CHAPITRE XXVH
Jupin pour chaque état mit
deux tables au monde :
L'adroit, le vigilant et le fort sont assis A la première: et les
petits Mangent leur reste i U seconde
La FosTiuœ.
Grandia saepè quitus mandavimus liordea sulcis
Infclix lolium et stériles dorainantur avenœ.
Virgile, cgi. V.
Ici, lecteurs, si vous •voulez bien le permettre, I ous enjamberons par-dessus trois longues années. Vous sentez que je ne puis vous raconter de l'histoire de Léoiiie et de Jean-Louis que ce qu'il y a de ra-
contalde; c'est pourquoi je me dispenserai d'entrer dans des détails lort ennuyetix pour vous et pour moi. Toutefois, pour vous mettre au courant des aventures de nos héros, je vous dirai, avec le plus de concision possible, ce que firent, durant ces trois tristes années, Jean-Louis, Leome et les principaux personnages de ces véridiques mémoires. r r o
Vous n'avez pas oublié, j'espère, que mon chapitre cinq finit quelques jours après la prise de la Bastille (U juillet 1789) Ce jour la Kevolution fut décidée, car le fait y donna un croc en jambe au droit. Moi qui n aime pas les Révolutions, la révolution française moins que toutes les autres, je passerai légèrement sur des événements qui ne rappellent que de douloureux souvenirs: ce n'est pas que je ne puisse parler hautement de ma conduite à cette époque; elle fut irréprochable, j ose le dire, et je déhe qui que ce soit de pouvoir m'accuser a avoir convoite le bien d'autruj ou dénoncé mon ennemi; d'avoir
Son regard est sombre et hagard. — fage 00,
accepte des places sous le directoire, et, qui pis est, avant. Il v a de bonnes raisons pour cela, et mes amis en connaissent tous la véracite... Revenons a nos gens. Le duc de Parlhenay, qui aimait encore moins que moi la Révolution française, fit tout ce qu'il put pour en arrêter le cours irrésistible ; voyant ses efforts inutiles. Il jugea convenable de penser a lui, et crut devoir éviter .i M. de Robespierre et cousors la peine d'inscrire son nom sur les tablettes de proscrioiion • il eniigra, et lit bien ; d'autres cependant ont pu faire mieux
Pendant qu'il parcourt l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie et aue son neveu le marquis de Vandeuil se bat à l'armée des princes Jean-Louis se bat aussi de son côté; mais, comme il n'était iii gentilhomme m fermier général, il portait le mousquet dans les armées républicaines. 11 ne le porta pas longtemps, car, à la première affaire ses égaux, les citoyens composant le bataillon des volontaires de Pans, le nommèrent commandant d'une voix unanime. A celte époque
on avançait lestement, d'abord, parce que la
^-^'^ — — -^ plupart des officiers
avaient quitté leurs corps pour rejoindre Farmée de Condé, ensuite parce qu'on se faisait tuer en nombre suffisant pour ne pas avoir le temps de vieillir dans un grade. Ainsi donc, Jean-Louis qui était brave, plein de bonheur et de génie, fit un chemin rapide. Commandant , colonel, adjudant général, général de brigade, général de division, il arriva aux plus éminentes dignités militaires en moins de temps qu'il n'en faudrait au jouid'hui pour devenir capitaine.
De leur côté, le père Granivel et l'oncle Barnabe s'étaient lancés dans la carrière des honneurs et de la fortune.
Le pyrrhonien , brillé du désir de pérorer en public, avait tant fait et tant dit, qu'il parvint à entrer à la constituante, aidé par son nom déjà célèbre et par celui de son neveu. Le père Granivel, dont les goûts étaient plus tranquilles, ne s'occupa que du soin d'agrandir une fortune déjà fort honnête; il acheta, vendit, racheta et revendit, tant «t si bien, qu'il se trouva, en quelques années, possesseur d'immenses richesses. Ce bonhomme aimait les choses solides; aussi fit-il de fort belles acquisitions eu terres et châteaux ; entre autres biens qu'il acheta, il est convenable de vous instruire, lecteur, que la plus grande partie des propriétés du duc de Parthenay passa dans ses mains, et cela par amour pour Jean-Louis, comme vous l'apprendrez plus tard.
Pendant que le père Granivel s'enrichit, que son fils combat et se couvre de gloire, et que Barnabe pérore longuement et fréquemment dans la Constituante, la Révolution marche son train ; les journées des M) août, 2 et ,3 septembre arrivent, précédées et suivies de journées aussi épouvantables; entin, l'infortuné Louis XVI est mis en jugement par la Convention.
Cet acte illégal trouva dans le pyrrhonien l'adversaire le plus éloquent ; bravant le danger flagrant qu'il y avait à défendre le monarque abandonné, Barnabe monta à la tribune et y prononça plusieurs discours dignes de passer à la postérité la plus reculée, et, mieux que cela, dignes d'arriver au cœur de tout homme juste. Son éloquence fut infructueuse, elle ne put sauver l'honnête homme roi, et faillit I9
JEAN-LOUIS
Perdre lui, Aui passionné de la venu: et voici oomme : n'osani pas accU'iT do ciiuipassiou pour le malliour. dans la craiiiie de déiuuicer piibliqueuionl la servitude des repié^eulauls de la nalioii, les mnnUignards le dcuouecreni comme arisinerale; à ceue singulière nouvelle, Barnabe, qui avait a'ors l'àiue iiviinsgaie que jamais, peusa mourir de rire. Lui, R.iruabé (iraiiivel. pliilo-o|dii' ityrrhonicn, (ils el fri're de charbonnier-, lui, arisloiralel... vous convicmlri'Z (|ue cela était fort drôle. Le plus comique de l'aventure, je dis coiui(|ue. parce que l'avenlnre Giiil beureusement, sans cela noire langue m- posséderait pas de mots assez éncrjjiques pour peimlre l'Iiurrenr el [>■ mépris, ce furent les bases de laecusalion. Il.ins la visite domli iliaire qui fut faite chei le philosophe, ou saisit dans ses papiers un traité sur rimmorlaliic de I àme, et un panier de vin d'Espagne. — Trahison! trahison! s'étrirreut les frères el amis; le coquin ose écrire qu'il y a beaucoup de raisons excellentes en faveurde la croyance de ] inunortalité de l'àme! il ose de plus soutenir l'evisience d'un Oicu! de plus encore, il pos^ède des bouteilles de vin d'Espagne! Coinprcnez-vons, citoyens.' du vin d'E-pagne !... connivence avec l'étranger, agent de Pitt et Cobonrg: .\ mort! à mort!... Là-dessus, maître je ne sais qui brocha un réquisitoire, el B.irnabé fut condamné couuiie aristocrate enragé. Ce n'est pas loul; cunniie ions les parents d'un tel hiuume devaient être cinipahles an pnniicr chef, le père Granivcl.
3ui. en ce momeni, s'anuisail à piauler un jiuiie bois, fui englobé ans la falale proscription, el envoyé à la Conciergerie.
Ici, lecteur, se place naturellement et sansefforl la seule action, je ne dis pas désintéressée el verluiuse, mais humaine, dont Conroltin, alors un des plus induenis magistrats révolutionnaires, se soil rendu coupable dans tout le cours de sa h>ngue carrière. A la nouvelle de la condamnation des Granivel. il seiilil son co'ur saisi d'une pilié involonl;iire. Il se rappela les muribreux bienfaits doni il avait élé comble par celte généreuse f.unille; et, comme il lui était impossible do faire le bien uniquement pnur le bien, il pensa aussi à la reconnaissance qu'elle ne uianqner.iit pas d'avoir pour l'homme q^ paivieudrait à la sauver du trépas. Ces réllexions, renforcées par* idi'c que le général Jean-Louis, dont le nom était dans toutes les b^inches. pouvait, par son crédit, procurer im avano-nu'ul rapide à celui qni saurait mériter sa proleeliou, décidèrent Conrollin : il résolut donc de toui tenter pour faire suspendre l'exécution de l'arrêt du comiic de salut pubUc.
Pour parvenir à ce but difficile, il fallait beaucoup d'adresse, Courottiu n'en manquait pas, el voici commenl il se conduisit. Il cummeuça d'abord par applaudir au jugemenl qui condamnait les Granivel, puis il se vanta d'avoir découvert un vaste complot dont ces derniers tenaient les fils. Grâce à Dieu, les coquins sonl quelquefois bien bêtes. Ils se laissèrent donc éblouir par le phébus de Ctinrotlin, qui demanda et obtint un sursis à la condamnation de Barnabe et de son frère, afin de pouvoir interroger les pri>onniers sur les complices de leur rébellion. Le sursis accordé, Couroiiin écrivit, par un homme sûr, au général Jean-Louis, que son père el son oncle, condamnés à la peine capitale, devaient être exécnlés aussilôl l'expiralion d'un sursis accordé à la demande du citoyen Courottin, connu par son ardent pairiuiisine.
Tranquille alors, notre habile avocat se mit à écrire au comité de salut public rapports sur rapports touchaol la conspiration Granivel, si bien qu'il vint à bout d'einbniuiller lelleinent les choses, que le général devait avoir deux fois le icinps d a.;ir pour sauver ses parents; aussi le fit-il, el d'une manière qui mérite d'être racontée.
Jean-Louis était à la -veille de livrer bataille, quand l'exprès dépêché part^onriitiin lui remit la missive de ce dernier. Instruit du danger de sa famille, il veut voler à son secours, mais l'honneur el le salut de l'armée le retiennenl au camp. Il crut concilier ce qu'il devait à sa patrie et à ses proches eu écrivant la lettre suivante au comité de salut public :
« Je viens d'apprendre que mon père et mon oncle sont condamnés à inorl. Je livre demain bataille à l'ennemi; après l'avoir gagnée, je marche sur Paris avec mon armée, el malheur à vous si... »
Le général termina celle lettre à celle sospension, soit parce qu'il n eut pas le temps d'eu dire davantage, soit, el ceci est plus probable, qu il se ressouvint d'avoir entendu le pyrrhunien vanter beaucoup le (t Spartiate.
Qooi qu'il en soit, la lettre du général Granivel, portée aux membres du comité de sahil pblic par deux des anciens chenapans qui avaient suivi Jean-Louis en Aiiieiiqne, en inipos;i tellemeiil a ces juges nuques, (pie l'oncle Haruabé el h; père Granivel furent mis secreleinent en liberté, avec iuviutiun ires-pressaule de quitter Paris dans Viugi-quaire heures.
Comme les vingt-quatre heures allaient expirer, la majorité de la Convention, qni depuis longlemps si- laissait (hnninei' par une douzaine de misérables, trembla pour elle, el la peur lui donna ce qui lui niaiiquail, je veux dire du courage. Elle parla, cria, menaça, tempêla, et iiiiil par mettre hors la loi ses tyrans el les nôtres. Le peuple, loin de f,iire nn pas pour défendre les scélérats qu'im croyait redoutables, inonira, par sa joie approbaiive, combien de pareils monstres ét.iieiii loin de posséder son amour,
Mainienani, lecteurs, que voilà nos amis sauvés, mninteuanl que Jean-Louis, devenu un grand capitaine, excite ladiuiralion de toute l'Europe, occupons-nous un peu de cette pauvre Léonie, que nous avons perdu de vue depuis longtemps. Le due el sa lille employèrenl les premières années de leur eniigralion à parcourir les pays étrangers, avec l'allenlion de gens qui ont la sagesse de melire à profit jusqu'aux malluurs qui lenr arrivent. Pendant ce long exil, leurs yeux fnreiil conslainineni fixés vers les terres natales, donl l'entrée devenait cliaiine jonr plus dillieile pour eux. Après de longues tempèles. les nuages qni couvraieni le ciel de la France ctnumencèrent à se di-siper peu à peu, il il fol permis d'espérer, (jnelques pas vers le bien furent fails, d'antres suivirenl, el l'on se remit à parler français; enfin, l'on sortit tout à fait de ces longues et cruelles aberrations. Chacun put lonler sans danger le sol chéri de sa patrie; chacun put vivre en paix sons le ciel ualal. Heureux el sages cchix qni, retrouvant une patrie, déposèrent tous leurs ressenliiueuls à la frontière !
CnAPITRE XXVIII.
Fais tète au m.illi<'ur qui t'opprime Qu'une CS|n'rance légitime Te munisse contre le sort.
L'uir si'de : une hnrrible tempête Au|tiut-(t'liui {iPonite sur ta tète; Demain lu seras dans le port.
J.-B, RODSSFAU,
. . . Non, si mnle nunr, et olim Sic erit
Le duc et sa fille furent des premiers à profiter de l'amnistie accordée aux émigrés. M. de Parthenay revint beaucoup plus pauvre, mais aussi beaucoup plus fier qu'avant la-liévolnlion. Le cou ira ire arrive aux gens de rien et aux âmes étroites; le malheur les avilit. Aussitôt qu il fut arrivé à Paris, le père de Léonie s'occupa du >oiu de rassembler les débris de son ancienne opulence. Il avait prêlé de fortes sommes ii des gens donl la mémoire se trouva tout à coup en défaut. Ses gens d'affaires, qui, à son compte el au mien, devaient être en avance, se trouvèrent, comme par enchantement, en arrière de beaucoup; ils le dirent el le sontinrenl, du moins, A travers cette foule de voleurs, un pauvre sol d honnête lioinine se trouva, je dis un pauvre sot, car les esprits forts ont prouvé que la probité était une sottise : c'était un ancien valet de chambre de iM. de Parthenay, lequel valet de chambre, ayant fait à la chasse une chute qui no liii permit pins de continuer son service auprès de son inuitre, reçut, (■(iiiiine iliiliiininageincnt el commi; retraite, le bail d'une assez jolie l'erine. Ce brave lioinme, non-seulement mit de côté pendant l'émigration, et cela fort scrii()ulenseinenl, tous les loyers de In ferme, mais encore, lorsque le duc fut déclaié hors la loi comme émigré, il acheta à vil prix le bien dont il était fermier. Ayant appris le retour de sou ancien maître, il monta son petit bidet, el s'achemina Iranquillemcul vers Paris.
Léonie el son père étaient sur le point de quitter la capitale, pour aller vi-iter les différentes propriétés qu'ils avaient possédées, lorsqn'nn matin Antoine Haiipé se présenta à riitmible higemeutde sonancienniaiire. Le vieux serviteur, qui jadis avait présenté ses hommages au duc dans le magnifique hôtel de Parthenay, ne put, sans répandre des larmes d'attendrissement, se voir anmmcer par la fille de son seigneur; M. de Parthenay reconnut de suite son ex -valet de chambre.
— Te voilà, mon cher Antoine, lui dit-il gaiement, qui t'amène à Paris?... — Monseigneur, c'est mou devoir... — Va, m<m ami, ne mç donne plus un titre que je n'ai jamais prisé autant qu'il a été
JEAN-LOUIS
envie; du restp, je ne suis plus qu'un pauvre dinblo conimo toi. — P.iuvre, iiionsci^iicur! j'espère bien que niin. (Jii:iiU au tilre que je vous donne, j'ii;nore !-i on a eu le druil nu non de vous i'ùler; tout ce que je sais, monseigneur, c'est que je continuerai à vous traiter avec autant de respect dans votre niallieur i|ue vous avez eu de boiité-- pour niiii dans voire fortune. — lion Antoine, s'écria Léoiiie, touchée de la conduite du fermier, pourquoi faut-il que mon père ne puisse récompenser tant de lidcMilé!... — C'est déjà fait, mademoiselle ; cependant, si monseigneur le veut, il y aura moyen de me rendre tout à fait content. — Parle, mon cher Antoine, dit le duc.
— Monseigneur, vous saurez donc, repiit le fermier d'un air embarrassé, que j'ai acheté la ferme dont vous m'avez donné le bail.
— Kh bien ! dit M. de l'arthenay avec fermeté, as-tu fait une bonne affaire?... — Eïccllente, monseigneur, car je n'ai payé le bien que le quart de sa valeur. — .le t'en félicite. — Monseigneur... — Que me veu\-tu? — Monseigneur, si vous n'avez pas été niéciuitenl de moi, j'oserai vous demander un nouveau bail de dix ans pour notre ferme des liheuetles. — Plaisaul<'z-vous, Antoine?... — Monseigneur, pardon... — Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez acheté cette ferme'?... — Oui, monseigneur, à votre compte. — A mon compte, dis-tuî... s'écria le duc. — l)ui, monseigneur. Mimseigneur doit se rappeler que je n'ai pas payé le loyer de|)nis 1788 ; ce loyer, je le devais en grains et fourrages; monseigneur étant de l'autre côie, je n'ai pu le lui payer; je l'ai donc placé de côlé. Les blés sont devenus chers, j'ai vendu ceux de monseigneur; bref, lorsque la ferme a été mise en vente, je me suis trouvé assez de fond^ pour l'acheter... J'ai bien fait quelques petites avances, mais monseigneur est trop juste pour ne pas m'en tenir compte en rentrant dans son bien...
Le ton franc et sincère d'Antoine, la probité bien connue de cet ancien serviteur, ne permirent pas au duc de douter d'une action réellement exiraordinaire i)our le temps et les per onnes. Fortement ému, il prit la main de son fermier et la serra dans les siennes en silence. Pour Léoiiie, connue les femmes sentent mille fois pins vivement que nous, sa reconnaissance et son admiration éclatèrent plus ostensiblement. Elle se jeta dans les bras du fermier, et l'embrassa avec une effusion de cneur que Jean-Louis aurait payée un million. A ceye marque de la plus haute estime, les joues d'.Uiioinc se couvrirent du vermillon de l'honneur :
— Morbleu ! s'écria-t-il, il y a plus de profit qu'on ne pense à être bonnête boniine!...
Cette exclamation fit sourire Léonie et son père. Laissons-les savourer tranquillement les délices d'une bonne action; laissons-les former de doux projets de repos en quittant Paris pour se rendre dans la Bourgogne ; et retournons au général Jean-Louis, à son père et à l'oncle Barnabe.
l.a nouvelle de l'arrivée de M. de Parlhenay et de sa fille parvint promptement jusqu'il eux. Jean-Louis sentit battre son cœur aussi fort que pour la gloire. Le père Granivel mit ses guêtres de peau, et l'oncle B.oiiabé prépara un discours qu'il regarda, d'avance, comme son chef-d'œuvre d'élo(iuence. Cette fois, le père Granivel, qui avait toute sa vie montre la plus grande déférence pour les conseils du pyrrhonien, s'avise de ne vouloir en agir qu'à sa tète. Il pria donc son frère de remettre dans sa poche le superbe discours qu'il avait composé pour l'édification de M. de Parthenay, et voulut se charger seul des soins de l'ambassade. Jean-Louis, (jui, comme les amoureux, était d'une poltronnerie excessive, fit quelques représentations ii son père, craignant toujours que le bonhomme, avec les intentions les plus droites et les plus amicales, ne vînt à entraver ses amours. Le pyrrhonien, vingt fois plus têtu qu'un amoureux, se fàcba presque, à l'idée de remettre en poche le sublime morceau d'éloquence qui devait établir le bonheur de la famille et sa gloire. Il di>pu;a, argumenta, querella, pour conserver la parole; le père Granivel fut ferme, et, comme la fermeté en impose toujours, même à la raison, il obtint gain de cau>e, et resta seul chargé du soin de l'entreprise. Voilà donc M. Granivel en chaise de poste, galopant sur la route d'Arpajon, et gagnant la ferme des Chenetles, oit il avait appris que M. de Parlhenay et sa fille étaient retirés. Le bruit inusité d'une voiture à quatre chevaux attira l'attention des habitants de la ferme.
— Qui peut venir nous voir?... disait le bon Antoine. — Serait-ce une nouvelle persécution ? pensait Léonie. Leduc ne dit et ne pensa rien à ce sujet, car, depuis quelques minutes, il était plongé dans les profondes rellexions que lui avaient suggérées la lecture d'une lettre de son neveu, le marquis de Vandeuil, qui, pauvre, errant et poursuivi, parcourait en ce moment les montagnes des Vosges.
La porte de la chambre s'ouvrit donc sans que le duc eût fait la moindre attention au bruil qui se passait autour de lui. Un cri poussé p.ir Léonie qui venait de reconnaître le père Granivel l'arracha enfin à l'espèce de stupeur dont il paraissait accablé.
Pendant que le duc rappelle ses esprits et se frotte les yeux en regardant ce qui se passe autour de lui, le père Gianivel presse sur son cœur celle qu'il nomme toujours sa jolie ranchette : il l'étouffé presque à force d'amitiés; enfin, lorsque sou cœur, moins plein de joie, lui permet de parler, il s'écrie :
— Chère Fanchette!... est-ce bien loi que je revois?... voilà bien tes deux glands yeux si doux, voilà bien ton frais visage... ton charmant sourire... Ilélas ! pauvre enfant, je reconnais Ions les traits de ma Fanchetle, mais je eberehe en vain cette expression de bonheur et de gaieté qui embellissait la jeune fille de la rue Tliib lutodé... tout cela a disparu en même temps que les grandeurs, et j.s soucis sont venus fondre sur toi... Au moins, si lu retrouvais 1rs biins précieux que tu possédais jadis, maintenant que lu as perdu lesri(lies>es du convention i|ui ont causé ton malheur et les ennuis, il n'y aurait que demi-mal!... mais, rassure-toi, je viens ici porteur de bonnes nouvelles, et, si ton père y consent... — Mon père? dit alors Léonie en prenant la parole, le voici...
Elle montrait du doigt au vieillard le duc, qui, debout devaftl un fauteuil sur le(|uel il était toui à l'heure anéanti, regardait le père Granivel d'un air étonné et mécontent.
— Quoi ! c'est là M. de Parlhenay?... par ma foi, je ne l'aurais pas reconnu... Bon Dieu! je n'aurais jamais cru, ajouta le bonhonune à voix basse, que l'exil et la perle d'un titre pussent changer à ce point un homme. — Aussi n'est-ce point l'exil et la perte d'un titre seuls, monsieur Granivel, reprit le duc, qui avait entendu l'espèce
d'à parte du père de Jean-Louis; i , ce ii est pninl à eux qu'il faut
attribuer ce changement et 1 all('raiion de s ii;ii(s, mais bien aux
infortunes augustes el sacrées dont j'ai ('le- le témoin, infortunes qui ordonnent à toutes les douleurs de se taire devant elles. — Je vous estime, monsieur Parthenay, reprit le père Granivel en serrant affectueusement la main du duc; pardon si je ne vous donne pas le tilre que vous cioyez sans doute toujours vous appartenir; mais j'ai pensé que, dans votiesiluation actuelle, il vous rappellerait des pertes que vous déplorez à de si justes titres. — Je vous remercie de votre remarque, monsieur Granivel, dit le duc eu souriant avec amertume; elle me fait souvenir que la nation ne nous a accordé que le droit de mimrir sur le sol qui nous appartient. — Ah ! monsieur Parthenay, vous pensez mal de la nation; elle est plus grande et plus équitable que vous ne le pensez ; veuillez un peu réfiécbir, et me dire si...
— Brisons là, monsieur (iranivel; mon intention n'est pas d'ouvrir un cours de politique... Faites-moi l'honneur de ni'apprendre de suite le sujet qui me procure lavantage de vous posséder dans le modeste domaine qui me reste? — Volontiers... aussi bien est-ce la seule chose importante, monsieur Parthenay; vous me connaissez?...
— Oui, monsieur Granivel, j'ai cet honneur... — Vous savez que j'ai servi pendant seize ans de père à votre fille, et que, pendant ce long espace de temps, je n'ai cessé d'avoir pour elle l'amour et la tendresse que ce tilre impose? — Je le sais, et il n'a pas dépendu de moi de vous donner des preuves de ma reconnaissance. — Ces choseslà ne se payent pas, monsieur Parthenay, ne se payent pas avec de l'argent, veùx-je dire, car je viens vous offrir le moyen de vous acquitter envers moi. — Ah ! parlez, el ne douiez pas... — Ecoulezmoi : vous vous rappelez qu'en 1789 je vins vous trouver, moi Boniface Granivel, pour vous demander votre fille { à vous alors monseigneur le duc de Parthenay) pour mon fils Jean-Louis, qui se mourail d'amour pour elle, et réciproquement. Ma demande fut alors rejetée bien loin, et vous savez ce que mon frère le philosophe fit pour vous forcer à donner Fanchette à l'homme désiré; peines el paroles inutiles! vous étiez grand seigneur, nous étions charbonniers. Aujourd hui les temps sont changés : mon frère est du Conseil des Cinq- Cents, je suis des Anciens, et mon fils Jean est le premier général de l'Europe. Eh bien ! monsieur Parthenay, je viens encore à vous, avec les mêmes intentions qu'en 1789; me ferez-vous la même réponse?...
— La même, monsieur Granivel. Ma fille, unique héritière à celte époque de l'illustre maison de Parlhenay, était placée trop haut pour pouvoir descendre jusqu'à vous; maintenant, que le malheur l'a divinisée, vous êtes placés trop bas, malgré vos tilres, votre fortune et le rang de votre fils, pour qu'elle puisse donner la main à votre fils, et l'élever jusqu'à elle. — Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur de Parthenay?... — Que je refuse positivement les vœux du premier général de l'Europe, pour la plus pauvre fille du déparlement.— Savezvous bien, monsieur Parthenay, que mon fils aura plus de trois raillions de fortune? — J'en suis enchanté pour lui. — Savez-vous que tous les biens de votre famille, notamment votre belle terre de Parthenay, sont devenus miennes propriétés?... — Je souhaite que vous y représentiez d'une manière digne de ses anciens maîtres. — - Savez-vous bien enfin que je vous rends, à vous, tous ces biens qui vous ont naguère appartenus; que je donne, en ouire, tout ce que je
JEAN-LOUIS
possède aa\ ieiines époux, si vous consentez à combler les vœux de mou lils ? — Je refuse, monsieur Granivel. — Vous êtes fou, monsieur Parllieuay. — Je pardonne celle expression à voire nouvelle foi lune; TOUS n'y êies pas encore assez liabiiué pour èire resié modesic.
Celte remarque, dont le père Granivel sentit au fond du ca'ur la iuslesse, fut sui\ie d'unmomenide silence : ce dernier le rompit par les excIamaiioMS suivantes: — Refuser mon (ils!... le général Granivel, avec trois millions !... uu hommequi n'a plus rien I... des jeunes j;ens qui s'ainieui depuis tant d'auuées, etc.. Léonie, pendant ee leiiipsla. tenait les yeux bai?ses. et semblait une victime résignée. Enlin, après un déluge d'exclaniailons plus ou moins pathétiques, le père Grauivel se louruaut brusqucmeul vers le duc, lui dit :
— 11 me parait, monsieur, que votre intention est que notre chère Fancliette ne se marie jamsis .' — Qui peut vous le faire croire, monsieur Granivel? — Pardieu ! le refus extraordinaire que je viens d'essuyer!... vous ne trouverez jamais mieux que ce que je vous offre... — J'ai trouvé, monsieur Granivel. — Il serait possible!... Peut-on savdir quelle est cette merveille î... — C'esl, monsieur Granivel, un brave geniilhomme qui a tout sacriDé pour son prince, qui a combattu pour lui, et versé son saug sur le champ de bataille ; c'est un homme, monsieur Granivel, à qui il ne reste plus rien sur la terre que mou amitié, et qui, par cette raison, ne la perdra pas. Ma Léonie acquittera les dettes de son roi en partageant avec un brave officier le peu de fortune que le ciel lui a laissée.— Fort bien, monsieur Parihenay, votre Léonie transférera son bonheur et ses espérances à un homme qui, sans doute, n'a pour lui que votre amitié et sa conformité d'opinions avec vous; beau mari, ma foi, pour une jeune fille, qu'un vieil officier quinteux. bourru, misanthrope et invalide! — Tel n'est point le marquis de Vandeuil. — (Juoi ! ce serait l'ex-marquis de Vandeuil... votre neveu.'... — Lui-même. — Morbleu !... il fait bien d'être dans la misère, car sans cela j'en dirais de belles sur son compte !... Mais ce mariage ne s'accomplira pas... Rassure-toi, ma bonne et jolie Fanchette, tu n'es pas encore madame de Vandeuil... Je pars, je remonte en voilure, et nous verrons ; nous verrons, monsieur Parthenay, si...Corbleu! nous verrons, vous dis-je, monsieur...
Le père Granivel, transporté de colère, s'en alla en répétant : — Nous verrons, monsieur Parihenay. Son courroux toutefois ne fut pas lel. qu'il oubliât d'erabraster plusieurs fois la pauvre Léonie, qui, pâle et mélancolique, semblait une victime vouée au supplice.
Liissons le père Grauivel courir la poste pour aller apprendre à sou frère et à Jean-Louis le mauvais succès de son ambassade, et lran^porlons-nous un moment dans les montagnes des Vosges, où le marquis de Vandeuil erre depuis quinze jours. Apercevez-vous un humilie assis auprès de ce buisson d'aubépine?... — Oui. — Regardez-le ; il lève les yeux vers le ciel, et porte une main désespérée sur son front... Apres quelques minutes de réflexions, il sort de sa rêverie, prèle l'oreille, et si-mble craindre quelque danger. Voyez-le se blottir dans le fond d'uu fossé; son regard est sombre et hagard, et sa main est armée d'un pistolet. Le malheureux altend-il un ennemi? Le besoin ou le crime dirigent-ils son bras? In pas de chevaux se fait entendre, et un vieillard et son domestique sortent de l'épais chemin de la forêt. Us s'avancent ver.< l'inconnu ; celui-ci a quille sa posture, a resserré son pistolet. H n'a rien à craindre sans doute des étrangers ; bien loin de là, il s'avance vers eux avec l'inteniiou de her conversation. Ecoutons.
Lecteurs, si vous voulez le permettre, je vous instruirai, dans le chapitre suivant, de ce qu'étaient les hommes que je viens d'offrir à vos regard>. (Ju'il vous suffise, pour le moment, de savoir que vous les connaissez quoique vous soyez bien loin de vous douler de ce qu'ils peuvent être... surtout le vieillard.