‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 82 sur 92 · CHAPITRE PRCMIEH Les chagrins de lu |Jolice · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRCMIEH Les chagrins de lu |Jolice

L'aiiioinne de raniiéc 1805 fut un des plus beaux de la première période de ce siècle que nous iioninKins l'Empire.

En octobre, quelques pluies avaient raCraichi les prés, les arbres étaient encore verls et feuilles au milieu du mois de novembre. Aussi le peuple commençait-il à établir entre le ciel et Bonaparte, alors déclaré consul à vie, une enienie à laquelle cet homme a dû l'un de ses prèsliges ; et, chose étrange ! le jour où, en 18)2. le soleil lui manqua, ses prospérités Cessèrent. Le quinze novembre de celte année, vers qiiaire heures du soir, le soieil jetait comme une poussière rougç sur lescimes cenicnaires de quatre rangéfc:-''i:nutsu longue avenue seigneuriale ; il faisait bnller le sablu =>. -es U»;

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0«s9.TonyJohjunol Sljal, B.!rlaU, Oaumier, E. Lampsonui, etc.

d'herbes d'un de ces immenses roiids-poinls qui se trouvent dans les campagnes où la lerrc fut jadis assez peu con;euse pour êlre sacrifiée à l'ornement. L'air était si pur, l'atmosiilière était si doute, qu'une famille prenait alors le frais coinuic en été. Un homme vêtu dune veste de chasse en coutil vert, à boulons verts, et d'une euloile de mémeéloffe, chaussé de souliers à semelles minces, et qui avait de»

guêircs de coutil monlatit jusqu'au genou , nettoyait une carabine avec le soin que mellenl à celte occu.

pation les chasseurs adroits, dans leurs moments de loisir. Cet homme n'avait ni carnier, ni gibier, enfin aucun des agrès qui annoncent ou le départ ou le retour de la chasse, et deux femmes, assises auprès de lui, le regardaient et paraissaient en proie à une terreur mal déguisée. Quiconque eût pu contempler cette scène, caché dans un buisson, aurait sans doute frémi, comme frémissaient la vieille bellemère et la femme de cet honnne. Eviilemmeni un clwsseur ne prend pas do si minutieuses fiivicautions pour tuer le gibier, et n'emploie pas, dans Li JfcjjariiHiei^t Je l'Aube, une lourde carabine rayée.

jilionnairc. — vage o.

INK I IvMlBUKLiSK AFFAÎUR.

— Tu veii\ luenlesclievroiiils, Mii-liu? lui dit s;\ belle jeune Tcniinc eu IùcIkuu de prendre nu air riaiil.

Avant de répomlre. Mii lui examina son chien, qni. couelié au soleil, les panes eu avaiil. le museau sur les pâlies, dans la eliarnuiule alliinde des ehieiis de ehasse, venait de lever l.i lèle e( ll.iirail allernaiivement en avant de lui dans l'avenue d'ini quart de lieue de loui;ueur et vers un ehenilnde traverse (jui duluiudiait à gauelie dans le rond-point.

— Non. i-époudit Mielui, mais un numsire que je ne veux pas nianipier. nu Iwip eervier. Le eliieu. un uiapuirniue éjiapneul, à robe Manche laelielée de brun. proi;na. - Bon. dit Michu en se parlant ù lui-même, des espions! le pays en ronriuille.

Madame Miehu leva douluureuseiueui les yeux au ciel, belle blonde aux yeux bleus, raiteeumnie une statue antique, pensive el recueillie, elle paraissait être dévorée par un chagrin noir el amer. L'asperl du mari pouvait expliquer Jusqu'à un certain point la terreur des deux reuunr». Les lui» de la pliysiouomie sont exactes, nou-seulement dans leur application au caractère, mais eiuure relativcuioiu à la falalilé de lexisience.il y a des physionomies prophéli(iucs. S'il était jiossible. el cette stalislitpie vivante importe à la sociélé, d'avoir un de^siu exact de ceux qui périssent sur l'échafaud, la science de Lavater et celle de (Jall prouveraieiU invinciblement qu'il y avait dans la tète de tous ces cens, même chcï les iiinoieuis, des signes étranges. Oui, la fatalité met sa marque au visage de ceux (]ui doivent nuHM'ir d'une mort violente queUouqne ! Or. ce sceau, visible aux yeux de l'observateur, était empreint sur la figure expressive de i'Iiommc à la carabine. Pelit et gros, brusque el leste comme un singe quoique d'un caractère calme. Micbu avait une face blanche, injeelée de sang, ramassée comme celle d'un Calmouquc et à laquelle des cheveux rouges, crépus, douuaieiit une expression sinistre. Ses veux jaunâtres el clairs offraient, comme ceux des tigres, une profondeur intirieurc où le regard de qui l'examinait allait se perdre,\ sans y rencontrer de mouvement ni de chaleur. Fixes, lumineux et rigides, ces yeux finissaient par épouvanter. L'opposition coiislaiile de l'immnbililé des yeux avec la vivacité du corps ajoulait eneoie à l'impression glaciale que Michu causait au premier abord. Proniiile chez cet hoinme, l'action devait desservir une pensée unique; de même (|ue, chez les animaux, la vie esl sans rcllexiou au service de l'instinct. Depuis 17^5, il avait aménagé sa barbe rousse eu éveiilail. Quand même il n'aurait pas été, peiidanl la Terreur, président d'un club de Jaeobiiis. cette particularité de sa figure l'eût, à elle seule, rendu terrible à voir. Cette figure socratique à nez camus élail couronnée par un très-beau front, mais si bombé qu'il paraissait être en surplomb sur le visage. Les oreilles bien détachées possédaient une sorte de mobilité comme celles des bétes sauvages, toujours sur le (;ui-vive. La biuicbc , entr'ouverte par une habitude assez ordinaire ( hez les caiiipagiiards. laissait voir des dents fortes et blanches comme des amandes, mais mal rangées. Des favoris épais el luisants eiiradraienl cette face blanche el violacée par places. Les clieveux coupés ras sur le devant, longs sur les joues el derrière la tète, fai- &;iieul, par leur rougeur fauve, parfaitement ressortir tout ce que celte physionomie avait d'étrange et de falal. Le cou, court et gros, tentait le couperet de la loi. En ce monienl, le soleil, prenant ce groupe en écbarpe, illnminaii eu plein ces trois têles que le chien regardait par moments, (lette scène se passait d'ailleurs sur un maguilique lliéatre. Ce ruud-poini est à l'exiréinilé du parc de Gondreville, une des plus riches terres de France, el, sans contredit, la plus belle du département de l'Aube : magnifiques avenues '.'ormes, château construit sur les dessins de Mansard, parc de quinze cents arfients enclos de murs, neuf grandes fermes, une forêt, des moulins ei des prairies. Celle terre quasi royale appartenait avant la Révolulion à la famille de Simcuse. Ximeuse est un fief situé en Lorraine. Le nom se prononçait Simeuse, el l'on avait Gui par l'écrire cuimnc U se prononçait.

La grande fortune des Simeuse, gentilshommes atlachés à la maison de Bourgogne, remonte au temps où les Guise menacèrent les Valois. Richelieu d'abord, puis Louis XIV. se souvinrenl du dévouement dês Simeuse à la factieuse maison de Lorraine, et les rebutèrent. Le marquis de Simeuse d'alors, vieux Bourguignon, vieux guisard, vieux ligueur, vieux frondeur(il avait hérité des quatre grandes rancunes de la noblesse contre la royauté), vint vivre à Cinq-Cjgue. Ce courtisan, re|K(ussé du Louvre, avait épousé la veuve du comte de Cinq-Cygne, la branche cadette de la fameuse maison de Chargcbœuf, tinc des plu> illustres de la vieille comté de Champagne, mais qui devint aussi célèbre el plus opulente que l'aioee. Le marquis, un des hoimiies les plu> riches de ce lemps, au lieu de se ruiner à la cour, bâtit (joiiilreville, en com|i<)sa les domaines, el y joignit des terres, uniquciiieiil pour se (aire une belle chasse. H construisit égalem(;ul à Ti(>y<-s i'Iiùicl de Simeuse, à peu de dislance de l'Iiotel de Ciiiq-Cygne. (les deux vieilles maisons el l'évêché furent pendant longlenips à Troyes les seules maisons en pierre. Le marquis vendit Simeuse au duc de Lori-jine. Son (ils dissipa les économies et quelque peu d<; cette rriule fortune, sous le règne de Louis XV; v.v.ih ce (ils devint d'a- Lurd chi.r d'escadre, puis vice-amiral, cl réi>ara les folies de sa Jeu-

nesse par d'éclatants services. Le marquis de Simeuse, fils de ce

marin, avait péri sur rérliafaud, à Troyes, laissant deux cnfanis jumeaux ipii éiuigic reiil, el ipil se irouvaleul eu ce moment à l'étranger, suivant le soil tli' la niaiscui de Coudé.

Ce roiiil-pdiiil (■lail jiidis le reudc/.-voiisdi' chasse du grand mai'ipiis. Ou lioiiiniail :iiii>i dans la raiiiillc le Sliueiise <{ui l'rigca liciiKlii'ville. Depuis l'.s'.l. Bliiliu lialiilall ee reiiilez-vous, sis à riiil<'rieur du parc, bàli du leinps de Lmiis XIV, et ap|icl«! le pavillon de Ciiui-llygnc. Le village de Ciu(|-Cygne esl au bout de la l'orêl de Nodcsiue (corruption de Notre-Dame), à laipielle mène l'avcuue à quatre rangs d'oiiues où Courant flairait des espions. Depuis la mort du grand marquis, ce pavillon avait été toul a- l'ait négligé. Le vice-aïuiral hanta beaucoup plus la mer el la cour que la Champagne, el son (ils donna ce pavillon délabré pour demeure à Michu.

Cl' iiolilc biiliiucul esl en briques, orné de pierre vcrmiculée aux angles, aux portes et aux Iciicires. De chaque côlé s'ouvre une grille d'une belle serrurerie, mais rongée de rouille. Après la grille s'élend un large, un profond saul-de-loup d'où s'élancent des arbres vigoureu\, dont les pai;q)els sont hérissés d'arabcsqiu's eu fer qui préscnleiU leurs innombrables piipian^s aux malfaileiirs.

Les murs du pare ne coinnieneent qu'au delà de la circonférence produiie par le rond-point. Kn dehors, la magnifiipie demi-lune esl dessinée par des talus pl;inlés d'ormes, de même que celle qui lui, correspond dans le parc est formée par des massifs d'aibres exotiques. Ainsi le pavillon occupe le cenire du rond-point tracé par ces deux fers-à-cheval. Michu avait fait des anciennes salles du rez-dochaussée une écurie, une élablo, une cuisine et nu bilchcr. De l'aiilique splendeur, la seule Irace est une antichambre dallée en marbre noir et blanc, où l'on entre, du côté du parc, par nue do ces porlesfenètres vitrées en petits carreaux, comme il y en avait encore à Versailles avant que Louis-Philippe n'eu fil l'hôpital des gloires de la France. A l'iiitérieur, ce pavillon est parlagé par un vieil escalier en bois vermoulu, mais plein de caractère, qni mène au premier étage, où se trouvent cinq chambres, un peu basses d'étage. Au-dessus s'élend un immense grenier. Ce vénérable édifice est coiffé d'un de ces grands C(Hnbles à quatre pans dont l'arêic est ornée de deux bouquets en plomb, cl percé de quatre de ces œils-dc-bœuf que Mansard affeclionnail avec raison; car en France, l'attique et les toits plats à l'italienne sont un non-sens contre lequel le climat proteste, llichu mettait là ses fourrages. Toute la partie du parc qui environne ce vieux pavillon esl à l'anglaise. A cent pas, un ex-lac, devenu simplenieui un étang bien empoissonné, atteste sa présence autant par un léger brouillard au-dessus des arbres que par le cri de mille grenouilles, crapauds et autres amphibies bavards au coucher du soleil. La vétusté des choses, le profond silence des bois, la perspective de lavenue, la forêt au loin, mille détails, les fers rongés de rouille, les masses de pierres veloutées par les mousses, tout poétise celte construction qui existe encore.

Au moiucui 011 commence cette histoire, Michu était appuyé à l'un des parapets moussus sur lequel se voyaient sa poire à poudre, sa cas(|uclte, son mouchoir, un tournevis, des chilTons, enfin tous les ustensiles nécessaires à sa suspecte opération. La chaise de sa femme se trouvait adossée à coté de la porte extérieure du pavillon, audessus de hupielle existaient encore les armes de Simeuse richement sculptées avec leur belle devise : Si meurs! La mère, vêtue en jiaysanne, avait mis sa chaise devant madame Mi( bu pour qu'elle eût les pieds à l'abri de riiuiuidilé, sur un des biilotis.

— Le petit est là .' doinanda Mlclni à s;i foinine.

— Il rôde autour de I étang, il est fou des grenouilles et des insectes, dit la mère.

Micbu siflla de fa(.'on à fiiire trembler. La prestesse avec laquelle son fils accourut démontrait le despotisme exercé par le régisseur de Gondreville. Michu, depuis 1789, mais surtout depuis 171t.",, était à peu près le m;iilre de cette terre. La terreur (lu'il inspirait à sa femme, à sa belle-mère, à un pelit doiuesli(pi(? noniiné Gaucher, cl à une servante iioininée Marianne, était parcigée à dix lieues à la ronde. Peut-être ne faut-il pas tarder plus l(uigteiîips de donner les raisons de ce sentiment, qui, d'ailleurs, atheveroul au moral le portrait de Micbu.

Le vieux marquis de Simeuse s'éiail défait de ses biens en 1790; mais, devancé par les évéueincnts, il n'avait pu mettre en des mains fidèles sa belle terre de Gondreville. Accusés de corrcspcuidrcavec le duc de Brunswick et li; prince de Coboiirg, le marquis de Siinciise et sa femme furent mis en prison et condamnés à mort p,ir le irihunal révolutionnaire de Troyes, (pie présidail le père de Marthe. Ce beau domaine fut donc vendii iialidiiali'uuul. Lors de l'cxécnlion du marquis el de la marquise, on y niuaiipia, non sans une sorte dliorreur, le garde général de la iirrc de (iondrcville, qui, devenu priisiiliMil du club des .lacobins d'Ards, vint à Troyes pour y assister, lils d'un simple paysan et or|iliclln, .Michu, coiid/lé ili's liienlaits de la marquise, qui lui avait donné la place de i-.irdcgi'iu'ral, après l'avoir fait élever au cbalcau, fui reg;irdé connue un Urulus par les exalltis; mais dans le pays tout le monde cessa de le voir a|ires ce Irait d'in- Sraiiludc, L'acquéreur fut un homme d Arcis nommé Mariou, petit'

UNE TRÎSÊBREUSR AFFAIRE.

fils d'un intPii(1:iiil do la maison de Simcnsc. Cet linmme, avoral avant ei après la Iléviiliiiiun, cul peur du garde, il en lii son régisseur en lui doniianl trois mille livres de liajjes cl un inlérèl dans les veilles. Miehu.()ui passait déjà pour avoir une dizaine de mille francs, épousa, proiéj;é jiar sa renommée de patriote, la fdle d'un tanneur de'Tiovcs, l'apotre de la Révolution dans celle ville, où il présida le tribunal révolutionnaire. Ce laniiciir, homme de conviction, qui, pour le caractère, ressemblait à Saint-Just, se trouva mêle plus lard à la conspiration do Babœuf, et il se ma pour échapper à une condanniaiion. Marilie était la plus belle fille de Troyes. Aussi, malgré sa louchante modestie, avait-elle éié forcée jjar son rciloiiiable père de faire la dtL^i' (II' Il liberié dans une cérémonie républicaine. L'acfiuéreur ne vint pa- trois fois en sept ans à d'oiidreville. Son erand-jicre avait été l'iDlendani des Siineusc, tout Arcis crut alors que le citoyen Hlarion représentai! MM. de Sinieusc. Tant que dura la Terreur, le ré.^isseur de Coiidre\;lle. pairioie dévoué, pendre du président du tribunal révoluiionnaiie de Troyes, caressé par Malin (de l'Aube), I un des re-

SréséniaiiS du déparicment, se vil l'objet d'une sorte de respect, fais qii i: ,1 la Moniaane fut vaincue, lorsque son beaii-pére se fut tué, Michu devint un'boi"" émissaire; tout le monde s'empressa de lui attribuer, ainsi qu'à '^t>i'-n"re. des actes auxquels il était,

pour son compte, parl'au^,. çer. Le régisseur se banda

cODlrc 1 injustice de la foule ; il »., Jit et prit une attitude hostile. •Sa pLirole se (it audacieuse. Cependant, depuis le 18 brumaire, il gardait ce profond silence qui est la philosophie des gens forts ; il ne Imuiit plus contre l'opinion générale, il se contentait d'agir; celte

tige conduite le (il rei;arder comme un sournois, car il possédait en erres nue fortune d environ cent mille francs. D abord il ne dépensait rien ; puis cette fortune lui venait lépiiimemenl, tant de la succession de Son beau-père que des six mille francs par an (|ue lui donnait sa place en prolits et en appointements. Quoiqu il fût rés/isseur depuis il(iu7.e ans, quoique chacun pût l;ùre le compte de ses économies, quand, au début du Consulat, il acheta une ferme de cinquanie mille francs, il s'éleva des accusations contre l'ancien montagnard, les gens d Arcis lui prêiaicnilinteniion de recouvrer la considération en faisant luie grande fortune. Malheureusement , au moment où chacun l'oubliait, une sotie affaire, envenimée par le caquet des campagnes, raviva la croyance générale sur la férocité de son carai lere.

Un soir, à la sortie" de Troyes, en compagnie de quelques paysans parmi lesquels se trouvait le fermier de Cinq-Cygne, il laissa tomber un papier sur la grande route ; ce fermier, qui marchait le dernier, se baisse el le ramasse ; Michu se retourne, voit le papier dans les mains de cet homme, il lire aussitôt un pistolet de sa ceinture, I arme, et menace le fermier, qui savait lire, de lui brûler la cervelle s'il ouvrait le papier. L'action de Michu fut si rapide, si violente, le son de sa voix si effravanl, ses yeux si flamboyants, que tout le monde eut froid de peur. Le fermier de Cinq-Cygne élaii naturellement un ennemi de .Michu. Mademoiselle de Cinq-Cygne, cousine des Siineuse, n'avait plus qu'une ferme pour toute forlune et habitait son chaleau de Cinq-Cygne. Elle ne vivait que pour ses cousins les jumeaux, avec lesquels elle avait joué dans son enfance à Troyes et à Gondreville. Son frère unique, Jules de Cinq-Cygne, émigré avant les Siineuse, était mon devant Mayence; mais, par un privilège assez rare et dont il sera parlé, le nom de Cinq-Cygne ne périssait point faute de mâles. Cette affaire entre Michu el le fermier de Cinq-Cygne fit un tapage épouvantable dans l'arrondissement, et rembrunit les teintes mystérietises qui voilaient Michu; mais cette circonstance ne fut pas la seule qui le rendit redoutable. Quelques mois après cette scène, le citoyen Marion vint avec le citoyen Malin à Gondreville. Le bruit courut que Marion allait vendre la terre à cet homme que les événements politiques avaient bien servi, et que le premier consul venait de placer au conseil d Etal pour le récompenser de ses services au ■18 brumaire. Les politiques de la petite ville d Arcis devini rent alors que Marion avait été le prête-nom du citoyen Malin au lieu d être celui de MM. de Simeuse. Le tout-puissant conseiller d Etat était le plus grand personnage d'Arcis. Il avait envoyé I un de ses amis politiques à la préi'ecluie de Troyes, il avait fait exempter du service le fils d'un des fermiers de Gondreville, aii[)elé Beauvisage, il rendait service à tout le monde. Cette affaire ne devait donc point rencontrer de contradicteurs dans le pays, où Malin régnait et où il re.îiie encore. On était à l'aurore de I Empire. Ceux qui lisent aujourd hui des histoires de la Révolution française ne sauront jamais quels imoienses iniei valles la pensée publique niellait enlre les événements si rapprochés de ce temps. Le besoin général de paix el de tranquillité, que chacun éprouvait après de violentes commotions, engendrait 'Jii complei oubli des faits antérieurs les plus graves. L histoire vieil- .'issail prompiemënt, constamment mûrie par des intérêts nouveaux et ardents. Ainsi personne, excepté Michu, ne rechercha le passé de celle affaire, qui fut trouvée toute simple. Marion qui, dans le temps, avaii acheté Gondreville six cent mille francs en assignats, le vendit un million en écus: mais la seule somme déboursée par Malin fut le droit de 1 enregistrement. Grévin, un camarade de cléricature de Malin, favorisait uaiurellcmeiit ce tripotage, el le conseiller d E'at le récom-

pensa en le faisant nommer notaire à Arcis. Quand cette nouvelle parvint au pavillon, apportée par le fermier d'une ferme sise entre la forêt et le parc, à gauche de la belle avenue, et nommée Grouage, Michu devint pâle et sortit; il alla épii-r Marion, et finit par le rencontrer seul dans une allée du parc. — « Monsieur vend Gondreville? — Oui, Michu, oui. V(;us aurez un homme puissant pour maître. Le conseiller d'Etat est l'ami du premier consul, il est lié Irès-intiniement avec tous les minisires, il vous protégera. — Vous gardiez donc la terre pour lui'? — Je ne dis pas cela, reprit Marion. Je ne savais dans le temps comment placer mon argent, et, pour ma sécurité, je l'ai mis dans les biens nationaux; mais il ne me convient pas de garder la terre qui appartenait à la maison où mon père... — A été domestique, intendant, dit violemment Michu. Mais vous ne la vendrez pas'.' je la veux, el je puis vous la payer, moi. — Toi'.' — Oui, irioi, sérieusement et en bon or, huit cent mille francs... — Huit cent mille francs! où les as-tu pris.' dit Marion. — Cela ne vous regarde pas, répondit Michu. Puis, en se radoucissant, il ajouta toui bas : — Mon beau-père a sauvé bien des gens! — Tu viens trop tard, Michu, l'affaire est faite. — Vous la déferez, monsieur! s'écria le régisseur en prenant son maître par la main et la lui serrant comme dans un etau. Je suis haï, je veux être riche et puissant; il me faut Gondreville ! Sachez-le, je ne tiens pas à la vie, el vous allez me vendre la terre, ou je vous ferai sauter la cervelle... — Mais au moins faul-il le temps de me retourner avec Malin, qui n'est pas commode... — Je vous donne vingl-qualre heures. Si vous dites un mot de ceci, je me soucie de v lus couper la tète comme de couper une rave. » Marion et Malin quittèrent le château pendant la nuit. Marion eut peur, el instruisit le conseiller d'Etal de cette rencontre en lui disant d'avoir l'œil sur le régisseur. Il était impossible à Marion de se soustraire à l'obligation de rendre cette terre à celui qui l'avait réellement payée, et Michu ne paraissait homme ni à comprendre ni à admettre une pareille raison. D'ailleurs, ce service rendu par Marion à Malin devait être et fut l'origine de sa forlune politique et de celle de son frère. Malin fit nommer, en 180i, l'avocatMarion premier président d'une cour impériale, et, dès la création des receveurs-généraux, il procura la recette générale de l'Aube au frère de l'avocat. Le conseiller d'Etal dit à Marion de demeurer à Paris, et prévint le ministre de la police qu'il mil le garde en surveillance. Néanmoins, pour ne pas le pousser à des extrémités, et pour le mieux surveiller peut-être. Malin laissa Michu régisseur, sous la férule du notaire d'Arcis. Depuis ce moment, Michu, qui devint de plus en plus taciturne et songeur, eut la réputation d'un homme capable de faire un mauvais coup. Malin, conseiller d'Etat, fonction que le premier consul rendit alors égale à celle de ministre, el l'un des rédacteurs dji Code, jouait un grand rôle à Paris, où il avait acheté l'un des plus /^caux hôtels du faubourg Saint-Germain, après avoir épousé la fille ' unique de Sibuelle, un riche fournisseur assez déconsidéré, qu'il associa pour la recette générale de lAube à Marion. Aussi n'élait-il pas venu plus d'une fois à Gondreville, il s'en re|)osait d ailleurs sur Grévin de tout ce qui concernait ses intérêts. Enfin , qu'avait-il à craindre, lui. ancien représentant de l'Aube, d'un ancien président du club des Jacobins d Arcis ! Cependant, l'opinion, déjà si défavorable à .Michu dans les basses classes, fut naturellement partagée par la bourgeoisie ; et Marion, Grévin, Malin, sans s'expliquer ni se coinpromettre, le signalèrent comme un homme excessivement dansereux. Obligées de veiller sur le garde par le ministre de la police générale, les autorités ne détruisirent pas cette croyance. On avait fini, dans le pays, par s'étonner de ce que Michu gardait sa place ; mais on prit cette concession pour un effet de la terreur qu'il inspirait. Qui mainlenant ne comprendrait pas la profonde mélancolie exprimée par la femme de Michu '.'

D'abord, Marthe avait été pieusement élevée par sa mère. Toutes deux, bonnes catholiques, avaient souffert des opinions et de la conduite du tanneur. Marthe ne se souvenait jamais sans rougir d'avoir été promenée dans la ville de Troyes en costume de déesse. Son père l'avait contrainte d'épouser Michu, dont la mauvaise réputation allaii croissant, et qu'elle redoutait trop pour pouvoir jamais le juger. Néanmoins, cette femme se sentait aimée ; et, au fond de son civur, il s'agitait pour cet homme effrayant la plus vraie des affections ; elle ne lui avail jamais vu rien faire que de juste, jamais ses paroles n'éiaient brutales, pour elle du moins; enfin il s'efforçait de deviner tous ses désirs. Ce pauvre paria, crovarit être désagréable à sa femme, restait presque toujours dehors. Marthe et Michu, en défiance l'un de l'autre, vivaient dans ce qu'osi appelle aujourd'hui une paix armée. Marthe, qui ne voyait personne, souffrait vivement de la réprobation qui, depuis sept ans, la frappait comme fille d'un coupetête, el de celle qui frappait son mari comme traître. Plus d'une fois, elle avait entendu les gens de la ferme qui se trouvait dans la plaine à droite de l'avenue, appelée Bellache et tenue par Beaiivisage, un homme attaché aux Simeuse dire en passant devant le pavillon : — Voilà la maison des Judas ! La singulière ressemblance de la tète dp, régisseur avec celle du treizième apôtre, et ipi'il seniblaii avoir voiilu compléter, lui valait en effet cet odieux surnom dans tout le pavs. Aussi ce malheur et de vagues, de ''ousiautes appréhensions de ti-

UNE TÉMÎBKEUSE AFFAIRE.

venir. rond;iiiMii-ils Marthe pensive et rerneillie. Hien n'allrislc plus prorouilomeiil iiiriine liégiaitalion iniinérilée el de laiiiielle il esl impossible de se relever. Un peintre u'ertl-il pas fait ini heaii labloaii de eetie famille de parias au sein d'un des pins jolis sites de la Champagne, où le paysage est généralement triste.

— François ! cria le régisseur pour faire encore hâter son fds.

François Michn, enfant âgé dediv ans. jouissait «In pare, de la forêt, et levait ses menus siifi'rages en inailie; il mangeait les fruits, il chas$.iit. il n'avait ni soins ni peines; il était le seul étie luMiieu\ de cette famille, isolée dans le pays par s;» >ituaiion entre le paie et la forèl. comme elle 1 était moralement par la répulsion génér:ile.

— Ramasse-moi tout ce qui est là. dit le père à sou lils en lui montrant le parapet, et serre-moi cela. Kcgarde-moi ! tu dois aimer ion Dere et ta mère? L'enfant se jeta sur sou père pour renil)ra>.sei'; mais llichu fit im mouvemeut pour déplacer la (araliiue el le i(|iiiiwsa. — Bien ! Tu as queUiiiefois jasé sur ce (pii se l'ail ici, dit-il en tivaiit sur lui ses deu\ veux redoutables comme ceux d'un chat sauvage. Retiens bien ceci : révéler la plus indifférente des choses qui se font ici. à Gaucher, aux gens de Orouage ou de Rellacbe. et même à Marianne qui nous aime, ce serait tuer ton père. (Jne cela ne t'anive plus, et je te pardonne les indiscrétions d'hier. L'enfant se mit à pleurer. — N'e pleure pas, mais à quelque question qu'on te fa.sse, réponds comme les paysans : Je ne sais pas ! Il y a dc^ gens qui rùdent dans le pays, et nui ne me reviennent pas. Va ! Vous avez entendu, vous deux? dit Michu aux femmes, ayez aussi la gueule morte.

— .Mon ami. que vas-tu faire?

Michu qui mesniait avec aitention une charge de pondre et la versait dans le canon de sa carabine, posa l'arme contre le parapet et dit à Marthe : — Personne ne me connaît celte carabine, meis-toi Jevant !

Courant, dressé sur ses quatre pattes, aboyait avec fureur.

— Belle et inielligeute béie ! s'écria Michu, je suis stlr que c'est des espions...

On se sait espionné. Conraul et Michu. qui semblaient avoir une seule et même ànie, vivaient ensemble comme l'Arabe et son cheval vivent dans le désert. Le régisseur connaissait toutes les modulations de la voix de Courautet les idées qu'elles exprimaient, de même que le chien lisait la pensée de son maiire dans ses yeux et la sentait exhalée dans l'aire de son corps.

— (Ju'en dis-tu? s'écrit» tout bas Michu en montrant à sa femme deux sinistres personnages qui apparurent dans une contre-allée en se dirigeant vers le rond-point.

— (Jue se passe-t-il dans le pays? C'est des Parisiens, dit la vieille.

— Ah! vOilà! s'écria Michu. Cache donc ma carabine, dit-il à l'oreille de sa fenmie. ils vienueut à nous.

Les deux Parisiens qui traversèrent le rond-point offraient des figures qui, certes, eussent été typiques pour un peintre. L'un, celui qui paraissait être le subalterne, avait des boucs à revers, tombant un peu bas, qui laissaient voir de mièvres mollets et des bas de soie chinés d'une propreté douteuse. La culotte. , en drap côtelé toulciir abricot et à boutons de métal, était un peu trop large; le corps s'y trouvait à l'aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un bonmie de cabinet. Le gilet de pi(pié. surchargé de broderies saillanles, ouvert, boutonné par un seul bnnloii sur le haut du venlre, donnait à ce personnage un air d'autant plus débraillé que ses cheveux noirs, frisés en tire-bouchons, lui cachaient le front et descendaient le long des joues. Deux chaînes de montre en acier pendaient sur la culoile. La chemise était ornée d'une épingle à camée blanc el bleu. L'habit, couleur cannelle, se recommandait au caricaturiste par une longue queue qui. vue par derrière, avait une si parfaite ressemblance avec une morue, que le nom lui en fut appliqué. La mode des habits en pueue de morue a duré dix ans, presque anianl que l'empire de Napoléon. La cravate, lâche el à grands plis nombreux, permettait à cet individu de s y enterrer le visage jusqu'au nez. Sa ligure bourgeoncéc son gros nez long couleur de brique, ses pommelles animées, sa Douche démeubléc. mais men;içanie et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles en or, son Iront bas, tous ces détails qui semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés et percés comme ceux des cochons et d une implacable avidiié. d'une cruauté goguenarde et quasi joyeuse. Ces deux yeux fureteurs et P''r~picai;es, d'un bleu glacial et glacé, pouvaient être pris pour le mod'-le de ce fameux oeil, le redoutable emblème de la police, inventé pendant la Révolution. Il avait des gants de soie noire et une badine à la main. Il devait être quelque persoimage ofàciel, car il avait, djns son maintien, dans sa manière de prendre son lahac el de le fourrer dans le nez l'importance bureaucratique d'un homme second.iire, mais qui émarge Oïtcnsiblenienl, et que des ordres partis de h.uii retident momentanément souverain.

L'autre, dont le coutume était dans le même goût, mais élégant et tre>-éléganmient porté, soigné dan> les moindres détails, qui faisait, en nian hani. crier des bottes à la Suwaroff. mises par-dessus un paiii<iliin colUnt avait sur sou habit un spencer, mode aristocratique tdoplée par les clichicns, par la jeunesse dorée, et qui survivait aux

clichiens et à la jeunesse dorée. Pans ce temps, il y eut des modes qui durèrent plus longtemps que des partis, syuiplfime d'anarchie 'que lyôl» nous a présculé déjà. Ce parfait niH,srn'/i» p;irai-~s;iit âgé de treille ans. Ses inanicres sentaient la bonne compagnie, il porlail des bijoux de prix. Le col de sa cliomise venait à la h;iuienr de ses oi^oilles. Sou air fal et presque iiM|MMtincnl accusait une sorle de supériorité cachée. Sa ligure blafarde siMnlil;\it ne pas avoir une gouUr de sang, son nez camus et fin ;ivait la lonrnure s:ii'(li)ni(iuc du nez d'un têlc de mort, et ses yeux verls élaicnl iMipr'nrli;ilil<'s; leur regard étail aussi discret que devait l'être sa lioinlic m:iire et serrée. Le premier semblait être un bon enfant eomp;iré à ce jimuu» homme sec et maigre ipii fouettait l'air avec un joi\c dont la ponMiie d'or brillait au soleil. Le premier pouvait couper Ini-mêniiï luie lêle, mais le second était c;i|i:ibU' d'enlorlillcr, dans les lilels de la caloninii- et de rinliigue, liniKircncc, la licaiili^, l;i vciln, de les noyer, ou de les cinpoi^omier froidciucnl. L'Inimme rubicond aurait consolé sa victime par des lazzis, l'autre n'aurait pas iiu'nie souri. Le premier avait quarante-cinq ans, il devait aimer la bonne chère et les femmes. Ces sortes d'hommes ont tous des pa'^sions qui les rendent esclaves de leur métier. Mais le jeune homme était sans passions et sans vices. S'il était espion, il appartenait à la diploinaiic, et travaillait pour l'art pur. Il concevait, l'autre exécutait; il était l'idée, l'autre était la forme.

— Nous devons être à Gondreville, ma bonne femme? dit le jeune homme.

— On ne dit pas ici ma bonne femme, répondit Michu. Nous avpns encore la simplicité de nous appeler ciloyenne el citoi/en, nous autres !

— Ah ! fil le jeune homme de l'air le plus naturel et sans paraître choqué.

Les joueurs ont souvent, dans le monde, au jeu de l'écarté surtout, éprouvé comme une déroule intérieure en voyant s'attabler devant eux. au milieu de leur veine, un joueur, dont les manières, le regard, la voix, la fa(,'on de mêler les caries, leur pradisent une défaite. A l'aspect du jeune honnne, Michu sentit une prostraliou prophétique de ce genre. Il fut atteint par un pressentiment nioriçl. il entrevit confusément l'échafaud; une voix lui cria que ce nmsradin lui serait fatal, quoiqu'ils n'eusseul encore rien de comimin. Aussi sa parole avait-elle été rude, il voulait être el fut grossier.

— N'appartenez-vous pas au conseiller d'Etat Malin? demanda le second Parisien.

— Je suis mon maître, répondit Michu.

— Enfin, mesdames, dit le jeune homme en prenant les façons les plus polies, sommes-nous à Goudreville? nous y sommes attendus par M. Malin.

— Voici le parc, dit Michu en montranl la grille ouverte.

— Et pourquoi cachez-vous celle carabine, ma belle enfant? dit le jovial compagnon du jeune homme, qui en passant par la grille aperçut le canon.

— Tu traraiUrs toujours, même à la campagne, s'écria le jeune homme en souriant.

Tous deux revinrent, saisis par une pensée de défiance que le régisseur comprit malgré l'impassibilité de leurs visages ; Marthe Us laissa regarder la carabine, au milieu des abois de Couraul, car (,'lle avait la conviction que Michu méditait quelque mauvais coup el fi.l presque heureuse de la perspicacité des inconnus. Michu jeta sur sa femme un regard qui la lit frémir, il prit alors la carabine et se mil en devoir d'y chasser une balle, en acceptant les fatales chances de celle découverte el de celle rencontre; il parut ne plus teuir à la vie, et sa femme comprit bien alors sa funeste résoluliou.

— Vous avez donc des loups par ici? dit le jeune homme à Michu.

— Il y a toujours des loups là oii il y a des moulons. Vous êtes en Champagne et voilà une forèl; mais nous avons aussi du sanglier, nous avons de grosses el de petites bêtes, nous avons un peu de tout, dit Michu d'un air goguenard.

— Je parie, Coreniin, dit le plus vieux des deux après avoir échangé un regard a,vec l'autre, que cet homme est mon Michu...

— Nous n'avons pas gardé les cochon^ ensemble, dit le régisseur.

— Non, mais nous avons présidé les Jacobins, citoyen, répliqua le vieux cynique, vous à Arcis, moi ailleurs. Tu as conservé la politesse de la Carmagnole; mais elle n'est plus à la mode, mon petit.

— Le parc me paraît bien grand, nous pourrions nous y perdre, si vous êtes le régisseur, faites-nous conduire au château, dit Coreniin d'un ton pcr(iii|itoire.

Miiliu si (lia s(]n fils et continua de chasser sa balle. Coreniin contem|)lail Marllie d'un omI indillërent, tandis que sou compagnon semblait charmé ; mais il remarquait en elle les traces d'une angois.se ipii échappait au vieux liberlin, lui que la carabine avait elTarouché. Ces deux natures se peignaient tout entières dans cette petite chose si grande.

— J'ai rendez-vous au delà de la forêt, disait le régisseur, je ne puis pas vous rendre ce service moi-même; mais mon fils vous mènera jusipi'an cliatcan. Par où veucz-vous doue à Gondreville? Auriezvous pris par Cinq-Cygne?

UNE TlîiSlîlBRiiuôC AFFAIRE.

— Nous avions, comme vous, des affaires dans la forêt, dil CorentîQ sans aucune ironie apparcnle.

— François, s'écria Micliu, conduis ces messieurs au ciiàleau par les sentiers, alin qu'on ne les voie pas, ils ne prennent point les roules battues. Vien^ ici d'abord ! dit-il eu voyant les deux étrangers qui leur avaient tourné le do's et marchaient en se parlant à voix basse. Jlichu saisit son enfant, l'embrassa presque sainlcment et avec une expression qui confirma les appréliensions de sa femme, elle eut froid dans le dos, el regarda sa mère d'un a'il sec, car elle ne pouvait pas pleurer. — Va. dit-il. Kt il le ref;arda jus(ju'à ce qu'il l'eilt entièrement perdu de vue. Courant aboya du cùle de la ferme de Criiuage. — Oh! c'est Violette, reprii-il. Voilà la troisième fois qu'il (i.i^se depuis ce matin? (ju'y a-t-il donc dans l'air? Assez, Couraut!

Quelques instants après, on entendit le petit trot d'un cheval.

Violette, monté sur un de ces bidets doiit se servent les fermiers aux environs de Paris, montra, sous un chapeau de forme ronde el à grands bords, sa figure couleur de bois et fortement plissée, laipielle paraissait encore plus sombre. Ses yeux gris, malicieux et brillants, dlssunulaient la traîtrise de son caractère. Ses jambes sèches, habillées de guêtres eu toile blanche montant jusqu'au genou, pendaient sai,> êire appuyées sur des étriers, et semblaient maintenues par le poids .1 ■ ses gros souliers ferrés. Il portait [lar-dessus sa veste de drap bleu une limousine à raies blanches el noires. Ses cheveux gris retombaicut en boucles derrière sa tète. Ce costume, le cheval gris à petites jambes basses, la façon dont s'y tenait Violette, le ventre en avant, le haut du corps en arrière, la grosse main crevassée et couleur de terre qui soutenait une méchante bride rongée et déchiquetée, tout peignait en lui un paysan avare, ambitieux, qui veut posséder de la terre et ([ui l'acheté à tout prix. Sa bouche aux lèvres bleuâtres, fi'iidue comme si quelque chirurgien l'eut ouverte avec un bistouri, les innombrables rides de son visage et de son front empêchaient le jeu de la physionomie dont les conloiiis seulrnient parlaieul. Ces ligues dures, arrêtées, paraissaient ex|irinirr la menace, malgré l'air humble que se donnent presipie ioii> les gens de la campagne, el sous lequel ils cachent leurs émotions el leurs calculs, connue les Orientaux et les sauvages enveloppent les leurs sous une imperturbable gravité. Desimpie paysan faisant des journées, devenu fermier de Urouage par un système de méchanceté croissante, il le continuait encore après avoir conquis une position qui surpassait ses premiers désirs. Il voulait le mal du prochain et le lui souhaitait ardemmeut. Quand il y pouvait contribuer, il y aidait avec amour. Violette était franchement envieux; mais, dans toutes ses malices, il restait dans les limites de la légalité, ni plus ni moins qu'une opposition parlementaire. Il croyait que sa fortune dépendait de la ruine des autres, et tout ce qui se trouvait au-dessus de lui était pour lui un ennemi envers lequel tous les moyens devaient être bons. Ce caractère est tres-comnum chez les paysans. Sa grande affaire du moment était d'obtenir de Malin une prorogation du bail de sa ferme, qui n'avait plus que six ans à courir. Jaloux de la fortune du régisseur, il le surveillait de pris; les gens du pays lui faisaient la guerre sur ses liaisons avec les Michu; mais, dans l'espoir de faire continuer son bail pendant douze autres aimées, le rusé fermier épiait une occasion de rendre service au gouvernement ou à .Malin qui se déliait de Michu. Violette, aidé par le garde particulier de Oondreville, par le garde-champêtre et par quelques faiseurs de fagots, tenait le commissaire de police d'Arcis au courant des moindres actions de Michu. Ce fonctionnaire avait tenté, mais inutilement, de mettre Marianne, la servante de M chu, dans les intérêts du gouvernement; mais Violette et ses affidés savaient tout par Gaucher, le petit domestique sur la fidélité duquel .Michu comptait, el qui le trahissait pour des vétilles, pour des gilets, des boucles, des bas de colon, des friandises. Ce garçon ne soupçonnait pas d'ailleurs l'importance de ses bavardages. Violette noircissait toutes les actions de Michu. il les rendait criminelles par les plus absurdes suppositions à l'insu du régisseur, qui savait uéanmoius le rôle ignoble joué chez lui par le fermier, et qui se plaisait à le mystifier.

— Vous avez donc bien des affaires à Bellache, que vous voilà encore! dit Michu.

— Encore! c'est un mol de reproche, monsieur Michu. Vous ne comptez pas siffler aux moineaux avec une pareille clarinette! Je ne vous connaissais point celle carabine-là...

— Elle a poussé dans un de mes champs où il vient des carabines, répondit Michu. Tenez, voilà comme je les scme.

Le régisseur mil en joue une vipérine à trente pas de lui et la coupa net.

— Est-ce pour garder votre maître que vous avez cette arme de bandi,t? il vous en aura peut-être fail cadeau.

— il est venu de Paris exprès pour me l'apporter, répondit Michu.

— Le fail est qu'on jase bien, dans tout le pays, de son voyage; fcs uns le disent en disgrâce, et qu'il se retire des affaires, les autres qu'il veut voir clair ici; au fail, pourquoi qu'il arrive sans dire gare, absobimenl comme le premier consul? saviez-vous qu'il venait?

— .le ne suis pas assez bien avec lui pour être dans sa conlidence.

— Vous ne l'avez donc cas encore vu?

— Je n'ai su son arrivée qu'à mon retour de ma ronde dans la foret, répliqua Michu, qui rechargeait ta carabine.

— Il a envoyé chercher M. Grévin à Arcis, ils vont (ribuner quelque chose.

Malin avait été tribun.

— Si vous allez du côté de Cimi-Cygiie, dit le régisseur à Violelte, prenez-moi, j'y vais.

Violette était trop peureux pour garder en croupe un homme de la force de Michu, il piqua des deux. Le Judas mil sa carabine sur l'épaule et s'élança dans l'avenue.

— A qui donc Michu en veut-il? dit Marthe à sa mère.

— Depuis qu'il a su l'arrivée de M. Malin, il est devenu bien sombre, répondit-elle. Mais il fait humide, rentrons.

Quand les deux femmes furent assises sous le manteau de la cheminée, elles eiilendirenl Courant.

— Voilà iiioii mari! s'écria Marthe.

En effet, Michu montait l'escalier; sa femme inquiète le rejoignit dans leur cli;imhre.

— Vois s'il n'y a personne, dit-il à Marthe d'une voix émue.

— Personne, répondit-elle, Marianne est aux champs avec la vache, et Gaucher...

— Oii est Gaucher? reprit-il.

— Je ne sais pas.

— Je me délie de ce petit drôle; monte au grenier, fouille le grenier, et cherche-le dans les moindres coins de ce pavillon.

Marthe sortit cl alla; quand elle revint, elle trouva Michu, les genoux en terre, et priant.

— Qu'as-tu donc? dit-elle effrayée.

Le régisseur prit sa femme par la taille, l'attira sur lui, la baisa au front et lui répondit d'une voix émue : — Si nous ne nous revoyons plus, sache, ma pauvre femme, que je t'aimais bien. Suis de point en point les instructions qui sont écrites dans une leiire enierrée au pied du mélèze de ce massif, dit-il après une pause eu lui désignant un arbre, elle est dans un rouleau de fer-blanc. N'y louche qu'après ma mort. Enfin, quoi qu'il m'arrive, pense, malgré l'injustice des hommes, que mon bras a servi la justice de Dieu.

Marihe, qui pâlit par degrés, devint blanche comme son linge, elle regarda son mari d'un œil fixe el agrandi par l'effroi, elle voulut parler, elle se trouva le gosier sec. Michu s'évada comme une ombre; il avait attaché au pied de son lit Couraut, qui se mit à hurler comme hurlent les chiens au désespoir.

La colère de Michu contre M. Marion avait eu de sérieux motifs, mais elle s'était reportée sur un homme beaucoup plus criminel à ses yeux, sur Mann,dont les secrets s'étaient dévoilés aux yeux du régisseur, plus en position que personne d'apprécier la conduiie du conseiller d'Etal. Le beau-pere de Michu avait eu, politiquement parlant, la confiance de Malin, nommé représentant de l'Aube à la Convention par les soins de Grévin.

Peut-être n'est-il pas inutile de raconter les circonstances qui mirent les Simcuse et les Cinq-Cygne en présence avec Malin, et qui pesèrent sur la destinée des deux jumeaux et de mademoiselle de Cinq-Cygne, mais plus encore sur celle de Marthe et de Michu. A Troyes, l'hôtel de Cinq-Cygne faisait face à celui de Simeuse. Quand la populace, déchaînée par des mains aussi savantes que prudentes, eut pillé l'hôtel de Simeuse. découvert le marquis et la manpiisé accusés de correspondre avec les ennemis, et les eut livrés à des gardes nationaux qui les menèrent en prison, la foule conséquente cria: — .\ux Cinq-Cygne ! Elle ne concevait pas (|ue les Cinq-Cygne fussent innocents du crime des Simeuse. Le digne et courageux marquis de Simeuse. pour sauver ses deux lils, âgés de dix-huit ans, (|ne leur courage pouvait comprometire, les avait conliés, quelques iiistaW-s avant l'orage, à leur tante, la comtesse de Cinq -Cygne. Deux domestiques attachés à la maison de Simeuse leiiaieni les jeunes gens renfermés. Le vieillard, qui ne voulait pas voir finir son nom, avait recommandé de tout cacher à ses fils, eu cas de malheurs extrêmes Laurence, alors âgée de douze ans. était également aimée par les deux frères, el les aimait égalenienl aussi. Comme beaucoup de jumeaux, les deux Simeuse se ressemblaient tant, que pendant longtemps leur mcre leur donna des vêtements de couleur» différentes pour ne pas se ironqier. Le premier venu, l'aîné, s'appe lait Paul-Marie, l'autre Marie-Paul. Laurence de Cinq-Cygne, à qii • l'on avait confié le secrel de la situation, joua très-bien son rôle de femme ; elle supplia ses cousins, les amadoua, les garda jusqu'au mo ment où la populace entoura l'hôiel de Cinq-Cygne. Les deux frères comprirent alors le danger au même moment, et se le dirent par ui même regard Leur résolution fut aussitôt prise, ils armèrent leurs deux domestiques, ceux de la comtesse de Cinq-Cygne, barricaderen la porte, se mirent aux fenêtres, après en avoir fermé les persieimes avec cinq domestiques et l'abbé de llauleserie, un parent des Cinq Cygne. Les huit courageux champions firent un feu leirible sur cetu masse. Chaque coup tuait ou blessait un assaillant. Laureuce, au liei de se désoler, chargeait les fusils avec un sang-froid extraordinaire passait des balles et de la poudre à ceux qui en manquaient. La coni icsse de Cinq-Cygne était tombée sur ses genoux. — « Que faite»

UNE TÉNf:Bl\EUSE AFFAIRE.

vous, ma nv^i-o? lui dit Lainonce. — Je prie, répondil-ollo, et |ionr eux et |Hiur vous! » Mol Mibliine, que dit aussi la more du primo do la Paix ou Espai.no. dans une liroouslance souiblablo. l'u un inslanl onze porsouiics linoul tuées et inoloos à terre aux l)lo«sés. Ces sonos d'ovénonu-nls rofniidissonl ou exalloul la popidaoe, elle s'irrite à son a'uvre ou la disooniiiiue. Les plus avancés, épouvantes, recnloreni ; niitis la masse entière, qui venait tuer, voler, assassiner, en voyant los morts, se mit à erier : — A l'assassinat ! au mourire! Los gens prudente allèrent chercher le représentant du peuple. Les doux frères, alors instruits des funestes évéuonienis de la journée, soupconn< roui le oonvonlionnel de vouloir la ruine de leur maison, et leur .soupvon fut bientôt une ooiivic non. Animés par la vengeance, ils se postèrent sous la porte coi h re et armèrent leurs fusils pour tuer Malin au moment lu'i il se prosonleraii. La romtesse avait perdu la tête, elle voyait sa maison en cendres et sa fille assassinée, elle bl,iuiail ses parouis do l'Iiéroiquo défense qui occupa la France pendant huit jours. Lauronce entr'ouvril la porte à la sommation faite p;,r Malin; en la voyant, le représeniant se lia sur son carartère rcdoiiU', snr la faiblesse de cet enfant, ol il euira. — « Comment, mousitiir, répondit-elle au premier mot qu'il dit en demandant raison de cciie résisiancc, vous voulez donner la liberté à la France, et vous ne protégez pas les gens chez eux! Ou veut démolir notre hftiel, nous ass;issiner. et nous n'aurions pas le droit de repousser la force par la force 1 » Malin resta cloué sur ses pieds. — « Vous, le peiii-fils d'un ma<;on employé par le grand marquis aux constructions de son château, lui dit Maric-raul. vous venez de laisser traîner notre père en prison, en accueillant une calonuiie! — Il sera mis en liberté, dit Malin, qui se crut perdu on voyant chaque jeune homme renuier convulsivement son fusil. — Vous devez la vie à cette promesse, dit solennellement Marie-Paul. Mais si elle n'est pas exécniée ce soir, nous saurons vous retrouver! — Quant à cette population qui hurle, dit Laurence, si vous ne la renvoyez pas. le premier coup sera pour vous. Maintenant, monsieur Maiin, sortez! » Le conveniionnel sortit et harangua la mul!iiude, en parlant des droits sacrés du foyer, de Vhnbcas rorpus et du domicile anglais. Il dit que la loi et le peuple étaient souverains, que la loi était le peujjle, que le peuple ne devait agir que par la loi. et que force resterait à la loi. La loi de la nécessité le rendit éloquent, il dissipa le rassemblement. Mais il n'oub!ia jamais, ni l'expression du mépris de.s deux frères, ni le : Sortez! de mademoiselle de Cinq-Cy-jne. Aussi, quand il fut question de vendre naiionalemcnt les biens du comte de Cinq-Cygne, frère de Laurence, 1 ■ [ iriage fui-il strictement fait. Les agents du district ne laisseront à Laurence que le chàiein. le pare, les jardins et la ferme dite de i;iiiq-!;ygne. U'après les instructions de Malin, Laurence n'avait droit qu'à sa légitime, la nation éîant au lieu et place de l'émigré, surtout quand il portail les armes contre la République. Le soir de celte furieuse Icmpcie. Laurence supplia tellement ses deux cousins de partir, en craignant pour eux quelque trahison et les embûches du représentant, qu'ils momèrcnt à cheval et gagnèrent les avant-posies de l'armée prussienne. Au moment où les deux frères atteignirent la foret de Go-idreville, lltolol de Cinq-Cygne fut cerné; le rcpVé-oiilant venait, lui-même et en f<irce. arrêter les héritiers de la mai>(>n de Simeuse. Il n'o'ja pas s'omparer de la comtesse de Cinq-Cygne alors au lit et en proie à une horrible lièvre nerveuse, ni de Laurence, ime enfant de douze ans. Les domestiques, craignant la sévérité de la Hénublique. avaient disparu. Le lendemain malin, la nouve'le de la résistance des deux fn-res et de leur fuite en Prusse, disait-on, se répandit dans les environs; il se fit im rassemblement dé trois mille personnes devant l'iiolel de Cinci-Cygne, qui fut démoli avec inie inexplicable rapidité. Madame do Ci'nq-Cygne. transportée à l'hôtel de Simeuse, v mounit dans un redoublomont de fièvre. Michu n'avait pain snr la scène politique qu'après ces événements, car le marquis et la marquise restèrent environ cinq mois en prison. Pendant ce temps, le représentant do l'Aube eut tme mission. Mais quand M. Marion vendit (iondrevillc à Malin, quand tout le pays eut oublié les effets de l'efrervescence populaire, Miihu comprit alors Malin tout entier, Jlirhu crut le comprendre, du moins; car Malin est. comme Fnochc, l'on de ces personnages qui ont tant de faces et tant de profondeur sous chaque face, qu'ils sont impénétrables au moment où Is jouent el qu'ils ne peuvent être expliqués que longtemps après la partie.

I^ans les circonstances majeures de sa vie. Malin ne manquait jamai- de consulter son fidèle ami Grévin, le notaire d'Arcis, dont le ju-jcrnent sur les choses et sur les hommes était, à distance, net, clair el précis. Cette habitude est la sagesse, el fait la force des hommes secondaires. Or. en novembre 1803, les conjonctures furent si graves pour le conseiller d'Eiai, qu'une lettre eût compromis les d -iix arais. Malin, qui devait être nommé sénateur, craignit de s'exp: ruer dans Paris: il quitta son hfiiel el vint à Condreville, en donnant au premier cousi:! une sculf de? raisons qui lui faisaient désirer d'y ç're, et qui lui donnait un air de zole aux yeux de Bonaparte, na.i.lis qu'au lien de s'agir de l'Etat, il ne s'agissait que de lui-même. Or, pendant que Michu guettait el buivait dans le pare, à la manière des sauvages, on moment propice à 'a vengeance, le politique Malin,

habitué à pressurer les événements pour son compte, emmenait son ami vers une petite prairie du jardin anglais, endroit désert et favoraliliï à une conférence mysiéricuse. Ainsi, en s'y tenant au milieu et parlant à voix basse, les deux amis étaient à une trop grande distance pour être entendus, si quoiqu'un se cachait pour les écouter, el pouvaient changer de conversation s'il venait dos indiscrets.

— Pourquoi n'être pas resté dans une chambre au château, dit Grévin.

— N'as-tu pas vu losdoux hommes que m'envoie le |)rofet de poliro'! Quoique Foui lié ail élé, <laus l'affaire de la couspiralioii do Pirln;-

gru, Goorgos. Moroau ol Polignao, l'iinie du cabiiioi cousiilairo, il ne dirigeait jiaslo ministère do la police, et se trouvait alors siiuplonioiit conseiller d'Eiat comme Malin.

— Ces deux hommes sont les deux bras de Fouché. L'un, ce jeune muscadin dont la figure ressemble à une carafe de limonade, qui a du vinaigre sur los lèvres et du verjus dans les yeux, a mis fin à l'insurrection de l'Ouest en l'an Vil, dans l'espace de quinze jours. L'autre est un enfant de Lenoir, il est le seul qui ait les grandes traditions de la police. .l'avais demandé un agent sans conséquence, appuyé d'un personnage officiel, et l'on m'envoie ces deux compèreslà. Ah ! Grévin, Fouché veut sans doute lire dans mon jeu. Voilà pourquoi j'ai laissé ces messietirs dînant au château; (pi'ils examinent tout, ils n'y trouveront ni Louis XVIll. ni le moindre indice.

— Ah çà, mais, dil Grévin, quel jeu joues-tu donc?

— Eh ! mon ami, un jeu double est bien dangereux ; mais par rap-

fiort à Fouché, il est triple, et il a peut-être llairé que je suis dans es secrets de la maison de Bourbon.

-Toi!

— Moi ! reprit Malin.

— Tu ne le souviens donc pas de Favras? Ce mol lit inqiression sur le conseiller.

— Et depuis quand ? demanda Grévin après une. pause.

— Depuis le consulat à vie.

— Mais, pas de preuves?

— Pas ça ! dil Malin en faisant claquer Pongle de son pouce sous one de ses palettes.

En peu de mots, Malin dessina nettement la position critique où Bonaparte mettait l'Angleterre menacée de mort par le camp de Boulogne, en expliquant j Grévin la portée inconnue à la France et à l'Europe, mais que PUl soupçonnait, de ce projet de descente ; pni^ la position critique où l'Angleterre allait mettre Bonaparte. Une coalition imiiosanie, la Prusse, l'Autriche et la Russie soldées par l'oanglais, devait armer sejil cent mille hommes. En même temps un ■ conspiration formidable étendait à l'intérieur son réseau et réunissai les montagnards, les chouans, les royalistes el leurs princes.

— Tant que Louis XVIU a vu trois consuls, il a cru que l'anarchi'' continuait et qu'à la faveur d'un mouvement quelconque il prendrait sa revanche du 13 vendémiaire et du 18 fructidor, dil Malin; mais le consulat à vie a démasqué les desseins de Bonaparte, il sera bientôt empereur. Cet ancien sous-lieutenant veut créer une dynastie ! or, cette fois, on en veut à sa vie, et le coup est monté plus habilement encore que celui de la rue Sainl-Nicaise. Pichegru, Georges, Moreaii, le duc d'Enghien, Polignae et Rivière, les deux amis du comie d'Artois, en sont.

— Quel amalgame! s'écria Grévin.

— La France est envahie sourdement, on veut donner un assaut général, on y emploie le vert et le sec ! Cent hommes d'exécution, commandés par Georges, doivent attaquer la garde consulaire el le consul corps à corps.

— Eh bien! dénonce-les.

— Voilà deux mois que le consul, son ministre de la police, le préfet et Fouché tiennent une partie dos (ils de celte trame immense; mais ils n'en connaissent pas toute l'étendue, et, dans le moment actuel; ils laissent libres presque tous les conjurés pour savoir tout.

— Quant an droit, dit le notaire, les Bourbons ont bien plus le droit de concevoir, de conduire, d'exécuter une entreprise coiiire Bonaparte, que linnaparte n'en avait de conspirer au 18 brumaire contrôla République, de laquelle il était l'enfant; il assassinait sa mère, et ceux-ci veulent rentrer dans leur maison. Je conçois qu'en voyant fermer la liste des émigrés, multiplier les radiations, rétablir le culte catholique, et accumuler des arrêtés contrc-révolutioimaires, les princes aieni conqiris que leur retour se faisait diflicile, pour ne pas dire impossible. Bonaparte devient le seul obstacle à leur reii Irée. et ils veulent enlever l'obstacle, rien de plus simple. Les cous pirateurs vaincus seront des brigands; victorieux, ils seront des hé ros, el la perplexité me semble alors assez naturelle.

— Il s'agit, dit Malin, de faire jeter aux Bourbons, par Bonaparte, la tête du duc d'Enghien, comme la Convention a jeté aux rois la tèie de Louis XVI, afin de le tremper aussi avant que imus dans le cours de la Révolution ; ou de renverser l'idole actuelle du peuple français el son futur empereur, pour asseoir le vrai trône sur ses débris. Je suis à la merci d'un événement, d'un heureux coup de pistolet, d'ime nncliine de la rue Saint-Nicaisc qui réussirait. On ne m'a pas lout

UiNl-: Tf:^'!.BREUSR AFFAIRE.

dil. On m'a iiropo-ti île rallii^r le conseil d'Hlal au niomonlcriliqnc, (Ii; illi i^or l'aciioii légale de la leslaur.Mioii des Doiiibons.

— Ailends, réiiondil le nuiaire.

— Impoàbible! Je n'ai [iliis qui' le moment actuel pour prendre une détislon.

— i;i pourquoi ?

— Les deux Sinieusc con^^pireni ; ils sont d.ins le pays ; je dois, ou les faire suivre, les laisser se conipromelire et m'en l'aire débarrasser, ou les proiéiîer sourdement. J'avais deiiiandé des suballernes, et l'on m'envoie des lynx de choix qui ont passé par Troyes pour avoir à eux la gendarmerie.

— Gondreville est le 7"i>iis et la conspiralion le Tu auras, dil Grévin. M Fouclié, ni Talleyrand, les deux partenaires, n'en sonl : joue franc jeu avec eux. Comment I tous ceux qui ont coupé le eou à Lyiiis XVI sont dans le gouvernement, la Trance est pleine d'aeqnéreuns de biens nationaux, et lu voudrais ramener ceux qui te redenianderoni Gondreville? S'ils ne sonl pas imbéciles, les Courbons devront passer l'éponge sur tout ce que nous avons l'ait. Avertis Bonaparie.

— - Un liomnie de mon rang ne dénonce pas, dit Malin vivement.

— De ton rang'.' s'écria Grévin en souriant.

— On m'offre les sceaux.

— Je comprciuls ion éblouisscmcnl, et c'est à moi d'y voir clair dans ces ténèbres politiques, d'y flairer la porte de sortie. Or, il est imi:ossible de prévoir les événements qui peuvent ramener les Doiirbons, quand un général lionaparlea qualre-vingls vaisseaux et quatre cent mille hommes. Ce qu'il y a de plus dilïicile, dans la politique expectante, cest de savoir quand un pouvoir (|ui penrlie tombera; mair.. .mon vieux, celui de Bonaparte est dans sa périoile ascendante. Ne sira'.'-ce pas Fourbe qui t'a fait sonder pour coimaître le fond de ta pensée -^t se débarrasser de toi ?

— Non, je suis si1r de l'ambassadeur. D'ailleurs Fouehé ne m'enverrait pas deux singes pareils, que je connais trop pour ne pas concevoir des soupçons.

— Ils me font peur, dit Grévin. Si Fouehé ne se défie pas de toi, ne veul pas l'éprouver, pourquoi le les a-t-il envoyés'? Fouehé ne joue pas un tour pareil sans une raison quelconque...

— Ceci me décide, s'écria .Malin, je ne serai jamais tranquille avec CCS deux Simeiise ; peut-être Fouehé, qui comiail ma position, ne veut-il pas les manquer, et arriver par eux jusqu'aux Condé.

— Eh 1 mon vieux, ce n'est pas sous Bonaparte qu'on inquiétera le possesseur de Gondreville.

En levant les yeux, Malin aperçut dans le feuillage d'un gros tilleul touffu le canon d'un fusil.

— Je ne m'étais pas trompé, j'avais entendu le bruit sec d'un fusil qu'on arme, dil-il à Grévin après s'èire mis derrière un gros tronc d'arbre où le suivit le notaire inquiet du brusipie mouvement de son ami.

— C'est Miiliu, dil Grévin, je vois sa barbe rousse.

— N'ayons pas l'air d'avoir peur, reprit .Malin, qui s'en alla lentement en disant à plusieurs reprises : Que veut cet homme aux acquéreurs de celle terre '.' Ce "n'est certes pas toi (pi'il visait. S'il nous a entendus, je dois le recommander au prône ! Nous aurions mieux fait d'aller en plaine. Qui diable eût pensé à se délier des airs!

— On apprend toujours ! dil le notaire; mais il était bien loin et nous causions de bouche à oreille.

— Je vais en dire deux mots à Corentin, répondit Malin. Quelques instants après, Michu rentra chez lui pâle, et le visage

contraclé.

— Qu'as-lu'.' lui dit sa femme épouvantée.

— Rien, répondit-il en voyant Violette, dont la présence fut pour lui un coup de foudre.

Michu prit une chaise, se mit devant le feu tranquillement, et y jeta une lettre en la tirant d'un de ces tubes en fer-blanc que l'on donne aux soldais pour serrer leurs papiers. Celle action,/jiii permit à Marthe de respirer comme une personne déchargée j'un poids énorme, intrigua beaucoup Violette. Le régisseur posa sa carabine sur le manteau de la cheminée avec un admirable sang-froid. Marianne et la mère de Marlhe filaient a la lueur d'une lampe.

— Allons, François, dil le père, coucbons-nons. Veux-tu te coucher? Il prit brulalement son fils par le milieu du corps et l'emporta. —

Descends à la cave, lui dil-il à l'oreille quand il fut dans l'escalier, remplis deux bouteilles de vin de Màcon après en avoir vidé le tiers, avec de celle i>au-de-vic de Cognac qui est sur la [.lauibe à bouteilles; puis, mêle dans une bouteille de vin blanc moiiié d'eau-de-vie. Fais cela bien adroitement, et mets les trois bouteilles sur le tonneau vide qui est à l'entrée de la cave. Quand j'ouvrirai la fenêtre, sors de la cave, selle mon cheval, monte dessus, et va m'aiiendre au Poieaudes-Gueux. — Le petit drôle ne veut jamais se coucher, dit le régisseur en rentrant, il veut faire comme les grandes personnes, tout voir, loui entendre, tout savoir. Vous me gâtez mon monde, père Violette.

— Bon Dieu! bon Dieu! s'écria Violette, qui vous a délié la langue? vous n'en avez jamais lani dit.

— Croyez-vous. que je me laisse espionner sans m'en a|)er' '.voir?

Vous n'êtes pas du bon côié, mon père Violette. Si, au lieu de servir ceux qui m'en veidenl, vous étiez pour moi, je ferais mieux pour vous que de vous renouveler votre bail...

— Quoi encore? dit le paysan avide en ouvrant de grands yeux.

— Je vous vendrais mon bien à bon manhé.

— Il n'y a point de bon marché quand faut payer, dit scntencieuscmcni Violette.

— Je veux quitter le pays, et je vous donnerai ma ferme du Mousseau, les bàlimeuls, les semailles, les bestiaux, pour cliu|uante mille francs. V

— Vrai !

— Ca vous va ?

— Dame, faut voir.

— Causons de ça... Mais je veux des arrhes.

— J'ai rien.

— Une parole.

— Kiicore !

— Dites-moi qui vient de vous envoyer ici.

— Je suis revenu d'où j'allais tantôt, et j'ai voulu vous dire un petit bonsoir.

— Revenu sans ton cheval? Pour quel imbécile me prends-tu? Tu mens, tu n'auras pas ma ferme.

— Eh bien ! c'est M. Grévin, quoi! Il m'a dit : Violette, nousavons besoin de Michu, va le quérir S'il n'y est pas, attends-le... J'ai compris qu'il me fallait rester, ce soir, ici...

— Les escogriffes de Paris ét;iicnl-ils encore au château ?

— Ah! je ne sais pas trop; mais il y avait du monde dans le salon.

— Tu auras ma ferme, convenons des laits! Ma femme, va chercher le vin du contrat. Prends du meilleur vin de Roussillon, le vin de l'ex-marquis... Nous ne sommes pas des enfants. Tu en trouveras deux bouteilles sur le tonneau vide à l'entrée, et une bouteille de blanc. ■

— Ça va ! dit Violette, qui ne se grisait jamais. Buvons !

— 'Vous avez cinquante mille francs sous les carreaux de votre chambre, dans toute l'étendue du lit, vous me les domierez quinze jours après le contrat passé chez Grévin... Violette regarda fixemen. Michu, et devint blême. — Ah! tu viens moucharder un jacobin fini qui a eu l'honneur de présider le club d'Areis, et lu crois qu'il uc te pincera pas? J'ai des yeux, j'ai vu tes carreaux fraîchement re|il:'itrés, et j'ai conclu que tu ne les avais pas levés pour semer dn blé. Buvons.

Violette, troublé, but un grand verre de vin sans faire attention à la qualité, la terreur lui avait mis comme im fer chaud dans le ventre, l'eau-de-vie y fui brûlée par l'avarice; il aurait donné bien des choses pour être rentré chez lui, pour y changer de place son Irésor. Les trois femmes souriaient.

Ça vous va-t-il? dit Michu à Violette en lui remplissant encore .son verre.

— Mais oui

— Tu seras chez toi, vienx coquin !

Après une demi-heure de diseussions animées sur l'époque de l'entrée en jouissance, sur les mdie pointilleries que se font les paysans en concluant un marché, au milieu des assenions, des verres lie vin vidés, des paroles pleines de promesses, des dénégations, des: — Pas vrai? — bien vrai? — ma line parole ! — comme je le dis! — que j'aie le cou coupé si... — que ce verre de vin me soit du poison si ce que je dis n'est pas la pure rarlp... Violette tomba la tête sur la table, non pas sris. mais ivre mort; et, des qu'il lui avait vu les yeux troublés Mi(iiu s'était empressé d'ouvrir la fenèlre.

— Oi'i est ce diùle de Gaucher? dcmanda-l-il à sa femme.

— Il est couché.

— Toi, Jlariaunc. dit le régisseur à sa fidMe servante, va tn mettre en , j-i-rà ùe S3 por','», et veille-le. Vous, ma mère, dit-il. tcMcz en bas i-{r:d3ï-nioi cet espion-là, soyez aux aguets, et n'ouvrez (pi'à la voi? i?. Frsnçois. !1 s'agit de vie et de mort ! .ijonia-t-il d'ime voix profor '■'. Peur toutes les créatures qui sont sous mou mit. je ne l'ai pas qi ié de coite miit. et, la tête sur le billot, vous soiiiiendrcz cela. • 'v'iTtr-, dit-il à sa femme, allon», la mère, meis tes souliers, prends ta coini:, cî déta'oce' Pas de questions, je t'accompagne.

Depuis trois qi;arts d'heure, cet houiuic avait dans le geste et dans le regard une autorité desiiotiqiie, irrésistible, puisée à la source commune et inconnue où puisent leurs pouvoirs extraordinaires a les grands généraux sur le champ de bataille où ils cnflaumient lei masses, et les grands orateurs qui entraînent les assemblées, cl. di sons-le aussi, les grands criminels dans leurs coups audacieux ! I semble alors qu'il s'exhale de la tête et que la parole porte une iii fluence invincible, que le geste injecte le vouloir de l'homme tiie> autrui. Les trois femmes se savaient au milieu d une horrible crise: sans en être averties, elles la pressentaienl .i la rapidité des actes de cet homme dont le visage ctincelait, dont le front était parlant, dont les yeux brillaient alors comme des étoiles; elles lui av.iient vu da la siieur à la racine des cheveux, plus d'une fois sa parole avaii vibré d impaliencc et de ra^c. Aussi Marlhe obéit-elle i)assivement. , Armé jusqu'aux dents, le fusil sur l'éoaule. Michu sauta dans l'ave-

VM. TI-.M'.BUF.rSR AFFAIRE.

une. suivi de sa femme, cl ils ailci^iilreiit pruiiipioiiicui le carrefour ùo Frauçois s'ctail caché ilaus. îles broussailles.

— Le |>etil a de la eoiii|iréliensiou, dil Miilui en le voyant.

Ce fui sa première parole. Sa femme el lui avaient couru jusquelà sans pouvoir pronouc er un mot.

— Relourne au pavillon, eaehe-toi dans l'arbre le plus lunfTu, observe la campagne, le parc, dil-il à sou lils. Nous sonmics tous couchés, nous u'A)uvrun$ à personne. Ta grand"niére veille, el ne remuera qu'en l'enlendaul parler 1 noiieus mes moindres paroles. Il s'agit de la vie de ion père et de eelli' de la mère . (Jiie la justice ne sache jamais que nous avon> déiduthe. .\prés ces phrases dites à l'oreille de son lils. qui lila. eoniuie nue anguille dans la vase, à Iravers les bois. Michu dit a sa fcunne : — A cheval! et prie Dieu d'élre pour nous. Tiens-toi bien! La bêle peut en crever.

il derait Clro quelque personnage oniciel...-^ r>ce4

A peine ces mots furent-ils dits que le cheval, dans le veiilre duquel Michu donna deux coups de pied, el qu'il pressa de ses genoux pui;>^auis, pariii avec la célérité d'un cheval de course ; l'ïnimal sembla comprendre son niaitre: en un quart d'heure la forêt fui traversée. MilUu, sans avoir dévié de la roule la plus courte, se trouva sur rn poml de la lisière d'où les cimes du château de Cinq-Cygne appaoaissaient éclairées par la lune. Il lia sou cheval à un arbre et gagna Icblemenl le monticule d'où l'on dominait la vallée de Cinq-Cygne.

Le château que Marthe et .Michu regardèrent ensemble pendant un inom<ut fait un eflet charmant dans le paysage. Quoiqu'il n'ait aucune imporunte comme étendue ni conmic arcliileclure, il ne manque point d'uD certain mérite archéologique. Ce vieil édilice du quiulieme siècle, assis sur une étuinence environnée de douves profondes, larges et encore pleines d'eau, est bàii en cailloux cl eu mortier, mais les murs oui sept pieds de lar'^tur. Sa sim|.licité rappelle admirablement la vie rude et guerrière aux temps féodaux. Ce cliàleau, vraiment naif, consiste dans deux grosses tours rougealres, sé-

parées par un long corps de logis percé de véritables croisées en liierre, dont les croix gro^^iorement sculptées ressemblent à des sarments de vigne. L'escalier est en dehors, au milieu, el placé daus une to;ir pculagoiic à pclilc porte en ogive, Le rez-de-chaussée, intcrieiirciLU'iil niddcniiM' soii> Louis XIV, ainsi (pic le premier étage, est snrmoalé de lois iiiiiuciises. percés de croisées à lynipaiis sculptés. Devant le duiuau se lioiive une iiiiiiicnsc pelouse dont les arbres avaieiu élc rcccniincut aliallus. De cliaque colc du pont d entrée soûl deux bicoques où habitent lesjardiiiicis, et séparées par une grille maigre, sans caractère, évideunnenl moderne. A droite el à gauche de la pelouse, divisée en deux parties par une chaussée pavée, s'étendent les écuries, les étables, les granges, le bûcher, la boulangerie, les poulaillers, les communs, pratiques sans doute dans les restes de deux ailes scmlilables au château actuel. Autrefois ce castel devait être carré, fortilié aux quatre angles, défendu par une énorme tour à porche cintré, au bas de laquelle était, à la place de la grille, un pont-levis. Les deux grosses tours dont les toits en poivrière n'avaient pas été rasés, le clocheton de la tour du milieu,' donnaient de la physionomie au village. L'église, vieille aussi, montrait, à quelques pas, son clocher pointu, qui s'harmoniait aux masses de ce castel. La lune faisait resplendir toutes les cimes et les cônes autour desquels se jouait et pétillait la lumière. Michu regarda cette habitation seigneuriale de fa(.on à renverser les idées de sa femme, car son visage plus calme offrait une expression d'espérance et une sorte d'orgueil. Ses yeux embrassèrent l'horizon avec une certaine défiance; il écoula la eamiiagnc, il devait éirc alors neuf heures, la lune jetait sa lueur sur la marge de la foret, et le monticule étai', surtout fortement éclairé. Cette position parut dangereuse au g;'.fde général, il descendit en paraissant craindre d'être vu. Cepem'ant aucun biuil suspect ne troublait la |iaix de cette belle vallée enceinte de ce coté par laforètdeNodcsme. Marthe, épuisée, tremblante, s'attendait à un dénoûmeut quelcompie après une pareille course. A quoi devait-elle servir? à une bonne action ou à un crime? En ce moment, Michu s'approcha de l'oreille de sa femme.

— Tu vas aller chez la comtesse de Saint-Cygne, tu demanderas à lui parler ; quand tu la verras, lu la prieras de venir à l'écart. Si personne ne peut vous écouler, lu lui diras : Mademoiselle, la vie de vos deux cousins est en danger, et celui qui vous expliquera le pourquoi, le comment, vous attend. Si elle a peur, si elle se délie, ajoute : Ils sont de la conspiration contre le premier consul, et la conspiration est découverte. Ne te nomme pas, on se défie trop de nous.

Marthe Michu leva la tête vers son mari, et lui dit . — Tu les sers don,,?

— Eh bien! après? dit-il en fronçant les sourcils et croyant à un reproche.

— Tu ne me comprends pas! s'écria Marthe en prenant la large main de Michu, aux genoux du(iuel elle tomba en baisant cette main qui fut tout à coup couverte de larmes.

— Cours, tu pleureras après, dit-il en l'erabrassiuit avec une force brusque.

Quand il n entendit plus le pas de sa femme, cet homme de fer eut des larmes aux yeux. Il s'était défié de Marlhe à cause des opinions du père, il lui avait caché les secrets de sa vie ; mais la beauté du caractère simple de sa femme lui avail apparu soudain, comme la grandeur du sien venait d'éclater pour elle. Marthe passait de la profonde humiliation que cause la dégradation d'un homme dont on porte le nom, au ravissement que donne sa gloire ; elle y passait sans transition, n'y avaFl-il pas de quoi défaillir? en proie aux plus vives inquiétudes, elle avait, comme elle le lui dil plus tard, marché dans le sang depuis le pavillon jusqu'à Cinq-Cygne, et s'était en un moment sentie enlevée au ciel parmi les anges. Lui qui ne se sentait pas apprécié, qui prenait l'altitude chagrine et mélancolique de sa femme pour un manque d'affection, qui la laissait à elle-même en vivant au dehors, en rejetant toute sa tendresse sur son fils, avail compris en un moment tout ce que signifiaient les larmes de celte femme , elle maudissait le rôle que sa beauté, que la volonté paternelle l'avaieni forcée à jouer. Le bonheur avait brillé de sa plus belle flamme pour eux. an milieu de l'orage, comme un éclair. El ce devait être un éclair ! Chacun d'eux pensait à dix ans de mésintelligence el s'en accusait tout seul. Michu resta debout, immobile, le coude sur sa ca rabinc et le menton sur son coude, perdu dans une profonde rêverie. Un semblable moment fait accepter toutes les douleurs du passé le plus douloureux.

Agitée de raille pensées semblables à celles de son mari, Marthe eul alors le cœur oppressé par le danger des Simeuse, car elle comprit tout, même les figures des deux Parisiens, mais elle ne pouvait s'expliquer la carabine. Elle s'élança comme une biche et atteignit le chemin du château, elle fut surprise d'entendre derrière elle les pas d'un hoinine, elle jeta un cri, la large main de Michu lui ferma la bouche.

— Du haut de la butte, j'ai vu reluire au loin l'argent des chapeaux bordés! Entre par une brèche de la douve qui est entre la tour de mademoiselle et les écuries; les chiens n'aboieront pas après tuL Pas.ve dans le jardin, apjielle la jeune comtesse par la fenêtre.

UNE TRISEBUEUSK AFFAIRE.

tah seller son cheval, dis-lui de le conduire par la douve, j'y serai, après avoir étudié le plan des Parisiens et trouvé les moyens de leur ccliaiiper.

Ce danger, qui roulait comme une avalanche, et qu'il fallait prévenir, donna des ailes à Marllie.

Le nom franc, commun aux Cinq-Cyi^ne et aux Chariicba'uf, est Duincff. l'iiii|-()y};nc devint le nom de la branche cadette des Charpebœuf a|ir»s la ddciise d un castel faite, en l'absence de leur père, par cinq lillos de celle maison, toutes remarquablement blanches, et de qui personne n'eiU atlcndu paicillo conduits, lin des |iri'uiicrs comlcs de Champagne voulut, par ce joli nom, perpéluer ce soiivciiir aussi longtemps que vivrait celte famille. Depuis ce fait d'armes singulier, les (illes de cette famille furent (ières, mais elles ne furent peut-être pas toujours blanches. La dernière, Laurence, était, contrairement à la loi salique, héritière du nom, des armes et des lîefs. Le roi de France avait approuvé la charte du comte de Champagne, en vertu de laquelle, dans cciiir famille, le ventre anoblissait et succédait. Laurence était donc comtesse de Cin(|- Cygne, son mari devait prendre et son nom et son blason, où se lisait peur devise la sublime réponse faite par l'ainée des 'cinq sœurs à la sommation de rendre le château : Muurir en chantant! Digne de ces belles héroïnes, Laurence possédait une blancheur qui semblait être une gageure du hasard.

Lesmoiiidreslinéaments de ses veines bleues se voyaient sons la trame fine et serrée de son épidémie. Sa chevelure, du plusjoli blond, seyait merveilleusement à ses yeux du bleu le yjlus i'oncé. Tout chez elle appartenait au genre mignon. Dans son corps frêle, malgré sa taille déliée, en dépit de son teint de lait, vivait une âme trempée comme celle d'un homme du plus beau caractère , maif que personne, pas nièf..e un observateur, n'aurait devinée à l'aspect d une physionomie douce et d'une figure busquée, dont le profil offrait une vague ressemblance avec une tète de brebis. Cette excessive , douceur, quoique noble, paraissait aller jusqu'à la stupidité de l'agneau. — « J'ai l'air d'un mouton qui rêve ! » disait -elle quelquefois en souriant.

Laurence, qui parlait peu, semblait, non pas songeuse, mais engourdie. Surgissait-il une circoiistance sérieuse, la Judith cachée se révélait aussitôt et devenait sublime, et les circonstances ne lui avaient malheureusement pas manqué. A treize ans, Laurence, après les événements que vous savez, se vit orpheline, devant la place où la veille s'élevait à Troyes une des maisons les plus curieuses de l'archiiecture du seizième siècle, l'hôtel de Cinq-Cygne. M. d'Ilauteserre, un de ses parents, devenu son tuteur, emmena sur-le-champ l'héritière à la campagne. Ce brave gentilhomme de province, elTrayé de la mort de l'abbé de Hauteserre, son frère, atteint d'une balle sur la place, au moment où il se sauvait en paysan, n'était pas en position de pouvoir défendre les iniérêts de sa pujiile : il avait deux fils à l'armée des princes, et tous les jours, au moindre bruit, il croyait que les municipaux d'Arcis venaient l'arrêter. Fière d'avoir soutenu un siège et de posséder la blancheur historique ào ses ancêtres, Laurence mé-

La poj.uiace entoure i'iiotel de Cinq-Cigncs. — taceS.

prisait cette sage lâcheté du vieillard courbé sous le vent de la v^mpêie, elle ne songeait qu'à s'illnsu.r. Au>si mit-elle aiidacieiiseimiii, dans son pauvre salon de Cuiq-r.NL;ne, le portrait de CliarlolleCorday, couronné de petites branches de i liêne tressées. Elle correspondait par un exprès avec les jumeaux, au mépris de la loi qui l'eût punie de mort. Le messager, qui risquait aussi sa vie, rap|iorlait les réponses. Laiirenie ne vécut, depuis les catastrophes de Troyes, que pour le triomphe de la cause royale. Apres avoir sainement jugé M. et madame d'Ilauteserre, et reconnu chez eux une honnête nature, mais sans énergie, elle les mit eu tlclinis des lois de sa sphère. Laurence avait trop d'esprit et de véiilnlile iiMhilgence pour leur en vouloir de leur caractère; bonne, aimable, alléctueusc avec eux, elle ne leur livra pas un seul de ses secrets. Rien ne forme l'àme comme une dissitnulation cousiante au sein de la famille. A sa majorité, Laurence laissa gérer ses affaires au bonhomme d'Hauieserre, comme

par le passé. Que sn jument favorite fût bien pansée, que sa servante Catherine fût mise à son goût, et son petit domestique Cothard vêtu convenablement, elle se souciait peu du reste.

Elle dirigeait sa pensée vers un but trop élevé pour descendre aux occupations qui , dans d'autres temps, lui eussent sans doute plu. La toilette fut peu de chose pour elle, et d'ailleurs ses cousins n'étaient pas là. Laurence avait une amazone vert-bouteille pour se promener à cheval, une robe en étoffe commune à canezou orné de brandebourgs pour aller à pied, et chez elle une robe de chambre en soie? Gotha rd, son petit écuyer, un adroit et courageux gardon de quinze ans, l'escortait, car elle éiait presque toujours dehors, et elle chassait sur toutes les terres de Gondreville, sans que les fermiers ni Michu s'y opposassent. Elle montait admirablement bien à cheval, et son adresse à la chasse tenait du miracle. Dans la contrée, on ne rappelait en tout temps que Mademoiselle, même pendant la Révolution.

Quiconque a lu le beau roman de Rob-Roy doit se souvenir d'un des rares caractères de femme pour la conception duquel Walter Scott soit sorti de ses habitudes de froideur, de Diana Vernon. Ce souvenir peut servir à faire comprendre Laurence, si vous ajoutez aux qualités de la chasseresse écossaise l'exaltation contenue de Charlotte Corday, mais en supprimant l'aimable vivacité qui rend Diana si attrayante. La jeune comtesse avait vu mourir sa mère, tomber l'abbé d'Mauteserre, le marquis et la marquise de Simeusé périr sur l'échafaud; son frère unique était mort de ses blessures; ses deux cousins, qui servaient à l'armée de Coudé, pouvaient être tués à tout moment; enfin, la fortune des Sinieuse et des Cinq-Cygne venait d être dévorée parla République, sans profit pour la République. Sa gravité, dégénérée en stupeur apparente, doit se concevoir.

M. d'Ilauteserre se montra d'ailleurs le tuteur le plus probe et le mieux entendu. Sous son administration, Cinq-Cygne prit l'air d'une ferme. Le bonhomme, qui ressemblait beaucoup moins à un preux qu'à un propj-iélaire faisant valoir, avait lire parti du parc et des

UNE TKrsiîBRElJSE AFFAIRE.

janVms, doiit l'élondiie était d'environ deux cents arpoiils. et où il trouva la iiounilure des chcvauv, celle des gens et le liois de rliaiiffage. Grâce à la plus sévère économie, à sa majorité, la coiniesse avait déjà recouvré, par suite du placement des revenus sur IKial, une fortune sulVisante. En 1789, l'héiitière possédait vingt mille francs de rentes sur PEtat, dont, à la vérité, les arrérages éiaienl dus, et douze mille francs à Cinq-flygne, dont les hau\ avaient été renouvelés avecde notables augmentations. M. el madame dMlauteserre s'étaient retirés au\ champs avec trois mille livres de rentes viagères dans les tontines Lafarge: ce débris de leur fortune ne leurpermettaitpasd'liabiler ailleurs qu'.i Oinq-Cygne; aussi le premier acte de Laurence fut-il de leur donner la jouiss;ince pour toute la vie du pavillon qu'ils y occupaient. Lcsd'llauteserre, devenus avares pour leur pupille comme pour eux-mêmes, et qui. tous les ans, entassaient leurs mille écus, en songeant 5 leurs deux lils, faisaient faire une misérable diére à riuTiiierc. Li dépense totale de Cinq-Cygne ne dcpassnii pas cinq mille francs par an. Mais Laurence, qui" ne descciiiliiii dans aucun dciail. trouvait tout bon. Le tuteur et sa femme, insoiisiblcniciit dominés par l'influence imperceptible de ce caractère qui s'exerçait dans les plus petites choses, avaient fini par admirer celle qu'ils avaient connue enfant, sentiment assez rare. Mais Laurence avait dans les manières, d.ins sa voix gutturale, dans son regard impérieux, ce je ne sais quoi, ce pouvoir inexplicable qui impose toujours, même quand il n'est qu'apparent, car chez les sots le vide ressemble à la profondeur. Pour le vulgaire, la profondeur est incompréhensible. De là vient peut-être l'admiration du peuple pour tout ce qu'il ne comprend pas. M. el madame d'Ilauteserre, saisis par le silence habituel, et impressionnés par la sauvagerie de la jeune comtesse, étaient toujours dans l'attente de quelque chose de grand. En faisant le bien avec discernement et en ne se laissant pas tromper. Laurence obtenait de la part des paysans un grand respect, quoiqu'elle fût aristocrate. Son sexe, son nom, ses malheurs, l'originalité de sa vie, tout contribuait à lui donner de l'autorité sur les habitants de la vallée de Ciuq-Cygne. Elle partait quelquel'ois pour un ou deux jours, accompagnée de Gothard; et jamais au retour, ni .M. ni madame d'Ilauteserre ne l'interrogeaient sur les motifs de son absence. Laurence, remarquez-le, n'avait rien de bizarre en elle. La virago se cachait sous la forme la plus féminine et la plus faible en apparence. Son cœur était d'une excessive sensibilité, mais elle portait dans sa tête une ré-olution virile et une fermeté stoïque. Ses yeux clairvoyants ne savaient pas pleurer. A voir son poignet blanc et délicat nuancé de veines bleues, personne n'cilt imaginé qu'il pouvait délier celui du cavalier le plus endurci. Sa main, si molle, si lluide, maniait un pistolet, un fusil, avec la vigueur d'un chasseur exercé. Au dehors, elle n'était jamais autrement coiffée que comme les femmes le sont pour monter à cheval, avec un coquet petit chapeau de castor et le voile vert rabattu. Aussi son visage si délicat, son cou blanc enveloppé d'une cravate noire, n'avaient-ils jamais souffert de ses courses en plein air. Sous le Directoire, et au commencement du Consulat, Laurence avait pu se conduire ainsi sans que personne s'occupât d'elle; mais, depuis que le gouvernement se régularisait, les nouvelles autorités, le préfet de l'Aube, les amis de Malin, et Malin lui-même, essayaient de la déconsidérer. L.iurence ne pensait qu'au renversement de Bonaparte, dont l'ambition et le triomphe avaient excité chez elle comme une rage, mais une rage froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue de cet homme couvert de gloire, elle le visait, du fond de sa vallée el de ses forêts, avec une fixité terrible, elle voulait parfois aller le tuer aux environs de Sainl-Cloud ou de la Malmaison. L'exécution de ce dessein eût expliqué déjà les exercices et les habitudes de sa vie; mais, initiée, depuis la rupture de la paix d'.Amiens, à la conspiration des hommes qui lenlèrenl de retourner le 1» brumaire contre le premier consul, elle avait dès lors subordonné sa force et sa haine au plan tres-vasle el très-bien conduit qui devait atteindre Bonaparte à l'extérieur par la vaste coalition de la Russie, de lAuiriche el de la Prusse, qu'empereur il vainquit à Auslerlitz, et à l'intérieur par la coalition des hommes les plus opposés les uns aux autres, mais réunis par une liaine comnume, et dont plu^ieur5 méditaient, comme Laurence, la mort de cet homme, sans s'cifraycr du mot assassinat. Celte jeune fille, si frêle à voir, si forte pour qui la connaissait bien, était donc en ce moment le guide fidile et sûr des gentilshommes qui vinrent d'Allemagne prendre part à celle attaque sérieuse. Fouclié se fonda sur cette coopération des émigrés d'au delà du Rhin pour envelopper le duc d'Enghicn dans le complot La présence de ce prince sur le territoire de Bade, à peu de distance de Strasbourg, donna plus lard du poids à ces suppositions. La grande question de savoir si le prince eui vraiment connaissance de l'entreprise, s'il devait entrer en France après la réussite, est un des secrets sur lesquels, comme sur quelques antres, les princes de la maison de Bourbon ont gardé le plus profond silence. A mesure que l'histoire de ce temps vieillira, les historiens impartiaux iroiive- Toot au moins de l'imprudence chez le prince à se rapprocher de la frontière au moment où devait éclater une immense conspiration, dans le secret de laquelle toute la famille royale a certainement été. La prudence que Malio venait de déployer en conférant avec Gr*»iii

en plein air, celle jeune fille l'appliqiwit à ses moindres relations. Elle recevait les éiniss;\iii's, (oaférail avec eux, soit sur les diverses lisières de la forêi de Kodcsuie, soit au delà de la vallée de Cinq- Cygne, entre Sézanue et Brieune. Elle faisait souvent quinze lieues d'une seule traite avec Gothard, el revenait à Cinq-Cygne sans qu'on put apercevoir sur son frais visage la moindre trace "de fatigue ni de préoccupation. Elle avail d'abord surpris dans les yeux de ce petit vacher, alors âgé de neuf ans, la naïve admiration qu'ont les enfants pour l'extraordinaire; elle en fit son palefrenier el lui apprit à panser les chevaux avec le soin el l'aUeniion qu'y mettent les Anglais. Elle reconnut en lui le désir de bien faire, de l'intelligence, et l'absence de tout calcul; elle essaya son dévouement, cl lui en trouva nonseulenieni l'esprit, in;iis là noblesse; il ne concevait jias de récompense; elle ciiliiva <ciie àme encore si jeune; elle fut bonne pour lui, bonne ;ivec giaiidiur; elle se l'attacha en s'aliacbaul à lui, en polissant elle-même ce earaeiere à demi sauvage, sans lui enlever sa ycrileiir ni sa siiii|iliiilé. (.Iiiand elle cul suffisamment éprouvé la fidélité quasi c;iniiie qu'elle avail nourrie, Goihard devint son ingénieux el ingénu complice. Le petit paysan, que personne ne pouvait soupçonner, allait de Cinq-Cygne jusqu'à Nancy, et revenait quelquefois sans que personne sùlqu il avail quitté le pays. Tontes les ruses employées par les espions, il les pratiquait. L'excessive déliancc que lui avait donnée sa mailresse n'altérait en rien son naturel. Gothard, qui possédait à la t'ois la ruse des femmes, la candeur de l'cnfaîU et raltenlion perpétuelle du conspiratour, cachait ces admirables qualités sons la profonde ignorance et la torpeur des gens de la caJnpagne. Ce petit lininme paraissait niais, faible el maladroit; mais, irae fois à l'œuvre, il éiril agile comme un poisson, il échappait comme une anguille; il comprenait, à la manière des chiens, sur un regard; il flairait la pensée. Sa bonne grosse ligure, ronde el rouge, ses yeux bruns endormis, ses cheveux coupés comme ceux des paysans, son costume, sa croissance ires-retardée, lui laissaient l'apparence d'un enfant de dix ans. Sous la protection de leur cousine, qui, depuis Strasbourg jusqu'à Bar-sur- Aube, veilla sur eux, MM. d'Ilauteserre et de Simeuse, accompagnés de plusieurs autres émigrés, vinrent par l'Alsace, la Lorraine et la Champagne, tandis que d'antres conspirateurs, non moins courageux, abordèrent la Frfflre par les falaises de la Normandie. Velus en ouvriers, les d'Hautesc rre et les Siinensc avaient marché, de forêt en forêt, guidés de proche en proche par des personnes choisies depuis trois mois dans chaque département, par Laurence, parmi les gens les plus dévoués aux Bourbons et les moins soupçonnés. Les émigrés se couchaient le jour et voyageaient pendant la nuit. Chacun d'eux amenaient deux soldats dévoués, dont l'un allait en avant à la découverte, et l'autre demeurailen arrière, afin de protéger la retraite en cas de malheur. Grâce à ces précautions militaires, ce précieux détachement avail atteint sans malheur la forêt de Nodesme, prise pour lien de rendez-vous. Vingt-sept autres gentilshommes entrèrent aussi par la Suisse et traversèrent la Bourgogne, guidés vers Paris avec des précautions pareilles. M. de Rivière comptait sur cinq cents hommes, dont cent jeunes gens nobles, les ofliciers de ce bataillon sacré. MM. de Polignac et de Rivière, dont la conduite fut, comme chefs, excessivement remarquable, gardèrent un secret impénétrable à tous ces complices, qui ne furent pas découverts. Aussi peut-on dire aujourd'hui, d'accord avec les révélations faites pendant la Restauration, que Bonaparte ne connut pas plus l'étendue des dangers qu'il courut alors que l'Angleterre ne connaissait le jiéril où la mettait le camp de Boulogne; et, cfipendant, en aucun temps, la police ne fut plus spirituellement ni

f)lus habilement dirigée. Au moment où celte histoire commence, un àche, <onime il s'en trouve toujours dans les conspirations qui ne sont pas restreintes à un petit nombre d'hommes également forts, un conjuré, mis face à face avec la mort, donnait des indications, heureusement insuffisantes quant à l'étendue, mais assez précises sur le but de l'entreprise. Aussi la police laissait-elle, comme l'avait dit Malin à Grévin. les conspirateurs surveillés agir en liberté, pour embrasser toutes les raniilications du complot Néanmoins, le gouvernement cul en quelque sorte la main forcée par Georges Cadoudal, homme d'exécution, qui ne prenait conseil n"e de lui-même, el qui s'était caché dans Paris avec vingt-cinq Ci. ;dans pour attaquer le premier consul. Laurenceuiiissaii dans sa pensée la haine el l'amour, llétruire Bonaparte el ramener les Bourbons, n'étail-ce pas reprendre Gondreville et faire la fortune de ses cousins? Ces deux sentiments, dont l'un est la conlre-p;irlie de l'Mulre, suffisent, à vingt-trois ans surtout, pour déployer louiez les liK iillésde l'àme el toutes les forces de la vie. Aussi, depuis deux mois, L:iurence paraissait-elle plus belle aux habitants de Ciuq-Cygne qu'clli; ne fut en aucun moment. Ses joues étaient devenues roses, l'espérance donnait par insiauis de la fierté à son front; mais quand on lisait la Gazette du soir, et que les actes conservateurs du premier consul s'y déroulaient, elle baissait les yeux pour n'y pas laisser lire la menaçante certitude de la chuie prochaine de cet ennemi des Bourbons. Personne au chàtenu ne se doutait donc que la jeune comtesse eiit revu- ses cousins la nuit dernière. Les deux fils de M. et madame d'Ilauteserre avaient passé la nuit dans la propre chambre de la comtesse, sous le même toit que Ifeurs père

UNE TENEBREUSE AFFAIRE

et mère; car Laurence, pour ne donner aucun soupçon, après avoir couché les deux d llaulescrre, entre une heure et deux du jnaiin, alla rejoindre ses cousins au rende/.-vous, et les eniuieii;i ;iii milii'u de la foret, où elle les avait cacliés dans la cabane abandoiince d'un gardevente. Sûre de les revoir, elle ne montra pas le moindre air de joie, rien ne trahit en elle les émotions de Patiente; enlin, elle avait su clTicir les traces du plaisir de les avoir revus, elle lut impassible. I,:i iolic Ciillieriiii', la lille de sa nourrice, et Gothard. Ions deux dans If secrei. niodelerrui li'ur coudiiile sur celle de leur maiiresse. Ca- Ihcrinc :iv;iil dix-neulaus. A ( cl à^je, connne à celui de (Jolliard, une jtuMe lille est l'analiiiue et se Liisse couper le cou sans dire un mut. (.luaut à Oolhard. scnlir le p;irrum que la comtesse mettait dans ses ilii'veux et dans ses habits lui eût fait endurer la question extraordinaire sans dire une parole.

.\u moment où Marthe, avertie de l'imminence du ijéril, glissait »vec la ra|iiiliii'' d'une ombre vers la bièche indiquée par Mif hu, le salon du riiaieau de Cinq-Cygne offrait le plus paisible spectacle. Ses liabitanls éiaicnl si loin de soupçonner l'orage près de fondre sur eux, (pie leur altitude efll excité la compassion de la première personne qui aurait connu leur situation. Dans la haute cheminée, ornée d'un trumeau où dansaient au-dessus de la glace des bergères en paniers, brillait un de ces feux comme il ne s'en fait que dans les chàfau\ situés au bord des bois. Au coin de cette cheminée, sur une ofiide bergère carrée en bois doré, garnie en magnilique lampas vcri la jeune comtesse était en quelque sorte étalée dans l'altitude que (inue un accablement complet. Uevenne à six heures seulement des unfins de la Brie, après avoir battu l'estrade en avant de la iroupe alu) de faire arriver à bon port les quatre gentilshommes au gîte où ils devaient faire leur dernière étape avant d'entrer à Paris, elle avait surpris M. et madame d'Ilautescrre à la fin de leur dîner. Pressée par la faim, elle s'était mise à table sans quitter ni son amazone crottée ni ses brodequins. Au lieu de se déshabiller après le dîner, elle s'était sentie ?scablée par toutes ses fitigues, et avait laissé aller sa belle tête nue, couverte de ses mille boucles blondes, sur le dossier de 1 immense bergère, en gardant ses pieds en avant sur un tabouret. Le feu séchait les éclaboiissures de son amazone et de ses brndecpiins. Ses gants de peau de daim, son petit chapeau de castor, son voile vert et sa cravache, étaient sur la console où elle les avait jetés. Elle regardait lanlôl la vieille horloge de Boule qui se trouvait sur le chambranle de la cheminée entre deux candélabies à (leurs, pour voir si. d après Iheure, les quatre conspirateurs étaient couchés ; tantôt la table de boslon placée devant la cheminée et occupée par M. dllauteserre et par sa femme, par le curé de Cinq- Cygne et sa soeur.

ijuaud même ces personnages ne seraient pas incrustés d.ins ce drame, leurs têtes auraient encore le mérite de représenter une des faces que prit 1 aristocratie après sa défaite de 1793. Sous ce rapport, la peinture du salon de Cinq-Cygne a la saveur de Ihistoirc vue en déshabillé.

Le gentilhomme, alors âgé de cinquante-deux ans, grand, sec, sanguin, et d'une santé robuste, eût paru capable de vigueur sans de gros yeux d un bleu faïence dont le regard annonçait une extrême simplicité. Il existait dans sa (igure terminée par un menton de galoche, entre son nez et sa bouche, im espace démesuré par rap; ort aux lois du dessin, qui lui donnait un air de soumission en parfaite harmonie avec son caractère, auquel concordaient les moindres détails de sa physionomie. Ainsi sa chevelure grise, feutrée par son chapeau qu'il gardait presque toute la journée, formait connue une calotte sur sa Icle, en en dessinant le contour piriforme. Son dont, très-ridé par sa vie campagnarde et par de continuelles inquiétudes, était plat et sans expression. Son nez aquilin relevait un peu sa figure; le seul indice de force se trouvait dans ses sourcils touffus qui conservaient leur couleur noiie, et dans la vive coloration de son teint; mais cet indice ne mentait point: i,, jentilhnmme, quoique simple et doux, avait la foi monarcliique et caihorupie. aucune considéralion ne l'eut fait changer de parti. Ce bonhomme se serait laissé arrêter, il n'eût pas tiré sur les municipaux, et serait allé tout doucettement à l'échafaud. Ses trois mille livres de renies viagères, sa seule ressource, lavai,, empêché d'émigrer. Il obéissait donc au gouvernement de fait, sans cesser d aimer la famille royale et d'en souhaiter le rétablissement; mais il eût refusé de se compromettre en participant à une tentative en faveur des Bourbons. Il appartenait à cette porticn de royalisles qui se sont éternellement souvenus d'avoir élé battus et volés; qui, dès lors, sont restés muets, économes, rancuniers, sans énergie, mais incapables d'aucune abjuration, ni d aucun sacrifice ; tout prêts à saluer la royauté triomphante, amis de la religion et des prêtres, mais résolus à supporter toutes les avanies du malheur. Ce n'est plus alors avoir une opinion, mais de l'enièlement. L'action est l'essence des partis. Sans esprit, mais loyal, avare comme un paysan, et néanmoins noble de manières, hardi dans ses vœux mais discret en paroles et en actions, tirant parti de tout, et prêt à se laisser nommer maire de Cinq-Cygne, M. d'IIauieserre représentait admirablement ces honorables geniilshomnics auxqu-ls Dieu a écrit sur le front le Tard m (es, qui laissèrent passer au-dessus

de leurs gentilhommières et de leurs têlcs les orages de la Révolulion, qui se redressèrent sous la Restauration riches de leurs écono mies cachées, fiers de leur attachement discret, et qui renlriM'cin dans leurs campagnes après 1830. Son costume, expressive envc' loppe de ce caractère, peignait l'homme et le temps. M. d'Ilauleserre portait une de ces houppelandes, couleur noisette, à petit collet, (pie te dernier duc d'Orléans avait mises à la mode à sou retour d'An;;lelerre, et qui furent, pendant la Révolulion, comme (me lraiisa(ti(ui entre les hideux costumes populaires et les élcganics rediugoles de l'aristocratie. Son gilet de vehjurs, à raies lleurelées, dont la façon rappelait ceux de Robespierre et de Saint-,Iust, laissait voir le haut d'un jabot à petits plis (lormant sur la chemise. Il conservait la culotte, mais la sienne était de gros drap bleu, à boucles d'acier bruni. Ses bas en filoscUe noire moulaient des jambes de cerf, chaussées de gros souliers maintenus par des guêtres en drap noir. Il avait gardé le col en mousseline à mille plis, serré par une boucle en or sur le cou. Le bonhomme n'avait point entendu faire de l'éclectisme poli» tique en adoptant ce costume à la fois paysan, révolutionnaire et aristocrate, il avait obéi très-innocemment aux circonstances.

Madame d'Ilautescrre, âgée de quarante ans, et usée par les émotions, avait une ligure passée qui semblait toujours poser pour un portrait; et son bonnet de dentelle, orné de coques en satin blanc, contribuait singulièrement à lui donner cet air solennel. Elle mettait encore de la poudre malgré le fichu, blanc, la robe en soie puce à manches plaies, à jupon très-ample, triste et dernier costume de la reine Marie-Anto"nette. Elle avait le nez pincé, le menton pointu, le visage presque triangulaire, des yeux qui avaient pleuré ; mais elle mettait un soupçon de rouge (pii ravivait ses yeux gris. Elle prenait du tabac, et à cliaque fois elle pratiquait ces jolies précautions dont abusaient autrefois les petites maîtresses; tous les détails de sa prise constiiiiaicnt une cérémonie qui s'expli(pie par ce mot : elle avait de jolies mains.

Depuis deux ans, l'ancien précepteur des deux Simeuse, ami de l'abbé d'Hauteserre, nommé (ioujet, abbé des Minimes, avait pris pour retraite la cure de Cinq-Cygne par amitié pour les d'Ilautescrre et pour la jeune comtesse. Sa sœur, mademoiselle Goujet, riche de sept cents francs de rente, les réunissait aux faibles appointements de la cure, et tenait le ménage de son frère. Ni léglise, ni le presbytère n'avaient été vendus, par suite de leur peu de valeur. L'abbé Gougel logeait donc à deux pas du château, car le mur du jardin de la cure et celui du parc étaient mitoyens en quelques endroils. Aussi, deux fois par semaine, l'abbé Goujet et sa so'ur dinaieut-ils à Cinq- Cygne, où tous les soirs ils venaient faire la partie des d'IIaiucserre. Laurence ne savait pas tenir une carte. L'abbé Goujet, vieillard en cheveux blancs et à la figure blanche comme celle d'une vieille femme, doué d'un sourire aimable, d'une voix douce et insinuante, relevait la fadeur de sa face assez poupine par un front où respirait l'intelligence et par des yeux très-fins. De moyenne taille et bien l;iit, il gardait l'habit noir à la française, portait des boucles d'argent à sa culotte et à ses souliers, des bas de soie noire, un gilet noir sur lequel tombait son rabat, ce qui lui donnait un grand air, sans rien ôter à sa dignité. Cet abbé, qui devint évèque de Troyes à la Resiauration, habitué par son ancienne vie à juger les jeunes gens, avait deviné le grand caractère de Laurence, il l'appréciait à toute sa valeur, et il avait de prime abord témoigné une respectueuse déférence à celte jeune fille qui contribua beaucoup à la rendre indépendante à Cinq-Cygne et à faire plier sous elle l'ausière vieille dame et le bon gentilhomme, auxquels, selon l'usage, elle .aurait dû certainement obéir. Depuis six mois, l'abbé Goujet observait Laurence avec le génie particulier aux prêtres, qui sont les gens les plus perspicaces; et, sans savoir que celle jeune fille de vingl-trois ans pensait à renverser Bonaparte au moment où ses faibles mains déiortillaient un brandebourg défait de son amazone, il la supposait cependant agitée d'un grand dessein.

Mademoiselle Goujetétait une de ces filles dont le portrait est fait en deux mois qui permettent aux moins imaginai ifs de se les représenter: elle apparlenait au genre des grandes haipienées. Elle se savait laide, elle riait la première de sa laideur en montrant ses longues dents jaunes comme son teint et ses mains ossues. Elle était entièrement bonne et gaie. Elle portait le fameux casaquin du vieux temps, une jupe très-ample ,à poches toujours pleines de clefs, un bonnet à rubans et un tour de cheveux. Elle avait eu quarante ans de très-bonne heure; mais elle se rattrapait, disait-elle, en s'y tenant depuis vingt ans. Elle vénérait la noblesse, et savait garder sa propre dignité, en rendant aux personnes nobles tout ce qui leur était dû de respects et d'hommages.

Celte compagnie était venue fort à propos à Cinq-Cygne pour madame d'Ilautescrre, qui n'avait pas, comme son mari, des occupations rurales, ni, comme Laurence, le tonique d'une haine pour soutenir le poids d'une vie solitaire. Aussi tout s'était-il en quelque sorte • amélioré depuis six ans. Le culte catholique rétabli perniellait de remplir les devoirs religieux, qui ont plus de retentissement dans la vie de campagne que partout ailleurs. M. et madame d'Ilautescrre, rassurés par les actes conserva'eurr du premier consul, avaient pu

V^E TIÎÎNKimKDSK AFFAIUK.

correspondre avec leurs ûls, avoir de leurs nouvelles, ne plus trembler pour euv, les prier de solliciier leur radiaiion et do reuiror en France. Le Trésor avail liquidé les arrérages des rentes, et payait régulièrement les semestres. Les d'ilauleserre possédaient alors de plus que leur viager huit mille francs de renies. Le vieillard s'applaudissait de la sagesse de ses prévisions, il avait place toutes ses économies, vingt mille francs, en même temps que sa pupille, avant le <8 brmnaire, qui lit, comme ou le sait, monter les fonds de douze à di\-luiit francs

Lougiemps Ciuq-Cygne était resté nu, vide et dévasté. Par calcul, le prudent tuteur n'avait pas voulu, durant les counnotions révolutionnaires, en changer l'aspect ; mais, à la paix d'Amiens, il avait fait un vovage à Troycs, pijin- en rapiiorlcr quclcpios dcbiis des dcn\ liotels pillés, rachetés chez des fripiers. Le salon avait alors été meublé par ses soins. De beaux ri(le:ui\ de lanipas lilano à tleuis vertes provcnanl de lliolel Sinirn^e oiiKiicLil les six croisées du salon où se trouvaient alors ces pi rMK;ii.i. -. Telle ininieuse pièce élail eutieremenl revèlucdc boiserie>cli\i^ees eu |ianiieaux, encadrés de ba- Rueties perlées, décorés de uiascarons aux angles, et fteints en deux Ions de gris. Les dessus des quatre portes offraient de ces sujets en grisaille qui furent à la mode sous Louis XV. Le bonhomme avait trouvé à Troyes des consoles dorées, un meuble en lampas vert, un lustre de cristal, une table à jouer en marqueterie, et tout ce qui pouvait servir à la resiauraliort de Cinq-Cygne. En 1792, tout le mobilier du château avail été pris, car le pillage des hôtels eut son contre-coup dans la vallée. Chaque fois que le vieillard allait à Troyes, il en revenait avec quelques reliques de l'ancienne splendeur, taiilot un beau tapis comme celui qui était tendu sur le parquet du salon, lanioi une partie de vaisselle ou de vieilles porcelaines de Saxe et de Sèvres. Depuis six mois, il avait osé délcrrer l'argculerie de Cinq- Cygne, que le cuisinier avait eiilerrée dans une peiiie maison à lui appartenant et située au bout d un des longs faubourgs de Troyes.

Ce lidele serviteur, nommé Durieu, et sa femme, avaient toujours suivi la fortune de leur jeune maîtresse. Durieu était le factotum du château, comme sa femme en était la femme de charge. Durieu avait pour se faire aider à la cuisine la sœur de Catherine, à laquelle il enseignait son art, et qui devenait nue excellente cuisinière. Un vieux ' jardinier, sa femme, son fils payé à la journée, et leur fdie qui servait de vachère, complétaient le personnel du château. Depuis six mois, la Durieu avail fait faire en secret une livrée aux couleurs des Cinq-Cygne pour le fils du jardinier et pour Golhard. Quoique bien grondée pour cette imprudence par le gentilhomme, elle s'était donné le plaisir de voir le diner servi, le jour de saint Laurent, pour la fêle de Laurence, presque comme autrefois. Celte pénible et lente restauration des choses faisait la joie de M. et de ni.tdame d'ilauleserre et des Durieu. Laurence souriait de ce qu'elle appelait des enfantillages. Mais le bonhomme d'ilauleserre pensait également au solide : il ré[iarait les bâtiments, rebâtissait les murs, plantait partout où il y avail chance de faire venir un arbre, et ne laissait pas nu pouce de terrain sans le mettre en valeur. Aussi la vallée de Cinq-Cygne le regardait-elle comme un oracle en fait d'agriculture. Il avait su reprendre lent arpents de terrain contesté, non vendu, et confondu [ .ir la commune dans ses communaux; il les avait convertis en prairies artilicielles qui nourrissaient les bestiaux du château, elles avail encadrés de peupliers qui, depuis six ans, poussaient à ravir. Il avait l'inlenlion de racheter (|uelques terres, et d'uliliscr tous les bâlinieuts du château en y faisant une seconde ferme qu'il se promettait de conduire lui-même.

La vie était donc, depuis deux ans, devenue presque heureuse au château. M. d'ilauleserre décampait au lever du soleil, il allait surveiller ses ouvriers, car il employait du monde en tout temps ; il revenait déjeuner, montait après sur un bidet de fermier, et faisait sa tournée comme un garde ; puis, de retour pour le diner, il finissait sa journée par le boston. Tous les habilanls du château avaient leurs occupations, la vie y était aussi réglée que dans un monastère. Laurence seule y jetait le trouble par ses voyages subits, par ses absences, par ce que madame d'ilauleserre nommait ses fugues. Cependant il existait à Cinq-Cygne deux politiques, et des causes de dissension. D'abord, Durieu et sa fcnmie étaient jaloux de Colhard et de Catherine, qui vivaient plus avanl qu'eux daus l'intiniilé de leur jeune maitresse, l'idole de la maison. Puis les deux d'ilauleserre, appuyés par mademoiselle Goujel et par le curé, voulaient (|ue leurs fils ainsi que les jumeaux de Simeuse, rentrassent et prissent part au bonheur de cette vie paisible, au lieu de vivre péuiblemeut à l'étranger. Laurcn-^e llé'.rissait cette odieuse transaction, et rejirésenl:\jl le royalisme pur, ^ilitaot et implacable. Les quatre vieilles gens, <jni De voulaient plus voir compromettre une existence heureuse, ni ce co'ia de terre conquis sur les eaux furieuses du torrent révclulionuairc, essayaient de convertir Laurence à leurs doctrines vraiment sages, en prévoyant qu'elle était pour beaucoup dans la résistance que leurs fils et les deux Simeuse opposaient à leur rentrée en France. Le superbe dédain de leur pupille é|)ouvanlait ces pauvres gens, qui ne se trompaient point en appréhendant ce qu'ils appelaient un coup de UU. Cette dissension avail éclaté lors de l'explosion de la

machine Infernale de la rue Saint-Nicaise, la première tentative roya lisle dirigée contre le vainqueur de Marengo, après son refus de traiter avec la maison de Bourbou Les d'ilauleserre regardèrent comme un bonheur que Bonaparte eût échappé à ce danger, en croyant que les républicains étaient les auteurs de cet allentat. Laurence pleura de rage de voir le premier consul sauvé. Son désespoir l'emporta sur sa dissimulation habituelle, elle accusa Dieu de trahir les fils de saini Louis! — « Moi, s'écria-t-elle, j'aurais réussi. N'a-t-on pas, dit-elle à l'abbé Goujet en remarquant la profonde stupéfaelion produite par sou mot sur toutes les figures, le droit d'allaipii r 1 usurpation pat tous les moyens possibles? — Mon enfant, répond'; l'ibbé Coujet, j'iîglise a été bien atta(piée et blâmée par les pliiloseï ..s pour avotr jadis soiileiiu qu'où po.ivail employer coiiU-e les usui'paleuis Ic5 .•iiiMcs «pu- 1rs Msiirpalems avaient employées pour réussir; mais au joiird'liui ri;L;lise doil trop à M. le premier consul pour ne lias le protéger el le garaiilir couUc cette maxime due d'ailleurs aux .lésniles.— Ainsi l'Eglise nous abaiidoinie ! » avait-elle répondu #ui aii- sombre

Dès ce jour, toutes loti fois que ces quatre vieillards parlaient de se souiuetlre à la Providence, la jeune comtesse quittait le salon. Depuis quelque temps, le curé, plus adroit que le luteur, au lieu de dis- ."uter les principes, faisait ressortir les avantages matériels du gouve.'nement consulaire, moins pour convertir la comtesse que pour surprendre dans ses yeux des expressions qui pussent l'éclairer sy ses proj<.<s. Les absences de Golhard, les courses muliipliées de Ijurence et sa ,'>réoccupation, qui, dans ces derniers jours, parut à l;!;ur- ' face de sa figure, enfin nue foule de petilcs choses qui ne pou-ùent écluqiper dans le silence el la tranquillité de la vie à Ciiiq-I^ygn.,, surtout aux yeux inquiets des d'ilauleserre, de l'abbe Ooujet et des Durieu, tout avait réveillé les craintes de ces royalistes soumis. Mais comme aucun événement ne se produisait, et que le calme le plus parfait régnait dans la sphère politiipie de|)uis quelques jours, la vie de ce petit château était redevenue paisible. Chacun .ivait attribue les courses de la comtesse à sa passion pour la chasse.

On peut imaginer le profond siience qui régnait dans le pare, dans les cours, au dehors, à neuf heures, au château de Ciiiq-llygne, où dans ce moment les choses et les personnes étaient si harmonieusement colorées, où régnait la paix la plus profonde, où laboiid/nce revenait, où le bon et sage genlilhomme espérait ciraveriir sa pupille à son système d'obéissance par la continuité des heureux résultats. Ces royalistes continuaient à jouer le jeu de boslon, qui répandit par tonte la "France les idées d indépendance sous une forme frivole, qui fut inventé en l'honneur des insurgés d'Amériipie, et dont tous les termes rappellent la lutte encouragée par Louis XVI. Tout en faisant des î'ndépendances ou des misères, ils observaient Laurence, qui, bientôt vaincue par le sommeil, s'endormit avec un sourire d ironie sur lès lèvres : sa dernière pensée avait embrassé le tableau paisible de cette table où deux mots, qui eussent ajipris aux d'ilauleserre que leurs fils avaient couché la nuit dernière sous leur toit, pouvaient jeter la plus vive terreur. Quelle jeune fille de vingt-trois ans n eût été, comme Laurence, orgueilleuse de se faire le Destin, et n'aurait eu, comme elle, un léger mouvement de compassion pour ceux qu'elle voyait si fort au-dessous d'elle'/

— Elle doit, dit I abbé, jamais je ne l'ai vue si fatiguée.

— Durieu m'a dit que sa jument est comme fourbue, reprit madame d'ilauleserre; son fusil n'a pas servi, le bassinet était clair, elle n'a donc pas chassé.

— Ah ! sac à papier! reprit le curé, voilà qui ne vaut rien.

— Bah ! s'écria mademoiselle Goujet, quand j'ai eu mes vingt-trois ans, et que je me voyais condamnée à rester iille, je courais, je me fatiguais bien autrement. Je comprends que la comtesse se promène à travers le |)ays sans penser à tuer le gibier. Voilà bientôt douze ans qu'elle n'a vu ses cousins, elle tes aime ; eh bien ! à sa place, moi, si j'étais comme elle jeune et jolie, j'irais d'une seule traite eu Allemagne ! Aussi, la pauvre mignonne, peut-être est-elle attirée ver.*la frontière.

— Vous êtes leste, mademoiselle Goujet, dit le curé en souriant.

— Mais, reprit-elle, je vous vois incpiiel des allées et venues d'une jeune fille de vingt-trois ans, je vous les explique.

— Ses cousins rentreront, elle se trouvera riche, elle finira par se calmer, dit le bonhomme d llauteserre.

— Dieu le veuille! s'écria la vieille dame eii prenant sa tabatière d'or, qui depuis le consulat à vie avait revu le jour.

— Il y a du nouveau dans le pays, dit le bonhomme d'ilauleserre au curé. Malin est depuis hier soir à Gondreville.

— Malin! s'écria Laurence réveillée par ce nom malgré son profond sommeil.

— Oui, reprit le curé; mais il reiiart cette nuit, et l'on se perd en conjectures au sujet de ce voyage précipité.

— Cet homme, dit Laurence, est le mauvais génie de nos deux maisons.

La jeu'he comtesse venait de rêver à ses cousins et aux d'ilauleserre, elle les avait vus menacés. Ses beaux yeux devinrent fixes et ternes en pensant aux dangers qu'ils couraient dans l'aris ; elle se leva brusquement, et remonta chez elle sans rien dire. Klle habitait daus la

UINl-: TI-M-nUEUSK AFFAIRE.

( liniiilirc (IhoiiMi'iir, auprès de hiqiiclle se trouvaient un oabinei et un iii:ii()iie siliiis ilaus la tourelle qui reiiardait la forêt. Quand elle eut quille le ^aloii. les chiens aboyèrent, on entendit sonner à la petite piille, et Durien vint, la figure elTarée, dire au salon : — Voici le maire I il v a queUpie chose de nouveau.

Ce maire, ancien piqucur de la maison de Sinieuse, venait quelquefois au château, où, par politique, les dliauteserre lui témoignaient une déférence à laquelle il altacliait le plus haut prix. Cet homme, nommé Goulard, avait épousé une riche marchande de Troyes dont !e liien se trouvait sur la couuuunc de Cinq-Oygue, et qu il avait augmcnié de toutes les terres d une riche abbaye à l'aequisilion de laquclli- il mil toutes ses économies. La vaste abbaye du Val-des-Prenx, siliiec à lui quart de licuc du (bateau, lui faisait une habitation prcs- (pie aussi splciidide ipic lloiidieville, et où ils liguraient, sa femme et lui, comme deu\ rais dans une cathédrale. — « Coulard, lu as élé goulu! ji lui dit en riant madi'iniiiscllc la première fois qu'elle le vit à i:iii(l-Cygne. Quoi(pie très-altachi! à la Révolution et froidement accueilli'par la comtesse, le maire se sentait toujours Iciiii par 1rs liens du rc^ped envers les Cinq-Cygne et les Sinicnse. .Aussi l\rmail-il les yeux sur tout ce qui se passait au cbatean. Il appelait fcriucr les yeux, ne pas voir les poriraits de Louis XVI, de Marie-Aiitoinelte, des enfauis de France, de Monsieur, du comte d'Artois, de Cazalès, ,1e Charliilte Corday. qui ornaient les panneaux du salon ; ne pas Iroii- \i,'r mauvais qu'on souhaitât, en sa pn'sence, la ruine de la Hépubliii'ne, qu'on se moquai des cin(| dircricurs, et de loiiles les combinaisons d'alors. La position de cet homme qui, semblable à beaucoup de parvemis, une fois sa fortune faite, recroyait aux vieilles familles et voulait' s'y rattacher, venait d'être mise à prolit par les deux personnages dont la piofession avait été si promptement devinée par Miehu, et qui, avant d'aller à Gondreville, avaient exploré le pays.

L homme aux belles traditions de l'ancienne police et Corentin, ce phénix des espions, avaient une mission secrète. Malin ne se trompait pas en prèlanl un double rôle à ces deux arlistes en farces tragiques; aussi, peut-être avant de les voir à l'œuvre, est-il nécessaire de inonirer la tête à laquelle ils servaient de bras. Bonaparte, en devenanl premier consul, trouva Fouché dirigeant la police générale. La liévolulion avait fait franchement et avec raison un minislere spécial de la police. Mais, à son retour de Marengo, lîonaiiarle cum la préfeciiire de police, y plaça Dubois, et apjiela Foiiclu' an ((ui-iil d'Eli'.t en lui donnant pour successeur au ministère de la police le convculioniK'l Cochon, devenu depuis comte de Lapparent. Fouché, qui regardait le ministère de la police comme le plus important dans un gouvernement à grandes vues, à politique arrêtée, vit une disgrâce, ou tout au moins une méfiance, d:ins ce fhangemcnl. Après avoir reconnu, dans les affaires de la mac bine infernale et de la conspiration dont il s agit ici, l'excessive supériorité de ce grand homme d'Etat, Napoléon lui rendit le ministère de la police. Puis, plus tard, effrayé des talents que Fouché déploya iiendant son absence, lors de l'alfaire de Walcheren, l'empereur donna ce ministère an duc de Rovigo, et envova le duc d'Otrante gouverner les provinces illyricnnes, un véritable'exil.

Ce singulier génie qui frappa Napoléon d'une sorte de terreur ne se déclara pas tout à coup chez Fouché. Cet obscur convcniionucl, l'un des liiimmes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps, se foriiKi dans les icmprti's. Il s'éleva, sous le Directoire, à la hauteur dOo les liommi's profonds savent voir l'avenir en jugeant le passé, puis tout à coup, comme certains acteurs médiocres qui i\cvienuent excellents éclairés par une lueur soudaine, il donna des preuves de dextérité pendant la rapide révolution du 18 brumaiie. Cet homme au pâle visage, élevé dans les dissimulations monasliipies, (pli possédait les secrets des montagnards auxquels il appartint, et ceux des royalistes auxquels il finit par appartenir, avait lentement et silencieusement étudié les hpmmes, les choses, les intérêts de la scène politique ; il pénétra les secrets de Bonaparte, lui donna d'utiles conseils et des renseignements précieux. Satisfait d'avoir démontré son savoir-faire et son utilité, Fouché s'était bien gaidé de se dévoiler tout entier, il voulait rester à la tête des affaires; mais les incertiludes de Napoléon à son égard lui rendirent sa liberlé polili(pie. L'ingratitude ou plutôt la méfiance de l'empereur après Vall'aire de Walcheren explique cet homme qui, malheureusement pour lui, n'était pas un grand seigneur, et dont la conduite futcal- (piée sur celle du prince de Talleyrand. En ce moment, ni ses anciens ni ses nouveaux collègues ne soupçonnaient l'ampleur de son génie purement ministériel, essentiellement g(3uvernemental, juste dans toutes ses prévisions, et d'une incroyable sagacité. Certes, aujourd'hui, pour tout historien impérial, l'amour-propre excessif de Napoléon est une des mille raisons de sa chute, qui, d'ailleurs, a cruellement expié ses torts. Il se rencontrait chez ce défiant souverain une jalousie de son jeune pouvoir qui infiua sur ses actes autant que sa haine secrète contre les hommes habiles, legs précieux de la Révoluti(m, avec le-quels il aurait pu se composer un cabinet dépositan-e de ses pensées. Talleyrand et Fouché ne furent pas les seuls (jui iui donnèrent de l'ombrage. Or, le malheur des usurpateurs est d'a-

voir pour ennemis et ceux qui leur ont donné la couronne, et ceux auxiiuels ils l'ont ôtée. Napoléon ne convain(|uit jamais enticicmenl de sa souveraineté ceux (pi'il avait eus pour supérieurs et pour égaux, ni ceux qui tenaient pour le droit : personne ne se croyait donc obligé par le serment envers lui. Malin, hnnime médiocre, incapable d'apprécier le ténébreux génie de Fouché ni de se délier de son prompt coup d'oeil, se brilla, comme un papillon à la chandelle, en allant le prier confidentiellement de lui envoyer des agents à (iondriville, où, dit-il, il espérait obtenir des lumières sur la coiispii:iiion. Fouché, sans effaroucher son ami par une interrogation, se demanda pourquoi .'ilalin allait à Gondreville. comment il ne donnait pas à Paris et immédiatement les renseigiienieiils qu'il pouvait avoir. L'ex-oratorien, nourri de fourberies et au fail du dciulile r(')le joué par bien des conventionnels, se dit: — Par qui y\Mn pciu-il savoir qnehpie chose, quand nous ne savons pas encore grand'( hose? Fouché comlut donc à quelque complicité latente ou expectante, et se garda bien de rien dire au premier consul. Il aimait mieux se faire un inslrnment de Malin (pie de le perdre. Fouché se réservait ainsi une grande partie des sc( rets qu'il surprenait, et se ménageait sur les personnes un pouvoir siipi'ricur à celui de Bonaparte. Cette duplicité fut un des griefs de Napoléon contre son ministre. Fouché connaissait les roueries auxquelles Malin devait sa terre de Gondreville. et qui l'obligeaient à surveiller MM. de Semeuse. Les Simeuse servaient à l'armée de Coudé, mademoiselle de Cinq-Cygne (■l.iil leur cousine, ils pouvaient donc se trouver aux environs et paitiiipcr à rcnlicpi ise, leur participation impliipiait dans le complot la maison de (!ciiicli' à laquelle ils s'étaient dévoués. M. de Talleyrand et Fouché tenaient â édaircircecoin tres-ohscur delà conspiration de 1803. Ces considéralions furent embrassées par Fouché rapidement et avec lucidité. Mais il existait entre Malin, Talleyrand et lui des liens qui le forçaient à employer la plus grande circonspection, et lui (iùsaient désirer de connaître parfaitement l'intérieur du château de Gondreville. Corentin était attache sans réserve à Fouché, comme M. de la Besnardière au prince de Talleyrand, comme Gentz à M. de Metternich, comme Dundas à Pitt, comme Duroc à Napoléon, comme Cbavigny au cardinal de Richelieu. Corentin fut, non pas le conseil de ce ministre, mais son âme damnée, le Tristan secret de ce Louis XI au petit pied; aussi Fouché l'avait-il laissé naturellement au minisière de la police, afin d'y conserver un œil et un bras. Ce gan un devait, disait-on, appartenir à Fouché par une de ces parentés ipii iii^ s'avouent point, car il le récompensait avec proCiisioii toutes les fois qu'il le mettait en activité, ('(n-eiilin s'elail lail un aiiii d(! Peyrade, le vieil élève du dernier lieutenanl de police ; néanmoins, il eut des secrets pour Peyrade. Corentin reçut de Fouché l'ordre d'explorer le château de Gon- •■ dreville, d en inscrire le plan dans sa mémoire, et d'y reconnaître les moindres cachettes. — « Nous serons peut-être obliges d y revenir, » lui dit l'ex-ministre, absolument comme Napoléon dit à ses lieutenants de bien examiner le champ do bataille d Austerlilz, jusqu'où il comptait reculer. Corentin devait encore étudier la conduite de Malin, se rendre compte de son inlluencc 'dans le pays, observer les hommes qu'il y employait. Fouch(' regardait comme certaine la présence des Simense dans la contr('e. Fii i-pionnant avec adresse ces deux officiers aimés du prince de ( ihmIi'. l'eyrade et Corentin pouvaient acquérir de précieuses lumieies Mir les ramifications du complot au delà du Rhin. Dans tous les cas, Corentin eut les fonds, les ordres et les agents nécessaires pour cerner Cinq-Cygne et moucharder le pays depuis la forêt de Nodesmc jusqu'à Paris. Fouché recommanda la plus grande circonspection et ne permit la visite domiciliaire à Cin(|-Cygue qu en cas de renseignements positifs donnés par Malin. Knfin, comme renseignements, il mil Corentin au fait du personnage inexplicable de Michu, surveillé d(3puis trois ans. La pensée de Corentin fut celle de son chef : — « Malin connaît la conspiralion! — Mais qui sait, se dit-il, si Fouché n'en est pas aussi ! »

Corentin, parti pour Troyes avant Malin, s'était entendu avec le commandant de la gendarmerie, et avait choisi les hommes les plus intelligents en leur donnant pour chef un capitaine habile. Corentin indiqua pour lieu de rendez-vous le château de Gondreville à ce capitaine, en lui disant d'envoyer à la nuit, sur tpialre points différents de la vallée de Cinq-Cygne et à d'assez gi-indes distances pour ne p;\s

donner I alarme, un pi(|uet de di.n/e linni s. Ces ipiatre piquets

devaient décrire un carré et le resserrer aiiloiir du chaleau de Cinq- Cygne. En le laissant maître au clmlean pendant sa consultation avec Grévin, Malin avait permis à Coremin di' remplir une partie de sa mission. A son retour du parc, le concilier d Etat avait si positivement dit à Corentin que les Simeuse et les d'IIauteserre étaient dans le pays, que les deux agents expédièrent le capitaine, qui, fort heureusement pour les gentilshommes, traversa la forêt par l'avenue pendant que Michu grisait son es()ion Violette. Le conseiller d Etat avait commencé par expliquer à Peyrade et à Corentin le guet-apens auquel il venait d'échapper. Les deux Parisiens lui racontèrent alors l'épisode de la carabine, el Grévin envoya Violette pour obtenir quelques renseignements sur ce qui se passait au pavillon. Corentin dit an notaire d emmener, pour plus de sûreté, son ami le conseiller d'Etat coucher à la petite ville d'Arcis, chez lui. Au moment où SU-

UNE TENRBUEUSE AFFAIRE.

chu se lançail d;ins la forôi ol roiiraii à CiiKi-Cygiie. Poviadi' oi ToreiUiii paniicm donc do (jondrovilU- d;ms un niccli.inl c;il>rii)Ul d osier. allfli' d'un tlicval de ^\o>W\ el coiidiiil |iar le biijjadiir d Aicis. un dos liiininu's le» plus ni.-és de la iésjion. cl que le tontniandani de Troyes leur avait recommandé de prendre.

— Le jneilleur moyen de loui saisir, est de les prévenir, dit Peyrade à Coreniin. Au moment où ils seront elTaronchcs, où ils voudront sauver leui-s papiers on s'enfuir, nous tomberons chez eux coinnie la ioadre. Le cordon de gendarmes en se resserrant autour du eliàieau fera l'elTei d'au coup de lilet. Ainsi, nous ne manquerons personne.

-- Vous pouvez leur envoyer le maire, dit le brigadier, il est complaisant, il ne leur veut pas de mal. ils ne se délieront pas de lui.

.\u nuiinent où Coulard allait se coucher, Ciu'cnlin, (pii lit arrêter le cabriolet dans un petit liois, était donc venu lui dire conlidcii:icllenionl que dans queiiiues instants un agent dn gouvernement allait le requérir de cerner le château de Ciiiq-Cygiie aiin d'y empoi,^ni-r MM. d'Ilauteserre et de Siineuse ; que, dans le cas où ils auraient disparu, l'on voulait s'assurer s'ils y avaient couché la nuit dernière, fouiller les papiers de mademoiselle de Cinq-Cyi;ne, el peut-être arrêter les j;ens el les maîtres du clialean

— .M.idemoiselle de Ciiiq-t'ysjne. dii Coreniin. est, sans doute, proidgée par lie j-Tands |)er»i)iin,i,i;es, car «j'ai la mission secrète de la prévenir de celle visite, et (le tout faire pour la sauver, sans me compromeiiiv. Une fois sur le terrain, je ue serai plus le maître, je ue suis pas seul, ainsi courez au château.

Celle visite du maire au milieu de la soirée étonna d'autant plus les joueurs, que Goulard leitr montrait une liyure bouleversée.

— Où se trouve la comtesse.' deinauda-l-ii.

— Elle se couche, dit madame d'ilanieserrc.

Le maire incrédule se mil à écouter les bruits qui se faisaient au premier étage.

— (Ju'avcz-vous aujourd'hui. Goulard ? lui dit madame d'IIauleserre.

Goulard roidail dans les pi'ol'oiuteurs de 1 éloniicnieiil, en examinant ces (ipures pleines de la candeur qu'on peut avoir à tout âge, A l'aspect de ce calme el de (eue innocente partie de bosion interrompue, il ne concevait rien aux soup(,'ons de la policé de Paris. En ce moment, Laurence, agenouillée dans son oratoire, priait avec ferveur pour le succès de la conspiratiou ! Elle priait Dieu de prêter aide et secours aux meurtriers de Bonaparte 1 Elle implorait Dieu avec amour de briser cet honnne fatal! Le fanatisme des Ilarmodius, des Ji'dith. des Jacques Clément, des Aiikastroëm, des Charlotte Corday, des Limoélan, animait cette belle àme, vierge et pure, Catherine préparait le lit. Gothard fermait les volets, eii sorte que Marthe Michu, arrivée sous les fenêtres de Laurence, el qui y jelait des cailloux, put être remarquée.

— .Mademoiselle, il y a du nouveau, dil Gothard en voyant une inconnue.

— Silence ! dil Marthe à voix basse, venez me parler.

Gothard fui dans le jardin en moins de temps qu'un oiseau n'en aurait mis à descendre (l'un arbre à terre

— Dans un instant le château sera cerné par la gendarmerie. Toi. dit-elle à Gothard, selle sans bruit le cheval de maiïcmoiselle, et faisle descendre par la brèche de la douve, entre celle tour et les écuries.

Marthe tressaillit en voyant à deux pas d'elle Laurence, qui suivit Gothard.

— 'Ju'y a-t-iP dit Laurence simplement el sans paraître émue.

. — La conspiration contre le premier consul est découverte, répondit Slarlhe dans l'oreille de la jeune comtesse; mon mari, qui songe à sauvervosdeux cousins, m'envoie vous dire de venir vous entendre avec lui.

Laurence recula de trois pas, et regarda Marthe. —Oui êles-vous? dit-elle.

— .Marthe .Michu.

— Je ne sais pas ce que vous me voulez, répliqua froidement mademoiselle de Cinq-Cygne.

— Allons, Vous les tuez. Venez au nom des Simeuse ! dit Marthe, en tondiant à genoux el lendant ses mains à Laurence. >"y a-t-il aucun papier ici, rien qui puisse vous compromettre? Du haut de la forêt mon mari vienl de voir briller les chapeaux bordés el les fusils des gendarmes.

^ Ciiihard avait commencé par grimper au grenier il aper(;ulde loin ics broderies des gendarmes, il enteiidil par le proliind silence de la cani;i)giie Je bruit de leurs chevaux ; il dégiiugola dans l'écurie, sella le ( li.-val de sa maîtresse, aux pieds duquel, sur un seul mol de lui, taihcrinc attacha des linges.

— Où dois-aller? dit Laurence à Marthe, dont le regard el la parole la frapp.;rcnt par liuimilable acceul de la sirii éiité.

~ Par la brèche ! dii-clle en eiitrainanl Laurence, mon noble bomnie v est. vous allez apprendre ce (pic vaut un Judas !

Ciilherine entra vivement au salon, y prit la cravache, les ganls, le chapeau, le voile de sa maîtresse, cl soi lit. Celte brusque ap|iarîî.jii .1 i'.!i'!.;ur de Catherine éiaieni uu si pa.'lani cummeauir« du»

paroles du maire, (pie m;ul.iine d'llaule<erre el l'abbé Gou'iel é( li.mgèrent un regard par leipiel ils se con)uuiiiii|uèreiit celle honil.l.; pensée : — Adieu tout uolie hoidieiir I Laïu'enec conspire, elle a pei du ses cousins el les deux (lllaiiteseire!

— (lue vo\ile/-vous dire? demanda RI. d'Ilauteserre à Goulard.

— Mais le chaieau est cerné, vous allez avoir à subir une vi-iii; domiciliaire Eulin, si vos (ils sont ici, faites-les sauver ainsi (pie MM. de Jiimeuse.

— .Mes lils! s'écria madame d'Ilauteserre siupéfaiie.

— Nous n'avons vu persoiuic, dit M. d'Ilauloerre.

— Tant mieux! dil Coolard. Mais j'aime Inip la famille de Cinq- Cygne et celle de Siiueice pour leur voir arriver malheur. Ecofitczmoi bien. Si vous avez des papiers comprouieltaiils...

— Iles papiers?... répéta le geiilillionune.

— Oui, si vous en avez, brùle/.-les, reprit le maire, je vais allai amuser les agents.

Coiilard, (pii voulait ménager la chèvre royaliste et le chou républicain, sortit et les chiens aboyèrent alors avec violence.

— Vous n'avez plus de temps', les voici, dil le curé. Mais qui préviendra la comtesse, où est-elle?

— Catherine u'osl pas venue prendre sa cravache, ses ganls cl ton chapeau pour en l'aire des reliipies, dil maileinoiselle (iinijct.

Goulard essaya de lelarder peudaul (|uelipies miniiles Ifts deux/ agents en leur amionçanl la parfaite iguorauce des habilanls du clià. leau de CiLU]-Cygne.

— Vous ue coimaissez pas ces gens-là, dil Peyrade eu riant au mz de Goulard. ;

Ces deux hommes si doucereusement sinistres ci'itrèrent alors suivis du brigadier d'Arcis et d'un gendarme. Cet aspecl glaça d'elîroi les quatre paisibles joueurs de bosion. qui restèrent à leurs places, épouvantés par ini pareil déploiemeul de forces. Le bruit proUiit par une dizaine de gendarmes, doul les chevaux piaffaient, reicutiss:iit sur la pelouse.

— Il ne manque ici que mademoiselle de Cinq-Cygne, dil Coreniin

— Mais elle dort, sans douie, dans sa chambre, répondit M. d'Ilauteserre. ■

— Venez avec moi, mesdames, dit Coreniin en s'élançanl dans ranlichambre el de là dans l'escalier, où mademoiselle (ioujetet madame d'IIauleserre le suivirent. — Comptez sur moi, reprit Coreniin en parlant à l oreille de la vieille dame, je suis un des vi'tires, je vous ai envoyé déjà le maire. Déliez-vous de mon collègue et conliez-vous à moi, je vous sauverai tous I

— De quoi s'agil-il doue? demanda mademoiselle Goujet.

— De vie ei de mort ! ne le savez-vous pas? répoudii Coreniin.

Madame d'Ilauteserre s'évanouit. Au grand étouueinent de mademoiselle Goujel el au grand désappoinlement de Coreiiiiu, l'apparlemenl de Laurence était vide. Sûr que persoime ne pouvait s'écliap- Çer ni du parc ni du château dans la vallée, dont toutes les issues éUiient gardées. Coreniin lit monter un gendarme dans chaque pièce, il ordonna de fouiller les bâtiments, les écuries, et redescendit au salon, où déjà Duricu, sa femme, el tous les gens s'élaieiil précipilés dans le plus violent émoi. Peyrade étudiait de son pelil (cil bleu toutes les pliysioiiomies. il restait froid el calme au milieu de ce désordre. (Juaiid Coreniin reparut seul, car mailemoisclle Goujet donnait des soins à madame d'IIauleserre, on eiileiuiil uu bruit de chevaux, mêlé à celui do pleui^ d'uu eufaiii. Les chevaux entraient par la petite grille. Au niilicu de l'aiixiélé générale, un brigadier se montra poussant Gothard. les mains atlachées, el Catherine, qu'il amena dcvai;l les agents.

— Voilà des prisonniers, dit-il. Ce petit dr(')le était à cheval et se sauvait.

— Imbécile ! dil Coreniin à l'oreille iU\ brigadier stupéfait, pour quoi ne l'avoir pas laissé aller? nous aurions su quehpie chose en It suivant.

Gothard avait pris le parti de fondre en larmes à la fa(;on det idiots. Catherine restait dans une attitude d'iniu» ence el de naïveté qui (il profondément réfléchir le vieil agent. L'élevé de Lenoir, après avoir comparé ces deux enfants l'uu à l'autre, après avoir examiné l'air niais du vieux genlilhomnie (pi'il crut ruse, le spirituel curé qui jouait avec les fiches, la stupéfaction de lous les gens et des Durieu, vint à Coreniin el lui (iit à l'oreille : — Nous n'avons pas affaire à des gnintes !

Coreniin répondit d'abord par un regard en montrant la table de jeu. puis il ajouta : — lis jouaient au bosion! On faisait le lit de la maitiesse du logis, elle s'est sauvée, ils sout surpris, nous allons les serrer.

Une brèche a toujours sa cause el son uiililé. Voici comment ei pourquoi celle qui se trouve entre la tour aujourd'hui dite de Mademoiselle el les écuries avait été prarupiée. Dès son installaiion Cinq-Cygne, le bonhomme d'Ilauteserre lit d'une longue ravine par latpielle les eaux de la forêt tombaient dans la douve un chemin ipii sépare deux grandes pie(,es de terre appartenant à la réserve du cli.ileau. mais uniquement pour y planter une centaine de noyers ipi'il trouva dans une pépinière. En onze ans, ces noyers étaient deve-

UNE TÉNEBUEUSIi; AFFAIRE,

uus assez toiilTus ei couvraient presque ce chemin encaisse déjà par des berjjes de six pieds de haiilciir, el par leipicl on allait a un pelil bois de Irenle arpents réaunnienl acheté. (Juand le château eut tous ses liahilants. chacuu d'eux aima mieux passer |)ar la douve pour prendre le chemin communal, qui longeait les murs du parc et conduisait à la ferme, que de faire le tour par la grille. En y passant, sans le vouloir, on ëlarj;issail la brèche des deux côtés, avec d'autant moins de scrupule qu'au dix-neuvième siècle les douves sont parfaitement inutiles, et que le tuteur parlait souvent d'en tirer parti. Cette coiislaule démolition produisait de la terre, du gravier, des pierres, qui finirent par combler le fond de la douve. L'eau dominée par celte espèce de chaussée ne la couvrait que dans les temps de grandes pluies. Néamnoins, malgré ces dégradations, auxquelles tout le nmnde et la comtesse elle-même avait aidé, la brèche était assez abrupte pour qu'il fût diflicilc d'y faire descendre un cheval et surtout de le faire remonter sur le chemin connnunal ; mais il semble que. dans les périls, les chevaux épousent la pensée de leurs maîtres, l'endantque la jeune couilesse htsilail à suivre Marihe el lui demandaildesex|)licalions, Mii liu, (pii du liaiil de so[i niunlicule avait suivi les ligues décrites par les geiulannes el loniiiri-- le plan des espions, désespérait du succès en ne voyant venir personne. Un piquet de gendarmes suivait le mur du parc en s'espaçant comme des sentinelles, et ne laissait entre chaque homme que la dislance à laquelle ils pouvaient se comprendre de la voix el du regard, écouler •^1 surveiller les plus légers bruits et les moindres choses. Michu, cfiuché à plat ventre, l'oreille collée à la terre, estimait, à la manière dci. Indiens, le temps qui lui restait par la force du son. — « Je suis arrivé iiO|. lard ! se disait-il à lui-même. Violette me le payera I A-i-il é'é longtemps avant de se griser ! Que faire? » Il entendait le [liquet qui descendait de la foret par le chemin passer devant la grdle, et qui, par une manœuvre semblable à celle du piquet venant du cheinin communal, allaient se rencontrer. — ii Encore cinq à six minutes! » se dit-il. En ce moment, la comtesse se montra, Michu la prit d'une main vigoureuse et la jeia dans le chemin couvert.

— Allez droit devant vous ! Mène-la, dit-il à sa femme, à l'endioit où est mon cheval, et songez que les gendarmes ont des oreilles.

En voyant Catherine qui apportait la cravache, les gants et le chapeau, mais surtout en voyant la jument cl Uothard, cet homme, de conception si vive dans le danger, résolut de jouer les gendarmes avec autant de succès qu'il venait de se jouer de Violette. Gothard avait, comme par magie, forcé la jument à escalader la douve.

— Du linge aux pieds du cheval!... je l'embrasse! dit le régisseur en serrant Gothard dans ses bras.

Michu laissa la jument aller auprès de sa maUrcsse et prit les gants, le chapeau, la cravache.

— Tu as de l'esprit, tu vas me comprendre, reprit-il. Force ton cheval à grimper aussi sur ce chemin, niontc-le à poli, entraine après toi les gendarmes en te sauvant à fond de train à travers champs vers la ferme, et ramasse-moi tout ce piquet qui s'étale, ajouia-t-il en achevant sa pensée par un gesie qui indiquait la route à suivre. — Toi, ma (ille, dii-il à Caiherine, il nous vient d'autres gendarmes par le chemin de Cinq-Cygne à Gondreville, élance-toi dans une direc- Tlon contraire à celle que va suivre Goihard, et ramasse-les du château vers la forèi. Enfin , faites en sorte que nous ne soyons point inquiétés dans le chemin creux.

Caiherine et l'admirable en>ant qui devait donner dans cette affaire tant de preuves d'intelligence exécutèrent leur manœuvre de manière à faire croire à chacune des ligues de gendarmes que leur gibier se sauvait. La lueur trompeuse de la lune ne permettait de distinguer ni la taille, ni les vêtements, ni le sexe, ni le nombre de ceux qu'on poursuivait. L'on courut après eux en vertu de ce faux axiome : Il laul arrêter ceux ipii se sauvent I dont la niaiserie en hante police venait d'être énergicpiement démontrée par Corentin au brigadier. .Mil Im, ipii avait compté sur l'instinct des gendarmes, put alleindie la foièt ipiehpie temps après la jeune comtesse, que Marthe avait guidée il lendroit indiipié.

— Cours au pavillon, dil-il à Marihe. La forêt doit être gardée par les Parisiens, il esl dangereux de rester ici. Nous aurons sans doute besoin de toute notre liberté.

Michu délia sou cheval, et pria la comtesse de le suivre.

— Je n'irai pas plus loin, dit Laurence, sans que vous me dcnniez un gage de riulérêl que vous me portez, car eniiu, vous êtes Michu.

— Mademoiselle, répoudil-il d'une voix douce, mon rôle va vous être expliqué en deux mots. Je suis, à l'insu de M.M. de Simeuse, le gardien do leur fortune. J'ai reçu à cet égard des instructions de défunt leur père et de leur chère mère, ma protectrice. Aussi ai-je joué le rôle d'un jacobin enragé |)Our rendre service à mes jeunes inaitres; malheureusement, j'ai commencé mon jeu trop tard, et n'ai pu sauver les anciens! Ici, la voix de Micbu s'altéra. — Depuis la fuite des jeunes gens, je leur ai fait passer les sommes qui leur étaient nécessaires pour vivre honorablement.

— Par la maison Breinlmayer de Slrasboiirg? dit-elle.

— Oui, mademoiselle, les ((>rres|)oiidants de M. Girel de Troys, UD royaliste qui, pour sa fortune, a fait, comme moi, le jacobin. Le

papier que votre fermier a ramassé un soir, à la sortie de Troves, était relatif à celte allaire qui pouvait nous compromettre: ma vie n'était plus à moi, mais à eux, vous ( oiuprenez ï Je n'ai pu me rendre maitre de Gondreville, Dans ma position, ou m'aurait coupé le cou en nie demandant 011 j'avais pris tant d'or. J'ai préféré racheter la terre un peu plus tard; mais ce scélérat de Marion était rhonim<> d'un autre scélérat, de .Malin. Gondreville reviendra tout de même à ses maitr(;s. Cela me regarde. Il y a quatre heures, je tenais Malin au bout de mon fusil, oh ! il était fumé ! Dame ! une l'ois mort, on licitera Gondreville, on le vendra, el vous pouvez l'acheter. En cas de ma mon, ma femm<! vous aurait remis une lettre ipii vous en cill donné les moyens. Mais ce brigand disait à son compère Gréviii, nue autre canaiiie, que MM. de Simeuse conspiraient c(uitre le premier consul, qu'ils étaient dans le pays et qu'il valait mieux les livrer et s'en débarrasser, pour être iraïupiille à Gondreville. Or, comme j'avais vu venir deux maîtres espions, j'ai désarmé ma carabine, et je n'ai pas perdu de tem|is pour accourir ici, pensant que vous deviez savoir où et conimeiit prévenir les jeunes gens. Voilà.

— Vous êtes digue d'être noble, dit Laurence en tendant sa main à Michu, qui voulut se mettre à genoux pour baiser celle main. Laurence vil son mouveuicnt, le prévint et lui dit : — Debout, Michu! d'un son de voix et avec un regard qui le rendirent en ce moment aussi heureux qu'il avait été malheureux depuis douze ans.

— Vous me récompensez comme si j'avais fait tout ce qui me reste à faire, dit-il. Les entendez-vous, les hussards de la guillotine? Allons causer ailleurs. Michu prit la bride de la jument en se mettant du côté par lequel la comtesse se présentait de dos, et lui dit: — Ne soyez occupée qu'à vous bien tenir, à frapper votre bêle et à vous garantir la (iguie des branches d'arbre (pii voudronl vous la foiieller.

Puis il dirigea la jeune Clle pendant une demi-heure au grand galop, en faisant des dcloiirs, des retours, coupant son propre cheniiu à travers des tl.iiières pour y perdre la trace, vers un endroit on il s'arrêta.

— Je ne sais plus où je suis, moi qui connais la forêt aussi bien que vous la connaissez, dit la comtesse en regardant autour d'elle.

— Nous sommes au centre même, répondit-il. Nous avons deux gendarmes après nous, mais nous sommes sauvés !

Le lieu pittoresque où le régisseur avait amené Laurence devait être si fatal aux principaux personnages de ce drame cl à Michu luimême, que le devoir d'un historien esl de le décrire. Ce paysage est d'ailleurs, comme on le verra, devenu célèbre dans les fastes judiciaires de l'Empire.

La forêt de Nodetme appartenait à un monastère dit de Notre-Dame. Ce monastère, pris, saccagé, démoli, disparut entièrement, moines et biens. La forêt, objet de convoitise, entra dans le domaine des comtes de Champagne, qui plus tard rengagèrent et la laissèrent vendre. En six siècles, la nature couvrit les ruines avec son riche et puissant manteau vert, et les effaça si bien, que l'exislence d'un des plus beaux couvents n'était plus indiquée que par une assez faibli^ l'inineiice, ombragée de beaux arbres, el cerclée |iar d'éjiais buissons inipéiiétp.ibles (pie, depuis 171)4, Michu s'était plu à épaissir eu plaMlaiil de l'acacia épineux dans les intervalles dénués d'aibusii's. Une mare se trouvait au pied de celle éminence, et attesiait nue source perdue, qui sans doute avait jadis rlétermiiié l'assictle du monastère. Le possesseur des litres de la forêt de Nodesme avait pu seul reconnaiire rétjniologie de ce mol âgé de huit siècles, el découvrir qu'il y avait en jadis un cmivenl au centre de la forêt. En entendant les i)reiuiers coups de tonnerre de la l'évolution, le marquis de Simen.sc, qu'une contestation avait obligt; de recourir à ses titres, instruit de cette particularité par le lias.ird, se mit, dans une arrière-pensée assez facile à concevoir, à rechercher la place du monastère. Le garde, à qui la fiM'êt était si connue, avail natiMellement aidé son maitre dans ce travail, et sa sagariié de forcsli<'r lui lit reconnaiire la situation du monastère. Ert observant la direction des cinq principaux chemins de. la forêt, dont ijlusieiirs étaient effacés, il vil ipie tous alioiilis^aienl au nionticiile et à la mare, où jadis on devait venir de Troyes, de la vallée d'Arcis, de celle de Cinq-Cygne, et de liar-siir- Aiibe. Le maripiis voulut sonder le nion'.icnle, mais il ne pouvait prendre [loiir celle opéraliou que des gens étrangers au pays. Presse par les circonslances, il aliandoiiiia ses rei herelies, eu laissant dans l'esprit de î\lirliu l'idée <pie I éniineiice. cachail ou des trésors ou les fondations de l'abbaye. Mit bu eonliiiiia cette œuvre arcbéologiipie ; il sentit le terrain sonner le creux, an niveau même de la mare, entre deu\ arbres, au pied du seul point escarpé de l'émincnce. Par \Wf belle iiuil, il vint armé d'une pioche, et son travail mil à découvi;rl une baie de cave où l'on descendait (lar des degri's eu pierre. La mare, qui dans son endroit le plus creux a tiois pieds de pnilondeur, forme une spatule dont le manche semble sortir de l'émiiiince, et ferait cioiie qu'il son de ce rocher faclice une lunlaine perdue par inlillralion dans celle vaste forêt. Ce marécage, eiilonré daibres aquatiques, d'aulnes, de saules, de frênes, esl le rendez-vous de senlier';. resle de.s routes an(-iennes et d'allées forestières, aujourd'hui désertes. Cette eau, vive el qui paraît dormante, convçrle de plantes à larges feuilles, de cresson, offre une nappe entièrement

IG

UNE TriNI-.nf\RllSF. AFFAIRE.

verte, à ppine disiincliWe de ses bords où croît une herbe fine et fournie Klle est trop loin de tonte habitation pour qiran<iino bèh\ autre que le fauve, vieinie en profiler. Bien coiivainiiis nui! ne pouvait rien exister au-dessous de ce marais, el rebuiés par les bords inaccessibles du nioniiciile. les gardes particuliers on les chasseurs D'avaieni jamais visité, fouillé ni sondé ce coin, qui appartenait à la plus vieille coupe de la foret, el que Midin ré-crva pour une fuiaie, quand arriva son tour d'être exploiiéc. Au liotit de la cave se trouve un caveau voillé, propre et sain, tout en (licrre di" taille, du genre de ceux qu'on nommait l'in porc, le cacliol des couvents. La salubrité de ce caveau, la conservation de ce reste d'escalier et de ce berceau s'expliquait par la source que les démolisseurs avaient respectée et par une muraille vraisemblablertieai d'une grande épaisseur, en brique et en ciment semblable à celui des Romains, qui contenait les eaux supérieures. Miclm couviii de grosses pierres l'entrée de cette retraite; puis, pour s'en approprier le secret et le rendre impénétrable, il s'imposa la loi de remonter l'éminence boisée, et de descendre à la cave par rescarpcment, au lieu d y aborder parla mare.

Au moment où les deux fugitifs y arrivèrent, la lune jetait sa belle lueur d'argent aux cimes des arbres centenaires du monticule, elle se jouait dans les magnifiqun touffes des laiignes dj bois diversement découpées par les chemins qui débouchaient là , les unes arrondies, les autres pointues, celle-ci terminée par un seul arbre, celle-là par un bosquet.

Delà l'œils'engage.Tit irrésistiblement en do fuyantes perspectives ou les regards suivaient soit la rondeur d ou sentier, soit la vue sublime d une longue allée de forêt, soit une muraille de verdure presque nuire. La lumière fdtrée à travers les branchages de ce carrefour faisait briller, entre les clairs du cres son et les nénuphar->, quelques diamai.ts de cette 'OU tranquille et ignorée. Le cr< des grt nouilles troubla le •}rorfond silence de ce joi coin de forêt dont le parfum sauvage réveillait dans I àme des idées de liberté.

— Sommes-nous bien sauvés.' dit la comtesse à Michu.

— Oui . mademoiselle.

Hais nous avons chacun

notre besogne. .Mlez attacher nos chevaux à des arbres en haut de cette petite colline, et nouez-leur à chacun un mouchoir autour do la bouche, dit-il en lui tendant sa cravate; le mien el le voire sont Intelligents, ils sauront qu'ils doivent se taire, (juaiid vous aurez lini, descendez droit au-dessus de leau par cet escarpenieiii, ne vous laissez pas accrocher par votre amazone, vous me trouverez en bas. Pendant que la comtesse cachait les chevaux, les attachait et les bâillonnait, Michu débarrassa ses pierres el découvrit l'entrée du caveau. La comtesse, qui croyait savoir sa forêt, fui surprise au dernier point en se voyant sous un berceau de cave, Micliu remit les pierres en voûte au-dessus de l'entrée avec une adresse de maçon. Quand II eut ai hevé. le bruit des chevaux et de la voix des gendarmes retentit dans le silence de la nuit; mais il n en hallit pas moLns tranquillement le briquet, alluma une petite branche de sapin, et mena la comtesse dans I in pace où se trouvait encore un bout de la

Ce» doux tionimes entrèrent alois suivis du lirig.-idicr d'Arcit. ,. — page li

chandelle qui lui avait servi à reconnaître ce caveau. La porte en fer el de plusieurs lignes d épaisseur, mais percée en quelques entlidits par la rouille, avait été remise en état par le garde, el se feitnait extérieurement avec des barres qui s'adaptaient de chaque cfité dans des trous. La comtesse, morte de fatigue, s'assit sur un banc de pierre, au-dessus duquel il existait encore un anneau scellé dans le mur.

— Nous avons un salon pour causer, dit Michu. Maintenant les gendarmes peuvent tourner tant qu'ils voudront, le pis de ce qui nous arriverait serait qu'ils prissent nos chevaux.

— Nous enlever nos chevaux, dit Laurence, ce serait tuer mes cousins et MM. d'ilauteserre! Voyons, que savez-vous?

Mii'hii raconta le peu qu'il avait surpris de la conversation entre Malin l'i Grévin.

— Ils sont en route pour Paris, ils y entreront ce matin, dit la

comtesse quand il eut lini.

— Perdus ! s'écria Michu. Vous comprenez que li's entrants et les sortants seront surveillés aux barrières. Malin a le plus grand intérêt à laisser mes maîtresse bien compromettre pour les tuer.

— Et moi qui ucsais rien du plan général-de l'alTairel s'écria Laurince. Comment prévenir George, NRivierç et Moreau? où soul-ils'V iînfin ne songeons qu'à mes cousins et aux d'ilauteserre, rej( ignezles à tout prix.

— Le télégraphe va plus vite que les meilleurs chevaux, dit Michu, et de tous les nobles fourrés dans celte conspiration, vos cousins seront les mieux traqués; si je les retrouve, il faut les loger ici, nous les y garderons jusqu'à la lin de l'affaire; leur pauvre père avait peut-être une vision en me mettant sur la piste de cette cachette , il a pressenti que ses fils s'y sativeraient! «

— Ma jument vient des écuries du comte d'Artois , elle est née de son plus beau cheval anglais, mais elle a l'ait trente - six lieues, elle mourrait sans vous avoir porté au but, ditelle.

— Le mien est bon, diiMichu, etsivousavez l'ail trente-six lieues, je

j ne dois en avoir que

/ dix-huit à faire?

— Vingt-tifois, dit-elle, car depuis cinq heures ils marchent! Vous les trouverez au-dessus de Lagny. à Coupvrai, d'où ils doivent au petit jour sortir déguisés en mariniers, ils comptent entrer à Paris sur des bateaux. Voici, reprit-elle en ôlanl de son doigt la moitié de l'alliance de sa mère, la seule chose à laquelle ils ajoulciont foi, je leur ai (loinié l'autre moitié. Le garde de Coupvrai. le peie d un de leurs soldats, les cache celte niiil dans une baraque abaniloniiée par des charbonniers, an milieu des bois. Ils sont huit en tout. MM. d'ilauteserre et fiuaire hommes sont avec mes cousins.

— Mademoiselle, on ne courra pas après les soldats, ne nous occupons <|ue de MM. de Simeuse, et laissons les autres se sauver comme il leur plaira. N'est-ce pas assez que de leur crier: Casse-cou'?

— Abandonner les d'ilauleserre'.' jamais! dit-elle. Ils doivent périr ou se sauver tous ensemble !

— De petits gentilshommes? reprit Michu.

UNK TKNÉBUF.USR AFFAIRE.

— Ils ne sont que chevaliers, répondit-elle, je le sais; mais ils se sont alliés aux Ciuq-Cygne et aux Simeuse. Ramenez donc mes cousins et les d liauieserre. en tenant conseil avec eux sur les meilleurs moyens de {gagner celle furet.

— Les gendarmes y sont! les entendez-vous? ils se consultent.

— Enfin vous avez eu déjà deux fois du bonheur ce soir, allez ! et ramenez-les. cachez-les dans cette cave. Us y seront à l'abri de toute recherche! Je ne puis vous être bonne à rien, dit-elle avec rage, je serais un phare qui éclairerait l'ennemi. La police n'imaginera jamais que mes parents puissent revenir dans la foret, en me voyant tranquille. Ainsi, toute la question consiste à trouver cinq bons chevaux pour venir, en six heures, de Lagny dans notre forêt, cinq chevaux a l.iisser morts dans un fourré.

— Et de l'argent? répondit Michu qui réfléchissait profondément eu écoutant la jeune

comtesse.

— J'ai donné cent louis celte imit à mes cousins.

— Je réponds d'eux I s'écria Michu Une fois cachés . vo'js devrez vous priver de les voir; ma l'cmme ou mon petit leur porteront à manger deux fois la semaine. Mais, comme je ne réponds pas de moi, sachez , en cas de malheur, mademoiselle. que la n)ailresse-poulre du grenier de mon pavillon a été percée avec une tarière. Dans le trou qui est buuilié par une grosse cheville, se trou ve le plan d'un coin de la forél. Les arbres auxquels vous verrez un point rouge sur le pliMi ont une marque iu)lre an pied sur le terrain. Chacun de ces arbres est un indicateur. Le troisième chêne vieux qui se trouve à gauche de cha(|ue indicateur recelé à deux pieds en avant du tronc, des rouleaux de ferblanc enlerrés à sept pieils de proloudeur qui I o iiieniu'ut ( liaeuncent niiile rraiie> en or. lies au/,', arbres, il n'y en a que onze, sont toute la (orHine dos Simeuse, niainieuanl queljondreville leur a été pris.

— La noblesse sera cent ans à se remettre des coups qu'on lui a portés! dit lentement mademoiselle de Ciuq- Cygne.

— Y a-t-il un mol d ordre? demanda Michu.

— l'rance et Charles! pour les soldats. Laurence et Louis! pour M.M. d'Hauteserre et de Simeuse. Mon Dieu ! les avoir revus hier pour la première l'ois depuis onze ans ei les savoir eu danger de mort aujonrd hui, et quelle mort! Michu. dit-elle avec une expression de mélancolie, soyez aussi prudent pendant ces quinze heures que vous avez été grand et dévoué pendant ces douze années. S'il arrivait malheur à mes cousins, je mourrais. Non, dit-elle, je vivrais assez pour tuer Bonaparte!

— Nous serons deux pour ça, le jour où tout sera perdu. Laurence prit la rude main de Michu et la lui serra vivement à

l'anglaise. Michu tira sa montre, il était minuit.

— Sortons à tout prix, dit-il. Gare au gendarme qui me barrera le passage. Et vous, sans vous commander, madame la comtesse, retournez à bride abattue à Cinq-Cygne, ils y sont, amusez-les.

Le trou débarrassé, Michu n'entendit plus rien ; il se jeta l'oreille

Pejraiie s assit sur la cassette qu'il avait retirée du feu; Coreotio maintint... page 20.

à terre, et se releva précipitamment : — Ils sont sur la lisière vers Troyes! dit-il, je leur ferai la barbe!

Il aida la comtesse à sortir, et replaça le las de pierres. (.)tiaiid il eut fini, il s'entendit ap|ieler par la douce voix de Laurence, qui voulut le voir à cheval avant de remonter sur le sien. L'honniic rude avait les larmes aux veux en échangeant un dernier regard avec sa jeune maîtresse, qui, elle, avait les yeux secs.

— Amusons-les, il a raison ! se dit-elle quand elle n'entendit plus rien. Et elle s'élança vers Ciuq-Cygne au grand galop.

En sachant ses fils menacés de mort, madame d'Hauteserre, qui ne croyait pas la révolution finie et qui connaissait la sommaire justic(! de ce temps, reprit ses sens et ses forces par la violence même de la douleur qui les lui avait fait perdre. Ramenée par une horrible curiosité, elle descendit au salon dont l'aspect offrait alors un tableau vraiment digne du pinceau des peintres de gc:.re. Toujours assis à la table de

jeu, le curé jouait machinalement avec les fiches, en observant à la dérobée Peyrade et Corentin qui, debout à l'un des coins de la cheminée, se parlaient à voix basse. Plusieurs fois le fin regard de Curentin rencontra le regard non moins lin du curé ; mais, comme deux adversaires qui se trouvent également forts et (jui reviennent en garde aiires avoir croisé le fer.

l'nn et l'autre jetaient promptemeut leurs regards ailleurs. Le bonliuinme d'Hauteserre, planté sur ses deux jambes comme un héron, restait à côté du gros, gras, grand et avare Goulard. dans l'altiindeque lui avait donnée lastupéfaction. Quoiqu'il fût vêtu en bour- Li'ois . le maire avait lim|(iiirs l'air d'un doiiir~lii|ue. Tous deux ils rei;arilaient d'un a-il liébélé les gendaruKS entre lesquels pleurait toujours Gothard , dont les mains avaient été si vigoureusement attachées qu'elles étaient violettes et enHées. Catherine ne quittait pas sa position pleine de simplesse et de naïveté, mais impénétrable. Le brigadier (|ui, selon Coreutin , venait de faire la sottise d'arrêter ces petites bonnes gens, ne savait plus s'il devait partir ou rester. Il était tout pensif au milieu (lu salon, la main appuyée sur la poignée de sou sabre, et l'œil sur les deux Parisiens. Les Durieu, stupéfaits, et tous les gens du château formaient un groupe admirable d'inquiétude. Sans les pleurs convulsifs de Gothard, on eût entendu les mouches voler.

(juand la mère, épouvantée et pâle, ouvrit la porte et se montra presque traînée par mademoiselle Goujet, dont les yeux rouges avaient pleuré, tous ces visages se tournèrent vers les deux femmes. Les deux agents espéraient autant que tremblaient les habitants du château de voir entrer Laurence. Le mouvement spontané des gens et des maîtres sembla produit comme par un de ces mécanismes qui font accomplir à des ligures de bois un seul et unique geste ou un clignement d'yeux.

Madame d'Hauteserre s'avança par trois grands pas précipités vers Corentin, et lui dit d'une voix entrecoupée mais violente : — Par pitié, monsieur, de quoi mes fils sont-ils accubés? Et croyez-vous donc qu'ils soient venus ici?

LIINR TfiNI'BRKUSE AFFAÏIIE.

Le cnré, qui «cnililait s'êlre dit en voyaiil la vioillo (hiino : — Elle %a faite inulinie sottise ! Iiaissa les yeuN.

— Mes devoirs et la mission nuej'acfoniplis me défeiulonldevous le due, répondil Coreniin d un a\r à la fois 5;raeieii\ et raillem-.

Ce refus, que la déieslable courtoisie de ee miilillor reiidail encore li'us implaealde, iiétrifia celle vieille mère, q<ii tomba sur un fauieuil aniirès de l'abbé Coujel, joignit les mains et lit un vœu.

— Où aveï-vous arrête ce iileurard? demanda Coreniin au brigadier eu désignant le petit écuyer de Laurence.

— Dans le tlicmin qui mène i la ferme, le long des murs du i arc; le drôle allait pagner le bois des Closeaux.

— El ce'.ie lille?

— Elle ; c'est Olivier qui l'a pincée.

— Où allait-elle?

— Vers Gondrcville.

— Ils se tournaient le dos'? dit Coreniin.

— Oui, répondit le gendarme.

— N'est-ee pas le peiii domestique et la femme de elinmbrc de la citoyenne Cinq-Cypue.' dit (^oreutin au maire.

— Oui, répondit Coulard.

Apres avoir échangé deux mots avec Coreniin de bouche à oreille, l'evrade sortit aussitôt en emmenant le brigadier.

En ce monieut le brigadier d'.\rcis entra, vint à Coreniin cl lui dit tout bas : — Je connais bien les localités, j'ai tout fouillé dans les communs; à moins que les gars ne soient enterrés, il n'y a personne. Nous en sonunes à faire sonner les planchers et les murailles avec les crosses de nos fusils.

Peyrade, qui rentra, fit signe à Coreniin de venir, cl l'emmena voir la brèche de la douve en lui signalant le chemin creux qui y correspondait.

— ^ous avons deviné la manœuvre, dit Peyrade.

— Et moi, je vais vous la dire, répliqua Coreniin. Le pelil drôle et la fdie ont donné le change à ces imbéciles de gendarmes pour assurer une sortie au gibier.

— Nous ne saurons la vérité qu'au jour, reprit Peyrade. Ce chemin est humide, je viens de le l'aire barrer en hani et en bas par deux gendarmes; quand nous pourrons y voir clair, nous reconnaîtrous.ù l'empreinte des pieds, quels sont lès êtres qui oui passé par \k.

— Voici les traces d'un sabot de cheval, dil Coreniin, allons aux écuries.

— Combien y a-l-il de chevaux ici? demanda Peyrade à M. d'IIauleserre et à Goulard en rcntraui au salon avec Coreniin.

— Allons, monsieur le maire, vous le savez, répondez ! lui cria Coreniin en voyant ee fonciionnaire hésiicr à répondre.

— Mais il y a' la jument de la comiesee, le cheval de Uolhard et selui de M. d'Ilauieserre.

— Nous n'en avons vu qu'un à l'ccurie, d|l Peyrade.

— Mademoiselle se promène, dil Durricii.

— Se promene-i-elle ainsi souvent la nuit, voire pupille? dit le libertin Peyrade à M. d'Ilauieserre.

— Très-souvent, répondit avec simplicité le bonhomme, M. le maire vous l'aiiesiera.

— Tout le monde sait qu'elle a des lubios, répondit Caiherinc, Elle regardait le ciel avant de se coucher, et je crois bien que vos baïonnciics qui brillaieni au loin l'auruut intriguée. Elle a voulu savoir, m'a-i-elle dil en sortant, s'il s'agisbail encore d'une nouvelle révolution.

— Quand esi-elle sortie? demanda Poyrade.

— Quand elle a vu vos fusils

— El par où est-elle allée?

— Je ne sais pas.

— El l'autre cheval? demanda Coreniin.

— Les... es... ge*en...daaarmcsme même... me l'on... ont priiiis, 4it Goihard.

— Et où allais-tu donc? lui dit un des gendarmes.

— Je suuiv...ai...ais... ma maî...ai...aiiresse à la fer.. .me.

Le gendarme leva la lète vers Coreniin en attendant un ordre; mais ce langage était à la fois si faux et si vrai, si profondément innocent et si rusé, que les deux Parisiens s'enlre-regardèrent comme pour se répéter le mol de Peyrade : Ils ne sont pas gnioles!

Le eeniilhomme paraissait ne pas avoir assez d'esprit pour romnrendre une épigramme. Le maire était slupide. La mère, imbécile ''e maternité, lai-ail aux agcnls des questions d'une innocence hèle. Tous les gens avaient été bien réellement sinpris dans leur sommeil. Ed présence de ces petits faits, en jugeant ces divers caracléres, Coreniin comprit aussitôt que son seul adversaire éiait mademoiselle, de Cinq-Cygi.'e. (.luçlque adroite qu'elle soit, la police a d'innombrables désavaniagcs. Non-seulement elle est forcée d'ap|irendre tout ce que sait le conspirateur, mais encore elle doit supposer mille choses avant d'arriver à une seule qui soit vraie. Le cons[iiraleur pense sans cess' à sa sûreté, tandis que la police n'est éveillée qu'A ses heures. Sans les lialiisons, il n'y aurait rien de plus facile que de conspirer. Un conspirateur a plus d'esprit à lui seul que la police avec ses immenses moyens d'actioo. En se sentant arrêtés moralement comme

ils l'eussent été physiquement par une porte qu'ils auraient cru trouver ouverte, qu'ils auraient croebciée et derrière laquelle des hommes pèseraient sans rien dire, Coreniin et Peyrade se voyaient devinés et joués sans savoir par qui.

— J'al'liruie. vint leur dire à l'oreille le brigadier d'Areis, que si les deux messieurs de Simeuse et d'Ilauiescrre ont passé la nuit ici, ouïes a couchés clans les lits du père, delà mèie, de madenioiselle de Cinq-Cygne, de la servanle, des duinesiiques, on ils se sont promenés dans le parc, car il n'y a pas la moindre trace de leur passage.

— Qui donc a pu les prévenir? dit Coreniin à Peyrade. 11 n'y a encore que le premier consul, Fouché, les ministres, le préfet de police, et Malin qui savent quelque chose.

— Nous laisserons des vtoutom dans le pays, dit Peyrade à l'oreille de Coreniin.

— Vous ferez d'autant mieux qu'ils seinnien Champagne, répliqua le curé, qui ne put s'empêcher du sourire en entendant le mot mouton ci qui devina tout d'après ce seid mol surpris.

— Mon Dieu ! pensa Coreniin qui répondit au curé par un autre sourire, il n'y a qu'un homme d'espril ici, je ne puis m'enteudro qu'avec lui, je vais l'entamer.

— Messieurs... dil le maire, qui voulait cependant donner une preuve de dévouement au premier consul cl qui s'adressait aux deux agents.

^ — Dites citoyens, la République cxisle encore, lui répliqua Coreniin en regardant le curé d'un air railleur.

— Citoyens, reprit le maire, au moment où je suis entré dans co salon et avant que j'eusse ouverl la bouche, Catherine s'y est précipitée pour y prendre la cravache, les gants et le chapeau de sa maîtresse.

Un sombre murmure d'horreur sortit du fond de toutes les poitrines, excepté de celle de Goihard. Tous les yeux, moins ceux des gendarmes et des agents, menacèrent Goulard, le dénonciateur, eu lui jetant des flammes.

— Bien, citoyen maire, lui dit Peyrade. Nous y voyons clair. On a prévenu la ciloyenne Saint-Cygne bien à temps, ajouta-t-il en regardant Coreniin avec une visible défiance.

— Drigadier, inellez les pouceltes à ee petit gars, dit Coreniin an gendarme, et emmenez-le dans une chambre à pari. Reufcrmez aussi celle petite fille, ajoula-l-il en désiguaui Caihcrine. — Tu vas présider à la perquisition des papiers, reprii-il en s'adressant à Peyrade, auquel il parla dans l'oreille. Fouille tout, n'épargne rien. — Monsieur l'abbé, dit-il eonfideniicllemenlaucuré, j'ai d'importantes eommuuicalions à vous faire. Et il l'eniniena dans le jardin.

— Ecoutez, monsieur l'abbé, vous me paraissez avoir tout l'esprit d'un évêque, et (personne ne peut nous cntendie) vous me comprendrez ; je n'ai plus d'espoir qu'en vous pour sauver deux familles qui,

Siar soiiise, vont se laisser rouler dans un abîme d'où rien ne revient. IM. de Sinieuse et d'ilauleserre ont élé trahis par un de ces infâmes espions que les gouvernenienls glissent dans toutes les conspirations pour bien en connaître le but, les moyens et les personnes. Ne me confondez pas avec ce misérable qui m'accom;>agne, il est de la police; mais moi, je suis allaché très-honorablement au cabinet consulaire et j'en ai le dentier mol. On ne souhaite pas la perle de MM. de Simeuse ; si Malin les voudrait voir fusiller, le premier consul, s'ils sont ici, s'ils n'ont pas de mauvaises inleiitions, veut les arrêter sur le bord du précipice, car il aime les bons militaires. L'agent qui m'accompagne a tous les pouvoirs, moi je ne suis rien en apparence, mais je sais où est le complot. L'agent a le mot de Malin, qui sans doute lui a promis sa protection, une place et peut-être de l'argent, s'il peut trouver les deux Sinieuse et les livrer. Le premier consul, qui est vrainicni ud grand hiimme, ne favorise point les pensées cupides. Je ne veux point savoir si les deux jeunes gens sont Ici, fit-il en apercevant un geste chez le curé; mais ils ne peuvent êlre sauvés que d'une seule manière. Vous connaissez la loi du G (loréa! an X, elle amnistie les émigrés qui sont encore à l'étranger, à la condition de rentrer avant le 1""^ vendémiaire <le l'an XI, c'est-à-dire en septembre de l'année dernière ; mais MAI. de Simeuse ayant, ainsi que MM. d'ilauleserre, exercé des coininaudemeuls dans l'armée de Coudé, sont dans le cas de l'exeepiion posée par celle loi ; leur présence en France est donc un crime, et suflii, dans les circonstances où nous sommes, pour les rendre complices d'un horrible complot. Le pnruier consul a iciiti le vice de celte exceplion qui fait à son gouvernement des ennemis irréconciliables; il voudrait faire; savoir à M.'\l. de Simeuse qu'aucune poursuite ne sera faite contre eux, s'ils lui adressent une péiiiion dans laquelle ils diront qu'ils rentrent co France dans rinleiilion de se sounielirc aux lois, en prumetianl de prêter serment à la Conslilution. Vous comprenez que celte pièce doit êlre entre ses ni.iius avant leur arreslalion et dalée d'il y a qiielcpies jours, je puis en être porteur. Je ne vous demanda pas où sont les jeunes gens, dit-il en voyant le curé faire un nouveau geste de dénégation, nous sommes malheureusement sûrs de les trouver ; la forêt est gardée, les entrées de Paris sont surveillées et la frontière aussi. Ecoulez-moi bien ! si ces messieurs sont entro celte forêt et Paris, ils seront pris; s'ils sont à Paris, on les y trou-

UNE TENRBRRUSE AFFAIRE.

vera; s'ils rétrogradent, les malhciirctix seront arriîiés. Le premier consul aime les ci-devant et ne peut souffrir les répnhiicaiiis, et cela est tout simple : s'il veut un trône, il doit cgorper la liberté. Que ce secret reste entre nous. Ainsi, voyez .' J'attendrai jusqu'à demain, je serai aveugle; mais détiez-vous de Tapent; ce niandil Proveneal est le valet du diable, il a le mot de Fouclié, comme j'ai celui du premier consul.

— Si MM. de Simeuse sont ici, dit le curé, je donnerais dix pintes de mon sans; cl un br.is pour les sauver; mais si niailenioisclle de Cinq-Cygne est leur coulidciile, elle n'a pas commis, je le jure par mou salut éternel, la moinilre imliscrciion et ne m'a pas fait l'honneur de me consulter. Je suis niainienaut ti^s-conieut de sa discrétion, si toutefois discrétion il y a. Nous avons joué hier soir, comme tous les jours, au bouton, dans le plus profond silence jusqu'à dix heures et demie, et nous n'avons rien vu ni euleudu. Il ne passe pas mt enfant dans celle vallée solitaire sans que tout le niou'îe le voie cl le sache, et depuis quinze jours il n'y est venu persnmie d'étranger. Or, MM. d'Ilauicscrre cl de Simeuse loul luie troupe à eux quatre. Le bonhomme cl sa femme soui soiunis au gouvoniemcnt, et ils or,t fait tous les efforts ima|;inahles pour ramener leurs lils .luprès d'eux ; ils leur ont enrore écrit avant-hier. Aussi, dans mon àme et conscience, a-t-il fallu votre descente ici pour ébranler la ferme croyance où je suis de leur séjour en Allemagne. Rntre nous, il n'y a ici que la jeune comtesse qui ne rende pas justice aux émincmes qualités de M. le premier consul.

— Finaud! pensa Coreniin. — Si ces jeunes gens sont fusilles, c'est qu'on l'aura bien voulu ! répondit-il à hante voix, mainlenaiit je m'en lave les mains.

Il avail amené l'abbé Goujcl dans un endroit fortement éclairé par la lune, el il le regarda brusquement en disant ces fatales paroles. Le prêtre était fortement affligé, mais en homme surpris et complètement ignorant.

— Com|iienez donc, monsieur l'abbé, reprit Corentin, que leurs droits sur la terre de Condreville les rendent doublement criminels aux yeux des gens en sous-ordre ! Enfin, je veux leur faire avoir affaire à Dieu et non à ses saints.

— Il y a donc un conqilol? demanda naïvement le curé.

— Ignoble, odieux, lâche, et si contraire à l'es|)rit généreux de la nation, reprit Corentin, qu'il sera couvert d'un opprobre général.

— r.h bien ! mademoiselle de Cinq-Cygne est incapable de lùchclé, s'écria le curé.

— .Monsieur l'abbé, reprit Corentin, tenez, il y a pour nous (toujours de vous à moi) des pi cuves évidentes de sa complicité ; mais il n'y en a point encore assez pour la justice. F.llea pris la fuite à notre approilie... Et cependant je vous avais envoyé le maire.

— Oui, mais pour quelqu'un qui tient tant à les sauver, vous marchiez un peu trop sur les talons du maire, dil l'abbé.

Sur ce mot, ces deux hommes se regardèrent, et tout fut dit entre eux : ils appartenaient l'im el l'autre à ces profonds anaiomisles de la pensée auxquels il suffit d'une simple inflexion de voix, d'un regard, d'un mot, pour deviner une àme, de même que le sauvage devine ses ennemis à des indices invisibles à l'œil d'un Européen.

— J'ai cru tirer quelque chose de lui, je me suis découvert, pensa Corentin.

— Ah ! le drôle ! se dit en lui-mCme le curé.

Minuit sonnait à la vieille horloge de l'église au moment où Corentin et le curé rentrèrent au salon. On entendait ouvrir et fermer les portes des chambres cl des armoires. Les gendarmes défaisaient les lils. Peyrade, avec la prompte intelligence de l'espion, fouillait et sondait tout. Ce pillage excitait à la fois la terreur et l'indignation chez les lideles serviteurs", toujours immobiles et debout. .M. d'IIautcserrc échangeait avec sa femme et mademoiselle Goujet des regards de compassion. Une horrible curiosité tenait tout le monde éveillé. Peyrade descendit et vint au salon en tenant à la main une cassette en bois de sandal sculpté, qui devait avoir été jadis rapportée de la Chine par l'amiral de Simeuse. Celte jolie boite était plate et de la dimension d'un volume in-quarto.

Peyrade fit un signe à Corentin, el l'emmena dans l'embrasure de croisée : — J'y suis! lui dii-il. Ce Michu, (pii pouvait payer huit cent mille francs en or Gondrcville à Marion, el qui voulait tuer tout à .'heure Malin, doit être l'homme des Simeuse; l'inlérèlqui lui a fait menacer Marion doit cire le même qui lui a fait coucher .Malin en joue. Il m'a paru capable d'avoir des idées, il n'en a eu qu'une, il est insiruit de la chose, el sera venu les avertir ici.

— Malin aura causé de la conspiration avec son ami le notaire, dit Corentin en cuntinuanl les inductions de son collègue, et Michu, qui se trouvait embus(|né, l'aura sans doute entendu parler des Simeuse. Eu eflet. il n'a pu remettre son coup de carabine que pour prévenir uu malheur qui lui a semblé plus giand que la perle de Condreville.

— Il nous avail bien reconnus pour ce quo nous sommes, dil Peyrade. Aussi, sur le moment, linlelligence de ce payiun m'a-l-elle paru teiiir du prodige.

— Ob ! cela prouve qu'il était sur ses gardes, répondit Corentin.

Mais, après tout, mon vieux, ne nous abusons pas : la trahisoa pua énormément, et les gens primitifs la sentent de loin.

— Nous n'en gommes que plus forts, dit le Provençal.

— Faites venir le brigadier d'Arcis, cria Coreuliu à un des gendarmes. Envoyons à son pavillon, dit-il à Peyrade.

— Violette, noire oreille, y est, dit le Provençal.

— Mous sommes partis sans en avoir eu de nouvelles, dit Corentin. Nous aurions dû emmener avec nous Sabaiier. Nous ne somme» pas assez de deux. — Brigadier, dit-il en voyant entrer le gendarnie et le serrant entre Peyrade et lui, n'allez pas vous laisser faire h barbe comme le brigadier de Troyes tout à l'heure. .Michii nous parait èlre dans l'affaire; allez à son pavillon, ayez l'œil à tout, et readez-niius-en compte.

— Un de mes hommes a entendu des chevaux dans la forêt au moment où l'on arrêtait les petits domes!i(pics, el j'ai quatre fiers gaillards aux trousses de ceux qui voudraient s'y cacher, répondit le gendarme.

Il sortit, et le bruit du galop de son cheval, qui rcteplit sur le pavé de la (lelouse, diminua rapidement.

— Allons ! ils vonl sur Paris ou rétrogradent vers l'Allemagne, se di oorcutin. 11 s'assit, tira de la poche de son spencer un carnet, écrivit deux ordres au crayon, les cacheta el fit signe à l'un des gendarmes de venir : — Au grand galop à Troyes, éveillez le préfet, et dites-lui de profiter du petit jour pour fiii;.c marcher le télégraphe.

Le gendarme partit au grand galop. Li sens de ce mouvement, et l'intention de Corentin étaient si clairs, que tons les habitants du château eurent le cœur serré ; mais celte nouvelle inquiétude fut en quelque sorte un coup de plus dans leur martyre, car en ce momcat ils avaient les yeux sur la précieuse casseite. Tout en causant, les deux agents épiaient le langage de ces regards flamboyants. Une sorte de rage froide remuait le cœur insensible de ces deux êtres qui savouraient la terreur générale. L'homme de police a toutes les émotions du chasseur; mais en déployant les forces du corps et de l'intelligence, là où l'un cherche à mer un lièvre, une perdrix ou un chevreuil, il s'agit pour l'autre de sauver l'Etat ou le prince, de gagner une large graiilicaiion. Ainsi la chasse à l'homme est supérieure à l'autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux. D'aifleurs, l'espion a besoin d'élever son rôle à toute la r grandeur et à l'importance des intérêts auxquels il se dévoue. Sans ' tremper dans ce mélier, chacun peut donc concevoir que l'àme y dé- .' pense autant de passion que le chasseur en met à poursuivre le gibier. Ainsi, plus ils avançaient vers la lumière, plus ces deux hommes i étaient ardents ; mais leur contenance, leurs yeux restaient calmes ! et froids, de même que leurs soupçons, leurs idées, leur plan res- i talent impénétrables. Mais, pour qui eût suivi les effets du flair moral' de ces deux limiers à la piste des faits inconnus el cachés, pour quij eût compris les mouvements d'agilité canine qui les portait à trouver le vrai par le rapide examen des probabilités, il y avait de quoi frémir ! Comment et pourquoi ces hommes de génie étaient-ils si bas quand ils pouvaient être si haut? Quelle imperfection, quel vice, quelle passion les ravalait ainsi'? Est-on homme de police comme on est penseur, écrivain, homme d'Etat, peintre, général, à la condition de ne savoir faire qu'espionner, comme ceux-là parlent, écrivent, administrent, peignent ou se battent '.' Les gens du château n'avaient dans le cœur qu'un même souhait : Le tonnerre ne tombera-t-il pas sur ces infâmes ? Ils avaient tous soif de vengeance. Aussi, sans la présence des gendarmes, y aurait-il eu révolte.

— Personne n'a la clef du coffret'/ demanda le cynique Peyrade en interrogeant l'assemblée autant par le mouvement de son gros nez rouge que par sa parole.

Le Provençal remarqua, non sans un mouvement de crainte, qu'il n'y avail plus de gendarmes. Corentin el lui se trouvaient seuls Coreniin tirade sa poche un petit poignard et se mit en devoir de renfoncer dans la fente de la boite. En ce moment, on entendit d'àbord sur le chemin, puis sur le petit pavé de la pelouse, le bruit horrible d un galop désespéré; mais ce qui causa bien plus d effroi fut la chute et le soupir du cheval, qui s'abattit des quatre jambes à la fois au pied de la tourelle du milieu. Une commotion pareille à celle que produit la foudre ébranla tous les spectateurs, quand on vit Laurence que le frôlement de son amazone avail annoncée ; ses gens s'éuùent vivement niis en haie pour la laisser passer. Malgré la rapidité de sa course, elle avait ressenti la douleur que devait lui causer la découverte de la conspiration : toutes ses espérances écroulées! elle avail galopé dans des ruines en pensant à la nécessité d'une soumission au gouverneme'il consulaire. Aussi, sans le danger que couraient les quatre gentilshommes et qui fut le topique à laide duquel elle dompta sa fatigue et son désespoir, fût-elle tombée endormie. Elle avait presque tué sa jument pour venir se mettre entre la mort el ses cousins. En apercevant cette héroïque (ille, pâle et les traits tirés, son voile d'un côté, sa cravache à la main, sur le seuil d'où son regard brûlai.t embrassa toute la scène el la pénétra, chacun comprit, au mouvement imperceptible qui remua la face aigre el trouble de Corentin, que les deux véritables adversaires étaient en présence. Un terrible duel allait commencer. En voyant celte cassette aux mains de Corea-

UNE TÉNÉBREUSE AFi-^AlRE.

tiii. la jeune comtesse leva sa cravache et saiiui sur lui si vivement, elle lui appliqua sur les mains un si violent coup, que la cassette tomba yiAT terre; elle la saisit, la jeta dans le milieu de la braise et se plat,a devant la chemiuée dans ime attitude menaçante, avant que les deux agents lussent revenus de leur surprise. Le mépris flauiboyait dans les yeux de Laurence, sou front pâle et ses lèvres dédaigneuses insultaient à ces hoaimes encore plus que le geste autocratique avec lemiel elle avait traité Coreutin eu bète venimeuse. Le bonhomme d'Hauteserre se sentit chevalier, il eut la face roupie de tout son sang, et regretta de ne pas avoir une épée. Les serviteurs trc»-aillirent d abord de joie. Cette vengeance tant appelée venait de foiidriiyer 1 un de ces hommes. Mais leur boidieur fut refoulé dans le kiiul dés âmes par uue alTreuse crainte : ils entendaient toujours les gendarmes allant et venant dans les greniers. L'fspion, substantif éuci :;iiiue sous lequel se confondent toutes les nuances qui distinguent les giii> de police, car le public n'a jamais voulu spécifier dans la langue les divers caractères de ceux qui se mêlent de cette apothicjirerie nécessaire aux gouvernements, Icspion donc a ceci de magnifique et de curieux, qu il ne se fâche jamais; il a l'humilité chrélicmie des prêtres, il a les yeux faits au mépris et l'oppose de son cùié comme une barrière au peuple de niais qui ne le comprennent pa> ; il a le front d'airain pour les injures, il marche à son but comme un animal dont la carapace solide ne peut être entamée que par le canon; mais aussi, comme l'animal, il est d'autant plus furieux quand il est atteint, ou'il a cru sa cuirasse impénétrable. Le coup de cravache sur les doigts fut pour Corentin, douleur à part, le coup de canon qui troue la carapace ; de la part de celte sublime et noble lille, ce mouvement plein de dégoût l'humilia, non pas seulement aux regards de ce petit monde, mais encore à ses propres yeux. Peyrade, le Provenç;d, s'élança sur le foyer, il reçut un coup de pied de Laurence; mais il lui prit le pied, le lui leva et la força, par pudeur, de se renverser sur la bergère où elle dormait naguère. Ce fut le burlesque au milieu de la terreur, contraste fréquent dans les choses humaines. Peyrade se roussit la main pour s'emparer de la cassette en feu ; mais il l'eut, il la posa par terre et s'assit dessus. Ces petits événements se passèrent avec rapidité, sans une parole. Corenlin, remis de la douleur causée par le coup de cravache, maintint madeni<ii>cllc de Cinq-Cygne en lui prenant les mains.

— Ne m'obligez |ias, belle citoyeniif, à employer la force contre vous, dii-il avec sa flétrissante courtoisie.

L action de Peyrade eut pour résultat d'éteindre le feu par une compression qui supprima l'air.

— tiendarmes, à nous! cria-t-il en gardant sa position bizarre.

— Promettez-vous d être sage? dit insolemment Corentin à Laurence en raïuassaui sou poignard et sans commettre la faute de l'en menacer.

— Les secrets de cette cassette ne concernent pas le gouvernement, répondit-elle avec un mélange de mélancolie dans son air et dans son accent. Quand vous aurez lu les lettres qui y sont, vous aurez, malgré votre infamie, lionie de les avoir lues; mais avez-vous emorc boute de quelque chose.' demanda-t-ellc après une pause.

Le curé jeta sur Laurence un regard comme pour lui dire : — Au nom de Dieu ! cilmez-vous.

Peyrade se leva. Le fond de la cassette, eu contact avec les charbons et presque enlieremeut brûlé, laissa sur le tapis une empreinte rou>>ie. Le dessus de la cassette était déjà charbonné, les cotés cédèrent. Ce grotesque Scœvola, qui venait d'olfrir au dieu de la police, a la peur, le fond de sa culotte abricot, ouvrit les deux côtés de la boite comme s'il s'agissait d'un livre, et fit glisser sur le lapis de la table à jouer trois lettres et deux mèches de cheveux. Il allait sourire eu regardant Corenlin, quand il s'aperçut que les cheveux étaient de deux blancs diiïéreuts. Corenlin quitta mademoiselle de Cinq-Cygne pour venir Ure la lettre d'où les cheveux étaient tombés.

Laurence aussi se leva, se mil auprès des deux espions et dit : — Oli : lisez à haute voix, ce sera votre punition.

t.'omme ils Usaient des yeux seulement, elle lut elle-même la lellre juivanie :

t Chère Laurence, ' Nous avons connu votre belle conduite dans la triste journée de « notre arrestation, mon mari et moi. Nous savons que vous aimez

• no., jumeaux chéris aut.'int et tout aussi également que nous les ai- « nions nous-mêmes; aussi est-ce vous que nous chargeons d'un dé- I pot à la fois précieux et triste pour eux. M. l'exécuteur vient de

* nous couper les cheveux, car nous allons mourir dans quelques

< insiaots, et il nous a promis de vous faire tenir les deux seuls sou- « vcnirs de nous qu'il nous soit possible de donner à nos orphelins ( bien-aimés. Gardez-leur donc ces restes de nous, vous les leur donf nerez en des temps meilleurs. Nous avons mis là un dernier baiser

< ! oiir eux avec notre bénc-ilicliou. Noire disrnière pensée sera d'a- I L ji d pour nos fils, puis pour vous, enliu pour Dieu I Aimez-les bien.

« Bebtiie uf, CI^^-Cvc^E,

■ JliA ns .SlMKll>E. Jl

Chacun eut les larmes aux yeux à la lecture de celte lettre.

Laurence dil aux deux agents, d'une voix ferme, en leur jetant m» regard pétrifiant : — Vous avez moins de pitié que M. l'exécuteur.

Corenlin mil tranquillement les cheveux dans la lettre, cl la lellre de c6ié sur la table en y plaçant un panier plein de liches pour qu'elle ne s'envolât point. Ce sang-froid au milieu de l'émotion générale élail affreux. Peyrade dépliait les deux autres lettres.

— Oh ! nuanl à celles-ci. reprit Laurence, elles sont à peu près pareilles. Vous avez entendu le leslameni, en voici l'accomplissement. Désormais mon cœur n'aura plus de secrets pour personne, voilà tout.

1 1794, Andcniacli, avant le combat.

« Ma chère Laurence, je vous aime pour la vie et je veux que vous a le sachiez bien ; mais, dans le cas où je viendrais à mourir, ap- « prenez nue mon frère Paul-Marie vous aime autant que je vous « aime. Ma seule consolation eu mourant sera d'être certain que « vous pourrez un jour faire de mon cher frère votre mari, sans « me voir dépérir de jalousie comme cela certes arriverait si, vi- « vanis tous deux, vous me le préfériez. Après tout, cette préféa rence me semblerait bien naturelle, car peut-être vaut-il mieux « que moi, etc.

« Marie-Paul. »

— Voici l'autre, reprit-elle avec une charmante rougeur au front :

c Andcmacli, avajil le combat.

« Ma bonne Laurence, j'ai quelque tristesse dans l'âme ; mais Ma- « rie-Paul a trop de gaieté dans le caraclère pour ne pas vous plaire « beaucoup plus que je ne vous plais. 11 vous faudra quelque jour « choisir entre nous, eh bien ! quoique je vous aime avec une pas- « sion... »

— Vous correspondiez avec des émigrés, dit Peyrade en interrompant Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière pour vérifier si elles ne coutenaienl pas dans l'eutre-deux des lignes uue écriture en encre sympathique.

— Oui, dil Laurence, qui replia les précieuses lettres dont le papier avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez-vous ainsi mon domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques ?

— Ah! au fait, dit Peyrade. De quel droit? il faut vous le dire;, belle aristocrate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre de la justice et contresigné du ministre de l'intérieur. Tenez, citoyenne, les minisires ont pris cela sous leur bonnet...

— Nous pourrions vous demander, lui dil Corenlin à l'oreille, de quel droit vous logez chez vous les assassins du premier consul? Vous m'avez appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m'autoriserait à donner quelque jour un coup de main pour expédier MM. vos cousins, moi qui venais pour les sauver.

Au seul mouvenii'iil des lèvres et au regard que Laurence jeta sur Corentin, le curé comprit ce <|ue disait ce grand artiste inconnu, cl fil à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Coulard. Peyrade frappait sur le dessus delà boite de petits coups pour savoir si elle ne serait pas composée de deux planches creuses.

— Oh ! mon Dieu ! dit-elle à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne la brisez pas, tenez.

Elle iirit une épingle, poussa la tête d'une figure, les deux planches chassées par un ressort se disjoignirent, et celle qui était creuse offrit les deux miniatures de MM. de Simeuse en imil'orme de l'armée de Coudé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne. Corenlin, qui se trouvait face à face avec un adversaire digne de toute sa Colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra secrètement avec lui.

— Vous jetiez cela au feu, dit l'abbé Goujet à Laurence en lui montrant par un regard la lettre de la marquise et les cheveux.

Pour toute réponse, la jeune fille haussa signiûcativemenl les épaules. Le curé comprit qu'elle sacrifiait tout pour amuser les espions et gagner du temps, et il leva les yeux au ciel par un geste d'admiration.

— Où donc a-t-on arrêté Goihard que j'entends pleurer? lui ditelle assez haut pour être enlendue.

— Je ne sais pas, répondit le curé.

— Etait-il allé à la fermi;?

— La ferme ! dit Peyrade à Corentin. Envoyons-y du monde.

— Non, reprit Corenlin, celle fille n'aurait pas confié le salut de ses cousins à un fermier. Elle nous amuse. Faites ce que je vous dis, afin qu'après avoir commis la faute de venir ici, nous en remportions au moins quebpies éclaircissements.

CoreuiiD vint se uiultre devant la cheminée, releva les lougues

CrSK TRiV'ÉBRFX'SE AFFAIRE.

basques pointues de son habit pour se chaiifrcr, et prit l'air, le ton,

les manières d'un homme (iirt se trouve en visite.

— Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gens également. Monsieur le maire, vos services nous sont maintenant inutiles. La sévérité de nos ordres ne nous permet pas d'agir autrement que nous venons de le faire ; mais quand toutes les murailles, qui me semblent bien épaisses, seront examinées, nous partirons.

Le maire salua la compagnie et sortit. M le curé, ni madonioiselle Coujet lie bougèrent. Les gens étaient trop inquiets pour ne pas suivre li' sort de leur jeune «lailrcsse. Madame d'Hauleserre, qui, depui? l'arrivée de Laurence, l'étudiait avec la curiosité d'une mère au désespoir, se leva, la prit par le bras, l'emmena dans un coin et lui dit à voix basse : — Les avez-vous vus?

— ConiiucnL aiirais-je laissé vos enfants venir sous notre toit sans que vous le sachiez? répondit Laïueuce. — Durieu, dit-elle, voyez s'il est possible de sauver ma pauvre Stella, qui respire encore.

— lille a l'ail beaucoup de cliemin? dit (liirenlin.

— Quinze lieues en trois heures, rép<iiuiii-clle au curé qui la contemplait avec stupéfaction. Je suis sortie à neuf heures et demie, et suis revenue à une heure bien jiassée.

Elle regarda la pendule, qui marquait deux heures et demie.

— Ainsi, reprit Corentin, vous ne niez pas d'avoir fait une course de quinze lieues!

— Non, dit-elle, j'avoue que mes cousins et MM. de Simeuse, dans leur parfaite innocence, comptaient demander à ne pas être exceptés de l'amnistie, et revenaient à Cinq-Cygne. Aussi, quand j'ai pu croire que le sieur Malin voulait les envelopper dans quelque trahison, suisje allée les prévenir de retourner en Allemanne où ils seront avant que le télégraphe de Troyes ne les ait signales à la frontière. Si j'ai commis un crime, on m'en punira.

Cette réponse, profondément méditée par Laurence, et si probable dans toutes les parties, ébranla les convictions de Corentin. que la jeune comtesse observait du coin de l'œil. Dans cet instant si déeiï.if, et quand toutes les âmes étaient en quelque sorte suspendues à ces deux visages, que tous les regards allaient de Corentin à Laurence et de Laurence à Corentin, le bruit d'un cheval au galop venant de la foret retentit sur le chemin, et de la grille sur le pavé de la pelouse. Une afl'reuse anxiété se peignit sur tous les visages.

— Peyrade entra l'œil brillant de joie, il vint avec empressement à son collègue, et lui dit assez haut pour que la comtesse l'entendît : — Nous tenons Michu

Laurence, à qui l'angoisse, la fatigue et la tension de toutes ses facultés intellectuelles donnaient une couleur rose aux joues, reprit sa palcuret tomba presque évanouie, foudroyée, sur un fauteuil. La Durieu, mademoiselle Goujet et madame d'Ilauieserre s'élancèrent auprès d elle, car elle étouffait: elle indiqua par un geste de couper les brandebourgs de son amazone.

— Elle a donné dedans, ils vont sur Paris, dit Corentin à Peyrade, changeons les ordres.

Ils sortirent en laissant un gendarme à la porte du s.alon. L'adresse infernale de ces deux hommes venait de remporter un horrible avantage dans ce duel en prenant Laurence au piège d'une de leurs ruses habituelles.

A six heures du malin, au petit jour, les deux agents revinrent. Après avoir exploré le chemin creux, ils s'étaient assurés que les chevaux y avaient passés pour aller dans la forêt. Ils attendaient les rapports du capitaine de gendarmerie chargé d'éclairer le pays. Tout eu laissant le château cerné sous la surveillance d un brigadier, ils allèrent pour déjeuner chez un cabareiier de Cinq-Cygne, mais toutefois après avoir donné l'ordre de mettre en liberté Golhard, qui n'avait cessé de répondre à toutes les questions par des torrents de pleurs, et Catherine, qui restait dans sa silencieuse immobilité. Catherine et Gothard vinrent au salon, et baisèrent les mains de Laurence, qui gisait étendue dans la bergère. Durieu vint annoncer que Stella ne mourrait pas; mais elle exigeait bien des soins.

Le maire, inquiet et curieux, rencontra Peyrade et Corentin dans le village. Il ne voulut pas souffrir que des employés supérieurs déjeunassent dans un méchant cabaret, il les emmena chez lui. L'abbaye était à un quart de lieue. Tout en cheminant, Peyrade remarqua que le brigadier d'Arcis n'avait fait parvenir aucune nouvelle de Wichu ni de Violette.

— Nous avons affaire à des gens de qualité, dit Corentin, ils sont plus forts que nous. Le prêtre y est sans doute pour quelque chose.

Au moment où madame Goulard faisait entrer les deux employés dans une vaste salle à manger, sans feu, le lieutenant de gendarmerie arriva, I air assez effaré.

— Nous avons rencontré le cheval du brigadier d'Arcis dans la forêt, sans son maître, dit-il à Peyrade.

— Lieutenant, s'écria Corentin, courez au pavillon de Michu, sachez ce qui s'y passe! On aura tué le brigadier.

Cette nouvelle nuisit au déjeuner du maire. Les Parisiens avalèrent tout avec une rapidité de chasseurs mangeant à une halte, et revinrent au château dans leur cabriolet d osier attelé du cheval de poste, pour pouvoir se porter rapidement sur tous les points où leur pré-

sence serait nécessaire. Quand ces deux hommes reparurent dans ce salon où ils avaient jeté le trouble, l'effroi, la douleur et les plus cruelles anxiétés, ils y trouvèrent Laurence en robe de chambre, le gentilhomme et sa femme, l'abbé Goujet et sa sœur, groupés autour du feu, tranquilles en apparence.

— Si l'on tenait Michu, s'était dit Laurence, on l'aurait amené. J'ai le chagrin de n'avoir pas été maîtresse de moi-même, d'avoir jeté quelque clarté dans les soupçons de ces infâmes ; mais tout peut se réparer.— Serons-nous longtemps vos prisonniers? demanda-t-elle aux deux agents d'un air railleur et dégagé.

— Conurieiit peulelle savoir quelque chose de notre inquiétude

sur Michu ' peis <■ ilii dehors n'est entré dans le château, elle nous

gouaille, se direiil lis deux espions par un regard.

— Nous ne vous impoitunerons pas longtemps encore, répondit Corentin ; dans trois heures d ici nous vous offrirons nos regrets d'à voir troublé votre solitude.

Personne ne répondit. Ce silence du mépris redoubla la rage intci rieure de Corentin, sur le conq)le de qui Laurence et le curé, le? deux intelligences de ce petit monde, s'étaient édifiés. Gothard et Catherine mirent le couvert aiq)rès du feu pour le déjeuner, auquel prirent part le curé et sa sœur. Les maîtres ni les domestiques ne firent aucune attention aux deux espions, qui se promenaient dans le jardin, dans la cour, sur le chemin, et qui revenaient de temps en temps au salon.

A deux heures et demie, le lieutenant revint.

— J'ai trouvé le brigadier, dit-il à Corentin, étendu dans le chemin qui mène du Pavillon dit de Cinq-Cygne à la ferme de Bellache, sans aucune blessure autre qu'une horrible contusion à la tête, et vraisc'inblablenieiit prudiiile par sa chute. Il a été, dit-il enlevé de dessus son cheval si ra|iidenient. et jeté si violemment en arrière, qu'il ne peut expliquer de quelle manière cela s'est fait ; ses pieds ont quitté les élriers, sans cela il était mort, son cheval effrayé l'aurait traîné à travers champs; nous I avons conlié à Michu et à Violette...

— Comment ! Michu se trouve, à son pavillon ? dit Corentin qui regarda Laurence.

La comtesse souriait d'un œil fin, en femme qui prenait sa revanche.

— Je viens de le voir en train d'achever avec Violette un marché qu'ils ont commencé hier au soir, reprit le lieutenant. Violette et Michu m'ont paru gris ; mais il n'y a pas de quoi s'en étonner, ils ont bu pendant toute la nuit, et ne sont pas encore d'accord.

— Violette vous l'a dit? s'écria Corentin.

— Oui, dit le lieutenant.

— Ah! il faudrait tout faire soi-même, s'écria Peyrade en regardant Corentin, qui se déliait tout autant que Peyrade âe linteHigeucc du lieutenant.

Le jeune homme répondit au vieillard par un signe de tête.

— A quelle heure étes-vous arrivé au pavillon de Michu? dit Corentin en remarquant que mademoiselle de Cinq-Cygne avait regardé l'horloge sur la cheminée.

— A deux heures environ, dit le lieutenant.

Laurence couvrit d un même regard M. et madame d'Hauleserre, l'abbé Goujet et sa sœur, qui se crurent sous un manteau d'azur ; la joie du triomphe pétillait dans ses yeux, elle rougit, et des larmes roulèrent entre ses paupières. Forte contre les plus grands malheurs, celle jeune fille ne pouvait pleurer que de plaisir. En ce moment elle fut sublime, surtout pour le curé, qui. presque chagrin de la virilité du caractère de Laurence, y aperçut alors l'excessive tendresse de la femme ; mais celte sensibilité gisait, chez elle, comme un trésor caché à une profondeur infinie sous un bloc de granit. En ce moment un gendarme vint demander s'il fallait laisser entrer le fils de .Michu, qui venait de chez son père pour parler aux messieurs de Paris. Corentin répondit par un signe affirmatif. François Michu. ce rusé petit chien qui chassait de race, était dans la cour où Gothard. mis en liberté, put causer avec lui pendant un instant sous les yeux du gendarme. Le petit Michu s'acquitta d'une commission eu glissant que!que chose dans la main de Golhard sans que le gendarme s en aperçût. Golhard se coula derrière François et arriva jusqu'à mademoiselle de Cinq-Cygne pour lui remettre innocemment son alliance eu tière qu'elle baisa bien ardemment, car elle comprit que Michu la' disait, en la lui envoyant ainsi, que les quatre gentilshommes étaient en sûreté.

— M'n'p'a (mon papa) fait demander où faut mettre el Ifrigadiaii qui ne va point hen du tout?

— De quoi se plaint-il? dit Peyrade.

— Eu d'ia tâte, il s'a fiche par (are ften drument tout de même. Pour un gindarme, qui savions viontar à chevàlle, c'est du guignon. mais il aura buté! Il a un trou, oh! gros comme eul poing darrièn la tdte. Parait qu'il a évu la chance ed' timber sur un méchant caillou, pauvre honune ! II a beau elle gindarme, i souffe tout de même que çd fû pitié.

Le capitaine de gendarmerie de Troyes entra dans la cour, inil pied à terre, fit signe à Corentin, qui, en le reconnaissant, se précipita vers la croisée et l'ouvrit pour ne pas perdre de temps.

— Qu'y a-t-U?

LINIî TÉISÉBRFX'SE AFFAIRE.

— Nous avons été ramenés comme dos Hollandais! On a trouvé cinq chevaux morts de faiis;ue, le poil hérissé de sueur, au beau milieu de la grande avenue de la forêt, je les fais j>ai'der youT savoir d où ils vieiiueni et qui les a fournis. La forêt est cernée, ceux qui s'y trouvent n'en pourront pas sortir.

— .\ quelle heure croyez-vous que ces cavaliers-là soient entres dans la l'orèi'?

— A midi et demi.

— One pas un lièvre ne sorte de cette forêt sans qu'on le voie, lui dit Coroniin .i l'oreille. Je vous laisse ici Peyrado, et vais voir le pauvre brigadier. — Reste chez le maire, je "l'enverrai un homme «droit pont- te relever, dit-il à l'oreille du Tiovençal. 11 fas^dra nous «ervir des pens du pays, exan)incs-y toutes les figures. Il se tourna rers la compagnie et dit : — Au revoir! d'un loû effrayant.

Personne ne salua les agents qui sortirent.

— (.tiie dira Fouché d'ui'ie visite domiciliaire sans résultat? s'écria Peyrade quand il aida Corentiu à monter dans le cabriolet d'osier.

— Oh! tout n'est pas lini, répondit Corcniin à l'oreille de Peyrade, les geniilshonmies aoiveni être dans la foret. Il montra Laurence, qui les regardait à travers les petits carreaux des grandes fenêtres du salon : — J'en ai fait crever une qui la valait bien, et qui m'avait par trop échauiïé la bile! Si elle retombe sous ma coupe, je lui payerai son coup de cravache.

— L autre était une fille, dit Peyrade, et celle-là se trouve dans une position...

— Est-ce que je distingue? tout est poisson dans la mer ! dit Corentin en faisant signe au gendarme qui le menait de fouetter le cheval de poste.

Dix minutes après, le château de Cinq-Cygne était entièrement et complètement évacué.

— l'omment s'est-on défait du brigadier? dit Laurence à François filichu, qu'elle avait fait asseoir et à qui elle donnait à manger.

— Mon père et ma mère m'ont dit qu'il s'agissait de vie et de roort, que personne ne devait entrer chez nous. Donc, j'ai enlcmli!, au mouveiiioui des chevaux dans la forêt, que j'avais affaire à des chiens de gendarmes, et j'ai voulu les empêcher d'entrer chez nous. J'ai pris de grosses cordes que nous avons dans notre grenier, je les ai attachées à lun des arbres qui se trouvent au débouché de chaque chemin. Pour lors, j'ai tiré la corde à la hauteur de la poitrine d'un cavalier, et je l'ai serrée autour de l'arbre d'en face, dans le chemin où j'ai entendu le galop d'un cheval. Le chemin se trouvait barré. L'alTaire n'a pas manqué. Il n'y avait plus de lune, mon brigadier s'est fiché par terre, mais il ne s'est pas tué. Que voulez-vous? ça a la vie dure, les gendarmes! Enfin, on fait ce qu'on peut.

— Tu nous a sauvés ! dit Laurence en embrassant François Michu, ou'elle reconduisit jusqu'à la grille. Là, ne voyant personne, elle lui ail dans l'oreille : — Ont-ils des vivres?

— Je viens de leur porter un pain de douze livres et quatre bouteilles de vin On se tiendra coi pendant six jours.

En revenant au salon, la jeune fille se vit l'objet des muettes interrogations de M. et de madame d'IIauieserre , de rnademoiselle et de l'abbé Uoujet, qui la regardaient avec autant d'admiration que danxiélé.

— Mais vous les avez donc revus? s'écria madame d'IIauieserre. La comtesse se mit un doigt sur les lèvres en souriant, cl monta

chez elle pour se coucher; car, une fois le irioniiihe obtenu, ses fatigues l'écrasèrent.

Le chemin le plus court pour aller de Cinq-Cygue au pavillon de Michu était c^ui qui menait de ce village à la ferme de Bellache, et qui aboutissait au rond-point où les espions avaient apparu la veille à Michu. Aussi le gendarme qui conduisait Corentin suivit-il cette route que le brigadier d Arcis avait prise. Tout en allant, l'agent cherchait les nmyens par lesquels ii!i bripadicr avait pu èire désarçonné. Il se pourmandait de ii'avo r envoyé qu'un seul homme sur un point si important, et il tirait de cette faute un axiome pour un Code de police qu'il faisait à sou usage. — Si r(m s'est débarrassé du gendarme, pcnsait-il, on se sera défait aussi de Violette. Les cinq chevaux nuirts ont évidemment ramené des environs de Paris dans la forêt les quatre conspirateurs et Micbu. — Wichu a-t-il un cheval? dii-d au pcudarme, qui était de la brigade d'Arcis.

— Ah 1 et un fameux bidet, réj^oudii le gendarme, \\n cheval de chasse qui vient des écuries du ci-devant marquis de Simcuse. Quoiqu'il au bien quinze ans, il n'en est que meilleur, Michu lui fait faire vingt lieues, l'animal a le poil sec comme mon chapeau. Oh ! il en a bien soin, il en a refusé de I argent.

— Comment est son cheval ?

— Une robe brune tirant sur le noir, des taches blanches audessus des sabots, maigre, tout nerfs, comme un cheval arabe.

— Tu as vu des chevaux arabes ?

— Je suis revenu d'Egypte il y a un an, et j'ai monté des chevaux de mameluck. On a onze ans de sei-vice dans la cavalerie ; je suis allé sur le Rhin avec le général Steingel, de là en Italie, et j'ai suivi le premier consul en Egypte. Aussi vais-je passer brigadier.

— Quand je serai au pavillon de Jlichu. va done à l'écurie, et si tu

vis dopuis onze ans avec les chevaux, tu dois savoir reconnaitre quand un cheval a couru.

— Tenez, c'est là que notre brigadier « été jeté par terre, dit le geiulanne en montrant l'endroit où le chemin débouchait au rondpoint.

— Tu diras au capitaine de venir me prendre à ce pavillon, nous nous en irons ensemble à Troyes.

Corentin mit pied à terre et resta pondant quelques instants à observer le lorrain. Il esamina les deux ormes qui se trouvaioiit on face, l'un adossé au mur du parc, l'autre sur le talus du rond-point que coupait le chemin vicinal ; puis il vil, ce que personne n'avait su voir, un bouton d'unifoniie dans la poussière du chemin, et il le ramassa. En ciiiraut dans le pavillon, il aperçut Violette et ,Michu attablés dans la cuisine et dis|)utant toujours. Violette se leva, salua Corentin, et lui offrit à boire.

— Merci, je voudrais voir le brigadier, dit le jeune homme, qui d'un regard devina que Violette était gris depuis plus de douze heures.

— Ma femme le garde en haut, dit Michu.

— Eh bien! brigadier, comment allez-vous? dit Corentin qui s'élança dans l'escalier, et qui trouva le gomlarme, la tête enveloppée d'une compresse, et couché sur le lit do madame Michu.

Le chapeau, le sabre et le fouininiont t'iaicnt sur une chaise. Marthe, fidèle aux seniiments de la femme et ne sachant pas d'ailleurs la prouesse de son fiis, gardait le brigadier en compagnie de sa mère.

— On attend M. Varlct, le médecin d'Arcis, dit madame Michu, Gaucher est allé le chercher.

— Laissez-nous pendant un moment, dit Corentin assez surpris de ce spectacle où éclatait l'innoeeuee des doux femmes. — Comment avez-vous été atteint? deinauila-t-il en regardant l'uniforme.

— A la poitrine, répoiulil le brigadier.

— Voyous votre buflletcrie, demaiula Corentin.

Sur la bande jaune bordée de liserés blancs, qu'une loi récente avait donnée à la gendarmerie dite nationale, en stipulant les moindres détails de son uniforme, se trouvait une plaque assez semblable à la plaque actuelle des gardes chaïupctros, et où la loi avait enjoint de graver ces singuliers mots : Respect aux personnes et aux propriétés ! La cortie avait porté nécessaireinont sur la bullleterie et l'avait vigoureusement madiurée, Corentin prit l'habit et regarda l'endroit où manquait le boulon trouvé sur le chemin.

— A quelle heure vous a-t-on rainasse? demanda Corentin.

— Mais au petit jour.

— Vous a-i-on monté sur-le-champ ici? dit Corentin en remarquant l'état du lit qui n'était pas défait.

— Oui.

— Qui vous y a monté?

— Les femmes et le petit Michu qui m'a Iroiivé sans connaissance.

— Bon ! ils ne se sont pas couchés, se dit Coreutin. Le brigadier n'a été atteinl ni par un coup de feu, ni par un coup de bâton, car son adversaire, pour le frapi)er, aurait dû se mettre à sa liauteur. et se fût trouvé à cheval ; il n'a donc pu être désarmé que par un obstacle opposé à son passage. Une pièce de bois? pas possible. Une chaîne de fer? elle aurait laissé des marques. — Qu'avez-vous senti? dil-d tout haut au brigadier en venant l'examiner.

— J'ai été renversé si brus(iuenient...

— Vous avez la peau écorchée sous le menton.

— Il me semble, répondit le brigadier, que j'ai eu la figure labourée par une corde....

— J'y suis, dit Corentin. On a tendu d'un arbre à l'autre une corde pour vous barrer le passage...

— Ça se pourrait bien, dit le brigadier. Corentin descendit el entra dans la salle.

— Fh bien ! vieux coquin, finissons-en, disait Michu en parlant à Violette et regardant l'espion. Cent vingt mille francs du tout, et vous êtes le maître de mes terres. Je me ferai rentier.

— Je n'en ai, comme il n'y a qu'un Dieu, que soixante mille.

— Mais puisque je vous offre du terme pour le reste! Nous voilil pourtant depuis hier sans pouvoir finir ce marché-là. Des terres de première qualité.

— Les terres sont bonnes, répondit Violetle.

— Du vin, ma femme ! s'écria Michu.

— K'avez-vous donc pas assez bu?s'écrl!; la mère de Marllio Voilà la quatorzième bouteille depuis hier neuf heures...

— Vous êtes là depuis neuf heures ce malin? dit Corcniin à Violelte.

— Non, faites excuse. Depuis hier au soir, je n'ai pas quitté la place, et je n'ai rien gagné : plus il me fait boire, plus il me surfait ses biens.

— Dans les marchés, qui hau.sse le coude, fait hausser le prix, dit Corentin.

Une douzaine de bouleilirs vides, rangées au bout de la table, attesiaicni le dire de la vieille. En ce itinmenl, le gendarme fit signe

UNE TRîNÉBREUSE AFFAIRE.

(lu (loliors à Cort'iiiin et lui dit à l'oreille, sur le pas de la porte : — Il n'y a poiiil de tliuval à riitiiric.

— Vous avez cuvoyé votre petit sur votre cheval à la ville, dit Coreiiiiu en rentrant, il ne peut taider à revenir.

— Non, IMO!l^ieur, dit Marilie, il est à pied.

— Eh bien ! (|u'avez-voiis fait de votre tlieval?

— Je l'ai prêté, répondit Mitliii d'un ion sec.

— Venez ici, bon apôire, (il Coreulin en parlant au régisseur, j'ai deux mots à vous jjlisser dans le tuyau de l'ureillc.

Corentin et iMichu sortirent.

— La carabine que vous cliargie/, hier à (piatre heures devait vous servir à iner le con•^eiller d'Etat : Uréviii, le notaire, vous a vu ; mais on ne peut pas vous pincer là-dessus : il y a eu beaucoup d'intention, et peu de fénioins. Vous avez, je ne sais comment, endormi Violette; et vous, votre l'cnime, votre peiii gars, vous avez passé la nuit dehors pour avertir madenioiselle de (iiiiq-l^ygne de noire arrivée et l'aire sauver ses cousins que vous avez amenés ici, je ne sais pas encore où. Votre fils ou votre femme ont jeié le brigadier par terre assez spiritiielltMicni. linlin vous nous avez battus. Vous êtes un fameux hiron. Mais tout n'est pas dit, nous n'aurons pas le dernier. Voulezvous transiger'.' vos maîtres y gagneront.

— Venez par ici, nous cativ rous sans pouvoir être entendus, dit Michu en emmenant I espion dans le parc jusqu à l'étang.

(Juand Corentin vit la pièce d'eau, il regarda lixeinent Michu, qui comptait sans doute sur sa force pour jeter cet h(mime dans sept pieds de va>e sons trois pieds d'eau. Michu répondit par un regard non moins lixe. Ce fut absolninont comme si un boa flasque et froid eût défié un de ces rou\ et fauves jaauars du Brésil.

— Je n'ai pas soif, répondit le muscadin, qui resta sur le bord de la j)rairie et mit la main dans sa poche de coté pour y prendre son petit poignard.

— Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit Michu froidement.

— Tenez-vous sage, mon cher, la justice aura l'ail sur vous.

— Si elle n'y voit pas plus clair que vous, il y a du danger pour lout le monde, dit le régisseur.

— Vous rcliisez'.' dit Corcnlin d'un ton expressif.

— J'aimerais mieux avoir cent fois le cou coupé, si l'on pouvait couper cent fois le cou à un homme, que de me trouver d'intelligence avec un drôle tel que toi.

Corentin remoula vivement en voittire après avoir toisé Michu, le pavillon et Couraud qui aboyait après lui. Il donna quelques ordres en passint à Troyes, et revint à Paris. Toutes les brigades de gendarmerie eurent une consigne et des instructions secrètes.

Pendant les mois de décembre, janvier et février, les recherches furent actives et incessantes dans les moindres villages. On écouta dans tous les cabarets, Corentin apprit trois choses importantes : un cheval semblable à celui de Michu fut trouvé mort dans les environs de Lagny. Les cinq chevaux enterres dans la forêt de Nodesnie avaient été vendus cinq cents francs chaque, par des fermiers et des meuniers, à un homme qui, d'après le signalement, devait être Michu. Quand la loi sur les receleurs et les complices de Georges fut rendue, Corentin restreignit sa surveillance à la forêt de Nodesme. Puis quand Moreau, les royalistes et Pichegru, furent arrêtés, on ne vit plus de figures étrangères dans le pays. Michu perdit alors sa place, le notaire d'Arcis lui apporta la lettre par laquelle le conseiller d'Etat, devenu sénateur, priait Grcvin de recevoir les comptes du régisseur, et de le congédier. En trois jours, Michu se lit donner un quitus en bonne forme, et devint libre. Au grand étonnement du pays, il alla vivre à Cinq-Cygne, où Laurence le prit poiu' fermier de toutes les réserves du chàleau. Le jour de f n insiallalion coïncida fatalement avec l'eNécuiion du duc d'Enghien. On apprit, dans presque toute la France à la fois, l'ai resialion, le jugement, la condamnation et la mort du prince, terribles représailles qui précédèrent le procès de Poliguac, Rivière el Moreau

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