CHAPITRE II
Retanthe de Corentin.
En attendant que la ferme destinée à Michu fût consiruite, le faux Judas se logea dans les communs, au-dessus des écuries, du coté de la fameuse brèche. Michu se procura deux chevaux, un pour lui et un pour son fils, car tous deux se joignirent à Golhard pour accompagner mademoiselle de Cinq-Cygne dans toutes ses promenades qui avaient pour but, comme on le pense, de nourrir les quatre gentilshommes et de veiller à ce qu'ils ne manquassent de rien. François et Golhard, aidés par Couraud et par les chiens de la comtesse, éclairaient les alentours de la cachette, el s'assuraient qu'il n'y avait personne aux environs. Laurence et Michu afcoriaicni les vivres que
Marthe, sa mère et Catherine apprêiaient à l'insu des gens afin de concentrer le secret, car aucun d'eux ne nuiiait en donle cpi'il v eût des espions dans le village. Aussi, par prudence, cette expédition n'eut-elle jamais lieu que deux fois par semaine et toujours à des heures diliérentes, tantôt le jour et tantôt la nuit. Ces précauiions durèrent autant que le procès Rivière, Polignae et Moreau. Quand le sénatus-consulle qui appelait à 1 Empire la famille Bonaparte et nommait Napoléon empereur fut soumis à l'acceptation du peuple français, M.d'Ha\)teserre signa sur le registre que vint lui présenter Goulard. Enfin on apprit que le pape viendrait sacrer Napoléon. M^idcmoisclle de Cinq-Cyguc ne s'opposa plus dès lors à ce qu'une demande fût adressée par les deux jeunes d'IIauteserre et par ses cousins pour être rayés de la liste des émigrés et reprendre leurs droits de citoyen. Le bonhomme courut aussitôt à Paris et y alla voir le ci-devant marquis de Chargebœuf, qui connaissait M. de Talleyrand. Ce ministre, alors en laveur, lit parvenir la pétition à Joséphine, et Joséphine la remit à son mari, qu'on nommait empereur, majesté, sire, avant de connaître le résultat du scrulin populaire. M. de Chargebœuf, M. d'IIauteserre et l'abbé Goujet, qui vint aussi à Paris, obtinrent mie audieni-e de Talleyrand et ce ministre leur promit son appui. Déjà Napoléon avait fait grâce aux principaux acteurs de la grande conspiration royaliste dirigée contre lui; mais, quoique les quatre genlilshommes ne fussent que soupçonnés, au sortir d'une séance du conseil d Etat, l'cmpcrctir appela dans son cabinet le sénateur Malin, Fouché, Talleyrantl, Caflibacércs, Lebrun el Dubois, le préfet de police.
— Messieurs, dit Ic flilUf empereur, qui conservait encore son costume de premier consul, nous avons rciîli des sieurs de Simcuse et d'Hauteserre. officiers de l'armée du prince de Coudé, une demande d'être autorisés à rentrer en France.
— Ils y sont, dit Fouché.
— Comme raille autres qjtie je rcndOnlCé dans Paris, répondit Talleyrand.
— Je crois, répondit Malin, nue vous n'avez point rencontré ceuxci, car ils sont cachés dans la forêt de Nodesmc , et s y croient chez eux.
11 se garda bien de dire au premier consul et à Fouché les paroles auxquelles il avait dû la vie; mais, en s'appuyant des rapports faits par Corentin, il convainq-iit le conseil de la parliripaiion des quatre gentilshommes au complot de MM. de Rivière et de Poliguac, en leur donnant Michu pour complice. Le préfet de police confirma les assertions du sénateur.
— Mais comment ce régisseur aurait-il su que la conspiration était découverte, au moment où l'empereur, son conseil et moi, nous étions les seuls qui eussent ce secret? demanda le préfet de police.
Personne ne fit allenliotl à la remarque de Dubois.
— S ils sont cachés dans une forêt el que vous ne les ayez pas trouvés depuis sept mois, dit I empereur à Fouché, ils ont bien expié leurs torts.
— Il suffit, dit Malin effrayé de la perspicacité du préfet de police, que ce soient mes ennemis pour que j'imite la conduite de Votre Majesté; je demande donc leur radiation el me constitue leur avocat auprès d'elle.
— Ils seront moins dangereux pour vous, réiniégrés qu'émigrés, car ils auront prêté serment aux consiiiulions de l'Empire et aux lois, dit Fouché, qui regarda fixement Malin.
— En quoi menacent-ils M; le sénateur'.' dit NajlOléon. Talleyrand s'entretint pendant quelque temps à vdix basse avec
l'empereur. La radiation et la réintégration de MM. de Sinieuse et d'Hauteserre parut alors accordée:., -'
— Sire, dit Fouché, vous pourfcz encore enieiiJre parler de ces gens-là.
Talleyrand, sur les sollicitations du duc de Grandlicu, venait de donner, au nom de ces messieurs, leur foi de gentilhomme, mot qur exerçait des séductions sur Na] oléon. qu'ils n'entreprendraient rictt contre l'empereur, et faisaient leur soumission sans arrière-pensée.
— M.M. d Hauteserre et de Simcuse ne veulent plus porter les armes contre la France après les derniers événements. Ils ont peu de sympathie pour le gouvernement impérial, et sont de ces gens que Votre Majesté devra conquérir; mais ils se contenteront de vivre sur le sol français en obéissant aux lois, dit le ministre.
Puis il mit sous les yeux de l'empereur une lettre qu'il avait reçue, et où ces sentiments étaient exprimés.
— Ce qui est si franc doit être sincère, dit l'empereur en regardant Lebrun et Cambacérès. Avez-vous encore des objections? demanda-t-il à Fouché.
— Dans l'intérêt de Votre Majesté, répondit le futur ministre de la police générale, je demande à être chargé de transmettre à ces messieurs leur radiation quand elle sera défmitivcmeiit accordée, dit-il à haute voix.
— Soit, dit Napoléon en trouvant une expression soucieuse dans le visage de Fouché.
Ce polit conseil fut levé sans que cette affaire parût terminée; mais il eut pour résultat de mettre dans la mémoire do Napoléon une
UNE TÈ^'ÉBRRUSIÎ AFFAIRE
uolc doiiteiiîc sur les qiialrc gentilslioninips. M. d llaiitcserre, qui croyaii an sncoès. avaii écrit une loiire où il aimoni;ait colle bonne nouvelle. Les habiinnis de Cinq-Cysnc ne furent donc pas étonnés de voir, quelques jours après. Uoulard qui vint dire à madame d Hauteserre et à Laurence qu elles eussent à envoyer les (piaire peniilslionimes à Troyes. où le préfet leur remettrait l'arrêté qui les réintépraii dans tous le(,rs droits après leur prestation de serment et leur adhésion aux lois de IKmpire. Laurence répondit au maire qu'elle ferait avertir ses cousins et Al.M. d Uauteserre. — Us De sont donc pas ici ? dit Goulard.
Micliii, le régisseur de Gondrovillc.
Kad.unc d'îlantcserre regardait avec anxiété la jeune fille, qui sortit en laissant le maire pour aller consulter Micliu. Michu ne vil aucun inconvénient à délivrer immédiatement les émigrés. Laurence, Mirliu, son fds cl Cothard. partirent donc à cheval pour la forêt en emmenant un cheval de plus, car la comtesse devait accompagner les quatre geniilsliommes à Troyes et revenir avec eux. Tous les gens qui apprirent cette bonne nouvelle s'altroiipèrent sur la pelouse pour voir partir la joyeuse cavalcade. Les quatre jeunes gens sortirent de leur cachette' montèrent à cheval sans être vus et prirent la route de Troyes, accompagnés de mademoiselle de Cinq-Cygne. Michu. aidé par son fils et Goihard. referma l'entrée de la cave et tous trois revinrent à pied. En roule. Miihu se souvint d'avoir laissé dans le caveau les couverts et le gobelet d argent qui servait à ses maîtres, il y retourna seul. En arrivant sur le bord de la mare, il entendit des voix dans la cave, et alla direnemcnl vers l'entrée à travers les broussailles.
— Vous venez sans doute chercher votre argenterie? lui dit Peyrade en souriant el loi montrant son gros nez rouge dans le feuillage.
Sans savoir pourquoi, car enfin les jeunes gens ét.aicnt sauvés, Michu scuiit à toutes ses articulations une douleur, tant fut vive chez lui cette espèce d'appréhension vague, indétinissable, que cause un malheur à venir; néanmoins il s'avança et trouva Corenlin sur l'escalier, un rat de c■^\■l' à la main.
— Nous ne sommes pas méchants, dit il à Michu, nous aurions pu pincer vos ci •devant di-puis une semaine, mais nous les savions radiés... Vous êtes un rude gaillard! ei vous nous avez donné trop de mal pour que nous ne satisfassions pas au moins notre curiosité.
— Je donnerais bien quelque chose, s'écria Michu, pour savoir comment et par qui nous avons été vendus...
— Si cela vous intrigue beaucoup, mon petit, dit en souriant Peyrade, regardez les fers de vos chevaux, et vous verrez que voiis vous êtes trahis vous-mêmes.
— Sans rancune, dit Corenlin en faisant signe au capitaine de gendarmerie de venir avec les chevaux.
— Ce misérable ouvrier parisien, qui ferrait si bien les chevaux à l'anglaise et qui a quitté Cinq-Cygne, était un des leurs! s'écria Mrchu, il leur a siifii de faire reconnaître et suivre sur le terrain, quand il a fait humide, par un des leurs déguisé en fagoieur, en braconnier, les pas de nos chevaux ferrés avec quelques crampons. Nous sommes quittes.
Michu se consola bientôt en pensant que la découverte de cette cachelie était maintenant sans danger, puisque les gentilshommes redevenaient Frani.ais, et avaient recouvré leur liberté. Cependant, il avait raison dans tons ses pressentiments. La police et les jésuites ont la vertu de ne jamais abandonner ni leurs ennemis ni leurs amis.
Le bonhomme d Uauteserre revint de Paris, et fut assez étonné de ne pas avoir été le premier à donner la bonne nouvelle. Durieu préparait le plus succnlent des dîners. Les gens s'habillaient, et l'on attendait avec impatience les proscrits, qui, vers quatre heures, arrivèrent à la fois joyeux et humiliés, car ils étaient pour deux ans sons la surveillance de la haute police, obligés de se présenter tous les mois à la préfecture, et tenus de demeurer pendant ces deux années dans la commune de Cinq-Cygne. — « Je vous enverrai à signer le registre, leur avait dit le préfet. Puis, dans quelques mois, vous demanderez la suppression de ces conditions, imposées d'ailleurs à tous les complices de Pichegru. J'appuierai votre demande. » Ces restrictions assez méritées attristèrent un peu les jeunes gens Laurence se mit à rire.
— L'empereur des Français, dit-elle, est un homme assez mal élevé, qui n'a pas encore 1 habitude de faire grâce.
Les genlilsbomnies trouvèrent à la grille tous les habitants dn château, et sur le chemin une bonne partie des gens du village, venus [lour voir ces jeunes gens, que leurs aventures avaient rendus fameux dans le déparlement. Madame d Uauteserre tint ses fils longtemps embrassés et montra un visage couvert de larmes; elle ne put rien (lire, et resta saisie, mais heureuse, pendant une partie de la soirée. Dès que les jumeaux de Simeuse se montrèrent et descendirent de cheval, il y cul un cri général de surprise, causé par leur étonnante ressemblance : même regard, même voix, mêmes façons. L'un et laulre, ils firent exactement le même geste en se levant sur leur selle, en passant la jambe au-dessus de la croupe du cheval pour le quitter, et en jetant les guides par un mouvement pareil. Leur mise, absolument la même, aidait encore à les prendre pour de véritables Ménechmes. Ils portaient des bottes à la Suwaroff façonnées au coude-pied, des pantalons collants en peau blanche, des vestes de chasse vertes à boutons de métal, des cravates noires et des gants de daim. Ces deux jeunes gens, alors âgés de trente et un ans, étaient, selon une expression de ce temps, de charmants cavaliers. De taille moyenne mais bien prise, ils avaient les yeux vifs, ornés de longs cils et nageant dans un fluide comme ceux des enfants; des cheveux noirs, de beaux fronts et un teint d'ime blancheur olivâtre. Leur parler, doux comme celui des femmes, tombait gracieusement de leurs belles lèvres ronges. Leurs manières, plus élégantes et plus polies que celles des gentilshommes de province, annonçaient que la connaissance des hommes et des choses leur avait donné celte seconde éducation, plus précieuse encore que la première, et qui rend les hommes accomplis. Grâce à Michu, l'argent ne leur ayant pas manqué durant leur émipralion, ils avaient pu voyager et furent bien accueillis dans les cours étrangères. Le vieux gentilhomme et l'abbé leur trouvèrent un peu de hauteur; mais, dans leur situation, peutêtre était-ce l'effet d'un beau caractère. Ils possédaient les éminentes petites choses d une éducation soignée, et déiiloyaient une adresse supérieure à tous les exercices du corps. La seule dissemblance qui pût les faire remarquer existait dans les idées. Le cadet charmait autant par sa gaieté que l'aîné par sa mélancolie; mais ce contraste, purement moral, ne pouvait s'apercevoir qu'après une longue intimité.
— Ah! ma fille, dit Michu à l'oreille de Marthe, comment ne pas se dévouer à ces deux garçons-là?
Marthe, qui admirait et comine femme et comme mère le* jumeaux, fit un joli signe de tête à son mari, en lui serrant la m.iin. Les gens eurent la permission d'embrasser leurs nouveaux maîtres.
UNE TRNf.DRF.USE AFFAIRE.
Pendant les sept mnis de rérlii'iinn à l.i'ii'clle les quatre jennes gens s'étaient loiidamncs, ils coMiiiiin'nt plusieurs fois l'imprudence assez nécessaire de (pielipies pronieuades, surveillées, d'ailleurs, par Michu, son fils et Goihard. Durant ces promenades, éclairées par de belles nuits, Laurence, en rejoii;naut au présent le passé de leur vie commune, avaii senti l'impossibilité de choisir entre les deux frères. Un amour égal et pur pour les jumeaux lui partageait le cœur. Elle croyait avoir deux cœurs. De leur coté, les deux Paul n'avaient point osé se parler de leur imminente rivalité. Peut-être s'en étaient-ils déjà tous trois remis au hasard'/ La situation d'esprit où elle était agit sans doute sur Laurence, car après im moment dhésiiation visible, elle donna le bris aux deux frères pour entrer au salon, et fut suivie de M. et madame d'Hauleserre, (|ui tenaient et qiiesiionnaicnt leurs fils. En ce moment, tous les gens crièrent : Vive les (^inq-Cygne et les Simeuse! Laurence se retourna, toujours entre les deux frères, et fil un charmant geste pour remercier.
Quand ces neuf per- / //
sonnes arrivèrentàs'observer; car. dans toute réunion, même au cœnr de la famille, il arrive toujours un moment oi'i l'on s'observe après de longues absences ; au premier regard qu'Adrien d'Hauleserre jeta sur Laurence, et qui fut surpris par sa mère et par l'abbé Goujet, il leur sembla que ce jeune homme aimait la comtesse. Adrien, le cadet des d'Hauleserre, avait une âme tendre et douce. Chez lui, le cœur était resté adolescent, malgré les catastrophes qui venaieni d'éprouver 1 homme. Semblable en ceci à beaucoup de militaires chez qui la continuité des périls laisse l'âme vierge, il se sentait oppressé par les belles timidités de la jeunesse. Aussi dilTérait-il entièrement de son frère , honnne d'aspect brutal, grand chasseur, militaire intrépide, plein de résolution, mais matériel et sans agilité d'intelligence comme sans délicatesse dans les choses du cœur. L'un était tout âme , l'autre était tout action ; cependant ils possédaient l'un et l'autre au même degré l'honneur qui suffit à la vie des gentilshommes. Brun . petit, maigre et sec , Adrien d'Hauleserre avait néanmoins une grande apparence de force ; tandis que
son frère, de haute taille, pâle el blond, paraissait faible. Adrien, d'un tempérament nerveux, était fort par lame ; Robert, quoique lymphatique, se plaisait à prouver sa force purement corporelle. Les familles offrent de ces bizarreries dont les causes pourraient avoir de l'inlérêt; mais il ne peut en être question ici que pour expliquer comment Adrien ne devait pas rencontrer un rival dans son frire. Robert cul pour Laurence l'affection d'un parent, et le respect d'un noble pour une jeune fille de sa caste. Sous le rapport des sentimenis, l'ainé des d llauteserre appartenait à cette secte d'hommes qui considèrent la femme comme dépendante de l'homme, en restreignant au physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de pcrfectiims et ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la société, dans la politique, dans la famille, est un bouleversement social. Nous sommes aujourd hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que presque toutes les femmes, même celles
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Tcneî, c'est là que notre brigadier i été jeté par terre, dit le gendarme. — pase 22.
qui ne veulent pas de la liberté fniiosic offerte par les nouvelles sectes, pourront s en choquer; m.iis Robert d'Hauleserre avait le malheur de penser ainsi. Robert élait 1 homme du moyen âge, le cadet était un homme d'aujourd'hui. (À's différences, au lieu d'empêcher l'affection, l'avaient au contraire resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances furent saisies et appréciées par le curé, par mademoiselle Goujet et madame d llauteserre, qui, tout en faisant leur boston, aperçurent déjà des difficultés dans l'avenir.
A vingt-trois ans, après les réilexions de la solitude et les angoisses d'une vaste entreprise manquée. Laurence, redevenue femme, éprouvait un immense besoin d'alTection elle déploya toutes les grâces de son esprit, et fut charmante. Elle révéla les charmes de sa tendresse avec la naïveté d un enfant de quinze ans. Durant ces treize dernières années. Laurence n'avait été femme que par la souffrance, elle voulut se dédommager; elle se montra donc aussi aimante et coquette qu'elle avait été jusque là graiide et forte. Aussi , les quatre vieillards, qui restèrent les derniers au salon , furent-ilsassez inquiétés par la nouvelle attitude de cette charmante fille.
Quelle force n'aurait pas la passion chez une jeune personne de ce caractère et de cette noblesse? Les deux frères aimaient également la même femme et avec une aveugle tendresse, qui des deux Laiirence choisirait-elle? en choisir un , n'était-ce pas tuer lauire? Comtesse de son chef, elle apportait à son mari un titre et de beaux privilèges, une longue illustration; peut-être en pensant à ces avantages, le marquis de Simeuse se sacrifierait-il pour faire épouser Laurence à son frère , qui , selon les vieilles lois, élait pauvre et sans titre. Slais le cadet voudrait-il priver son frère d'un aussi grand bonheur que celui d'avoir Laurence pour femme? De loin, ce combat d'amour avait eu peu d'inconvénients ; et d ailleurs, tant que les deux frères coururent des dangers , le hasard des combats pouvait trancher cette difficulté, mais qu'allait-il advenir de Ifur réunion? Quand Marie-Paul et Paul-Marie, arrivés l'un et l'autre à l'âge où les passions sévissent de toute leur force, se partageraient les regards, les expressions, les alientions. les paroles de leur cousine, ne se dcclarcrait-il pas entre eux une jalousie dont les suites pouvaient être horribles? Que deviendrait la belle existence égale el simultanée des jumeaux? A ces suppositions, jetées une à une par chacun, pendant la dernière partie de boston, madame d'Hauleserre répondit qu'elle ne croyait pas que Laurence épouserait un de ses cousins. La vieille dame avait éprouvé durant la soirée un de ces pressentiments inexplicables, qui sont ur\ secret entre les mères et Dieu. Laurence, dans son for intérieur, n'était pas moins effrayée de se voir en tête-à-tête avec ses cousins. Au drame animé de la conspiration, aux dangers que coururent les deux frères, aux malheurs de leur émigration, succédait un drame auquel elle n'avait jamais songé. Celte noble fille ne pouvait pas recourir au moyeu violent de n'épouser ni l'un ni l'autre des jumeaux, elle élait trop honnête femme pour se marier en gardant une passion irrésistible au fond de son cœur. Rester fille, lasser ses deux cousins en m
UNE TËNÊBRKUSE AFFAIRE.
se décidant pas. et prendre pour mari celui qui lui serait PHlèlo malgré ses caprices, fut une décision moins clieidiéc qu'entrevue. En s oiulorruaiii, elle se dit que le plus sage était de se laisser aller au !ia-ard. Le hasard est, en amour, la providence des femmes.
Le lendemain matin. Miclin partit pour Paris, d'où il revint quelques jours après avec quatre beau\ chevaux pour ses nouveaux maîtres, ['ans six semaines, la chasse devait s'ouvrir, et la jeune comtesse avait sagement pensé que les violenies disiraclions de cet exercice seraient' un secours contre les dirTuiiliés du icie-à-iête au chàleau. Il arriva d'ahord un effet imprévu (pii siirpiii les témoins de ces étranges amours, en excitant leur admiration. Sans aucune convculion médiiée, les deux frères rivalisèrent a\q>rès de leur cousine de soins et de tendresse, en v trouvant un plaisir dame qui sembla leur suflire. Entre eux et Laurence, la vie fut aussi fraternelle qu'entre eux deux. Bien de plus naturel, .^près une si longue absence, ils sentaient la nécessilé d'étudier leur cousine, delà bien connaître, et de se bien faire . connaître à elle lun el l'autre en lui laissant le droit de choisir, souteims dans cette épreuve par cette mutuelle affection qui faisait da leur double vie une même vie. L'amour, de même (pie la niateruiié, ne savait pas distinguer entre les deux frères. Laurence fut obligée, pour les reconnaître et ne pas se tromper, de leur donner des cravates différentes, une blanche à l'aîné, une noire pour le cadet. Sans cette parfaite ressemblance, sans celle idonlilc de vie à laquelle tout lein(utde se tromjiait, une pareille situation paraîtrait jusicnient iuipnsi'lile. Elle n'est même explicable que par le fait, qui est un de ceux auxquels on ne croit qu'en les voyant ; et, quand on les a vus, l'esprit est plus embarrassé de se les expliquer qu'il ne l'était d'avoir à les croire. Laurence parlait-elle, sa voix releniissait de la même manière dans deux cœurs également aimants et fidèles. Exiuiniaitelle une idée ingénieuse, plaisante ou belle, son regard renconlKiit le plaisir exprimé par deux regards qui la suivaient dans tous ses mouvements, interprétaient ses moindres désirs Çl lin souriaient loiijours avec de nouvelles expressions, gaies chez l'uh, Icndrcinont iiiélaii((iliipies chez l'auirc. Qoi""l 'I s'agissait de letir maîlresse, les deux frères avaient de ces admirables prime-sauts du cieiu- en liarri'inie avec l'action, et qui. selon l'abbé Uoiijei, arrivaient au siibÎMiic. Ainsi, souvent s'il fallait aller chercher quelqiie chose, s'il était question d'un de ces petits soins qUe les hommes aiiiicnt tant à rcndie à une fenunc aimée, l'aîné laissait le plaisir de s'en a( quiiler à son c;>det, en reportant sur sa cousine un regard à la fois loiuliaiit el lier. |Le cadet mettait de l'orgueil à payer ces sortes de dettes. Ile eondiat de noblesse dans un sculinicnt où l'homme arrive jùsqU'à la j;dou,-e férocité de l'animal confondait toutes les idées tles vieilles gens qui le conlcinplaient.
(les menus déiails attiraient souvent des larmes dans les yeux de la comtesse. Une seule sensation, mais qui peut-être est Ininiensc chez certaines organisations privilégiées, peut donner uiie idée des émotions de Laurence; on la comprendra pdr le souveilir de l'arcord parlait de deux belles voix comme celles de la Snnl.ig et de la Rlaiibran dans qucbpie harmonieux duo, par l'unisson complet de deux insirunienls que manient des exécutants de génie, et dont les sons mélodieux entrent dans lame comme les sntijiivs d'un seul être passioimé. Quelquefois, en voyant le marquis de Sinieuse plongé dans un fauieull jeter un regard profond cl mélancolique sur son frère qui causait et riait avec Laurence, le curé le croyait capable d'un immense sacrifice; mais il surprenait hienlùl dans ses yeux l'éclair de la passiott invincible. Chaque fois qu'un des jumeaux se Irouvait seul avec Laurence, il pouvait se croire exclusivement airiit'. — « Il iîie semble alors qu'ils ne sont plus qu'un i>. dirait la comtesse à l'abbé Goujct, qui la questionnait sur l'étal de son creur. Le prêirc récdniiut alors en elle un manque toial de coquciterie. Laurence ne se croyait réellement pas .".imée par deux homrni;s.
— .Mais, chère petite, lui dit un soir matîaine d'IIaùlesetrc, dont le fils fe mourait silencieusement d'amour pour Laiircnce, il faudra cependant bien choisir!
— Laissez-nous être heureux, répondil-ellc. Dieu nous sauvera de unus-mèmes !
Adrien d'IIauteserre cachait au fond de son cœur une jalousie qui le dévorait, et gardait le secret sur ses tortures, en comprenant combien il avait peu d'espoir. Il se conieniaii du bonheur de voir cette chr^rmanle peisonnc qui, pendant quelques mois que dura celle lutte, brilla de tout son éclat. En effet, Laurence, devenue coquette, eut alors tous les soins que les femmes aimées prennent d'elles-mêmes. Elle suivait les modes el courut plus d'une fois à Taris pour par;iiire plus belle avec des chilfuns ou quelque nouveaulé. Enfin, pour douner à ses cousins les moindres joui=?anccs du chez soi, des-qiiclles ils avaient été sevrés pcndiinl si longiem|is, elle fil de son cliàicu, malpré les hauts cris de son luteur, l'habitation la plus com|iléiement conifort;ible qu'il y eût alors d;ms la l'.li.tmp.tgnc.
Floberl d'Hiiutescrre ne comprenait rien à ce dnime somd. Il ne s'apercevait pas de l'amour de son frère pour Lurence. IJuam à la jem.e fille, il aimait à la railler sur sa coquetterie, car il confondait ce deieslable défaut avec le désir de plaire; nmis il se tronq)ak i'.insi sur toutes les choses de sentiment, de ttuùl, ou de liante insiniction.
Aussi, quand l'homme du moyen âge, se mettait eu scène, Laurence en faisait-elle aussiti'it, ;i son insu, le niai.'î du drame ; elle égayait ses cousins en tUscuiant avec Uobert, en l'amenant à petits pas au b( au milieu des marécages où s'enfoncent la bêiise et l'ignorance. Elle excellait à ces mystifications spirituelles qui. pour être parfaites, doivent laisser la viclime heureuse. Cependant, quelque grossière que fût sa nature, Uobert, durant c(Mlc belle é|iO(pie, la seule beureuve que devaient comiaîirc ces trois êires cliariii:uits, n'inicrvint jamais entre les Simeusc el Laurence (lar une parole virile qui peui-êlre eilt décidé la ipieslion. Il fut frappé de la sincérité des deux frères. Robert devina sans douie combien une femme pouvait trembler d'accorder ;\ l'un des témoignages de tendresse que l'autre n'eût pas eus ou qui l'eiisseut chagriné; combien l'un des frères était heureux de ce qui ndvco'it de bien à l'autre, cl combien il en pouvait souffrir au fond de son cœur. Ce respect de Robert expli(pie admirablement celle siuiaiion qui, certes, aurait oblenu des privilèges dans les temps de foi où le souverain ponlife avait le pouvoir d'intervenir pour trancher le nœud gordien de ces races phénomènes, voisins des mystèri s les plus impénétrables. La Révolution avait retrempé ces cœurs dans la foi catholique; ainsi la religion rendait celle crise pltis terrible encore, car la grandeur des caractères augmente la grandeur des situations. Aussi M. el inad:'me d'IIauteserre, ni le curé, ni sa sœur, n'altendaieiu-ils rien de vuliiaire des deux frères ou de Laurence.
Ce drame, qui resta mysicrieosement enfermé d;ms les limiles de la famille où chacun l'observait en silence, eut un cours si rapide et si lent à la l'ois ; il comp(Mt;;il tant de jouissances inespérées, de petits comlKiis, de préférences déçues, d'espoirs renversés, d'attentes cruelles, de renli^os au leiulcmain pour s'expliquer, de déclarations inuelies, tpic les b;ibi!i:nts de CimpCygiie ne firent aucune attention au courdimemcut de 1 empereur Napoléon. Ces passions f.iisaienl d'ailleurs trêve cil cberchant une distraction violente dans les plaisirs de la cli;is?c, qui, en fatiguant excessivement le corps, ôlent à l'àine les occasions de voyager dans les steppes si dangereux de la rêverie. Ni Laurence ni ses cousins ne songeaient aux affaires, car chaque jour avait un intérêt palpitant.
— Eh vérité, dit un soir itiademoiselle Goujel, je ne sais pas qui de tous ces amants aime le pliis.
Adrien se trouvait seul au salon avec les quatre joueurs de boslon, il leva les yelix sur eus el devint pâle. Depuis quehpies jours, il n'était pliis rèlenu dans la vie qiie par le plaisir de voir L.iurcnee et de l'eiltendre parler.
. — Je crois, dit le curé, qile la comtesse, en sa qualité de femme, aime avec bcaueniip plus d'abandon.
Laurence, les deux IVèrCs et Robert revinrent quelques instants après. Les journaux venaient d'arriver. En voyant l'inefficacité des conspirations teniées à l'iuiérieur, I Angleterre aruinit l'Europe contre la France. Le désastre de Trafalgar avait renversé l'un des plans les plus exiraordinaires que le génie humain ait inventés, et par lequel rempci'eiir eût payé son élection à la France avec les ruines de la puissance anglaise. Eu ce moniiMit, le camp de Boulogne était levé. Napoléon, dont les soldats éiaient inférieurs eu nombre comme toujours, allait livrer baiaille à lEUroiie sur des champs où il n avait i.;is encore paru. Le monde entier se préoccupait du dénoûmeni de cette campagne.
— dli ! cette fois, il succombera, dit Robert en achevant la lecture dujournal.
^^ Il a sur lès bras toutes les forces de l'Autriche et de la Russie, dit .Maric-l'aul.
— De qui parlez-vous? demanda Laurence.
— Il n'a jamais inanœuvié en Alicinagiie, ajouta Paul-Marie.
— De l'empereur, répondirent les trois çciililsliommcs.
Laurence jeta Sut* ses deux amants un rc;.ardde dédain qui les humilia, mais qui ravit Adrien. Le dédaigné (il un geste d'admiration, et il eut un regard d'orgueil où il disait assez qu'il ne pensait plus, lui, qu'à Laurence.
— Vous le voyez? l'amour lui a fait oublier sa haine, dit l'abbé Goujct à voix basse.
Ce fut le premier, le dernier, l'unique reproche que les deux frères encournrenl: mais en ce moment, ils se trouvèrent inférieurs en amour à leur cousine, qui, deux mois après, n'apprit l'étonnant triomphe d'Austerlilz que par la discussion que le bonhomme d'Ibiuteserie eut avec ses deux fils. Fidèle à son jdan, le vieillard voulait que ses enfants demandassent à servir; ils seraient sans doute employés dans leurs grades, et pourraient encore faire une belle fortune militaire. Le parti du royalisme pur était devenu le (iliis fort à Cinq-Cygne. Les quatre genlilshoiinnes el Laurence se nioqnèreiil du prudent vieillard, qui semblait flairer les malheurs dans l'avenir. La prudence est peut-être moins une venu que l'exercice d'un sens de l'esprit, s'il est possible d'accoupler ces deux mots; mais un jour viendra sans doute où les physiologistes et les jibilortoplics admettront (pie les sens sont en quelque sorte la gaine d'une vive el pénétrante aciion qui procède de l'esprit.
Après la coiiclu-ion de la paix enlre la France et l' Autriche, vers la fin du mois de février IHOU, un parent, qui, lors de la demande
UNE TENEBREUSE AFFAIRE
en radÎMlion, s'dl.iU employé pour MM. de Siinoiisc, et devait plus lard leur donner de grandes preuves d'atln(";('niciit, le ei-devaKt inar-
3iiis de (Iharjsebœuf, doiil les propriétés s'étendent de Scine-ct-Mariie ans l'Aube, arriva de sa terre à Cinq-Cygne, dans une espèce de ca- Kv lie que, dans ce temps, on nonmiait par raillerie un berliiiç'ot. Quand cette pauvre voiture enfila le petit pavé, les liabitants du eliàteau, qui déjeunaient, eurent un accès de rire ; mais, en reconnaissant la téie < liauve du vieillard, qui sortit entre les deux rideaux de cnirdn berlingot, M. d'IIanie-icrre le nonuna, et tous levèrent le siège pow aller au-devant du cbef de la maison de Cliargcbœuf.
— ISoUs avons le tort de nous laisser prévenir, dit le marquis de Siineuse à son frerc et aux d'ilauiescrre, nous devions aller le remercier.
Vu domestique, vôtu en paysan, qui conduisait de dessus un siège •itlenant à la caisse, planta dans un tuyau de cuir grossier un fouet de cliarreiier, et vint aider le marquis à descendre; mais Adrien et ■e cadet de Siineuse le prévinrent, délirent la portière qui s'aecrocliait à des boulons de cuivre, et sortiront le bonhomme malgré ses Téclamaiions. Le ii liquls avait la prétention de donner son berlin- ;;ol jaune, à portière en cuir, iiour une voiture excellente et conioiode. Le domesti<|uc, aidé par Ooihard, dételait déjà les deux bons gros cbevaux à croupe luisante, et qui servaient sans doute autant à des travaux agricoles qu'à la voilure.
— Malgré le froid? Mais vous êtes un preux des anciens jours, dit Laurence à son vieux parent en lui prenant le bras et l'emmenant au salon.
— Ce n'est pas à vous à venir voir un vieux bonhomme conunC moi, dit-il avec finesse en adressant ainsi des reproches à ses jeunes parents.
— Poiirqimi vient-il? se demandait le bonhomme d'Hauleserre. M. de Churgcbu-uf, joli vieillard de soixante-sept ans, en culotte
I)àle. à petiies jambes frêles et vêtues de bas chinés, portait un Craj'aud, de la poudre et ries ailes de pigeons. Son habit de chasse, en drap vert, à boulons d'or, était orné de brandebourgs en or. Son gilet blanc éblouissait par d'énormes broderies en or. Cet attirail, encore à la mode parmi les viei!!es gens, seyait à sa (igure, assez semblable à celle du grand Frédéric. Il ne mettait jamais son tricorne pour ne pas détruire l'effet de la demi-lune dessinée sur son erane par une couche de poudre, il s'anpnyait la main droite sur une canne à bec-à-,"o!l)iu, en tenant à la fois et sa canne et son chapeau pai- nn geste digne de Louis XIV. Ce digne vieillard se débarrassa d'une douillette en soie et se plongea dans un fauteuil en gardant entre ses jambes son tricorne et sa canne, par une pose dont le secret n'a jamais appartenu qu'aux roués de la cour de Louis XV, et qui laissait les mains libres de jouer avec la tabatière, bijou toujours précieux. Aussi le maripiis tira-1-il de la poche de son gilet, qui se fermait par une garde brodée en arabesque d'or, une riche tabatière. Tout en préparant sa prise et offiant du labae à la ronde par un autre geste charmant, accompagné de regards affectueux, il remarqua le plaisir que causait sa visite. Il parut alors comprendre pourquoi les jeunes émigrés avaient manqué à leur devoir envers lui. Il eut l'air de se dire : — Quand on fait l'amour, on ne fait pas de visite.
— Nous vous garderons pendant quelques jours, dit Laurence.
— C'est chose iinpossible, répondit-il. Si nous n'étions pas si séparés par les événements, car vous avez franchi de plus grandes distances que celles qui nnu: :'.oigncnl les uns des autres, vous sauriez, chère enfant, que j'ai des filles, des belles-filles, des petites-filles, des petits-enfants. Tout ce monde serait inquiet de ne pas me voir ce soir, et j'ai dix-huit lieues à faire.
— Vous avez de bien bons chevaux, dit le marquis de Simeuse.
— Oh ! je viens de Troyes oij j'avais affaire hier.
Après les demandes voulues sur la famille, sur la marquise de Chargebœuf et sur ces choses réellement indifférentes auxquelles la politesse veut qu'on s'intéresse vivement, il parut à M. d'Hauteserre que M. de Chargebœuf venait engager ses jeunes parents à ne commettre aucune imprudence. Selon le marquis, les temps étaient bien changés, et personne ne pouvait plus savoir ce que deviendrait l'empereur.
— Oh I dit Laurence, il deviendra Dieu.
Le bon vieillard parla de concessions à faire. En entendant exprimer la nécessité de se soumettre, avec beaucoup plus d'assurance et d'autorité qu'il n'en mettait à toutes ses doctrines, M. d'Uautescrro regarda ses fils d'un air presque suppliant.
— Vous serviriez cet homme-là?(lit le marquis[de Simeuse au mar quis de Chargebœuf.
— Mais oui, s'il le fallait dans l'intérêt de ma famille.
Enfin le vieillard fit entrevoir, mais vaguement, des dangers lointains ; quand Laurence le somma de s'expliquer, il engagea les qua tre gentilshommes à ne plus chasser et à se tenir coi chez eux.
— Vous regardez toujours les domaines de Gondreville comme à vous, dit-il à MM. de Simeuse, vous ravivez ainsi une haine terrible. Je vois, à votre étonncment, que vous ignorez qu'il existe contre vous de mauvais vouloirs à Troyes, où I ou se souvient de votre courage. Personne ne se gêne pour i-j'^oater comntent vous avez échappé
aux recherches de la liolicc générale de l'empire, les lins en vous louant, les attires en voiis regardant comme les ennemis de l'cnr'Creur. Quelques séides s'étonlicnt de la clémence de Napoléon envers vous. Ceci n'est rien. Vous avez joué des geiis qui se crovalent plus fins que TOUS, et les gens de bas étage ne pardonnent jamais. Tôt ou tard, la juslice, (pii dans votre dé|iarienicnl procède de votre ennemi le sénateur Malin, car il a placé partout ses créatures, même les officiers ministériels, sa justice donc sera très-contente de vous tt-ouver engagés dans une mauvaise affaire. Un paysan vous chercliera querelle sur son champ quand vous y serez, 'vous aurez des armes cliargées, vous êtes vifs, in malheur est alors bien vite arrivi';. Dans votre position, il faut avoir cent fois raison pour ne pas avoir tort. Je ne vous parle pas ainsi sans raison. La police surveille toujours rarrondi^scnicnl où vous êtes et maintient un commissaire dans ce petit trbn d'Arcis, exprès pour protéger le sén.ileur de l'empire contre vos enlrc|iriscs. Il n peur de vous, et il le dit.
— Mais il ildus calonmie! s'écria le caijet des Simeuse.
— 11 vous e;i!ntiniic ! je le crois, moi ! Mais que croit le public ' Voilà l'important. Michu a mis en joue le sénateur, qui ne l'a pas oublié. Depuis Votre retour, la cotiitesse a pris Michu chez elle. Pour bien des gens et pour la meilleure partie du public, Blalin a donc raison Vous ignorez combien la position des émigrés est délicate en face de ceux qui se troiîvciit posséder leurs biens. Le préfet, homme d'esprit, m'a louché deux mots de vous, hier, qui m'ont inquiété. Enfin, je ne voudrais pas vous voir ici...
Celle ré;ifliise f\it accueillie par une profonde stupéfaction. Marie- Paul sonna vivement.
— Gotliard, dit-il au petit bonhomme qui vint, allez chercher Michu. L'ancien régisseur de Gondreville ne se fit jias attendre.
— Michu, mon ami, dit le marquis de Simeuse, est-il vrai que tu aies voulu tuer Malin'?
—Oui, monsieur le marquis; et quand il reviendra, je le guetterai.
— Sais-tu que nous sommes soupçonnés de l'avoir aposté, que notre cousine, en le prenant pour fermier, est accusée d'avoir trempé dans ton dessè'tn ?
— Bonté du ciel ! s'écria Michu, je suis donc maudit? je ne pourrai donc jamais vous défaire tranquillement de Blalin?
— Non, mon garçon, non, reprit Paul-Marie, mais il va falloir quitter le pays et notre service, nous aurons soin de toi ; nous te liicitrons en position d'augmenter ta fortniie. Vends tout ce que tu possèdes ici, réalise tes fonds, nous l'envcrroiis à Trieste chez un de nos amis qui a de vastes relations, et qui t'(!mploiet'a très-utiicincnt jusqu'à ce qu'il fasse meilleur ici pour nous toits.
Des larmes vinrent aux yeux de Michu, qui resta cloué sur la feuille du parquet où il était.
— Y avait-il des témoins, quand tU l'es embusqué pour tirer sur Malin? demanda le marquis de Chargebœuf.
— Grévin le notaire causait avec lui, c'est ce qui m'a empêché de le tuer, et bien heureusement ! Madame la comtesse saille pourquoi, dit Michu en regardant sa maîtresse.
— Ce Grévin n'est pas le seul à le savoir? dit M. de Chargebopuf, qui parut contrarié de cet interrogatoire, quoique fait en fanlilic. '
— Cet espion qui, dans le teiiqis, est veuu pour entortiller mes maîtres, le savait aussi, répondit Michu.
M. de Chargebœuf se leva comme pour regarder les jardins, et dit : — Milis vous avez bien tiré parti de Cinq-Cygile. Puis il sortit suivi par les deux frères et par Laurence, qui devinèrent le sens de cette interrogation.
— Vous êtes francs et généreux, mais toujours imprudents, leur dit le vieillard. Que je vous avertisse d'un bruit public qui doit ûlre une calomnie, rien de plus naturel ; mais voilà que vous en faites une vérité pour des gens faibles comme M., madame d'Hauteserre, et pour leurs (ils. Oh ! jeunes gens, jeutiesgens! Vous devriez laisser Michu ici, et vous en aller, vous! Mais, en tout cas, si vous restez dans ce pays, écrivez un mot au sénaieur au sujet de Michu, diteslui que vous venez d'apprendre par moi les bruits qui couraient sur votre fermier et que vous l'avez renvoyé.
— Nous! s'écrièrent les deux frères, écrire à Malin, à l'assassin de notre père et de notre mère, au spoliateur effronté de notre fortune!
— Tout cela est vrai ; mais il est un des plus grands personnages de la cour impériale, et le roi de l'Anbe.
— Lui qui a voté la mort de Louis XVI dans le cas où l'armée de Condé entrerait en France, sinon la ré.lasion perpétucllej! dit la comtesse de Cinq-Cygne.
— Lui qui peut-être a conseillé la mort du duc d'Enghien! s'écria Pau!-i\larie.
— Eh ! mais, si vous voulez récapituler ses litres de noblesse, s'écria le marquis, lui qui a tiré Robesiiierre par le pan de sa redingoli; pour le faire tomber quand il a vu ceux qui se levaient pour le rcn verser les plus nombreux, lui qui aurait fait fusiller Bonaparte si le ■18 brumaire eût manqué, lui qui ramènerait les Bourbons si Kapoléon chancelait, lui que le plus fort trouvera toujours à ses cotés pour lui donner l'épce ou le pistolet avec lequel on achève un adverversaire qui inspire des craintes! Mais... raison de plus.
UNE TÉM-.imEUSlî AFl'AIRR.
— Nous tombons bien bas, dit Liurence.
— Enfants, dit le vieux marquis de Charsebcruf en les prenant tous trois par la main et les amenant à l'écart vers une des pelouses alors couverte d'une logore couche de neige, vous allez vous emporter en écoulant les avis d'un homme sage, mais je vous les dois, et voici ce que je ferais : je prendrais pour médiateur un vieux bonhomme, comme qui dirait moi, je le chargerais de demander un million à Malin, contre une ralilicaiion de la vente de Gondreville... Oh! il y consentirait en tenant la chose secrète. Vous auriez, au taux actuel "des fonds, cent mille livres de rente, et vous iriez acheter quelque belle terre dans un antre coin de la France, vous laisseriez réjir Cinq-Cygne à M. d'Ilautcserre, et vous tireriez à la coiirie-|iaille à qui de vous deux serait le mari de cotte belle héritière. Mais le parler d'un vieillard est dans l'oreille des jeunes gens ce qu'est le parler des jeunes gens dans l'oreille des vieillards, un bruit dont le sens échappe.
Le vieux marquis fit signe à ses trois parents qu'il ne voulait pas de réponse, et regagna le salon où, pondant leur conversation, l'abbé Goiijet et sa sœur étaient venus. La proposition de tirer à la eourtepaille la main de leur cousine avait révolté les deux Sinicuse, et Laurence était comme dégoiltée par l'amertume du remède que son parent indiquait. Aussi furent-ils tous trois moins gracieux pour le vieillard, sans cesser d'èirc polis. L'affection était froissée. M. de Chargebceuf, qui sentit ce froid, jeta sur ces trois charmants êtres, à plusieurs reprises, des regards pleins de compassion. Quoique la conversation devint générale, il revint sur la nécessité de se soumctre aux événements en louant M. d'ilauteserre de sa persistance à vouloir que ses lils prissent du service.
— Bonaparte, dit-il, fait dos ducs. Il a créé des fiefs de l'Empire, il fera des comtes. Malin vol^drait être comte de Gondrcville. C'est une idée qui peut, ajouta-t-il en regardant MM. de Simeuse, vous être proliiable.
— Ou funeste, dit Laurence.
Dès que ses chevaux furent mis, le marquis partit et fut reconduit
Ear tout le monde. Quand il se trouva dans sa voiture, il fit signe à aurence de venir, et elle se posa sur le marchepied avec une légèreté d'oiseau.
— Vous n'êtes pas une femme ordinaire, et vous devriez me comprendre, lui dit-il à l'oreille. Malin a trop de remords pour vous laisser tranquilles, il vous tendra quelque piège. Au moins prenez bien ^arde à toutes vos actions, même aux plus légères! enfin, transigez, voilà mon dernier mot.
Les deux frères restèrent debout près de leur cousine, au milieu de la pelouse, regardant dans une profonde immobilité le berlingot qui tournait la grille et s'envolait sur le chemin vers Troyes, car Laurence leur avait répété le dernier mot du bonhomme. L'expérience aura toujours le tort de se montrer en berlingot, en bas chinés, et avec un crapaud sur la nuque. Aucun de ces jeunes cœurs ne pouvait concevoir le changement qui s'opérait en France, l'indignation leur remuait les nerfs et l'honneur bouillonnait dans toutes leurs veines avec leur noble sang.
^Le chef des Chargebœuf! dit le marquis de Simeuse, un homme qui a pour devise : VIEs^E os uns fort ! {Adsit fortiori] un des plus beaux cris de guerre.
— Il est devenu le bœuf, dit Laurence en souriant avec amertume.
— Nous ne sommes plus au temps de saint Louis, reprit le cadet des Simeuse.
— MocRiR ty CHANTAIT ! s'écria la comtesse. Ce cri des cinq jeunes filles qui firent notre maison, sera le mien.
— Le nôtre n'est-il pas cv medrs! Ainsi pas de quartier! reprit l'aîné des Simeuse, car en réfléchissant nous trouverions que notre parent le Bœuf a bien sagement ruminé ce qu'il est venu nous dire. Gondreville devenir le nom d'un Malin !
— La demeure! s'écria le cadet.
— Mansard l'a dessiné pour la noblesse, et le peuple y fera ses petits! dit l'aîné.
— Si cela devait être, j'aimerais mieux voir Gondreville brillé ! s'écria mademoiselle de Cinq-Cygne.
Un homme du village, qui venait voir un veau que lui vendait le bonhomme d'ilauteserre, entendit cette phrase en sortant de l'éiable.
— Rentrons, dit Laurence en souriant, nous avons failli commettre Une imprudence et donner raison au boeuf à propos d'un veau. — Mon pauvre Michu ! dit-elle en rentrant au salon, j'avais oublié ta frasque, mais nous ne sommes pas en odeur de sainteté dans le pays, ainsi ne nous compromets pas. As-tu quelque autre peccadille à te reprocher?
— Je me reproche de n'avoir pas tué l'assassin de mes vieux maîtres avant d'accourir au secours de ceux-ci.
— Michu I s'écria le curé.
— Mais je ne quitterai pas le pays, dit-il en continuant sans faire attention à l'excbmaiion du curé, que je ne sache si vous y êtes en sareté. J'y vois rôder des gars qui ne me |plai>ent guère. La dernière fois que nous avons chassé dans la forêt, il est venu à moi cette manière de garde qui m'a remplacé à Gondrcville, et qui m'a demande
si nous étions là chez nous. « Oh ! mon garçon, lui .li-je dit, il est diflieile de se désbabiluer en deux mois des choses qu'on fait depuis deux siècles, i)
— Tu as tort, Michu, dit en souriant de plaisir le marquis de Simeuse.
— Qu'a-t-il répondu ? demanda M. d'ilauteserre.
— Il a dit, reprit Michu, qu'il instruirait le sénateur de nos prétentions.
— Comte de Gondreville ! reprit l'aîné des d'ilauteserre. Ah ! la bonne mascarade ! Au fait, on dit Sa Majesté .î Bonaparte.
— El Son .'Vitesse à monseigneur le grand-duc de Bcrg, dit le curé.
— Qui, celui-là ? fil M. de Simeuse.
— Murât, le beau-frère de Napoléon, dit le vieux d'ilauteserre.
— Bon, reprit madenmiselle de Cinq-Cygne. Et dit-on Sa Msjesté } la veuve du marquis de Beauharnais'.'
— Oui, mademoiselle, dit le curé.
— Nous devrions aller à Paris, voir tout cela, s'écria Laurence.
— Ilélas! mademoiselle, dit Michu, j'y suis allé pour mettre Michu au lycée, je puis vous jurer qu'il n'y a pas à badiner avec ce qu'on appelle la garde impériale. Si toute l'armée est sur ce modèle-là, la chose peut durer plus que nous.
— On parle de familles nobles qui prennent du service , dit M. d'ilauteserre.
— Et d'après les lois actuelles, vos enfants, reprit le curé, seront forcés de servir. La loi ne connaît plus ni les rangs, ni les noms.
— Cet homme nous fait plus de mal avec sa cour que la Révolution avec sa hache! s'écria Laurence.
— L'Eglise prie pour lui, dit le curé.
Ces mots, dits coup sur coup, étaient ,;iutant de commentaires sur les sages paroles du vieux marquis de Chargebœuf; mais ces jeunes gens avaient trop de foi, trop d'honneur, pour accepter une transaction. Ils se disaient aussi ce que se sont dit à toutes les époques les partis vaincus : que la prospérité du parti vainqueur finirait, qtie l'empereur n'était soutenu que par l'année, que le fait périssait tôt ou tard devant le droit, etc. Malgré ces avis, ils tombèrent dans la fosse creusée devant eux, et qu'eussent évitée des gens prudents et dociles comme le bonhomme d'ILiuieserre. Si les hommes voulaient être francs, ils reconnaîtraient peut-éire que jamais le malheur n'a fondu sur eux sans qu'ils aient reçu quelque avertissement patent ou occulte. Beaucoup n'ont aperçu le sens profond de cet avis mystérieux ou visible qu'après leur désastre.
— Dans tous les cas, madame la comtesse sait que je ne peux pas quitter le pays sans avoir rendit mes comptes, dit Michu tout bas à mademoiselle de Cinq-Cygne.
Elle fil |)our toute réponse un signe d'intelligence au fermier, qui s'en alla. Michu, qui vendit aussitôt ses terres à Beauvisage, le fermier de Bellache, ne put pas être payé avant une vingtaine de jours. Un mois donc après la visite du marquis, Laurence, qui avait appris à ses deux cousins l'existence de leur fortune, leur proposa de prendre le jour de la mi-carême pour retirer le million enterré dans la forêt. La grande quantité de neige tombée avait jusqu'alors empêché Michu d'aller chercher ce trésor ; mais il aimait faire cette opération avec ses maîtres. Michu voulait absolument quitter le pays, il se craignait lui-même.
— Malin vient d'arriver brusquement à Gondreville, sans qu'on sache pourquoi, dit-il à sa maîtresse, et je ne résisterais pas à faire mettre Gondreville en vente par suite du décès du propriétaire. Je me crois comme coupable de ne pas suivre mes inspirations !
— Par quelle raison peut-il quitier Paris au milieu de l'hiver?
— Tout Arcis en cause, répondit Michu, il a laissé sa famille à Paris, et n'est accompagné que de son valet de chambre. M. Grévin, le notaire d'Arcis, madame Marion, la femme du receveur général de l'Aube, et belle-sœur du Marion qui a prêté son nom à Malin, lui tiennent compagnie.
Laurence regarda la mi-carême comme un excellent jour, car il permettait de se défaire des gens. Les mascarades attiraient les paysans à la ville, et personne n'était aux champs. Mais le choix du jour servit précisément la fatalité qui s'est rencontrée en beamoup d'affaires criminelles. Le hasard fit ses calculs avec autant d'habileté que mademoiselle de Cinq-Cygne en mit aux siens. L'inquiétude de M. et madame d'ilauteserre devait être si grande de se savoir onze cent mille francs en or dans un château situé sur la lisière d'une forêt, que les d'ilauteserre, consultés, furent eux-mêmes d'avis de ne leur rien dire. Le secret de cette expédition fut concentré entre Gothard, Michu, les quatre gentilshommes et Laurence. Après bien des calculs, il parut possible de mettre quarante-huit mille francs dans un long sac sur la croupe de chaque cheval. Trois voyages suffiraient. Par prudence, on convint donc d'envoyer tous les gens, dont la curiosité pouvait être dangereuse, à Troyes, y voir les réjouissances de la mi-carême. Catherine, Marthe et Durieu, sur qui l'on pouvait corn|iier. garderaient le château. Les gens accepièrent bien volontiers la liberté qu'on leur donnait, et partirent avant le jour. Golhard, aidé par Michu, pansa et sella les chevaux de grand malin. La caravane prit par les jardins de Cinq-Cygne, et de là maîtres ei
UNE rÉM^:imEUSE affaire.
Ijens pajjiifirciil la forêt. Au inomrnl où ils iiioiitcri'iit à cheval, car la purlc du parc clail si base que chacun lit le parc à pied en teuaiil son cheval par la bride, le vieux Beauvi^age, le fermier de Bellachc, vint à passer.
— .Allons! s'écria Golhard, voilà quelqu'un.
— Olil c'est moi, dit l'honnête fermier en débouchant. Salut, messieurs; vous allez donc à la chasse, malgré les arrêlés de prcf('cture? Ce n'est pas moi qui me plaindrai; niais prenez garde ! Si vous avez des amis, vous avez aussi bien des eimcmis.
— Oh ! dit en souriant le gros d'ilauieserre. Dieu veuille que notre chasse réussisse et tu retrouveras tes maîtres.
Ces paroles, auxquelles l'événement doiiii:i un tout autre sens, valurent un reg;ird sevcre de Laurence à Robert. L'aine des Simeuse croyait que M.din restituerait la terre de Condreville contre une indemnité. Ces enfants voulaient faire le contraire de ce que le marquis de Chargebœuf leur avait conseillé. Robert, qui partageait leurs espérances, y pensait en disant cette fatale parole.
— Dans tous les cas, motus, mon vieux ! dit à Beauvisage Michu, qui partit le dernier en prenant la clef de la porte.
Il faisait une de ces belles journées de la fin de mars oii l'air est sec, la terre nette, le temps pur, et dont la température forme une espèce de contre-sens avec les arbres sans feuilles. Le temps était si doux que l'œil apercevait par places des champs de verdure dans la campagne.
— Nous allons chercher un trésor, tandis que vous êtes le vrai trésor de notre maison, cousine, dit en riant l'ainé des Simeuse.
Laurence marchait en avant, ayant de chaque côté de son cheval wï de ses cousins, Lts deux d'Uauteserre la suivaient, suivis euxluènies par Michu. Golhard allait en avant pour éclairer la roule.
— Puis(iue notre fortune va se retrouver, en partie du moins, épousez mon frère, dit le cadet à voix basse. 11 vous adore, vous serez aussi riches que doivent l'être les nobles aujourd'hui.
— Non, laissez-lui toute sa fortune, et je vous épouserai, moi qui suis assez riche pour deux, répondit-elle.
— Ou'il en soit ainsi ! s'écria le uLirquis de Simeuse. Moi, je vous quitterai pour aller chercher une fenune digue d'être votre sœur.
— Vous m'aimez donc moins que je ne le croyais? reprit Laurence en le regardant avec une expression de jalousie.
— Non ; je vous aime plus tous les deux que vous ne m'aimez, répondit le marquis.
— Ainsi vous vous sacrifieriez? demanda Laurence à l'aîné des Simi'use eu lui jetjint nu regard plein d'une préférence momentanée.
Le marquis garda le silence.
— Eh bien ! moi, je ne penserais alors qu'à vous, et ce serait insupportable à mou mari, reprit Laurence, à qui ce silence arracha un mouvement d'impatience.
— Comment vivrais-je sans loi? s'écria le cadet en regardant son frère.
— Mais cependant vous ne pouvez pas nous épouser tous deux, dit le marquis. Et, ajouta-t-il avec le ton brusque d'une homme atteint au cœur, il est temps de prendre une décision.
Il poussa son cheval en avant pour que les deux d'Hauteserre n'entendissent rien. Le cheval de son frère et celui de Laurence imitèrent ce mouvement. Quand ils eurent mis un intervalle raisonnable entre eux et les trois autres, Laurence voulut parler, mais les larmes furent d'abord son seul langage.
— J'irai dans un cloître, dit-elle enfin.
— Et vous laisseriez finir les Cinq-Cygne? dit le cadet des Simeuse. Et au lieu d'un seul malheureux qui consent à l'être, vous en ferez deux ! Non, celui de nous deux qui ne sera que votre frère se résignera. En sachant que nous n'étions pas si pauvres que nous pensions l'être, nous nous sommes expliqués, dit-il en regardant le marquis. Si je suis le préféré, toute notre fortune est à mon frère. Si je suis le in;dheureux, il me la doune, ainsi que les titres de Simeuse, car il deviendra Cinq-Cygne ! De toute manière, celui qui ne sera pas beureux aura des chances d'établissemcnl. Enfin, s'il se sent mourir de chagrin, il ira se faire tuer à l'armée, pour ne pas attrister le ménage.
— Nous sommes de vrais chevaliers du moyen âge, nous sommes dignes de nos pères, s'écria l'aîné, parlez, Laurence!
— Nous ne voulons pas rester ainsi, dii le cadet.
— Ne crois pas, Laurence, que le dévouement soit sans voluptés, dit l'aîné.
— ^Mes chers aimés, dit-elle, je suis incaiiable de me prononcer. Je vous aime tous deux comme si vous n'étiez qu'un seul être, et comme vous aimait votre mère! Dieu nous ;iidera. Je ne choisirai pas. Nous nous en remettrons au hasard, et j'y mets une condition.
— Laquelle?
— Celui de vous qui deviendra mon frère restera près de moi jusqu'à ce que je lui permette de me quitter. Je veux être seule juge de l'opporinuilé du départ.
— Oui, dirent les deux frères sans s'expliquer la pensée de leur cousine.
— Le premier de vous deux à qui madame d'Hauteserre adressera
la parole ce soir à table, après le llenediciU, sera mon mari. Mais aucun de vous n'usera de supercherie, et ne la mettra dans le cas de l'interroger.
— Nous jouerons franc jeu, dit le cadet.
Chacun des deux frères embrassa la main de Laurence. La certitude d'un dénoùment (pie l'un et l'iuiire pouvait croire lui être favorable rendit les deux jumeaux extrêmement gais.
— De toute manière, chère Laurence, tu "feras un comte de Cinq- Cygne, dit l'aîné.
— Et nous jouons à qui ne sera pas Simeuse, dit le cadet.
— Je crois, de ce coup, que madame ne sera pas loiiglerrips fille, dit Michu derrière les deux d'Hauteserre. Mes maîtres sont bien joyeux. Si m:i maîtresse fait son choix, je ne pars pas, je veux voir cette noce-là !
Aucun des deux d'Hauteserre ne répondit. Une pie s'envola brusquement eiilre les d'Hauteserre et Michu, qui, superstitieux comme les gens primitifs, crut entendre soiiuer les cloches d'un service mortuaire. La journée commença doue gaiement pour les ajnants, qui voient rarement des jucs quand ils sont ensemble dans les bois. Michu armé de son plan reconnut les places, chaque gentilhomme s'était muni d'une pioche, les sommes furent trouvées ; la partie de la forêt où elles avaient été cachées était déserte, loin de tout passage et de toute habitation, ainsi la caravane chargée d'or ne rencontra personne. Ce fut un malheur. En venant de Cinq-Cygne pour chercher les derniers deux cent mille francs, la caravane, enhardie par le succès, prit un chemin plus direct que celui par lequel elle s'était dirigée aux voyages précédents. Ce chemin passait par un point culminant d'où l'on voyait le parc de Gondreville.
— Le feu ! dit Laurence en apercevant une colonne de feu bleuâtre.
— C'est quelque feu de joie, répondit Michu.
Laurence, qui connaissait les moindres sentiers de la forêt, laissa la caravane e. piqua des deux jusqu au pavillon de Cinq-Cygne, l'ancienne habitation de Michu. Quoique le pavillon fût désert et fermé, la grille était ouverte, et les traces du passage de plusieurs chevaux frappèrent les yeux de Laurence. La colonne de fumée s'élevait d'une praierie du parc anglais où eHe présuma que l'on brûlait des herbes.
— Ah ! vous en êtes aussi, mademoiselle! s'écria Violette, qui sortit du parc sur son bidet au grand galop et qui s'arrêta devant Laurence. Mais c'est une farce de carnaval, n'est-ce pas? on ne le tuera pas.
-Qui?
— Vos cousins ne veulent pas sa mort.
— La mort de qui ?
— Du sénateur.
— Tu es fou, Violette !
— Eh bien ! que faites-vous donc là? demanda-t-il.
A l'idée d'un danger couru par ses cousins, l'intrépide écuyère piqua des deux et arriva sur le terrain au moineut où les sacs se chargeaient.
— Alerte ! je ne sais ce qui se passe, mais rentrons à Cinq-Cygne ! Pendant que les gentilshommes s'enq)loyaient au transport de la
fortune sauvée par le vieux marquis, il se passait une étrange scène au château de Gondreville.
A deux heures après midi, le sénateur et son ami Grévin faisaient une partie d'échecs devant le feu, dans le grand salon du rez-dechaussée. Madame Grévin et madame Marion causaient au coin de la cheminée assises sur un canapé. Tous les gens du château étaient allés voir une curieuse mascarade annoncée depuis longtemps dans l'arrondissement d'Arcis. La famille du garde qui remplaçait Michu au pavillon de Cinq-Cygne y était allée ausH. Le valet de chambre du sénateur et Violette se trouvaient alors seuls au château. Le concierge, deux jardiniers et leurs femmes restaient à leur poste; mais leur pavillon est situé à l'entrée des cours , au bout de lavenue d'Arcis, et la distance qui existe entre ce tournebride et le château ne permettait pas d'y entendre un coup de fusil. D'ailleurs ces gens se tenaient sur le pas de la porte et regardaient dans la direction d'Arcis, qui est à une demi-lieue, espérant voir arriver la mascarade. Violette attendait dans une vaste antichambre le moment d'être reçu par le sénateur et Grévin pour traiter l'affaire relative à la prorogation de son bail. En ce moment, cinq hommes masqués et gantés, qui, par la taille, les manières et l'allure, ressemblaient à MM. d'Hauteserre, de Simeuse et à Michu, fondirent sur le valet de chambre ei sur Violette, auxquels ils mirent un mouchoir en forme de bâillon, et qu'ils attachèrent à des chaises dans un office. Malgré la célérité des agresseurs, l'opération ne se fit pas sans que le valet de chambre et Violette eussent poussé chacun un cri. Ce cri fut entendu dans le salon. Les deux femmes voulurent y reconnaître un cri d'alarme.
— Ecoutez ! dit madame Grévin, voici des voleurs.
— Bah ! c'est un cri de mi-carême! dit Grévin, nous allons avoir les masques au château.
Cette discussion donna le temps aux cinq inconnus de fermer les portes du côté de la cour d'honneur, et d'enfermer le valet de chambre et Violette. Madame Grévin, femme assez entêtée, voulut absolument savoir la cause du bruit; elle se leva et donna dans les cinq masques, qui la traitèrent comme ils avaient arran;;é Violette et le valet de
so
mE TÉNÉBREUSE AJ^^AÎRE.
cliimbre; puis ils entrèrent avec violoncc dans le salon, où les deux rliis forts s'emparèrent du coniie de Goudrevllle, le bàillouMen'ui et r.iilfvéreiil par le pare, tamlis que les trois antres liaienl et haillonuaieiii é;^Lileinent madame Marion et le notaire eliaeuu sur un l'anleiiil. L'evéention de eet alieutat ne prit pas plus d'une demi-heure. I.es trois iueoumis. bicntftl rejoints par eeux qui avaient emporté le sénateur, fouillèrent le cliàlcau de l.i eave au grenier. Us ouvrirent tontes les armoires sans croelieter aueune serrure; Ils sondèrent les murs, et furent enlin les maîtres jus(iu à einq heures du soir. En ce moment, le valet de chambre acheva de déehirer avec ses dents les cordes qui liaienl les mains de Violette. Violette, débarrassé de son h.iillou, se mil à crier an secours. En entendant ces cris, les cinq ineoiimis rentrèrent dans les jardins, sautèrent sur des chevaux serahlahles à ceux de Clnq-Cv?ne, et se sauvèrent, mais pas asscî lestement pour empêcher Violette de les apercevoir. Après avoir détaché le valet de chambre, qui délia les femmes et le notaire, Violette enfourdia son bidet, cl courut après les malfaiteurs. En arrivant au pavillon, il fut aussi stupéfait de voir les deux hatianis de la grille ouverts nue de voir madeiuoiselle de Cinq-Cyiine en vedeiie.
Onaiid la jeune romiesse eut disparu, Violellc fiu rejoint par Grévin à clievid et aicompagné du garde ehampdlre de la commune de Gondreville, à qui le co'ncierae' avait donné lui cheval des écuries du château. La femme du eo'in'ierîe était allée avertir la gendarmerie d'Areis. Violette apprit aussitôt à Grévhî sa rencoiiiic avec Laurence el la fuite de cette audacieuse jeune fille, doiU le caractère profond et décidé leur était coiuui.
— Klle faisait le guet, dit Violette.
— Est-il possible que ce soient les nobles de Cinq-Cygne qut aient fait le coup? s'écria Grévin.
— Commeut! répondit Violette, vous n'avez pas reconnu ce gros Mitliu ? c'est lui qui s'est jeté sur moi ! j'ai bien senti sa pogm. D'ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-C.Hi.e.
En vovant la marque du fer des chevaux sur le salile du rondpo'nt el dans le parc, le noiniro laissa le garde-champètre en observation à la grille pour veiller à la conservation de ces précieuses empreintes, ei envova Violette chercher le juge de paix d'Areis pour les constater. Puis il retourna promptcmenl an salon du château de Gondreville, oti le lieutenant et le sons-lit^utenanl de la gendarmerie impériale arrivaient accompagnés de quatre hommes et d'un brigadier. Ce lieutenant était, comiiieon doit le penser, le brigadier à qui, deux ans auparavant, François avait troué la tète, et à qui Corenlin fit alors connaître son malicieux adversaire. Cet homme, appelé Gi^uet, dont le frère servait et devint un des meilleurs colonels d'artillerie, se recommandait jiar sa capacité comme oflicier de gendarmerie. Plus tard il commanda l'escadron de l'Aube. Le sous-lieutenant, nommé Welf, avait autrefois mené Corentin de Cinq-Cygne au pavillon, et du p;ivillon à Troyes. Pendant la route, le Parisien avait suirisamment édiDé l'Egyptien sur ce qu'il nomma la rouerie de Laurence el de Michu. Ccs'deux officiers devaient donc montrer et montrèrent une grande ardeur contre les habitants de Cinq-Cygne. Malin et Grévin avaient, l'un pour le compte de l'autre, tous deux travaillé au Code dit de Brumaire an IV, l'œuvre judiciaire de la Convention dite nationale, promulguée par le directoire. Ainsi Grévin, qui connaissait cette législation à fond, put opérer dans cette affaire avec une terrible célérité, mais sous une présomption arrivée à l'état de certitude relativement à la criminalité de Michu, de MM. d'Ilauteserre et de Simeuse. Personne aujourd'hui, si ce n'est quelques vieux magistrats, ne se rappelle l'organihalion de cette justice que Napoléon renver^ait précisément alors par la promulgation de ses^Codes et par l'institution de sa magistrature qui régit maintenant la France.
Le Code de Brumaire an IV réservait au directeur du jury du département la po'ir-uite Immédiate du délit commis à Gondreville. Remarquez, en pa^saiit, que la Convention avait rayé de la langue judiciaire le mol crime. Elle n'admettait (pu; des délits contre la loi, délits emportant des amendes, l'empriNoniiemcnl, des peines infamantes ou afllictivcs. La mort était une [leine afdictive. Néanmoins, la peino alllictive de la mort devait être supprimée .i la paix, el remplacée par vingt-quatre années de travaux forcés. Ainsi la Convention estimait que vingl-quatre années de travaux forcés égalaient la peine de mort. Que dire du Code pénal qui iullige les travaux forcés à perjicluiié? L'orcanisation alors préparée par le conseil d'Etiit de Napoléon supprimait la magistrature des directeurs du jury, qui réunissaient, en eff-i. des pouvoirs énormes. Relativement à la poursuite des délits et à la mise en accusation, le directeur du jury était en quelque sorte à la fois agent de police judiciaire, procureurdu roi, juge d'instruction et cour" royale. Seulement, sa procédure et sim acte d'accubation étaient soumis au visa d'un commissaire du pouvoir evéculif et au verdict de huit jurés auxquels il exposait 1(!S faits de son instruction, qui entendaient les témoins, les accusés, et (|ni prononçaient un pren'.iT verdict, dit d'accusation. Le din-ctcur devait exercer sur les juré-, réunis dan> son cabinet, une influence telle qu'ils ne pouvaient èirc que ses f-oopéraleurs. Ces jurés consiituaieiil le jury d'accusation. Il existait d'anires jurés pour composer le jury près le tribunal criminel chargé de jngor les accusés. Par opposition aux jurés d'ac-
cusaliou, ceux-là se nommaient jurés de jugement. Le tribtmal criminel, à qui Napoléon venait de donner le nom de ("our criminelle, se composait d'un présiilent, de quatre jnj:es, de l'arrnsaleur mihlie, el d'un commissaire du gouvernement. Néanmoins, de 179'Ja I8l)(i, il exista des cours dites spéciales, jugeant sans jurés dans certains déparlemenls certains attentats, composées de ini;es pris au tribunal civil, qui se formait en cour spéciale. Ce conflit de la justice spéciale et de la justice criminelle amenait des questions de compétence que jugeait le tribunal de cassation. Si le départeun-nt de l'Aube avait eu sa cour spéciale, le jugement de l'attentat commis sur nu sénaiein-de l'Empire y eût été sans doute déféré; mais ce trancpiille département était exempt de celte juridiction e\ce|ilionnelle. Grévin dépêcha donc le sons-lieuienant .".u directeur du jin^Y de Troyes. L'Egyptien y courut bride abailue, el revint à Gondreville, ramenant en poste ce magistrat quasi souverain.
Le direeleiir du jury de Troyes était im ancien lieutenanl de bail liage, ancien secrétaire appointé d'un des comités de la C.onveniioii ami de Malin, cl placé par lui. Ce magistrat, nommé Lechesncau, vrai praticien de la vieille justice criminelle, avait, ainsi que Grévin, beaucoup aidé Malin dans ses travaux judiciaires à la Convention. Aussi Malin le reconiinanda-l-il à Camhacérès. qui le nomma procureur général en Italie. Mallieureusernenl pour sa carrière, Lt-chesneau eut des liaions avec nue grande dame de Tuiin, el Napoléon fui obligé do le destituer pour le soustraire à ini procès correctiounel intenté par le mari à propos de la soustraction d'un cnfanl adultérin. Lechesncau, devant tout à Malin, et devinant l'importauee d'un pareil attentat, avait amemi le capitaine de la gendarmerie el un piquet de douze hommes.
Avant de partir, il s'était entendu naturellement avec le préfet, qui, pris par la nuit, ne put se servir du i(;légraplie. On expédia sur Paris une estafette afin de prévenir le ministre de la police générale, le grand juge el l'empereur de ce crime inouï. Leclicsneau trouva dans le salon do Gondreville mesdames Marion et Grévin, Violette, le valet de chambre du sénateur, et le juge de paix assisté de son greffier. Déjii des perquisitions avaient été pratiquées dans le cliàlcau. Le juge de paix, aidé par Grévin, recueillait soigneusement les premiers éléments de l'instruction. Le magistral fut tout d'abord frappé des combinaisons profondes que révélaient el le choix du jour et celui de l'heure. L'heure empêchait de chercher inimédialemeut des indices et des preuves. Dans celte saison, à cinq heures el demie, moment oi'i Violette avait pu poursuivre les délinquants, il faisait presque nuit; et, pour les malfaiteurs, la nuit est souvent l'impunité. Choisir ua jour de réjouissances où tout le monde irait voir la mascarade d'Areis, et où le sénateur devait se trouver seul chez lui, n'était-ce pas éviter les lémoins?
— Rendons justice à la perspicacité des agents t'e la préfecture de police, dit Lechesncau. Us n'ont cessé de nous nietti». en garde contre les nobles de Cinq-Cygne, et nous ont dit que tôt ou tard ils feraient quelque mauvais coup.
Silr de l'activité du préfet de l'Aube, qui envoya dans toutes les préfectures environnant celle de Troyes des estafettes pour faire chercher les traces des cinq hommes mastpiés et du sénateur, Lechesncau commença par établir les bases de son instruction. Ce travad se fil rapidement avec deux têtes judiciaires aussi fortes que celles de Grévin el du juge de paix. Le juge de paix, nommé Pigoiill, ancien premier clerc de l'élude où M.din el Grévin avaient étudié la chicane à Paris, fut nommé trois mois ajirès président du iriliiinal d'Areis. En ce qi;i concernait Michu. Lechesncau connaissait les menaces préeédemmenl faites par cet homme à M. Marion, el le guel-apens auquel le sénateur avait échappé dans son parc. Ces deux faits, dont l'un était la conséquence de l'autre, devaient être les prémisses de l'attentat actuel, et désignaient d'autant mieux l'anrien garde comme le chef des malfaiteurs, que Grévin, sa f('nune, Violette et madame Marion déclaraient avoir reconnu dans les cinq individus masqués uo homme entièrement semblable à Michu. La couleur des cheveux, celle des favoris, la taille tra|iue de l'iiidividn, rendaient son déguisement à peu près inutile. Quel antre que Michu, d'ailleurs, aurait pu ouvrir la grille de Cinq-Cygne avec une ciel".' Le garde et sa femme, revenus d'Areis et interrogés, dé|iosèrenl avoir fermé les deux grilles à la clef. Les grilles, examinées par le juge de paix, assisté du garde champêtre et de son greffier, n'avaienl ollert aucune trace d'effraction.
— Quand nous l'avons mis à la porte, il aura gardé des doubles clefs du château, dit Grévin. Mais il doit avcir médité quelque coup désespéré, car il a vendu ses biens en vingt jours, el en a louché le prix dans mon élude avant-hier.
— Ils lui auront tout mis sur le dos, s'écria Lechosneau frappé de cette circonstance. Il s'est montré leur ànie damnée.
Qui pouvait, mieux que MM. de Simeuse et d'Ilauteserre, connaître les êtres du château'.' Aucun des assaillants ne s'était trompé dans ses recherches, ils étaient allés partout avec une certitude qui prouvait que la troupe savait bien ce qu'elle voulait, et savait surtout où l'aller prendre. Aucune des armoires restées ouvertes n'avait été forcée. Ainsi les délinquants co avaient les clefs; et, chose étrange!
UNE TÉNÉBREUSK AFFAIRE.
ils ne s'étaient pas permis le moindre détournement. Il ne s'agissait donc p:is d'un vol. Énlin, Violette, après avoir reconnu les chevaux du clKilcan do Cinq-Cypne, avait trouvé la comtesse en omhnsrade devint le |i;ivillon du parde. De cet ensemble de faits et de dépositioiis il ri-iili:iit, [)onr la justice la moins prévenue, des présomptions (le rnlii:iliiliit'relalivc>meiit à MM. de Simeuse. d'Ilanteserrc et .Michn, (liii di^eneiMient en cerlilnile pour nu direelenr du jury. Maintenant ipk' voul. lient-ils faire tlii fiilnr ennile de (i(Midreville'.' Le forcer à une rétrocession de sa terre, pour l'accpiisilion de laquelle le régisseur annonçait, dès 17!I9, avoir des capitaux? Ici tout changeait d'aspect.
Le savant criminaliste se demanda quel pouvait être le but des reclierclies actives faites dans le château. S'il se filt agi d'une venpcaure, les délinquants eussent pu tuer Malin. Peut-être le sénateur était-il mort et enterré. L'enlèvement accusait néanmoins une séquestration. Pourquoi la séquestration après les recherches accomplies au château '.' Certes, il y avait folie à croire que l'enlèvement d'un digniu\ire de l'Empire resterait longtemps secret! La rapide publicité que devait avoir cet allenlnl en ainuilait les bénéfices.
A ces objections, Pigoult répondit nue jamais la justice ne pouvait deviner tous les motifs des scélérats. Dans tous les procès criminels, il existait, du juge au criminel cl du criminel au juge, des parties obscures; la conscience avait des abimes où la lumière humaine ue pénétrait que par la confession des coupables.
Grévin et Lechesneau firent un hochement de tête en signe d'assentiment, sans pour cela cesser d'avoir les yeus sur ces ténèbres qu'ils tenaient à éclairer.
— L'empereur leur a pourtant fait grâce, dit Pigoult à Grévin et à madame Marion, il les a radiés de la liste, quoiqu'ils fussent de la dernière conspiration ourdie contre lui !
Lechesneau, sans plus tarder, expédia toute sa gendarmerie sur la forêt et la vallée de Cinq-Cygne, en faisant accompagner Giguet par le juge de paix, qui devint, aux termes du Code, son oflicier de police judiciaire auxiliaire; il le chargea de recueillir dans la commune de Cinq-Cygne les éléments de l'instruction, de procéder au besoin à tous interrogatoires, et, pour plus de diligence, il dicta rapidement et signa le mandat d'arrêt de Michu, sur qui les charges paraissaient évidentes. Après le départ des gendarmes et du juge de paix, Lechesneau reprit le travail important des mandats d'arrêt à décerner contre les Simeuse et les d'Ilauteserre. D'après le Code, ces actes devaient contenir toutes les charges qui pesaient sur les délinquants. CJL'uet et le juge de paix se portèrent si rapidement sur Cinii-Cygm;, qu'ils rencontrèrent les gens du château revenant de Troyes. Arrêtés et conduits chez le maire, où ils furent interrogés, chacun d'eux, ignorant l'importance de cette réponse, dit naïvement avoir reçu, la veille, la permission d'aller pendant toute la journée à Troyes. Sur une interpellation du juge de paix, chacun repondit également que mademoiselle leur avait offert de prendre cette distraction à laquelle ils ne songeaient pas. Ces dépositions parurent si graves au juge de paix, qu'il envoya l'Egyptien à Gondreville prier M. Lechesneau de venir procéder lui-même à l'arrestation des gentilshommes de Cinq- Cygne, afin d'opérer simultanément, car il se transportait à la fernie de Michu, pour y surprendre le prétendu chef des malfaiteurs. Ces nouveaux éléments parurent si décisifs, que Lechesneau partit aussitôt pour Cinq-Cygne, en recommandant à Grévin do faire soigneusement garder les empreintes laissées par le pied des chevaux dans le parc. Le directeur du jury savait quel plaisir causerait à Troyes sa procédure contre d'anciens nobles, les ennemis du peuple, devenus les ennemis de l'empereur. F,n de pareilles dispositions, un magistral prend facilement de simples présomptions pour des preuves évidentes. Néanmoins, en allani de Gondreville à Cinq-Cygne dans la pro|)rc voilure du sénateur, Lechesneau, qui, certes, eût fait un grand magistrat sans la passion à laquelle il dut sa disgrâce, car l'empereur devint prude, trouva l'audace des jeunes gens et de Michu bien folle et peu en harmonie avec l'espril de mademoiselle de Cinq-Cygne. Il crut en lui-même à dos intentions autres que celles d'arracher au sénateur une rétrocession de Gondreville. En toute chose, même en magistrature, il existe ce qu'il faut appeler la conscience du métier. Les perplexités de Lechesneau ré---uliaicnt de cette conscience que tout homme met à s'acquitter des devoirs (pii lui plaisent, et que les savants portent dans la science, le^s artistes dans l'art, les juges dans la justice. Aussi peut-être les juges olfrent-ils aux accusés plus de garanties que les jurés. Le magistral ne se fie qu'aux lois de la raison, tandis que le juré se laisse entraîner par les ondes du sentiment. Le directeur du jury se posa plusieurs questions à lui-même, en se proposant d'y chercher des solutions satisfaisantes dans l'arrestation même des délinquants. Quoique la nouvelle de l'enlèvement de Malin agitât déjà la ville de Troyes, elle étail encore ignorée dans Arcis à huit heures, car tout le monde soupait quand on y vint chercher la ccndarmerie et le juge de paix ; enfin personne ne la savait à Cinq- Cygne, dont la vallée et le château étaient pour la seconde fois cernés, mais celte fois par la justice et non par la police : les transactions, possibles avec I une, sont souvent impossibles avec l'autre.
Lauroute n'avait eu qu'à dire à Marilia, à Catherine et aux Di'.:!ou de rester dans le cbàieau sans en sortir ni regarder au dehors, pour
être strictement obéie par eux. A chaciue voyage, les chevaux stationnèrent dans le chemin creux, en face de la brèche, et de là, l!ob<;rt et Michu, les plus robustes de la troupe, avaient pu transporter secrètement les sacs nar la bre('he dans une cave située sous l'escalier de la tour dite de mademoiselle. En arrivant au château vers cinq heures et demie, les quatre gentilshonuues et Michu se mirent aussitôt à y enterrer l'or. Laurence et les d'Ilauteserre jugèrent convenable de murer le caveau. Michu se chargea de celle opération en s(! faisant aider par Golhard. qui courut à la ferme chercher quelques sacs de plâtre restés lors ils Is construction, et Marthe retourna chez elle pour donner seîvèlemeni les sacs à Gothard. La ferme bâtie par Michu se trouvait su^' l'éminence d'où jadis il avait aperçu les gendarmes, et l'on y allait par le chemin creux. Michu, très-aiïamé, se dépêcha si bien, que, vers sept heures et demie, il eut fini sa besogne. Il revenait d'un pas leste, alin d'empêcher Golhard d apporter un dernier sac de plâtre dont il avait cru avoir besoin. Sa ferme était déjà cernée par le garde-cli.impètre de Cinq-Cygne, par le juge de paix, son grellior et trois gendarmes, qui se cachèreni et le laissèrent entrer en l'entendant venir.
Michu rencontra Gothard, un sac sur l'épaule, et lui cria de loin: — C'est lini, petit, reporte-le, et dine avec nous.
Michu, le Iront en sueur, les vêtements souillés de plâtre et de debris de pierres meulières boueuses provenant des décombres de la brèche, entra tout joyeux dans la cuisine de sa ferme, où la mère de Marthe et Marthe servaient la soupe en 1 attendant.
Au inumenl où .Michu tournait le robinet de la fontaine pour se laver les mains, le juge de paix se présenta, accompagné de son greffier et du garde champêtre.
— Que nous vonlez-vous, monsieur Pigoult? demanda Michu.
— Au nom de l'empereur et de la loi, je vous arrête! dit le juge de paix.
Les trois gemiarmes se montrèrent alors amenant Gothard. En voyant les cha|)eaux bordés, Marthe et sa mère échangèrent un regard de terreur.
— Ah bah ! Et pourquoi? demanda Michu, qui s'assit à sa table en disant à sa femme : — Sers-moi, je meurs de fuim.
— Vous le savez aussi bien que nous, dit le juge de paix, qui fit signe à son greflier de comnienccr le procès-verbal, après avoir exhibé le mandat d arrêt au fermier.
— Eh bien! tu fais l'-itonné, Gothard. Veux-tu dJner, oui ou non? dit Michu. Laisse-leur écrire leurs bêtises.
— Vous reconnaissez l'élal dans lequel sont vos vêtements? dit le Juge de paix. Vous ne niez pas non plus les paroles que vous avez dites a Golhard dans votre cour?
Michu, servi par sa feninie siupcfaiie de son sang-froid, mangeait avec l'avidité que donne la faim, et ne répondait point, il avait la bouche pleine et le coeur innocent. L'appétit de Golhard fui suspendu par une horrible crainte.
— Voyons, dit le garde chanq)clre à l'oreille de Michu, qu'avezvous fuil du sénateur? Il s'en va, pour vous, à entendre les gens de justice, de la peine do mort.
— Ah ! mon Dien ! cria Marthe, qui surprit les derniers mots et tomba conmie foudroyée.
— Violette nous aura joué quelque vilain tour! s'écria Michu en se souveniinl des paroles de Lnnrence.
— Ah! voiis savez donc que Violette vous a vus? dit le juge de paix.
Mithn se inordil les lèvres, et résolut de ne plus rien dire. Gothard iiilila cette réserve. En voyant l'inutilité de ses efforts pour le faire parler, et conuiiissant d'ailleurs ou qu'on nommait dans le pays la perversité de Michii, le juge de pais ordoimade lui lier les mains ainsi qu'à Gothard, ol de les gmipcqer au château de Cinq-Cygne, sur lequel il se dirigea pour )' rejoindro le directeur du jury.
Les gentilshoiniiies et Laurence avaient trop appétit, et le dîner leur ofliait M\ trop violent inlérêl pour qu'ils le retardassent en faisant leur toilette. Ils vinrent, elle en amazone, eux en culotte de peau blanche, en boites à l'écuyère et dans leur vesle de drap vert, retrouver au salon M. et madame d'Uantcserre, qui étaient assez inquiets. Le bonhomme avait remarqué des allées et venues, el surtout la dé. fiance dont il fut l'objet, car Laurence n'avait pu le soumettre à la con>;igne des gens. Donc, à un moment où l'un de ses fils avait évité de lui répondre en s'enfuyant, il élail venu dire à sa femme : — Je crains que Laurence ne nous taille encore des croupières!
— Quelle espèce de chasse avez-vous faite aujourd'hui ? demanda madame d'Ilauteserre à Laurence.
— Ah ! vous apprendrez quelque jour le mauvais coup auquel vos enfants ont participé, répondit-elle en riant.
Quoique dites par plaisanterie, ces paroles firent frémir la vieiFie dame. Catherine annonça le dîner. Laurence donna le bras à M. d'Ilauteserre, et sourit de la malice qu'elle faisait à ses cousins, en forçant l'un d'eux à offrir son bras à la vieille dame, transformée en oracle par leur convention.
Le marquis de Simeuse conduisit madame d'Ilauteserre h table. La Eituation devint alors si solennelle, que, le lUnedtcUe fini, Laurence
LKE TÉNEBREUSK AFFAIUE.
et ses deux cousins éprouvèreoi au cu'ur des palpiiatious violenies. Madame d'ilauleserre, iiui servait, fut frappée do l'ainiélé peinte sur le visage des deux Simeuse el de l'alléraliou que pi oseutait la ligure luoutoiiiie de Laurence.
— Mais il s'est passé quelque chose d'extraordinaire ! s'écria-l-elle eu les regardant tous.
— .\ qui parlei-vous? dit Laurence.
— .\ vous tous, répondit la vieille dame.
— Quaut à moi, ma mère, dit Robert, j'ai une faim de loup. Madame d'Uauteserre. toujours troublée, offrit au marquis de Simeuse une assiette qu'elle destinait au cadet.
— Je suis comme votre mère, je me tronqie toujours, même malgré vos cravates. Je croyais servir votre frore, lui dit-elle.
— Vous le servez mieux que \oii> ne peUîCZ, dit le cadet en i>:ilissaut. Le voilà comte de
Guq-Cypne.
Ce paiivre enfant si gai devint triple pour toujours ; mais il trouva la force de regarder Laurence en souriant, et de comprimer ses regrets mortels. En un instant, l'amant s'ubima dans le frère.
— Coimiieut ! la comtesse aurait fait sou choix? s'écria la vieille dame.
— Kon, dit Laurence, nous avons laissé agir le sort, et vous eu étiez l'instrument.
Elle raconta la conveoiiou stipidée le matin. L'aillé des Sini('u>e.
qui voyait s'augmenter la pâleur du visage chez sou frère, éprouvait de moment en moment le besuin de s'écrier •. — Epo"jse-la , j'irai mourir, niui ! .\u iiuimeiit où l'on servait le dessert , les habitants de Cinq-Cygne entendirent frajiiier à la croisée de la salle à manger, du cùlé du jardin. L'ainé des d'Uauteserre, qui alla ouvrir, livra passage .iu curé, dont la culotte s'était déchirée aux treillis eu escaladant les murs du parc.
— Fuyez ! on vient vous arrêter !
— Pourquoi?
— Je ne sais pas encore, mais ou procède contre vous.
Ces paroles furent accueillies par des rires universels.
— Nous sommes innocents ! s'écrièrent les gentilshommes.
— Innocents ou coupables, dit ie curé, moulez à cheval et gagnez la frontière. Là. vous serez à même de prouver votre innocence. On revient sur une condamnation par contumace, on ne revient pas d'ime condamnation contradictoire obtenue par les passions populaires, et préparée par les préjugés. Souvenez-vous du mot du président de Harlay : Si l'on m'accusait d'avoir emporté les tours de Pioire-Dame, }e commencerais par m'cufuir.
— Hais fuir, n'est-ce pas s'avouer coupable? dit le marquis de Si- •leuse.
— Ne fuyez pas '.... dit Laurence.
— Toujours de sublimes sottises I dit le curé au désespoir. Si j'avais la puissance de Dieu, je vous enlèverais. Mais si l'on me trouve ici, iaiis cet état, ils tounieront contre vous et moi cette singulière visite, ie me sauve par la même voie. Sou^ex-y ! Vous avez encore le temps
Fuyez, OQ vieut vaus drrcler.
Les gens de justice n'ont pas pensé au mur mitoyen du presbytère, et vous êtes cernés de tous c6lés.
Le retentissement des pas d'une foule et le bruit des sabres de In gendarmerie remplirent la cour et parvinrent dans la salle à manger quelques instants après le départ du pauvre curé, qui n'eut pas plus de succès dans ses conseils que le marquis de Cliargebœuf dans les siens.
— Notre existence commune, dit mélancoliiiueincnt le cadet de Simeuse à Laurence, est une monstruosité, et nous éprouvons un monstrueux amour. Cette monstruosité a gagné votre cœur. Peut-être est-ce parce que les lois de la nature sont bouleversées en eux, que les jumeaux dont l'histoire nous est conservée ont tous été malheureux, pliant à nous, voyez avec quelle persistance le sort nous poursuit. Voilà votre décision fatalement retardée. Laurence était hébétée, elle entendit comme un bourdonnement
ces paroles , sinistres pour elle , prononcées par le directeur du jury : — Au nom de l'empereur et de la loi ! j'arrête les sieurs Paul- Marie et Marie-Paul Simeuse, Adrien et Robert d'Uauteserre. Ces messieurs, ajouta- 1- il en montrant à ceux qui l'accompagnaient des traces de boue sur les vêtements des prévenus, ne nieront pas d'avoir passé une par:ie de cette journée à cheval.
— De quoi les accusez-vous? demanda fièrement mademoiselle de Cinq-Cygne.
— Vous n'arrêtez pas mademoisehe? dit Giguel.
— Je la laisse en liberté, sons caution, jusqu'à un plus ample examen des charges qui j)èsenl sur elle.
Goulard offrit sa caution en demandant simplement à la comtesse sa parole d'honneur de ne pas s'évader. Laurence foudroya l'ancien piqueiir de la maison de Simeuse par un regard plein de hauteur qui lui fit de cet homme un ennemi inortcl, el une larme sortit de ses yeux, une de ces larmes de rage qui annoncent un enfer de douleurs.
Les quatre gentilshommes échangèrent un regard terrible et restèrent iininubiles. M. e»
madame d'Uauteserre, craignant d'avoir été trompés par les quatre jeunes gens et par Laurence, étaient dans un état de siu|)eur indicible. Cloués dans leurs fauteuils, ces parents, qui se voyaient arracher leurs enfants après avoir tant craint pour eux et les avoir reconquis, regardaient sans voir, écoutaient sans entendre.
— Faut-il vous demander d'être ma caution, monsieur d'ilautesepre? cria Laurence à sou ancien tuteur, qui fut réveillé par ce cri pour lui clair et déchirant comme le sou de la trompette du jugement dernier.
Le vieillard essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, il comprit tout, et dit à sa parente d'une voix faible : — Pardon, comtesse, vous savez que je vous appartiens corps et àine.
Lechesneau, frappé d'abord de la tianquilllté de ces coupables qui dînaient, revint à ses premiers sentiments sur leur culpabilité quand il vit la stupeur des parents el l'air songeur de Laurence, qui cherchait à deviner le picge qu'un lui avait tendu.
UNI-: TÉNÉBREUSE AFFAIRR.
— Messieurs, dil-il poliment, vous êtes trop bien élevés pour faire une r(''>istaii(e inutile; suivez-moi tous les quatre ;iux écuries où il est nécessaire de détin her en votre présence les fers de vos chevaux, qui deviendront des pièces imporlanles au procès, et démontreront peut-être votre innocence ou votre culpabilité. Venez aussi, mademoiselle !...
Le maréchal ferrant de Cinq-Cygne et son garçon avaient été requis par Lechesneau de venir en qualité d'experts. Pendant l'opération qui se faisait aux écuries, le juge de paix amena tiothard et Michu. L'opération de détacher les fers à chaque cheval, et de les réunir en les désignant, alin de procéder à la confrontation des marques laissées dans le parc par les chevaux des auteurs de l'attenlat, prit du temps. Néanmoins Lechesneau, prévenu de l'arrivée de Pigoult, laissa les accusés avec les gendarmes, vint dans la salle à manger pour dicter le procès-verbal, et le juge de paix lui montra l'état des vêtements de Michu en racontant les circonstances de l'arrestation.
— Ils auront tué le sénateur et l'auront plà.
Iré dans (pielipie nuiraille, dit en Unissant Piguull à Lechesneau.
— Maintenant, j'en ai peur, répondit le magistrat. — Où as-tu porté le plùtrc? dit-il à Cothard.
(iothard se mit ù pleurer.
— La justice l'effraye, dit Michu dont les yeux lançaient des flammes comme ceux d'un lion pris dans un lilet.
Tous les gens de la maison retenus chez le maire arrivèrent alors, ils encombrèrent l'aiiiiehamhre où Catherine et les Durieu pleuraient, et leur apprirent l'imporiance des réponses ipi'ils avaient faites. A l()iil('5 les questions du directeur et du jii^e di; paix, Gothard répondit par des sanglots; en pleurant il finit par se donner une sorte d'aila(]ue couvulsive (|ui les effraya, et ils le laissèrent. Le petit drôle, ne se voyant plus surveillé, regarda Michu en souriant, et Micbn l'approuva par un regard. Lechesneau quitia le juge de paix pour aller près ser les experts.
— Monsieur, dit enfin madame d'IIauieserre en s'adressant à Picoidt, pouvez - vous nous expliquer la cause de ces arresiaiious?
— Ces messieurs sont accusés d'avoir enlevé
le sénateur à main année, et de l'avoir séquestré, car nous ne supposons pas qu'ils l'aient tué, malgré les app;irences
— Et quelles peines encourraieut les auteurs de ce crime? den;anda le bonhomme.
— Mais comme les lois, auxcpielles il n'est pas dérogé par le Code actuel, resteront eu vigueur, il y a peine de mort, reprit le juge de paix.
— Peine de mort! s'écria madame d'IIauteserre, qui s'évanouit. Le curé se présenta dans ce moment avec sa so'ur, qui appela Catherine et la Durieu.
— Mais nous ne l'avons seulement pas vu, votre maudit sénateur ! s'écria Michu.
— Madame .Marion, madame Crévin, M. Grévio. le valet de chambre du sénateur Violette, ne peuvent pas en dire autant de vous, répondit Pigoult avec le sourire aigre du magistrat convaincu.
— Je n'y comprends rien, dit Mii lui que celte réponse frap|;.,-de stupeur et (pii commen(;a des bus -i se croire entortillé avec ses maîtres dans (pichini' tr;iiiie ourdies contre eux.
En ce niiiiiiciii tout le nionde revint des écuries. Laurence accourut à madame d'IIauteserre qui reprit ses sens pour lui dire : — Il y a peine de mort.
— Peine de mort?... répéta Laurence en regardant les quatre gentilshommes.
Ce mot répandit un effroi dont profita Giguct, en homme instruit par Corentin.
— Tout peut s'arranger encore, dit-il en emmenant le marquis de Simeuse dans un coin de la salle à manger, peul-êire n'est-ce (pi'nne plaisanterie? Que diable! vous avez été militaires. Entre sold;its on s'entend, (lu'avez-vous fait du sénateur? Si vous l'avez tué. tout est dit; mais si vous lavez séquestré, rendez-le, vous voyez bien que
votre coup est manqué.
Je suis certain que li directeur du jury, d'ao cord avec le sénateur étouffera les poursuites
— Nous ne comprenons abiolnment rien à vos questions, dit le marquis de Simeuse.
— Si vous le prenez sur ce (on, cela ira loin, dit le lieutenant.
— Chère cousine, dit le mar(piis de Pimeuse, nous allons en prison, mais ne soyez pas in- (piicle , nous reviendrons dans quelques heures, il y a dans celte alliiire des malentendus qui vont s'expliquer.
— Je le souhaite pour vous, messieurs, dit le magistrat en faisant signe à Giguet d'emmener les quatre gentilsbouimes, Gothard et Michu. — Ne les conduisez pas à Troyes, dit-il au licuienant, gardez-les à voire poste d'Arcis, ils doivent être présents demain, au jour, à la verllicalion des fers de leurs chevaux avec les empreintes laissées dans le pure.
Lechesneau et Pigoult ne partirent qu'après avoir interrogé Catherine, monsieur, madame d'IIauteserre et Laurence. Les Durieu, Catherine et Marthe déclarèrent n'avoir vu leurs maîtres qu'au déjeuner , M. d'IIauteserre déclara les avoir vus à trois heures. (Juand , à minuit , Laurence se vit entre M. et madame d'IIauteserre, devant l'abbé Gouget et sa sœur, sans les quatre jeunes gens qui, depuis dix-huit mois, étaient la vie de ce château, son amour et sa joie, elle garda pendant longtemps un silence que personne n'osa rompre. Jamais allliction ne fut plus profonde ni plus complète. Enfin, on entendit un soupir, on regarda.
Marthe, oubliée dans un coin, se leva, disant: — La mort! madame !... on nous les tuera, malgré leur innocence. — Qu'avez-vous fait? dit le curé.
Laurence sortit sans répondre. Elle avait besoin de la solitude pour retrouver sa force, au milieu de ce désastre imprévu.
■On pareil attentat excita h colère de l'Empereur. — page 34.
UNE Tr.iNP.BRKUSR AFFAIRE.