au suppUce de son mariage avec Vandeuil, monta dans la petite carriole, que son père adopiif dirigea, par des chemins détournés, vers les villages qui environnent Paris.
Ce fut pendant la route que Léonie réfléchit à toal le danger que cet enlèvement faisait courir à ses auteurs.
— Mais, père, dit-elle, vous vous êtes beaucoup exposé. — C'est vrai, Fanchetic; nous serons victimes de celte entreprise; mais le garton sera heureux, et tu Pépouseras.
Léonie admira le dévouement de ses amis.
— Où me condoisez-vous? demanda-t-elle. — Mon enfant, répondit le père Granivel, j'ai compté sur la discrétion et ta sagesse; nous allons rentrer par la barrière d'Enfer; je le conduirai au couvent des Ursulines, où j'ai aimoncé que je l amènerais; songe à ne jamais parler de la famille, et à garderie silence sur ton nom. Tu es dé urinais la sœur Marie, fdle naturelle de H. le lliéologal de L , que
son intendant va ri'melire ce soir entre les mains de l'abbessc : hier je l'ai prévenue (pie M. le théologal ne voulait jamais entendre parler de toi. qu'il nierait dans le moniie tout ce qii'on pourrait loi dire snr Ion compte, et je duis remettre, au nom du théologal, la somme nécessaire pour entrer an couvent. ~ Mais, père, je ne prononcerai pas de vœux .... — Non, non, mon enfant : il est dit que lu dois en prononcer, mais nous veillerons sur loi!...
En c ffet, la charinante l.éimie fut mise aux Ursulines; et le père Granivel, après l'avoir coudée aux soins de l'abbessc, se réfugia dans sa forêt, où il délia le pouvoir et ses alguazils de le trouver.