‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 63 sur 92 · CHAPITRE XVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVin

le connois, tolz nourriz de cresmes; le connoi» tout, fors moi moeiiics.

ViUON, Battade XXll, recuiil dei Pollta fronçai: On niûncra toujours les homnip? ,ivcc les mots de gloirt cl de Uberté; mais riiilerélesl une amorce encore plus lorle; et la science de l'orateur est do convaincra que ce qu'il propose eet dans rintérùl de ceux qu'il entraîner. Anosïjie.

Détournons nos regards de celte scène en revenant chez le père Cranivel. Ici, lecteur, j'ai un compte à régler avec vous; quoique je n'aie pas tanl de mémoire que vous, je me souviens fort bien que j'ai le droit de mettre dans ce susdit ouvrage deux cents et quelques pages dont la substance équivaille à rien. Or, je déclare que J6 veux user de ce droit, et faire un chapitre d'enimi, alin que, dans cette mémorable histoire, il y ait quelque chose qui ressemble à la Lcqxslationdu chaos, parM. Tohu-lJo...hu. On verra comme je m'en tire. Ah! madame que je vous plains!... mais si vous vous occupez de budget, de lois, de... eh. parbleu! si vous avez des enfants, cette lecture ne vous sera pas inutile, car je veux y mettre un mot de bon sens, et j'intitule ce mémorable chapitre de l Instruction publique et parlicutière.

En engageant messieurs du conseil à en faire leur profil, je les avertis cependant qu'il n'y sera parlé, en aucune manière, des Ircics ignorantiiis; mais il ne sera pas non plus question de l'enseignement mutuel! Ainsi qu'ils se rassurent, je n'en veux aucunemenl à leurs places...

Nous avons laissé Jean-Louis dormir sur le lit virginal de celle qui n'est plus Fanchclte... Son sommeil fut agité, mais il dura deux jours, et c'est à ce sommeil qu'il dut sa guérison.

Le troisième jour, après qu'ils eurent diné tous les trois, Jean- Louis ne disant mol, le père Granivcl en regardant son fils désolé, et le professeur on rélléehissanl si profondément, que les rides de son os frontal en étaient redoublées ; ce dernier, au sortir de table, se mit en face de son passif neveu, et lui tint ce discours que nous rapposterons en entier :

DISCOCBS DE BARNABE GRANIVEL, PHOFESSEUB.

a Jean, ne nous attristons pas!... défendons nos organes de ce saisissement noir et mélancolique qui les envahit; le chagrin ne dit rien, ne fait rien, ne prouve rien, et n'avance à rien, comme je le le démontrerai tout à l'heure, autant qu'il est permis à l'homme de prouver quelque chose, c'est-à-dire presque pas, n'importe!... Continuons! Tu as perdu ta maîtresse!... (à ce mol, Jean-Louis fit un soupir) ; elle est placée dans une sphère que tu désespères d'aiieindre... Je vais t'y faire monter!... iJean-Louis regarda le professeur avec étonnement). Mon eidant, il faut continuer ton éducaiinn et la finir : lorsque tu l'auras achevée, tu deviendras un héros, non pas ici, car il n'y a aucune occasion de te distinguer, mais en Amérique. Reviens en France après avoir délivré les Etats-Unis, et le général Granivel épousera bien mademoiselle de Parihenay. Nous resterons ici pour la maintenir dans son amour, et veiller sur elle... Au surplus, voici mes conseils pour ton éducation ; écoute le plan que j'en ai médité pendant ces trois jours.

« Je l'engage à manger beaucoup de pain et autres substances semblables qui contribuent à entretenir le génie quand on en a, et qui sont reconnues pour développer l'espril. En effet, à mesure que l'on s'éloigne des climats qui ont un beau ciel, et dont les habitants sont panophages, on trouve des hommes rudes et grossiers.

« Ainsi préparé, et ne l'occupant pas des sciences que je t'ai apprises, principalement de la vertu et de l'art d'être heureux et bienfaisant, enseignement qui n'entre dans aucune éducation, car il faudrait payer trop cher les professeurs, à bon compte dans ce siècle, lu commenceras par l'assurer si tout ce que lu bois existe? C'est une matière fort ardue et très-pyirhonique que tu éclairciras, si faire se peut : en apprenant ce que c'est que la durée, l'espace, le mouvement, le plein, le vide, le mou et le sec; ce qui, d arguments en arguments, te conduit à examiner Ibomme, ce perpétuel phénomène!... et comment il se faii qu'il ail des idées qui ne soient ni pleines ni vides, sans espace, sans durée, sans mouvements, ni autres quaUtés matérielles... Or, ceci se complique, et devient inintelligible... Suis-moi bien!... lu tâcheras de le coinpiendre (. . et voilà, mon garçon, ce qui constitue la philoiophie des écoles. l\ y en a diversité. On compte :

« La stoïque, de Zenon;

fl La platonique, de Socrale;

« L'épieurieime, d'Epicure;

« La cynique, de Uiogène :

« La péripatéticienne, d'Aristote;

« Enfin la sceptique, de Pyrrbon, qui est la mienne, cl qui bal

JEAN-LOUIS

toutes les autres... Néanmoins cesdiverses enseignes se sonl rancées ea deux armées modernes : le spiritualisme ei le malériallsme. Mais le pyriliouismeesl resté !... preuve que c'est la bonne secle. Sois doue pvrrlionien. el doute de tout!... »

loi, le père Granivel interrompit son frère par un ronflement bien décidé... Barnabe gémit !... Mais, voyant que son neveu avait encore l'œil ouvert, il continua ainsi :

« De la philosophie lu passeras à toutes les sciences qui en dérivent, et qui sont : la précieuse logique (ici le professeur ôla son biuinet de velours noir, s'inclina, cl le remit), la grammaire, toutes le> langues de l'Europe et les langues anciennes, les sciences naturelles, la phvsique, la médecine, la chirurgie. Alors lu pourras te saigner, purger, ouvrir ton corps, guérir les rhumes séculiers et ecclésiastiques!... Pour complément de ces sciences, lu ajouteras l'hisloire ualurelle et la botanique, avec uu examen scrupuleux des systèmes ; et tu sauras les noms de tes bouquets à Chloris dans les Icriiiiuaisons as, us, ex et is. Si l'on prononce le nom gracieux de Karoisse, dis que c'est un liUacée. Tu apprendras la chimie et l'alcbimiè, qui t'offrent les movens de dépenser cent mille francs pour avoir une once d'or : la métallurgie, avec laquelle tu pourras te faire pendre en faux-mouuavant. De là, tu passeras |ù l'agricullure, en y joignant toutes les sciences qui s'y rapportent . le connnerce, la banque, etc. Tu ferais même bien d'apprendre tous les métiers; on ne s;>ii pas ce qui peut arriver !... Ensuite, tu passer.is aux mathéinaiiques, que tu étudieras depuis la géométrie jusqu'au calcul des variations, alin de connaître connneni Saturne approche de quinze sixièmes de plus qu'on ne le croyait de je ne sais quel astre trèsintlueul pour notre bonheur; et lu n'oublieras pas la mécanique, afin de savoir faire un tourne broche, une montre, une cage à poulet.

« De ces sciences exactes lu t'avanceras dans l'architeclure, 1 artillerie, la construction des places fortes, et la guerre... art admirable, qui consiste dans nu peu de plomb qu'il s'agit d'insérer le plus promptement possible dans la tête de ceux qui se trouvent devant nous pour le recevoir... Mais il faut que cela s'opère par poids et par mesure, . , ., , ,

« Enfin, mon neveu, tu apprendr;\s la marnie, le pilotage, les longitudes, etc.; car aux Etats-L'nis tu peux devenir amiral ou général , et il ne faut p.is être audoisous de sa place, comme tous ceux qui sonl ignorants et présomptueux. »

Ici Barnabe fil une pause... Mais il reprit avec un nouveau courage :

« Après ces simples et préliminaires connaissances, tu l'occuperas de l'histoire, car il faut apprendre ce qui fut el ce qui est... tntin, pour nous mettre en usage ces connaissances diverses pour ton bou- Icur et celui de l'humanité, lu iras prendre une idée de la manière dont les hommes se gouvernent : Tu voyageras, en un mol... car il ne faut pas avoir l'air d'un nigaud qui n'est pas sorti de sa rue. Tu sais que l'on envoie lous les fils de famille dépenser leur argent sur les grandes roules, pour savoir commeul on danse à Naples, à Rome, eu Suisse; que le Panthéon a tanl de pieds de haut, que la statue d'Apollon est belle; que l'on brûle du charbon de terre à Londres ; que, etc... alors lu seras obligé d'avoir de bons souliers ki tu vas à pied, ou bien un livre de poste et de 1 argent... A l'aide du fouet et des jurements réitérés d'un postillon, tu apprendras la politique de tous les pays, ainsi que le droit des gens, le droit public, le droit romain, el tous les droits du monde, alin de pouvoir delrudre tes culottes si on le les dispute...

a Cependant, mon neveu, jamais science ne fut si pyrrliouique; car M. de llailay, chef d'un parlement, disait que si on l'accusait d'avoir pris Notre-Dame dans sa simarre, il commencerait jiar s'enfuir. Tu auras besoin, pour approfondir tout l'art législatif, de lire cent mille volumes, ce qui prouve que la vérité est une, et n'a pas besoin d'explication.

0 De là, mon ami, tu passeras à l'économie politique, à la science de l'administration, qui consiste à avoir un cœur droit et du bon sens. Alors, mou neveu, tu étonneras, comme moi , tout le monde par ta raàle éloquence ; lu raisonneras à tort el à travers sur les impôts el les gouvernements, et à force de pousser tes dilemmes, lu deviendras un grand ministre, ou lu iras à la Bastille.

« Mais... je t'avertis que la connaissance profonde de toutes ces tcicnces, comme de celles qui vont suivre, ne te serviront de rien , (•i tu uas pas du génie!... c est-à-dire si tu n'es pas, sur trente millions d'hommes, parmi les dix que la nature capricieuse constitue d'une manière si parfaite, que lesidéessoient claires, justes, neuves, et rendues par toi avec des expressions originales qui peignent d'un mol.

« Enfin, ton génie ne te servira encore de rien, si... lu n'as pas la patience, el si ala patience tu ne joins l'art d'intriguer...

« Mon ami, tout ceci bieu compris, admettant que lu as du génie, de la patience, et le don de l'intrigue, tu pourras devenir célèbre. Mais cette célébrité sera un poison mortel fécond en chagrins!... Cependant si lu veux occuper tes loisirs et le consoler, il te reste une loule de sciences qui sonl les ornements du bel édifice que je viens

de construire : tu as la poésie lyrique, comique, épique, tragique; la musique vocale, inslrumeiilalc. et la composition; la peinture, la sculpture, el toute la littérature, depuis l'acrostiche jusqu'aux œuvres inédites.

« Tu vois, mon ami, l'utilité de mes conseils, el si tu veux les suivre, je t'abandonne cent mille francs, qui sont le produit de mes économies depuis vingt ans. Ils te serviront à les nobles entreprises; deviens l'honneur des Granivel ! tu seras un grand homme, je l'espère I... car la jonction de ion orteil avec ton index gauche, et la protubérance de ton os frontal me l'indiquent... Va, mou enfant, achève ce que j'ai commencé,., parcours lEurope en discutant, et prouve aux Anglais que tu es digne des Turenne... »

Lecteur, à ce discours, qui fut débité avec une volubilité exlr.iordinaire, vous devez vous apercevoir que Barnabe se trouvait dans uu des plus beaux paroxysmes de sa passion lavuriie, (pii consistait à parler sans cesse, et à montrer la vaste élciidui' tU' m s cDimaissaiices. lui repassant en revue les divers daila> qu'oiil'oiircliciit lis hommes, le bon pyrilionien se délectait en faisant caracoler le sien. Hélas!,., on a bieu raison d'affirmer que les passions ou les dadas, comme on voudra, aveuglent les hommes... Barnabe en est nue grande preuve, et les gens qui voudront confondre les incrédules pourront la citer... Le pauvre docteur était si bien aveuglé, que, non-seulement il ne voyait pas un déluge de salive qui, s'écoulant de chaque côté de sa bouche, produisait un fleuve sur son habit; mais encore qu'il n'avait entre son pouce et son index droil que le bouton de la veste par lequel il avait saisi son neveu, qui depuis longtemps s'était couché, de même que le père Granivel !... De temps en temps le docteur, selon ses vues grandioses, lirait ou repoussait le bouton, croyant tenir son neveu... Il poussa uu long soupir en voyant le peu de philosophie du siècle, et réiléchit, en se couclianl, à la fatalité qui n'avait permis à personne d'écouter un de ses discours tout entier .. Cette idée l'attrista d'abord, mais en y pensant, il y vil du pour el du contre, cl cette bonne âme s'endormil!... 0 digne et estimable, professeur! puisse Ion ombre se consoler par l'idée que quelque Breton tenace, lecteur enragé, lira jusqu'au bout ce chapitre.

0 toi qui as eu le courage de l'achever, comme moi de le copier dans l'ouvrage de Barnabe, intitulé Emhroni"'iinmta granivclliana, sache que ce professeur était un des honimes les plus savants de l'époque. Il inventa les mitaines à quatre pouces, le corset à la paresseuse, les lits élastiques... les parapluies à canne, le sucre indigène, le jeu du solitaire ; il a fait des commentaires sur la guerre et les anguilles à la lartare; on lui doit le Parfait Procureur, ouvrage éminemment utile, dans lequel il compte cent soixante douze manières honnêtes de s'approprier le bien d autrui; mais malheusement il s'est arrêté au vol avec elfraciion... 11 a découvert dix-huit planètes nouvelles, dont il oublia les noms et la position. Si la cruelle mort ne l'eût pas interrompu dans ses travaux, il aurait inventé les constitutions de l'Europe, l'enseignement mutuel, le calcul des variations que lui a volé Lagrauge, les télégraphes, les draisiennes, l'imprimerie stéréotype, l'autoclave, le kaléïdo.icope, les fosses inodores, la calelière Morize, 1 huile de Macassar, la loi sur les communes, cl les machines... Monsieur l'intrépide lecteur, ce grand Barnabécst grand en tout, car il dédaigna d'indiquer le fi uit que l'on doit tirer de ce grand et sublime discours ; il résulte si bien de l'épigraphe et de ce chapitre, qu'il ne le mit pas par écrit, de même que Phidias n'inscrivit pas au-dessous de sa statue : Jrcpiter!

Je ne vous ferai pas l'injure de vous expliquer; vous avez trop de bons sens et d'instruction pour cela !... Grand Dieu ! quel lèse-lecteur je commettrais!

Le lendemain matin, au déjeuner, le pauvre docteur demanda, d'un air très-humble, à son neveu, ce qu'il avait entendu de son discours.

— Mon bon oncle, j'en ai entendu assez pour savoir que vous êtes la bonté même : je suivrai vos instructions. — Et tu vas partir secouer ton chagrin! répondit Barnabe. — Non pas sur-le-Éhamp... Fan- <hette... mes adieux'/...— Ah ! j'oubliais !... c'est juste, mon neveu. (Jeiiendanl réllécliis que, si lu vas voir Fanchette, tes maux augmenlerout... d'un autre côté, tu regretteras de ne pas lavoir vue : voilà les deux côtés de la chose... maintenant fais comme lu voudras... — Garçon, il te faudra de l'argenl? dit le père Granivel. — Frère, c'est mon affaire, répondit l'oncle. — Je veux que cela me regarde seul, répondit le père. — C'est pour son instruction : je m'en suis chargé; je suis son maître... lu n'as rien à y voir... — C'est mon enfant. — C'est mon neveu; je suis vieux, el n'ai que faire de mon argent, —Ni moi non plus!... répondit l'obstiné père Granivel— Tirousàlacourle paille!... s'écria le pyrrhonien; il n'y a rien à dire contre le hasard. Les chances sont égales .-c'est la seulechose qu'un pyrrhonien puisse admettre. — Tope, s'écria Granivel.

Jean-Louis avait les larmes aux yeux d'attendrissement. Le professeur gagna; mais le père Granivel déclara qu'il ne céderait jamais le droil de payer l'équipement, le sabre de son fils el les fournitures à faire à deux ou trois cents vauriens déterminés que Jean-Louis annonça vouloir emmener aux Ltats-Uiiis, après toutefois avoir achevé son éducation à rnniversité d'tJxford,

JEAN-LOUIS

Comme Jcan-Lniiis Unissait d'expliquer qu'une ceniame de chenapans, qui n'auraient rien à perdre ei tout à gagner, seraient d'excellents défenseurs pour les Klats-Unis, et qu'ils lurincraient un bataillon sacré, une troupe d'enlanls penlus dont il serait le capitaine, et qu'il convenait de les chercher dans Paris, réceptacle d'une foule de malheureux braves comme des Césars, parce qu'ils n'ont pas le sou , Coiirottin entra : il était vêtu d'une manière très-élégante et le visage riant, car il venait de toucher de magnifiques honoraires pour avoir gagué la cause de M. le duc de Parthenay ; et ce qui le rendait plus joyeux encore, c'est que le procès n'était pas encore terminé, l'adversaire en ayant appelé au grand conseil. — Je viens de voir mademoiselle Léonie de Parthenay. dit-il à .Iean-Louis;elle pense toujours à vous... Je m'étonne, monsieur Granivel, que vous ayez manqué à l'aller voir. — Et comment, dit Jean-Louis, puis-je le faire ?... — Eh quoi ! s'écria l'avocat en levant les mains, c'est un amant qui demande par quel moyen il verra sa maîtresse'?... — Dès demain je la verrai, dit Jean-Louis. Cependant elle est placée plus haut que moi, et ce serait ,î elle à venir 1... — Ah çà ! que fais-iu maintenant? demanda le pyrrhonien à Courotlin. — Ce que je fais? reprit Pavocat, je suis votre exemple. J'expose à la justice le pour et le contre, afin qu'elle doute le plus longtemps possible de quel côté est le bon droit. Tantôt je plaide le pour, et tantôt le contre; et depuis quinze jours que je suis au barreau, sur dix causes je n'en ai perdu qu'une, et c'était la meilleure, aussi maintenant je ne prendrai plus que les mauvaises. — Et t'écoulc-t-on? demanda Barnabe d'un ton piteux. — Quelquefois, répondit Couroltin. — C'est beaucoup, observa le pyrrhonien.— Allons, mon oncle, s'écria Jean-Louis, nous n'avons pas de temps à perdre , sortons, et prenons l'argent nécessaire. — Et pourquoi faire? demanda Courottin ; puis-je vous être utile à quelque chose ! — H s'agit, dit le père Granivel, de recruter des gens sans le sou, de bonne sauté, et qui cherchent la fortune. — Oh ! j'en connais beaucoup, s'écria le malin avocat, et je vous prierai d'enrégimenter mes connaissances; vous délivrerez la patrie d'un assez bon nombre de gens redouiables dans les circonstances où nous nous trouv(ms; car, depuis que j'ai quelque chose à conserver, j'ai pris le parii des riches.

Le pyrrhonien saisit un rouleau de douze cents francs en or, et il sortit suivi de Jean-Louis et de Conroiliii, auquel on expliqua, tout en cheminant, les desseins de Jean-Lonis.

A peine avaient-ils atteint le Pont-Ncnf, que Courottin se trouva face à face avec un grand escogriffe au teint hâlé, ayant des moustaches épaisses, et un air assez patibulaire. — Tiens ! s'écria l'avocat, te voilà encore?... Et la surprise de Courottin faisait voir qu'il s'étonnait de ce que le survenant n'était pas dt^jà pendu.

Ce dernier le comprit fort bien, car il répondit : — 0 mon Dieu ! depuis ce matin je suis revenu de mes erreurs. — Messieurs, dit Courottin au pyrrhonien et à Jean-Louis, voici déjà un de vos soldats : il a toutes les qualités requises, et je le garantis sur-le-champ. On lui donna rendez-vous à la Grenouillère, au cabaret des yualre-lils- Aymon : alors l'avocat prenant son ami par la main, lui dit : — Ah çà! pas de plaisanieries, tu m'entends?... — Sois tranquille, je me suis repenti... répondit l'escogriffe en serrant la main de l'ex-petit clerc.

Courottin prit l'heure du rendez-vous, et se chargea de venir accompagné d'une ceniaine de recrues.

De leur côté, le pyrrhonien et Jean parcoururent tout Paris en cherchant ce qu'ils n'eurent pas de peine à trouver, car les vagabonds y fourmillent!...

L'oncle et le neveu s'avançaient vers le Gros-Caillon. satisfaits de leurs recherches, lorsqu'ils rencontrèrent Courottin qui était en pourparler avec un mendiant couvert de haillons. — Veux-tu être un héros? lui dit l'avocat: — Qu'est-ce qu un héros? demanda le mendiant; que gagne-t-il par joer?... — Cinq sons de paye, répondit Couroltin. — J'en 'gagne douze à mendier. — Mais, observa Jean Louis, on acquiert de la gloire. — En mourrais-je plus tard? continua le besacier. — Oui et non, dit le pyrrhonien; non, parce que nous mourons tous; oui, parce que la postérité parlera toujours de toi, et que c'est une ombre d'existence. — La postérité!... répéta le mendiant, ne sommes-nous pas la postérité des temps passés? — Oui, dit Barnabe. — Eh bien! reprit le pauvre, l'homme est trop vil pour que je veuille lui plaire... — Mais, l'ami, interrompit Courottin, tu est malheureux?... et tu peux atteindre aux grandeurs en prenant parti avec nous. — Tout git dans l'opinion que l'on se fait des choses, répliqua le pauvre en regardant ses guenilles : je suis le premier de ma tribu, et je m'y trouve heureux. Je me suis fait une place très-commode dans ma boue, et j'ai encore des envieux I... Le pyrrhonien admirait le bon sens de cet homme, qui, voyant passer un grand seigneur et une jolie femme, alla en sautillant "leur tendre la main en disant son protocole accoutumé. — Nous n'en ferons rien, s'écria Cour(.tlin. Et ils s'avancèrent vers l'auberge des Qualre-fils-Aymon, où déjà deux cents personnes les attendaient en chuchotant.

Jean-Louis, Courotlin et Barnabe, comme s'ils eussent clé chefs d'une conspiration, saluèrent chacun, dirent des mois obligeants, et

prévinrent qu'après le dîner ils feraient les ouvertures d'une entreprise noble et généreuse, qui rendrait les coopérateurs célèbres et riches.

On envahit les salons de trois cents couverts, et les deux cent dix convives eurent bien de la peine à y tenir. Barnabe avait eu une conférence avec le traiteur, et la bonne chère et les matelotes furent servies à profusion. Le vin ne manqua à personne; il était à discrétion.

On aurait volontiers payé sa place pour jouir du spectacle de toutes ces figures einpeintes du cachet de la misère, et néanmoins joyeuses de cette joie du peuple, la seule vraie; il semblait que l'Espëranco éclairait cette scène de son tiambeau qui dure toute notre vie, et s'éteint à peine à la mort.

L'agitation, les gros rires, les éclats de voix, les refrains des chansons, les cris et les louanges de Jean-Louis retentissaient au dehors, et plusieurs personnes, étonnées de ce rassemblement, écoutaient ce bruit joyeux.

Tout à coup Barnabe se leva, et fit un signe de main qui produisit un profond silence. Le pyrrhonien jugea que l'occasion était belle pour prononcer un discours que la reconnaissance forcerait au moins d'écouter; il toussa, cracha, et s'exprima en ces termes:

« La guerre est un grand lléau, mais aussi ce ne peut être un bien; apprenez donc qu'il n'y a ni ma! ni bien à se battre ; qu'il est indifférent de prendre l'un ou Pautre parti; qu'ainsi vous pouvez oombaiire pour les Etats-Unis sans craindre de vous tromper. Cela étant, et l'Amérique ayant besoin de vous, et vice versd, vous, besoin d'elle; je pense que, nemine contradicente, rien ne s'oppose à l'effet de mon raisonnement ad hominem, car cela vous regarde. Or, vous n'avez pas d'argent, or nous en avons, car je déclare que nous vous en donnerons; or, embarquez-vous, car l'argent et les Etats-Unis, avec la liberté, per phitosophiam, et la digne logique, vous forcent de tomber dans mon sens, car... »

Ici Barnabe s'empêirant dans des raisonnements que les fréquentes rasades qu'il avait bues ne lui permeitaient pas d'entasser avec sa profondeur ordinaire, perdit la tramontane, et tomba par (erre, en répétant . Car, car. Aussitôt que Barnabe fut renversé, Courottin, voyant l'impression défavorable produite par la chute de l'orateur, se leva, et reprit le discours du Pyrrhonien :

« Ce grand philosophe a voulu vous dire, s'écria l'avocat, que vous êtes de fort honnêtes gens; de plus, braves comme les Français le sont tous, et que la liberté fondait sur vous ses plus chères espérances; que vous serez récompensés de vos hauts faits d'armes, par le pillage de tout ce que les Anglais possèdent en Amérique ; que vous reviendrez glorieux , riches, et que vous serez invulnérables!... Allez donc représenter dignement la France dans les coni- Dats qui se livrent sur le Nouveau-Monde... Vous en rapporterez de l'or, des grades, de la gloire. Vive la liberté!... »

L'on répéta avec enthousiasme : Vive la liberté!... et l'on but à la santé de cette bonne déesse, qui alors ne savait auquel entendre. — Mes amis, dit Jean-Lonis qui avait observé toutes les figures de ses soldais pendant le discours de Courottin, allez vous faire inscrire chez Granivel, le charbonnier. On vous donnera des armes, un uniforme, Pargent nécessaire à votre route, le lieu du rendez-vous, et l'époque du départ... J'aime ma Fanchette, mes amis, vous avez tous des Fanchelles?... il faut leur plaire : vivent l'amour, la gloire, la liberté ! et buvons à nos maîtresses.

L'on but et l'on rebut tant et tant, que chacun en devint ivre. Ce fut au milieu de cette ivresse que Jean-Louis et Courotlin achevèrent , do séduire tous ces dignes soldats en leur distribuant de l'or. Alors : l'enihousiasme fut à son comble; on cria : Vive le roi! Vive 1». : liberté! Vivent les Etats-Unis! Vive Jean-Louis!... ;

Eu ce moment les trois amphytrions se retirèrent, après tontefoiv, ' avoir payé le traiteur assez largement pour qu'il donnât encore du vin aux plus altérés.

On prétend, mais, nous n'osons pas l'assurer, que Jean-Louis fut suivi d'un espion de police; s'il l'avait su il l'aurait assommé. Quoi qu'il en soit, il rentra dans sa rue Thibautodé eu soutenant le pyrrhonien, qui trouvait la terre très-douteuse, ne pouvant pas y tenir pied.

Jean-Louis, ayant donné avec avec ardeur dans les moyens d'illustration proposés' par son oncle, se coucha, en jurant do partir au plus tôt, après avoir employé toutefois ses derniers moments à faire ses adieux à Léonie.

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