‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 66 sur 92 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Que (levant l'or tout s'abaisse et tout Iremblo! Tout est soumis, tout cède à ce métal! Un homme eùt-il tous les liél'auls ensemble, Fùt-il tortu, vieux, difforme el bmlal,

Dès qu'il est riche

Il vous (léiiicbe, Et vous fait faire et le bien et le mal...

PiBON, la Rose, se. .XFV.

Au pniiit du jour, Jean-Louis s'élance du lii en s'éciiant : — C'est aujourd'hui que je reverrai Fanchette!...

Il sort, se couvre d'un vaste manteau, el va se premener autour du couvent qui renferme sa bien-aimée ; il examine avec soin la hauteur et 1 épaisseur des murs : une pierre saillante, un déjoint, attirent son atteuiiou; il voit tout, remarque tout, et se promet de proliier de tout Mais c'est particulièrement sur le bàiimenl des Ursuliues que se portent ses regards enflammés. Là respire sa Fanchette. 11 jure de la délivrer .. de... de... Lecteurs, vous savez que Jeau-Louis lient tout ce qu'il pnmiet, ainsi donc réjouissez-vous pour Léonie.

Les dehors de la place assiégée bien connus, le colonel Granivel rentra chez lui, y arrêta se- dernières dispositions relativement à ses projets d enlèvemeui. 11 actieie des chevaux, une voiture, et s'assure de deux de ses compagnons américains; cela fait, il alteudit la uuii avec la plus vive impatience.

Pendant que Jean-Louis agissait et espérait, le subtil Courollin, après ratla(iue de la Bastille, avait suivi ses anciennes connaissances' 11 les avait vues se diriger vers la rue Tliibaulodé. puis vers le couvent des Ursuliues. Inquiet de ce qu'on nommait, dans son langage, un changement de domicile frauduleux, l'ex-elerc de Plaidanun, lidèlc au plan de conduite qu'il s'était tracé jadis, se promit de passer la nuil à la porte de ceux qu'il croyait avoir intérêt à surveiller.

Le lecteur, qui connaît la sagacité dont la nature avait doué Couroitin, doit bien penser qu'il ne fallut pas la nuit entière à notre disciple de Machiavel pour deviner ce (|ui avait décidé Jeaii-l.ouis et SCS parents .i quitter la rue Thibautodé : Courollin devinait les gens à demi mot, et fort souvent même sans cela. Il lit comparailre les événements passés, regarda autour de lui : d'un côlé, il vil l'amour de Fanchette cl de Jean-Louis, leur séparation, leurs projets prouvés par rcnlèvcment de Léonie par l'oncle Barnabe; de l'antre, il aperçut un couvent à trente pas des fenêtres de Granivel. et, comme il le sa. vait catholique fort tiède, il pensa de suite qu'il n'était pas venu là pour adorer les saints à quatre heures et demie du matin. La promenade de Jean-Louis autour des murs du couvent des Ursuliues ne laissa plus aucun doute à Courollin; tout fut clair pour lui.

Que fait alors notre chai judiciaire? il réfléchit cinq minutes, puis il s'élance, court, vole, cl arrive en cinq minutes à la porte de rh(")t<T du duc de Partlienay. En vain le suisse fait la sourde oreille; en vain le valet de chambre ajoute que monseigneur ne |>rut êlre réveillé à une heure aussi iiulne ; Courollin brave ces iiLiulf.nlcs ; il presse, menace, cajole, conjure, et finit même par doniier un louis! un louis!... Oh! Courollin, pour vous hasarder ainsi, il fallait que vous en eussiez mille à espérer.

Le dernier argumeul de Courollin engagea le suisse à ouvrir, el le valet de chambre à annoncer à son maître que M. l'avocat Courollin sollicite avec instance l'homieur d'être admis auprès de monseigneur, ayant à lui parler d'affaires où il est intéressé. Tel fui le placet verbal que Courollin dicta au valet de chambre.

Sans se donner le temps de passer une robe de chambre, le duc ordonna que notre avocat fût introduit. Courollin s'avança donc, ti,' le corps ployé en demi-cercle, il fit trois profondes révérences avant d'oser asseoir son individu roturier dans le fauteuil que le duc lui montrait du doigl.

— Parlez, monsieur Courollin. dit vivement le vieux seigneur. Le peuple serait-il de nouveau soulevé.' — Non, monseigneur; et, grâce au ciel, répondit le subtil interprète de Thémisd'un air de contrition, l'affaire dont j'ai à entretenir Votre Excellence ne regarde qu'elle. — Je suis prêt à vous entendre, reprit le duc assez tranquille; qu'avezvous à m'aunoncer? — IVlonseigneur. mademoiselle... Léonie... — Ma fille ?... — Est retrouvée. — Grand Dieu ! où est-elle?... — A Paris.

— Chez qui? — Au couvent des Ursulines, rue du... — Courons...

— Un moment, monseigneur!... Et Courollin remet respectueusement sur le duc la couverture que celui-ci avait déjà jetée loin de lui.

— Pourquoi m'arrêter? — Monseigneur, la prudence... — L'amour paternel est au-dessus. — Sans doute, monseigneur; mais... — Il m'ordonne d'aller embrasser ma fille. — Monseigneur, ce serait la perdre. — Que dites-vous? — Veuillez m'entendre, monseigneur...

Madcnioisi lli' de Parthenay habite le couvent de la rue de mais

Voire Evcelleuce ignore qu'à trente pas du couvent la famille Granivel a établi son domicile. — Que m'importe? — Connivence, monseigneur. — Quoi ! le duc? — Monseigneur, nous sommes tous fragiles, l'Ecriture ledit... — Je ne puis croire que ma fille puisse oublier le sang dont elle sort, et encore moins sa vertu. — Monseigneur, j'ensuis persuadé; mais je suis pareillement convaincu que les Granivel ne laisseront pas mademoiselle de Parthenay retourner à l'hôtel de son père. — Ils auraient cette audace?... — Je le crains, monseigneur. — Ils n'oseraient?... — Monseigneur, on ose ce que l'on peut ; or les Granivel peuvent tout maintenant. Le peuple est en rumeur, Jean-Louis en esl l'idole, et... — Jeau-Louis est honnêle homme? — Oui, monseigneur; mais en même temps il est amoureux... c'est ce qui fait que j'ose supplier Votre Excellence de ne point employer la force el l'autorité pour faire sortir mademoiselle Parthenay du couvent où elle esl actuellement renfermée. — Comment donc faire?... — La ruse, monseigneur, mène à tout; par des chemins détournés, j'en conviens, mais qu'importe? on n'en parvient que plus sùremenl au but de ses désirs. — Ces moyens sont indignes de moi. — Eh bien ! monseigneur, laissez agir il. le marquis de Vandeuil et votre dévoué serviteur, et je vous promets que celte nuit, sans bruit el sans esclandre, mademoiselle Léonie quittera le couvent pour rentrer à l'hôtel de Parlhenay... Veuillez seulement obtenir un ordre du roi pour pénétrer dans le couvent. — Quels sont vos projets? demanda le duc à moitié vaincu. — Si monseigneur veut le permettre, je les lui expliquerai devant M. le manpiis. — Picard I... s'écria le duc. Un valel de chamhie entra : Allez à l'appar-

JEAN-LOUIS

ii-moiit lie mon neveu, et priez-le de passer chez moi sans perdre nue minuie; annoncez-lui qu'il s'agit de Léonie.

Le valet de chambre courut s'acquitter de sa commission, et deux minutes après le marquis entra dans la chambre à coucher de son oncle.

— Parlez, monsieur Courotiin. dit le duc. — Monseigneur et monsieur le marqnis, j'ai l'honneur devons apprendre que

Voilà ce que j'ai découvert, voici maintenant ce qu'il faut faire. . .

Lwteur, ne vous impatientez pas de ma manière de raconter : chacun a la sienne...

— Bravo! mon cher ami. s'écria le marquis quand Courotiin eut parlé... bravol... Jo ne connus jamais rien de mieux imaginé que ton plan : il est un chef-d œuvre de l'art. — Ah I monsieur le marquis'... Et Courotiin faisait ses efforts pour paraître modeste.— J approuve aussi vos idées, dit le due. — Tiens, mon bon ami, reprit le marquis en donnant ;\ Couroitin une superbe tabatière en or, voilà pour te prouver ma reconnaissance... Je jure de ne pas la bornera si peu de chose. — ÎNi moi, ajouta le duc. En attendant, je veux mettre du tabac dans cette boite... En parlant ainsi, le duc prit la tabatière des mains de Coiiroitin, et, l'ayant ouverte, il la remplit de billets de caisse. — Monsieur Courotiin, voilà pour subvenir aux petiis frais que nécessitera l'enlèvement de ma fille.

Convenez, lecteur, que ce dnc savait donner; convenez aussi que Courotiin savait placer son argent à haut intérêt, car vous voyez ce que le louis donné an suisse et au valet de chambre rapporta au rusé suppôt de Tliémis.

Courotiin sortit de l'hôtel de Parihenay les mains pleines d'argent et le cœur plein d'espérances. Cependant, il n'eut pas plutôi fait une cinquantaine de pas, qu'il se mil à rélléchir profondément, et il aperçut très-distinctemeni le revers de la médaille. — Diable ! se dit-il en se grattant l'oreille, jusqu'ici tout va bien; mais...

L'avocat craignit que le terrible Jean-Louis ne vînt à connaître ses sourdes menées, auquel cas il fallait s'attendre aux plus terribles événements. Effrayé par les pensées mélancoliques que devait inspirer le revers de la médaille, un autre que Courotiin aurait renoncé aux bénéfices et aux charges de l'entreprise; celui-ci, au contraire, osa se roidir contre le sort. Il (il plus, il voulut lutter avec lui et le dompter.

Tandis que, plein do ces résolutions généreuses, l'ex-clerc s'occupait avec Vandeuil des préparatifs de l'expédition, Jean-Louis, de son côte, ne restait pas oi>if ; il avait prévenu deux de ses compagnons, et un petit mot de leitre, remisa Léonie, avertissait la jeune Ijlledc l'arrivée de son amant en France, et du dessein qu'il venait de former de l'enlever du couvent des Ursuliues, pour la conduire, sous la protection de Barnabe et du père Granivel, dans une jolie propriété que ce dernier possédait près de la forêt de Sénart. Jean-Louis avertissait encore sa bien-aimée de se confier entièrement à la reliçicuse qui lui remetiraii son billet. C'était elle qui devait la conduire a minuit précis au pied du mur par-dessus lequel il devait pénétrer dans l'enceinte du couvent.

Ainsi donc, et comme si chacun s'était donné le mot, le jardin du couvent des (jr-uUnes de la rue de... se trouvait être le lieu du rendez-vous. Léonie, Jean-Louis, Vandeuil, Courotiin, et les escortes réciproques, devaient s'y rencontrer; car minuit, heure du crime et de la volupté, mais partout heure du mystère, avait élé choi>-ie comme de concert. — Avancez voire montre, madame!... Bien. 11 est onze

heures et demie ; nous sommes rue de et nous louchons aux murs

du couvent qui renferme Léonie... Attention'..

CnAPITRE XXV.

Veux-tu, ma Rosinetle, Faire einplcUe Du roi (tes niaris7...

Je ne suis pas Tiicis; Mais, la nuit, dans l'ombre, Je vaux encor mon prix, li)t quand il fuit sombre Les plus bc,iux ch,its sont |;ris.

le Barbier de SévUle.

C'est une fort vilaine rue que la rue de j'en conviens; et je

vous proteste que, s'il avait dépendu de moi de ne pas vous y conduire, je l'aurais certainement fait; mais la vérité historique est là qui me presse, et je dois obéir à sa voix.

Or donc, figurez-vous l'étroite et sale rue de Il est minuit moins

dix minutes; vous prêtez l'oreille, et vous apercevez six hommes marchant à pas de loup qui débouchent par la rue de.... Ces hommes sont le marquis de Vandeuil. Courotiin et quatre acolytes, dont deux limiers de police. Cette armée nocturne s'avance en grande hâte. Arrivé à une petite porte bâtarde, l'homme d'avant-garde frappe deux coups, et, quelques secondes après, un bruit de clefs et de verrous se fait entendre. Il est hors de doute que le rusé Courotiin a su se ménager des intelligences dans la place.

Laissons la porte bâtarde se refermer, et portons nos regards vers le haut de la rue. — Voyez-vous accourir trois hommes'.'... — Oui.

— Bemarquez-vous comme l'un d'eux a devancé ses compagnons!...

— Oui ; il semble toucher un sol élastique. — Madame, c'est Jean- Louis... En moins de deux minutes il a l'ail le loin' du couvent, el le voilà arrêté devant l'endroit qu'il a remarqué le malin. Ses amis el lui défont les ceintures de corde qu'ils ont autour du corps. Ils travaillent, et bientôt une échelle est formée; Jean-Louis y attache un crampon, le lance adroitement de l'autre côté du nmr, affermit l'extrémité qui pend en fichant un pieu de fer entre deux pavés, et s'élance... Minuit sonne, il est dans le jardin du couvent; un de ses compagnons à cheval sur le mur, et l'autre en faction au pied de l'échelle.

Une fois dans l'intérieur du couvent, Jenn-Louis s'oriente cl s'achemine vers le lieu oii il doit cire rejoint par Léonie, c(^iduile par la religieuse qu'il a su mettre dans ses inlérêls. Cinq minutes, cinq siècles se passent, cl Jean-Louis, semblable à ma sœur Anne, ne voit rien paraître; il se dépite, frappe du pied, jure même; soins superflus ! aucune autre voix que la sienne ne vient rompre la monotonie du silence de la nuit. Inquiet, désespéré, il forme le projet de s'aventurer dans les bâliments, dont il ignore les détours; ce projet est peu raisonnable, il le sent; mais, amoureux et intrépide, l'incerlilucle esi plus pénible pour lui que le danger. Jean-Louis s'avance donc : laissons-le courir...

— Monseignetir, disait le prudent Courottin à l'impatient Vandeuil, procédons par ordre et surtout avec circonspection. Qui sait? ce diable incarné de Granivel est peut-être en ces lieux. Ce n'est pas sans iniention qu'il se promenait ce malin à quatre heures et demie sous les murs de ce vieux et vilain bâtiment. — Que m'importe cet homme .' répondit le marquis, ne somme-nous pas en force ,' — Monseigneur, Jean-Louis est terrible... Mais silence! il me semble que j'enleuds marcher près de nous... — Poltron!— Voilà comme on dénature la prudence!...

En cet instant de ses jérémiades, Courotiin fut iiiteriompu par un des limiers de la police (|ui rejoignit la troupe, armé d'une lanterne sourde.

— Monseigneur, dit l'arrivant, des hommes viennent «l'être aperçui rôdant autour des murs du couvent : hâtons-nous. — Monseigneur, reprit Courotiin, nous n'avons pas un moment à perdre... Vite, maj chère dame, .ijouta-t-il en se tournant vers la sœur tourière, condui scz-moi à l'appariement de madame l'abbesse, tandis que monsei cneur le marquis pénétrera jusqu'à la cellule de mademoiselle de Parihenay... Allons! de grâce, veuillez marcher un peu plus lestement.

La sœur doubla le pas, cl la troupe disparut bientôt, s'enfoncant dans un vaste corridor. Arrivé à la porte de l'appartement de 1 ab-

JEAN-LOUIS

bes^e, la religieuse pria le nuirquis de ue pas s'aventurer dans les couloirs avant d'en avoir obtenu la permission de la bupérieure. Le marquis voulut passer outre, mais le défaut de guide et la crainte de faire un celai le forcèrent à suivre les avis de la touriere.

Abandonnons un moment Vandeuil et Courottin discourant avec l'abbesse, et exhibant les ordres qui ordonnent de remettre mademoiselle de Partlienay es mains des gens du roi, et occupons-nous de ce pauvre Jean-Louis, qui, furieux, désespéré, parcourt le jardin en appelant à voix basse sa clicre Fanchette. Il a visité tous les bosquets, parcouru toutes les allées, point de Fancheite... 11 va s'élancer vers le bâtiment, lorsqu'il aperçoit un couvert de tilleul qui a échappé à ses regards; il s'élance... A peine y a-t-il pénétré, qu'une douce voix se fait entendre :

— Mon ami, est-ce toi? — Oui, ma bien-aimée. — Oh! bonheur ! et deux jolis bras entourent Jean-Louis, le pressent, l'attirent sur un sein doucement agile, et deux lèvres amoureuses déposent sur ses lèvres le baiser le plus voluptueux. Le colonel américain est au septième ciel : c'est vous dire que ses yeux se ferment, que sa langue est épaisse, et que son cœur bat comme le tie-iac d'un moulin. Oh ! la belle chose que l'amour I c'est le charme, l'espérance, la fleur, la vie de la vie... Mais continuons.

La vérité historique commence à devenir gênante. Si je ne m'étais pas imposé la loi de la respecter scrupuleusement, je serais dispensé, à l'heure qu'il est, d'entrer dans le détail de l'aventure de ce funeste bosquet de tilleul si méchamment planté par Astaroih pour la perdition de la fidélité de Jean-Louis. Puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, disons la vérité historique.

Vous devez concevoir, aimables lecteurs (ici les deux sexes sont compris), que lorsqu'un homme comme Jean-Louis se trouve monté au septième ciel, il ne tarde pas à grimper au huitième ; c'est, hélas ! ce qui arriva dans ce bosquet d'odieuse mémoire. Granivcl, qui aimait, qui adorait sa Fanchette, et qui croyait la presser dans ses bras, ne put impunément recevoir et donner les plus dou\ baisers de l'amour ; si ces baisers, tout suaves qu'ils pouvaient être, eussent été les seuls appas tendus par Satan, il aurait peut-être été possible, avec le secours des saints, d'échapper aux embûches du démon ; mais, outre les baisers les plus dangereux, les soupirs les plus enflammés, les doux serremenis de mains, l'attrayante pression des corps, tout devait faire chopper la vertu la mieux aguerrie. Ne vous étonnez donc pas si Jean-Louis fut heureux ! heureux est ici le mot décent.

Ce n'est pas tout que de savourer la volupté, il faut encore que le remords ou tout autre chose ne vienne point troubler vos plaisirs. Or, il arriva que la partner de Jean-Louis, émerveillée apparemment de la leiidresve exces--ive que lui montrait son amant, laissa échapper une ou plusieurs exclamations (j'ignore le nombre); liniportant est que le colonel Granivcl entendit très-distinctement prononcer ces mots : — Oh ! mon cher abbé, que je l'aime !... Cette qualification injurieuse pour un Granivcl, et surtout l'organe qui la prononça, firent faire à Jean-Louis un soubresaut violent ; on eût dit qu'il venait de marcher sur un serpent : il s'arrache des bras de la belle, et lui dit d'une voix entrecoupée par la surprise et la confusion :

— Qui êtes-vous?... — Peux-tu le demander!... — Répondez, au nom du ciel ou du diable! — Ingrat!... Eulalie doit-elle s'attendre à celte conduite ?—Eulalie!... s'écria JeanLonis... Loin de moi, femme! loin de moi... — .Mais, mon ami... — Ton ami !... Ah! périsse le jour oii je mériterai ce nom !... Fuis, malheureuse, éloigne-toi...

Comme Jean-Louis joignait des gestes tant soit peu cavaliers à ses pressantes exhorlalions, la sœur Eulalie qui, je suppose, avait usé de beau( oup de complaisance pour ne pas s'apercevoir de la substitution d'un colonel à un abbé, la sœur Eulalie, dis-je, prit le parti d'obéir. Elle se leva donc, en pleurant toutefois, et se disposa à s'éloigner du Turc qui avait la baibarie de maltraiter le plus bel ouvrage de la création. Cependant, comme elle était femme et religieuse, elle forma le projet de se venger de l'incivil, qui osait se plaindre du plus heureux quiproquo ; en conséquence, s'échappant rapidi ment du bosquet, elle courut vers le bàliment en murmurant les desseins qui l'agitaient. Jean-Louis, qui ne manquait pas d'une certaine pénétralion en matière féminine, comprit, à l'action et aux mots échappés à la religieuse, que l'amour-proprebks-é, renqiortaulsur la prudence, allait occasionuer une esclandre dont k> suites ne pourraient se cal- CBler: il se mit donc à la poursuite de l;i fuirilive, et arriva avant elle devant les bâtiments du couvent. A l'instant où il allait la saisir pour l'éloigner de ce voisinage dangereux, un bruit sourd se fait entendre; Jean-Louis prèle l'oreiUe, et bienlot des cris et des menaces parviennent jusqu'à lui... Arrêtez... au nom du roi... punition !... vengeance !.,. tels sonl lus mots qu'il distingue.

— Je suis perdue !... dit alors la religieuse en tombant aux pieds de Jean-Louis; c'est moi qu'on cherche...

Envisageant tous les embarras de sa position, Jean-Louis, rapide comme la pensée, charge la religieuse sur ses épaules, et court la poser sous ce berceau où peu de raomenls auparavant il la serrait par les plus douces étreintes.

— Restez ici, lui dit-il d'une voix ferme, ou vous êtes déshonorée... les religieuses sont sur pied, car j'aperçois des lumières à toutes les fenêtres... Attendez que le lumulle vous permette de rentrer sans être vue... Adieu...

A peine a-t-il prononcé ces mots, que notre héros disparait ; il court d'abord au mur du jardin, à l'endroit où un de ses compagnons est en sentinelle.

— Qu'y a-t-il, colonel?... — Tout le couvent est en rumeur, et j'ignore d'où elle provient... As-tu vu quelqu'un?... — Non, colonel; jiersomie ne s'est encore approché de cet endroit ; mais en revanche Jacques, qui est de l'autre côlé, m'a dit tout à l'heure qu'il avait aperçu des gens à l'entrée de la petite porte du couvent. — Attention!... dis à Jacques de veiller attenlivemeul, et, au premier danger sérieux, de nous avertir par un coup de feu... Est-il instruit?... — Oui, colonel. — De la prudence et du courage. — Soyez tranquille, je n'ai bu qu'une demi-bouteille d'eau-de-vie.

Accompagné d'un intrépide soldat, Jean-Louis résolut de pénétrer jusque dans l'intérieur des bâtiments, et de parvenir jusqu'à sa Fanchette. Ne le perdons pas de vue; voyons-le franchir le jardin, les cours, les premiers escaliers même; mais occupons-nous, en même temps, du marquis de Vandeuil, de Courottin et de leur escorte, que nous avons laissés discourant, disputant dans l'appartement de l'abbesse.

— Madame ! s'écriait l'éloquent Courottin, les ministres de la religion, tout respectable qu'est leur caractère, doivent baisser la tête devant l'autorité royale appuyée sur la loi. Un père, madame, a le droit de réclamer son enfant partout, même dans le tabernacle. Songez d'ailleurs que monseigneur le marquis de Vandeuil, ici présent, est le fondé de pouvoirs de monseii:neur le duc de Partlienay. ministre d'Etat, chevalier des ordres du roi, gouverneur, pour Sa Majesté, des provinces de Poitou et d'Angoumois, lieutenant général des armées, etc., etc. Tout ce que je me fais Ihonneur de vous dire doit vous convaincre de la nécessité de céder de bonne grâce à nos demandes.

C'était par des discours semblables que l'avocat rusé déterminait la vieille abbesse à envoyer chercher, par deux de ses religieuses, la fille du duc de Parihenay. Les deux religieuses revinrent seules, déclarant d'un air consterné que la sœur Marie avait abandonné sa cellule.

A cette nouvelle inattendue, la bonne abbesse se signa trois fois, et le marquis laissa échapper, sans respect pour les saintes mères, devant lesquelles il se trouvait, la locution la plus hérétique dont un catholi(iue put se servir: — Visitons nous-mêmes le couvent ! s'écria Vandeuil ; venez, mes amis !

Cette profanation était ce qui avait causé les cris et la rumeur que Jean-Louis avait entendus. Au moment où il revint avec son compagnon, le tapage était à son comble, et cela par deux bonnes raisons : la première, parce que l'avide Courottin, ens'acquiltant du devoir de sa charge, avait laissé égarer ses mains sur... Rassurez-vous, mesdames; l'ex-clerc, fidèle à ses anciennes habitudes, en voulait beaucoup plus aux croix d'or des nones qu'aux autres bijoux ; la seconde raison du tapage étaient les jurons et les gestes qui échappaient à l'escorte du marquis.

Maintenant que vous savez ce que fait Vandeuil et ce que veut faire Jean-Louis, occupons-nous un peu, si vous le permettez, de notre charmante Léonie, que chacun cherche et par moûts et par vaux.

La pauvrette, à la réception de la lettre de son amant, s'était entendue avec la religieuse que Jean-Louis avait mise dans ses intérêts, et toutes deux, crainte de manquer au rendez-vous donné au jardin, attendaient depuis di'ux heures dans la chapelle du couvent que minuit vint à sonner. Par malheur, notre jolie Fanchette ayant négligé, en entrant dans l'église, de tirer la porte à elle, celte porte entrebâillée avait été aperçue par la touriere, qui conduisait, à i.nze heures trois quarts. Vandeuil. Courottin el leur suite, el anssilol fermée à elef par cette dernière ; de manière que, tandis que .lean-Lonis se dépitait et faisait même autre chose, que (Courottin pérorait, que Vandeuil jurait, et que les limiers de la police blasphémaient, Léonie et

,1E\N-L0UIS

sa compagne s'offorçaieiit, dopiiis près il'iino hoiiro, do foiror ooite maudilo porle qui les enipi'oliail d":dU-i' rejoindre Jean-Louis. Eii(iii la serrure eède. el l.éonie esl libre... Les eri> (iiii parleni de l'iiitcTieiir rarrcienl im moment, mais ramoiii- rempurli'. elle se reecnninanile à Dieu, et, légère comme une >ylpliide. elle fi aneliil les cours el pénètre dans le jardin; elle vole au unir d<' elolure, iiersonne ne se présenie à ses regards; effravée de l.i -oliiudc où die se irouve, el plus encore du brnil qui parvient juMpià elle, I éonie clierelie nu ahri : le couvert de tilleul est le pr.iniei' cpii s'olïre à sa vue, elle y court. Un cri deiïroi parti du feuillage la fait tressaillir; néanmoins elle ose approcher, el se trouve bientôt près de la soMir Eulalle en larmes. Léonie s'informe de la cause des larmes de la religieuse ; elle la plaint, la console, la presse même dans ses bras; elle l'y étoufferait peulêtrc, si elle savait!...

Tandis que tout ceci se passe, .lean-Louis et son compagnon se sont introduits dans le cUu'tre. Ils se glissent légèrement, el parviennent aui cellules des novices. Comme iU traversaienl un étroit corridor, le bruit des pas de plusieurs persomies parvient à leurs oreilles; une porte esl devant eux ; sans réfléchir ils l'ouvrent, entrent, et la referment doucement. C'était la chambre de Léonie... Le bruit des pas augmente: on s'approche, cl plusieurs hommes s'arrêtent devant la chambre où Jean-Louis el son compagnon sont enfermés.

— Poursuivez vos recherches, dit une voix douce (le timbre n'en était pas inconnu ii firanivel); je resterai seul ici; et, dans le cas où mademoiselle de Parthenay rentrerait,'je serai à même... — Il suffit... mes amis, laissons monsieur, répondit une autre voix.

Aussitôt on se remet en marche, et le corridor a bientôt repris son calme accoutumé. L'homme resté en fanion, après s'être promené quelque temps de long en large, s'emmya apparemment de cet exercice, car il s'approcha de la porte de l'a cellule, mit la main sur la clef, et pénétra dans l'intérieur.

A peine y est-il, que Jean-Louis s'élance sur lui, le terrasse, et lui mettant un pistolet sur la gorge, il le menace de lui faire sauter la cervelle au premier cri.

— Grâce! grâce! dit le patient d'une voix que la peur rend tremblante; au nom du ciel, ne me tuez pas! Hélas ! messieurs, quel bénéfice retirerez- vous de la mon de 1 infortuné Courottinî — Courottin! s'écria Jean-Louis. Et il approcha une lanterne sourde de la pâle figure de l'avocat. — Me connaitricz-vous? reprit ce dernier en reprenant quelque assurance. Ah! s'il en esl ainsi, charitable el bonnête personne, vous ne voudrez pas causer la ruine d une intéressante famille, dont le sort dépend de ma vie. — Coquin ! comment le Irouves-iu ici?... — Pardon, estimable connaissance; mais veuillez me dire auparavant à qui j'ai l'honneur de parler eu ce moment'.' — A Jean-Louis Granivel. — Ah! valeureux colonel, que je suis aise de vous voir ! pardon si je ne vous ai pas reconnu de suite ; Mais la surprise... l'effroi... la nuit... tout cela f.iit... vous voyez, monsieur le colonel, le plus dévoué de vos serviteurs, un homme qui, chargé par le duc de Parthenay de l'ordre d'emmener sa lille hors de ceslieux, a tant fait, par des avis indiscrets et par le bruit excité à dessein, que la jeune fille a eu le temps de se soustraire au sort affreux qui la menaçait.., et cela en dépit du marquis de Vandeuil, qui esl ici. — 11 esl ici, ce misérable?... — Oui, monsieur le colonel, il vient pour enlever mademoiselle Léonie. — Malheur à lui!... Mais parle, dismoi ce qu'est devenue Fancbetle? — Je l'ignore en ce moment. — Crois-iu qu'elle ait pu fuir ces lieux?... — Non, colonel; les issues du couvent sont toutes gardées par les gens du marquis. — Où peut-elle être?... — Dans un coin de la chapelle ou du jardin, que sais-je?... — Ecoute, Cuurollin, dit Jean-Louis en saisissant la main de l'avocat, qu'il pressa fortement dans les siennes ; tu me connais : tu dois savoir que je suis ami aussi généreux qu'ennemi terrible; jure d'exécuter ce que je vais le prescrire, el je payerai généreuseinenl les services. — Je le jure, répondit le tremblant Courollin. — Pense bien, reprit Jean4,ouis, que la moindre supercherie serait punie cruellement : cinquante louis, ou la corde. — Je n'ai pas de choix... — Que veux-tu dire, drôle?... — Je m'explique clairemsut, je pense; je n'ai pas le choix, crjo, j'accepte les cinquante louis. — Kelicns bien mes ordres : dix minutes après que je serai descendu, tu appelleras au secours, et tu feras en sorte de retenir le marquis el ses gens le plus longtemps possible; pendant ce temps j'aurai visité la chapelle... Tu pourras dire alors que tu m'as vu; que je t'ai altachc à ce lit; et que tu m'as entendu parler de la chapelle; on y courra; j'e<père alor, n'avoir plus rien à faire dans ce couvent liourottin, m'as-lu compris?... — Pyrfiiicmenl, intrépide colonel, parfaitement, et ma conduitp vous le prouvera. Attachez-moi donc à ce lit, et fiezvons-en à moi pour ainii^er le marquis el son escorte. — Pense à mes promesse»... je tiendrai l'une ou l'autre. — Vous ne tiendrez que la bonne. — Cela d'-pend de toi. — Aussi est-ce pour cela que je vous l'afDrme. Allons, laissez-moi, et parlez... colonel 1 Dieu vous

X plaisirs

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nu par la '

protège!... Adieu.... — Courollin, prie le diable de ne pas l'envoyer de mauvaises pensées... Adieu...

Tout en causant, Jean-Louis avait attaché Courollin au pied du lit de l'anclietle, et ce ne fut pas sans avoir envié vingt l'ois le boiiliciir de l'avocat, bonheur que le matériel Conrotliii prisait fort peu. Cette besogne faite, Cranivel et son compagnon sortent de la cellule el descendent les escaliers qui conduisent aux cours. Ils sonl eu face de la chapelle, ils y enirenl. Jean-Louis, qui a l'œil à tout, s'aperçoit que la serrure de l'église a éié forcée; rapide comme l'éclair, un trait de lumière vient le guider. 11 devine que Léonie a pu être enfermée en ce lieu, el qu'enfin libre elle a dû courir an lieu du rendez vous. Aussitôt, il vole el arrive au jardin. Paiicbctte n'y est pas; elle n'a peut-être point osé y rester à cette heure où la lune brille d'un vif (■clat; on peut-elle être.'... Le bosquet de tilleul esl un refuge... oui, mais c'est là que sœur Eulalie... Jean-Louis hésite; il ne sait s'il doit p('iiéirer une seconde fois dans un lieu témoin d une erreur bien cruelle, quoique assez douce. Un léger bruit le décide; il s'avance avec pn'eauti(Mi, el entre dans le bosquet au nuuneiil où Léouie prodiguait les consolations les plus délicates à la sœur Eulalie,

Jean-Louis s'écrie : — Fanchçlie!... Léonie se retourne, reconnaît son amant h la voix cl à la taille, et se précipite dans ses bras. Cette fois, lecteur, je vous jure qu'il n'y eut pas de quiproquos.

Pendant que Jean-Louis et sa maîtresse, tout entiers aux pla'isirs de se retrouver, se prodiguent les plus douces caresses, maili rollin a si bien miaulé, que son aigre organe a fait accourir I qtiis et ses eslaflers. Alléché par l'espoir du gain, el retenu par crainte delà corde, le subtil avocat débile inipeiiurbablement et avec un fnmt égal à celui du Grec Sinon, l'hi^loire dont il est convenu avec Jean-Louis. Au récit de l'avocat, le marquis, furieux, se répand en invectives contre les Granivel; il descend, escorté de sa troupe, et fond sur la chapelle avec la rapacité d'un vautour qui se jette sur sa proie.

Tandis qu'il ordonne dans l'église les plus exactes perquisilions« Jean-Louis, averti par les cris de Courottiii des manœuvres de l'en' nemi, entraîne sa Fanchetle vers le mur où son échelle de cordes esl placée. Sœur Eulalie, tremblante, s'attache au bras du coinpagiiim de Jean -Louis, el conjure Léonie de ne pas l'abandonner à la fureur des uones. Jean-Louis fait la sourde oreille; niais Léonie, dont l'âme esl le sanctuaire de toutes les pitiés, parle pour la religieuse :

— Mon cher Louis, sauvons-la !... dit-elle à son amant. Le colonel n'ose refuser, el il s'avance loujcuirs. Arrivé au pied du mur, il appelle à voix basse l'homme qu'il a placé en sentinelle. Jacques reconnaît la voix de son chef, et, léger comme un chat, il parait sur la crête du mur.

— Vite, l'échelle ! s'écrie Jean-Louis.

L'échelle esl placée; notre héros fait passer devant son compagnon; puis, prenant Léouie dans ses bras, il la présente au robuste Jacnnes, qui l'aide à gravir le cordage. Parvenue sur le haut du mur, Léonie esl descendue avec les mêmes précautions du côté de la rue. Elle a touché la terre; elle e^l libre... Il l'tail temps, car le marquis et ses gens, après avoir visité léglise, se répamli'iit eu vo(ir(Tani, dans les jardins. Ils approchent, el aperçoivent Jean Louis l't la pauvre sœur Eulalie, qui seuls restaient encore au bas de l'échelle.

Plein de rage et d'amour, le marquis s'élance sur Granivel, el fait feu d'un de ses pistolets. Jean-Louis ne daigne pas recourir à dt^s armes; d'un bras terrible il renverse son ennemi à moitié élourdi, cl il allait probablement traiter de la même manière l'honnête escorte de son rival, lorsqu'un cri douloureux l'avertit de l'inquiétude de Léonie. Ce cri est le signal de la retraite; et le nerveux Jean- Louis, sans attendre que l'échelle de corde lui soil rejelée, s'élance, et gravit le mur qui le sépare de sa bien-aimée. Les limiers de la police restent ébahis, et Courollin crie au meurtre, en relevant le marquis, qui, prenant Eulalie pour sa cousine, ne pense point à se plaindre de sa chute... La pauvre religieuse est entourée, mise en voiture, et conduite à l'hôtel de Parthenay.

Laissons h; marquis de Vandeuil s'applaudir de sa prétendue victoire; laissons la sœur Euhilie arriver à l'hôtel de Parthenay sans avoir adressé un seul mol à son pn'li'iidu cousin; laissons Jean-Louis conduire sa bien-aimée chez son père ; laissons le père Granivel cl l'oncle Barnabe accabler de caresses leur petite Fancliette; laissons entin Jean-Louis faire un doux rêve, et bâtissons, en attendant la smi<- (ie celte histoire, deux ou trois châteaux en Espagne.... C'est le moment.

JEAN-LOUIS

CUAPITRE XXVI.

Que votre sort al tliiïûrcnt du nôtre, Petits uisL'flui, qui me cli.irinnz I .. Vuiiiez-voiis .tinici-? vous niiiit-z ; Un lie» vous ili''|ilaU-il? vous passez dan* un autre. Vous piiraissez toujours sous le même plumage; El jnmnis ilans les bois l'on n'a vu les corbeaux

Des rossignols eniprucitcr le langaije.

Il n'est de liberté que chez les animaux.

Madame Ueshoulièkes.

Je pense qn'il est itiiitile de parler an lecteur de la surprise que doit ranser an rliic et an inaninis la vue de la sœur Eulalie prise si nialadroilinienl, et cela par pins d'iui. pour noire belle Léoiiie. Cette snrpri'e se conçnil ; elle fnl grande, rien de pins naturel .. L'affaire inipiiriaiile pour nmis est de suivre niadeinuiselle de l'arlhenay, réinstallée dans la ruinille Granivel.

Il est huit heures du malin. Le père Granivel, l'oncle Barnabe et Jean-Louis sont réunis depuis deu\ heures, et causent ensemble de la jolie Fanchette. qui, devenue grande dame, n'a ouvert les yeux qii à sept heures et demie. Jean-Louis parle de ses projets, le père Granivel sourit, et le pyrrlionien pense. Tout annonce en lui la fièvre de la composition : si;s yen\ brillent, ses lèvres s'agitent involoinairemciit, et ses bras, portés souvent par la passion au-dessus de sa tête, ne font pas un trop vilain effet Lek.iiii prétend que la passion seule peut excuser cette pose défec ineuse. Quant à moi, je m'en rapporte à vous ... Mais ce n'est pas de ce'a dont il est question : qu'il vous siiflise de savoir que Barnabe inédite un des plus beaux discours qu'il ait jamais prononcés. Eiifin, apiès nue heure d'attente, Léonie, belle, jolie et fraîche, apparaît connue le soleil an mois de janvier, c'esl-à-dire eu vivifiant tout ce qui la regarde. Jean-Louis oublie son humeur; le père Granivel rit plii^ fort; et le pyirhoiiien doute si jamais créature plus belle a embelli la snrface de la terre. Un baiser déposé sur ses cheveux blanchis par l'àfje et les méditations, achève de lui faire tourner la tête. Adieu le lil du di>eouis, jamais il ne sera retrouvé. Lecteur, vous avez beau vous frotter les mains, c'est une perte I...

Quoi qu'il en soit, le pyrrhonlen prend la parole, et, s'adressant à son neveu et à Léonie, il commence en ces termes le nouveau morceau que la situation lui suggère :

« Depuis la création du monde, j'ignore quand et comment elle s'est opérée, n'importe, ce ne sont pas là mes affaires, et j'y pense le moins possible; depuis, dis-je, la création du monde, Ihomine, maiicre brute et méprisable, et dans ce nom générique je vous prie de croire que la femme est comprise, l'homme a toujours été léger, inconstant, cruel, perfide, menteur, inconséquent, fourbe, traître, médisant, calomniateur, voleur, menteur et impie... d'un autre côté... »

— Où veux-tn en venir, frère?... — Frère, à cette conséquence, qu'il y a partout du pour et du contre ; ainsi donc, l'homme, en même temps qu'il a été ce que je viens de vous dire, fut et sera toujours un modèle de persévérance, de constance, de douceur, de lianchise, de véracité, de prudence, de droiture, de bonne foi, de charité, de désinlére^sement, de vertu et de piété. Ainsi donc... — Ainsi donc, tu prélciids... — Que Léonie ne peut décemment rester ici; que Jean- Louis ne peut décemment l'y retenir, parce que nous ue pouvons décemment priver un père de sa (ille. Or. mou avis est qu'il faut reconduire notre chère petite Fanchette à l'hôtel de Partbenay. — Ne l'ai-je donc sauvée, s'écria l'impétueux Jean-Louis, que pour la placer moi-même dans les bras de l'indigne marquis? Mon oncle, ce serait faire notre malheur à tous deux. — Frère, Jean a raison. — C'est possible; mais je crois n'avoir pas tort; et je crois encore, malgré le proverbe latin : Non est sapiens qui dicit credebam, que vous êtes tous deux de mon avis au fond du cteur. Allons, frère ! allons, mon neveu '. imitons la conduite des anciens preux, et prenons pour règle de ces actions cette maxime : « Fais que dois, advienne que pourra... »

Barnabe avait touché la corde de l'honneur; elle vibrait toujours au cirur de sa famille, et personne ne coniballit plus son projet. Chacun, triste mai» convaincu, se prépara au sacrilice héroïque au-

le pyrrhooien se faisait gloire de picsidcr comme grand pontife. wiHS pontifex.

quel 1 bumm

Laissons les Granivel s'acheminer tri'^fement vers l'hôtel du duc, et transportons-nous d'avance d.ms cette drmeure somptueuse Sœur Eulalie a été reconnue pour une élrangère; le due est désespéré; le marquis furieux; et Courottin, qui avait servi Vaodeuil pour être témoin d'une réunion qu'il ne concevait pas, se frotte les mains (en idée, lecteur; car notre avocat rusé était trop prudent pour laisser échapper le moindre geste qui pût déceler les s«;ulimciils qui l'agitaient intérieurement). Dcpendaul. malgré tonte la prudence dont il était doué, Courottin conim<'n(,'Hit à trouver sa position embarrassante. D'un côté le duc de Partlieiiay, avec nu nom illustn-, du pouvoir, une immense fortune; de l'autre Jean-Louis, avec un caractère décidé, entreprenant, terrible. Le duc est grand seigneur, mais les grands seigneurs commencent à n'être plus en odeur de sainteté. Jean-Louis est vilain, mais les vilains lèvent la tête: ils sont cent contre un, et ils ont en conséquence des bras, des jambes, et des têtes à perdre, cent fois plus que la noblesse. Chaque gentilliouime veut conserver; mais chaque roturier veut acquérir. La lutte ne peut être douteuse.

Ces réflexions mélancoliques, que Courottin faisait in petto, refroidirent considérablement le zèle (lotit il se disait briller pour l'illuNtre maison de Partli'-nay. Il jugea que ses alfaires allaient s'enibrouiller, et il se promit bien de uager entre deux eaux, jusqu'à ce qu'un parti eilt écrasé l'anire. Beaucoup d'hommes en place, de nos jours, ont pensé et pensent encore comme Courottin ; ils ont peut-être raison ; du moins le pjrrbonien 1'."» dit, car il y a autant d'arguments pour que contre.

Pour en revenir au pyrrhonien, le voilà arrivé avec son frère, son neveu et Léonie dans celte rue du Bac, où est située la demeure du duc de Parihenay. Jean Louis ne peut se f.iire à l'idée de frayer luimême à Fanchette l'entrée de l'hôtel qu'habite le marquis; il ouvre la portière de la voiture avant qu'elle ne soit arrivée près de la fatale façade, et s'élance dans la rue, après avoir déposé sur les lèvres de Léonie un muel serment d'amour. Le bon père Granivel, à la vue de la douleur et de l'égarement de sou lils, laisse couler d'abond.inies larmes; il ue se sent pas le courage de regarder plus longtemps la jolie et pâle ligure de Léonie presque mourante. Il serre la main de la jeune tille, et s'éloigne en silence.

La disparition de JcanLonis avait semblé à Léonie l'arrêt d'une séparation éternelle. ImmobJe, glacée, l'excès de sa douleur lui fit gardiT un morne silence. Le pyrrhonien, tout entier à la c(!mposition du discours qu il se proposait de prononcer au duc était marquis, ne taisait, ne pouvait faire aucune attention à la jeune fille. C'est une chose fâcheuse, mais la philosophie rend éu'oîsie et dur: le savant, tout entier à ses livres, n a pas de larmes à donner aux malheureux; il ne pense qu'aux belles théories de tel docte, ou aux sombres rêveries de tel métaphysicien. Le réel n'existe pas pour lui : et cet homme qui cherche la vérité, qui veut tout sacrifier pour elle, vit sans cesse au milieu des chimères... La pauvre Léonie. me direz-vous, ne put faire ces remarques profondes, j'en conviens, lecteur; c'est pour cela que je les fais nwi-mérae. Continuons.

Léonie, appuyée sur le bras de Barnabe, descend de sa voilure et entre dans 1 hôtel de son père; le suisse la reconnaît et pousse un cri de joie; les valets accourent aux cris du suisse, et font chorus: un d'eux, plus adroit que les autres, laisse ses camarades crier, et franchit les escaliers quatre à quatre pour avoir l'honneur, le prolil, veux-je dire, d'être le premier à annoncer à monseigneur l'arrivée de mademoiselle; malheurensenieut pour ce valet intelligent, Courottin avait aperçu d'une des fenêtres de l'appartement du duc, le pyrrhonien et Léonie; prompt à tirer parti de tout, le subil avocat s élance, entre dans la chambre à coucher du duc. et lui apprend l'arrivée de sa fille. Le duc, transporté de joie, se lève, court à la croisée, voit sa fille, et dépose dans l.i main de Courottin une superbe montre enrichie de diamants; l'homme de loi accepte en s inclinant; en ce moment, le valet entre, et proclame Iheureuse nouvelle.

— Bien! dit le duc, faites entrer.

Le domestique est consterné par l'air froid de son maître; il se retire confus, et Courottin le regarde en souriant ironiquement.

Tandis que ces petits épisodes se passent, le marquis s'est avancé précipitamment au-devant de sa cousine, e! il veut lui donner la main pour entrer au sal m; mais le pyrrhonien s'y oppose, déclarant que. ju qu'à c que Léonie ait été remise dans les br.is du duc personne autre qii! lui ue peut réelanier la gloire de lui S'-rvir de protecteur. I.e niaripiis ne lépoi.d rien à 1 onc e liainalié; il est si content de revoL celle qu'il regarde comme bou inévitable proie, que

JEAN-LOUIS

son orgueil ne s'effarouche pas du préambule familier liu philo- Miplio.

Eiiliii la porte du salon s'ouvre, et Léonie esi devant son père. A la vue (lu vcucrublc vieillard, la jeune lille s'éerie et se précipite à ses pieds.

— Dans mes bras! dans mes bras! ma clière fille, dit le dur, c'est là qu'est la place... vieus sur mon cœur! — 0 mon père! que voire accueil est doux! et combien je vous dois d* roconuaissauce!... — Delà reconnaissance, mon enfant!... l'amour d'un père se paye d'autre uiounaie... aime-moi. —.Ah! toute ma vie, mon père... El la jeune lille enlace le vieux seigneur dans ses jolis bras, en lui prodiguant les caresses les plus tendres et les plus naïves.

— Je l'ai déjà dit. s'écria le pyrrhouien attendri, cette petite possède la logique du cœur.

Apres les premiers nionu'uts accordés à la nature, le duc, se retournant vers Barnabe, lui demanda froidement ce qui pouvait le conduire chez lui.

— Voilà bien les grands seigneurs . répondit le pyrrhonien, ils nous croient trop heureux de pouvoir leur nudre service... Cette manière de penser est fort commode, car elle dispense de reconnaissance.

— Puis -je vous en devoir à vous, monsieur, qu'un jugement solennel a déclaré coupable de l'enlèvement de ma Léouie ?

— Vraiment , monsieur le duc, c'eilt peutêtre été là le plus grand service que je pusse vous rendre. Vous déviiez... Tenez, ne par- Ions pasdu passe, fuit...

et occupons - nous du présent. Je vous ramène votre enfant; la voilà, je la remets dans Vos bras, mais c'est à une condition,

— A une condition?

dit le marquis d'un air fi r, avi'z-vous le droit de nous en imposer.

Vous, criminel échappé par la révolte au glaive de la justice?...

— 11 e>t possible que j'aie ce droit que vous me déuiez. et c'est un point sur lequel j'argumenterais volontiers avec vous à l'instant, si je n'étais obligé de discuter avec M. le duc sur une matière qui me

lii nt au cœur... Ce qui est différé n'est pas perdu : nous nous rever-

cotte condition la voici : vous me laisserez vous dire, sans m'inlcrronipre, tout ce que je crois nécessaire de vous déclarer; acceptezvous?...

— Je consens à vous écouter.

A ces mots le duc se mit dans un fauteuil, après avoir invité sa lille et son neveu à prendre place auprès de lui. Quant à Couroltin, comme il était modestement debout dans l'embrasure d'une croisée, le duc oublia de le prier de s'éloigner, et il se vit, à sa grande joie, témoin oculaire et auriculaire d'un entretien qui pouvait peut-être le mettre à même de faire un coup de commerce.

Barnabe ayant toussé, craché, mouché, salué , tons préliminaires indispensables à un orateur qui entre en matière, prononça le discours suivant :

« Il est évident, etc..

etc.

/rz..

Le gdndral Granivel

— J'entends, reprit le marquis avec ironie : va, nous nous reverrous seul à Seul chez Barbln...

— Une plaisanterie n'est pas un argument, monsieur le marquis...

— Un argument est souvent ime sottise, monsieur Granivel...

— Alors vous argumentez souvent.

— Insolent!....

— Impudent!.... Pour en revenir à l'affaire qui m'amène, reprit le pvrrhoriien avec le s-ang-froid de la philosophie et san^ diigner t'Hp' T' rvoirdu rouge qui couvrait le vi-.igc du marquis, je vou^ dirai donc, monsieur le duc, que je vous rend; votre fille à une condition;

Lecteurs, j'espère que vous me tiendrez compte de ces quelques points que je mets ici à la place du superbe discours de Barnabe. J'aurais pu, en le transcrivant, vous faire lire trente pages au moins de raisonnements que vous auriez déjà lues probablement , car il n'est pas que vous ne connaissiez l'ouvrage de M. de Couroltin, procureur général, etc., sur la loi naturelle. Or, ce M. de Courotlin étant le même que l'avocat Coiuottin que nous venons de laisser tout à l'heure dansTembrasure des croisées de l'appartement du duc, il est absolument inutile de vous mettre sous les yeux un discours qu'il donna comme sien au public dans son célèbre ouvrage, La digression que je viens de me permettre n'étant à autre fin que pour vous prévenir de ce plagiat littéraire, je vous engage à relire, si vous en avez le temps, le ch.ipitre intitulé : Des devoirs réciproques des enfants et des percs. Ilela fait, retournez en esprit à l'hôtel de Parthenay , et prêtez l'oreille; le pyrrhonien a fini, et le duc répond :

— Monsieur Barnabe, votre discours est superbe, mais il n'excuse pas la conduite que vous avez tenue envers moi. Je veux bien l'oublier en faveur des efforts que vous avez faits pour décider votre famille à me rendre ma fille; je ferai plus même, je consens à mettre un prix au service que vous m'avez rendu en cette dernière occasion; parlez, qu'exigez-vous? — Bien pour moi, rien pour mon frère, rien pour Jean-Louis; car la vertu ne se paye que par la vertu; seulement, je vous conjurerai de jeter les yeux sur votre charmante Léonie, et de prendre en pitié son malheur, — Son malheur ! monsieur Granivel. — C'est le mot propre, monsieur le duc; voire rang, vos richesses et vos honneurs ne seront qu'une peine de plus pour celte enfant, si vous oubliez de consulter son cœur; ce cœur, naïf et sans détours, vous dira : Je ne puis vivre sans Jean-Louis !... — Superbe péroraison, et digue de l'exorde. dit le marquis en levant les épaules avec un sourire de pitié. Quoi donc ! mademoiselle de Parthenay ne saurait vivre si la noblesse de son sang ne se dé>honore?...-^ — Quelle pitoyable logique ! s'écria le pyrrhonien eu interrompaul lo

FSCUUHIU

.lEAN-LOUIS.

marquis. Monsieur de Vandeuil, il parait que vous n'avez pas lu Spinosa?... — De pareilles discussions soûl inutiles, dit alors le duc, Car elles ne peuvent produire aucun résultat satisfaisant... Ma lille, ajouta le vieux seij,'neur en se levant, embrassez votre ancien ami, je le permets. — C est poliment me donner mon congé, reprit Barnabe: n'importe, je n'en presserai pas moins contre mon cœur la fille dont j'ai cultivé l'enfance... Viens, ma petite F.incbeite, viens dire adieu au pauvre professeur, et embrasser dans moi toute la famille.

l.éonie se précipita dans les bras du pyrrhonien en pleurant; elle y déposa tout bas le serment d'aimer toujours Jean-Louis; elle y aurait déposé pareillement toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes, si le duc, la prenant par la main, ne reill entraînée dans un autre appartement.

— Spes amori$ valete , s'écria le pyrrhonien en la suivant des yeux. — Monsieur Granivel , dit Courottin à l'oncle Barnabe en descendant avec lui l'escalier de l'hôtel, que i)ensez-vous que M. le colonel Jean - Louis fasse dans la circonstance actuelle? — Je ne sais, mon garçon ; cependant, le meilleur parti, je crois, serait de relire attentivement le chapitre ùîil^ de mon traité des passions, article Résignation.

Là-dessus, le philosophe et l'avocat se séparèrent, Barnabe rêvant au chapitre 3S7°, et Couroltin aux moyens de pousser sa fortune.

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