‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 86 sur 92 · Grassou do Foufjères (Pierre), rue de Navarin · texte numérisé non relu

Grassou do Foufjères (Pierre), rue de Navarin

L* TOILETTE d'cN CHODAN,

condamné à mort en 1801.

Pierre Grassou. Quoique médiocre, le

tableau eut un prodigieux succès. La foule se forma tous les jours devant la loilc à la'mode, et Charles X s'y arrêta. Madame, instruite de la viep;iliente de ce pauvre Breton, s'enthousiasma pour le Breton. Le duc d'Orléans marchanda la toile. Les ecclésiastiques dirent à madame la danpliine que le sujet était plein de bonne?- pensées : il y régnait en effet un air religieux très-satisfaisant. Monseigneur le dauphin admira la poussière des carreaux, une grosse lourde faute, car Fougères avait répandu des teintes verdàlres qui annonçaient de l'humidité au bas des murs. Madame acheta le tableau mille francs, le Dauphin en commanda un antre. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s'était jadis battu pour la cause royale en 1799. Joseph Bridau, le grand peintre, ne fut pas décoré. Le ministre de l'intérieur commanda deux tableaux d'église à Fougères. Ce Salon fut pour Pierre Grassou toute sa fortune, sa gloire, son avenir, sa vie. Inventer en tonte chose, c'est vouloir mourir a petit feu ; copier, c'est vivre. Après avoir eunn découvert un filon

so

PTF.RRR GRASSOU.

plein d'or. Grassou de Foiipcres pratiqua la partie de cette cruelle maxime à huiuelle la société doit ces inrànios médiocrités cliariiées d'élire aujourd"luii les supériorités dans toiUes les classes sociales; mais qui ualurellemeul s'élisent elle-mcmes, et font une guerre ailiariiée aux vrais t;ilent$. Le principe de l'élection, appliqué à tout, est faux, la France eu reviendra, ^éanmoius, la niodc-.lie, la sinipliciié, la surprise du bon et doux Fougères, firent taire les récriniiuaiions et l'euvie. D'ailleurs, il enl pour lui les Crassou parvenns. solidaires des Grassou a venir. 0"^'tl"es gens, émus (lar l'énergie d'un homme que rien n'avait découragé, parlaient du Domiuiquin, et disaient : • Il (mu réconqienser la volonté dans les arts! Grassou n'a pas volé son succès '. voilà dix ans qu'il pioche, pauvre bonhomme ! » Celle exclamation de pciuvre bonhomme! était pour la moitié dans les adhé^ions et les félicitations que recevait le peintre. La pitié élève autant de inédiocriié> que l'envie rabaisse de grands ariistes. Les journaux n'avaient pas épargné les critiques, mais le chevalier Fougères les digéra connue il digérait les conseils de ses amis, avec une patience angélique. Riche alors d'une quinzaine de mille francs, bien péuibicineui gagnés, il meubla sou appartement et son atelier rue de rfavarin, il y ût le tableau demandé par monseigneur le Dauphin, et les deux tableaux d'éûlise commandés par le ministère, à jour fixe, avec une régularité désespérante pour la caisse du ministère, habituée à d'autres façons. Mais adiuirez le bonheur des gens qui ont de l'ordre ! S'il avait tardé, Grasfou, surpris par la Révoluiion de juillet, n'eût pas été payé. A trente-sept ans. Fougères avait fabriqué pour Elias Magus environ deux cents tableaux complètement inconnus, mais à l'aide desquels il était parvenu à celle manière satisfaisante, à ce point d'exécution qui fait hausser les épaules à l'artiste, et que chérit la bourgeoisie. Fougères était cher à ses amis par une rectitude d'idées, par une sécurité de seutimenis, une obligeance parfaite, une grande loyauté; s'ils n'avaient aucune estime pour la paleile, ils aimaient l'hoiunie qui la tenait. — Quel malheur que Fougères ait le vice de la peinture 1 se disaient ses camarades. Néanmoins, Grassou donnait des conseils excellents, semblable à ces feuillelonisles incapables d'écrire un livre, et qui savent trcs-bicn par où pèchent les livres; mais il y avait, entre les critiques littéraires et Fougères, une différence : il était éminemment sensible aux beautés, il les reconnaissait, et ses conseils élaieui empreints d'un sentiment 'e justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques. Depuis 1 1 Révolution de juillet. Fougères présentait à chaque exposition une dizaine de tableaux, parmi" lesquels le jury en admettait quatre ou cinq. 11 vivait avec la plus rigide économie, et tout son domestique consistait dans une femme de ménage. Pour toute distraction, il visitait ses amis, il allait voir les objets d'art, il se permettait quelques petits voyages en France, il projetait d'aller chercher des inspirations en Suisse. Ce détestable artiste était un excellent citoyen : il montait sa garde, allait aux revues, payait son loyer et ses consoinniLiiious avec l'exactiuide la plus bourgeoise. Ayant vécu dans le travail et dans la misère, il n'avait jamais eu le temps d'aimer. Jusqu'alor;. garçon et pauvre, il ne se souciait point de compliquer son existence si simple. Incapable d'inventer nue manière d'augmenter sa fortune, il portait tous les irois mois chez son notaire, Cardot, ses économies et ses gains du trimestre. Quand le notaire avait à Grassou mille écus, il les plaçait par première hypoihèque, avec subrogation dans les droits de la femme, si l'emprunlour était marié, ou subrogation dans les droits du vendeur, si l'emprunteur avait un prix a payer. Le notaire touchait lui-même les inlérêls et les joignait au.x remises partielles faites par Grassou de Fougères. Le peintre atteudaii le fortuné moment où ses contrats arriveraient au chiffre imposant de deux mille francs de rente, pour se donner Votium cum dignitate de lartisle et faire des tableaux, oh 1 mais des tableaux! enfin de vrais tableaux ! des tableaux finis, chouettes, kox-noffs et chomosoffs. Son avenir, ses rêves de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir? c'était d'entrer à I Institut et d'avoir la rosette des officiers de la Légion d'honneur ! S'asseoir à côté de Schimier et de Léon de Lora, arriver à l'Académie avant liridau ! avoir une rosette à sa bouionnicre! Quel rêve ! Il n'y a que les gens médiocres pour penser à tout.

En entendant le bruit de plusieurs pas dans l'escalier. Fougères se reh.iussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert bouteille, et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure vulgairement appelée un melon dans les ateliers. Ce fruit surnioniallune citrouille, velue de drap bleu, oruéc d'un paquet de breloques tin'.innabuhint. Le melon souiTl.iii comme un niir^ouin. la citrouille maiciiaiisur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai peintre aurait fait ainsi la charg»- du petit march;iud de boulellles, et l'eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu'il ne peign;iil lias les légumes. Fougères regarda Li pratique sans rire, car M. Vervelle présentait un diamant de mille ccu» à sa chemise.

Fougères regard i M.gus cl dit : — H y a grati en employant un mol d'arcot, alors à b mode dans les aiellers.

En cnicndam ce mot, M. Vervelle Ironi.a les sourcils. Ce bourgeois allirHilàiuiuneauire>'Omplicaiionde légumes, dans la personne de sa femme ei ù.' s.i i:.ic. i-a rmiuie avait sur la (i;,iire un acajou répandu,

elle ressemblait i^ «ne noix de coco surmontée d'une tête, et serrée par une ceinlnre. Elle pivotait sur ses pieds, sa robe était jaune, à raies noires. Elle produisait orgncillensement des mitaines extravagantes sur des mains enfiées comme les gants d'une enseigne. Les plumes du convoi de première classe (lotlaicnt sur un chapeau extravasé. Des dentelles paraient des épaules aussi bombées par derrière que par tlevaut : ainsi la forme sphérique du coco était parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des «bâtis, étaient ornés d'un bourrelet de six lignes au-dessus du cuir verni des souliers. Comment les pieds y étaleiil-ils entrés'.' Ou ne sait.

Suivait une jeune aspçrge, verte et jaune par sa robe, et qui montrait une petite tête couronnée d'une chevelure eu baiulcau, d'un jaune-carotte qu'un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur im leinl assez blanc, des grands yeux innocents, à cils blancs, peu rie sourcils, un chapeau de paille d'ilalic avec deux honnêtes coques de satin bordé d'un liseré de satin blanc, les mains verlueuscmcnt rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient, en regardant l'atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les arts.

— Et c'est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances? dit le père en prenant un petit air crâne.

— Oui, monsieur, répondit Grassou.

— Vervelle, il a la eroix, dit tout bas la femme à son mari pendant que le peintre avait le dos tourné.

— Est-ce que j'aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne serait pas décoré?... dit l'ancien marchand de bouchons.

Elias Magus salua la famille Vervelle et sortit, Grassou raccompagna jusque sur le palier.

— li u'y a que vous pour pêcher de pareilles boules.

— Cent mille francs de dot !

— Oui ; mais quelle famille !

— Trois cent mille francs d'espérances, maison rue Doucherat, et maison de canqiagne à Vllle-d'Avray.

— Boucherai, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre.

— Vous serez à l'abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Elias. Cette idée entra dans la tète de Pierre Grassou^ comme la lumière

du matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant lo père de la jeune personne, il lui trouva bonne mine et admira cette face pleine de tons violents. La mère et la fille voltigèrent autour du peintre, en s'émerveillanl de tous ses apprêts, il leur parut être un dieu. Cetl»; visible adoration plut à Fougères. Le veau d'or jeta sur celle famille son reflet fantastique.

— Vous devez gagner un argent fou? mais vous le dépensez comme vous le gagnez ? dit la mère.

— Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n'ai pas le moyen de m'amuser. Mon notaire place mon argent, il sait mou compte, une fois l'argent chez lui, je n'y |iense plus.

— On me disait, à" moi, s'écria le père Vervelle, que les artistes étaient tous paniers percés!

— Quel est votre notaire, s'il n'y a pas d'indiscrétion? demanda madame Vervelle.

— Un brave garçon, tout rond, Cardot.

— Tiens ! tiens ! est-ce farce ! dit Vervelle, Cardot est le nôlre.

— Ne vous dérangez pas! dit le peintre.

— Mais liens-loi donc tranquille, Auiénor, dit la femme, tu ferais manquer monsieur, et si tu le voyais travailler, tu compicndrais...

— Mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas appris les arts? dit mademoiselle Vervelle à ses parents.

— Virginie, s'écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre certaines choses. Quand tu seras mariée .. bien ! mais, jusque-là, tiens-toi tranquille.

Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa presque avec rboniiête ariisie. Elle dut revenir deux jours après. En sortant, le père et la mère dirent à Vlr;;inie d'aller dcvanl eux; mais, malgré la distance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveille^' sa curiosité.

— Un homme décoré... trente-sept ans... un artiste qui a des commandes, qui place son argent chez noire notaire. Cousiillons Cardol ! Hein, s'appeler madame de l'ongcies!... ça n'a pas l'air d'être un méchant hiininic !... Tu me diras un conmicrçaui?... mais un commerçant tant qu'il n'est pas retiré, vous ne savez pas ce (pic peul devenir votre fille ! tandis qu'un arliste économe... puis nous aimons les arts... Enfin !...

Pierre Grassou, pendant que la famille Vervelle le discutait, discutait la famille Vervelle. Il lui fut inq)0:.sible de demeurer en paix dans son atelier. Il se promena sur le boulevard, il y regard.il/ les femmes rousses qui paysalenl! Il se faisait les plus étranges raisouneinenls : l'or était le plus beau des méiaux, la couleur jaune représentait l'or, les Romains aimaient les fennnes rousses, cl il devint Romain, clc. Après deux ans de mariage, quel homme s'occupe de la couleur de sa femme? L. beauté passe... mais la laldc^ur reste 1 L'argent est la moitié du bonheur. Le soir, en se coucliaut, le peintre liur.vail déjà Virginie Vervelle charmacte

PIERRE GRASSOU

Quand les trois Vervelle entrèrent le jour de la seconde séance, l'artisle les acnicillit avec im aiiiuible sourire. Le scéicral avait fait sa liaibe, il avait mis du linge bLiuc ; il s'était agréableiniMil disposé les cheveux, il avait clioisi un pantalon fort avantageuv et des pantoufles rouges à la poulaine. La famille répondit par un sonrire aussi flatteur (pic celui de l'artiste, Virginie devint de la couleur de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tète, en regardant les éludes. Pierre Grassou trouva ces petiics minauderies ravissantes. Virginie avait de la grâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni de la mère; mais de qui tenait-elle?

— Ah ! j'y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son commerce.

Pendant la séance, il y eut des csparmouclies entre la famille et le peintre, (pii eut l'audace de trouver le père Vervelle spirituel. Cette flatterie lit entrer la famille au pas de charge dans lecu'ur de l'artiste, il donna l'un de ses croquis à Virginie, et une esquisse à la mère.

— l'onr rien ' dirent-elles.

Pierre Grassou ne put s'empêcher de sourire.

— Il ne faut pas donner ainsi vos tableaux, c'est de l'argent, lui dit Vervelle.

A la troisième séance, le père Vervelle parla d'une belle galerie de tableaux qu'il avait à sa campagne de Ville-d'Avray : des Rubens, des Gérard Dow, des Micris, des Terburg, des Rembrandt, un Titien, des Paul Putter, etc.

— .M. Vervelle a fait des folies, dit fastueusement madame Vervelle. il a pour cent mille francs de tableaux.

— .l'yime les arts, reprit l'ancien marchand de bouteilles. (Juand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari

était pres(|ue achevé, l'enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus de bornes. Le notaire avait fait le plus grand éloge du peintre : Pierre Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des artistes les plus ranges, qui d'ailleurs avait amassé trente-six mille francs; ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille francs chaque année, il capitalisait les intérêts; enfin il était incapable (le rendre une femme malheureuse. Cette derniire pUiase fut d'un poids (Miornie dans la balance. Les amis des Vervelle n'enîendaienl |llll^ parler que du célèbre Fougères. Le jour où l'oui^eres cnlaiiia le portrait de Virginie, il était in petto déjà le gendre de la famille Vc rvelle. Les trois Vervelle fleurissaient dans cet atelier, qu'ils s'Ii.iliiiuaient à considérer comme une de leurs résidences : il y avait |ioiir eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil, artiste.' Abyssus abyssum, le bourgeois attire le bourgeois. Vers la fin de la séance, l'escalier fut agité, la porte fut brutalement ouverte, et entra .loseph Bridau : il était à la tempête, il avait les cheveux auvent; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les éclairs de son regard, tourna tout autour de l'atelier, et revint à Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique, et tachant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s'étanl évadé de sa capsule de drap.

-- Le bois est cher, dit-il à Grassou.

— Ah !

— Les Anglais sont après moi. Tiens, lu peins ces choses-là ?

— Tais-loi donc !

— Ah ! oui !

La famille Vervelle, superlativement choquée par cette étrange apparition, passa de son rouge ordinaire au rouge-cerise des feux iolents,

— Ça rapporte! reprit .Joseph. Y a-t-il auhert en fouillouse?

— te faut-il beaucoup?

— Un billet de cinq cents... J'ai après moi un de ces négociants de la nature des dogues, qui. une fois qu'ils ont mordu, ne lâchent plus qu'ils n'aient le morceau. Quelle race !

— Je vais t'écrire un mot pour mon notaire...

— Tu as donc un notaire?

— Oui.

— Ça m'explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des tons roses, excellents pour des en>eignes de parfumeur!

Grassou ne pui s'empéther <le rongir, Virginie posait.

— .\borde doue la nature comme elle est ! dit le grand peintre en continuant. Mademoiselle est rousse. Eli bien! est-ce un péché mortel ? Tout est inagnilique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta palette, réchauffe-moi ces joues-là, piques-y leurs petites taches brunes, beurre-moi cela? Veux-iu avoir plus d'esprit que la nature?

— Tiens, di! Fougères, prends ma place pendant que je vais écrire. Vervelle roula jusqu'à la table et s'approcha de l'oreille de Grassou.

— Mais ce patant-tà va tout gâter, dit le marchand.

— S'il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille fois le mien, répondit Fougères indigné.

En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa fennne, stupéf.iite de l'invasion de la bêle féroce, et assez peu rassurée de la voir coopérant au portrait de sa lille.

— Tiens, suis ces indications, dit Bridau en rendant la palette et prenant le billet. Je ae te remercie pas ! je puis retourner au château

de d'Arthez, à qui je peins une salle à manger, et oii Léon de Lora fait les dessus de porte, des chr .. -d'oeuvre. Viens nous voir.

Il s'en alla sans saluer, tant il en av i assez d'avoir re|;ardé Virginie.

— Qi'i est cet homme? demanda madame Vervelle.

— Un grand artiste, répondit Grassou.

Un moment de silence.

— Etes-vous bien sûr, dit Virginie, qu'il n'a pas porté malheur à mon portrait? il m'a effrayée.

— Il n'y a fait que du bien, répondit Grassou.

— Si c'est un grand artiste, j'aime mieux un grand artiste qui vous ressemble, dit madame Vervelle.

— Ah ! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout entière, lit observer Virginie.

Les allures du génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.

On entrait dans cette phase d'automne si agréablement uonnnée Vété de la Saint-Mai tin. Ce fut avec la timidité du néophyte en présence d'un homme de génie que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison de campagne dimanche prochain : il savait combien peu d'attraits une famille bourgeoise olIVait à un artiste.

— Vous autres ! dil-il, il vous faut des émotions ! des grands spectacles et des gens d'esprit; mais il y aura de bons vins, et je compte sur ma galerie pour vous compenser l'ennui qu'un artiste comme vous pourra éprouver parmi des négociants.

Cette idolâtrie qui caressait exclusivement sorr amour-propre charma le pauvre Pierre Grassou, si peu accoutumé à recevoir de tels compliments. L'honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce cœur d'or, celte loyale vie, ce slu[)ide dessinateur, ce brave garçon, décoré de l'ordre royal de la Légion d'honneur, se mil sous les armes pour aller jouir dés derniers beaux jours de l'année, à Ville-d'Avray. Le peintre vint modesiement par la voiture publique, et ne put s'empêcher d'admirer le beau pavillon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d'un parc de cinq arpeuis, au sommet de Ville-d'Avray, au plus beau point de vue. Epouser Virginie, c'était avoir cette belle villa quelque jour! Il fut reçu par les "Vervelle avec un enthousiasme, une joie, une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent. Ce fui un jour de triomphe. On promena le futur dans les allées couleur nankin qui avaient été raiissées coumie elles devaient l'être pour un grand homme. Les arbres eux-mêmes avaient un air peigné, les gazons étaient fauchés. L'air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient : Nous avons un grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son parc, la (ille serpentait comme une anguille, et la mère suivait d un pas noble et digne. Ces trois êtres ne lâchèrent pas Grassou pendant sept heures. Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité, M. et madame Vervelle arrivèrent à leur grand coup de théâtre, à l'ouverture de la galerie illuminée |iar des lampes à effets calculés. Trois voisins, anciens commerçants, un oncle à succession , mandés pour l'ovation du grand artiste , une vieille demoiselle Vervelle et les convives suivirent Grassou dans la galerie, assez curieux d'avoir son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle, qui les assommait de la valeur fabuleuse-de ses tableaux. Le marchand de bouteilU's semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe et les galiMies de Versailles. Les tableaux magnifiquement encadiés avaient des étiquettes où se lisaient eu lettres noires sur fond d'or :

Rdbens.

Dansei de faunes et de nymphes

Rembrandt.

Intérieur d'une salle de dissection. Le iloeteur Tromp faisant sa leçon à ses élèies.

Il y avait cent cinquante tableaux tons vernis, éponssetés, quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas en présence des jeunes personnes.

L'artiste resta les bras ca.-sés, la bouche béante, sans parole sur les lèvres, en reconnaissant la moiiié de ses tableaux dans celte galerie : il était Rubens, Paul Potier, Mieris, Meizu, Gérard Dow ! il était à lui seul vingt grands maîtres.

— Qu'avez-vous? vous pâlissez !

— Ma fille, un verre d'eau, s'écria la mère Vervelle.

Le peintre prit le père Vervelle par le bouton de son habit, et l'emmena dans un coin, sous prétexte de voir un Murillo. Les tableaux espagnols étaient alors à la mode.

— Vous avez acheté vos tableaux chez Elle Magus?

— Oui, tous originaux!

— Entre nous, combien vous a-t-d vendu ceux que je vais vous désignerl?

Tous deux, ils firent le tour de la galerie. Les convives lurent éintrveillés du sérieux avec lequel l'artiste procédait en compagnie de son hôte à Fexainen des chcfs-d'u.uvre.

PIERRE GRASSOll.

— Trois niillo francs ! iVii à voi\ basse Vervolle en arrivant au iernier; mais jo liis iiiiaranio mille francs!

— Quaranlc mille francs nn Titien? reprii à liauic voix l'artiste, liais (0 serait pour rien.

— (Jnanil je vous le disais, j'ai pour cent mille éciis de tableaux ! s'écria Vcrvelle.

— J'ai fait tous ces iableau\-là. lui ilii à l'oreille Pierre Grassou, je ne les ai pas vendus tous ensend>le plus de di\ mille francs...

— rrouve7.-le-nioi. dit le mar<lian(l de liiniU'illes. et je double la dot de ma tille, car alors vous êtes Hubens. Uenibrundl, Terbur^', Vitien!

— Et .Magus est un fameux marchand de tableaux ! dit le peintre, qui s'expliqua l'air vieux de ses tableaux et l'utilité des sujets que lui demandait le broeaulcur.

Loin de perdre dans l'esiime de son admirateur, M. de Fougères, car la famille persistait à nouuner ainsi Pierre lirassou, graiulii si bien, qu'il lit gratis les portraits de la famille, et les offrit naturellenieut à son bèau-pere. à sa belle-mere et à sa fenune.

Aujourd'hui. Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule exposition, passe pour un des bous peintres de portraits. Il gagne ime douzaine de mille francs par an, et gale pour cinq cents francs de toiles. Sa femme a eu sis mille francs de rentes eu dot, il vit avec son beau-

père et sa belle-mère. Les Vervelle et les Grassou, q\ii s'entendent à nuM'veille, ont voilure cl sont les pins beureuM's gens du nu)n(le. Pierre lirassou ne son pas d'un cercle bourgeois où il est considéré comme un des plus grands artistes de ré[>o(pie ; et il ne se dessine pas un portrait de famille, entre la barrii're du Trône et la rue du Temple, (pii ne se fasse chez lui, qui ne se paye au moins cinq cents francs. (Connue il s'est très-bien montré dans les émeutes du 12 mai. il a été nommé oITirier de la Lc'gion d'honneur. 11 est chef de bataillon dans la garde nalinniile, Le MiiS('e de Versailles n'a pas pu se dispenser de eoiiiiiiaiidiT nue bataille à ini si e\celleiil citoyen. Madame de Fougères adore son époux, à qui elle a donne deux enlant?. Ce peintre, bon père et bon époux, ne peut cepfndant pas ûter de son cœur une fatale pensc'c : k-:s artistes se moipu'iil de lui, sou nom est un terme de nu pris dans les ateliers, b's l'enillelons ne s'occupent pas de ses onvrages. ,M;iis il travaille ton onrs, cl il se porte à l'Académie, où il entrera. Puis, vengeance (pii lui dilate le civnr ! il acheté des tableaux aux peintres célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les Clouter (le la galerie de Ville-d'Avray par de vrais chefsd'œuvre, (pii ne sont pas de lui. On coimait des luédiocrités plus taquines et plus méchantes que celle de Pierre Grassou. qui, d'ailleurs, est d'une bienfaisance anonyme et d'une obligeance parfaite.

Paris, décembre 1839.

FIN DE PlEnRË GRASSOU.

SARRASINE

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