AU LIEUTENANT-COLONEL D'ARTILLERIE PÉRIOLLAS
Coiiaie uD (émoignaje de l'affeclueuse estime de l'Auteur.
De Balzac.
Tontes les fuis que vous êtes sérieusement allé voir l'exposition des ouvia^'es de sculpture et de peinture, comme elle a lieu depuis la Révolution de 1830, n'avez-vous pas été pris d'un sentiment d'inquiétude, d'ennui, de tristesse, à l'aspect des longues galeries encombrées? Depuis 1850. le Salon n'existe plus. Une seconde fois, le Louvre a été pris d'assaut par le peuple des artistes qui s'y est maintenu. En ofl'rant autrefois l'élite des œuvres d'art, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le public choisissait encore : une couronne était décernée au chef-d'œuvre par des mains inconnues. Il s'élevait des discussions passionnées à propos d'une toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n'ont pas moins servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérents. Aujourd'hui, ni la foule, ni la critique, ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait autrefois le jury d'examen, leur attention se lasse à ce travail; et, quand il est achevé, l'exposition se ferme. Avant 1817, les tableaux admis ne dépassaientjamais les deux premières colonnesde la longue galerie où sont les œuvres des vieux maîtres, et cette année ils remplirent tout cet espace, au grand étonnement du public. Le genre historique, le genre proprement dit, les tableaux de chevalet, le paysage, les fleurs^ les animaux, et l'aquarelle, ces huit spécialités ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du public, qui ne peut accorder son attention à une plus graude quantité d'œuvres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le jury d'admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le Salon se continua dans la galerie. Le Salon devait rester un lieu déterminé, restreint, de proportions inflexihles, où chaque geru-e exposait ses chefs-d''Cuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté de l'ancienne institution. Au lieu d'un louruoi, vous avez une émeute ; au lieu d'une exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar ; au lieu du choix, vous avez la totalité. Qu'arrive-t-il'.' Le grand artiste y perd. Le Café Turc, les Enfanta à la fontaine, le Supplice den crocheti, et le Joseph de Decamps, eussent plus profité à sa gloire, to'is quatre dans le grand salon, exposés avec les cent bons tableaux de cette année, que ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres, confondues dans six galeries. Par une étrange bizarriM'ie, depuis que la porte s'ouvre à tout le monde, on parle des génies méconnus. Quand, douze années auparavant, la Courtisane de Ingres et celles de Sigalon, la Méduse de Uéricaidt, le Massacre de ScAoàc Delacroix, hllnptéme d'Henri /F par Eugène Deveria, admis par des célébrités taxées de jalousie, apinonaient au monde, malgré les dénégations de la critique, l'existence de palettes jeunes et ardentes, il ne s'élevait aucune plainte. Maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer son œuvre, il n'est question que de gens incompris. Là où il n'y a plus jugement, il n'y a plus de chose jugée. Quoi que fassent les artistes, ils reviendront à l'examen qui recommande leurs œuvres aux admirations de la foule pour laquelle ils travaillent : sans le choix de l'Académie, il n'y aura plus de Salon, et sans Salon l'art peut périr.
Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s'y produit bien des noms qui restent dans leur obscurité, malgré la liste de dix ou douze tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms, le plus inconnu peut-être est celui d'un artiste nommé Pierre Grassou, veim de Fougères, appelé plus simplement Fougères dans le monde artiste, qui lient aujourd'hui beaucoup de place au soleil, et qui suggère les amères réflexions par lesquelles commence l'esquisse de sa vie, applicable à quelques autres individus de la tribu des artistes. En IH5-2, Fougères ilemcurait rue de Navarin, au quatrième étage d une de ces maisons ciroites et hautes qui ressemblent à l'obélisque du Luxor, qui ont une aillée, un petit escalier obscur à touiaauis dangereux, qui ne comportent pas plus de trois fenêtres à chaque él-3ge ; et à rin'ôricur
desquelles se trouve une cour, ou, pour parler plus exactement, un puits carré. Au-dessus des trois ou quatre pièces de l'appartement occupé par Grassou de Fougères s'étendait son atelier, qui avait vue sur Montmartre. L'atelier peint en fond de bri(|ues, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d'un petit tapis bordé, le canapé, simple d'ailiturs, mais propre comme celui de In chambre à coucher d'une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits, et le soin d'im homme pauvre. Il y avait une cummode pour serrer les effets d'atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d'autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord, inondait de son jour, net et froid, cette immense pièce. Fougères, simple peintre de genre, n'a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d'histoire, il ne s'est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s'en tenait encore au chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l'idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l'artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d'un homme qui avait eu sur sa vie l'influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d'Elias Magus, un marchand de tableaux, l'usurier des toiles. En effet, Elias Magus surprit le peintre au moment où, dans cet atelier si propre, il allait se mettre à l'ouvrage.
— Comment.vous va, vieux coquin .' lui dit le peintre. Fougères avait eu la croix, Elias lui achetait ses tableaux deux ou
trois cents francs, il se donnait des airs très-artistes.
— Le commerce va mal, répondit Elias. Vous avez tous des prétentions, vous parlez maintenant de deux cents francs, dès que vous avez mis pour six sous de couleur sur ime toile... Mais vous êtes un brave gar(;on, vous! vous êtes un homme d'ordre, et je viens vous apporter une bonne affaire.
— Timeo Danaos, et dona ferentes, dit Fougères. Savez-vous le latin?
— Non.
— Eh bien! cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes affaires aux Troyens, sans y gagner quelque chose. Autrefois ils disaient : Prenez mon cheval ! Aujourd'hui nous disons : Prenez uuni ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageiugeole-Elias Magus?
Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l'esprit avec lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les charges d'atelier.
— Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.
— Oh! oh!
— Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste.
— Au fait !
— Eh bien ! j'amène un père, une mère et une fille unique.
— Tous uniques !
— Ma foi, oui !... et dont les portraits sont à faire. Ces bourj,'cnis, fous «les arts, n'ont jamais osé s'aventurer dans un atelier. La tille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces geiis-là : ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.
Ce vieux bois d Allemagne, qui passe pour un homme, et qui se nomme Elias Magus, s'interrompit pour rire d un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphir<to|]liélès parlant mariage.
PIERRE GRASSOU
— Les poriraii? sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez nie faire trois tableaux.
— Mai-z-oui, dii gaiement Fougères.
— El si vous épousez la fille, vous ne m'oublierez pas.
— Me marier, moi ? s'écria Pierre Grassou, moi qui ai 1 habitmlc de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie
— Cent mille francs, dit Magus, ei une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien '
— Ouelle est la position de ces gens-là ?
.\nciens négociants; pour le moment, aimant les arts, ayant maison de campagne à Ville-dAvray, et dix ou douze mille livres de rente.
— Quel commerce ont-ils fait?
— Les bouteilles.
El ne fut pas mûdiocroment surplis ilc voir entrer une figure vulgairemcui appelée melon ilaii» le^ jlcilers. — iace oU.
— Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des bouchons, et mes dents s'.ijaceiit..
— Faut-il les amener'.'
— Trois portraits, je les mettrai au Salon, je pourrai me lancer dans le portrait; eh bien! oui...
Le vieil Elias descendit pour aller clierflier la famille Vervelle. Pour savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et
3uel effet devaient produire sur lui les sieur eldame Vervelle, ornés e leur lille unique, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur la vie antérieure de Pierre Grassou, de Fougères.
Elevé, Fougères avait étudié le dessin chez Servin, qui passait dans le monde académique pour un grtnd dessinateur. Après, il était allé chez Scbiiiner y surprendre les secrets de cette puissante et magnifique couleur qui distingue ce maître; mais le maître, les élèves, tout y avait été discret, et Pierre n'y avait rien surpris. De là, Fougeres avait passé dans l'atelier de'Gros, pour se familiariser avec ceue partie de l'art nommée la composition, mais la composition fut sauvage et farouche pour lui. Puis il avait e.ssavé d'arracher à Sommervieuï, à DroUing père, le mystère de leurs effets d'intérieurs. Ces deux maîtres ne s'étaient rien laissé dérober. Enfin, Fougères avait Urminé son éducation chez Duval-Lecamus. Durant ces études et ces différentes transformations. Fougères eut des mœurs tranquilles et rangées qui fournissaient matière aux railleries des diiïéreoLs ateliers où il séjournait, mais partout il désarma ses camarades par sa modestie par une patience et une douceur d'agneau. Les laaitrcs n'avaient aucaoe sympathie pour ce brave garçon, les maî-
tres aiment les sujets brillants, les esprits excentriques, drftlatiqiics, fougueux, ou sombres et profondément réfléchis, qui dénotent un talent futur. Tout, en Fougères, annonçait la médiocrité. Son surnom de Fougères, celui du peintre dans la pièce de l'Eglantine, fut la source de mille avanies; mais, par la force des choses, il accepta le nom de la ville où il était né.
Grassou de Fougères ressemblait à son nom. Grassouillet et d'une taille niédio(M-e, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs, le nez en iioinpctle. une bombe assez large et les oreilles longues. Son air ilmw, passif et résigné relevait peu ces traits principaux de sa pbysioiiuiiiie pleine de santé, mais sans action. H ne devait être toiirinenté ni par cette abondance de sang, ni par celte violence de pensée, ni par celte verve comique à laquelle se reconnaissent les grands artistes. Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois, venu de son pays pour être commis chez un marchand de couleurs, originaire de "Mayenne, et parent éloigné des d'Orgemoni, s'institua peintre par le fait de rentètement qui constitue le caractère breton. Ce qu'd souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses études. Dieu seul le sait. Il soulTrit autant ([ue souffrent les grands hommes quand ils sont traqués par la misère et . chassés tomme des bêtes fauves par la meute des gens médiocres, et par la troupe des vanités altérées de vengeance. Dès qu'il se crut de force à voler de ses propres ailes. Fougères prit un atelier en haut de la rue des Martyrs, ou il avait commencé à piocher. 11 fit son début en •Isiy. Le premier lableau qu'il présenta au jury pour l'exposition du Louvre représentait une noce de village, assez péniblement copiée d'après le tableau de Greuse. On refusa la toile. Quand Fougères apprit la fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès d'amour-propre épilepii(|ue auxquels s'adonnent les esprits superbes, et qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou au secrétaire du musée, par des menaces d'assassinat. Fougères reprit tranquillement sa toile, l'enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans son atelier en se jurant à lui-même de devenir un grand peiniie. Il plaça sa toile sur son chevalet, et alla chez son ancien niailre, un homme d'un immense talent, chez Schinner, artiste doux et patient comme il était, et dont lo succès était complet au dernier Salon : il le pria de venir critiquer l'œuvre rejetée. Le grand peintre quitta tout et vint. Quand le pauvre Fougères l'eut mis face à face avec l'œuvre, Schinner, au premier coup d'œil, serra la main de Fougères.
— Tu es un brave garçon, tu as un cœur d'or, il ne faut pas le tromper. Ecoute ! tu tiens toutes les promesses que tu faisais à l'atelier. Quand on trouve ces cboses-là au bout de sa brosse, mon bon Fougères, il vaut mieux laisser ses couleurs chez Brullon, et ne pas voler la toile aux aulres. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton, couche-toi sur les neuf heures; va le matin, à dix heures, à quehpie bureau où m demanderas une place, et quitte les arts.
— Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n'est pas l'ar''èt que je demande, mais les motifs.
— Eh bien! tu fais gris et sombre, lu vois la nature à travers nn crêpe; ton dessin est lourd, empalé; la composition est un pastiche de Greuze, qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui te manquent.
En détaillant les fautes du tableau, Schinner vit sur la figure de Fougères une si profonde expression de tristesse, qu'il l'emmena dîner et lâcha de le consoler. Le lendemain, dès sept heures. Fougères était à son citevalet, retravaillait le tableau condamné; il eu réchauffait la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il replâtrait ses figures. Puis, dégoûté de son tableau, il le porta chez Elias Magus. Elias Magus, espèce de Ilollando-Belge-Flamand, avait trois raisons d'être ce qu'il devint : avare et riche. Venu de Bordeaux, il débutait alors à Paris, brocantait des tableaux, et demeurait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Fougères, qui comptait sujsa palette pour aller chez le boulanger, mangea très-intrépidement du pain et des noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et du fromage, selon les saisons. Elias Magus, a qui Pierre offrit sa première toile, la guigna longtemps, il en donna quinze francs.
— Avec quinze francs de recette par an et mille francs de dépense, dit Fougères en souriant, on ne va pas loin.
Elias Magus fit un geste, il se mordit les pouces en pensant qu'il aurait pu avoirle table.ui pour cent sous. Pendant quehpies jours, tous les matins. Fougères descendit de la rue des Martyrs, se cacha dans la foule sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Magus, et son œil plongeait sur son tableau, qui n'attirait point les regards des passants. Vers la fin de la semaine, le tableau disparut. Fougères remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du brocanteur, il eut l'air de flâner. Le juif était sur sa porte.
— Eh bien ! vous avez vendu mon tableau ?
- Le voici, dit Magus, j'y mets une bordure pour pouvoir l'offrir à quelqu'un qui croira se connaître en peinture.
Fougères n'osa plus revenir sur lo boulevard, il entreprit un nou veau tableau ; il resta deux mois à le faire en faisant des repas de souris, et se donnant un mal de galérien.
Un soir, il alla jiisipie sur le boulevard, ses pieds le portèrent fa-
PIEFtRE GRASSOU.
lalcnfiPnt jusqu':^ la boiiliqiie de Magus, il ne vit son ial)Icaii nulle part.
— J'ai veiulii votre tableau, dit le marcliand à l'arlisle.
— El combien .'
— Je suis rentré dans mes fonds avec un petit intérêt. Faites-moi des intérieurs llamands, une leçon d'anatoniic, un paysage, je vous les [laverai, dit Elias.
Fougères aurait serré Magus dans ses bras, il le regardait comme un père. Il revint, la joie au cœur : le grand peintre Seliinner s'était donc trompé ! Dans cette immense ville de Paris, il se trouvait des cœurs qui battaient à l'unisson de celui de Urassou, son talent était compris et apprécié. Le pauvre garçon, à vingt-sept ans, avait l'innocence d'un jeune homme de seize ans Un autre, un de ces artistes dcfianls et farouches, aurait remarqué l'air diabolique d'Elias Magus, il ertt observé le fréiillemenl des poils de sa barbe, l'ironie de sa moustache, le mouvement de ses épauli-s qui annonçait le conlentemeni du juif de W alter Sctit fourbant un chréliet). Fougères se promena su r les boulevards, dans une joie qui donnait à sa figure une expression lière : il ressemblait à un lycéen qui pi'stége une femme. Il rencontra Joseph Bridau, l'iiii de ses camalades, lui de ces talents excentriques destinés à la gloire et au malheur.
Joseph Pridaii, qui avait quelques sous dans sa poche, selon son expression, ennnena Fougères à l'Opéra. Fougères ne vit pas le ballet, il n'entendit pas la musi(Hie. il concevait des talilcaiix. il peignait. Il
auitia Joseph au milieu e la soirée, il courut chez lui faire des esquisses à la lampe, il inventa trente tableaux pleins de rénr.niscenccs, il se crut nn homme de génie. Dés le lendemain, il acheta des couleurs, des toiles de plusieurs (liiiiciisions; il installa du pain, du Iroina^i' sur sa lable. il mit lie l'eau dans une (■ruche, il (il une piovision de bois pour son pocle ; )mis, selon l'expression des ateliers, il piot, ha ses tableaux ; il eut (|iiclqiies modèles, et Magus lui préla des étoffes. .Vprèsdeux mois de réclusion, le Breton avait fini quatre tableaux. Il redemanda les conseils de Schinner, aiupiel il adjoignit Joseph Briilau. Les deux
peintres virent dans ces toiles une servile imitation des paysages hollandais, des intérieurs de Melzii. et dans la quatrième une' copie di- la Leçon d'anatomie de l'ienibrandt.
— Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah ! Fougères aura de la peine à être original.
— Tu devrais faire autre chose que de la peinture, dit Bridau.
— (Juoi? dit Fougères.
— Jette-toi dans la littérature.
Fougères baissa la tète à la façon des brebis quand il pleut ; il demanda, il obtint encore des conseils utiles, et retoucha ses tableaux avant de les porter à Elias. Elias paya chaque toile vingt-cinq francs. A ce prix. Fougères n'y gagnait rien, mais \\ ne perdait pas, eu égard à sa sobriété. 11 (it quelques promenades, pourvoir ce que devenaient ses tabkaux. et eut une singulière hallucination. Ses toiles si pei- ^ées, i, '. nettes, qui avaient la dureté de la lole et le luisant des
peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d'un brouillard, elles ressemblaient à de vieux tableaux. Elias venait de sortir. Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. Il crut avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles vieilles toiles. Après sept ans de travaux continus. Fougères parvint à composer, à exécuter des tableaux passables. Il faisait aussi bien que tous les artistes du second ordre, Elias achetait, vendait tous les tableaux du pauvre Breton, qui gagnait péniblement une centaine de louis par an, et ne dépensait pas plus de douze cents francs.
A l'exposition de 1829, Léon de Lora, Schiiinor et Bridau, qui tous trois occupaient une grande place, et se trouvaient à la tète du mouvement dans les arts, furent pris de pitié pour la persistance, pour la pauvreté de leur vieux camarade; et ils tirent admettre à l'Exposition, dans le grand salon, un tableau de Fougères. Ce tableau, puissant d'intérêt, qui tenait de Vigneron pour le sentiment, et du premier faire de Dubufe pour l'exécution, repré sentait un jeune homme à qui, dans l'intérieur d une prison, l'on rasait les cheveux à la nuque. D'un côté, un prêtre, de l'autre, une vieille et une jeune femme en pleurs. Un greffier lisait un papier timbré. Sur une méchante table se voyait un repas aiupiel personne n'avait touché. Le jour venait à travers les barreaux d'une fenêtre éleviic. II y avait de quoi faire fré- !.Bir les bourgeois, et les bourgeois fréiiii-saient.
Fougères s'était inspiré tout bonnement du chefd'œuvre de (jérard Dow:
il avait retourné le groupe de la Femme hvdropique vers la fenêtre, au lieu de le présenter de face. 11 avait remplacé la mourante par le condamné : même pâleur, même regard, même appel à Dieu. Au lieu du médecin flarnand, il a\;iil peint la froide et oiiirielle ligure du groffiiT vêtu de noir: mais il avait ajouté une viedle femme auprès de la jeune lille de Gérard Dow.
Eiilin, la figure ernelleincnt bonasse du bourreau dominait ce groupe. Ce plagiat, très-habilement déguisé, ne fut point reconnu. Le livret contenait ceci :