A MONSIEUR LE BARON JAMES ROTHSCHILD
CO^SUL GENERAL D ADTRICIIE A PAr.lS, BA>QUIEB.
Loreite est un mot déccnl inventé pour exprimer l'éiat d'une fille ou la fille d'un éiat difficile à noiiimor, et que, dans sa pudeur, l'Académie française a négligé de définir, vu l'âge de ses qu;\ranie membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu'on ne pouvait pas dire sans périphrases, la forlune de ce mol est faite. Aussi la loreite passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une loreite. Le mol ne fut fait qu'en 1840, sans doute à cause de l'agglomération de ces nids d'hirondelles autour de l'église dédiée à Nolre-Dame-de-Loreile. Ceci n'est écrit que pour les étymologisles. Ces messieurs ne seraient pas tant embarrassés si les écrivains du moyen âge avaient pris le soin de détailler les mœurs, comme nous le faisons dans ce temps d'analyse et de description. Mademoiselle Turqiiet, on Malaga, car elle est "beaucoup plus connue sous son nom de guerre (voir la Fausse viaitrcssc), est l'une des premières paroissiennes de cette cliarmanle église. Celte joyeuse et spirituelle fille, ne possédant que sa beauté pour forlune, taisait, au moment où cette histoire se conla, le bonheur d'un notaire qui trouvait dans sa nolaresse une femme un peu trop dévote, on peu trop roidc, un peu trop sèche, pour trouver le bonlieur au logis. Or, par une soirée de carnaval, maitre Cardot avait régalé, chez mademoiselle Turquet, Desroches l'avoué, Bixiou le caricaturiste, Lousteau le fenilleloniste, Nathan, dont les noms illustres dans le Comédie humaine rendent superflus toute esi)cce de portrait; le jeune la Paiférine, dont le titre de comte de vieille roche, roche sans aucun filon de niéial, hélas! avait honoré de sa présence le domicile illégal du notaire. Si l'on ne dine pas chez une loieiie pour y manger le brcuf patriarcal, le maigre poulet de la Uible conjugale et la salade de famille, l'on n'y tient pas non plus les discours hypocrites qui ont cours dans un salon meublé de vertueuses bourgeoises. Ah ! quand les bonnes mœurs seront-elles aitrayanles? Quand les femmes du grand monde monlreronl-ellcs un peu' moins leurs épaules et un peu plus de bonhoniie ou d'esprit? Marguerite Turquet, l'Aspasie du Cirque-Olympique, est une de ces natures franches et vives à qui l'on pardonne tout à cause de sa naïveté dans la faute et de son esprit dans le repentir à qui l'on dit, comme Cardot, assez spirituel quoique nolaire pour le dire : — Trompe-moi bien 1 Ne crovez pas ncannioins à des éijormilés. Desrocbes ei Cardot étaient denx'tiop bons enfants ei trop vieillis dans le métier pour ne pas être de plain-pied avec Bixiou, Lousteau, Nathan et le jeu-. . omie. Et ces messieurs, avant eu souvent recours aux deux officiers ministériels, les conuaissuicnt
trop pour, en style lorelle, les faire poser. La conversation, parfun des odeurs de sept cigares, fantasque d'abord comme une chèvre i liberté, s'arrêta sur la stratégie que crée à Paris la bataille incessantt qui s'y livre entre les créanciers et les débiteurs. Or, si vous daignez vous souvenir de la vie et des aniécédcnts des convives, vous eussiez diflicilement trouvé dans Paris des gens plus instruits en celte matière : les uns émériles, les autres artistes, ils ressemblaient à des magistrats riant avec des justiciables. Une suite de dessins faits par Bixiou sur Clichy avait été la cause de la tournure que prenait le discours. Il était minuit. Ces personnages, diversement groupés dans le salon autour d'une table el devant le feu, se livraient à ces charges qui non-seulement ne sonl compréhensibles et possibles qu'à Paris, mais encore qui ne se font el ne peuvent être comprises que dans la zone décrite par le faubourg Monimartre et par la rue de la Chaiisséc-d'Antin, entre les hauteurs de la rue de Navarin et la ligne des boulevards.
En dix minutes, les réflexions profondes, la grande et la petite morale, tous les qiiolibcls furent épuisés sur ce sujet, épuisé déjà vers 1500 par Rabelais. Ce n'est pas un petit mérite que de renoncer à ce fea d'artifice terminé par celle dernière fusée due à Malaga.
— Tout ça tourne au profit des bottiers, dil-ellc. J'ai quille une modiste qui m'avait manqué deux chapeaux. La rageuse est venue vingl-sept fois me demander vingt francs. Elle ne savail pas que nous n'avons jamais vingt francs. On a mille francs, on envoie chercher cinq cents francs chez son notaire ; mais vingt francs, je ne les ai jamais eus. Ma cuisinière ou ma femme de chambre ont peut-être vingt francs à elles deux. Moi, je n'ai que du crédit, et je le perdrais en empruntant vingt francs. Si je demandais vingt francs, rien ne me distinguerait plus de mes confrères qui se promènent sur le boulevard.
— La modiste est-elle payée? dit la Paiférine.
— Ah çà, deviens-tu béte, toi? dit-elle à la Paiférine en clignant, elle est venue ce matin pour la viiigt-sepiicme fois, voilà pouniiioi je vous en parle.
— C<miment avez-vous fait? dit Desroches.
— J'ai eu pitié d'elle, et... je lui ai commandé le petit chapeau que j'ai fini par inventer pour sortir des formes connues. Si mademoiselle Amanda réussit, elle ne me demandera plus rien : sa fortune esl faite.
— Ce que j'ai vu Uc plus beau dans ce genre de lutte, dit maître
ESOIJISSK D'HOMME TVAri-Aîr.FS.
Desroches, peint, selon moi, Paris, pour dos gens qui le pratiquent, bcaiiroiip iniciK ipic tons 1rs taliloatix on l'on peint tonjotirs nu l'aris l'aiitasli(|ui'. Vous croyi'y, rire liii'h liii-Is. viiiis autres, dit-il eu reuarilaiil Nalliaii et Loiistéau. lii\ic)ii et la l'alIV'iiiie ; mais le roi, sur ce terrain, est nn certain comte (pii luaiiilcnaut s'orcupe île lairc une lin, et qui, dans son temps, a passe- pour le plus lialiile, le plu^ ailroit, le plus renarc, le plus instruit, le plus liaiili, li' plus subtil, le plus ferme, le plus prrvovaut de tous les ciusiircs à ;;;,nls jaunes, à cabriolet, à belles luauiiiis ipii iiavipuèri'Ul, naviguent et naviunernnt sui la mer ora.;;euse de Paris. Sans loi ni loi. sa politique privée a été dirigée par les principes qui dirigent celle du cabinet anglais. .lusipi'à son mariage, sa vie fut une guerre continuelle comme celle de... Loustean, (lit-il. J"étais et suis encore son avoué.
— Et la première lettre de Son nom est Maxime de Traillcs, dit la Paifériue.
— 11 a d'ailleurs tout payé, n'a fait de tort à personne, reprit Desroches; mais, comme le disait tout à Pheure notre ami Biviou. payer en mars ce qu'on ne veut payer qu'en octobre est un attentat à la liberté individuille. En vertu d'un article de son code particulier, Maxime considérait comme une escroquerie la ruse qu'un <1(; ses créanciers employait pour se faire payer immédiatement. Depuis loni;tenips, la lettre de <li;uipe avait été comprise par lui dans toutes ses conséquences inniicdi îles et médiates. Un jeune liouune a[ipclait, chez moi, devant lui. la lettre de change : — « Le pout-aux-aucs! — Non, dit-il, c'est le pont-des-soupirs, on n'eu revient pas. » Aussi sa science en fait de jurisprudence coninien ialc (•lait-ille si conqileie, qu'un agréé ne lui aurait rien appris. Vous savez qu'alors il ne possédait rien, sa voiture, ses chevaux, étaient loués, il demeurait chez son valet de chambre, pour qui, dit-on, il sera toujours un grand homme, même après le mariage qu'il veut faire! Membre de trois cluhs, il y dînait quand il n'avait aucune invitation en ville. Généralement il usait peu de son domicile...
— Il m'a dit, à moi, s'écria la Palférine en interrompant Desroches : « Ma seule fatuité, c'est de prétendre que je demeure rue Pigale. »
— Voilà l'un des deux combattants, reprit Desroches, maintenant voici l'autre : Vous avez entendu plus ou moins parler d un certain Claparon?...
— H avait les cheveux comme ça ! s'écria Bixiou en ébourif(;int sa chevelure.
Et, doué du même talent que Chopin le pianiste possède à un si haut degré pour contrefaire les gens, il représenta le personnage à l'instant avec une effrayante vérité.
— 11 roule ainsi sa tête en parlant, il a été coinmià-voyageur, il a fait tous les métiers...
— Eh bien ! il est né pour voyager, car il est, à l'heure où je parle, en route pour l'Amérique, dit Desroches. Il n'y a pins de chance que là pour lui, car il sera prohablement condamné par contumace pour banqueroute fraudulcMsi- à la prochnine session.
— Un homme à la mer ! cria .Malaua.
— Ce Claparon, reprit Desroclies, fut pendant six à sept ans le paravent, l'honnne de paille, le bouc émissaire de deux de nos amis, du Tillet et Nucingeu; mais, en 1829, son rôle fut si coniui, que...
— Nos amis l'ont l:.ché. dit Bixiou.
— Enfin ils l'abandoimèrent à sa destinée; <»., reprit Desroches '•' Tonh dans la fange. En 1835, il s'était ass/'.ié ]>our faire des a'.'.'»!!,;: avec un nommé Cérizel...
— Cotunu'ut I celui qui, lors des entreprises en commandite, en fit une si gentiment combinée que la sixième cliambie l'a foudroyé par deux ans di' prison '.' deinaniPV la lorette.
— Le même, répondit I)esroches. Sous la Resiatiraiiou. le métier de ce (xrizet consist:!, de l,s2r) à 1827, à signer iiilrépidement des articles poursuivis avec acharnement par le ministère public, et d'aller en prison. Un honinie s'illustrait alors à bon marché. Le parti libéral appela son champion départemental le couisaceux Cékizet. Ce zèle fut récompensé, vers 182.S, par l'intcrct qvncral. L'intérêt général était une espèce de conroime civique décernée par les journaux. Cérizet voulut escomi)ter liulérêt général ; il vint à Paris, où, sous le patronage des banquiers de la gauche, il débuta par une agence d'afiaircs, entremêlée d'opérations de banque, de fonds prêtés par un homme qui s'était banni lui-même, un joueur trop habile, dont les fonds, en juillet 1830, ont sombré de compagnie avec le vaisseau de l'Etat...
— Eh! c'est celui que nous avions surnommé la Mé.thodedes cartes... s'écria Bixiou.
— Ne dites pas de mal de ce pauvre garçon ! s'écria Malaga. D'Estouruy était un bon enfant !
— Vous comprenez le rôle que devait jouer en 1830 un homme ruiné qui se nommait, politiquement parlant, le couragenv; Cérizet! Il fut envoyé dans une très-jolie sous-préfecture, reprit Desroches. Malheureusement pour Cérizet, le pouvoir n'a pas autant d'ingénuité qu'en ont les partis, qui, pendant la lutte, font projeclde de tout. Cérizet fut obligé de donner sa démission après trois mois d'exercice!
Ne s'était-il pas avisé de vouloir être populaire? Comme il n'avait en. core rien fait pour perdre son titre de noblesse (le courageux Cérizet!) le gouvenieiiieiit lui pinpus;!, ciiniiiie indemnité, de devenir gérant d'un journal d'opposition (pii serait nrMii-.tériel in pcllo. Ainsi ce fut le gouvernement ((ui dénatura ce beau caraclère. Cérizet, se trouvant un peu trop, dans sa gérance, comme un oiseau sur une branche pourrie, se lança dans cette gentille commandite où le malheureux a, coiuiiie vous venez de le dire, attrapé deux ans de prison, là où de plus habiles ont attrapé le public.
— Nous connaissons les (ilus habiles, dit Bixiou, ne médisons pas de ce jianvre garçon, il est pipé ! Couture se laisser pincer sa caisse, qui l'aurait jamais cru !
— Cérizet est d'ailleurs un homme ignoble, et que les malheurs d'une débauche de bas étage ont défiguré, reprit Desroches. Revenons au duel promis. Donc, jamais deux industriels de plus mauvais genre, de plus mauvaises miriirs, plus ignobles de tournure, ne s'associèrent pour faire un plus sale commerce. Comme fonds de roulement, ils comptaient celte espèce d'argot que donne la connaissance de Paris, la hardiesse que donne la misère, la ruse que donne l'habitude des affaires, la science que donne la mémoire des fortunes parisiennes, de leur origine, des parentés, des accointances et des valeurs intrinsèques de chacun. Cette association de deux carolleurs, passez-moi ce mot, le seul qui puisse, dans Pargot de la Bourse, vous les défiiiir, fut de peu de durée, (lomme deux chiens affamés, ils se battirent à cbaipie cliaro,;;ne. Les preniiei es spc'-eiilalions <le la maison Cérizet et Clapanm furent cepcmlaiil assez bien eiileudues. Ces deux drôles s'ahoudierent avec les liarbc-l, les Cbabois-can. les Siunanou et antres usuriers auxquels ils achetèrent des créances désespérées. L'agence Claparon siégeait alors dans nu petit entresol de la rue Chabannais, conq)osé de cinq pièces et dont le loyer ne coûtait |ias plus de sept cents francs. Chaque associé couchait dans une cliambreiie qui, par prudence, était si soigneusement close, que mon luaiin- clerc n'y put jamais jiénélrer. Les bureaux se composaient d'niut antichambre, d'un salon et d'un cabinet dont les meubles n'auraient pas rendu trois cents francs à l'hôtel des commissaires-priseurs. Vous connaissez assez Paris pour voir la tournure des deux pièces oflicielles : des chaises foncées de crin, ime table à tapis en drap vert, une pendule de pacotille entre deux (lambeaux sous verre qui s'ennuyaient devant une petite glace à bordure dorée, sur une cheminée dont les tisons étaient, selon un mot de mon maître-clerc, âgés de deux hivers! Quant au cabinet, vous le devinez : beaucoup plus de carions que d'affaires!... un cartonnier vulgaire pour chaqiu; associé; puis, au milieu, le secrétaire à cylindre, vide comme la caisse! deux fauienils de travail de chaque côté d'une cheminée à feu de charbon de terre. Sur le carreau, s'éial.iii un ia[)is d'occasion, comme les créances. Enfin, on voyait ce ineiibienieublant en acajou qui se vend dans nos éludes depuis cinquanic :uis de prédécesseur à successeur. Vous connaissez maintenant chacun des deux adversaires. Or, dans les trois premiers mois de leur association, qui se liquida par des coups de poing an bout de sept mois, Cérizet et Claparon achetèrent deux mille francs d'effets sigiK-s .Ma\iine (puisque Maxime il y a), et rembourrés de deux dossiers (jugement, appel, arrêt, exécution, référé), bref, une créance de iiois mille deux cents francs cl des centimes qu'ils eurent pour cinq cents francs par un traiispori sous signature privée, avec procuration spéciale pour agir, afin d'('viter les frais... Dans ce temps-là. Maxime, déjà n)ûr, eut l'un de ces caprices particuliers aux qniiiqiiag('-oaircs...
— Anlonia ! s'écria la Pallërine. Ceiti- Anlonia dont la fortune a été faite par une lettre où je lui réclamais ime brosse à dents.
— Son vrai nom est Chocardelle, dit Malaga, que ce nom prétentieux importunait.
— C'est cela, reprit Desroches.
— Maxime n'a commis que celte fauie-là dans loute sa vie ; mais, que voulez-vous?... le vice n'est pas parlait! dit Bixiou.
— Maxime ignorait encore la vie qu'on mène avec une petite fille de dix-huit ans, qui veut se jeter la tête la première par son lionnèic mansarde, pour tomber dans nn somptueux équipage, reprit Desroches, et les hommes d'Etat doivent tout savoir. A celle époque, de Marsay venait d'employer son ami, noire ami, dans la haute comédie de la politique. Homme à grandes conquêtes, Maxime n'avait connu que des femmes titrées; et, à cinquante ans, il avait bien le droit de mordre à un petit fruit soi-disant sauvage, comme un chasseur qui fait une halle dans le champ d'un paysan sous un pommier. Le coniie trouva pour mademoiselle Chocardelle un cabinet littéraire assez élégant, une occasion, comme toujours...
— Bah! elle n'y est pas restée six mois, dit Nathan, elle était trop belle pour tenir un cabinet littéraire.
— Serais-tu le père de son enfant.'... demanda la lorette à Nathan,
— Un malin, reprit Desroches, Cérizet, qui, depuis l'achat de la créance sur Maxime, était arrivé par degrés à une tenue de premier clerc d'huissier, fut introduit, après sept tentatives inuiiles, chez le comte. Suzon, le vieux valet de chambre, quoique profès, avait fini par prendre Cérizet pour un solliciteur qui venait proposer mille écus à Maxime, s'il voulait faire obtenir à une jeune dame un bureau de