LA RRCHRRC!1E DR L'ABSOLU
paraissent jouir plusieurs ménages. Néanmoins, avant de dire adieu a la vie conjugale, elle làtlia de lire au fond de ce cœur, mais elle le trouva fermé. Insensiblenu-ut, elle vit Balthazar devenir indifférent à tout ce qu'il avait aimé, négliger ses tulipes en fleurs, et ne plus sonçer à ses enfants. Sans doute il se livrait à qneliiue passion en dehors aes affections du cœur, mais qui, selon les femmes, n'en dessèche pas moins le coeur. L'amour était endormi ei non pas enfui. Si ce fut une consolation, le malheur n'en resta pas moins le même. La continuité de celle crise s'explique par un seul mol. l'esjiérance, secret de toutes ces situations conjugales. Au moment où la pauvre femme arrivait à un degré de dé>csp(>ir qui lui prêtait le courage d'interroger son mari, pVéc'iséinciii alors elle retrouvait de doux moments, pendant lesquels Baliliazar lui prouvait que s'il appartenait .i quelques pensées diaboliques, elles lui permettaient de redevenir parfois
Il pvaisMit âgé de plu^ de suixjnlr .311s, quoiqu'il eu eût CJiviruu ciiiqujiile. — fAGE 4.
iD-mêmc. Dorant ces instants où son ciel s'éclaircissait, elle s'empressait trop à jouir de son bonheur pour le troubler par des importunilés ; puis, quand elle s'était enhardie à questionner Balthazar, au moment même où elle allait parler, il lui échappait aussitôt, il la qniUaii brusquement, on tombait dans le gouffre de ses méditations d'où rien ne le pouvait tirer. Bientôt la réaction du moru »iir le physique commeiji.a ses ravages, d'abord impercepiibii*, mais néanmoins saisissables à l'œil d'une femme aimante ju; iiuvait la secrète pensée de son mari dans ses moindres manif-rskâiious. Souvent, elle trait peine à retenir ses larme» en le voyant, après le diner, plongé dans une bergère au coin du feu, morue et pensif, l'œil arrêté sur ■D panneau noir, sans s'apercevoir du silence qui régnait autour de lui^EUe observait avec terreur les changements insensibles (|ui dégradaient celle figure que l'amour avait faite sublime pour elle. Cha-
que jour, la vie de l'Ame s'en retirait davantage, la charpente physique restait sans aucune expression. Parfois, les yeux prenaient iine couleur vitreuse : il semblait que la vue se retournât et s'exervài à l'intérieur. Quand les enfants étaient couchés, après quelques heures de silence et de solitude, pleines de pensées affreuses, si la pauvre Péiiita se hasardait à demander : — Mon ami, souffres-tu'.' quelquefois Balthazar ne répondait pas; ou, s'il répoiutait, il revenait à lui par un tressaillemeiii connue un homme arraché en sursaut à son sommeil, et disait un mm sec et caverneux qui tombait pesamment sur le cœur de sa femme palpitante. Quoiqu'elle eilt voulu cacher à ses amis la bizarre situation où elle se trouvait, elle fut cependant obligée d'en parler. Selon l'usage des petites villes, la plupart des salons avaient fiiil du dérangement de Balibazarle sujet de leurs conversations, et déjà, dans certaines sociétés, l'on savait plusieurs détails ignorés de madame Claës. Aussi, malgré le mutisme commandé par la politesse, quehpies amis témoignèrent-ils de si vives inquiétudes, qu'elle s'empressa de justifier les singularités de son mari
— M. Balthazar avait, disait-elle, entrepris un grand travail qui l'absorb.iit, mais dont la réussite devait être un sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie.
Cette explication mystérieuse caressait trop l'ambition d'une ville où, plus qu'en aucune autre, règne l'amour du pays et le désir de son illiistratiou, pour qu'elle ne produisit pas dans les esprits une réaction favorable à M. Claës. Les suppositions de sa fenmie élaiciil, jusqu'à un certain point, assez fondées. Plusieurs ouvriers de diverses professions avaient longtemps travaillé dans le grenier de la maison de devant, où Balthazar se rendait dès le malin. Après y avoir fait des retraites de plus en plus longues, auxquelles s'étaient insensiblement accoutumés sa femme et ses gens, Balthazar en était arrivé à y demeurer des journées entières. Mais, douleur inouïe! madame Cl.iës apprit, par les humiliantes conlidences de ses bonnes amies étoimées de son ignorance, que son mari ne cessait d'acheter à Paris des instiuments de physique, des matières précieuses, des livres, des machines, et se ruinait, disait-on, à chercher la pierre philosopliale. Elle devait songer à ses enfants, ajoutaient les amies, à son propre avsi;ir, et serait criminelle de ne pa> employer son influence pour dé- (i)urner sou mari de la fausse voie où il s'élait engagé. Si madame Ciaës retrouva son ir.ipertinence de grande dame pour ini|)oser silence à ces discours absurdes, elle fut prise de terreur malgré son ;ipparente assurance, et résolut de quitter son rôle d'abnégation. Kfle (it naîire une de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari sur un i)led d'égalité; moins tremblante alors, elle osa demander à Balthazar la raison de son changement, et le motif de sa (■(iiirtanie retraite. Le Tlamand fronça les sourcils, et lui répondit : — Ma chère, tu n'y cominendiais rien.
Un jour, Joséphine insista pour connaître ce secret en se plaignant avec douceur de ne pa^ partager toute la pensée de celui de qui elle i artageaii la vie.
— Puisque cela t'intéresse tant, répondit Balthazar en gardant sa femme sur ses genoux et lui caressant ses cheveux noirs, je le dirai que je me suis remis à la chimie, et je suis l'iiomme le plus heureux du monde.
Deux ans après l'hiver où M. Claës était devenu chimiste, sa maison avait changé d'aspect. Soit que la société se cho(iuàt du la distraction perpétuelle du savant, ou crût le gêner, soit que ses anxiétés secrètes eussent rendu madame Claës moins a;,réable, elle ne voyait plus que ses amis intimes. Balthazar n'allait nulle part, s'enfermait dans son laboraioire pendant touie la journée, y restait parfois la nuit, et n'apparaissait au sein de sa famille qu'à l'heure du diner. Des la deuxième année, il cessa de passer la belle saison à sa campagne, que sa femme ne voulut plus habiter seule. (Juelquefois lî^.llhaz.ir sortait de chez lui. se promenait et ne rentrait que le lendemain, en laissant madame Claës pendant toute une nuit livrée à de mortelles inquiétudes; après l'avoir fait infructueusement chercher dans une ville dont les portes étaient fermées le soir, suivant l'usage des places fories, elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la campagne. La malheureuse femme n'avait même plus alors l'espoir mêlé d'angoisses que donne l'attente, et souffrait jusqu'au lendemain. Balthazar, qui avait oublié l'heure de la fermeture des portes, arrivait le lendemain tout tranquillement, sans soupçonner les tortures que sa distraction devait imposer à sa famille; et le bonheur de le revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient l'être ses appréhensions; elle se taisait, n'osait le questionner, car, à la première demande qu'elle fit, il avait répondu d'un air surpris : — « Eh bien! (pioi, l'on ne peut jias se promener! 1, Les passions ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Claës justifièrent donc les bruits qu'elle s'était plu à démentir. Sa jeunesse l'avait habituée à connaître la pilié polie du monde; pour ne pas la subir une seconde fois, elle se renferma plus étroitement dans l'enceinte de sa maison, que tout le monde déserta, même ï>es derniers amis. Le désordre dans les vêtemenls, toujours si dégradant pour un homme de la haute classe, devint tel chez Balthazar, qu'entre tant de causes de chagrins, ce ne fut pas l'une des moins sensibles dont s'affecta cette femme habituée à 1 exquise propreté des Flamandes. De concert avec
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Leniiiliiniiiior, valet de chambre de son mari, Josépliine remédia peiui;iiil quelque lemps à la dcvastalioii joiiiiialièic dis luiMls, mais il fallut y ituoncer. Le jour mtMue où, à l'iiiMi de I!alili.i/ar, des effets ncni's avaient été substitues à ieu\ (|ui élaient lai Ik-^, dédiirés ou troués, il en faisait des haillons, tletle l'i mine, henicnve pendant quinze ans, et doul la jalousie ne s'était jamais évi'illée, se trouva tout ù coup n'être plus rien en apparence dans le cœur où elle régnait Dapuère. Espai;nole d'origine, le sentiment de la femme espagnole gronda chez elle, quand elle se découvrit une rivale dans la science qui lui enlevait son mari; les tourments de la jalousie lui dévorèrent le cœur, et rénovèrent son amour. Mais que faire contre la science'.' comment en combattre le pouvoir incessant, tyrannicpie et croissant'.' Comment tuer une rivale invisible? ronmiciii une femme, dont le pouvoir est limité par la nature, peut-elle lullei- avec' une idée dont les jouissances sont infinies et les atiraiis loujonis nouveaux? Hue tenter contre la coquetterie des idées qui se rafraidiissent , renaissent plus belles dans les difficultés, et entraînent un homme si loin du monde qu'il oublie jus- (pi'à s<'S plus ( lu res affections. Kniiu un jour, malgré les ordres sévères que lialtbazar avait donnés, sa fenuiie voulut au moins ne pas le quitter, s'enfermer avec lui dans ce grenier où il se retirait, combattre corps à corps avec sa rivale, en assistant son mari durant les longues heures qu'il prodiguait à cette terrible maitresse. Elle voulut se glisser secrètement dans ce mystérieux atelier de séduction, et acquérir le droit d'y rester toujours. File essaya donc de partager avec Lemulqninier le droit d'entrer dans le laboratoire; mais, pour ne pas le rendre témoin d'une querelle qu'elle redoutait, clic attendit un jour où son mari se passerait du valet de chambre. Depuis quelque lemps, elle étudiait les allées et venues de ce domestique avec une impatience haineuse ; ne savait - il pas tout ce qu'elle désirait apprendre, ce que son mari lui cachait et ce qu'elle n'osait lui demander! elle trouvait Lemulquinier plus favorisé qu'elle , elle, l'épouse ! Elle vint donc tremblante et presque heureuse ; mais , pour la première fois de sa vie, elle connut la colère de Balthazar; à
peine avait-elle entrouvert la porte, qu'il fondit sur elle, la prit, la jeta rudement sur l'escalier, où elle faillit rouler dii liant en bas.
— Dieu soit loué, tu existes! cria Balthazar en la relevant.
Un masque de verre s'était brisé en éclats sur madame Claês qui vil son mari pâle, blême, effrayé.
— Ma chère, je t'avais défendu de venir ici, dit-il eu s'asseyant sur une marche de l'escalier comme un homme abattu. Les saints t'ont préservée de la mort. Par quel hasard mes yeux étaieiii-ils fixés sur la porte ? Nous avons faiHi périr.
— J'aurais été bien heureuse alors, dit-elle.
— Mon expérience est manquée, reprit Balthazar. .le ik: puis pardonner qu'à toi la douleur que me cause ce cruel met ompie. J':illais peut-être décomposer l'azote. Va. retourne à tes affaires.
,: Balthazar rentra dans son laboratoire.
A peine avait-elle eiilr'ouvtrt l.i porte, qu'il fondit sur elle
— Tallais peut-être décomposer l'azote t se dit la pauvre femme en revenant dans sa chainlue, où elle fondit en larmes.
Cette phrase était ininlelligible pour elle. Les hommes, habitués par leur éducation à tout concevoir, ne savent pas ce qu'il y a d'horrible pour une femme à ne pouvoir comprendre la pensée de celui qu'elle aime. Plus indulgentes que nous ne le sommes, ces divines créatures ne r.ous disent pas quand le langage de leurs àincs reste incompris; elle^ eraignenl de nous faire sentir la supériorité de leurs sentiments, cl cal lieiil ;ilors leurs douleurs avec autant de joie qu'elles taisent leurs plaisirs méconnus; mais, plus ambitieuses en amour que nous ne le sommes, elles veulent épouser mieux que le cœur de l'hoiiime, elles en veulent aussi toute la pensée. Pour madame Claës, ne rien savoir de la science dont s'occupait son mari engendrait dans son àme un dépit plus violent que celui causé par la beauté d'une rivale. Une Inlle de femme :» femme laisse ;i celle qui aime le
plus l'avantage d'aimer mieux ; mais ce dépit accusait une impuissance et humiliait tous les sentiments qui n'ous aident à vivre. Joséphine ne savait pas ! Il se trouvait, pour elle, une situation où son ignoranei! la séparait de son mari. Enfin, dernière torture , et la pins vive, il était souvent entre la vie et la mort, il courait des dangers, loin d'elle et près d'elle, sans qu'elle les partageât, sans qu'elle les connût, t'était, comme l'enfer, une prison morale sans issue, sans espérance. Madame Claës voulut au moins (■(iiinailre les attraits de c riir science, et se mit à éiiidier en secret la chimie dans les livres.
Cette famille fut alors comme cloilrée.
Telles furent les transitions successives par lesquelles le malheur fit fiasser la maison Claës, avant de l'amener à l'cîspèce de mort civile dont elle est frappée au iiiomcnt où celte histoire commence.
Cette situation violente se compliqua.
Coiiiine toiiles les feninjcs pai^ionnées , iiKulanie Chics était d'un désintéressement inouï Ceux qui aiment véritablement savent combien l'argent est peu de chose auprès des sentiments, et avec quelle diflicullé il s'y agrège.
Néanmoins Joséphine n'apprit pas sans une cruelle émotion j que son mari devait trois cent mille francs hypothéqués sur ses propriétés. L'authenticité des contrats sanciionnait les inquiéiudes, les bruits, les conjcciiircs de la ville. Madame Claës, justement alarmée, fut forcée, elle si fière, de questionner le notaire de son mari, de le mettre dans le secret de ses douleurs ou de les lui laisser deviner, et d'entendre enfin celte humiliante question : — « Comment ! M. Claês ne vous a-t-il encore rien dit? » Heureusement le notaire de Balthazar lui était presque parent, et voici comment. Le grand-père de M. Claës avait épousé une Pierquin d'Anvers, de la même famille que les Pierquin de Douai. Depuis ce mariage, ceux-ci, quoique étrangers aux Claës, les traitaie:H de cousins. M. Pierquin, jeune homme de vingt-six ans qui venait de succéder à la charge de son père, était la seule personne qui eût accès dans la maison Claës. Madame Balthazar avait depuis plusieurs mois vécu dans une si complète solitude, que le notaire fut obligé de lui confirmer la nouvelle des désastres déjà connus
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dans toute la ville II lui dit que, vraisomblaWemont. sou mari devait des sommes considorablos à la maison qui lui l'ouruissail des prodnils chimiques. Après s'èlre enquis de la forlune el de la eousiilc'i aiiiiii dont jouissait M. Claês, celle maison arcueillail louli's ses diiiiainles et faisait les envois sans iuquiéinde. m:ili;ré l'élendue des ciidils. Madame Clacs chargea Pierquin de denKuider le mémoire des l'ouruilures fiiiies à son mari. Deux mois après. MM. Proie?, el riiiiïreville, fabricants de produiis chimiques, adressèrent un arrêié de eoinple qiii montait à cent mille francs. Madame l^lacs el Pierquin éludiereut celle facture avec une surprise rroissanie. Si beaucoup d'ariides, exprimés scientifiquement ou commercialement, étaient pour eux inintelligibles, ils furent effrayés de voir portés en compte des parties de métaux, des diamants de toutes les espèces, mais en peliios quantités. Le lolal de la dette s'expliquait fa<ilemcni par la nuiltipiiciié des articles, par les préeaiilious que néeessilait le Iraiispon de ( crtaincs substances ou l'envoi de quelques uia< liiues prcM itnses, par le
firit exorbiiaul de plusieurs pmduils qui ne s'oblenaient (pu' dillic iemcnt, ou que leur rareté rendait diers, enlin par la valeur des iiistrumcnis de physique ou de chimie confectionnés d'après les insiiuetions de .M. Claês. Le notaire, dans l'intérêt de son cousin, avait pris des renseignements sur les Protez et Chiffreville, et la probilé de ces négociants devait rassurer sur la moralité de leurs o|iéraiious avec M. Clacs, à qui, d'ailleurs, ils faisaient souvent part des résubais obtenus par les chimistes de Paris, alin de lui éviicr des dépenses. Madame Claês pria le notaire de cacher à la société de Douai la nature de ces acquisitions, qui eussent élé taxées de folies; mais l'ierauin lui répondit que déj.i, pour ne point affaiblir la consiitéraliim dont jouissait Claês. il avait relardé jusqu'au dernier moment les obligations notariées que l'imporiauce des sonniics prêtées de couliaiice par ses clients avait enliu nécessitées. Il dévoila réteuduc de la plaie, en disant à sa cousine que, si elle ne trouvait pas le moyen d'empêcher son mari de dépenser sa foriune si follement, dans six mois les biens patrimoniaux seraient grevés d'hypothéqués qui en dépasseraient la valeur. Quant à lui, aiouta-l-il,"les observaiioiis qu'il avait faites à son cousin, avec les méuagcmeuis dus à un homme si jusienient considéré, n'avaient pas eu la moindre influence. Une fois pour toutes, Balihazar lui avait répondu qu'il travaillait à la gloire cl à la fortune de sa famille. Ainsi, à louies les tortures de cœur que madame Claês avait supportées depuis deux ans, dont chac une s'ajoutait à l'autre et accroissait la douleur du moment de toutes les douleurs
Passées, se joignit une crainte affreu.se, incessante, qui lui rciidail avenir épouvantable. Les femmes ont des prcsseiiiiinenis dont la justesse lient du prodige. Pourquoi en général irendileut-ellcs plus qu'elles n'espèrent quand il s'agit des lutérêls de la vie'.' Pourquoi n ont-elles de foi que pour les grandes idées de l'avenir religieux? Pourquoi dcvinent-cIlcs si habilement les catastrophes de fortune ou les crises de nos destinées? Peut-être le sentiment (|ui les unit à l'homme qu'elles aiment leur en fait-il admirablement peser les forces, estimer les facultés, connaître les goûts, les passions, les vices, les vertus; la perpétuelle élude de ces causes, en présence desquelles elles se trouvent sans cesse, leur donne sans doute la fatale puissance d'en prévoir les effets dans toutes les situations possibles. Ce qu'elles loient du présent leur fait juger l'avenir avec une habileté naiurcllement expliquée par la perfection de leur système nerveux, qui leur permet de saisir les diagnoslics les plus légers de la pensée el des seniimenls. Tout en elles vibre à l'unisson des grandes cominolions morales. Ou elles sentent, ou elles voient. Or, quoique séparée de son mari depuis deux ans. madame Claés pressentait la perte de sa forlune. Elle avait apprécié la fouaue réfléchie, l'inaltérable constance de Balihazar; s'il était vrai qu'il cherchai à faire de l'or, il dev.iit jeter avec une parfaite insensibiliic son dernier morceau de pain dans son creuset; mais que cherchait-il? Jusque-là, le sentiment maternel et l'amour conjugal s'étaient si bien confondus dans le cœur de celle femme, que jamais ses enfants, également aimés d'elle cl de son mari, ne s'étaient interposés entre eux. Mais tout à coup elle fut parfois plus mère quelle n'était épouse, quoiqu'elle fût plus souvent épouse que mère. Et néanmoins, quelque disposée qu'elle pût être à sacrifier sa fortune et même ses enfants au bonheur de celui q\ii l'avait choisie, aimée, adorée, et pour qui elle était encore !.. seule femme qu il y eût au monde, les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel la jetaient en d horribles alternatives. Ainsi, comme femme, elle souffrait dans son cœur; comme mère, elle toulfraii dans ses enfants; et comme chrétienne, elle souffrait pour tous. Elle se taisait et contenait ces cruels orages dans son âme. Son mari, seul arbftre du sort de sa famille, était le maître d'eu régler à son gré la destinée, il n'en devait compte qu'à Dieu. D'ailleurs, pou- Taii-elle lui reprocher l'emploi de sa fortune, après le désiuicressemenl dont il avait fait preuve pendant dix années de mariage .' Etaitelle juge de ses desseins? M.iis sa conscience, d'accord avec le sentiment el les lois, lui disait que les parents étaient les dépositaires de la fortune, et n'avaient pas le droit d aliéner le bonheur matériel de leur> enfaits. Pour ne point ré^^oudre ces hautes questions, elle aimait mieux fermer les yeux, suivant Ihabil.ide des gens qui refusent de voir l'abîme au fond duquel ils savent devoir rouler. Depuis sis
mois, son mari ne lui avait pUis remis d'argent pour la dépense de sa maison. Elle fit vendre secièteiuenl à Paris les riches parures de (lianianls que sou frère lui avait données au jour de .son mariage, et iiUroduisil la plus stricte économie dans sa maison. Elle lenvova la gouvernante de ses eufanis, et même la nourrice de .lean. .îailis le luxe des voitures était ignoré de la bourgeoisie à la fois si liimible dans ses mirurs, si llere dans ses sentiments; rien n'avait donc été prévu dans la maison Claês pour celte invention niodernc, Rdthazar était obligé d'avoir son écurie et sa remise dans une maison en face de la sicimc; ses occupations ne lui permettaient plus de surveiller cette partie du ménage qui regarde essentiellement les hommes; madame Claês supprima la dépense onéreuse des é(|ui pages et des gens que son isolement rendait inutiles, et, malgré la bouté do ces raisons, elle n'essaya point de colorer ses réformes par des prétextes. Jusqu à présent les faits avaient démenti ses paroles, et le silence était désormais ce qui convenait le mieux. Le changement du train des i:iaês n'était pas justiliablc dans un pays ot'i, comme en Hollande, quirou(]ue dépense tout sou revenu passe pour un fou. Seulement, coMuue sa fille aînée, Marguerite, allait avoir seize ans, Joséphine parut vouloir lui faire une belle alliinee, el la placer dans le monde, comme il convenait à une fille allii'e aux Molina, aux Van-Ostrom- Teinuiiik, el aux Casa-Héal. (Juclipiesjours avant celui pendant le(piel coiiiiueure cette histoire, l'argent des diamants était épuisé. Ce même jour, à trois heures, en conduisant ses enfants à vêpres, madame Clacs avait rencontré Pierquin qui venait la voir, el qui l'aecoiiipagna jusqu'à Saint-Pierre, en causant à voix basse sur sa situation.
— Ma cousine, dit-il, je ne saurais, sans manquer à l'amitié qui m'attache à votre famille, vous cacher le péril ot'i vous êtes, et ne pas vous prier d'en conférer avec votre mari. Qui peut, si ce n'est vous, 1 arrêter sur le bord de l'abîme où vous marchez. Les revenus des biens hypothéqués ne suffisent point à payer les intérêts des sommes empruntées; ainsi vous êtes aujourd'hui sans aucun revenu. Si vous coupiez les bois que vous possédez, ce serait vous enlever la seule chance de salut qui vous restera dans l'avenir. Mon cousin Balihazar est en ce moment débiteur d'ime somme de trente mille francs à la maison Prolcz et Chilfreville de Paris, avec quoi les payercz-vous, avec quoi vivrez-vous? et que deviendrez-vous si Claês continue à demander des réactifs, des verreries, des piles de Voila el autres brimborion». Toute votre forlune, moins la maison et le mobilier, s'est dissipée en gaz et en charbon. Quand il a élé question, avant-hier, d hypothéquer sa maison, savez-vous quelle a été la réponse de Clacs : — « Diable ! » Voilà depuis trois ans la première trace de raison qu il ait donnée.
Madame Claês pressa doulourenieut le bras de Pierquin, leva les yeux au ciel, et dit : — Gardez-nous le secret.
.Malgré sa piéié, la pauvre femme anéantie par ces paroles d'une clarté foudroyante ne put prier, elle resta sur sa chaise entre ses enfants, ouvrit son paroissien el n'en tourna pas un feuillet; elle était tombée dans une contemplation aussi absorbante que l'étaient les niédilations de son mari. L honneur espagnol, la probité flamande, résonnaient dans son âme d'une voit aussi puissante que celle de l'orgue. La ruinrdc ses enfantsétait conscmimée ! Entre eux et l'honneur de leur père, il ne fallait plus hésiter. La nécessité d'une lutte prochaine entre elle el son mari I épouvantait; il était à ses yeux si grand, si imposant, que la seule perspective de sa colère l'agilaii autant (pie l'idée de la majesté divine. Elle allait donc sortir de cettf constante soumissiiui dans laquelle elle était sainlement demeurée comme épouse. L'intérêt de ses enfants r(d)ligcrait à contrarier dans se» goûts un homme qu'elle idolâtrait. Ne faudrait-il pas souvent le ramener à des questions positive», quand il planerait dans les hautes régions de la science, le tirer violeuunent d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matérialité présente de plus hideux aux artistes el aux grands hommes. Pour elle, lialtliazar Claë.-. était un géant de science, un homme gros de gloire; il ne pouvait l'avoir oubliée que pour les plus riches espérances; puis, il élait si profondément sensé, elle l'avait entendu parler avec tant de talent sur les questions de tout genre, qu'il devait être sincère en disant qu'il travaillait p(mr la gloire et la forlune de sa famille. L'amour de cet homme pour sa femme et ses e?il'anls n'était pas s<'ulement inuneii<;e, il élail in'ini. Ces sentiments n'avaient pu s'abolir, ils s'étaient sans doute agiandis en se reproduisant sous une autre form(^ l'allé si noble, si généreuse et si craintive allait faire retentir iueissaiument aux oreilles de ce grand homme le mot argent el le son de rargiiil, lui monlrer les plaies de la misère, lui faire enlendre les cris de la détresse, quand il entendrait les voix nuMoilieuses de la rciiommée. Peut-être l'affection (pie Ralilia/.ar avait pour elle s'en diminucrail-elle? Si clic n'avait pas eu d'cufauls, elle aurait cmbra'-sé courageusement et avec plaisir la destinée nouvelle que lui faisait son mari. Les feimnes élevées dans l'opidenee sentent proiuplemeiil le vide que couvrent les jouissances matérielles; et quand leur cœur, plus fatigué (pie flétri, leur a fait trouver le biudicurque donne \ni constant échange de sentiuK.-nls vrais, elle ne reculent point devant une existence médiocre, si elle convient à l'èlre par lequel elles se savent aimées. Leurs idées.
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leurs plaisirs, sont soumis aux caprices de celle vie en dehors de la ifur; pour elles, le seul avenir rcdoiiUible esl de la perdre. En ce miMiieiil donc, SCS eufanls séparaieiil lV(iila de sa vraie vie, aulaiit que Rallli.izar Claês s'élail séparé d elle par la science; aussi, quand elle Cul revenue de vêpres, el qu'elle se fui jelée dans sa l)er(;rre, leiivoya-l-cllc ses enfaub eu réelaniaul d'eux le plus profond silence; puis, elle (Il demander à son mari de venir b voir; mais cpiolipie Lemulquinier, le vieux valel de cliauibre. eùi insiste pour l'arrac lier à son laboraloirc, Hallliazar y élail resié. Madame Clacs avait dune eu le temps de réiléthir. El elle aussi demeura sonpeuse, sans l'aire attention al'lieure, ni au temps, ni au jour. La pensée de devoir (rrule mille francs et de ne pouvoir les payer, réveilla le^ iloiilcurs pa>-i'cs, les joij;uil à celles du pré>ent cl de l'avenir. Celle iMa>se d iuléiris. d'idée>. de sen-:,liijns, la trouva trop faible: elle pleura. Quand elle vit eiilriT n,illlj;i/ar, dont alors la physionomie lui parut plus lerrilile, j)lus ahsiiihiir, plus éj^arée qu'elle ne l'avail jainais été; quand il ne lui répiindil pas, elle rest;i d'abord fasriuée par l'immobilité de ce retard liliiiic il vide, par toutes lis idiMs dévorantes que distillait ce iront chauve. Sous le coup de celle impression, elle désira mourir. Quand elle eut entendu celte voix insouciante ex|)rimant un désir scienlilique nu moment où elle avait le cœur écrasé, srfn courage revint; elle résolut de luilcr ronire celte épouvantalile puissance (jui lui avait ravi \::i amant, qui avait enlevé à ses enfants un père, à la maison une fortune, a tous le bonheur. Néanmoins, elle ne put réprimer la ('OiibLuilo irépidation qui l'agita, car, dans toute sa vie. il ne s'éiait pas rencoiilré de scène si solennelle. Ce moment ierrible ne couienait-il pas virtuellemeul son avenir, el le jiassé ne s'y résumaii-il p;is tout entier?
Maintenant, les gens faibles, les personnes timides, on celles à qui la vivacité de leurs sensations agrandit les moindres diffu iillés de la vie, les hommes que saisit un tremblement involoniaire divanl les arbitres de leur destinée, peuvent tous concevoir les milliii v dt pensées qui tournoyèrent dans la lèle de celle femme, et les sentiments sous le poids dc's(piels son co'iir fut comprimé, quand son iii.iri se dirigea 'eiilrmriii vers la porte du jardin. La plupart des fennnes connaissent l(> aiiLioisses de l'intime délibération contre laquelle se débattit madame Clacs. Ainsi, celles même dont le cu'iir n'a encore élé violemment ému que pour déclarer à leur mari quelque excédant de dépense ou des dettes faites chez la marchande de modes, comprendront combien les battements du rœur s'élargisseut alors qu'il s'en va de louie la vie. Une belle femme a de la grâce à se jeter aux pieds de son mari, elle trouve des ressources dans les poses de la douleur; tandis que le senlimenl de ses défauts physiques aupmentaii encore les craintes de niaïkmie Claës. Aussi, quand elle vil lîalihazar près de sortir, son premier mouvcnient fnl-il bien de s'élancer vers lui; mais une ciuelle pensée réprima sou élan : elle allait se mellre debout devant lui 1 ne devait-elle pai- parailrc ridii nie à un lidiiime qui, n'étant plus soumis aux fascinations de l'amour, pourrait voir juste. Joséphine eût volontiers tout perdu, fortune et enfants, plulôi que d'amoindrir sa puissance de femme. Elle voulut écarter toute chance mauvaise dans une heure si solennelle, et appela fortement : — Baliha/.ar ! Il se reloiirna macliiiiali'nienl et toussa; mais sans faire atlenlion à sa femme, il vint cracher daiis une de ces petites boîtes carrées placées de distance en distance le l():;g des boiseries, comme dans tous les appartements de la Hollande et de la Belgique. Cet homme, qui ne pensait à personne, n'oubliait jamais les crachoirs, tant eeite habitude était invétérée. Pour la pauvre .loséphine, incapable de se rendre compte de celle bizarrerie, le soin constant que son mari prenait du mobilier, lui causait toujours une angoisse inouïe; mais, dans ce mofiieiit, elle fut >i violente, qu'elle la jeta hors des bornes, et lui lit crier d'un ton plein d'impaliencc où s'exprimèrent tous ses semiments blessés : -- M;iis. ntousienr, je vous parle! - Qu'est-ce que cela sii;nilie.' réiiondit Ballliazar en se retournant viveineiit et lançant à sa femme un regard où la vie revenait el qui Ail pour elle comme un coup de foudre. - Pardon, mon ami, dit-elle en pnli'saïu. Elle voulut se lever et lui tendre la ni;iiii, mais elle rclomlia ^ans force. — Je me meurs', dit-elle d une voix entrecoupée par des sanglots.
A cet aspect, Ballliazar cul, comme tons les gens distraits, une vive réaction et devina pour .àiisi dire le secret de celte crise, il prit aussitôl madame Claès dans ses bras, ouvrit la porle qui donnait sur la petite antichambre, el franchit si riqiidement le vieil escalier de bois, que la ndie de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui formaient les baliislres, il en resta un lé entier arraché à grand bruit. Il donna, pour l'ouvrir, un coup de pied à la |iorle du vestibule ciuiiniun à leurs appariements; mais il trouva la chambre de sa femme fermée.
11 posa doucement Joséidiine sur un fauteuil en se disant : — Mon Dieu, où est la clef? — Merci, mon ami. répondil madame Claës en ouvrant les veux, voici la première fois depuis bien longlemps que je me suis sentie si près de ion cœur. — Bon Dieul cria Claës, la clef, voii:i nos gens.
Joséphine lui lit signe de prendre la clef qui était attachée à un ruban le long de sa poche. Après avoir ouvert la porte, Balthaz.ar jeta
sa femme sur un canapé, sortit pour empêcher ses gens effrayés de monter en leur donnant l'ordre de prompteinent servir le diiier, el vint avec empressemcnl retrouver sa femme.
— Qu'as-iu, ma chère vie? dit-il en s'asseyant près d'elle et lui prenant la main, qu'il baisa. — Mais je n'ai plus rien, répondit-elle, je ne souffre jilus! Sciilemeul, je voudrais avoir la puissance de Dieu pour mettre à tes pieds tout l'or de la terre. — Pourquoi de lor? demanda-t-il. El il attira sa femme sur lui, la pressa et la baisa de nouveau sur le front. - Ne me donncs-ln pas de plus grandes richesses en m'aimant comme lu m'aimes, chère et précieuse créature, reprii-il.
— Oh I mon l'aUhazar! pourquoi ne dissiperais-tu pas les angoisses de notre vie à tous comme tu chasses par ta voix le chagrin de mor cœur. Enfin, je le vois, lu es loiijoiirs le même. — De (piellcs angoisses parles-tu, ma clii're? — Mais nous sommes ruinés, mon ami!
— Ruinés! répéta-t-il. Il se mit à sourire, caressa la main de sa femme en la tenant dans les siennes, et dit d'une voix douce ipii depuis longlemps ne s'était pas faii entendre : — Mais demain, mon ange, notre fortune sera peut-cire sans horncs. Hier, en cherchant des secrets bien plus importants, jj crois avoir trouvé le moyen de cristalliser le carbone, ta substance du diamani. Oma chère femme 1... dans quelques jours tu me pardonneras mes dislractions. Il paraît que je suis distrait quchpiefois. Ne t'ai-jc pas brusquée tout à l'heure? Sois indulgente pour un homme qui n'a jamais cessé de penser à loi, dont les travaux sont tout pleins de toi. de nous. — Assez, assez, dit-elle, nous causerons de tout cela ce soir, mon ami. Je souffrais par Irop de douleur, maintenant je souffre par trop de plaisir.
Elle ne-s'atiendait pas à revoir cette figure animée par un sentiment aussi tendre pour elle qu'il l'était jadis, à enlendrc celte voix touiours aussi douce qu'autrefois, el à retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu.
— Ce soir, reprit-il. je veux bien, nous causerons. Si je m'absorbais dans ipielqiie iliéditaiioii, rappelle-moi celle promesse. Ce soir je veux quitter mes calculs, mes travaux, et me plonger dans toulos les joies de la famille, d;ius les voluptés du coeur ; car, Pépita, j'en ai besoin, j'en ai soif! — Tu me diras ce que tu cherches, Balthazar?
— Mais, pauvre enfaiil, m n'y comprendrais rien. — Tu crois?... Eh mon ami ! voici près de iniatre mois que j'étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. .l'ai lu Fourcroy, Lavoisier, Cliaptal. Mollet lioiiclle, Bcrthollet, Gay-Lussac. Spallanzani, Leuwenhoèic, Ualvani, Volta, cnlin tous les livres relatifs à la science que tu adores. Va. tu peux me dire tes secrets. — Oh ! lu es un ange! s'écria liallhazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d'attendrissement qui la firent tressaillir, nous nous comprendrons en tout ! — Ah! dit-elle, je me jetterais dans le feu de l'enfer qui attise les fourneaux jiour enlendrc ce mot de la bouche el jiour le voir ainsi. En entendant le pas de sa (ille dans l'antii hambrc, elle s'y élança vivement. — Que voulez-vous, Marguerite? dit-elle ;i sa (ille ainée. — .Ma chère mère, M. Pierquin vient d'arriver. S'il reste à dîner, il faudrait du linge, el vous avez oublié d'en donner ce matin.
Miidame Claës tira de sa poche un trousseau de petites clefs et les remit à sa fille, en lui désignant les armoires en bois des îles qui tapissaient cette anticlianilire, et lui dit : — Ma lille, prenez à droite dans les services Graiiulorge.
— Puisque mon cher Ballliazar me revient aujourd'hui, rends-le moi tout entier! dit-elle en renlranl c! doiiiiaiil ;'i sa physionomie une expression de douce malice. Mon ami, va chez toi, fais-moi la grâce de l'habiller, nous avons Pierquin à dincr. Voyons, quille ces habits déchirés. Tiens, vois ces tacnes! N'est-ce pas de l'acide muriali(pie ou sulliirique qui a bordé de jaune tons ces trous? Allons, r;(jeunis-toi, je vais l'envoyer Mulquinier quand j'aurai, ehangé de robe.
Ballliazar voulut passer dans sa chambre par la porle de communication, mais il avait oublié qu'elle élail fermée de son cftlé. Il sortit par ranlichamhre.
— Margucrile, mets le linge sur un fauteuil, et viens m'Icdiiller, je ne veux pas de Manlia, dit madame Clacs en appelant sa fille.
Ballliazar avait pris Marguerite, l'avait tournée vers lui par un mouvement joyeux en lui disant : — Bonjour, mon enfaiii, tu es bien jolie aujourd'lmi dans celte robe de mousseUnc, et avec celle ceinture rose. Puis il la baisa au front et lui serra la main. — Maman, papa vient de m'embrasser, dit Marguerite en entrant chez sa niere, il pan'it bien joyeux, bien heureux! — Mon enfant, voirie père est un bien grand homme, voici bientôt trois ans qu'il travaille pour la gloire et la fortune de sa famille, et il croit avoir aileint le but de ses recherches. Ce jour doit êlre pour nous tous une belle fête... — Maj clière maman, répondit Marguerite, nos gens étaient si tristes de hi voir rcfrogné, que nous ne serons pas seules dans la joie. Oh ! meiiezj donc une autre ceinture, celle-ci est trop fanée. — Soit, mais dépè-! cbons-nous, je veux aller parler à Pierquin. Où est-il? — Dans le parloir, il s'amuse avec Jean. — Où sont Gabriel et Félicie? — Je jes emeiids dans le jardin. — Eh bien! desci'iidez vite veiller à ce qu'ils n'v cueillent |ias de tulipes! voire fn'Te ne les a pas encore vues de celle année, et il ponrrail aujoiiid'hfti vouloir les regarder en sortant de table. Dites t ''ulquiniH' de """Jler à votre père tout ce dont il a Lcsoin pour s:i to oite.
LA RF.CHRRCHE DR L'ABSOLU.
Quand Marguerite fut sortie, madame Claës jeta un coup d'œil à ses enfauts par les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le jardin, et les vit oceupés à regarder un de ces in-eites à ailes vertes, luisautes et taolieiées d'or, vulgairement appiloes des couturières.
— Soyez sages, mes Inen-aimos, dit-elle en faisant remonter une partie dii vitrage qui était à coulisse et qu'elle arrêta pour aérer sa chambre. Puis" elle frappa doucement à la porte de coninumicalion pour s'assurer que son mari n'élail p.is retombé dans quclcine (li^^raolion. Il ouvrit, et elle lui dit d'un atconi joyeux en le voyaiil di^shabillé : —Tu ne me laisseras pas longtemps seule avec l'iti(piiii. n'estce pas? Tu me rejoiiulras protnpiement.
Elle se trouva si leste pour descendre, qu'en l'entendant, un étranger D'aurail pas recoiuin le pas d'une boiteuse.
— Monsieur en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'escalier, a déchiré la robe, ce n'est qu'un méchant bout d'étoffe ; mais il a brisé la mâchoire de cette ligure, et je ne sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette rampe était si belle ! — Bah ! mwi pauvre Mniquinier, ne la fais pas raccommoder, ce n'est pas un malheur. — Qu'arrive-t-il donc, se dit Midquinier, pour nue ce ne soit pas un désastre? mon maître aurait-il trouvé l'abso/uJ' — Bonjour, monsieur Pierquin, dit madame Claës en ouvrant la porte du parloir.
Le notaire accourut pour donner le bras à sa cousine, mais elle ne prenait jamais que celui de son mari ; elle remercia donc son cousin par un sourire et lui dit : — Vous venez peut-être pour les trente mille francs? — Oui. madame, en rentrant chez moi. j'ai reçu une lettre d'avisde la maison Protez etChiffreville. qui a tiré, sur M. Claës, six lettres de change de chacune cinq mille francs. — Eh bien ! n'en parlez pas à Ballhazar aujourd'hui, dil-cllc. Dînez avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu, trouvez quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la lettre, je lui parlerai moi-même de cette affaire. Tout va bien, reprit-elle en voyant l'élonnement du notaire. Dans quelques mois, mon mari remboursera probablement les sommes qu'il a empruntées.
En entendant celte phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Claës qui revenait du jardin, suivie de liabriel et de Félicie, et dit : — Je n'ai jamais vu mademoiselle Marguerite aussi jolie qu'elle l'est en ce moment.
Bladame Claës, qui s'était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit .lean, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en affectant un air indifférent.
Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre, d'une figure vulgairement belle et qui exprimait ime tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive ; il passait pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur, pour que son divorce avec le monde fût ri-el. Son regard habituellement perdu dans le vide, sou attitude indifférente, son silence affecté, semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nidlité d'un notaire exclusivement occupé d'intérêts hiunains, mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S'allier à la maison Claës aurait clé pour lui la cause d un dévouement sans bornes, s'il n'avait pas eu quelque sentiment d'avarice sous-jacent. Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions étaientelles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d'affaires, quand Claës lui semblait ruiné ; puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il voyait en Marguerite Claës une infante de laquelle il était impossible a un simple notaire de province d'approcher; tantôt il la considérait comme une pauvre fille trop heureuse s'il daignait en faire sa femme. Il était homme de province, et Flamand, sans malice ; il ne manquait même ni de dévouement ni de bonté; mais il avait un naïf égoisme qui rendait ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient sa personne. En ce moment, madame Claës se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parlé sous le porche de l'église Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières ; elle devina le fond de ses pensées, et d'un regard perspicace elle essaya de lire dans l'âme de sa lille pour savoir si elle pensait à son cousin; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence. Apres quelques instants, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de h ville, le maître du logis descendit de sa chambre oij, depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir de^ bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d'un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l'atienie que son apparition causait à madame Claës fut si vive, qu'elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit l'escalier. Ballhazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d'un bas de soie blanc, une culotte de Casimir bleu à boutons d'or, un gilet blanc à fleurs, et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé sa tête, coupé ses ongles, et lavé ses mains avec tant de soin qu'il semblait méconnaissable à ceux qui l'avaient vu naguère. Au lieu d'un vieillard presque en démence, ses enfants, sa
femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l'adhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de grâce.
— Bonjour Pierquin. dit Balthazar Claës.
Redevciui père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur les genoux de sa Cciinue. et l'éleva en l'air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.
— Voyez ce petit ! dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous doinie-l-êlle pas l'envie de vous marier? Croyez-moi, moucher, les jilaisirs de fainillc consolent de tout. — Brr ! dit-il en enlevant Jean, l'ouiul ! s'éi riait-il eu le niill;uil à terre. Brr! Pound !
L'enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas trahir l'émotion que lui causait un jeu si siiuple en apparence et qui, pour elle, était toute une révolution domestique.
— Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter dans une bergère. L'enfant courut à son père, attiré par l'éclat des boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus de l'oreille des bottes. — Tu es un mignon ! dit le père en Pembrassanl, tu es un Claës, tu marches droit. — Eh bien ! Gabriel, comluent se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l'oreille et la lui tortillant, te défends-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques?
Puis Balthazar se leva, vint .i Pierquin, et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait : — Mon cher, vous avez peutêtre quelque chose à me demander? Il lui donna le bras et l'entraîna dans le jardin, en ajoutant : — Veue/ voir rues tulipes...
Madame Claës regarda son mari pcudaut qu'il soiiait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune, si alTable, si bien lui-même ; elle se leva, prit sa fille par la taille, et l'embrassa en disant : — Ma chère Marguerite, mon enfant chérie, je t'aime encore mieux aujourd'hui que âe coutume.
- Il y avait bien longtemps que je n'avais vu mon père si aimable, répondit-elle.
Lemulqiiinier vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que Pierquin lui offrit le bras, madame Claës prit celui de Balthazar, et toute la famille passa dans la salle à manger.
Cette pièce, dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans, était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquelles se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimo/ii-alc. Les parois étaient tapissées de cuir violet sur leipiel avaient été imprimés, en traits d'or, des sujets de chasse. Au-dessus des dressoirs, çà et là, brillaient soigneusement disposées des plumes d'oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n'avaient pas été changées depuis le commencement du seizième siècle et ofl'raient cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce petit dossier garni d'une étoffe à franges dont la mode fut si répandue, que Raphaël l'a illustrée dans son tableau appelé la Vierge à la chaise. Le bois en était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient comme s ils eussent été neufs, et les étoffes soigneusement renouvelées étaient d'une couleur rouge admirable. La Flandre revivait là tout entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons, avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l'école hollandaise ou flamande. La vaisselle, en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Weegvood. L'argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable argenterie de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure, de mode, de forme, attestaient les commencements du bien-être et les progrès de la fortune de Claës. Les serviettes avaient des franges, mode tout espagnole. Quant au linge, chacun doit penser que, chez les Claës, le point d'honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service, cette argenterie, étaient destinés à l'usage journalier de la famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe particulier, dont les merveilles, réservées pour les jours de gala, leur imprimaient cette solennité qui n'existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'ime naiveté patriarcale. Enfin, détail délicieux, une vigne coiu'ait en dehors le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
— Vous riîsicz fidèle aux traditions, madame, dit Pierquin en recevant une assiettée de cette soupe au thym, dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de vianderoulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dis manche en usage chez nos pères ! Votre maison et celle de mon oncle des Baquets sont les seules où l'on retrouve cette soupe historique dans les Pays-Bas. Ah ! pardon, le vieux M. Savaron de Savarus la fait encore orgiu-illeusement servir à Tournay chez lui, mais partout ailleurs la vieille Flandre s'en va. Maintenant les meubles se fabriquent à la grecque, on n'aperçoit partout que casques, boucliers, lances et faisceaux. Chacun rebâtit sa maison, vend ses vieux meu-
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bics, refond son argeiiimie, ou la troque contre la pori'olainc de Sèvres, qui ne vaui ni le vieux Saxe ni les chinoiseries. Oh ! moi je suis Flamand dans l'ànie. Aussi mou coeur saigne-t-il en voyant les cliaiiilioiiiiiors acheter, pour le prix du bois ou du nielal. nos beaux meubles iiu'rustés de cuivre ou d'élain. Mais l'état social vctu changer de peau, je crois. Il n'y a pas jus(|u'aux procédés de l'art qui ne se perdent ! (iuaud il faut que tout aille vite, rien ne peut être cousciencieusenienl fait. Pendant mou dernier voyage à Paris, l'on m'a mené voir les peintures exposées au Louvre. Ma parole d'honneur, c'est des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur où les peintres craignent de mettre de la couleur. El ils veulent, dit-on, renverser notre vieille école. Ah! ouinl... "■
— Nos anciens peintres, répondit Ballhazar, étudiaient les diverses combinaisons cl la résistance des couleurs, en les soumettant à l'action du soleil ei de la pluie. Mais vous avez raison : aujourd'hui les ressources nialérielles de l'an sont moins cultivées que jamais.
Madame Claës n'écoulait pas la conversation. En entendant dire au notaire que les services de porcelaine étaient à la mode, elle avait aussitôt conru la lumineuse idée de vendre la pesanie argenterie provenne de la succession de son frère, espérant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dus par son mari.
— Ah ! ah I disait Ballhazar au notaire quand madame Claës se remit à la convcrsalion, l'on s'occupe de mes travaux à Douai'.' — Oui, répondit Piertiniii, chacun se demande à quoi vous dépensez tant d'argent. Hier, j'entendais M. le premier président déplorer qu'un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale. .le me suis alors permis de répondre que vous étiez trop instruit pour ne pas savoir que c'était se mesurer avec l'impossible, trop chrétien pour croire l'emporter sur Dieu, et, comme tous les Claés, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à Perlimpinpin. Néainnoins, je vous avouerai que j'ai partagé les regrets que cause votre retraite à toute la société. Vous n'êtes vraiment plus de la ville. En vérité, madame, vous eussiez été ravie, si vous aviez pu entendre les éloges que chacun s'est plu à faire de vous et de M. Claës. — Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de me rendre ridicule, répondit Ballhazar. Ah! les Douaisiens me croient ruiné! Eh bien! mon cher Pierquin, dans deux mois, je donnerai, pour célébrer l'anniverï.iire de mon mariage, une fête dont la magnificence me rendra l'estime que nos chers compatriotes accordent aux ëcus.
Madame Claës rougit forlcmenl. Depuis deux ans cet anniversaire avait été oublié. Semblable à ces fous qui ont des moments pendant lesquels leurs facultés brillent d'un éclat inusité, jamais Ballhazar n'avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se mimlra plein d'attentions pour ses enfants, et sa conversatior» flit séduisante de grâce, d'esprit, d'à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si longtemps, était certes la plus belle fête qu'il pût donner à sa femme, pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie d'expression qui se sent de cœur à cœur et qui prouve une délicieuse idciilité de sentiment.
Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir, il allait et venait avec une allégresse insolite causée par l'accomplissement de ses secrètes espérances. Le changement si soudainenu'ut opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui que pour madame Claës. Là où la familie voyait le bonheur, le valei de chambre voyait une fortune. En aidant Ballhazar dans ses manipulations, il en avait épousé la folie. Soit qu'il eiU saisi la portée de ses recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains, soit que le penchant inné chez l'homme pour l'imitatiou lui eût fait adopter les idées de celui dans l'atmosphère duquel il vivait, Lemulquinier avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux nulé de terreur, d'admiration et d'égoisme. Le laboratoire était pour lui ce qu'est pour le peuple un bureau de loterie : l'espoir organisé. Chaque soir il se couchait en se disant : Demain, peut-être nagerons-nous dans l'or ! Elle lendemain il se réveilliiit avec une foi toujours aussi vive que la veille. Son nom indiquait une origine toute flamande. Jadis les gens du peuple n'étaient connus •fie par un sobriquet tiré de leur profession, de leur pays, de leur conformation physi(pie onde leurs qualités morales. Ce sobriquet de- V enail le nom de la famille bourgeoise qu'ils fondaient lors de leur affranchisscment. En Flandre, les marchands de fd de lin se nommaient des mulquiniers, et telle était sans doute la profession rto l'homme qui, parmi les ancêtres du vieux valet, passa de l'élaf Je s erf à celui de bourgeois jusqu'à ce que des malheurs inconnus rendissent le pelit-lilsdu mulquinier à son primitif état de serf, plus la «olde. L'histoire de la Flandre, de son lil et de son commerce se résumait donc en ce vieux domestique, souvent appelé, par euphonie, Mulquinier. Son caractère et sa physionomie ne manquaient pas d'originalité. Sa ligure de lorme triangulaire était large, haute et couturée par une petite-vérole qui lui avait donné de fantastiques apparences, en y laissant une multitude de linéaments blancs et brillants. Maigre et d'une taille élevée, il avait une démarche grave, mystérieuse. Ses petits yeux, or.iugés comme la perruque jaune et lisse qu'il avait sur la tête, ne jetaient que des regards obliques. Son exté-
rieur était donc en harmonie avec le sentiment de eiiriosité qu'il ex. citait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son martre, .sur les travaux duquel il gardait le silence, l'inveslissait d'un charme- Les habitants de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait, des réponses sibylli(|ues et toujours grosx's de trésors. Fier d'être nécessaire à son maître, il exerçait sur ses caiiKiiadcs une sorte d'autorité tracassière, dont il profilait pour liii-uiêiMç (Ml obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands, qui soûl extrênieuient attaches à la maison, il n'avait d'affection que pour Ballhazar. Si quelque chagrin aflligeait madame Claës, ou si quelque événement favorable arrivait dans la famille, il mangeait sou pain beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel.
Le dîner fini, madame Claës proposa de prendre le café dans le jardin, devant le buisson de tulipes qui en ornait le milieu. Les pots de terre dans les(|uels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées, avaient été enterrés et disposés de manière à former une pyramide an sommet de laquelle s'élevait une tulipe gueule-de-dragon, que Ballhazar possédait seul. Cette fleur, nommée tulipa CUtësiana, réunissait les sept couleurs, et ses longues échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Ballhazar, qui en avait plusieurs fois refusé dix mille florins, prenait de si grandes piécaulious pour qu'on ne pût en voler une seule graine, qu'il la gardait dans le parloir et passait souvent des journées entières à la contempler. La lige était énorme, bien droite, ferme, d'un admirable vert; les proportiousde la plante se trouvaient en harmonie avec le calice, dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté qui donnait jadis tant de prix à ces fleurs fastueuses. — Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes, dit le notaire en regardant alternativement sa cousine v.l le buisson aux mille couleurs. Madame Claës était trop enthou>iasmée par l'aspect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des pierreries, pour bien saisir le sens de l'observation notariale. — A quoi cela sertil, reprit le notaire en s'adressant à Ballhazar, vous devriez les vendre. — Bah'? ai-je donc besoin d'argent? répondit Claés en faisant le geste d'un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent plusieurs exclamations.
— Vois-donc, maman, celle-là. — Oh ! qu'en voilà une belle ! — Comment celle-ci se nomme-t-clle'.' — Quel abîme pour la raison humaine ! s'écria Ballhazar en levant les mains et les joignant par un geste désespéré. Une combinaison d hydrogène et d'oxygène fait surgir, par ses dosages différents, dans un même milieu et d'un même principe, ces couleurs qui constituent chacune un résultat différent.
Sa femme entendait bien les termes de cette proposition, qui fut trop rapidement énoncée pour qu'elle la conçût entièrement, Ballhazar songea qu'elle avait étudié sa science favorite, et lui dit, en lui faisant un signe mystérieux : — Tu comprendrais, lu ne saurais pas encore ce que je veux dire ! Et il parut retomber dans une de ces méditations qui lui étaient habituelles. — Je le crois, dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de Marguerite. Chassez le naturel, il revient au galop, ajouta-l-il tout bas en s'adressant à madame Claës. Vous aurez la bonté de lui parler vous-même, le diable ne le tiremil pas de sa contemplation. En voilà pour jusqu'à demain.
H dit adieu à Claés, qui feignit de ne pas l'enleudre, embrassa le petit Jean, que la mère tenait dans ses bras, et, après avoir fait une profonde salutation, il se relira. Lorsque la porte d'entrée retentit en se fermant, Ballhazar saisit sa femme par la taille, et dissipa l'inquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à l'oreille : — Je savais bien comment faire pour le renvoyer.
Madame Claës tourna la tète vers son mari sans avoir honte de lui montrer les larmes qui lui vinrent aux yeux, elles étaient si douces! puis elle appuya son front sur l'épaule de Ballhazar et laissa glisser Jean à terre.
— Rentrons au parloir, dit-elle après une pause.
Pendant toute la soirée, Ballhazar fut d'une gaieté presque folle ; il inventa mille jeux pour ses enfants, et joua si bien pour son propre compte, qu'il ne s'aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa femme. Vers neuf heures et demie, lorsque Jean fut couché, quand Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se déshabiller, elle trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son père qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de troubler ses parents et paraissait vouloir se retirer sans leur parler; madame Claës s'en afierçut et lui dit : — Venez, Marguerite, venez, ma chère enfant. Puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant : — Emportez votre livre dans votre chambre, et couchez-vous de bonne heure. — Bonsoir, ma fille chérie, dit Ballhazar.
Marguerite embrassa son père et s'en alla. Claës et sa femme restèrent pendant quelques moments seuls, occupés à regarder les dernières teintes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs, et dont les découpures se voyaient à peine
LA KF.CHERCHE DR L'ABSOLU
dans h lurur. Quand il fit presque nuit, BuUliazar dit à sa femme d'une voix cnuie : Montons.
Loni;teni|i* avant (|ue les nururs an;;iaises n'enssiMii coiisarré la ch:unlire d'une feniino connue un lieu sacré, celle d'uiu' i"l;\n>:niile était inipénélrable. Los bonnes ménagères île ce pays n en l'aisaienl pas un apparat de venu, mais une lialiiaulc c<iiilra( lée liés lenfance, une superstition domestii]ue qui reml.iil une cliaiiihre à coucher un délicieux sanctuaire où l'on respirait le^ senlimcnls tendres, où le sintple s'unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de pins siicré. Dans la position particulière où se trouvait madame Clacs, toute femme aurait voulu rassembler autour d'elle les choses les pins éléi^antes: mais elle lavait fait avec un ^oùl exquis, sachant quelle influence l'aspect de ee qui nous eiuoure exerce sur les senlimcnls. Chez une jolie créature, c'eût été du Inxc, chez, elle c'était nue nécessité. Elle avait < onipris la portée de ces ntols : On se fait jolie femme! maxime qui dirigeait toutes les actions de la première l'cinme de Napoléon et la rendait souvent fausse, tandis (|ue madame Claês était toujours naturelle et vraie. Quoique Rallhazar cunnùi bien la cliambre de sa femme, sou oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu'eu y entrant il éprouva de doux frémisseuieuis comme s'il I apercevait pour la première fois. La fastueuse gaieté d'une femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s'élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chiuoise, habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les effets ne pouvaient se comparer qu'à ceux des plus joyeuses fanfares, La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie était miaiicée par les reflets de l'or sobrement distribue sur qnehpies objets, et par les tous variés des fleurs, qui ressemblaient à des gerbes d-e pierreries. Le secret de cc^ apprêts, c'était lui, toujours lui !... Joséphine ne pouvait pas dire pins éloqnemment à Halthazar qu'il était toujours le principe de ses joies et de ses douleurs. L'aspect de cette chambre mettait l'àme d.:!:s un délicieux étal, et chassait toute idée triste pour n'y laisser que le sentiment d'un boiilicnr égal et pur. L'étoffe de la tenture achetée en Chine jetait cette odeur suave qui pénclrc le corps sans le r>li.:;uer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole, et d'enfermer là les regards de l'époux reconquis. Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait de chaijnc coté de son front comme deux ailes de corbeau, madame Clacs, enveloppée d'un peignoir qui lui montait jusqu'au cou et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle, alla tirer la portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là, loséphine jeta sur son mari, qui s'était assis près de la cheminée, un de ces gais sourires par lesquels une fenune spirituelle et dont l'âme vient parfois embellir la figure sait exprimer d irré.'iislibles espérances. Le charme le plus grand d'une fennne consiste dans un appel constant à la générosité de l'homme, dans une gracieuse déclaration de faiblesse par la(piclle elle l'enorgneillit, et réveille en lui les plus magnifiques sentiments. L'aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pa? de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la portière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec grâce. (l'était appeler à son secours. Kalthazar, un moment abîmé dans la contemplation de cette tète olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en .iiiirani et satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé. C'était bien ce qu'elle voulait.
— Tu m'as promis, dit-elle en lui prenant la main, qu'elle garda Ciitre =es mains éleclrisautes, de ni"îiHtier au secret de tes rechcrclies. Conviens, mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j'ai eu le courage d'étudier une science condamnée par l'Eglise, pour être en état de te comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi, raconte-moi par quel hasard, un malin, tu t'es levé soucieux, quand la veille je t'avais laissé si heureux? — Et c'est pour entendre parler chimie que tu t'es mise avec tant de coquetterie? — Mon ami, recevoir une confidence qui me fait entrer |)lus avant dans ton cœur, o'est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs, n'est-ce lias une entente d'àme qui comprend et engendre toutes les félicites de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été a^^ez puissante pour m'en priver si longtemps. Qui, je suis plus jalouse d'une pensée que de toutes les femmes ensemble. L'amour est immense, mais il n est pas infini ; tandis que la science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout te qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire après la- 4|uelie tu cours, j'en serais malheureuse; ne te donnerait-elle pas de »ives jouissances? Moi seule, monsieur, dois cire la source de vos plaisirs. — Non, ce n'est pas une idée, mon ange, qui m'a jeté dans celte belle voie, mais un liomme. — On homme ! s'écria-t-elle avec lerreio'. — Te -(Hivi.n-iii. rrp.iîa, de l'officier polonais que nous avons logé, chez nous, en istia/ — Si je m en souviens! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce que ma mémoire me fit si souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-deteUi de iet sourciU où se voyaient des charbuus de l'enfer, &on
large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa figure anguleuse, dévastée!... Enlin ipicl calme cflrayaul dans sa démarche!... S'il y avait eu de la place dans les auberges, il n'aurait certes pas couché ici.
— Ce gentilhomme polonais se nommait M. Adam de Wierzchownia, reprit Balihazar. Qnmid le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes luis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l'élude de celle science, il s'était fait soldat. Je crois que ce fut à l'occasion d'un verre d'eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lors<iue j'eus dit à Mulquiuier d'apporter du sucre en morceaux, le capitaine fil un geste de surprise. — Vous avez éludie la chimie, me dcmanda-l-il. — Avec Lavoisier, lui répondis-je. — Vous èt(!S bien heureux d'èlre libre et riche! s'écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui révèlent un enfer de douleurs caché sons un crâne ou enfermé dans un cicur, enlin ce fut quelque chose d ardent, de concentré, que la parole n'exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me gla^a. Après une pause, il me dit que, la Pologne quasi nmrte, il s'était réfugié en Suéde. Il avait cherché là des consolatirns dans l'étude de la chimie, pour laquelle il s'était toujours senti une irrésistible vocation. — Eh bien! ajouta-t-il, ie le vois, vous avez recomm coimne moi que la gomme arabique, le sucre et l'amidon mis en poudre, donnent une substance absolument semblable, et à l'analyse un même résultat qualitatif. 11 fit encore une pause, cl, après m'avoir examiné d'un œil scrniatcur, il me dit coiilideiiliellemcMl et à voix basse de solennelles paroles dont, aujourd'hui, le sens général est seul resté dans ma mémoire; mais il les accompagna d'une puissance de son, de chaudes inflexions et d'une force dans le gesie (|ui me remuèrent les entrailles et frappèrent mon entendement comme un m;n-teau bat le fer sur une enclume. Voici donc en abrégé ces raisonnements, qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d'Isaie, car mes études chez Lavoisier me permettaient d'en sentir toute la portée. « Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois subslances, en apparence si distinctes, m'a conduit à penser que lonies les productions de la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimie moderne ont prouvé la vérité de celle loi, pour la partie la plus considérable des effets naturels. La chimie divise la création en deux perlions distinctes : la nature organique , la nature inorganique. En comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, on, pour être plus exact, une plus ou moins grande moiililc qui y détermine plus ou moins de sentiment, la nature organique est, certes, la partie la plus importante de noire monde. Or, l'analyse a réduit tous les produits de celle nati;re à quatre corps simples qui sont trois gaz : l'azote, l'hydrogène, l'oxygcue; et un autre corps simple non métallique et solide, le carbone. Au contraire, la nature inorganique, si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquantetrois corps simples dont les différentes combinaisons forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux là où il existe moins de résultats?... Aussi, l'opinion de mou ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont nu principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance éteinte aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Eh bien! sup|iosez un moment que l'activité de cette puissance soit réveillée, nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur quatre principes, et si nous parvenions à décomposer l'azote, que nous devons considérer comme une négation, i.ous n'en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des alchimistes du moyen âge dont nous nous moquons à tort. La chimie moderne n'est encore que cela. C'est beaucoufi et c'est peu. C'est beaucoup, car la chimie s'est habituée à ne reculer devant aucune diflicullé; c'est peu, en comparaison de ce • qui reste à faire. Le hasard l'a bien servie, cette belle science! Ainsi, cette larme de carbone pur cristallisé, le diamant, ne paraissait-il pas la dernière substance qu'il fût possible de créer. Les anciens alchimistes, qui croyaient l'or décomposable, couséquemment faisable, reculaient à l'idée de produire le diamant ; nous avons cependant découvert la nature et la loi de sa composition. Moi, dit-il, je suis allé plus loin ! Une expérience m'a dénmniré que le mystérieux Ternaire, dont on s'occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui, manquent de direction vers un point fixe. Voici d'abord l'expérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique) dans de la fleur de soufre (pour prendre également un corps simple). Arrosez les graines avec de l'eau distillée pour ne laisser pénéirerdaus les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain. Les graines germent, poussent dans un milieu connu en ne se imurrissant que de principes connus par l'analyse. Coupez à plusieurs reprises la lige des plantes, alin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur nue certaine masse; eh bien! en analysant ces cendres, vous trouverez dit laeide silicique, de l'alwmine, du phosphate et du carbonate caleique, du carbonate maguésique, du sulfate,
LA RKCHKMCHK DK L'ABSOLU.
du rarltoiialft polaÂsi(|iin et de l'ovyde ferrique, coiunic si le cresson él lil venu en lerrc, au hoi^l des eaiiK. Or, ees sulishiiiccs u'exislaienl ni (l;iiis II- sdiifre, coips siiM|ile, qui seivail de sol à la piaule, ni dans l'eau l'iiiiiloyée à l'arroser (•( donl la eoniposilioM eNt connue: mais connue l'Iies ne sont pas non plus dans la graine, lions ne poiivinis expliquer leur présence dans la plante qu'eu supposant un élciiienl conininii aux corps ennieniis dans le cresson, el à ceux «pii lui ont servi de milieu. Ainsi l'Air, l'eau distillée, la fleur de sonlVe. et les snhsiances ipie donne l'analyse du cresson, c'est-à-dire la potasse, la clianv. la magnésie, rainniinc. etc., auraient un principe commun errant dans l'ainiosplicr.' telle que la fait le soleil. De cette irrécnsalile ex|>cricnce, s'éiria-t-il. j ai déduit l'exisleiice de l'absolu! Une substance cmninnne à tontes les créations, nioililiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème olïcrl par l'absolu et qui m'a scintili; rherrhabte. Là vous rencontrerez le mystérieux Ternaire, devant leipiel s'est, de tout temps, agenouillée I bumaiiité : la m.illere pi-ciiiieie, le moyen, le résultat. Vous trouverez ee ti'i rilile nombre trois en toute cliose liiimaine, il domine les religions. IcssciciKcs el li's lois. Ici, me dit-il, la i;nerre el la misciiMint arrêté iiks travaux. Vous êtes un élevé de Lavoisier, vous êtes ricbe et m.iitrc de voire temps, je puis doue vous l'aire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences persoiii'elli's m'ont fait entrevoir. La MATiEKE n>E doit être un principe commun aux trois gaz et au carbone. Le M0VE^ doit être le principe commun à l'électricité négative el à l'électricité positive. Marcliez à l» découverte des preuves ipii établiront ces deux vérités, vous aurez la raison suprême de tous les elïels de la nature. Oli ! monsieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le Iront, le dernier mot de la créalioii, en pressentant l'absolu, est-ce vivre que d'êlre enlrainé dans le mouvement de ce ramas d'bommes qui se ruent à heure lixe les uns sur les antres sans savoir ce qu'il> font'.' .Ma vie actuelle est exaclement l'iuversc d'un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve au milieu du [vu, des canons, des hommes, traverse 1 Europe au gré d'une puissance à laquelle j'obéis en la méprisant. Jlon àme n'a niiJle conscience de ces actes, elle reste (ixc, plongée dans une idée, engourdie par celte idée, la recherche de l'absolu, de ce prim ipe |)ar lequel des graines, absolument semblables, mises dans un menu: milieu, domient, l'uîu dés calices blancs, l'autre des calices jaunes ! l'héoomène applicable ,nix vers à soie, qui, nourris des mêmes fcnidcs et constitués sans diliérences apiiarentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blanche; enfin applicable à l'Iiomiue lui-même, qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblaliles avec la mère et lui. La déduction logiiiue de ce fait n'impliqiie-l-efle pas d'ailleurs la raison de Ions les effets de la nature? Eli! quoi de plus conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu'il a tout l'ail fiar ie moyen le plus simple.' L'adoration pythagoricienne pour le b» d'où sortent tous les ninnbres et qui représcnle la matière une; celle pour le noiiihre DEUX, la première agrégation et le type de tontes les autres; celle pour le nombre trois, qui, de tout tenqis, a coii!ii;uié Dicn, c'est-àdire la matière, la force et le produit, ne résumaiciil-elles pas Iraditionnellemcnt la connaissance confuse de l'absolu. Siball, Bêcher, Paraeclse , Agrippa , tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le Trismégisle, qui vent dire le grand Ternaire. Les ignorants, habitués à coud, miner l'alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes'. L'absolu trouvé, je me serais alors colleté avec le mouvement. Ah ' tandis que je me nourris de pondre, et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il vole vers l'absolu ! Et moi ' je mourrai comme un chien, au roin (I nue batterie. » Quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec nue sorte de frat<ruité touchante : « Si je trouvais une expérience à faire, je vous la léguerais avant de mourir. 1) -Ma Pépita, dit B.dlhazar en serrant la m;iin de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses de cet hornuie pendant qu'il jetait dans mon àme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s'était timidement fait, sans oser s'y abandonner.
— Comment! s'écria madame Claës, qui ne put s'empêcher d'interrompre son mari, cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes affections, a déirnit, par une .seule phrase el par un seul mol. le bonheur d'une famille. 0 mon cher Balthazar ! cet homme a-t-il fait le signe de la croix'? l'as-tu bien examiné ? Le tentateur peui seul avoir cet œil jaune d'où sortait le feu de Prométhée. Oui, le de. n pouvait seul t'arracher à moi. Depuis ce jour, lu n'as plus été ni , ^, ni époux, ni chef de famille. — (Juoi ! dit Balthazar en se dress.tut dans la chambre et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton mari de s'élever au-dessus des autres hoimncs, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la cloire, comme une minime offrande auprès des trésors de ton cœur! Mais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait, depuis trois ans? des pas de géant ! ma Pépita, dit-il en s'animant. Son visage parut alors à sa femme plus étincelant sous le feu du génie qu'il ne l'avait été sous le feu de l'amour, et elle pleura en l'écoutant. — J'ai combiné le chlore et l'azote, j'ai décomposé phisieiirs coros jusqu'ici considérés comme
simples, j'ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il en voyant les pleurs de sa femme, j'ai décoin|)osé les larmes. Les larmes conlieniiciil un peu de phdspb.ile di' chaux, de cbloniic de sodium, du mucus el de l'eau. Il c iMiliuii.i de parler saii^ voir riuurible coiivulsioii qui travailla la pliysiouoiuie (le.io>.r'|ibine, il était mmilésiir la science qui l'emportait en croupe, ailes déployées, bien loin du miuide matériel. — luette analyse, ma chère, est une des meilleures preuves du système de l'absolu. Toute vie imiiUque une combustion. Selon le plus ou moins d'activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi la destruction du minéral est indéfiniment retardée, parce que la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d'où résulte riuimide, vivent indéfiniment, el il existe plusieurs végéiaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a pcrfectioimé un appareil, que dans un but ignoré elle y a jeté le sentiment, l'instinct ou l'intelligence, trois degrés marqués dans le système orgauiipie, ces trois organismes veulent une combusiion dont Pactiviié est en raison directe du résultat obtenu. L'homme, qui représente le plus haut point de l'inlelligence, et qui nous offre le seul appareil d'où résulte un pouvoir à demi créateur, la pensée! est, parmi les créations zoologiipies, celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissants effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates, les sulfates et les carbonates que fournil son corps dans noire analyse. Iles substances ne seraient-elles pas les traces que laisse eu lui l'action du fluide électrique, principe de toute fécondation'.' L'éleclricité ne se manifesterait-elle pas en lui par des eoinbinaisons plus variées qu'en tout autre animal? N'auraii-il pas des facidiés plus grandes que tonte auire créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assiniilerail-il pas pour en composer dans une plus parl'aite machine sa force et ses idées? Je le crois. L'homme est un m.'.tras. Ainsi, selon moi. l'idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le inoins de phosphore ou tout autre produit de l'électro-magnétisme, le fou celui dont le cerveau en contiendrait trop, l'homme ordinaire celui qui en aurait peu. l'homme de génie celui dont la cervelle en serait saturée à un diîgré eouvenable. L'homme constamment amoureux, le porie-faix, le danseur, le grand mangeur, sont ceux (pii déplaeer;iieiitla force résullante de leur appareil électrique. Ainsi, nos senliîiii'nls... — Assez, Balthazar; tu m'épouvantes, tu commets des sai riléges! Quoi ! mon amour .serait... — De la matière éthéiée qui se dégage, dit Claës, et qui sans doute est le mot de l'absolu. Songe doue que si moi, moi le premier! si je trouve, si je trouve, si je trouve! En disant ces mots sur trois Ions différents, son visage monia par degrés à l'expression de l'inspiré. Je fais les métaux, je fais les diamants, je répète la nature! s'écria-t-il. — En serastu plus heureux? cria-i-cHe avec désespoir. Maudite science, maudit démon ! tu oublies, Qacs. que tu commets le péché d'orgueil dont fut coupable Satan. Tu entreprends sur Dieu. — Oh! oh! Dieu! — Il le nie ! s'écria-t-elle en se tordant les mains. Claës, Dieu dispose d'une puissance que lu n'auras jamais.
A cet argument qui semblait annuler sa chère science, il regarda sa femme en Iremhlaiit. — Quoi ! dit-il. — La force unique, le mouvement. Voilà ce que j'ai saisi à travers les livres que tu m'as contrainte à lire. Analyse des lleurs, des fruits, du vin de Malaga ; tu découvriras certes lejirs principes, qui viennent, comme ceux de ton cresson, dans un milieu ipii semble leur être étranger; tu peux, à la rigueur, les trouver dans la nature; mais en les rassemblant, ferastn ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga? auras-tu les incompréhensibles efl'ets du soleil, auras-lu l'atmosphère de l'Espagne? Déconqioser n'est pas créer. - Si je trouve la force coërcitive, je pourrai créer.— Rien ne l'arrêtera! cria Pépita d une voix désespéranle. Oh! mon amour, il est tué, je l'ai perdu. Elle fondit en larmes, et ses yeux, animés par la douleur et par la sainieté des sentiments qu'ds épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs. Oui, reprit-elle en sanglotant, tu es mort à tout. Je le vois, la science est plus puissante en loi (pie toi-même, et son vol t'a emporté trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon d'une pauvre femme. Quel bonheur (inis-je t'offrir encore? Ah! je voudrais, triste cousoUilion, croire que Dieu t'a créé pour manifester ses anivres et chanter ses louanges, qu'il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te maîtrise. Mais non, Dieu est bon, il te laisserait au eœiir quelques pensées pour une femme qui t'adore, pour des enfants que lu dois protéger. Oui, le démon seul peut t'aider à marcher seul an milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n'es pas éclairé i)ar la foi d'en haut, mais par une horrible croyance en tes facultés! Autrement, ne te serais-tu pas aperçu, mon ami, que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans ? Oh ! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t'apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant : Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais de la voir volliger. Si tu étais pauvre, j'irais mendier sans honte pour te procurer le charbon nécessaire à l'eutreiien de ton fourneau. Enfin, si, en m'y précipitant, ije te faisais trouver ton exécrable absolu, Claës, je m'y précipiterais avec bonheur, puisque tu places ta
LA RECHKKCHK DE L'ABSOLU
gloire et tes dolioes dans ce secret encore intronvé. Mais nos oiiraiiis, (.laés, nos enl'anisl que (ieviendronl-ils. si m no devines lias bicnioi ce sccrel de rouler 1 Sais-lu pouninoi venait riei(iiiin .' il veiiaille doniander tronle mille francs que Ui dois, sans le> avoir. Tes pioprieles ue soûl pins à loi. Je lui ai dit que lu avais ces irenle mille francs, alin de t'épargner l'embarras où l'auraienl mis ses questions; mais, pour acimitler celle sounne, j'ai pense à veiulie notre vieille arijenterie. Elle vit les yeux de sou mari près de s'Iuimecier, el se jela désesiicrëmenl ,i ses pieds en levant vers lui des mains suppliâmes. Mon ami, s'écria-i-elle. cesse un moment les recherches, économisons l'argenl uccessaire à ce qu'il le faudra pour les reprendre plus tard, si lu ne peux renoncer à poursuivre Ion œuvre. Oh! je ne la juye pas, je souillerai les fourneaux, si lu le veux : mais ne réduis pas nos enfants à la misère, lu ne peux plus les aimer, la science a dévoré ton co'ur. no leur le^Mie pas une vie malheureuse eu échange du bonheur que lu leur devais. Leseniimeni maternel a été irop sonvent le plus faible dans mon ca-ur, oui, j'ai souvent souhailë ne pas cire mère alin de pouvoir m'uuir plus inli- ■uemeut à mou àme. a la vie ! aussi, pour élouffer mes remords, dois-je plaider auprès de loi la cause de tes enfants avant la mienne !
Ses cheveux séiaicnt déroulés el floUaicnl sur ses épaules, ses yeux dardaient mille seulimenis comme aulanl do (lèches, elle Iriompha de sa rivale, Ballliazar l'enleva . la poria sur le canapé, se mil à ses pieds. — Je l'ai donc causé des chagrins? lui dtt-il avec l'accent d'un homme qui se réveillerait d'un songe pénible. — Pauvre Clacs, tu nous eu dunueras encore malgré loi, diiclle en lui passant sa main dans les cheveux Allons, viens t'asscoir
firès de moi, dil-elle en ui moniranl sa place sur le canapé. Tiens , j'ai tout oublié, puisque lu nous reviens. Va , mon ami. nous réparerons tout, mais lu ne t'éloigneras plus de ta femme, n'est-ce pas? Dis oui! Laisse-moi. mon grand et beau Claês, exercer sur ion noble cœur celle influence féminine si nécessaire au bonheur des ariisles malheureux, des grands hommes souffrants ! Tu me brusqueras, tu me briseras si lu veux, mais
tu me permettras de le contrarier un peu pour ion bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. >'e nous préfère pas la chimie. Ecoule, nous serons bien conqilaisanls, nous permcUrons à la science d'entrer avec nous dans le partage de ton cœur ; mais sois juste, donne-nous bien notre moitié! Dis, mon déàintéresscnient u'esl-il pas sublime?
Elle fit sourire Balthazar. Avec cet art merveilleux que possèdent les femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie, où les femmes sont maîtresses. Cependant, quoiqu'elle parût rire, son cœur était si violemment contracté, qu'il reprenait difficilement le mouvement égal et doux de son étal habituel; mais en voyant renaître dans les yeux de Ballhazar l'expression qui la charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l'entière action de son ancienne puissance qu'elle croyait perdue, elle lui dit en souriant : — Crois-flioi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et
Ce gentillionime polonais se noci.ii.iil M. Ad.im Wierzcliwuia. — PâGe ii.
quoiipu^ lu veuilles que nous ne soyons que des machines éleclriques. les ^a?. les inalieies éllierèes n'expliipieront jamais le (bui que nous pos-edoiis d'eiilrevoir l'avenir. — Si, reprit-il, par les alVuiilés. La |iiii-sani'e de vision ijni l'ail le poète, et la puissance (b^ déduction qui i'.iil le savant, soiil lomli'es sur des alTmilés invisibles, intangibles et iiii|ioMilt'rabli's que le vulgaire range dans la classe des phénomènes inoiaiix, mais qui soiil des ell'els pbvsicpu'S. Le prophète voit et déduit. Mallieuicus<Mneiit ces espèces d'al'liuilcs sont trop rares et trop pc.i perceptibles pour élre soumises à l'analyse on à l'observation. — Ceci, dil-elle eu lui prenant un baiser, pour éloigner la chimie qu'elle avait si malcnioiiircnseuieni réveillée, serait donc une affinité? — Non, c'est une eondiinaison : deux substances de même signe ne produisent aneunc activité... — Allons, lais-loi, dil-elle, tu me ferais nioinir de iloulenr. Oui, je ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale JMs(iiu's dans les tiaiis|iorts de Ion amour. — Mais, ma chère vie,
je ne pense qu'à toi, mes travaux sont la gloire de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances. — Voyons , regarde-moi !
Cette scène l'avait rendu(' belle coininc une jeune fennne, et de toute sa personne, son mari ne voyait que sa tête, an-dessus d'im nuage de r isseline et de dentelles. — Oui, j'ai eu bien tort de le délaisser poin- la science. Maintenant, quand je retomberai dans mes préoccupations, cil bien ! ma P(!pita, lu m'y arracheras, je le veux.
Hlle baissa les yeux et laissa prendre sa main, sa plus grande beauté, une main à la fois puissaule et délicate. T, — Mais, je veux plus encore, dit-elle. — Tu es si délicieusement belle que lu peux tout obtenir. — Je veux briser Ion laboratoire et enchaîner ta science, ditelle en jetant du feu par les yeux. — Cli bien ! au diable la diimie. — Ce nioni(Mil efface toutes mes douleurs , repritelle. Maintenant , faismoi souffrir si tu veux. En entendant ce mol, les larmes gagnèrent l'alihazar. — Mais tu as raison, jene vous voyais qu'à travers un voile, et je ne vous entendais plus. — S'il ne s'était agi (pie de moi, dil-elle, j'aurais continué à souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain ; mais les fils ont besoin de considération, Claês. Je t'assure que si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but sérail glorieux, le monde ne l'en liendraii aucun compte, et son blâme retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à loi, homme de si liante porlée, que la femme ait aliiré ton altemioii sur nu danger que lu n'apercevais pas? Ne parlons plus de toul cela, dil-elle en lui lançani un sourire el un regard pleins de coquetterie. 'Je soir, mon Claès, ne soyons pas heureux à demi.
Le lendemain de celle soirée si grave dans la vie de ce ménage, Balthazar Claês, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque [iromesse relaiivemeni à la cessation de ses travaux, ne monta point à sou laboratoire et resta près d'elle durant toute la journée. Le lendemain, la famille lit ses préparalils pour aller à la campagne où elle demeura deux mois environ, el d'où elle ne revint en ville (pie pour s'y occuper de la fètc par laquelle Claês voulait, comme jadis, célébrer l'anniversîtire de sou mariage. Balth.izar obliiit alors, de jour
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciante avaii'iil apporté dans ses affaires. Loin d'élar;,'ir la plaie par des observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés. Des sept domesiicpies qu'avait Claës, le jour où il reçut pour la dernière fois, il ne restait pins que Lemulqninier, Josette la cuiMuiore, et une vieille femme de cliamhre nommée Martlia, qui n'avait pas(piitié sa maîtresse depuis sa sortie du couvent ; il était donc impossible de recevoir la haute société de la ville avec im si petit nombre de serviteurs. Madame Clacs leva toutes les difficuliés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au scrviie le (ils de leur jardinier, et d'emprunter le domestique de Pier(|Min. Ainsi, pcrsdiini' ne s'apercevrait encore de leur étal de gène. Pendant vin;;t joiii> (pic durèrent les apprêts, madame Claës sut tromper avec habileté le déxeuvremeul de son mari : tantôt elle le chargeait ili,' choisir les fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la galerie et les appartements; tantôt elle l'envoyait à Dunkerque pour s'y procurer quelques-uns de ces «monstrueux poissons, la gloire des tables ménagères dans le département du Nord.
Un fèie comme celle que donnait Claës était une affaire ca|iilale, qui exigeait mie miiliiiude de soins et une correspondance active, dans un pays oii les traditions de l'hospitalité mettent si bien en jeu l'honneur des familles, que, pour les maîtres et les gens, lin dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d'Ostende , les coqs de bruyère étaient demandés à l'Ecosse, les fruits venaient de Paris ; enfin les moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial. D'ailleurs le bal de la maisou Claës avait une sorte de célébrité.
Le chef-lieu du déjiartement étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d'hiver , et donnait le ton à toutes celles du pays. Aussi, pendant quinze ans , Baithazar s'était-il elïorcé de se distinguer, et ,
avait si bien réussi, qu'il ■ s'en faisait chaque fois des récits à vingt lieues à la ronde, et qu'on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés qu'on y avait vues, ou des événements qui s'^ étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent
donc Claës de songer à la recherche de l'absolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amourpropre d'homme, de Flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère à celte soirée par quelque recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, en faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inoui, rien ne paraissait devoir en faire manquer 1 effet. Ma:s le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande armée en Russie et à la Bérésina, s'étaient répandus dans l'après-diner. Une tristesse profonde et vraie s'empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne à Douai, il y en eut une pour Baithazar. M. de Vierzchownia, alors à
Dresde oCi il se mourait, disait-il, d'une blessure reçue dans un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs idées qui, depuis^eur rencontre, lui étaient survenues relativement à l'absolu. Cette lettre plongea Claësdans une profonde rêverie qui lit honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s'y méprit pas. Pour eiîe, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claës jetait son dernier éclat, eut donc quelque chose de swnbre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois.
La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout parlsa physionomie en accord avec ce logis. C'était bien la jeinie fille flamande telle que les peintres du pays l'ont représentée : une tète parfaitement
ronde et pleine ; des cheveux châtains , lissés sur le front et séparés en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert ; de beaux bras, un embon|)oint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais, sur son Iront haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d'enjouement. La réflexion , l'ordre , le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère llamand , animaient sa figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était ramené par ume certaine grâce ilans les contours, et pr une paisible fierté |ui donnait des gages lu bonheur domestique.
Par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée, elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père , et offrait une vivante image de son aieule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait , conservé précieusement , attestait cette ressemblance.
Le souper donna quelque vie à la fêle. Si les désastres de l'armée interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se retirèrent promptement. Les indifférents restèrent avec quelques joueurs et plusieurs amis de Claës; mais, insensiblement, celle maison si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du malin, la ij'aleric fut déserte, les lumières s'éteignirent de salon en salon. Enim cette cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et sombre : image prophétique de l'avenir qui attendait la famille. Quand les Claës rentrèrent dans leur appartement, Baithazar fit hre à sa femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste : elle prévoyait l'avenir.
En effet, à compter de ce jour, Baithazar déguisa mal le chagrin et leunui qui l'accabla. Le matin, après le déjeuner de famille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie, il paraissait s'en acquitter comme d'un devoir. Lorsque sa femme redescendait
Il jouail un moment dans le parloir avec son fils Jean
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LA RECHRRCHK DE L'AIiSOLU.
après s'être habillée, elle le liouvait loujours assis dans la bcracre, rejiaiiiaul M.ir^iuitie ol Folicio. sans s'iiiipalloiuor du brail de leurs bobines. (^uMid venaii le journal, il le lisait louienioiit, couuiie un niareliand retiré tiui ne sait commeul tuer le temps. Viiis il se levait, conieniplaii le ciel à travers les vitres, revenait s'asseoir et attisait le feu rèveusenieut. en boninie à oui la tvrannie des idées ôlait la conscience de ses mouvements. Madame Clacs regretta vivenicni son défaut d instruction et de mémoire. Il lui élail difiicile de soutenir Umf,temps une conversation intéressante; d'ailleurs, peul-cire e^t-ce impossible entre deux êtl■e^qui se sont tout dit et nui sont forcés d'aller chercher des sujets de distraction eu dehors de la vie du eu ur ou de la vie matérielle. La vie du neur a ses moments, et veut des oppositions; les déuiils de la vie maiériclle ne sauraient occuper luuglcmps des esprits supérieurs liabiiués à se décider pronipteiiient; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres solitaires qui se connaisseui entièrement doivent donc chercher leurs diverli&semenls dans les régions les i>lns hautes de la iiensée, car il est impossible d'opposer quelque chose de petit à ce qui est iiumense. Puis, quand un homme s'est accoutumé à manier de grandes choses, il devient inaniusable, s il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfants; mais celle enfance du cœur n'est-elle pas un phciumiènc Ininiain bien rare cher, ceux dont la misBion est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre?
Tendant les premiers mois, madame Claès se tira de code situation critique par des étions inouïs que hii suggéra l'amour ou la nécessité. Tanlùt elle voulut apprendre le iriclrae qu'elle n'avait jamais pu jouer, et, par un prcMlue as-ez. cov.covaltle, elle liuil par le savoir. Tantôt elle intéressait Baliliazar à l'éducaliou de ses filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources s'épuisèrent. Il vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar connue madame de .Alaiutenon en présence de Louis XIV; mais sans avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni les ruses d'une cour qui savait jouer des comédies comme celle de l'ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit, après avoir dépensé la France, à des expédient* de lils de famille pour se procurer de l'argent, le monarque n'avait plus ni jeunesse ni succès, et sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs ; la royale bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas loujours bercer le père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Claès souffrait de trop de puissance. Oppressé par une pensée qui l'étreiguaii, il rêvait les pompes de la science, des trésors pour l'humanité, pour lui la gloire. 11 souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson aiiaché aux colom;es du temple. L'effet était le même pout ces deux souverains, quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l'auire i)ar sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de nostalgie scieutilique V Apre» avoir usé les moyens que lui ofiraient les occupations de famille, elle appela le monde à son secours, eu donnant deux CAFES par semaines. A Douai, les cafés remplacent les thés. Un café csi une assemblée où, pendant une soirée entière, les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent les caves dans ce benoît pays, nianL'cnt des friandises, prennent du café Uoir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. C'est toujours les tableaux de Miérisoude Tcrburg, moins les plumes rouge> sur les chapeaux gris poinius, moins les guitares et les beaux costumes du seizième siècle. Mais les efl'orts que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son affabiliié d'emprunt, les feux d'artifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le lendemain.
Ces fêtes coniinuelles,: faibles palliatifs, atie>tèrent la gravité de la maladie. Ces branches que rencontrait Rultliazar en roulant dans son précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S'il ne parli jamais de ses anciennes occupations, s'il n émit pas un regret en sent;int l'impossibilité dans laquelle il s'était mis de recommencer ses expériences, il cul les mouvements tristes, la voix faible, l'akittement d'un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre, (juauid il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement ▼isible ; le sommeil le débarrassait sans doute d'une mqiortune pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en a|iercevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu il avait à con- (umer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame t^laês connaissait la cause de cette langueur, elle s'efforça ^'ignorer combien les ravages eu étaient étendus. Pleine de courage contre les soiirirauces de rè>iirit. elle était san-. force contre les générosités du cœur. Elle n'osait questionner Balihazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l'air d'un homme occupé par une arricrc-pensée; mais elle frémiss;Ht en lui voyant secouer sa mélancolie et tacher, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n'attrister personne. Les coquetteries du père tvec ses deux filles, on ses jeux avec Jean, irouillaient de pleurs les
yeux de Joséphine, qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le cœur; madame Clacs avait alors envie de dire : — Tue-moi, et fais ce que lu voudns ! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent leur feu vif, cl prirent celte teinte glaiique qui ■.Htriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fui frappé de lotudenr. Ces symptômes, dcvinus plus graves vers la fin (lu mois d'avril, effrayèrent madame Clacs, pour qui ce spectacle élail intolérable, et qui s'était déjà fait mille reproches en admirant la foi flainand<' avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que B;dlhazar lui sembla i)lus affaissé qu'il ne l'avait jamais été, elle n'hé sita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.
— Mou ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments. Balthazar la regarda d'un air étonné.
— Tu. penses à tes expériences'.' reprit-elle.
Il répondit par un geslc d'une effrayante vivacité. Loin de lui adresser quelque remontrance, madame Claès, qui avait à loisir sondé l'abîme dans lequel ils allaient rouler Ions deux, lui prit la main et la lui serra en souriant : — Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir, lui dit-elle, tu m'as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices! Quoique j'aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour le procurer l'argent nécessaire à les travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de phis éiincclanles'? d'ailleurs, ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants plus beaux?
La joie ipii soudainement éclaira le visage de son mari mit le comble au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet homme était plus forte que lui. Claès avait conliance en son œuvre pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeitu le plus lourd : la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux? En ce moment elle se ]>lui à croire au succès, voulant se justifier à ello-mèmc sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.
— L'amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton dévouement, Pépita, dit Claès attendri.
A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claës biissa les yeux, et resta pendant un moment interdite devant ses enfants, dont la fortune venait d'être aliénée au profit d'une chimère; tandis que son mari les prit sur'ses genoux et causa gaiement avec eux, heureux de pouvoir déverser la joie qui l'oppressait. Madame Claès entra dès lors dans la vie ardente de son mari. L'avenir de ses enfants, la considéraii'in de leur père, furent pour elle deux mobiles aussi puissants que 1 élaieiil pour Clacs ta gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme n eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamants de la maison furent vendus à Paris par l'entremise de 1 abbé de Solis, son direclenr, et que les fabricants de produits chimiques eurent recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par le démon de la science el par celte fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait dans une attente Contiimelle, el demeurait comme morte pendant des journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses désirs, qui, ne trouvant point, comme ceux de Baltl''"zar, une pâture dans les travaux du laboratoire, tourmentèrent soa âme en agissant sur ses doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprociiani sa complaisance pour une passion dont le but était impossible et que M. de Solis condiuunaii, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour ii:lérieure, cl regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S'il s'en écliapptlit de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées les plus cent r:' ires agitaient son cœur et son esprit. Elle voyait s'enfuir en fumée la fortune de ses enfants ; mais elle sauvait la vie de leur père : n'ét&tUtie pas sou premier devoir de le rendre heureux? Cette dernière piénsée la calmait pour un moment. Elle avait obleiiu de pouvtiir enlrçr dans le laboratoire et d'y rester; mais il lui filluL bientôt renrtiicer à tîelle triste satisfaction. Elle éprouvait là de trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s occuper d'elle, el même paraître souvent gêné par sa présence ; elle y subissait de jalouses impatiences, de cruelles envies de faire sauter la maison; elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour elle une espèce de baromètre : l'entendait-ellc siffler, quand il allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu'il concevait l'espoir d'une prochaine réussite; Lcmulauinier était-il morne, sombre, elle lui jetait un regard de douleur, Balthazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté de l'une et la soumission rogne de l'autre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait sous ces alternatives d'e=poir et de désespérance qui, pour elle, s'alonrdiss;iient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant, qui jadis lui refroidissait le cœur, elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui régnait au logis, et des journées entiers (lui secuuiaicni daus ce parloir, sans un sourire, souvent sans une parole. Par mie trisie prévision maternelle, elle accoutumait ses
LA liECHEUCHE DE L'ABSOLU.
deux filles aux travaux de la uiaison, et tâchait de les rendre assez habiles à (jnelque iiiélier de femme, pour qu'elles pussent en vivre si elles lomb^àeut dans la misère. Le calme de cel iulérieur couvrait doue d'ellVoyables agitations. Vers lu fin de l'été, li.iUliazar avait dévoré l'arpent des diamants vendus à Paris par l'enlreniise du vieil abbé de Sulis, et s'éudt e-iidctté d'une vingtaine de mille francs chez les Proiez et Chiffreville.
Kn août 1815, environ un an après la scène par laquelle celte histoire commence, si Clacs avait fait quelques belles ex|)ériences que lu^illiiiireusemeut il dédaignait, ses elTorts avaient été suis résultat quant à l'objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son im|)uissance l'écrasa ; la cerliuide d'avoir iiil'ru(lueusenu:ul dissipé des souunes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantiiblc catiisirophe. Il quitta son grenier, descendit lenlement au parloir, vint se jeter dans une berbère au milieu de ses enfants, et y demeura pendant (jnelques iiisiants, comme mort, s;ins répondre aux questions dont l'accablait sa femme; les l.rmes le gagnèrent, il se sauva dans sou appariement pour ne pas donner de témoins à sa douleur; Joséphine Iv suivit et l'emmena dans sa chand)re, où. seul avec elle, Balihazar laissa éclater son désespoir. Ces firmes d'Iionmie, ces paroles d'artiste découragé, les regrets du perc de famille, eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie, qui fit plus de mal à madame Claës q\ie ne lui eu avaient fait toutes ses douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Balthazar dit avec un a(Treu\ accent de conviction ; — Je suis un misérable, je joue la vie de mes enfants, la tienne, et pour vous laisser heureux, il faut que je nie tue ! Ce mot l'atteignit au cœur, et la connaissance qu'elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu'il ne réalisât aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l'une de ces révolutions qui troublent la vie dans sa source, et qui fut d'autant plus funeste, que Pépita en contint les violents effets en allectant un calme menteur.
— Mon ami, répondit-elle, j'ai consulté non pas Pierquin, dont l'amitié n'est pas si er.inde qu'il n'éprouve quelque secret plaisir à nous voir ruinés, mais i;n vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un père. L'abbé de Solis, mon confesseur, m'a donné un conseil qui nous sauve de la mine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir à payer toutes les sommes hypothéquées sur les propriétés, et ce que tu dois chez Proter et Chiffreville, car tu as là sans doute un compte à solder?
Claës Ot un signe aflirmalif en baissant sa tête, dont les cheveux étaient devenus blancs.
— M. de Solis connaît les Ilappe et Duncker d'Amsterdam ; ils sont fous de tableaux, et jaloux comme des parvenus d'étaler un faste qui n'est permis qu'à d'anciennes maisons ; ils payeront les nôtres toute leur valeur. Ainsi nous recouvrerons nos revenus, cl tu pourras, sur le prix, qui approchera de ceut mille ducats, prendre une portion de opital pour couliuuer tes expériences. Tes deux lilles et moi nous nous conienlcrons de peu. Avec le temps et de l'économie, nous remplirons par d'autres tableaux les cadres vides, et lu vivras heureux !
fialthazar leva la tête vers sa femme avec une joie mêlée de crainte. Les rôles étaient changés. L'épouse devenait la prolectrice du mari. Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa Joséphine, la tenait entre ses bras sans s'apercevoir de l'horrible convulsion qui la faisait palpiter, qui eu agitait les cheveux et les lèvres par un tressaillement nerveux.
— Je n'osais pas te dire qu'entre moi et l'absolu à peine existet-il un cheveu de distance. Pour gazéfier les métaux, il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un milieu où la pression de l'atmosphère soit nulle, eniin dans un vide absolu.
Madame Claës ne put soutenir l'égoisme de celte réponse. Elle attendait des remercîments passionnés pour ses sacifices, et trouvait un problème de chimie. Elle quitta biusquenient son mari, descendit au parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et fondit en larmes; Marguerite et Félicie lui prirent i hacune une main, s'agenouillèrent de chaque côté de sa bergère eu pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin, et lui demandèrent à iilusieurs reprises : — Qu'avez-vous, ma mère? — Pauvres enfants! je suis morte, je le sens.
Celte réponse fit frissonner Marguerite, qui, pour la première fois, aperçut sur le visage de sa mère les ti-accs de la pàleiur particulière aux personnes dont le teint est brun.
— .Mariha, Marlha! criait Félicie, venez, maman a besoin de vous. La vieille duègne accourut delà cuisine, et, en voyant la blancheur
verte de celte ffgure légèrement bistrée et si vigoureusement colorée : — Corps du Christ ! s'écria-t-ellc en espagnol , madame se meurt.
Elle sortit précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de l'eau pour un bain de pieds, et revint près de sa maîtresse.
— N'effrayez pas monsieur, ne lui dites rien, Martha ! s'écria madame Claës. Pauvres chères lilles, ajouta-l-elle en pressant sur son
cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais nouvuir vivre assez d»; temps pour vous vciir heureuses cl mai iées. Martha, repril-elle, dites à Lcmulipiinier d'aller chez M. de Solis, pour le prier de ma pari de passer ici.
Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha, touiesdeuxdévouées à madame Claës et à sec filles, furent frappées dans la seule affection qu'elles eussent. Ces terribles mots : — .Madame se meurt, monsieur l'aura tuée, faites vite un bain de pieds à la moutarde! avaient arraché plusieurs phrases inlerjeciives à Josette, qui en accablait Lemul([uinier. Lcmsilquinier, froid et insensible, mangeait assis au coin de la table, devant une des fenêtres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine, où tout était propre comme dans le boudoir d'une petite maîtresse.
— Ça devait finir par là, disait Josette, en regardant le valet de chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un chaudron qui reluisait comme de l'or. Il n'y a pas de mère ipii puisse voir de sang-froid un père s'amuser à tricasser une fortune comme celle de monsieur, pour en faire des os de boudin.
Josette, dont la tète coiffée d'un boimet rond à ruches ressemblait à celle d'un casse-noisette allemaml. jeta surLeinulquinierun regard aigre que la couleur verte de ses peiiis yeux éraillés rendait presque venimeux. Le vieux valet de chambre haussa (es épaules nar un mouvement digne de Mirabeau impatienté, puis il enfourna dans sa grande bouche une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des appétis.
— Au lieu de tracasser monsieur, madame devrait lui donner de l'argent, nous serions bientôt tous riches à nager dans l'or! il ne s'en faut pas de l'épaisseur d'un liard que nous ne trouvions... — Eh bien ! vous qui avez vingt mille francs de placés, pour(|uoi ne les offrez-vous pas à monsieur? C'est votre maître! Et puisque vous êtes si sûr de ses faits et gestes... — Vous ne connaissez rien à cela, Josette, faites chauffer votre eau, répondit le Flamand en iuterronipaiit la cuisinière. — Je m'y connais assez pour savoir qu'il y avaii ici mille marcs d'argenterie, que vous et voire maître vous les avez fondus, et que, si on vous laisse aller votre train, vous ferez si bien de cinq sous six blancs, qu'il n'y aura bientôt plus rien. — Et monsieur, dit Marlha survenant, tuera madame pour se débarrasser d'une femme qui le relient, et l'empêche de tout avaler. Il est possédé du démon, cela se voit! Le moins que vous risquiez en l'aidant, Mulquinier, c'est votre àme, si vous en avez une, car vous êtes là comme un morceau de glace, pendant que tout est ici dans la désolation. Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher M. l'abbé de Solis. — J'ai affaire pour monsieur, à ranger le laboratoire, dit le valet de chambre. 11 y a trop loin d'ici le quartier d'Esquerchin. Allez-y vous-même. — Voyez-vous ce monstre-là ? dit iMartlia . Qui donnera le bain de pieds à madame? la voulez-vous laisser mourir? elle a le sang à la tête. — Mu'.quini'T, dit Marguerite en arrivant dans la. salle qui précédait la cuisine, eu rcvenint de chez M. de Solis, vous prierez M. Pierquin le médecin de venir prompiement ici.
— Hein! vous irez, dit Josette. — Mademoiselle, monsieur m'a dit de ranger sou laboratoire, répondit Lemulipiinier en se retournant vers les deux femmes, qu'il regarda d'un air despotique. — Mon père, dit Marguerite à M. Clacs, qui descendait eti ce moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l'envoyer en ville? — Tu iras, vilain chinois, dit Marlha en enleudant M. Claës mettre Lcmulquiuier aux ordres de sa fille.
Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier, dont la froideur avait eu pour résultat d'exalter l'attaclieinent de Josette et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence inllua bftuicoup sur l'avenir de cette famille, quand, plus lard, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balihazar redevint si distrait, qu'il ne s'aperçut pas de l'état maladif dans lequel élait Joséphine. H prit Jean sur ses genoux, et le fit sauter machinalement, en pensant au [iroblème qu'd avait dès lors la possibilité de résoudre. 11 vitapnorier le bain de pieds à sa femme, qui, n'ayant pas eu la force ue se lever de la bergère où elle gisait, clait resiée dans le parloir. I! regi.rda même ses deux filles s'occupant de leur mère, sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler, madame Claës réclamait le silence en leur montrant Balihazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui, placée entre son père et sa mère, se trouvait assez âgée, assez raisonnable déjà, pour en apprécier la conduite. 11 arrive un moment, dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volonlairemeut soit involonUiircment, les juges de leurs parents. Madanc Claës avait compris le danger de celle situation. Par amour pour Balihazar, elle s'efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui, dans l'esprit juste d'une Clle de seize ans, pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu'en celle circonstance madame Claës témoignait pour Balthazar, en s effaçant devant lui, pour ne pas en troubler b. méditation, iniprimait-il à ses enfants une sorte de terreur pour la majesté oaternelle. Mais ce dévouement, quelque contagieux qu'il fiït, a mentait encore l'admiration que Marguerite avait pour sa mère, à !■ ielle l'unissaient
LA RECHRRCHR DE L'ABSOLU
pins parliciilièrenu'nt les acoi Joins jonnuiliers de la vie. Ce sentiineiil élan loiulé sur uuo sorte de diviualiou de souffrances dont la cause devait naturellement préocouiuT une jeune tille. .\Henne puissance humaine ne pouvait empêcher nue |iarlois un mol échappé soit à Mar- Iha. soit à Josette, ne révél.u à .M.ii:;ucrile 1 ori-inc de la situation dans laquelle la maison se Irouv.iil depuis ((u.iire ans. Mali;ré la discrélion de mad.ime Claês, s;i lille découvrait donc inscnvililemeni, lentement, fd à fil. la trame mystérieuse de ce di.imc dnincslique. Margtierile allait être, dans un temps donné, la conlidcnlc aclive de sa mère, et serait au dcnoilinent le plus rcdoulalilc des jni;cs. .Uissi tous les soins de madame Claês seporlaicnl-ils sur Mari;ncrilc. à laquelle elle tâchait de communiquer son dévoucuicni pour B.iidiazar. La fermeté, la raison qu'elle reucoutrait chez sa fillelafais;iienl frémir à l'idée d'une lutte possihle cuire Marguerite et Ballhazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette jwuvre femme en était donc arrivée à plus iremhler des suites de sa mort que de sa mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu'elle venait de prendre. En lihérant les biens de son mari, elle en assurait l'indcpoudance, et prévenait toute discussion en séparant ses intérêts de (<'u\ de b.es enfants; elle espérait le voir heureux jusqu'au moment où elle fermerait lesj^'cux; puis elle conipîait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui coniinuerait à jouer auprès de lui le rôle d'un ange d'amour, en exerçant sur la fitmille une autorité tutélaire et conservatrice, îi'éiaii-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille en l'iniiiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la pas>ion scicnliti(]ue de Balthazar; elle étudiait l'ànie et le caractère dcMargueriie pour savoir si cette jeune Olle deviendrait par elle-même une mère pour ses frères et sa sœur, pour .-on pcre une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de ma- Jame Claês étaient empoisonnés par des Cidcnls et par des craintes qu'elle n'osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même par celle dernière scène, elle jetait ses regards jusque dans l'avenir; tandis que Ballhazar, désormais inhabile à tout ce qui était économie, fortune, sentiments domestiques, pensait à trouver l'absolu. Le profond silence qui régnait au parloir n'était inierrompu que par le mouvement monolone du pied de CLiés, qui continuait à le mouvoir sans s'apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mcre, de qui elle conlemplail le visage pâle et décomposé, Marguerite se louruait de inomcnls en moments vers son père, en s'élonnant de son insensibilité. Bientôt la porte de la rue retentit en se fermant, et la famille vit l'abbé de Solis appuyé sur son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour. — .Ah ! voici M. Emmanuel, dit Fclicie. — Le bon jeune h<imme ! dit madame Claès en apercevant Emmanuel de Solis, j'.ii du plaisir à le revoir
Marguerite rougit en cnt'-ndant l'élose qui échappait à sa mère. Depuis deux jours, l'aspect de ce jtuue homme avait éveillé dans son coeur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son iulelligence des pen>ées jusqu'alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur a sa pénitente, il s'était passé de ces imperceptibles événements qui tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résidtats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la famille. Madame Claês avait eu pour principe d'accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois dans sa maison ; mais là, comme ailleurs, on devait être saisi par une sorte d'attendrissement et d'admiration à l'aspect de l'oncle et du neveu. L'abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d'argent, montrait un visage déccépil, où la vie semblait s'être retirée dans les veux. Il marchait difiicilement, car, de ses deux jambes menues, l'une se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une espèce de sac de velours qui l'obligeait à se servir d'une béquille
3uand il n avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps esséché, offraient le spectacle d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée. Ce prêlre espagnol, remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, pav des connaissances très-étendues, avait été successivemeni dominicain, grand pénitencier Je Tolède, et vicaire général de l'archevêché de Malincs. Sans la révolution française, la protection des Casa-Béal l'eûl porté aux plus hautes dignités de l'Eglise ; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc, son élevé, le dégoûta d'une vie active, et il se consacra tout entier à l'éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin. Lors de la conquête de la Belgique, il s'était fixé près de madame Claès. Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pour sainte Thérè.se un eQthou>iasinc qui le conduisit autant que la pente de sou esprit ■vers la partie mystique du christianisme. En trouvant, en Flandre, oà mademoiselle Buurignon ainsi que les écrivains illuminés et quiétistes firent le plus de prosélytes, un troupeau de catholiques adonnés à SCS croyances, il y resta d'autant plus volontiers qu'il y fut considéré comme un patriarche par cette communion particulière où Ton continue à suivre les doctrines des mystiques, malgré les cen- (ores qui frappèrent Fénelon et madame Gnyon Ses mœura étaient
rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des exlas;.". Malgré le détachement qu'un religieux si sévère devait pratiquer pour les choses de ce monde, l'aflection qu'il portail à son neveu le rendait soigneux de ses inlérêts. (Juand il s'agissait d'une œuvre de charité, le vieillard niellait à contribution les fidèles de son église avant d'avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était si bien reconnue, ses iiilenlions élaieiil si pures, sa perspicacité si rarement en deraiil, qn<' i iiadin l'aisail lionncnr ;i ses demandes. Pour avoir une idée du coiilraï-tccpii exi>lail enlre l'oncle et le neveu, il faudrait comparer le vieillard à l'un de ces sanics crcnx cpii végètent au bord des eaux, et le jeune lionniie ;i l'cLilanlier tliar^é de roses dont la lige élégante et droite s'élance du sein de larliie moussu, qu'il semble vouloir redresser.
Sévciemenl élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge. Emmanuel était plein de celle cha touilleuse sensibilité, de celle candeur à demi rêveuse. Heurs passagères de toutes les jeunesses, mais vivaccs dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux prêlre avait comprimé l'expression des seniiments voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des travaux continus, par nm; discipline presque claustrale. Celle éducation, qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le rendre heureux s'il rencontrait bien dans ses premières affections, l'avait revêtu d'une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes lilles. Ses yeux timides, mais doublés d'une âme forte et courageuse, jetaient une lumière qui vibrait dans l'âme comme le son du cristal épand ses ondulations dans l'ouie. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par une grande précision dans les contours, par l'heureuse disposition des lignes, et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns, rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu'on attendait d'un si beau visage. Ses mouvements féminins s'accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de son regard. 11 semblait ignorer l'atlrait qu'excitaient la réserve à demi mélancolique de son altitude, la retenue de ses paroles, et les soins respectueux qu'il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne pas les contrarier, regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin, il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments généreux qui font de l'homme une sublime créature. 11 paraissait si grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais discuter ses ordres, que chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui, soit chez les autres, le vieillard exerçait son despotisme de dominicain, Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour prolester de sa force s'il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à l'aspect d'une grande œuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans l'âme par leurs conceptions vivantes que par les réalisations de l'ar*
Emmanuel avait accompagne sou oncle quand il était veuii cnez sa pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Claës. En apprenant par Martha que l'abbé de Solis était dans la galerie, Marguerite, qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité. Entrée assez étourdiinent, en affectant la légèreté sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs désirs, elle avait rencontré près du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figure d'Emmanuel. Les regards cgalemenl jeunes, également naïfs de ces deux êtres avaient exprimé le même étonnement. Emmanuel et Marguerite s'étaient sans doute déjà vus l'un et l'autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même mouvement, en laissant échapper un même aveu. Marguerite prit le bras de sa mère, lui parla tout bas par maintien, et s'abrita pour ainsi dire sous l'aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel, qui, de son côté, restait attaché au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d'œil furtifs qui sont la joie des gens timides. Sans doute chacun d'eux n'alla pas, même en pensée, jusqu'au si par lequel commencent les passions ; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le ca;ur, et sur lequel au jeune âge on se garde à soi-même le secret, par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les débordements d'une sensibilité longtemps contenue est suivie chez tous les jeunes gens de l'étoonement à demi stupide que causent aux enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les uns rient et pensent, d'autres ne ricnl qu'après avoir pensé; mais ceux dont l'âme est appelée à vivre de poésie ou d'amour écoutent longtemps et redemandent la mélodie par un regard Où s'allume déjà le plaisir, où poind la curiosité de l'infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance, initiés aux beautés de l'harmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien et même de l'instrument,
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
romment kc défendre d'aimer l'èirc qui, le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où nous avons aspiré l'amour n'est-il pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l'un pour l'autre cette voix musicale qui réveille un sens, cette main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. O^^nd madame Claës arrêta le vieillard devant un tableau de Guide qui représentait un ange, Marguerite avança la tète pour voir quelle serait l'impression d'Emnianuol, et le jeune homme clierclia Marguerite pour comparer la mueite pensée de la toile à la vivante pensée de la créature. Cette involontaire et ravissante (laticrie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gravement cette lielle composition, et madame Claës lui répondait; mais les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystérieux de la galerie, la paix de la maison, la présence des parents, tout contribuait à graver plus avant dans le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir y chez Marguerite se calmèrent, tirent dans son àme comme une étendue limpide et se teignirent d'un rayon lumineux, quand EniniaiMiel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claës. Cette voix, dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des enchantements inouïs, compléta la révélation soudaine qu'Emmanuel avait causée et qu'il devait fécondera son prolit; car l'homme dont se sert le destin pour éveiller l'amour au cœur d'une jeune fille ignore souvent son œuvre et la laisse alors inachevée. Marguerite s'inclina tout interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l'enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir; et, quand elle y entra, elle regarda l'oncle et le neveu jusqu'à ce que la porte de la rue se fût fermée. Madame Claës avait été trop occupée des sujets graves, agités dans sa conférence avec smi diri'( leur, pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille. Au munniii on M. de Solis et son neveu apparaissaient pour la seconde foi^, elle était encore trop violemment troublée pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y prêter une si grande attention qu'elle salua l'oncle et le neveu sans les regarder. M. Claës rendit machinalement le salut que lui fit labbé de Solis, et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s'assit près de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes, il lui avait suffi de voir M. Claës et sa femme pour deviner une catastrophe.
— Mes enfants, dit la mère, allez dans le jardin. Marguerite, montrez à Emmanuel les tulipes de votre père.
Marguerite, à demi honteuse, prit le bras de Félicie, regarda le jeune homme, qui rougit et qui sortit du parloir en saisissant Jean par contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin, Félicie et Jean allèrent de leur côté, quittèrent Marguerite, qui restée presque seule avec le jeune de Solis, le mena devant le buisson de tuliiies invariablement arrangé de la même façon, chaque année, par Lemulquinicr. — Aimez-vous les tulipes? demanda Marguerite après être demeurée pendant un moment dans le plus profond silence sans qu'Emmanuel parût vouloir le rompre. — Mademoiselle, c'est de belles Heurs, mais pour les aimer, il faut sans doute en avoir le goût, savoir enappprécier les beautés. Ces Heurs m'éblouissent. L'habitude du travail, dans la sombre petite chambre oii je demeure, près de mon oncle, me fait sans doute préférer ce qui est doux à la vue.
En disant ces derniers mots, il contempla Marguerite, mais sans que ce regard plein de cor.fus désirs contînt aucune allusion à la blancheur mate, 'au calme, aux c.i'ù'iêurs tendres qui faisaient de ce visage une fleur.
— Vous travaillez donc beaucoup? reprit Marguerite en conduisant Emmanuel sur un banc de bois à dossier peint en vert. D'ici, dit -elle en continuant, vous ne verrez pas les tulipes de si près, elles vous fatigueront moins les yeux. Vous avez raison, ces couleurs papiHotent et font mal. — A quoi je travaille? répondit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de l'allée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me faire prêtre... — Oh! fit naïvement Marguerite. — J'ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m'a fallu beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est bon, il m'aime tant! il m'a dernièrement acheté un homme pour me sauver de la conscription, moi, pauvre orphelin. — A quoi vous destinez-vous donc? demanda Marguerite, qui parut vouloir reprendre sa phrase eu laissant échapper un geste, et qui ajouta : — Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse. — Oh! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant d'admiration qne de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m'a encore fait cette question. J'éludie pour être professeur. Que voulez-vous? je ne suis p.'is riche. Si je puis devenir prinei|ial d'un collège en Flandre, j'aurai de quoi vivre modestement, et j'épouserai quelque femme simple que j'aimerai bien. Telle est la vie que j'ai en perspective. Peut-être est-ce pour cela que je uréfère une pâquerette sur laquelle loui le
monde passe, dans la plaine d'Orchies, à ces belles tulipes pleines d'or, de pourpre, de saphirs, d'émeraudes, qui représentent une vie fastueuse, de même que la pâquerette représente une vie douce et patriarcale' la vie d'un pauvre professeur que je serai. — J'avais toujours appelé, juscpi'à présent, les pâquerettes des marguerites, dit-eile.
Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu'il trouvait sottes, puis décontenancé par le reUird qu'il mettait à répondre, il dit : — Je n'osais prononcer votre nom... El n'acheva pas. — Professeur! reprit-elle.
— Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais j'entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile. J'ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
— Ah!
Ce ah! plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus honteux, et il se mit à rire niaisement en disant : — Vous me faites parler de moi, mademoiselle, quand je ne devrais ne vous parler que de vous. — Ma mère et votre oncle ont terminé, je crois, leur conversation, dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans lé parloir. — J'ai trouvé madame votre mère bien changée. — Elle souffre, sans vouloir nous dire le sujet d(; ses souffrances, et nous ne pouvons que pàtir de ses douleurs.
Madame Claës venait de terminer en effet une consultation délicate, dans laquelle il s'agissait d'un cas de conscience, que l'abbé de Solis pouvait seul décider. Prévoyant une niinc coniphle, i-jli- voulait retenir, à l'insu de Balthazar, qui se sonc i;iil |u'ii de ses alïaiies, une somme considérable sur le prix des tableaux que M. de Solis se chargeait de vendre en Hollande, afin de la cacher et de la réserver pour le moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre délibération et après avoir apprécié les circonstances dans les(|uelles se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte de prudence. Il s'en alla pour s'occuper de cette vente, qui devait se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération de M. Claës. Le vieillard envoya son neveu, muni d'une lettre de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme, enchanté de rendre service à la maison Claës, réussit à vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claës. Les tableaux étaient si bien connus, qu'il suffisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthazar à la lette que la maison Ilappe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claës de recevoir le prix des tableaux qu'il lui expédia secrèlenient, afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Claës s'élaii dépouillée de son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret, il se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette perte, qu'il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes n'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari ; elle fit d'ailleurs remplir l:. galerie avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et, pour dissimuler le vide qu'ils laissaient dans la maison de devant, eHe en changea les ameublements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences. M. l'abbé de Solis et son neveu fïirent les dépositaires des quinze mille ducats réservés par madame Claës. Pour grossir celte somme, l'abbé vendit les ducats, auxquels les événements de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l'abbé de Solis. Madame Claër, eut le triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant près de huit mois. Néanmoins, trop rudement atteinte par le coup qu'il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur qui devait nécessairement empirer. La science dévora si complètement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons, ne le tirèrent de ses occupations; il n'était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Vers la fin de l'année 1814, madame Claës était arrivée à un degré de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les souvenirs de son bonh'^nr évanoui lui auraient inspiré d'involontaires comparaisons avec le présent qui l'eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable .i sa situation q*e sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardiu. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l'ànie de ses deux filles, sur lesquelles elle se plut à laisser rayonner le feu de la sienne. Aflaibli dans ses n)anifesiations, l'amour conjugal permit à l'amour maternel de se déployer. La mère se montra d'autant plus charmante qu'elle avait tardé d'être ainsi. Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes liiilitatcsses de sentimen", (quelle pren.iit pour des remords. En
LA RECUKRCHE DR L'ABSOLU
criyaul avoir i ;ivi quelques loiulrcsses dues k Scs enfunls, elU- cIutchail i nichelcr ses lorls iiiiaijinaires, et avait pour eux des ailenlious. dos soins qui la leur rondaienl. délicieuse : elle voulait eu quelque sorte les faite vivre à même sou cœur, les couvrir de ses ailes détaillantes et les aimer eu un jour pour tous ceux pendant lesquels ille les avait négligés. Les souiïrancesdonuaiout à ses caresses, à ses p.>roles, une onctueuse tiédeur qui s'exhalait de sou àinc. Ses yeux caressaient ses enfanu avant que sa voix ne les émût par des inlonalious pleines de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des bénédictions.
Si après avoir repris ses habitudes de luxe, la maison Clacs ne reçut bieuiùt plus personne, si son isolemtni redevint plus complet, si Balthazar ne donna plus de fête à launiversaire de son mariaiîc, la ville de Douai n'en fut pas surprise. D'abord ]a maladie de madame Claês parut une raison suf'isante de ce chan;;ement, puis le payement des dettes arrtMa U' cours des médisances, enfin les vieisNilmlc^ iMililiques auxquelles la Flandre fut sduniise. la };iierre des Ceui-Î; ;iis, l'occupation élranpére, firent eomplélenieiu oublier le cliiniisle. l'endant CCS deux années, la ville fut si souvent sur le poini d'èire prise. si consécutivement occupée soit par les Français, soit par les ennemis; il y vint tant d'étrangers, il s'y réfugia tant de campagnards, il y eut tant d'intérêts smilevés, tant" d'existences mises en question, tant de mouvements et di' malheurs, que chacun ne pouvait penser qu'à soi. L'abbé de Solis et sou neveu, les deux frères Pierquin, étaient les seules personnes qui vinssent visiter madame Clacs. L'hiver de 1814 à 1815 fut pour elle la plus douloureuse des agonies. Son mari venait rarement la voir, il restait bien après le dîner pendant quelques heures près d'elle, mais connue elle n'avait plus la force de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases éternellement semblables, s'asseyait, se taisait et laissait régner au parloir un épouvantable silence. Cette monotonie était diversifiée les jours où l'abbé de Solis et son neveu passaient la soirée à la maison Clacs. Pendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec Ballhazar, Marguerite causait avec Einniaïuiel, près du lit de sa mère, qui souriait à leurs innoeenics joies sans faire apercevoir combien était à la fois douloureuse et bonne sur son àme meurtrie la brise fraîche de ces virginales amours débordant par vagues et paroles à paroles. L'in- Oevion de voix qui charmait ci's deus enfants lui brisait le cœur, un coup d'o'il d'intelligence surpris entre eux la jetait, elle quasi morte, en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses qui rendaient au présent toute son amerttmie. Eininanuel et Margiu'rile avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux enfantillages de l'amour pour n'en pas offenser une femme endolorie dont les blessures ét;iieut inslinctivement devinées par eux. Personne encore n'a remarqué que les sentiments ont une vie qui leur est propre, une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils sont nés; ils gardent et la physionomie des lieux où ils ont grandi et l'empreinte des idées qui ont influé sur leurs développements. Il est des passions ardemment conçues qui rc'.tent ardentes comme celle de madame Clacs pour son mari; puis il est des sentiments auxquels tout a souri, ipii coiiîcrvunt une allégresse matinale, leurs moissons de jo'e ne voiii jamais sans des rires et des fcies; mais il se rencontre au^si di;s amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par le malhenr, doiit les plaisirs sont pénibles, coûteux, chargés de craintes, (>iiipoisoniiés par des remords ou pieinsdo désespérance. L'amour enseveli dans le cœur d'Emmanuel et de Marguerite sans que ni l'im ni l'autre ne compri-^enl encore qu'il s'en allait de l'amour, ce sentiment éelos fous la voûte sombre de la galerie Clacs, dcvani un vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme; cet amoin' grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes, savourées comme des grappes volées au coin d'une vigne, subissait la couleur brime, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières heures. En n'osant se livrer à aucune dcmoiistraliou vive devant ce lit de douleur, ces deux enfauts agrandissaient leurs jouissances à leur insu par une concentration qui les imprimait au fond de leur cœur. C'était des soins donnés à la malade, et aulqucls aimait à participer Emmanuel, heureux de pouvoir s'unir à Marguerite en se faisant par avance le fds de celte mère. Un remerciment mélancolique remplaçait sur les lèvres de la jeune (ille le mielleux langage des amanis. Les sau[iirs de leurs cœurs, remplis de joie par quelque regard échangé, se distini.'uaicnt peu des soupirs arrachés par le spectacle de la douleur m.iiernelle. Leurs bons pelius moments d'aveux indirects, de promesses inai hevécs, d'épanoui: scnieiitscompriniés, pouvaient se comparer à ces allégories peintes (ai Haj haêl sur des fonds noirs. Ils avaient l'un et l'autre une certitude qu'ils ne s'avouaient pas; ils savaient le soleil au-dessus d'eux, mais ils ignon-iicnt quel vent chasserait les ;ros nuage» noirs amoncelés sur leurs têtes; ils doutaient de l'avenir, it, craignant d'être toujours escortés par les soufi'rances, ils restaient
imidemenl dans les ombres de ce crépuscule, sans oser se dire: Achèverùtu-nous enfonlte la journée? Néanmoins la tendresse que m.'idame Claês témoignait à ses enfants cachait nobicnient tout ce 'pi'elie se taisait à flle-méme. Ses cnf.ints ne lui causaient ni tressailîemetit ni terreur, ils éiaieni sa conîOlation, mai» ils n'étaient p« sa vie ; elle vivait par eux, elle mourait poe,- Balthazar. Quelque pénible
que fût pour elle la présence de son mari pensif clivant des hcnires entières, et qui iui jeiait de temps en temps un regard monotone, elle n'oubliait ses douleurs que pendimt ces cruels inslanis. L'indilTé'reuee de Ballhazar pour cette femme mouranle eût senibli' niMiinelle à quehpie étranger qui en aurait été le témoin ; mais niadaine Claës et ses tilles s'y éiaicnt accoutumées, elles connaissaient le cicur de cet homme, et I absolvaient. Si, pendant la journée, madaine Claës subissait quelque crise dangereuse, si elle se trouvait plus mal, si elle paraissait près d'expirer, Claës était le seul dans la maison et dans la ville qui 1 ignorât; Lemulquinicr, son valet de chambre, le savait; mais ni ses filles, auxquelles leur mère imposait silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une créature jadis si ardeiument aimée. Quand son pas retentissait dans la galerie au moment où il venait diner, madame Claês était heureuse, elle allait le voir, elle rassembhùt ses forces pour goûter cette joie. A Pinstant où il entrait, cetti; femme pâle et demi-niorle se colorait vivement, reprenait un scmblani de santé, le savant arrivait auprès du lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour lui seul, elle était bien. Quand il lui demandait : — ii Ma chère femme, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? » elle lui répondait : « Mieux, mon ami ! n et faisait croire à cet homme distrait que le IcndemaiD cHe serait levée, rétablie. La préoi'ciipation de Paltbazar était si grande, qu'il aeceplail la maladie dinit mourait sa feinuK' connue une simple iiidisiuisition. ?iloiilioiide pour tout le monde, elle élail vivante pour lui. Une séparation complète entre ces époux lut le résultat de cette année. Claës couchait loin de sa femme, se levait dès le matin, et s'enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet; en ne la voyant plus qu'en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se déshabitua d'elle. Ces deux êtres, jadis accoutumés à penser ensemble, n'eurent plus, que de loin en loin, ces moments de conimunication, d'abandon, d'épanchement, qui constituent la vie du cœur, et il vint un moment où ces rares voluptés cessèrent. Les soufi'rances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme, et l'aidèrent à supporter un vide, une séparation qui l'eût tuée, si elle avait é!é vivante. Elle éprouva de si vives doideurs, que, parfois, elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu'elle aimait toujours. Elle con'.cinplait Ballhazar pendant une partie de la soirée, et, le sachant heureux comme il voulait l'êlre, elle épousait ce bonheur qu'elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui suffisait, elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s'elforçait de le croire, et glissait sur celte couche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de noyer son creur dans un affreux néant. Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui dévorait lentemeni madame Claës conlribnait à celte paix intérieure, en maintenant l'alîcition conjugale à un état passif, il fut facile d'atteindre dans ce morne état les premiers jours de l'année Is16.
Vers la fin du mois de février, Pierquin le noiaire porta le coup qui devait prceipitcr dans la tombe une femme angélique dont l'àme, disait l'abbé de Solis, était presque sans péché.
— Madame, lui dit-il à l'oreille en saisissant un moment où ses filles ne pouvaient pas entendre leur conversation, M. Claës m'a chargé d'em|jrunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des précautions pour la fortune de vos enfants.
Madame Clacs joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia le notaire par une inclination de tête bienveillante et par un sourire triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui tua Péiiiia. Dans cette journée, elle s'était livrée à des réflexions tristes qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces situations où le voyageur, n'ayant plus son équilibre, roule poussé par un léger caillou jusqu'au fond du précipice, ([u'W a longtemps et conragei'sement côtoyé, (jdww'à le notaire fut p,;rti, jnadame Claës se lîi o'onner par Marguerite li ut te qui lui était iiécessaire~p"(itir CCrl'i'C, rassembla ses forces et s'oi cupa pendant quelques instants d'un ccrii testamentaire. Elle s'arrêli plusieurs fois pour contempler sa fille. L'heure des aveux était venue. En conduisant la maison depuis la maladie de sa mère, Marguerite avait si bien réalisé les espérances de la mourante, que madame Claës jeta sur l'avenir de sa famille un coup d'œil sans désespoir, en se voyant revivre dans cet ange aimant et fort. Sans doute, ces deux femmes pressentaient de inulueU les et tristes confidences .^ se faire, la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère la regardait, et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux. Plusieurs fois, Marguerite, au moment où madame CL.és se reposait, disait : — Ma mère ! comme pour parler ; puis, elle s'arrêiait, comme suffoquée, sans que sa mère trop occupée par ses dernières pensées lui demandât conipte de cette interrogation. Enfin, madame Claës voulut cacheter sa lettre ; Marguerite, qui lui tenait une bougie, se relira par discrétion pour ne pas voir la suscription,
— Tu peux lire, mon enfant! lui dit sa mère d'un ton déchirant. Marguerite vit sa mère traçant ces mois : A ma fille Marguerile.
— Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la lettre sous son chevet.
Puis elle tomba sur son oreiller c:omiuc épuisée par l'ell'ort cpi'elle venait de faire, et dormit durant quelques heures. Quand elle s'éveilla, ses deux filles, scsdcuxfils,éiaieutà genoux devan* sou lit, etpriaieai
LA RE(:HFJ\r.HR DE L'ABSOLU.
avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient d'arriver du f ollége, amenés par En(ni;inucl de Solis, nommé, depuis six mois pnilisM'nr d'histoire et de philosophie.
— Clicis cnljnts, il l'ant nous dire adieu ! s'écria-t-elle. Vous ne ni'aliandoniii'z pas, vous! et celui que...
Elle n'acheva pas.
— Monsieur Emmanuel, dit Marj^ierite en voyant pâlir sa mère, allez dire à mon pi le t|ue ni;iman se trouve plus mal.
Le jciini' Solis inoiilii ju-cpi'.ui laboratoire, et, après avoir nblenu de Lcmiil(|nini(T (lue l!allha/;ir vint lui parler, celui-ci répoiidil :\ la demande pressante du jeune homme: — J'y vais. — Mon ami, di! madame Claés à Emmanuel, quand il fut de retour, emmenez mes deux (ils et allez chercher votre oncle. Il est nécessaire, je crois, de me donner les derniers sacrements, je voudrais les recevoir de sa main.
Quand elle se trouva seule avec ses deux filles, elle fil un signe * Marguerite, qui, comprenant sa mère, renvoya. Fclicie.
— J avais ù vous parler aussi, ma chère maman, dit Mari^uerite, qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu'elle l'était, aarandil la blessure faite par Pierquin. Depuis dix jours, je n'ai plus d'argent pour les dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages. J'ai voulu déjà deu?c fois demander de l'argent à mon prre, et je ne lai pas o-é. Vous ne savez pas? les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus. — Il no m'a pas dit un mot de tout cela ' s'écria madame Claës. 0 mon Dieu ! vous me rappelez à temps vers vous. Mes pauvres enlunts, que deviendrez-vons ? Elle fit une i)rière ardente, qui lui teignit les yeux des feux du repentir.— Mari;uerite. reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n'ouvrirez et ne lirez (ju'au moment où, après ma mort, vous serez dans la plus grande détresse, c'est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère Marguerilc, aime bien ton père, mais aie soin de ta soeur et de tes frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être! tu vas être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu te trouvais opposée aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu'il a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit cire l'objet d'une gloire et d une fortune immense, il aura sans doute besoin d'argent, peut-être l'en deniandera-t-il, déploie alors touie la tendresse d'une fille, et sache concilier les intérêts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois à un père, à un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa vie à l'illustration de sa famille ; il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront toujours nobles, il est si CNcellent, son cœur est plein d'amour; vous le reverrez bon et alTectueux, vous '. J'ai dû le dire ces paroles sur le bord de la tombe, Marguerite. Si lu venx adoucir les douleurs de ma mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père, de ne lui point causer de chagrin ; ne lui reproche rien, ne le juge pas ! Enfin, sois une médiatrice douce et com|il.iisanle jusqu'à ce que, son œuvre terminée, il redevienne le chef de su famille. — Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite eiï b:iisanlles yeux enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plaît. — Ne le marie, mon ange, reprit madame Claës, qu au moment où Gabriel pourra te succéder dans le gouvernement des affaires et de la maison. Ton mari, si tu te mariais, ne partagerait peut-être pas les sentiments, jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton père.
Marguerite regarda sa mère et lui dit : — N'avez-vous aucune autre recommandation à me faire sur mon mariage? — llésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante avec effroi. — Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir. — Pauvre fille, je n'ai pas su me sacrifier pour vous, ajouta la mère en versant des larmes chaudes, et je le demande de te sacrilier pour tous. Le bonheur rend égoïste. Oui, Marguerite, j'ai été faible i)arce que j'étais heureuse. Sois forte, conservede la raison pour ceux qui n'en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères, que ta sicur, ne m'accusenl jamais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas... trop.
Elle pencha la tête sur son oreiller et n'ajouta pas un mot, ses forces l'avaient trahie. Le combat intérieur entre la femme et la mère avait été trop violent. Quelques instants après, le clergé vint, précédé de l'abbé de Solis, et le parloir l'ut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie connncnva, madame Claës, que son confesseur avait réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d'elle, et n'y vit pas Ballhazar.
— Et monsieur ? dit-elle.
Ce mot, où se résumaient et sa vie et sa mort, fui prononcé d'un ton si lamentable, qu'il causa un frémissemenl horrible dans l'assemblée. Malgré son grand âge, Martha s élança conmie une flèche, monta les escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.
— Monsieur, madame se meurt, et l'on vous attend pour l'administrer' cria-t-elle avec la violence de l'indignation.
— Je descends, répondit Balthazar.
Lemulquinier vint un moment après, en disant que son maître le suivait. Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne se montxa qu'au monient où la cérémonie éiait terminée. L'abbé de Solis et les enfants entouraient le chevet de la mourante.
En voyant entrer son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes rouleront sur ses joues.
— Tu allais sans doute décomposer l'azote? lui dit-efle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistants. — C est fait ! s'écriat-il d un air joyeux. L'azote contient de l'oxygène et une substance de la nature des impondérables qui vraisemblablenieni est le principe de la...
Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit.^
— Que m'a-t-on dit? reprit-il. Tu es donc juns mal? Qu'est-il arrive? — 11 arrive, monsieur, lui dit à l'oreille l'abbé de Solis indigné, que voire femme se meurt et que vous l'avez tuée.
Sans allendre de réponse, l'abbé dé Solis prit le bras d'Emmanuel et sortit suivi des enfants, qui le conduisirent jusque dans la coi\r. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes.
— Tu meurs et je l'ai tuée ! s'éeria-t-il. Que dit-il donc? — Mon ami, repr'.î-elle, je ne vivais ('ue par lou amour, et (u m'as à ton insu retiré ma vie. — Laissez-nous, ail Claës à ses enfants au moment où ils entrèrent. Ai-je donc un seul instant cessé de l'aimer? repritil en s'asseyanl au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu il baisa. — Mon ami, je ne te reprocherai rien. Tu m'as rendue heureuse, trop hcmeuse; jen'aipn soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage, qui éiaicnt pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels lu n'as plus été loi-même et qui ont été vides. La vie du cœur, comme la vie physique, a ses actions. Depuis six ans, lu as été mort à l'amour, à la famille, à toul ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des félicités qui sont l'apanage de la jeunesse, elles doivent cesser dans l'arrière-salson de la vie ; mais elles laissent des fruits dont se nourrissent les âmes, une confiance sans bornes, de douces habitudes; eh bien! lu m'as ravi ces trésors de noire âge. Je m'en vais à temps : nous ne vivions ensemble d'am une manière, tu me cachais tes pensées et tes actions. Comment es-tu donc arrivé à me craindre? T'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste, empreints de blâme? Eh bien ! tu as vendu les derniers tableaux, tu as vendu jusqu'aux vins de la cave, et lu empruntes de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot. Ah ! je sortirai donc de la vie, dégoûtée de la vie. Si lu commets des fautes, si lu t'aveugles en poursuivant l'impossible, ne l'ai-je donc pas montré qu'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la douceur à partager les fautes, à toujours marcher près de loi, m'eusses-tu menée dans les chemins du crime? Tu m'as trop bien aimée :là est ma gloire et là ma douleur. Ma maladie a duré longtemps, Ballhazar! elle a commencé le jour qu'à cette place où je vais expirer tu m'as prouvé que tu appartenais plus à la science qu'à la famille. Voici la femme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et la femme l'appartenaient, lu pouvais en disposer; mais le jour où je ne serai plus, ma fortune sera celle de tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc devenir? Maintenant je le dois la vérilé, les mourants voient loin ! où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de laquelle lu as fait ta vie? Si lu m'y as sacrifiée, les enfants seront bien légers devant toi, car je te dois cette justice d'avouer que tu me préférais à tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés dans ce gouffre, et lu n'as rien trouvé...
A ces mois, Claës mil sa tête blanchie dans ses mains el se c.icha le visage.
— Tu ne trouveras rien que la honte pour toi, la misère pour les enfants, reprit la mourante. Déjà l'on te nomme par dérision Claës-I'alchimisle, plus tard ce sera Ciaës-le-fou! Moi, je crois en loi. Je te sais grand, savant, plein de génie; mais, pour le vulgaire, le génie ressemble à de la folie. La gloire est le soleil des morts; de ton vivant, tu seras maliieureux comme tout ce qui fui grand, et tu ruineras tes enfants. Je m'en vais sans avoir joui de la renunnnée, qui m'eût consolée d avoir perdu le bonheur. Eh bien! mon cher Balthazar, pour me rendre cette mort moins ainère, il faudrait que je fusse certaine que nos enfants auront un morceau de pain ; mais rien, pas même loi, ne pourrait calmer mes inquiétudes... — Je jure, dit Claës, de... — Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer à tes serments, dit-elle en l'interrompant. Tu nous devais ta proteciion, elle nous a failli depuis près de sept années. La science est ta vie. Un grand homme ne peut avoir ni femme, ni enfants. Allez seuls dans vos voies de misère! vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires, vous appartenez au monde, vous ne sauriez appartenir ni à une femme, ni à une famille. Vous desséchez la terre à l'entour de vous comme font de grands arbres ! moi, pauvre plante, je nai pu m'élever assez haut, j'expire à moitié de ta vie. J'attendais ce dernier jour pour le dire ces horril.les pensées, que je n'ai découvertes qu'aux éclairs de la douleur el du désespoir. Epargne mes enfants ! Que ce mot retentisse dans ton cœur! Je te le dirai jusqu'à mon dernier soupir. La femme est morte, vois-tu? tu l'as dépouillée lentement et graduellement de ses sentiments, de ses plaisirs. Hélas I sans ce cruel toin que lu as pris involontairement, aurais-je vécu si looglemps? Mais ces pauvres enfanis ne m'abandonnaient pas, eux: ils ont firandi près de mes douleurs, la nu-.re a survécu. Epargne, épargtie
LA RF.CHERCHR DE LABSOl r.
no« enfants. — Lennilquinier ! cria Baliliazar aiiiic v.)i\ loiiname. Le vieux valet se nionlia soudain. — Allez tout delruiie la-li;\ul machiiiet appareils; faites avec précaution, mais bnse/. tout. Je renonce à la science! dii-il à sa lemme. — 11 est trop tard, ajouta-l-elle en resardaut Lemvdquinier. Marguerite! s'écria-t-oUe en se sentant mourir. .Marguerite se montra sur le seuil de sa porte, et jeU» un cri porçanl en voyant les yeux de sa mère ijui pâlissaient.— Marguerite, répéta la mourante.
Lemulquioicr avait conçu pour son maître un scntimcnl superstitieux mêlé de terreur, d'admiration cl d'cgoïsme. — p»ce 13.
Cette dernière exclamation contenait un si violent appel à sa fille, elle l'investissait de tant d'autorité, que ce cri fut tout un testament. La famille, épouvantée, accourut et vit expirer madame Claés, qui avait épuisé les dernières forces de sa vie dans sa conversation avec son mari. Balthazar et Marguerite immoliiles, elle au chevet, lui au pied du lit, ne pouvaient croire à la mort de cette femme, dont toutes les vertus et l'inépuisable tendresse n'étaient connues que d'eux. Le père et la fille échangèrent un regard pesant de pensées: la (ille jugeait son père, le père tremblait déjà de trouver dans sa fille l'instrument d'une vengeance. Quoique les souvenirs d'amour par lesquels Sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa mémoire et donnassent aux dernières paroles de la morte une sainte autorité qui devait toujours lui en faire écouter la voix, Balihazar doutait de son cœur trop faible contre son génie; puis, il entendait un terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir, et lui faisait peur de lui-même. Quand cette femme eut disparu, chacun comprit que la maison Claés avait une àine et que cette âme n'était plus. Aussi la douleur fut-elle si vive dans la famille, que le parloir où la noble Joséphine semblait revivre resta fermé : personne n'avait le courage d'y entrer.
La sociéié ne pratinue aucune des vertus qu'elle demande aux hommes, elle commet des crimes à toute heure, mais elle les commet en paroles; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie,
comme elle dégrade le beau par le ridicule; elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères, elle analhématise ceux qui ne les pleurent pas assez ; puis elle s'amuse, elle ! à soupeser les cadavres avant qu'ils ne soient refroidis. Le soir du jour où madame Claês expira, les amis de cette femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de whist, rendirent hommage à ses belles qualités eu cherchant du cœur ou du pique. Puis, après quelques phrases lacrymales qui sont l'A, bé, bi, bo, bu de la douleur collective, et qui se prononcent avec les mêmes intonations, sans plus ni moins de sentiment, dans toutes les villes de France et à toute heure, chacun chiffra le produit de cette succession. Pierquin, le premier, fil observer à ceux qui causaient de cet événement que la mort de cette excellente femme était un bien pour elle, son mari la rendait trop malheureuse; mais que c'était, pour ses enfants, un plus grand bien encore ; elle n'aurait pas su refuser sa fortune à sou mari, qu'elle adorait, tandis qu'aujourd'hui Claés n'en pouvait plus disposer. Et chacun d'estimer la succession de la pauvre madame Claés, de supputer ses économies (en avait-elle fait? n'en avait-elle pas fait?), d'inventorier ses bijoux, d'étaler sa garde-robe, de fouiller ses tiroirs, pendant que la famille affligée pleurait et priait autour du lit mortuaire. Avec le coup d'œil d'un juré-peseur de fortunes, Pierquin calcula que les propres de madame Claês, pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver et devaient monter à une somme d'environ quinze cent mille francs, représentée soit par la forêt de Waignics dont les bois avaient depuis douze ans acquis iwi prix énorme, et il en compta les futaies, les baliveaux, les anciens, les modernes, soit par les biens de Balihazar, qui était encore bon pour remph'rses enfants, si les valeurs de la liquidation ne l'acquittaient pas envers eux. Mademoiselle Claés était donc, pour toujours parler son argot, une fifle de quatre cent mille francs. — « Mais si elle ne se marie pas promptemcnt, ajoutat-il, ce qui l'émanciperait, et permettrait de liciter la forêt de Waignies, de liquider la part des mineurs, et de l'employer de manière à ce que le père n'y touche pas, M. Claés est homme à ruiner ses enfants. » Chacun chercha quels étaient dans la province les jeunes gens capables de prétendre à la main de mademoiselle Claês, mais personne ne fil au notaire la galaïuerie de l'en supposer digne. Le notaire trouvait des raisons pour rejeter chacun des partis proposés comme indigne de Marguerite. Les interlocuteurs se regardaient en souriant, et prenaient plaisir à prolonger cette malice de province. Pierquin avait déjà vu dans la mort de madame Claês un événement favorable à ses prétentions, et il dépeçait déjà ce cadavre à son profit.
— Celle bonne femme-là, se dit-il en rentrant chez lui pour se coucher, était fière comme un paon, et ne m'aurait jamais donné sa (ille. Eh! eh! pourquoi ne manœuvrerais-je pas maintenant de manière à l'épouser? Le père Claés est un homme ivre de carbone, qui ne se soucie plus de ses enfants; si je lui demande sa fille, après avoir convaincu Marguerite de l'urgence où elle est de se marier pour sauver la fortune do ses frères et de sa sœur, il sera content de se débarrasser d'une enfant qui peut le tracasser.
Il s'endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat, en méditant tous les avantages que lui offrait cette affaire, et les garanties qu'il trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se faisait l'époux. Il élail diflicile de rencontrer dans la province une jeune personne plus délicalement belle et mieux élevée que ne l'était Marguerite. Sa modestie, sa grâce, éiaient compurables à celles de la jolie (leur qu'Emmanuel n'avait osé nommer devant elle, en craignant de découvrir ainsi les vœux secrets de son cœur. Ses senlimenls étaicnlfiers, SCS principes étaient religieux, elle devait être une chaste épouse; mais elle ne (lattait pas seulement la vanité que tout homme porte plus ou moins dans le choix d'une femme, elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par limmense considération dont sa famille, doublement noble, jouissait en Flandre, et que partagerait son mari. Le lendemain, Pierquin tira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicalement les offrir à Balihazar, afin de lui éviter des ennuis pécuniaires au moment où il était plongé dans la douleur. Touché de celle attention délicate, Balihazar ferait sans doute à sa fille l'éloge du cœur et de la personne du notaire. 11 n'en fut rien. M. Claés et sa fille trouvèrent cette action toute simple, et leur souffrance était trop exclusive pour qu'ils pensassent à Pierquin. En effet, le désespoir de Balihazar fut si grand, que les personnes disposées à blâmer sa conduite la lui pardonnèrent, moins au nom de la science qui pouvait l'excuser, qu'en faveur de ses regrets, qui ne réparaient point le mal. Le monde se contente de grimaces, il se paye de ce qu'il donne, sans en vérifier l'aloi; pour lui, la vraie douleur est un spectacle, une sorte de jouissance qui le dispose à tout absoudre, même un criminel ; dans son avidité d'émotions, il acquitte sans discernement et celui qui le fait rire, et celui qui le fait pleurer, sans leur demander compte des moyens.
Marguerite avait accompli sa dix-neuvième année quand son père lui remit le gouvernement de la maison où son autorité fut pieusement reconnue par sa sœur et ses deux fières, â qui, pendant les derniers moments de sa vie, madame Claés avait recommandé d'obéir à leur aiuée. Le deuil rehaussait sa blaucbe fraîcheur, de même que la
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tristesse mettait en relief sa douceur et sa patience. Dès les premiers jours, elle prodigua les preuves de ce courage féminin, de celle sérénité coiislaiile que doivent avoir les anges chargés de répandre la paix, eu touchant de leur palini- verie les cœurs soufl'rams. Mais si elle s'hahilua, par l'entenle prématurée de ses devoirs, à cacher ses douleurs, elles n'en lurent que plus vives; son extérieur calme élail en désaccord avec la profondeur de ses sensations; et elle fut destinée à connaître de hoime heure ces terribles explosions de sentiment que le cœur ne suffit pas toujours à conienir; son pcrc devait sans cesse la tenir pressée entre les générosités naturelles ;iu\ jcuiics âmes, et la voix d'une impérieuse nécessité. Les calculs qui l'ciilacèreut le lendemain même de la mort de sa mère la minant aux prises avec les intérêts de la vie, au moment où les jeunes filles n'en conçoivent que les plaisirs. Affreuse éducation de souffrance qui n'a jamais manqué aux natures évaugéliques ' L'amour qui s'appuie sur l'argent et sur la vanité forme la plus opiniâtre
des passions , Pierquin ,,^^ ,^ ^ .^
ne voulut pas tarder à . -- -^
circonvenir l'héritière.
Quelques jours après la prise du deuil il chercha l'occasion de parler à Marguerite, et commençasses opérations avec une habileté qui aurait pu ta séduire; mais l'amour lui avait jeté dans l'àme une clairvoyance qui l'empôcha de se laisser prendre à des dehors d autant plus favorables aux tromperies sentimentales, que, dans celle circonstance, Pierquin déployait la bonté qui lui était propre, la bonié du notaire qui se croit aimant quand il sauve des écus. Fort de sa douteuse parenté, de la conslanie habitude (in'il avait de faire les affaires et de partager les secrets de celle famille, sûr de l'cslime et de l'amilic du \ière, bien servi par l'insouciance d'un savant qui n'avait aucun projet arrêté pour l'établissemeni de sa fille , et ue su|ipos^nl pas que Marguerite pût avoir une prédilection, il lui laissa juger une poursuite qui ue jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux à de jeunes âmes et qu'il ne sul pas voiler. Ce fut lui qui se montra naïf, ce lut elle qui usa de dissimulalion, précisément parce qu'il croyait agir coiiire une fille sans défense, et qu'il méconnut les privilèges de la faiblesse.
— Ma chère cousine, dil-il à Marguerite, avec laquelle il se promenait dans les allées du petit jardin, vous connaissez mon cœur et vous savez combien je suis porté à respecter les sentiments douloureux qui vous affectent en ce moment. J'ai l'àme trop sensible pour être notaire, je ne vis que par le cœur et je suis obligé de m'occuper consiamment des intérèis d'aulrui, quand je voudrais me laisser aller aux émotions douces qui font la vie heureuse. Aussi souffréje beaucoup d'être forcé de vous parler de projets discordants avec l'état de votre àme, mais il le faut. J'ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours. Je viens de reconnailre que, par une fatalilé singulière, la fortune de vos frères et de voire sœur, la votre même, sont en danger. Voulez-vous sauver votre famille d'une ruine complète? — Que faudrait-il faire? dit-elle, effrayée à demi par ces paroles. — Vous marier, répondit Pierquin. —Je ne me marierai pouit! ï'écri.i-^-elle. — Vous vous marierez , reprit le notaire, quand vous
Cent soixante-six mille francs l»renl enterrés dans la cave. — pici
aurez réfléchi mrtremcnt à la situation critique dans laquelle vous êtes... — Coniinciil mou mariage peut-il sauver... — Voilà où je vous atlendais, ma cousine, dil-il en l'inierromiianl. Le mariage émancipe ! — Pouripioi m émaiiciperail-on? dit Marguerite. — Pour vous melire en possession, ma cliere petite cousine, dit le notaire d'un air de triomphe. Dans celle occurrence, vous prenez voire quart dans la foriime de votre mère. Pour vous le donner, il faut la licpiider ; or, pour la liquider, ne faudra-t-il pas liciter la forêt de Waignies? Cela posé, toutes les valeurs de la succession se capitaliseront, et votre père sera tenu, comme tuteur, de placer la part de vos frères et de voire sœtir, en sorte que la chimie ne pourra plus y toucher. — Dans le cas contraire, qu'arriverait-il? demanda-t-ellc. — Mais, dit le no- ^ taire, votie père admiuisirera vos biens. S'il se remettait à vouloir faire de l'or, il pourrait vendre le bois de Waignies et vous laisser uus comme des petits saint Jean. La forêt de VVaignies vaut en ce
moment près de quatorze cent mille francs; mais , qu'aujourd'hui pour demain, votre père la coupe à blanc , vos lieizc cents ar|)enls ne vaiidionl pas trois cent mille francs. Ne vaut-il jias mieux éviter- ce danger à peu près certain, en faisant échoir dès aujourd'hui le cas de partage par votre émancipation ? Vous sauverez ainsi toutes les coupes de la forêt desquelles votre père disposerait plus lard à votre préjudice. En ce moment (pie la chimie dort, il placera nécessairement les valeurs de la liquidation sur le Grand- Livre. Les fonds sont à cinquante-neuf, ces chers enfants auront donc près de cinq mille livres de rente pour cin- [iianle mille francs; et ilteiidu qu'où ne peut fas disposer des capitmx appartenant aux mineurs, à leur majorité, vos frères et votre sœur verront leur fortune doublée.. Tandis que, autrement, ma foi. ..
Voilà... D'ailleurs voire père a écorné le bien de voire mère, nous saurons le déficit par un inventaire. S'il est reliquataire, vous prendrez hypothèque sur ses biens, et vous en sauverez déjà quelque chose. — Fi ! dit Marguerite, ce serait outrager mon père. Les dernièles paroles de ma mère n'ont pas été prononcées depuis si peu de temps que je ne puisse me les rappeler. Mon père est incapable de (ïépouiller scs enfants, dit-elle en laissant échapper des larmes de douleur. Vous le méconnaissez, monsieur Pierquin.
— Mais si votre père, ma chère cousine, se remet à la chimie, il..
— Nous serions ruinés, n'est-ce pas? — Oh ! mais complètement ruinés! Croyez-moi, Marguerite, dil-il en hii prenant la main, qu'il mit sur sou cœur, je manquerais à mes devoirs si je n'insistais pas. Voire intérêt seul... —Monsieur, dit Marguerite d'un air froid en lui retirant sa main, l'intérêt bien entendu de ma famille exige que je ne me marie pas. Ma mère en a jugé ainsi. — Cousine, s'écria-t-il avec la conviction d'un homme d'argent qui voit perdre une fortune, vous vous suicidez, vous jetez à l'eau la succession de votre mère. Eh bien ! j'aurai le dévouement de l'excessive amitié que je vous porte ! Vous ne savez pas combien je vous aime, je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal que votre père a donné ! vous étiez ravissante. Vous pouvez vous fier i la voix du cœur, quand elle
LA UFX^JlKlîCHR DR 1/ ABSOLU.
Parle iulérèt. ma chère Mariiuoi'ite. Il lii mie pause. Oui, nous conroi|iierons un conseil de famille cl nous vous émanciperons sans Vous coiisuller. — Mais qu'esl-ce donc qu'élre émancipée '.' — C'est jouir de ses droits. — Si je puis èlre émancipée sans me marier, pour(|uoi voulez-vous donc tpie je me marie ? Kt avec qui !
Pierquin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre, mais celte expression contrastait si bien avec la rigidité de ses ycnv lialiilués à parler d'argent, que Marguerite crut apercevoir du calcul dans cette tendresse improvisée. -- Vous auric?. épousé la persoime qui vous aurait plu... dans la ville... reprii-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire. Vous allez être en présence de votre père. Seule, lui résisterez-vous? — Oui. monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en sera temps. — Peste, la commère ! se dit Pierquin. Non. vous ne saurez pas lui résister, reprit-il à haute voix. — Brisons sur ce sujet, dit-elle. — Adieu, cousine, je lâcherai de vous servir malgré vous, et je prouverai combien je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville. — Je vous remercie de l'intérêt ipie vous me portez; mais je vous supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à mon pcrc.
Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s'éloigner, elle en compara la voix méialli(iuc, les manières qui n'avaient que la souplesse des ressorts, les regards qui peignaient plus de servili^me que de douceur, aux poésies mélodieusement muettes dont les sentiments d'Emmanuel étaient revêtus. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, il existe un magnétisme admirable dont les elïels ne trompent jamais. Le son de la voix, le regard, les gestes tiassionnés de l'homme aimant peuvent s'imiter, uue jeune fdle peut être trompée par un habile 00' médien ; mais pour réussir, ne doit-il pas èlre seul ? Si celle jettne fille a près d'elle une ùme qui vibre à l'unisson de ses senlimenU, n'a-t-elle pas bientôt reconnu les expressions du véritable amour t Emmaïuiel se trouvait en ce moment, comme Marguerite, sous l'inflncncc des nuages qui. depuis leur rencontre, avaient formé fatalement uue sombre atmosphère au-dessus de leurs tètes, et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l'amour, Il avait, pour son élue, cette idolâtrie que le défaut d'espoir rend si douce et si mystérieuse dans ses pieuses manifestations. Socialement placé irop loin de mademoiselle Claês par son peu de fortune, et n'ayant qu'u[] beau nom à lui offrir, il ne voyait aucune chance d'èlre accepté pour son époux. Il avait toujours attendu quelques encouragements, que Marguerite s'était refusée à donner sous les yeux déiaillanls d'une mouranie. Egalement purs, ils ne s'étaient donc pas encore dit une seule parole d'amour. Leurs joiesavaienl été les joies égoïstes quf^ les malheureux sont forcés de savourer seuls. Us avaienl frémi scparérncnt, quoiqu'ils fussent agités par un rayon parii de la même espérance. Ils semblaient avoir peur d'eux-mêmes, en se sentant déjà trop bien l'uii à 1 autre, .\ussi Emmanuel tremblait-il d'eflleurer la inain de la souveraine à laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cœur. Le plus insouciant contact aurait développé chei lui de trop irrilanles voluptés, il n'aurait p'us été le maître de ses sens décliaioés. Mais (|uoiqu'ils ne se fussent rien accordé des frêles et iminenses. des innocents et sérieux témoignages que se permellent les amants les plus timides, ils s'étaient néanmoins si bien logés au cœur l'un du l'autre, que tous deux se savaient ]irêts à se faire les plus grands sacrilices, seuls plaisirs qu'ils pussent goûter. Depuis la mort dfe madame Claês, leur amour secret s'étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils vivaient étaient devenues noires, et les clartés s'y éteignaient dans les larmes. La réserve de .Marguerite se changea presque en froideur, car elle avait à tenir le serment exiaé par sa mère; et, devenant |ilus libre qu'auparavant, elle se lit (ilus rigide. Enimaniicl avait épousé le deuil de sa bien-aimée, en comprenant que le moindre vœu d';imour, la plus simple exigence, serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu'il ne l'avait jamais été. Ces deux âmes tendres rendaient toujours le même son ; mais, séparées par la douleur, comme elles l'avaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect dû aux souffrances de la morte, elles s'en tenaient encore au magnif que langage des yeux, à Ui muette éloquence des actions dévouées, à une cohérence continuelle, sublimes harmonies de la jeunesse, premiers pas de l'amour eu son enfance. Emmanuel venait, chaque matin, savoir des nouvelles de Claês et de Marguerite, mais il ne pénétrait dau> la salle à manger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d'entrer. Son premier coup d'œil jeté sur la jeune lille lui disait mille pensées sympathiques : il souffrait de la discrétion que lui impo^aient les convenances, il ne l'avait pas quittée, il en partageait la tri^tt^sse, enfin il épandail la rosée de ses Jarmes an cœur de son amie par un regard que n altérait aucune arrierc-pentée. Ce bon jeune homme vivait si bien dans le présent, il s'attachait tant à un bonheur qu'il croyait fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre généreusement la main en lui disant : — Soyons amis !
Pierquin continua ses obsessions avec cet entêtement qui est la patience irréfléchie des tots. Il jugeait Marguerite selon les règles
ordinaires employées par la mii'liliide pour apprécier les femmes. Il croyait ipie les mots mariage, lilierlé, forliine, qu'il lui avait jetés dans l'oreille, germeraient dans son àine, y feraient lleurir un désir dont il profiterait, et il s'imaginait que sa tVoideur était de la dissimulation. Mais, quoiqu'il l'entourât de soins et d'attentions galantes, il cachait mal les manières despotiques d'un homme habitué à trancher les plus liâmes questions relatives ;'i la vie des familles. Il di sait, pour la consoler, do ces lieux communs, familiers aux gens de sa profession, lesipiels passent en colimaçons sur les douleurs, et y laissent une traînée de paroles sèches qui en délloreni la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. Il quittait sa feinte mélancolie à la porte en reprenant ses iloiibles souliers, on sou p;irapliiie. Il se servait du Ion (pie sa longue l'nMiili:n\lé 1 aiiloi'is;iit ;i pieiiili-e, comme d'un instrument pour se iiietlre plus ;iv;iiit dans 1(; eii'iirdi' la famille, pour déciilri- Marguerite à un mariage proclamé par avance dans toute la ville. L'aiiiDur vrai, dévoué, respectueux, formait donc un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était homogène en ces deux hommes. L'un feignait une passion et s'armait de SCS moindres avantages alin de pouvoir épouser Margurile; l'autre cachait son amour, cl tremblait de laisser apercevoir son dévouement. Quelques temps après la mort de sa mère, cl dans la même journée, Marguerite put comparer les deux seuls hommes qu'elle était à même de juger. Jusqu'alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée ne lui avait pas permis de voir le monde, et la situation où elle se trouvait ne laissait aucun accès aux personnes qui pouvaient penser i*! \a demander en mariage. Un jour, après le déjeuner, par une des premières belles matinées du mois d avril, Emmanuel vint au moment tiù M. Claës sortait. Balthazar supportait' si difficilement l'aspect de sa inaisoi), qu'il allait se promener le long des remparts pendant une partie de la journée. Emmanuel voulut suivre Balthazar, il hésita, naïul puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite el resta. Marguerite devina que le professeur voulait lui parler ei lui proposa de venir au jardin. Elle renvoya sa sœur Félicie pies (le M;irilia, mii iravaillail dans l'antichambre, située au premier étage ; puis elle s alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur el de la vii^ille duègne. — M. Claës est aussi absorbé par le chagrin qu'il l'élail |>ar ses récherches savantes, dit le jeune homme en voyant Ballhazar marchant lenlement dansia cour, tout le monde le planit en ville ; il va conipie un homme qui n'a plus ses idées ; il s'arrête sans motif, regarde sstns voir... — Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en rplenant ses pleurs. Que voulicz-voiis me dire? repril^elle après une niiqse et avec une dignité froide. — Mademoiselle, répondit Emmaïuiel d'une voix émue, ai-je le droil de vous paHcr comme je vais le |aire '.' Ne voyez, je vous i)rie, que mon désir de vous èlre utile, el laissez-moi croire qu'un professeur peut s'intéresser au sort de ses élèves au point de s'inquiéter de leur avenir. 'Votre frère Gabriel a f|iii|i*e ans passés, il est en setionde, et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l'esprit de la carrière qu'il embrassera. Monsieur votre père est le maître de décider celle question; mais s'il n'y pensait pas, ne serait-ce pas un malheur pour Gabriel ? Ne serail-c(i pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre père, si vous lui faisiez observer (ju'il ne s'occupe pas de son fils'? Dans celle coujouclurc, ne pourriez-vous pas consulter voire frère sur ses goûts, lui faire choisir par lui-même une carrière, afin que si, plus tard, son père voulait en faire un magistral, un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni M. Claës vous vouliez le laisser oisif... — Oh ! non. dil Marguerite. Je voiis remercie, monsieur Emmanuel, vous avez raison. Ma mère, eq nous faisant faire de la dentelle, en nous apprenant avec tant de soin ^ dessiner, à coudre, à broder, à toucher du piano, nous disait soqvenl qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver dans la vie, Uabriçi doit avoir une valeur personnelle el une éducation complète, &|ais quelle est la carrière la plus convenable (jue puisse prendre un homme? — Mademoiselle, dil Emmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d'aiiliiude aux mathématiques; s'il voulait entrer à l'Ecole polytechnique, je crois qu'il y acquerrait des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie, il resterait le maître de choisir celle jioiir la(|uelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rien préjugé jnsipie-là sur son avenir, vous aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec honneur de celle Ecole sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs, des diplomates, des savants, des ingénieurs, des généraux, des marins, des magistrats, des niaiiiifacturiers et des banquiers. Il n'y a donc rien (i'oxlraordiniiire ^ voir un jeune homme riche ou de bonne maison travaillant dans le but d'y êlre admis. Si Gabriel s'y décidait, je vous demanderais... me l'accorderez-vous ! Dites oui ! — Que voulez-vous? — Etre son répétiteur, dit-il en tremblant.
Marguerite regarda M. de Solis, lui prit la main et lui dit : — Oui. Elle fil une pause et ajouta d'une voix émue : — Combien j'apprécie la délicatesse qui vous fait offrir précisément ce que je puis accepter de vous. Dans ce que vous venez de dire, je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.
Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna
LA RECHRRCHK DR L'ABSOLU
la tôle pour ne pns laisser voir les larmes que le plaisir d'êlre agréable à Marguerite lui fil venir aux yeux.
— Je vous les amènerai tous les deux, dit-if, quand il eut repris un peu de calme, c'esi demain jour de congé.
Il se leva, salua Marguerite, qui le suivit, et, quand il fut dans la cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger, d où elle lui adressa un signe amical. Apres le diner, le notaire vint faire une visite à M. Claés. et s'assit dans le jardin, entre son cousin et Marguerite, précisément sur le banc où s'était mis Emmanuel. — Mou cher cousin, dit-il, je suis venu ce soir pour vous parler affaire. Quarantetrois Jours se sont écoulés depuis le décès de votre femme. — Je ne les ai pas comptés, dit Dalthazar en essuyant une larme que lui arracha le mot légal de décès. — Oh ! monsieur, dit Marguerite en regardant le notaire, comment pouvez-vous... Mais, ma cousine, nous sommes forcés, nous autres, de compter des délais qui sont fixés par la loi. Il s'agit précisément de vous et de vos cohéritiers. M. Clacs n'a que des enfants mineurs, il est tenu de faire un inventaire dans les qitarante-cinq jours qui suivent le décès de sa femme, afin de constater les valeurs de la communauté. Ne faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise, pour l'accepter ou pour s'en tenir aux droits purs et simples des mineurs? Marguerite se leva. — Restez, ma cousine, dit Fierquin, ces affaires vous concernent, vous et voire père. Vous savez combien je prends part à vos chagrins; mais il faut vous occuper aujourd'hui même de ces détails, sans quoi vous pourriez, les uns et les autres, vous en trouver fort mal! Je fais en ce moment mon devoir comme notaire de la famille. — Il a raison, dit l'.laés. — Le délai expire dans deux jours, reprit le notaire, je dois donc procéder, dès demain, à l'ouverture de l'inventaire, quand ce ne serait que pour relarder le payement des droits de succession que le fisc va venir vous demander; le fisc n'a pas de cœur, il ne s'inquiète pas des sentiments, il met sa griffe sur nous en tout temps. Donc, tous les jours, depuis dix heures jusqu'à quatre heures, mon clerc et moi, nous viendrons avec l'huissier-priseur, monsieur Raparlier. Quand nous aurons achevé en ville, nous irons à la campagne. Quant à la forêt de Waignies, nous allons en causer. Cela posé, passons à un autre point. Nous avons un conseil de famille à convoquer, pour nommer un subrogé-tuteur. M. Conyncks de Bruges est aujourd'hui votre plus proche parent ; mais le voilà devenu Belge ! Vous devriez, mon cousin, lui écrire à ce sujet, vous sauriez si le bonhomme a envie de se (ixer en France, où il possède de belles propriétés, et vous pourriez le décider ainsi à venir lui et sa fille habiter la Flandre française. S'il refuse, je verrai à composer le conseil, d après le-; degrés de parenté. — A quoi sert im inventaire.' demanda Marguerite. — A constater les droits, les valeurs, I actif et le passif. Quand tout est bien établi, le conseil de famille prend, dans l'intérêt des mineurs, les déterminations qu'il juge... — l'ierquin, dit Claës, qui se leva du banc, procédez aux actes que vous croirez nécessaires à la conservation des droits de mes enfants ; mais évitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait à ma chère... Il n'acheva pas, il avait dit ces mots d'un air si noble et d'un ton si pénétré, que Marguerite prit la main de son père et la baisa. — A demain, dit Fierquin. — Venez déjeuner, dit Balthazar. Puis Claës parut rassembler ses souvenirs et s'écria : — Mais d'après mon contrat de mariage, qui a été fait sous la coutume de Uainault, j'avais dispensé ma femme de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentât point, je n'y suis probablement pas teuu non plus... — Ah! quel bonheur! dit Marguerite, il nouh aurait causé tant de peine! — Eh bien ! nous examinerons votre contrat demain, répondit le notaire un peu confus. — Vous ne le connaissiez dune pas? lui dit Marguerite.
Cette observation interrompit l'entretien. Le notaire se trouva trop enibamaiisé,*!*? continuer après l'observation de sa cousine.
— Le diable s'en mêle ! se dii-il dans la cour. Cet homme si distrait retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empêcher de prendre des précautions contre lui. Ses enfants seront dépouillés ! c'est ;iussi sûr que deux et deux font quatre. Parlez donc affaires à des fiiles de dix-neuf ans qui fout du sentiment! Je me suis creusé la tête pour sauver le bien de ces enfants-là, en procédant régulièrement et en m'eiuendant avec le bonhomme Conyncks. Et voilà ! Je me perds dans l'esprit de Marguerite, qui va demander à son père pourquoi je voulais procédi-r à un inventaire qu'elle croit inutile. Et M. Claës lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes, que nous sonmies notaires avant d être parents, cousins ou amis, enfin ùes bèiises...
H f( rma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sepsibilité. Balthazar avait raison. L'inventaire n'eut pas lieu. Rien ne fut donc fixé sur la situation dans laquelle se trouvait le père vis-à-vis de ses enfants. Plusieurs mois s'écoulèrent sans que la situation do la maison Claës changeât. Gabriel, habilement conduit par M. de Solis, qui s'était fait son précepteur, travaillait avec application, appnuait les langues étrangères, et se disposait à passer l'examen nécessaire pour entrer à l'Ecole polytechnique. Félicie et Marguerite avaieii't vécu dans une retraite absolue, en allant, néanmoins, par économie, habiter pendant la belle saison la maison de campagne de leur père. M. Claës s'occupa de ses affaires, paya ses
dettes en empruntant une somme considérable sur ses biens et visif la forêt de Waignies. Au milieu de l'année 1817, son chagrin, lentea ment apaisé, le laissa seul et sans défense coiilre l;i monotonie de la vie qu'il menait et qui lui pesa. Il luita d'aboid coiira-i nHiiieiit (outre la science, qui se réveillait inseiisililcmeut, et se ilel'eiidii à lui-même de penser à la chimie. Puis il pensa. .^lais il v ne voulut jias s'en occuper activement, il ne s'en occupa que ilicMiriquenjeui. Cette constante étude fit surgir sa passion, qui devint ergoteuse. Il discuta s'il s'était engagé à ne pas continuer ses rechenhes et se souvint que sa fenmie n'avait pas voulu de son serment. Quoiqu'il se fût promis à lui-même de ne plus poursuivre la solution de son problème, ne pouvait-il < hanger de détermination du moment où il entrevoyait un succès. H avait déjà cinquante-neuf ans. A cet âge, l'idée qui le dominait contracta l'apre fixité par laquelle commencent les monomanies. Les circonstances conspirèrent encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l'Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques acquises pendant la guerre par les savants des différents pays entre les(iuels il n'y avait point eu de relations (li|iuis près de vingt ans. La science avait donc marché. Claés trouva <|iie les progrès de la chimie s'étaient dirigés, à l'insu des chimistes, vers l'objet de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme lui que la lumière, la r haleur, l'électricité, le galvanisme et le nia;;nclisnie (•laieiit les différents elt'ets d'une nièiiii' eaiise, que la diriéicnie qui evislail entre les corps jusque-là i'r']iiilés siiMples devait eue produite par les divers dosages d'un priM('i|ie ineoniiii. La peur de voir trouver par un autre la réduction des méiaux et le principe constituant de l'éleeiricité, deux découvertes qui menaient à la solution de l'absolu chiniicpie, augmenta ce que les habitants de Douai appelaient une folie, et porta ses désirs à un paroxysme que concevront les personnes passionnées pour les sciences, ou qui ont connu la tyrannie des idées. Aussi Balthazar fut-il bientôt emporté par une passion d'autant plus violente, qu'elle avait plus longtemps dormi. Marguerite, qui épiait les dispositions d'àme par lesquelies passait son père, ouvrit le parloir. En y demeurant, elle ranima les souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet, en réveillant les regrets de son père, à retarder sa chute dans le gouffre où il devait néanmoins tomber. Elle voulut aller dans le monde et força Balthazar d'y prendre des distractions. Plusieurs partis considérables se présentèrent pour elle, et occufièrent Claës, quoi()ue Marguerite déclarât qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa vingt-cinquii'me année. Malgré les efforts de sa fille, malgré de violents combats, au coiumencenient de l'hiver, Balthazar reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc, Martha dit à .Marguerite en l'habillant : — Mademoiselle, nous sommes perdues! Ce moiisiro deMulquinier, qui est le diable déguisé, car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix, est remonté dans le grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l'enfer. Fasse le ciel qu'il ne vous tue pas comme il a tué cette pauvre chère madame. — Cela n'est pas possible! dit Marguerite. — Venez voir la preuve de leur trafic...
Mademoiselle Claës courut à la fenêtre et aperçut en effet une légère fumée qui sortait par le tuyau du laboratoire.
— J'ai vingt et un ans dans quelques mois, pensa-t-elle, je saurai ni'opposer à la dissipation de notre fortune.
En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts de ses enfants qu'il n'en avait eu pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes, sa conscience était plus large, sa passion devenait jikis forte. Aussi marcha-t-il dans sa carrière de gloire, de travail, d'(spéranie et de misère, avec la fureur d'un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler nuit et jour avec un emportement dont s'effrayèrent ses lilles, qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, .Marguerite retrancha les superfluités de la table, devint d une parcimonie digne d'un avare, et fut admirablement secondée par Josette et par Martha. Claës ne s'aperçut pas de cette réforme, qui réduisait la vie au strict nécessaire. D'abord il ne déjeunait pas, [mis il ne descendait de son laboratoire qu'au moment même du dîner, enfin il se couchait tpielques heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans leur dire un mot. Quand il se retirait, elles lui souhaitaient le bonsoir, et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une send)lable conduite eût causé les plus grands malheurs domestiques si Marguerite n'avait été préparée à exercer l'autorité d'une mère, et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d'une si grande liberté. Fierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en jugeant que leur ruine allait être complète. Les propriétés rurales de Balthazar, qui rapportaient seize mille francs et valaient environ deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs d hypothèques. Avant de se remettre à la chimie, Claés avait fait un emprunt considérable. Le revenu sufli.:ait précisément au payement des intérêts; mais comme, avec l'imprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée, il abandonnait ses fermages à Marguerite pour subvenir aux dépenses de la maison, le notaire avait calculé que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires, et
LA RKCHEliCHK DR L'AHSOLU.
que les gens Je jiislice di'vortT;iioiU ce que r>;illli;iz;ir u'aiiraiï pas mangé. La froideur de .Marguerite avail amené Pierquiii à uu elal d'indilTéreiK-e presque liosiile. Tour se donner le droit (le reiumeer à la main de sa cousine, si elle devenait trop pauvre, il disait des Claës avec un air de compassion : — « Ces pauvres gens sont ruinés, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver; mais que voulez-vous! mademoiselle Claés s'est refusée à tontes les combinaisons légales qui devaient les préserver de la misère. i>
Nommé proviseur du collège de Douai, par la protection de son oucle, Emmanuel, que son mérite transcendant avail fait digne de ce poste, venait voir tous les jours pendant la soirée les deux jeunes tilles, qui appelaient prés d'elles la duègne aussitôt que leui père se couchait. Le coup de marieau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait jamais. Depuis trois mois, encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était devenu lui-même. Les rayonnements de son àine pure comme un diamant brillèrent sans nuages, et Marguerite put en apprécier la force, la durée, eu voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait ime à une s'épanouir les fleurs, après en avoir respiré par avance les parlunis. Chaque jour. Eniin;iinicl réalisait une des espérances de Marguoiile, el faisait luire <l;iiis les réi;ioiis euclianlées de l'amour de nouvelles lumières qui cliassaient les images, rassérénaient leur ciel, et coloraient les fécondes ricliesses ensevelies jusque-là dans l'ombre. Plus à son aise, Emmanuel put di'ployer les séductions de son cirur jusqu'alors discrèlemeul eaeliées : celte e\pansive gaieté du jeune âge. celle simplicité que donne une vie remplie par l'étude, et les trésors d'un esprit délicat que le monde n'avait pas adultéré, toutes les innocentes joveusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son àme et celle de Marguerite s'entendirent mieux, ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées : perles d'un même éclat, suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui sont sous la mer. et qui, dit-on, fascinent les plongeurs 1 Us se firent connaître l'un à l'autre par ces échanges de propos, par cette alternative curiosité, qui, chez tous deux, prenait les formes les plus délicieuses du sentiment. Ce fut sans fausse honte, mais non sans de mutuelles coquetteries. Les deux heures qu'Emmanuel venait passer, tous les soirs, entre ces deux jeunes tilles et Martlia. faisaient accepter à Harguerile la vie d'angoisses et de résignation dans laquelle elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soulieii. Emmanuel portail dans ses liimoignages d'aflVction celte gnice n;iturelle qui sc'duit tani, cel esprit doux et fin qui nuance l'uniformité du scntimcul, comnie les faceltes relèvent la monotonie d'une pierre précieuse, eu en faisant jouer tous les feux ; admirables façons dont le secret appartient aux cuMirs aimanls, et qui remleiH les finîmes lidèlcs à la main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves, à la voix qui ne répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de nouvelles modulations, L amour n'est pas seidement un sentiment, il est im art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien, révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut loucher son coeur sans le (lélrir. Plus allait Emmanuel, pl-s charmantes étaient les expressions de son amour.
— J'ai devancé Pierquin, lui dit-il un soir, il vient vous annoncer une mauvaise nouvelle, je préfère vous l'apprendre moi-même. Votre pcre a vendu votre forêt à des spéculateurs qui l'ont revendue par
Rarties; les arbres sont déjà coupés, tous les madriers sont enlevés. I. Claës a reçu trois cent mille francs comptant dont il s'est servi pour payer ses dettes à Paris; et, pour les éteindre eniièremenl, il a même été obligé de faire une délégation de cent mille francs sur les cent mille écus qui restent à payer par les acquéreurs. Pierquin entra.
— Eh bien! ma chère cousine, dit-il, vous voilà ruinés, je vous l'avais prédit; mais vous n'avez pas voulu m'écouier. Voire père a bon appétit. Il a, de la première bouchée, avalé vos bois. Voire suhro;;é-tuteur. M. Conyneks, est à Amsterdam, où il achève de liquider sa fortune, et Claës a saisi ce moment-là pour faire son coup. Ce n'est pas bien. Je viens d'écrire au bonhomme Conyncks; mais, quand il arrivera, ionisera fricassé. Vous serez obligés de poursuivre votre père, le procès ne sera pas long, mais ce sera un procès déshonorant que M. Conyncks ne peut se dispenser d'intenter, la loi l'exige. Voilà le fruit de votre entêtement. Reconnaissez-vous maini''n;ini combien j'étais prudent, combien j'étais dévoué à vos intérêts?
— Je vous apporte une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le jeune de Solis de sa voix douce, Gabriel est reçu à l'Ecole polytechnique. Les difficidiés qui s'étaient élevées pour son admission sont aplanies.
Marguerite remercia son ami par un sourire, et dil : — Mes économies auront une destination ! Martha, nous nous occuperons des demain du trous-eau de Gabriel. Ma pauvre Félicie, nous allons bien travailler, dit-elle en baisant sa sœur au front. — Demain, vous Taurei ici pour dix jours, il doit être à Paris le 15 novembre. — Mon cousin Gabriel prend un bon parti, dit le notaire eu toisanl le proviseur, il aura besoin de se faire une fortune. Mais, ma chère cousine, il s'agit de sauver riiounciir de la famille ; voudrez-vous cette fois m'ecouier? - Non, dit-elle, s'il s'agit encore de maria-e
— Mais qu'allez vous faire? — Moi , mon cousin? rien. - Cepen-
dant vous êtes majeure. — Dans quelques jours. Avez-vous , dil Mariiucriie , un parti à me proposer qui puisse concilier nos intérèls et ce que nous devons a noire père, à rhonncur de la famille ?
- Cousine, nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela jmsé, je reviendrai quand il sera de retour. — Adieu, monsieur, dil Marguerite.
— Plus elle devient pauvre, plus elle fait la bégueule, pensa le notaire. Adieu, mademoiselle, reprit Pierr^nin à haute voix. Monsieur le proviseur, je vous salue parfaitement. Kl il s'en alla, sans faire attention ni à Félicie ni à Martha. — Depuis deux jours, j'étudie le Code, el j'ai consulté un vieil avocat, ami de mon oncle, dit Emmanuel d'une voix tremblante. Je partirai, si vous m'y autorisez, demain, pour Amsterdam. Ecoulez, chère Marguerite...
11 disiiii ce mot pour la première fois, elle l'en remercia par ui regard mouillé, par un sourire el une inclination de lêle. Il s'arrêta, montra Félicie el Martha.
- Parlez devant ma sœur, dil Marguerite. Elle n'a pas besoin de (■(■Ile (lisi iissioii pour se résigner à notre vie de privations et de travail, clic csi si (liiiK (• cl si l'oiMMgcuse ! Mais elle doit connaître combien le courage nous est nécessaire.
Les deux sœurs se prirent la main, cl s'embrassèrent comme poui se donner un nouveau gage de leur union devant le malheur.
— Laissez-nous, Martha. — Chère Marguerite, reprit Emmanuel en laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il éprouvait à coiuiuérir les menus droits de l'affection, je me suis procuré les noms el la demeure des acquéreurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus. Demain, si vous y conseillez, un avoué agissant au nom de M. Conyncks, qui nfi le desavoiieia pas, mettra opposition entre leurs mains. Dans six jours, voire giaud-oncle sera de retour, il convoquera un conseil de famille, cl (cra émanciper Gabriel, qui a dix-huit ans. Etant, vous el votre frère, autorisés à exercer vos droits, vous demanderez votre part dans le prix des bois, M. Claës ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés par l'opposition ; quant aux cent mille autres qui vous seront encore dus, vous obtiendrez une obligation hypothécaire qui reposera sur la maison que vous habitez. M. Conyncks réclamera des garanties pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie el à Jean. Dans celle situation, votre père sera forcé de laisser hypotbécpier ses biens de la plaine d'Orehies, déVi grevés de cent mille ecus. La loi donne une priorité rétroactive aux inscriptions prises dans Pinlérêt des mineurs; tout sera donc sauvé. M. Claès aura désormais les mains liées, vos terres sont inaliénables; il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes, qui répondront de sommes supérieures à leur prix, les afl'iiires se seront filles en famille, sans scandale, sans procès. Votre père sera forcé d'aller prudemment dans ses recherches, si même il ne les cesse tout à fait. — Oui, dit Marguerite, mais où seront nos revenus? Los cent mille francs hypothéqués sur celte maison ne nous rapporleroiit rien, puisque nous y demeurons. Le produit des biens que possède mon père dans la plaine d'Orehies payera les intérêts des trois eenl mille francs dus à des étrangers ; avec quoi vivrons-nous ? — D'abord, dit Emmanuel, en plaçant les cinquante mille francs qui resteront à Gabriel sur sa part, dansles fonds publies, vous en aurez, d'après le taux actuel, plusde quatre mille livres de rente, qui suffiront à sa pension et à son entretien à Paris. Gabriel ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père, ni du fonds de ses rentes ; ainsi vous ne craindrez pas qu'il en di.:sipe un denier, et vous aurez une charge de moins. Puis, ne vous restera-t-il pas cent cinquante mille francs à vous? — Mon père me les demandera, dit-elle avec effroi, el je ne Saurai pas les lui refuser. — Eh bien ! chère Marguerite, vous pouvez les sauver encore, en vous en dépouillant. Placez-les sur le Grand- Livre, au nom de votre frère. Celle somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre. Les mineurs émancipés ne pouvant rien aliéner sans l'avis d'un conseil de famille, vous gagnerez ain^i trois ans de tranquillité. A cette épeque, votre père aura trouvé son problème ou vraisemblement y renoucera ; Gabriel, devenu majeur, vous restituera les fonds pour établir les comptes entre vous quatre.
Marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de Lii qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord. Ce fut certes une scène neuve que celle des deux amants étudiant le Code dont s'était muiii Emmanuel pour apprendre à sa maîtresse les lois qui régissaient le.s biens des mineurs; elle en eut bientôt saisi l'esprit, grâce à la pénétration uaturelle aux femmes, el que l'amour aiguisait encore.
Le lendemain. Gabriel revint à la maison paternelle. Quand M. de Solis le rendit à Halihazar, en lui annonçant l'admission à l'Ecole polylechnicine, le père remercia le proviseur par un geste de main, et dit : — J'en suis bien aise, Gabriel sera donc un savant. — Oh .' mon frère, dil Marguerite en voyant lialtliazar remonter à son laboratoire, travaille bien, ne dépense pas d'argent I fais loiit ce qu'il faudra faire ; mais sois économe. Les jours où tu sortiras dans Paris, v;: chez nos amis, chez nos parents, pour ne coniracter aucun des t'outs qui ruinent l(;s jeunes gens. Ta pension moi, le à près de mille ^cns, il te restera mille francs pour tes menus plaisirs, ce doit être
LA RECHKRCHK DE L'ABSOLU
assez. — Je réponds de lui, dit Emmanuel de Solis on rrapoiint sut l'épaule de son élève.
Un mois après, M. do Oonyncks avait, de concert avpî Mar^ii(;rhT, obU'un de Clacs toutes les ^'aiauties désirables. Les plans si sa^'emonl conçus par Kinmanncl de Solis furent entièrement approuvés et exécutés. Kn présence de la loi, devant son cousin dont la probité farouche transigeait difficilement sur les questions d'honneur, Baliliazar, lionteiix de la vente (|u'il avait consentie dans un moment où il éiait harcelé par ses créanciers, se soumit à tout ce qu'on e\ii.'ca de lui. Satisfait de pouvoir réparer le dommage qu'il avait prcsipic iinulDiitairement fait à ses enfants, il signa les actes avec la préoicnpaliou d'un savant. Il était devenu complélcment imprévoyaul à la iiiaiiicie des nègres, qui, le matin, vendent Iriii rciiiiuc pour une poulie dCaude-vle, et la pleurent le soir. Il ne jciaii mciuc pas les ycu\ sur xm avenir le plus proche, il ne se demandait pas quelles seraient ses ressources, quana il aurait fondu son dernier écu ; il poursuivait ses travaux, continuait ses achats, sans savoir qu'il n'était plus que le possesseur titulaire de sa maison, de ses propriétés, et qu'il lui serait impossible, grâce à la sévérité des lois, de se procurer un sou sur les biens desquels il était on r|iiel(iiic sorte le gardien judiciaire. L'année 1818 expira sans aïK un r\ ciiiinciit malheureux. Les deux jeunes filles payèrent les frais un .■ sn.'^ |mi- l'éducation de Jean, et saiislirent à toiiies les dépenses ilc leur maison, avec les dix-huit mille francs de rente, placés sous le nom de Gabriel, dont les semestres leur furent envoyés exactement par leur frère. M. de Solis perdit son oncle dans le mois de décembre de cette année. Un matin, Marguerite apprit par Martba que son père avait vendu sa collection de tulipes, le mobilier de la maison de devant, et toute l'argenterie. Elle fut obligée de racheter li's couverts nécessaires au service de la table, et les fit marquer à sou ( liiffre. Jusqu'à ce jour elle avait gardé le silence sur les déprcilalioiis de Balthazar; mais le soir, après le diner, elle pria Félicie de b laisser seule avec son père, et quand il fut assis, suivant son habitude, au coin de la cheminée du parloir, Marguerite lui dit :
— Mon cher père, vous êtes le maître de tout vendre ici, même vos enfants. Ici, nous vous obéirons tous sans murmure; mais je suis forcée de vous faire observer que nous sommes sans argent, que nous avons à peine de quoi vivre cette année, et que nous serons obligées, Félicie et moi, de travailler nuit et jour pour payer la pension de Jean, avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise. Je vous en conjure, mon bon père, discontinuez vos travaux. — Tu as raison, mou enfant, dans six semaines tout sera fini ! J'aurai trouvé l'absolu, on l'absolu sera intro'wable. Vous serez tous riches à millions... — Laissez-nous pour le moment un morceau de pain, répondit Marguerite. — 11 n'y a pas de pain ici ! ditClaës d'un air effrajé, pas de pain chez un f^lacs! Et tous nos biens? — Vous avez rase la iorêt de \\ aignies. Le sol n'en est pas encore libre, et ne peut rien produire. Quanta vos fermes d'Orcbies, les revenus ne suffisent point à payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées. — Avec quoi vivons-nous donc? demanda-t-il.
.Marguerite lui montra son aiguille, et ajouta : — Les rentes de Gabriel nous aident, 'mais elles sont insuffisantes. Je joindrais les deux bouts de l'année si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas, vous ne me dites rien de vos achats en ville. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites dispositions sont faites, il m'arrive un mémoire de soude, de potasse, de zinc, de soufre, que sais-je ? — Ma chère enfant, encore six semaines de patience ; après, je me conduirai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite. — Il est bien temps que vous pensiez à vos affaires. Vous avez tout vendu : tableaux, tulipes, argenterie, il ne nous reste plus rien ; au moins, ne contractez pas de nouvelles dettes.
— Je n'en veux plus faire, dit le vieillard. — Plus ! s'écria-t-elle. Vous en avez donc? — Rien, des misères, répondit-il en baissant les yeux et rougissant.
Marguerite se trouva pour la première fois humilié par l'abaissement àii son père, et en souffrit tant qu'elle n'osa l'interroger. Un mois après cette scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs, souscrite par Claës. Marguerite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée en témoignant le regret de n'avoir pas été prévenue de ce payement, celui-ci l'avertit que la maison Prêtez et Chiffrevill'.; en avait neuf autres de même somme, échéant de mois en mois.
— Tout est dit! s'écria Marguerite, l'heure est venue!
Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas, dans le parloir, en se parlant à elle-même : — Trouver cent mille francs, dit-rfle, ou voir notre père en prison! Que faire?
Balthazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d'une pièce immense, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries poudreuses; çàetlà, des livres, des tables encombrées de produits étiquetés, numérotés. Partout le désordre qu'entraîne la préoccupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de niatras, de cornues, de métaux, de cristallisations fantasquernent colorées, d'échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar Claës, qui, sans Ir-bil, les
bras nus comme ceux d'un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux. Ses yeux horribleinent fixes ne quittèrent pas une macliiiic imeumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d'une lentille l'orniée par de doubles verres convexes dont lintérieur était plein d'alcoid et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartiments de la rose du "grenier. Le récipient, dont le plateau était isolé, eommuiiiqn:iil avec les fils d'une immense pile de Volta. Lemuhpiiuier occupé à faire mouvoir le phiteau de cette machine montée sut un axe mobib;, afin de toujours inaiiitçuir la lentille dans une dire( lion perpendiculaire aux rayons du soleil, se leva, la face noir» de ooussière, et dit : — Ah ! ma dciuoiscllr. n a|ipr(iclii'z pas.'
L'aspi( t de son pcrc, (pii, presque agenourûé uevant sa machine, reccv;iii (l'aiildiiil) 1.1 liiiiiicrc du soleil, et dont les cheveux épars ren senibhiiciit à dc> tlls d ;iii;(MiI, sdu i ràiii' bossue, son visage contracte par nue alleulc alïrnj^c, la sin^jularitc' des objets qui l'entouraient, l'obscur i té dj us la(iucllc se irouvaicut les parties de ce vaste grenier d'oii s'élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frapper Marguerite, qui se dit avec terreur : Mon père est fou ! Elle s'approcha do lui pour lui dire à l'oreille : — Renvoyez Lemulquinier. — Non, non, mon enfant, j'ai besoin de lui, j'attends l'effet d'une belle expérience àlaquelle les autres n'outpas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. J'ai les moyens de soumettre les métaux, dansun vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courants électriques. Vois-tu, dans un moment, l'action la plus énergique dont puisse disposer un chimiste va éclater, et moi seul... — Eh! mon père, au lieu de vaporiser les métaux, vous devriez bien les réserver pour payer vos lettres de change... — Attends, attends! — M. Mersktus est venu, mon père, il lui faut dix mille francs à quatre heures. — Oui, oui, tout à l'heure. J'avais signé ces petits effets pour ce moisci. c'est vrai. Je croyais que j'aurais trouvé l'absolu. Mon Dieu, si j'avais le soleil de juillet, mon expérience serait faite!
11 se prit par les cheveux, s'assit sur un mauvais fauteuil de canne, et quelques larmes roulèrent dans ses yeux,
— Monsieur a raison. Tout ça, c'est la faute de ce gredin de soleil ■^ui est trop faible, le lâche, le paresseux!
Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Marguerite.
— Laissez-nous, Mulquinier, dit-elle. — Ah ' je liens une nouvelle expérience ! s'écria Claës. — Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent seuls, vous avez cent mille francs à payer, et nous ne possédons pas un liard. Quittez votre laboratoire, il s'agit aujourd'hui de votre honneur. Que deviendrez-vous, quand vous serez en prison, souillerez-vons vos cheveux blancs et le nom Claës par l'infamie d'une banqueroute? Je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre votre folie, il serait affreux de vous voir sans pain dans vos derniers jours. Ouvrez les yeux sur votre position, ayez donc enfin delà raison! — Folie! cria Balthazar, qui se dressa sur ses jambes, fixa ses yeux lumineux sur sa fille, se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le mol de folie si majestueusement, que Marguerite trembla. Ah! ta mère ne m'aurait pas dit ce mol! repritil, elle n'ignorait pas l'imporlance de mes recherches, elle avait appris une science pour me comprendre, elle savait que je travaille pour l'humanité, qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime est, je le vois, au-dessus de l'affection filiale. Oui, l'amour est le plus beau de tous les sentiments! Avoir de la raison? reprit-il en se frappant la poitrine, en manquéje? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma fille, eh bien ! je le veux ainsi. Je suis votre père, obéissez-moi. Je vous ferai richr quand il me plaira. Votre fortune, mais c'est une misère. Quanc j'aurai trouvé un dissolvant du carbone, j'emplirai votre parloir de diamants, et c'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vous pouvez bien attendre, quand je me consume en eftorls gigantesques. — Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier sans résultat. Je ne vous parlerai pas de ma mère, que vous avez tuée. Si j'avais un mari, je l'aimerais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout. J'ai suivi ses ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l'ai prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me rendre votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessité que vous avez crééd vous-même. Il faut de l'argent pour vos lettres de change, entende» vous? il n'y a rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul Van-Claës. Je viens donc au nom de ma mère, qui s'est trouvée trop faible poui défendre ses enfants contre leur père et qui m'a ordonné de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma soîur, je viens, mon père, au nom de tous les Claës, vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre paternité, qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j'ai pour moi vos ancêtres et l'honneur qui parlent plus haut que la chimie. Les familles passent avant la science. J'ai trop été votre fille! — Et tu veux être alors mon bourreau, dit-il d'une ?oix affaiblie.
ûlarguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle qu'elIt venait de
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
prendre, elle crui avoir eutendu la voix de sa raèrc quand elle lui avail dit : AV contrarie pas trop ton pire, aime-le bien!
— MadomoiscUe faii là-liaui de la belle ouvrage '. dii Leiiiulquinier en desceudaut à la cui<.iiie ^lour déjeuuer. Nous allions meure la main sur le secrei, nous n'avions plus besoin que d nu brin de soleil de juillel, car monsieur, ah! quel homme! il est (luasimenl dans les choses du bou Dieu! Il ne s'en faut pas de ça, dii-il à Joseile en faisant claquer l'ongle de sou ponce droii sous la denl populairement uonuuée la palette, que nous ne sachions le principe do tout. Patatras! elle s'en vient crier pour des b^•li^cs de lettres de chanue. — Eh! bien, payez-les de vos gages, dit .Martlia, ces lettres d'éclian!,'e ! — Il n'y a poiul de beurre à meure sur mon pain? dit Lunuilquinier .î Josette. — El de l'argent pour en acheter? répondit aigrement la cuisinière. Comment, vieux monstre, si vous faites de l'or dans voire cuisine de démon, pourquoi ne vous failes-vous pas un peu de beurre? ce ne serait p.is si difficile, et vous eu vendriez au marché de quoi faire aller la marniitc. Nous mangeous du pain sec, nous autres! Ces deux demoiselles se conieuieutde pain et de noix, vous seriez doue iuieu\ nourri que les inaitres? M.idemoiselle ne vcutdépenser que cent francs par mois |)our toute la maison. Nous ne faisons plus qu'un diuer. Si vous voulez des douceurs, vous avez vos fniirncaux là-haut où vous fricassez des perles qu'on uc parle que du ça au marché. Faites-vous-y des poulets rolis.
Lemulqniuier prit son pain et sortit.
— Il va acheter quelque chose de son argent, dit Marlha, tant mieux, ce sera autant a'ëconomisé. Est-il avare, ce Chinois-là! — Fallait le prendre par la famine, dit Josette. Voilà huit jours qu'il n'a rien frotte nune part, je fais son ouvrage, il est toujours là-haut; il peut bien me payer de ça, en nous régalant de quelques harengs, mril en apporte, je m'en vais joliment les lui prendre! — Ah! dit ilartha, j'entends mademoiselle Marguerite qui pleure. Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire nue parole chrétienne, le sorcier! Dans nmn pays, on l'aurait déjà brûlé vif; mais ici l'ou n'a pas plus de religiou que chez les Jlaures d'Afiique.
Mademoiselle Claés étouffait mal ses sanglots eu traversant la galerie. Elle gagna sa chambre, chercha la lettre de sa mère, et lut ce qui suit :
Il Mon enfant, si Dieu le permet, mon esprit sera dans ton cœur « quuiidiu liras ces lignes, les deruieresque j'aurai tracées! elle? sont I pleines d'amour pour mes chers petits, qui restent abandonnés à « un démon auquel je n'ai pas su résister. Il aura donc absorbé votre « uaiu comme il a dévoré ma vie et même mon amour. Tu savais, ma « uien-aimée, si j'aimais ton père! je vais expirer l'aimant moins, ( puisque je prends contre lui des précautions que je n'aurais pas t avouées de mon vivant. Oui, j'aurai gardé dans le fond de mou f cercueil une dernière ressource pour le jour où vous serez au plus > haut degré du malheur. S il vous a réduits à 1 indigence, ou s'il faut f sauver votre honneur, mon enfant, tu trouveras chez M. de Solis. I s'il vit encore, sinon chez son neveu, notre bon Emmanuel, cent « soixante-dix mille francs environ, qui vous aideront à vivre. Si rien « n'a pu dompter sa passion, si ses enfants ne sont pas une barrière
• plus forte pour lui (pie ne l'a été mou bonheur, et ne l'arrêtent pas « dans sa marche criminelle, quittez votre père, vivez au moins ! Je « ne pouvais l'abandonner, je me devais à lui. Toi, Marguerite, sauve c la famille ! Je t'absous de tout ce que tu feras pour défendre Ga- « briel, Jean et Félicie. Prends courage, sois l'ange tuiélaire des
• Claês. Sois ferme, je n'ose dire sois sans pitié; mais pour pouvoir f réparer les malheurs déjà faits, il faut conserver quelijue fortune, ■ et tu dois te considérer comme étant au lendemain de la misère, < rien n'arrêtera la fureur de la passion qui m'a tout ravi. Ainsi, ma « Olle. ce sera être pleine de cœur que d'oublier ton cœur; ta dissif mulation. s'il fallait mentir à ton père.serait glorieuse; tes actions, I quelque blâmables qu'elles puissent paraître, seraient toutes héroï- I ques faites dans le but de protéger la famille. Le vertueux M. de Soit lis me l'a dit, et jamais conscience ne fut ni plus pure ni plus clair- I Toyante que la sienne. Je n'aurais pas eu la force de te dire ces
• paroles, même en mourant. Cependant sois toujours respectueuse « el bonne dans cette horrbile lutte. Résiste en adorant, refuse avec
• douceur. J'aurai donc eu des larmes inconnues et des douleurs qui « n'éclateront qu'après ma mort. Embrasse, en mon nom, mes chers € enfants, au moment où tu deviendras ainsi leur protection. Que % Dieu et les saints soient avec toi.
« JOSBPIIIM. »
A cette lettre était jointe une reconnaissance de .M.M. de Solis oncle et neveu, qui s'engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs mains par madame Claès à celui de ses enfants qui leur représenterait cet écrit.
— Marlha, cria Marguerite à la duègne, qui monta promptemenl, allez chez M. Emmanuel et priez-le de passer chez moi . Noble et discrète créature ! il ne m'a jamais rien dit, à moi, pensa-t-elle, à moi dont les ennuis et les chasirins sont devenus les siens.
Emmanuel vint avant que Uariba ne fût de retour.
— Vous avez eu des secrets pour moi ? dit-elle en lui montrant l'écrit.
Emmanuel baissa la tclc.
— Marguerite, vous êtes donc bien malheureuse? reprit-il en laissaut rouler quelques pleurs dans ses yeux.— Oh ! oui. Soyez mon appui, vous que ma mère a nommé là notre bon Emmanuel, dit-elle en lui montrant la lettre el ne pouvant réprimer un mouvement de joie en voyant sou elioiv approuvé par sa mère. — Mon sang et ma via élaieiit à vous le lendemain du jour où je vous vis dans la galerie, répondit-il en pleurant de joie et de douleur ; mais je ne savais pas, je n'osais pas es|iérer qu'un jour vous accepteriez mon sang. Si vous me connai>sez bien, vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonui'7.-uu)i cette parfaite obéissance aux volontés de votre mère, il ne m'appartenait pas d'en juger les internions. — Vous nous ave» sauvés, dit-elle en l'interrompant et lui prenant le br.is pour descendre au parloir.
Après avoir appris l'origine de la somme que gardait Emmanuel, Marguerite lui eoulla la triste nécessité qui poignait la maison.
— Il laiu allci' payer les leitres de change, dit Emmaïuiel, si elles sont toutes chez Mersklus, vous gagnerez les intérêts. Je vous remettrai les soixaule-dis mille francs qui vous resteront. Mou pauvre oncle m'a laissé une somme semblable en ducats, qu'il sera facile de transporter secrètement.— Oui, dit-elle, apportez-les à la nuit; quand mon père dormira, nous les cacherons à nous deux. S'il savait que j'ai de l'argent, peut-être me ferait-il violence. Oh! Emmanuel, se délier de son père ! dit-elle en pleurant, el appuyant son front sur le ca'ur du jeune homme.
Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une protection, fut la première expression de cet amour toujours envelo|ipé de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur; mais ce cœur irop plein devait déborder, eicefut sous le poids d'une misère !
— Que faire? que devenir? H ne voit rien, ne se soucie ni de nous ni de lui, car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont l'air est brûlant. — Que pouvez-vous attendre d'un homme qui à tout moment s'écrie comme Richard III : Mon royaume iiour un cheval ! dit Euniiauuel. H sera toujours impitoyable, et vous devez l'être amant que lui. Payez ses lettres de change, donnez-lui, si vous voulez, votre fortune; mais celle de voire sœur, celle de vos frères, n'est ni à vous ni à lui. — Donner ma fortune? dit-elle, en serrant la main d'Emmanuel et lui jetant un regard de feu, vous me le conseillez, vous ! tandis que Pierquin faisait mille mensonges pour me la conserver. — llélas! peut-être suis-je égoïste à ma manière, dit-il. Tantôt je vous voudrais sans fortune, il me semble que vous seriez plus près de moi; tantôt je vous voudrais riche, heureuse, el je trouve qu'il y a de la petitesse à se croire séparés par les pauvres grandeurs de la fortune. — Cher ! ne parlons pas de nous... — Nous ! répéta-t-il avec ivresse. Puis après une pause, il ajouta : — Le mal est grand, mais iln est pas irréparable, —Il se réparera par nous seuls, la famille Claès n'a plus de chef. Pour en arriver à ne l'.lus être ni père ni honnne, n'avoir aucune notion du juste el de l'injuste, car lui, si graud, si généreux, si probe, il a dissipé malgré la loi le bien des enfants auxquels il doit servir de défenseur, dans (|uel abîme est-il donc tombé? Mon Dieu ! que cherche- l-il donc? — Malheureusement, ma chcio Marguerite, s'il a tort comme chef de famille, il a raison scientifiquement ; et une vingtaine d'hommes en Europe l'admireront, là où tons les autres le taxeront de folie ; mais vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune de ses enfants. Une découverte a toujours été un hasard. Si votre père doit rencontrer la solution de son problème, il la trouvera sans tant de frais, et peut-être au moment où il en désespérera !— Ma pauvre mère est heureuse, dit Marguerite, elle aurait souffert mille fois la /mort avant de mourir, elle qui a péri à sou premier choc contre la science. Mais ce combat n'a pas de fin... — Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand vous n'aurez plus rien, M. Claés ne trouvera plus de crédit, et s'arrêtera. — Qu'il s'arrête donc dès aujourd'hui ! s'écria Marguerite, nous sommes sans ressources.
M. de Solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite. Galthazar descendit quelques moments avant le dîner, contre son habitude. Pour la première fois, depuis deux ans, sa fdie aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père, la raison avait chassé la science ; il regarda dans la cour, dans le jardin, et, quand II fut certain de se trouver seul avec sa lille, il vint à elle par un mouvement plein de mélancolie et de bonté.
— Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant avec une onctueuse tendresse, pardonne à ton vieux père. Oui, Marguerite, j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas <rout<e', je suis un misérable ! Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre Van-Claës, dit-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la liberté, je serai mort pour la science, lui vénéré, moi hai. ~ liai, mon père? non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous adorons tous. N'est-ce pas, Félicie ? dit-elle à sa sœur, qui entrait en ce moment.—Qu'avez-vous, mon cherjpère? dit la jeune fille en lui prenant
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la main. —Je vous ai ruinés. — Eh ! dit Félicie, nos fri'res nous feront une l'oriiinc. Jean est toujours le premier dans sa classe. — Tenez, mon père, reprit Mar;;nerile en anienanl Ballhazar par un nidiivement plein de gràre et de eàliueric filiale devant la thcuiinéc où elle prit (pielipies papiers qui élaient sous le eartcl, voici vos Icltrcs de ehaiige; mais n'en souscrivez plus, Il n'y aurait plus rien pour les payer... — Tu as donc de l'argent? dit Ballhazar à l'oreille de Marguerite, quand il fut revenu de sa suriirise.
Ce mot suffoqua cette héroïque lille, tant il y avait de délire, de joie, d'espérance dans la ligure de son père, qui regardait autour de lui, conmie pour découvrir de l'or.
— 5Ion père, dit-elle avec un accent de douleur, j'ai ma fortune.— Donne-la moi, dit-il en laissant échapper un geste avide, je te rendrai tout au centuple. — Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite en contemplaut Ballhazar, qui ne comprit pas le sens que sa lille mettait à ce mol. — Ah ! ma chère fille, dit-il, tu me sauveiaas la vie ! J'ai iniauiué une dernière expérience après laquelle il n'y a plus rien de possililc. Si, celle fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à cherihcr i'alisolu. Dniiiie-moi le hras, viens, mon enfant chérie, je voudrais le faire la IVinuie la plus heureuse de la terre, tu me rends au honlicur, à la gloire; lu me procures le pouvoir de vous combler de irésors, je vous accahlerai de joyaux, de richesses.
Il haisa sa fdle au front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna sa joie par des càlineries qui parurent pres(|ue serviles à .Mari;iieriie; pendant le dîner Ballhazar ne voyait qu'elle, il la regarilaii avec l'cra» pressenient, avec lallenlion, la vivacité qu'un amant déploie pour sa maîtresse : faisait-elle un mouvement, il cherchait à deviner sa pensée, son désir, et se levait pour la servir; il la rendait honteuse, il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipée. Mais à ces cajoleries Marguerite opposait le tableau de la détresse aclnelle, soit par nn mol de doute, soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vidw des dressoirs de cette salle à manger.
— Va, lui dit-il. dans six mois, nous remplirons ça d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah ! la nalurc entière dous appartiendra, nous serons au-dessus de tout... et par toi... ma Marguerite. .Mari;arila'.' reprit-il en souriant, ton nom est une prophétie. Margarita veut dire une perle. Sterne a dil cela quelquo part. As-til lu Sterne? veux-ln un Sterne? ça t'amusera. — La perle est, dil-on, le fruit d'une maladie, repril-elle, et nous avons déjà bien soulîeri! — Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que lu aimes, lu seras bien puissante, bien riche. — Mademoiselle a si bon cœur ! dit Lcnudqninicr, dont la face en écumoire grimaça péniblement Un soin'ire.
Pendant le reste de la soirée, Ballhazar déploya pour ses deux filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversation. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua celle puissance de génie, ce doux esprit qui fascinait Joséphine, et il mil pour ainsi dire ses lilles dans son co'ur. Quand Kimnanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le pcre et les enfants réiinio. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soinnis au prestige de celte scène, car la conversation, les manières de Ballhazar eurent un enlraincmeut irrésistible. Quoique plongés dans les aliinies de la pensée, cl incessamment occupes à observer le nioiulc nioi al, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère oii ils vivent. Plus intempestifs que disirails, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient lout; ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d'un évéuement avant qu'il n'éclate, mais ils n'en ont rien dil. Si dans le silence des méditations ils ont fait usage de leur puissance pour reconnailre ce qui se passe autour d'eux, il leur suflil d'avoir deviné : le travail les emporte, et ils appliquent presiiue toujours à faux les connaissances qu'ils oui acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une rivhe mémoire, et n'y sonl étrangers à rien. Ainsi Ballhazar, qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait lout le passé de sa fille, il connaissait ou avait deviné les moindres événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva linemenl, et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce tlatterie que pût faire un père, et les deux amants ne surent pas y résister. Celle soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formail avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir pour ainsi dire remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Ballhazar se retira, Emmanuel de Solis, qui avait eu jusqu'alors une contenance gênée, se débarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur la travailleuse de Marguerite, qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodail, et alla chercher le reste de la jomnie. Quand il revint, Félicie était allée se coucher. Onze heures sonnaient. Mariha, qui veillait pour déshabiller sa maîtresse, était occupée chez Félicie.
— Où cacher cela? dit Marguerite qui n'avait pas résisté au plaisir de manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit. — Je soulèverai celle colonne Je marbre donl le &ocle est creux, ailEimnanuel.
vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher. Au monicnl où Marguerite faisait son avant-dernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s'éparpillèrent sur le parquet : son père était à la porte du parloir, et montrait sa lêle, dont l'expression d'avidité l'effraya.
— Que faites-vous donc là? dii-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher, et le jeuiie homme qui s'était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonne étaii assez significative. Le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son éparpillemenl semblait prophétitpie. — Je ne mu trompais pas, dit Ballhazar en s'asseyant, j'avais cnleiidu le son de l'or.
Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens, donl les cœurs palpitaient si bien à l'unisson, que leurs mouvements s'entendaient coniine les coups d'un balancier de pendule au milieu du profond silence (jui régna tout à coup dans le parloir.
— Je vous remercie, M. de Solis. dil Marguerite à Emmanuel en lui jetant un coup d'œil qui signifiait : Secondez-moi, pour sauver celle somme. — Quoi, cet or... reprit Ballhazar en lançant des regards d'une épouvantable lucidité sur *a fille et sur Emmanuel. — Cet or est à nmnsieur ipii a la boiiié de me le prêter pour faire honneur à nos ciigageniciiis, lui rcpouilit-elle.
M. de Solis rougit et voulut sortir.
— Monsieur, dit Ballhazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas k mes remercimenls. — Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argCht appartient à mademoiselle Marguerite qui me l'emprunte sur ses biens, répondil-il en regardant sa maîtresse, qui le remercia par im iniperceplible clignement de paupières. — Je ne souffrirai pas cela, dil Cljès qui prit une plume et une feuille de papier sur la table où écrivait Félicie, el se tournant vers les deux jeunes gens étonnés: — Combien y a-t-il? La passion avait rendu Ballhazar plus rusé ipie ne l'eût ëlé le plus adroil des inlendanis coquins; la somme allait être à lui. Maroiierile et M. de Solis hésitaient. — Coniplons, dit-il. — Il y a six mille ducats, répondit Emmanuel. — Soixante-dix mille francs, remit Claës.
Le coup d'œll que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.
— Monsieur, dit-il en tremblant, votre engagement est sans valeur, pardoimeï-moi celle expression purement technique; j'ai prêté ce matin à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'étal de payer, vous ne sauriez donc nie donner aucune garantie. Ces cent soixante-dix mille francs sont à mademoiselle voire fiVe, qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je ne les lui prêle que sur la promesse qu'elle m'a faite de souscrire un cotitrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains nus de Waignies.
Marguerite détourna la tète pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux, elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait limmanuel. Elevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge; après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il Itli faisait donc encore le sacrifice de sa conscience.
— Adieu, monsieur, lui dit Ballhazar, je vous croyitis plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.
Apres avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emiiianucl fut reconduit par Martha, qui ferma la porte de la rue. Au iiionÉcnt où le père et la fille furent bien seuls, i:iacs lit à sa fille : — Tu m'aimes, n'est-ce pas? — Ne prenez pas de détours, mou père. Vous voulez celte somme, vous ne l'aurez point.
Elle se mit à rassembler les ducats, son père Paida silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre défiance. Les deux mille ducats remis en pile, Ballhazar dit d'un air désespéré : — Marguerite, il me Osut cet or! — Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Ecoutez, mon père : il vaut mieux nous tuer d'un seul coup que de nous faire souffrir mille morts chaque jour. Voyez qui de vous, qui de nous, doit succomber. — Vous aurez donc assassiné voire père, reprit-il. — Nous aurons vengé notre mère, dit-elle eu montrant la place où madame Cl;;ës élait morte. — Ma fille, si tu savais ce dont ii s'agit, lu ne me dirais pas de telles paroles. Ecoute, je vais l'expliquer le problème... Mais lu ne me coraproiulras pas! s'écria-l-il avec désespoir. Enfin, donne! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune el dilapidé la votre; que vous travaillez tous pour ce que lu nommes une folie; mais, mou ange, ma bien-aimée, mou amour, ma Marguerite, écoule-moi donc! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t'obéirai comme lu devrais, loi, ra'obéir ; je ferai les volontés, je le renieitrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le'tuleur de mes enlauts, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère, di'.-il en versant des larmes. .Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette figure eu pleurs, et Claës se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu'elle allait céder. — Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels? Vois-tu,
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LA RKCHFRCHE DR L'ABSOLU
je mourrai, ceci me tuera. Eeouie-moi! ma parole sera sacrée. Si j'ochoue. je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si tu l'exiges, ei j'irai travailler comme un mauonivre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporler lui jour à mes enfants ce que la science leur aura pris. Marguerite vonlaii relever son père, mais il persist;»it ;'< rester à ses geuou\, et il ajoiila en pleurant : — Sois une dernière v'?>s, tendre et dévouée I Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appelleras vieux fou ! tu me nommeras mauvais père! eiiliu tu me diras (pie je suis un ignorant! Moi, (piaud j'entendrai ces paroles, jeta baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux; et quand lu me frapperas, je le béuirai comme la meilleure des tilles en me souvenant que lu m'as donné ton sang! — S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t"-elle. mais puis'-je laisser égorger par la science mon frère et ma sœur'? non! Cessez, cessez, dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de sou père. — Soixante mille francs et deux mois , dit-il en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela ; mais ma (il!e se met entre la gloire, entre la richesse et moi. Sois maudite!
ajouta-t-il. Tu n'es ni fille, ni femme, tu n'as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse, ajouta-t-il. Laisse-moi prendre! dis, ma chère petite, mon enfant chérie, je l'adorerai, ajoula-t-il en avançant la main sur l'or par un mouvement d'atroce énergie. — Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claês nous voient !
dit Marguerite en montrant le portrait. — Eh bien ! essaye de vivre couverte du sang de ton père, cria Balthazar en lui jetant un regard d'horreur. Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement.
En arrivant à la porte, il se retourna comine eiJt fait un mendiant el interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tète négatif, — Adieu , ma fille, dii-il avec douceur, tâchez de vivre heureuse.
Quand il eut disparu, .Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de l'isoler de la terre, elle n'était plus d.ins le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les espaces
du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où quelque main divine relève la toile étendue sur l'avenir. 11 lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l'escalier ; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son àme la poignante clarté d'un éclair, elle franchit les escaliers, sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d'une flèche, el vil son père qui s'ajustait le front avec un pistolet. — Prenez tout! lui criat-clle en s'élançant vers lui.
Elle tomba sur un fauteuil; Balthazar, la voyant pâle, se mil à pleurer comme pleurent les vieillards; il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant youe avec sa maîtresse après en avoir obieno le bonheur. — Assez ! assez, mon père.
Marcuentc avait accompli sa dix-neuviémeamice quand son pore .ui remit... — iage 24
dit-elle, songez à voire promesse ! Si vous ne réussissez pas, vous m'obéirez ! — Oui, — 0 ma mère, dil-ellc en se toiirnaut vers la chambre de madame Claës, vous auriez tout donné, n'est-ce pas? — Dors en paix, dit Ralthazar, tu es une bonne fille, —Dormir! dit-elle, je n'ai plus les nuits de ma jeunesse; vous me vieillissez, mon père, eonune vous avez leiitemenl flétri le cœur de ma mère, — Pauvre eulUut, je voiiili-ais te rassurer en l'expliquant les effets de la magnifi(iue expérieiiee (pie je viens d'imaginer, lu comprendrais.,. — Je ne comprends (pie noire mine, dit-elle en s'en allant.
Le lendemain malin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Solis amena Jean. Fh bien? dit-il avec tristesse en abordant Marguerite. — j'ai c('di'. rc'poiulil-ellc.— Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie ni('l;MH(iliipie, si vous aviez résisté, je vous eusse admirée; mais faible, je vous adore! — Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-t-il? — Laissez-moi faire! s'écria le jeune homme d'un air radieux , nous nous aimons, tout ira bien !
Quelques mois s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite, M. de Solis fil comprendre à Marguerite que ses chétives économies ne constitueraient jamais, une fortune, et lui conseilla de vivre à l'aise en prenant, pour maintenir l'abondance au logis , l'argent qui restait sur la somme de laquelle il avail été le dépositaire.
Pendant ce temps, Marguerite fut livrée aux anxiétésquijadisavaient agité sa mère en semblable occurrence. Quelque incrédule qu'elle put être, elle en était arrivée à espérer dans le génie de son père.
Par un phénomène inexplicable, beaucoup de gens ont l'espérance sans avoir la foi. L'espérance est la fleur du désir, la foi est le fruit de la certitude. Marguerite se disait : — « Si mon père réussit, nous serons heureux ! » Claës et Lenmlquinicr seuls disaient : — (( Nous réussirons ! » Malheureusement, de jour en jour, le visage de cet homme s'attrista. Quant il venait dîner, il n'osait parfois regarder sa fille, et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe. Marguerite employa ses soirées à se faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs diflicullés légales. Elle accabla son père de questions sur leurs relations de famille. Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidemment à exécuter le plan qu'elle méditait si son père succombait encore une fois dans son duel avec \'Inconnu{\).
Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa tout* une journée assis sur le banc de son jardin, plongé dans une méditation triste. Il regarda plusieurs lois le tertre dénué de tulipes, les fenêtres de la chambre de sa femme ; il frémissait sans doute eu songeant à tout ce que sa lutte lui avail coûté : ses mouvements attestaient de? pensées en dehors de la science, Marguerite vint s'asseoir el iravailler près de lui quelques moments avant le diner. — Eh bien! mon père, vous n'avez pas réussi? — Non, mon enfant. — Ah! dit Marguerite d'une voix douce, je ne vous adresserai pa' le plus léger reproche, nous sommes également coupables. Je réclamerai seulement l'exécution de voire parole, elle de ii être sacrée, vous éics un Claës. Vos enfants vous entoureront d'aDX)ur et de respect ; mais d'aujour-
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d'hui vous m'apparieiic/., et me devez oliéissance. Soyez sans inquiétude, mou renne sera doux, et je travaillerai même à le faire proniptcment liuir. J'emmène Martha, je vous ([uilte pour un mois environ. et pour m'oecuper de vous-, car, dit-elle en le baisant au (ront, vous êtes mon enfant. Demain, Félicie conduira donc la maison. La pauvre enfant n'a que dix-sept ans, elle ne saurait pas vous résister ; soyez généreux, ne lui demandez pas un sou, car elle n'aura que ce qu'il lui faut strictement pour les dépenses de la maison. Ayez du courage, renoncez pendant deux ou trois années à vos travaux et à vos pensées. Le problème mûrira, je vous aurai amassé l'argent nécessaire pour le résoudre et vous le résoudrez. Eh bien ! votre reine n'esl-elle nas clémeutc, dites? — Tout n'est donc pas perdu? dit le vieillard. — Non, si vous êtes fidèle à votre parole. — .le vous obéirai, ma fille, répondit Claës avec une émotion profonde.
Le lendemain, M. Couyncks de Cambrai vint chercher sa pelitenièce. Il était en voiture de voyage , et ne voulut rester chez son
cousin que le temps né- '
cessaire à Marguerite et>à Martha pour faire leurs apprêts. M. Claës reçut son cousin avec affabilité , mais il était visiblement triste et humilié. Le vieux Conyncks devina les pensées de Balihazar, et, en déjeunant, il lui dit avec une grosse franchise : — J'ai queU|ues-uns de vos tableaux , cousin , j'ai le goiH des beaux tableaux , c'est une passion ruineuse ; mais nous avons tous noire folie... — Cher oncle!
dit Marguerite. — Vous passez pour être ruiné, cousin , mais un Claés a toujours des trésors là, dil-il en se frappant le front. Et là, n'est-ce pas? ajouta-t-il eu montrant son cœur. Aussi compté-je sur vous ! J'ai trouvé dans mon escarcelle ([uelques écus que j'ai mis à voire service. — Ah ! s'écria Balihazar, je vous rendrai des trésors... — Les seuls trésors que nous possédions en Flandre , cousin, c'est la*palience et le« travail , répondit sévèrement Conyncks. Noire ancien a ces deux mois gravés sur le front, dil-il en lui niontranl le portrait du président Van- Clacs.
Marguerite embrassa son père, lui dit adieu, fit ses reconnnandalions à Josette , à Félicie, et partit en poste pour Paris. Le grandoncle, devenu veuf, n'avait qu'une fdle de douze ans, et possédait une immense fortune, il n'était donc jias impossible qu'il voulût se marier ; aussi les habitants de Douai crurent-ils que niadeinoisclle Claës épousait son grand-oucle. Le bruit de ce riche mariage ramena Pierquin le noiaire chez les Claés. Il s'était fait de grands changements dans les idées de cet excellent calculateur. Depuis deux ans, la société de la ville s'était divisée en deux camps ennemis. La noblesse avait formé un premier cercle, et la bourgeoisie un second, naturellement forl hostile au premier. Cette séparation subite qui eut lieu dans touie la France et la partagea en deux nations ennemies, dont les irritations jalouses allèrent en croissant, fut une des principales raisons qui (irent adopter la révolution de juillet 1 830 en province. Entre ces deux sociétés, dont l'une éUiit ultra-monarchique ei i'aulre ultra-libérale, se trouvaient les fonctionuaires admis, suivant leur importance, dans l'un et dans l'autre monde, et qui, au moment
de la chute du pouvoir légitime, furent neutres. Au commencement de la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie, les cafés royalistes conlraclèrcnt une splendeur inouie, et rivalisèrent si brillariunent avec les cafés libéraux, que ces sortes de fêles gastronomi(ines coûtèrent, dit-on, la vie à plusieurs personnages qui, semblables à des mortiers mal fondus, ne purent résister à ces exercices. Naturellement, les deux sociétés devinrent exclusives et s'épurèrent. Quoique l'on riche jiour un hounne de province, Pierquin fui exclu des cercles aristocratiques, et refoulé dans ceux de la bourgeoisie. Son amour-pro|)rc eut beaucoup à souffrir des échecs successifs qu'il reçut en se voyant insensiblement éconduit par les gens avec lesquels il frayait naguère. Il atteignait l'âge de quarante ans, seule époque de la vie où les hommes qui se destinent au mariage puissent encore épouser des personnes jeunes. Les partis auxquels il pouvait prétendre appartenaient à la bourgeoisie, et son ambition tendait i rester dans le haut monde , où devait l'introduire une belle alliance.
L'isolement dans lequel vivait la famille Claus l'avait rendue étrangère à ce mouvement social. Quoique Claés appartint à la vieille aristocratie de la province, il était vraisemblable que ses préoccupations l'empêcheraient d'obéir aux anlipaibies créées par ce nouveau classement de personnes.
(Juel(]ue pauvre qu'elle pûl être , une demoiselle Claès apportait à son mari celte fortune de vaniié que souhaitent tous les parvenus.
Pierquin revint donc chez les Claés avec une secrète intention de faire les sacrifices nécessaires pour arriver à la conclusion d'un mariage qui réalisait désormais toutes ses ambitions. Il tipt compagnie à Balihazar et à Félicie pendant l'absence de Marguerite, mais il reconnut tardivement un concurrent redoutable dans Emmanuel de Solis. La succession du défunt abbé passait pour être considérable ; et , aux yeux d'un homme qui chiffrait naïvement toutes les choses de la vie, le jeune héritier paraissait plus puissant par son ai'gent que par les séductions du cœur, dont ne s'inquiétait jamais Pierquin. Celle fortune rendait au nom de Solis toute sa valeur. L'or cl la noblesse étaient comme deux lustres qui, s'éclairant l'un par I'aulre, redoublaient d'éclat. L'affection sincère que le jeune proviseur témoignait à Félicie, qu'il traitait comme uue sœur, excita l'émulation du notaire. Il essaya d'éclipser Emmanuel er, mêlant le jargon à la mode et les expressions d'une galanterie superficielle aux airs rêveurs, aux élégies soucieuses qui allaient si bien à sa physionomie. En se disant désenchanté de tout au monde, il tournait les yeux vers Félicie de manière à lui faire croire qu'elle seule pourrait le réconcilier avec la vie. Félicie, à qui pour la première fois un homme adressait des compliments, écoula ce langage toujo'jrs si doux, même quand il est mensonger; elle prit le vide pour de, la profondeur, et, dans le besoin qui l'oppressait de fixer les «,<;ntimenf. vagues dont surabondait sou cœur, elle s'occupa de so^< cousiç. -»louse, à son insu peut-être, des attentions amoureuses quùf^.^'-^.', prodiguait à sa sœur, elle voulait sans doute se voir, »^jmme elle, l'objet des regards, des pensées et des soins d'un homme. Pierquin
Mari^uerile, il me faut cet or! - page 31.
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d('iii«M;> facilcineiit la prérérence que Félieie lui accordait sur Kriiiiianuel. cl ce lui |>oiir lui iiue raison de persister dans se^ <lViirls, eu sorte qu'il s'eni:ai;ea plu- ((d'il ne le vonlail. Ennnanucl surveillii les eo^tnieiieenien'tsde celle passion fansse peinnMre chez le notaire, naïve chez Félieie. dont l'avenir était enjeu. 11 s'ensuivit, entre la cousine et le cousin, qm Iques causeries douies. quelques mots diis à voix basse eu arrière d'Knin>anuel, enfin de ces petites tromperies qui donnent à un regaril. à une parole, nue expression dont la douceur insidieuse peut causer il'iiiuocenles erreurs. A la faveur du coninierce qtie l'ierquin enirelenail avec Félieie, il essaya de péuétrer le seerci d« vo\;ge entrepris par Marguerite, afin de sjivoir s'il s agissait de mariSpC et s'il devait renoncer à ses espérances ; mais, malgré sa pr-isse finesse, ni Baltlia/ar ni Félieie ne purent lui donner aui une knniére. par la raistui qu'ils ne savaient rien des projets de M.irguerilf, qui, en prenani le pouvoir, semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets. La morne tristesse de Baliliazar et son alTaisseinent rendaient les soirées difficiles à passer. Quoique Enunauuel eâl réussi à faire jouer le ehimisle au trictrac, Ballhazar y était distrait: et 1.1 plupart du lenqts cet hoinine, si grand par son inlellieeiice. semblait stupide. Déchu de ses espérances, humilié d'avoir dévoré trois fortunes, joueur sans argent, il pliait sous le poids de ses ruines, sous le fardeau de ses espérances moins détruites que trompées. Cet homme de génie, muselé par la nécessité, se condanuiant lui-même, ofl'rait un spectacle vraiment tragique qui eût touché l'homme le plus insensible. Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en cage, dont les yeux pleins de puissance refoulée étaient devenus calmes à force de iriicsse, ternes à force de lumière ; dont les regards demandaient une aumône que la bwiche n'osait proférer. Parfois un éclair passait sur cette face desséihée, qui se ranimait par la concci>iion d'une nouvelle expérience ; puis, si, en contemplant le parloir, les veux de Ballhazar s'arrêtaient à la place où sa femme avait expire, de légers pleurs roui ient comme d'ardents grains de sab'.e dans le dé-eri de ses prunelles que la pensée faisait immenses, et sa tète retombait sur sa poitrine. Il avait soidevé le monde comme uii Titan, et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Celle gigantesque douleur, si virilement contenue, agissait sur Pierquin et "sur Emmanuel, qui, parfois, se sentaient assez émus pour vouloir offrir à cet homme la somme nécessaire à quelque série d'expériences, tant sont communicatives les convictions du génie ! Tous deux concevaient conmieni madame CI. lês et Marguerite avaient pu jeter des millions dans ce gouffre ; mais la raison arrêtait promptement les élans du cœur; et leurs émotions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient encore les peines ëe ce Titan foudroyé. Claès ne parlait point de sa fille ainée, cl ne s'inquiétait ni de son absence, ni du silence qu'elle gardait en u'ceri- Tant ni à lui, ni à Félieie. Quand Solis ou Pierquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait infecté désagréablemen*. Presseni;i>t-il que Marguerite agissait contre lui'.' Se irouvait-il humilié d'avoir résigné les droits majestueux de la paternité à son enfant? En él:iit-il venu à moins l'aimer parce qu'elle allait être le père, et lui l'enfant'? Peutêtre y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables qui passent comme des nuages en l'àme, dans la disgrâce muette qu'il faisait peser sur Marguerite. Quelque grands que puissent être les grands hommes connus ou inconnus, heureux ou malheureux dans leurs teni.iiives, ils ont des petitesses par lesquelles ils tiennent à l'humaniié. Par un double malheur, ils ne souffrent pas moins de leurs qualités que de leur^ défauts ; et peut-être Balthazar avait-il à se familiariser avec les douleurs de ses vanités blessées. La vie qu'il menait, et les soirées pendant lesquelles ces quatre personnes se trouvèrent réunies en l absence de .Marguerite, furent aune une vie et des soirées empreintes de tristesse, remplies d'appréhensions vagues. Ce fut des jours infertiles comme des landes desséchées, oïl néanmoins ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L'atmosphère leur semblait brumeuse eu l'absence de la fille aînée, devenue l'âme, l'espoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi, pendant lesquels Baltkizar attendit patiemment sa fille. Marguerite fut ramenée à Douai par son oncle, qui resta an logis au lieu de retourner à Cambrai, sans douie pour y appuyer de son autorité quelque coup d'Etat médité par sa nièce. Ce fut une petite fête de famille que le retour de Marguerite. Le notaire et M. de Solis avaient été invités à dio«r par Félieie et par Balthazar. Quand la voilure de voyage s'arrêta devant la porte de la maison, ces quatre personnes vinrent y recevoir les voyageurs avec de grandes démonstrations de joie. Marguerite jiarut heureuse de revoir les foyers paternels, ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir. En embrassant son père, ses caresses de jeune fille ne furent pas néanmoins sans arrière-pensée, elle rougissait comme une épouse coup.ible qui ne sait pas feindre ; mais ses regard>; reprirent leur pureté quand elle regarda M. de Solis, en qui elle s<-ml>laii puiser la force d'achever l'entreprise qu'elle avait secrètement fonnée. Pendant le dîner, malgré l'allégresse qui animait les physionomies et les paroles, le pcre et la filie s'examinèrent avec défiance et curiosité. Ballhazar ne fit i Marguerite aucune question sor son séjour à Paris, sans doute par div-ntie paternelle. Emmanuel
de Solis imita cette réserve. Mais Pierquin. qui était habitué à conuaiire lous les secrets de laiiiille. dit à Marguerite en couvrant sa euiiosilé sdus une fausse boiihoinie : — Eh bien ! chère cousine, vous avez vu Paris, les speeiacles... — Je n'ai rien vu à Paris, réponditelle, je n'y suis pas allée pour me divertir. Les jours s'y sont tristement écoulés pour moi, j'étais trop impatiente de revoir Douai — Si ie ne m'étais pas fâché, elle ne serait pas venue à l'Opéra, où d'ailleurs elle s'est ennuyée! dit M. Conyncks.
La soirée fui pénible, chacun était gêné, souriait mal ou s'efforçait de témoigner cette gaieté de commande sous laquelle se cachent de réelles anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de sourdes et cruelles a|>préhensions qui réagiss:iienl sur les cœurs. Plus la soirée s'avnnçail, plus la contenance du père et de la fille s'altérait. Parfois Marguerite esfayait de sourire, mais ses gestes, ses regards, le sou de sa voix.lrahissaiont une vivi^ inquiélude. M.M. Conyncks et de Soli> M'iublaieiil ( (iiiiiailri' la ( ause des secrets mouvements qui agitaieul celle milile lille. et paraiss;.ieiil l'eiK ourager par des œillades expressives, lllessé d'avoir été mis en dehors d'une résolution et de déinaiclies aeeoin|ilics pour lui, Balthazar se séparait insensiblement de ses eiil'anls et de ses amis, en alïeelaut de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui déouvrir ce qu'ells avait décidé de lui. Pour un honniie grand, pour un père, celte situation était intolérable. Piiivciiu à nu âge oïi l'on ne dissimule rien au milieu de ses enfants, où l'étendue des idées donne de la force aux sentiments, il devenait donc de |ilus en plus grave, songeur et chagrin, en voyant s'approcher le moment de sa mort civile. Cette soirée renfermait une de ces crises de la vie intérieure qui ne peuvent s'expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel, l'on riait dans la campagne ; chacun avait chaud, sentait l'orage, levait la tète et ' cuiiiinuait sa route. M. Conyncks, le premier, alla se coucher et fut conduit à sa chambre par Balthazar. Pendaui son absence, Pierquin et M. de Solis s'en allcrenl. Marguerite lit un adieu plein d'affection au notaire, elle ne dit rien à Emmanuel, mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide. Elle renvoya Félieie, et quand Claës revint au parloir, il y trouva sa fille seule.
— Mon bon pore, lui dii-elle d'une voix tremblante, il a fallu les circonstances graves où nous sommes pouFlne faire quitter la maison ; mais, après bien des angoisses et après avoir surmonté des difficultés inouïes, j'y reviens avec quelques chances de salut pour nous tous. Grâce à votre nom, à l'influence de notre oncle et aux protections de M. de Solis, nous avons obtenu pour vous une place de receveur des finances en Brel.«gne ; elle vaut, dit-ou dix-huit à vii;gt milles francs par an. Notre oncle a fait le cautionnement. Voici votre nominalion, dit-efle en tirant une lettre de son sac. Votre séjour ici pendant nos années de privations et de sacrifices serait intolérable. Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle où il a toujours vécu. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus, vous les emploierez comme bon vous semblera. Je vous supplie seulement de songer que nous n'avons pas un sou de rente, et que nous vivrons tous avec ce que Gustave nous donnera sur ses revenus. La ville ne Sîiura rien de cette vie claustrale. Si vous étiez chez vous, vous seriez un obstacle aux moyens que i.ous emploierons, ma sœur et moi, pour lâcher d'y rétablir l'aisance. Est-ce abuser de l'autorité que vous m'avez donnée que de vous mettre dans une position à refairç vous-même votre fortune .' Dans quelques années, si vous le voulez, vous serez receveur g^iuéral. — j\insi, Marguerite, dit doucement Bal- — Ihazar. tu me chasses de ma maison'.' — Je ne mérite pas un reproche si dur, répondit la fille eu comprimant les mouvements tumultueux de son cœur. Vous reviendrez parmi nous lorsque vous pcurj'ez habiter votre ville natale comme il vous convient d'y paraître. D'ailleurs, mon père, n'ai-je point votre parole'.' reprit-elle froidement. Vous devez m'obéir. Mon oncle est resté pour vous emmener en Bretagne, afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.— Je n'irai pas! s'écria Balthazar en se levant, je n'ai besoin du secours de personne pour réta>blir ma foriune et payer ce que je dois à mes enfants. — Ce sera mieux, reprit Marguerite sans s'émouvoir. Je vous prierai^ de réfléchir à notre situation respective que je vais vous expliquer en peu de mots. Si vous restez dans cette maison, vos enfants en sortiront, afin de vous en laisser le maître. — Marguerite ! cria Balthazar. — Puis, dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son père, il faut instruire le minisire de votre refus, si vous n'acceptez pas une place lucrative et honorable que, malgré nos démarches et nos protections, nous n aurions pas eue sans quelques billets de mille francs adroitement mis par mon oncle dans le gant d'ine dame... — Me quitter! — Ou vous nous quitterez ou nous vous fuirons, dit-elle. Si j'étais votre seule enfant, j'imiterais ma mère, sans murmurer contre le sort que vous me feriez. Mais ma sœur et mes deux frères ne périront pas de faim ou de désespoir auprès de vous; je l'ai promis à celle qui mourut là, dit-elle en montrant la place du lit de sa mère. Nous vous avons caché nos douleurs, nous avons souffert en silence, aujourd'hui nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas au bord d'un abîme, nous sommes au fond, mou père ! pour nous en tirer, il ne nous faut pas seulement du courage, il faut encore que nos efloris ne soient pas incessamment déjoués par les eapiiccs d une passion...
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
— Mes chiTS enfants! s'écria Ralthazar en saisissant la main de Marguerite, je vous aiderai, je travaillerai, je... — En voici les moyens, réponilit-elie en lui tendant la lettre ministérielle. — Mais, mon ange, le moyen que tu m'offres pour refaire ma fortune est trop lent! tu me fais perdre le fruit de di\ années de travaux, et les sommes énormes que représeoie mon laboratoire. Là, dit-il en indiquant le grenier, sont toutes nos ressources.
Marguerite marcha vers la porte en disant : — Mon père, vous choisirez ! — Ah ! ma fille, vous êtes hien dure ! répondit-il en s'asseyant dans un fauteuil et la laissant partir.
Le lendemain matin , Marsiuerite apprit par Lemulquinicr que M. Claês était sorti. Cette simple aimonce la lit pâlir, et sa contenance fut si cruellement significative, ipie le vieux valet lui dit : — Soyez tran(|uille, mademoiselle, monsieur a dit qu'il serait revenu à oiiy.e heures pour déjeiuicr. Il ne s'est pas couché. A deux licurcs du matin, il était emore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J'attendais dans la cuisine, je le voyais, il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant lequel le soleil est capable de nous enrichir tous, et si vous vouliez...
— Assez ! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû assaillir son père.
Il s'était en elTei accompli chez Ballhazar ce phénomène qui s'empare de toutes les personnes sédeniaircs. sa vie dépendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels d s'éiaii identilié : sa pensée mariée à son laboratoire et à sa maison bs lui remlait indispensables, comme l'est la Bourse au joueur, pour qui ll'^ joiir> fériés sont des jours perdus. Là étalent ses espérances, là desc cnd^iil du ciel la seule atmosphère où ses poumons pouvaient puiser l'air vit.il. Cette alliance des lieux et des choses entre les hommes, si puissante chez les natures faibles, devient presque lyrannique chez les gens de science et d'étude. Quitter sa maison, c'était, pour Balthazar, renoncer à la science, à son problème, c'était mourir. Marguerite fut en proie à une extrême agitalion jusiiu'au moment du déjeuner. La scène qui avait porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et elle craignit de voir se dénouer tragiquement lu situation désespérée où se trouvait son père. Klle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait. Enfin, Baliliazar revint. Pendant qu'il traversait la cour, Marguerite, qui étudia sa (Igure avec inquiétude, n'y vil que l'expression d'une douleur oragcnse. (Juand il entra dans le parloir, elle s'avança vers lui pour lui souhaiter le bonjour ; il la saisit affectueusement par la taille, l'appuya sur son cour, la baisa au front et lui dit à l'oreille : — Je suis allé demander mon passe-port. Le son de la voix, le regard résigné, le mouvement de son père, tout écrasa le cœur de la pauvre lille, qui détourna la tète ])our ne point laisser voir ses larmes; mais, ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin, et revint après y avoir pleuré à son ais<!. Pendant le dcjeimer, Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.
— Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle, dit-il à M. Conyncks. J'ai toujours eu le désir de voir ce pays-là. — On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle. — Mon père nous quitte? s'écria Félicie.
M. de Solis entra, il amenait Jean.
— Vous nous le laisserez aujourd'hui, dit Balthazar en mettant son lils près de lui, je pars demain, et je veux lui dire adieu.
Emmanuel regarda Marguerite, qui baissa la tète. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chacun fut triste, et réprima des pensées ou des pleurs. Ce n'était pas une absence, mais un exil. Puis, tous sentaient instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa famille à l'âge de Balthazar. Lui seul fut aussi grand que Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des fautes que l'emportement du génie lui avait fait commettre. Quanti la soirée fut passée et que le père et la (ille furent seuls, Ballhazar, qui, pendant toute la journée, s'était montré tendre et affectueux, comme il l'était durant les beaux jours de sa vie patriarcale, tendit la main à .Marguerite, et lu: dit avec une sorte de tendresse mêlée de désespoir : — Es-tu contente de ton père'.' —Vous êtes digne de celuilà, répondit iMarguerite en lui montrant le portrait de Van-Claës.
Le lendemain matin, Balthazar suivi de Lemulquinier monta dans son laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu'il avait caressées et que ses opérations connnencées lui représeniaicut vivantes. Le maitre et le valet se jetèrent un regard plein di; mélancolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-être pour toujours. Balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pensée avait si longtemps plané, et dont chacune était liée au souvenir d'une recherche ou d'une expérience. Il ordonna d'un air triste à Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de séparer des substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins, ils proférait des regrets amers, comme en exprime uu condamné à mort avant d'aller à l'échafaud.
— Voici pourtant, dil-il en s'arrètaul devant une capsule dans la-
quelle ploiigeaieni les deux lils d'une pile de Voila, une expérience dont le résultat devrait èlre allcudu. Si elle réussissait, affreuse pensée 1 mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamants à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajoula-t-il en se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif; la cristallisation doit commencer au pôle néptif ; et, dans le cas de décomposition, le carbone s'y porterait cristallisé... — Ah ! ça se se ferait comme ça, dit Lemulquinier en contemplant son maître avec admiration. — Or, reprit Balthazar après une pause, la combinaison est soumise à l'influiMice de cette pile qui peut agir... — Si mojisieur veut, je vais en augnienler l'effet... — Non, non, il faut la laiSM'r telle qu'elle est. Le repos et le temps sont des conditions csseuiitllcs à la cristallisation. — Parbleu, faut ipi elle prenne son temps, dite < ri '.alllsilion! s'écria le valet de chambre. - SI la température liai>NC, le sulfure de carbone se cristallisera, dit Balthazar en couiliniaui d'exprimer par lambeaux les pensées indistinctes d'une méditation complète dans son entendenient ; mais si l'action de la pile opère dans certaines conditions que j'ignore... Il faudrait surveiller cela... il est possible... Mais à quoi pensé-je? il ne s'agit plus de chimie, mon ami, nous devons aller gérer une recette en Bretagne.
Claës sortit précipitamment, et descendit pour faire un dernier déjeuner de famille, auquel assistèrent Pierquiu et M. de Solis. Ballhazar, pressé d'en linir avec sou agonie scicuiilliiue, dit adieu à ses enfants et monta en voiture avec son oncb;, toute la famille l'accompagna sur le seuil de la porte. Là, quand Marguerite eut endjrassé son père par une étreinte désespérée, à la(]uelle il répondit en lui disant à l'oreille : — « fu es une bomie fille, et je ne t'en voudrai jamais ! » elle franchit la cour, se sauva dans le parloir, s'agenouilla à la place où sa mère était morte, et fit une ardente prière à Dieu pour lui demander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortiliée par une voix intérieure qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissements des anges et les remercînients de sa mers, quand sa sœur, son frère, Emmanuel et Pierquiu rentrèrent après avoir regardé la calèche jusqu'à ce qu'ils ne la vissent plus.
— Maintenant, mademoiselle, qu'allez-vous faire? lui dit Pierquin. — Sauver la maison, répondit-elle avec simplicité. Nous posséd(ms près de treize cenls arpents à Waignies. Mon intention est de les faire défi iclicr, les partager en trois fermes, construire les bâtiments nécessaires à leur exploitation, les louer ; et je crois qu'en quelques années, avec beaucoup d'économie et de patience, chacun de nous, ditelle en montrant sa sœur et son frère, aura une ferme de quatre cents et quelques arpents qui pourra valoir, un jour près de quinze mille francs de rente. Mon frère Gustave gardera pour sa part cette maison et ce qu'il possède sur le Grand-Livre. Puis nous rendrons un jour à notre père sa fortune dégagée de toute obligation en consacrant nos revenus à l'acquitiement de ses dettes. — Mais, chère cousine, dit le notaire stupéfait de cette entente des affaires et de la froide raison de Marguerite, il vous faut plus de deux cent mille francs pour défricher vos terrains, bâtir vos fermes et acheter des bestiaux. Où prendrez-vous cette somme? — Là coinmeiiccnt mes embarras, dit-elle en regardant alternativement le notaire et M. de Solis, je n'ose les demander à mon oncle, qui a déjà fait le cautionnemeiil de mon père ! - Vous avez des amis ! s'écria Pierquin en voyant tout à coup que les demoiselles Claés seraient encore des filles déplus de cinq cent mille francs.
Emmanuel de Solis regarda Marguerite avec attendrissement ; mais, malheureusement pour lui, Pierquin resta notaire au milieu de son enthousiasme et reprit ainsi : — Moi, je vous les offre, ces deux cent mille francs !
Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un regard qui fut un trait de lumière pour Pierquin. Félicie rougit excessivement, tant elle était heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu'elle le souhaitait. Elle regarda sa sœur, qui, tout à coup, devina que pendant l'absence qu'elle avait faite, la pauvre fille s'était laisse prendre à quelques banales galanteries de Pierquin.
— Vous ne me payerez que cinq pour cent d'inidrêl, dit-il. Vous me rembourserez quand vous voudrez, et vous me donnerez une hypothèque sur vos terrains. Mais soyez tranquille, vous n'aurez que les déboursés à payer pour tous vos contrats, je vous trouverai de bons fermiers, et ferai vos affaires gratuitement afin de vous aider en bon parent.
Enimanuel fit un signe à Marguerite pour l'engager à refuser; mais elle était trop occupée à étudier les changements qui nuançaient la physionomie de sa sœur pour s'en apercevoir. Après une pause, elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'elle-même, à la grande joie de M. de Solis : — Vous êtes un bien bon parent, je n'attendais pas moins de vous ; mais l'intérêt à cinq pour cent retarderait trop notre libération, j'attendrai la majorité de mon frère et nous vendrons ses rentes.
Pierquin se mordit les lèvres, Emmanuel se mit à sourire douce* meut.
LA RECHERCHE DR L'ABSOLU
— Féline, ma chèio oiirant. rocoiuiuis Jean au i'ollé;;e, Marllia l'accompagnera, dit .Mariiiiorile en nionlranl son frère. — Jean, mon auge, sois bien Siijje. ne déchire pas les habits, nous ne sommes pas •îi!i*'i riches pour te le;»- renouveler aussi souvent que nous le faisions ! MIons va, mou petit, étudie bieu.
Félicie sortit avec son frère.
— Mou cousin, dit Marguerite h Pierqnin. et vous, monsieur, diialle à M. de Solis, vous êtes sans doute venus voir mon père peudanl mou absence, je vous remercie de ces preuves d'amitié. Vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres fdles qui vont avoir besoin de conseils. Entendous-nous à te sujet... Quand je serai en ville, je vous recevrai toujours avec le plus grand plaisir ; mais (]naii(i Félicie sera seule ici avec Josette cl Martlia, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne doit voir personne, fût-ce un vieil ami, el le pU'.s dévoué de nos parents. Dans les circonsiances où nous nous trouvons, notre conduite doit être d'une irréprochable sévérité. Nous voici donc pour longtemps vouées au travail et à la solitude.
Le «ilence régna pendant qvcelques instants. Emmanuel, abimé dans la coule:nplalion de la tète de Marguerite, semblait muet, Pierquiu ne s;uait que dire. Le notaire prit congé de sa cousine, en éprouvant un mouvement de rage contre lui-môme : il avait deviné tout à coup que Marguerite aimait Emmanuel, et qu'il venait de se conduire en vrai sot.
— Ah çà! Pierqnin, mon ami, se dit-il en s'aposlrophanl lui-même dans la rue, un homme qui te dirait que tu es un grand animal aurait raison. Suis-je bêle! J'ai douze mille livres de rente, en dehors de ma charge, sans compter la succession de mon oncledesRac(iuets, de qui je si'is le seul héritier, el qui me doublera ma fortune un jour ou l'autre (eulin, je ne lui snubaile pas de mourir, il est économe!)... et j'ai l'infamie de demander des iniérèts à mademoiselle Claés! Je suis sur qu'à eu\ deux ils se moquent mainlcnanl de moi. Je ne dois plus pen>er à .Marguerite! Non. Après tout, Félicie esl ime douce el bonne petite créature qui me convient mieux. Marguerite a un caractère de fer. elle voudrait me dominer, et elle me dominerait ! Allons, montrons-nous généreux, ne soyons jias lanl notaire, je ne peux donc pas secouer ce harnais-là? Sac à papier! je vais me mettre à aimer Félicie. et je ne bouge pas de ce senlimenl-là! Fourche! elle aura une ferme de quatre ceni trente arpents, qui, dans un temps donné, vaudra entre rpiinze et vingt mille livres de rente, car les terrains du Waignies sont bons. Que mon oncle des Racquets meure, pauvre bonhomme ! je vends mon étude et je suis un homme de cin-quan-tcmil-le-li-vres-de-ren-te. Ma fcnmie est une Claés, je suis allié à des liaisons considérables. Diantre, nous verrons si les Courteviile, les Hagalhens, les Savaron de Savarus, refuseront de venir chez un Picr- (juin-Claës-.Molina-Nourho. Je serai maire de Douai, j'aurai la croix, je puis être député, j'arrive à tout. Ahçi: tierquin, mon garçon, tiens-toi là, ne faisons plus de sottises, d'autant que, ma parole d'honneur, Félicie... mademoiselle l'elicie Van-Claës, elle l'aime.
Quand les deux amants furent seuls, Emmanuel tendit une main à Marguerite, qui ne put s'empêcher d'y mettre sa main droite. Ils se levèrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc dans le jardin ; mais au milieu du parloir, l'amant ne put résister à sa joie, et d'une voix que l'émotion rendit tremblante, il dit à Marguerite : — J'ai trois cent mille francs à vous!... — Comment, s'écriat-elle. ma pauvre mère vous aurait encore confié?... Non. Quoi? — Oh! ma Marguerite, ce qui est à nioi n'est-il pas à vous? N'est-ce pas vous qui la première avez dit nous'/ — Cher Emmanuel, dit-elle en pressant la main qu'elle tenait toujours; et, au lieu d'aller au jardin, elle se jeta dans la bergère. — N'est-ce pas à moi de vous remercier, dit-il avec sa voix d'amour, puisque vous acceptez? — Ce momeul, dit-elle, mon cher bien-aimé, efface bien des douleurs, el rap|iroche un heureux avenir! Oui, j'accepte ta fortune, reprit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'ange, je sais le moyen de la faire mienne. Elle regarda le portrait de Van-Claés comme pour avoir un témoin. Le jeune honnue. qui suivait les regards de Marguerite, ne lui vil pas tirer de son doigt une bague de jeune fille, et ne s'aperçut de ce geste qu'au momeut où il entendit ces paroles : — Au milieu de nos profondes misères, il surgit un bonheur. Mon père me laisse, par insouciance, la libre disposition de moi-même, ditelle en tendant la bague, prends, Emmanuel ! Ma mère te chérissait, elle t'aurait choisi.
Les larmes vinrent aux yeux d'Emmanuel, il pâlit, tomba sur ses genoux, et dit à Marguerite en lui donnant un anneau qu'il porLiiit toujoijrs : — Voici l'alliance de ma mère! Ma Marguerite, repril-il en baisant la bague, n'aurai-je donc d'autre gage que ceci?
Elle se baissa pour apporter son front aux lèvres d'Emmanuel.
— Hélas ! mon pauvre aimé, ne faisons-nous pas là quelque chose de mal? dit-elle tout émue, car nous attendrons longtemps. — Mon oncle disait que l'adoration était le pain quotidien de la patience, en parlant du chrétien qui aime Dieu. Je puis l'aimer ainsi, je l'ai, depuis longtemps, confondue avec le Seigneur de toutes choses , je suis à toi, comme je suis à lui.
Ils restèrent pendant quohpies moments en proie à la plus douce exallalion. Ce fut la sincère et calme clViision d'un sentiment ijui, send)lal)le à une source irop pleine, débordait par de petites vagues incessantes. Les événements qui séparaient ces deux amants étaient un sujet de mélancolie (pii rendit leur bonheur plus vif, en lui donnant quelque chose d'aigu comme la douleur ; Félicie revint trop tôt pour eux, Emmanuel, éclairé par le tact délicieux qui fiùt tout deviner en amour laissa les deux sœurs seules, après avoir échangé avec Marguerite un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait celle discrétion, car il y exprima combien il était avide de ce bonheur désiré si longtemps, et qui venait d'être consacré par les fiançailles du ca'ur.
— Viens ici, petite sœur, dit Marguerite en prenant Félicie pvr |q cou. Puis, la ramenant dans le jardin, elles allèrent s'asseoir "')r »< banc auquel chaque génération avait confié ses paroles d'amt*»?, !Aii soupirs de douleur, ses méditations et sos projets. Malgré la tn% joyeux et l'aimable finesse du sourire de sa sœur, Félicie éprou'*^ une émotion qui ressemblait à un mouvement de peur, MarguerM lui prit la main et la sentit trembler. — Mademoiselle Félicie, ijn* l'aînée en s'approchant de l'oreille de sa soîur, je lis dans votre aine Pierqnin esl venu souvent pendant mon absence, il est venu tous l«n soirs, il vous a dit de douces paroles, et vous les avez écoutées. Félicie rougit. — Ne l'en défends pas, mon ange, reprit Marguerite, il est si naturel d'aimer! Peut-être ta chère àme changera-t-elle un peu la nature du cousin, il est égoïste, intéressé, mais c'est un hoimêle homme ; el sans doute ses défauts serviront à ton bonheur. Il l'aimera comme la plus jolie de ses propriétés,' tu feras partie de ses affaires. Pardonne-moi ce mot, chère amie ! lu le corrigeras des mauvaises habitudes qu'il a prises de ne voir partout (|ue des intérêts, en lui apprenant les affaires du cœur. Félicie ne put qu'embrasser sa sœur. — D'ailleurs, reprit Marguerite, il a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne bourgeoisie. Mais serait-ce donc moi qui m'oiiposerais à ton bonheur si tu veux le trouver dans une condiiiou médiocre?...
Félicie laissa échapper ces mots : — Chère S(cur! —Oh! oui, lu peux le confier à moi ! s'écria Marguerite. Quoi de plus naturel que de nous dire nos secrets?
Ce mot plein d'àme détermina l'une de ces causeries délicieuses (a» les jeunes filles se disent tout. Quand Marguerite, que l'amour avait faite experte, eut reconnu l'état du cœur de Félicie, elle finit en lui disant : — Eh bien ! ma chère enfant, assurons-nous que le cousin t'aime véritablement; el... alors... — Laisse-moi faire, répondit Félicie en riant, j'ai mes modèles. — Folle! dit Marguerite en la baisant au front.
Quoique Pierqnin appartînt à cette classe d'hommes qui dans le mariage voient des obligations, l'exécution des lois sociales el un mode pour la transmission des propriétés; qu'il lui fût inilifi'érent d'épouser ou Félicie ou Marguerite, si l'une ou l'autre avaient le même nom et la même dot, il s'aperçut néanmoins que toutes deux étaient, suivant une de ses expressions, des filles romanesques et sentimentales, deux adjectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons que la nature sème d'une main parcimonieuse à travers les sillons de l'humanité; le notaire se dit sans doute qu'il fallait hurler avec les loups, et, le lendemain, il vint voir Marguerite, il l'emmena mystérieusement dans le petit jardin, et se mit à parler sentiment, puisque c'était une des clauses du contrat primitif qui devait précéder, dans les lois du monde, le contrat notarié.
— Chère cousine, lui dit-il, nous n'avons pas toujours été du même avis sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heurei de vos affaires; mais vous devez reconnaître aujourd'hui que toujours été guidé par un grand désir de vous être utile. Eh bien ! hier j'ai gâté mes offres par une fatale habitude que nous donne l'esprit notaire, comprenez-vous!... Mon cœur n'était pas complice de ma sottise. Je vous ai bien aimée ; mais nous avons une certaine perspicacité, nous autres, et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas. C'est ma faute ! Un autre a été plus adroit que moi. Eh bien ! je viens vous avouer lout bonifacement que j'éprouve un amour réel pour votre sœur Félicie. Traitez-moi donc comme un frère , ])uisez dans ma bourse, prenez à même! Allez, plus vous prendrez, plus vous me prouverez d'amitié. Je suis tout à vous, sans intérêt, entendez-vous? ui à douze, ni à un quart pour cent. Que je sois trouvé digue de Félicie et je serai coulent. Pardour.cz-moi mes défauts, ils ne viennent que de la pratique des affaires, le cœur est bon, et je me jetterais dans la Scarpe, plutôt que de ne pas rendre ma femme heureuse. — Voilà qui esl bien, cousin ! dit Marguerite, mais ma sœur dépend d'elle el de notre père... — Je sais cela, ma chère cousine, dit le notaire, mais vous êtes la mère (2e toute la famille, et je n'ai rien plus à cœur que de vous rendre juge du mien.
Cette façon de parler peint assez bien l'esprit de 1 honnête notaire. Plus lard, Pierquiu devint célèbre par sa réponse au commandant du camp de Saint-Omer qui l'avait prié d'assister a une fête militaire, et qui fut ainsi conçue : Monsieur Pierquin-Clacs dt Molina-Nourho,
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LA liRCHRRCHK DE L'ABSOLU.
maire de la ville de Douai, chevalier de la Légion d'tinnni'ur, aura celui de se rendre, etc.
Margucrile accepta l'assistance du notaire, mais seulement dans tout ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l'avenir de sa sœur, ni les déterminations de son père. Ce jour même elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha, qui se vouèrent corps et âme à leur jeune maîtresse, en en secondant les plans d'économie. Marguerite partit aussitôt pour Waignies, où elle ( omniciica ses opérations, qui furent savamment dirijîées par l'icrcpiin. Le dévouement s'était cliill'ré dans l'esprit du notaire <:<inunc une cm clliMite spéculation; ses soins, ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu'il ne voulut pdini (•|):ii'i;iur. D'abord, il tenla d'éviter à Marguerite la peine de faire ilelrii lier et de labourer les terres destinées aux fermes. Il avisa trois jeunes fils de fermiers riclies (pii di^siiaieiit s'établir, il les séduisit par la perspective que leur oiW-.ni ht ii<hi>se de ces terrains, et réussit à leur faire prendre à bail lis trois fermes (jui allaient être construites. Moyennant l'abandon du prix de la ferme pendant trois ans, les fermiers s'engagèrent à en domier dix mille francs de loyer à la quatrième année, douze mille à la sixième, et quinze mille pendant le reste du bail ; à creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Balthazar, Marguerite avait déjà presque rétabli la fortune de son frère et de sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constructions. Ni les secours ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille, dont la conduite excitait l'admiration de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses, l'esécuiion de ses marchés et de ses baux avec ce bon sens, cette aelivité. eelle eoiisiaiiee cpie savent déployer les femmes quand elles sdiit animées p;ir lui i;raiid sentiment. Dès la cinquième année, elle put ( onsacrer Ironie mille francs de revenu que domièrcnl les fermes, les renies de son frère et le produit des biens paternels, à l'acquittement des capitaux hypothéqués, et à la réparation des dommages que la passion de Baltliazar avait faits dans sa maison. L'anioriissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d'ailleurs à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la suecession de son oncle et qu'elle n'avait pas employés, en y joignant une vingtaine de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année de sa gestion, elle put acquitter une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se démentit point durant cinq années; mais tout fut d'ailleurs succès et réussite, sous l'adroinisiralion et l'influence de Marguerite.
Devenu ingénieur des ponts et chaussées, Gabriel, aidé par son grand-oncle, lit une rapide fortune dans l'entreprise d'un canal qu'il construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Couyncks, que son jière adorait et l'une des plus riches héritières des deux Flandres. L'n 1825, les biens de Claës se trouvèrent libres, et la maison de la rue de Paris avait réparé ses pertes. Pierquin demanda positivement la main de Félicie à Balihazar, de même que M. de Solis sollicita celle de Marguerite.
Au commencement du mois de janvier ■1823, Marguerite et M. Conincks partirent pour aller chercher le père exilé de qui chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famil'i, dont le bonheur allait recevoir sa sanction, lîn l'absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de réception, pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et M. de Solis complotèrent avec Félicie de préparer à Marguerite une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sœur cadette à la restauration de la maison Claës. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux lableaux qu'ils lui offrirent pour décorer la galerie. M. Conyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite la satisfaction que lui causaient sa noble cjnduite et son dévouement à remplir le mandat que lui avait légué ?.i mère, il avait pris des mesures pour qu'on apportât une cinquan'.iine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que Ballhazur avait jadis vendues, en sorte que la galerie Claës fut entièremer t remeublée. Marguerite était déjà venue plusieurs fois voir son pèrj, accompagnée de sa sœur, ou de Jean : chaque fois elle l'avait trou''é progressivement plus changé; mais depuis sa dernière visite, la i ieiilesse s'était manifestée chez Baltliazar par d'effrayants symptôniss, à la gravité desquels contribuait sans doute la parcimonie avec ^quelle il vivait, afin de pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements à faire des expériences qui trompaient toujours son espoir. (Juoiqu'il ne fût âgé que de soixante-cinq ans, il avait l'apparence d'un octogénaire. Ses yeux s'étaient profondément enfoncés dans leur,-, orbites, ses sourcils avaient blanchi, quelques cheveux lui garnissaient à peine la nuque; il laissait croître sa barbe, qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait; il était courbé comme un vieux vigneron; puis le désordre de ses vêtements avait repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu'une pensée forte animât
ce grand visa;;e, ihini les irails ne se vovaieni plus son^ les rides, I3 fixité (lu re;^ai(l, un air désespéré, une eonslanle in(|nii'ln(le y gravaient les diagnoslies de la déinenee, nu pinlôl de Iniiles les déiiiences ensemble. Tantôt il y apparaissait un espoir (|ni donnait à Baltliazar l'expression du mouomaiie; tantôt l'impatience de ne pas deviner un secret qui se présentait à lui comme un feu follet y mettait les symptômes de la fureur; puis tout à coup un rire éclaiant trahissait la Mê. enfin la jilupart du temps l'abattement le plus complet résumaîF toutes les nuances de sa passion par la froide mélancolie de l'idiot. Quelque fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Claës sublime débouté, grand par le cœur, beau de visage, et duquel il n'existait que de rares vestiges. Vieilli, la'sé comme son maître par de constants travaux, Lemuhpiinier n'avait pas eu à subir comme lui les fatigues de la pensée; aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mélange d'inquiétude et d'admiration pour son maître, auipiel il était facile de se méprendre: quoiqu'il écoutât sa moindre parole avec respect, qu'il suivit ses moindres mouvements avec une sorte de tendresse, il avait soin du savant comme une mère a soin d'un enfant; souvent il pouvait avoir l'air de le protéger, parce qu'il le proli>;;i'ait véritablement dans les vulgaires nécessités delà vie auxquelles llaliliazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards enveloppés par une idée, eonfianls dans la réalité de leur espoir, agités par le même souffle, l'un représentant l'enveloppe et l'autre l'âme de leur existence commune, formaient un spectacle à la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et M. Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Claës établi dans une auberge; son successeur ne s'était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place.
A travers les préoccupations de la science, un désir de revoir sa patrie, sa maison, sa famille, agitait Balthazar; la lettre de sa fille lui avait aitioncé des événements heureux, il songeait à couronner sa carrière par une série d'expériences qui devait le mener enfin à la découverte de son problème; il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La fille se jeta dans les bras de son père en pleurant de joie. Cette fois elle venait chercher la récompense d'une vie douloureuse, et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s'étaient opérés en lui Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai, où l'influence de Kl patrie pouvait le rendre à la raison, à la santé, en le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de cœur, qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le croyait, il eut pour elle des attentions singulières; il témoigna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge, il s'informa de ses goûts, il lui demanda ce qu'elle voulait pour ses repas avec les soins empressés d'un amant; il eut enfin les manières d'un coupable qui veut s'assurer de sou juge. Marguerite connaissait si bien son père, qu'elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu'il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s'acquitter avant son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors le cœur humain à nu. Balthazar s'était rapetissé. Le sentiment de son abaissement, l'isolement dans lequel le mettait la science, l'avaient rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères »ses occupations favorites; sa fille aînée lui imposait, le souvenir de son dévouement passé, de la force qu'elle avait déployée, la conscience du pouvoir qu'il lui avait laissé prendre, la fortune dont elle disposait et les sentiments indéfinissables qui s'étaient emparés de lui, depuis le jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui avaient sans doute grandie de jour en jour. Conyncks semblait n'être rien aux yeux de Balthazar, il ne voyait que sa fille et ne pensait qu'à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui lés a subjugués; lorsqu'il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte, semblable à celle d'un enfiint qui se sen-t fautif. La noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne dévasté par la science et par les travaux, avec le sourire puéril, avec la servilité naive qui se peignaient sur les lèvres et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessé."! du contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse, et s promit d'emjiloyer son influence à faire reconquérir à son père tout( sa dignité, pour le jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famille. D'abord, elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour h,i dire à l'oreille ; — Devez-vous quelque chose ici?
Bal'.aazar rougit et répondit d'un air embarrassé: — Je ne sais pas, mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affpjres que je ne le suis moi-même.
Marguerite sonna le valet de chambre, et, quand il vint, elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.
— Monsieur désire quelque chose? demanda Lemulquinier.
Marguerite, qui était tout orgueil et noblesse, eut un serrement de
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
eœnr on s'aperccvaiit, au ion et au maintien du valet, qu'il s'était établi quelque familiarité mauvaise entre son pore et le compagnon de ses travaux.
— Mon père ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu'il doit ici? dit Marguerite. — Monsieur, reprit Lemulquinier, doit...
A ces mots. Balihazar fit h son valet de chambre un signe d intelligence que Marguerite surprit et qui l'humilia.
— Dites-moi tout ce que doit mon pi-re. s'écria-t-cllc. — Ici, monsieur doit un millier d'ecus à un apothicaire qui tioni l'épicerie en gros, et qui nous a fourni des potasses caustiques, du plomb, du zinc, et des ré-ictifs. — Est-ce tout .' dit Marguerite.
Ballhaïar réitéra un sipie alTirmalif à Lemulquinier qui, fasciné par M>D maître, répondit : — Oui, mademoiselle. ~ Eh bien! reprit-elle, e vais vous les remettre.
Baliharar enibr.issa joyeusement sa fille en lui disant . —Tu es un Bge pour moi, mon enfant.
Et U respira plus à l'aise, en la regardant d'im œil moins triste, mais . malgré cette joie, Marguerite aperçut facilement sur son visage les signes d une profonde inquiétude, et jugea que ces mille écus coustituaient seulement les dettes criardes du laboratoire.
— Soyez franc, mou père, dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux par lui, vous devei encore quelque chose? Avouez-moi tout, revenez dans votre maisoa sans conserver un principe de criiuie au milieu de la joie générale. — Ma chère Marguerite, dit-il eu lui prenant les mains et les lui baisant avec uue grâce qui semblait être un souvenir de sa jeunesse, tu me gronderas... — Non, dit-elle. —Vrai, répondit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine, je puis doue tout te dire, lu payeras... — Oui, dit-elle en réprimant des larmes qui lui venaient aux yeux. — Eh bien I je dois... Oh! je n'ose pas... — .Mais dites-donc. mon père! — C'est considérable, reprit-il.
Elle joignit les mains par un mouvement de désespoir
— Je dois trente mille francs à MM. Protez et Chiffreville. — Trente mille francs, dit-elle, sont mes économies, mais j'ai du plaisir à vous les offrir, ajouta-l-ellc en lui baisant le front avec respect.
Il se leva, prit sa fille dans ses bras, et tourna tout autour de sa chambre en la faisant sauter comme un enfant; puis, il la remit sur le fauteuil où il était, en s'écriaul : — Ma chère enfant, lu es un trésor d'amour! Je ne vivais plus. Les Chiffreville m'ont écrit trois lettres menaçantes et voulaient me poursuivre, moi qui leur ai fait faire une fortune. — .Mou père, dit Marguerite avec un accent de désespoir, voui cherchez donc toujours? — Toujours, dit-il avec un sourire de fou. Je trouverai, va!... Si tu savais où nous en sommes. - Qui, nous?... — Je parle de Miilquinicr, il a fini jiar me comprendre, il m'aide bien. PauvTe garçon, il m'est si dévoue!
Conyncks interronipil la conversation en entrant, Marguerite fit signe à son père de se taire en craignant qu'il ne se déconsidérât aux yeux de leur oncle. Elle était épouvantée des ravages que la préoccupation avait faits dans cette grande intelligence absorbée dans la recherche d'un problème peut-être insoluble. Balthazar, qui ne voyait sans doute lien au delà de ses fourneaux, ne devinait même pas la libération de sa fortune. Le lendemain, ils partirent pour la Fla.ulre. Le voyage fut assez long pour que Marguerite pûi acquérir de ccnfuses lumières sur la situation dans laquelle se trouvaient son père et Lemulquinier. Le valet avait-il sur le maître celascendaLit que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se sentent nécessaires, et qui, de concession en concession, savent marcher vers la domination avec la persistance que donne une idée fixe ; ou bien le maître avait-il contracté pour son valet cette espèce d'affection qui naît de l'habitude, et semblable à celle qu'un ouvrier a pour son outil créateur, que l'Arabe a pour son coursier libérateur? Marguerite épia quelques faits pour se décider, en se proposant de soustraire Balthazar à un joug humiliant, s'il était réel. En passant à Paris, elle y resta durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son père, et prier les fabricants de produits chimiques de ne rien envover à Douai sans l'avoir prévenue à 1 avance des demandes que leur ferait Claês. Elle obtint de son père qu'il changeât de costume et reprît les habitudes de toilette convenables à un homme de son rang. Cette restauration corporelle rendit à Balthazar une sorte de di^'uité physique qui fut de bon augure pour un changement d'idées. Bientôt sa fille, heureuse par avance de toutes les surprises qui attendaient sou père dans sa propre maison, repartit pour Douai.
A trois lieues de cette ville, Balthazar trouva sa fille Félieie à cheval, e-torice par ses deux frères, par Emmanuel, par Pierquin et par les intimes amis des trois familles. I^e voyage avait nécessairement distrait le chimiste de ses pensées habituelles, l'aspect de la Flandre avait agi sur son cœur; aussi quand il aperçut le joyeux cortège que lui formaient cl sa famille et ses amis, éprouva-l-il des émotions si vives que ses yeux devinrent humides^ sa voix trembla, ses paupières rougirent, et il embrassa si passionnément ses enfants sans pouvoir les quitter, que les spectateurs de cette scène furent émos aux larmes. Lorsqu'il revit sa maison, il pâlit, sauta hors de la
voiture de voyage avec l'agilité d'un jeune homme, respira l'air de la cour avec délices, et se mil 5 regarder les moindres détails avec un plaisir qui débordait dans ses gestes; il se redressa, et sa physionomie redevint jeune. (Juand il enir;! dans le parloir, il eut des pleurs aux yeux en y vovaiii, par l'exactitude avec laquelle sa fille av;iit rcproiluil ses anciens llamlic;\ux d'argent vendus, que les désastres devaient être entièrement réparés, tin déjeuner spicndidc l'iaii servi dans la salle à manger, dont les dressoirs avaient éié n'uiplis de curiosités et d'argenterie d'une valeur au moins égale ;\ celle des pièces qui s'y trouvaient jadis. (.Inoique ce repas de famille durit longtemps, il suffit à peine aux récits que Balthazar exigeait de chacun de ses enfants. La secousse imprimée à son moral par ce retour lui lit épouser le bonheur de sa famille, et il s'en montra bien le père. Ses manières reprirent leur ancienne noblesse. Dans le premier moment, il fut tout à la jouissance de la possession, sans se demander compte des moyens par lesquels il recouvrait tout ce qu'il avait perdu. Sa joie fut "donc entière et pleine. Le déjeuner fini,, les quatre enfants, le père et Pierquin le notaire passèrent dans le parloir, où Balth.azar ne vit pas sans inqtiiéludi' des papiers timbrés qu'un clerc avait apportés sur une table d('vani laquelle il se tenait, comme pour assister son patron. Les enfants s'assirent, et Dallh:^zar étonné resta debout devant la cheminée.
— Ceci, dit Pierqnin, est le compte de tutelle que rend M. Claës i ses enfants. Quoique ce ne soit pas très-aimisanl, ajouta-t-il en riant ;'i la façon des notaires, qui prennent a.ssez généralement un ton plais.ini pour parler des affaires tes plus sérieuses, il faut absolument que vous l'écoutiez.
Quoique les circonstances justifiassent cette phrase, M. Claës, à qui sa conscience rappelait le passé de sa vie, l'accepta comme un reproche et fronça les sourcils. Le clerc commença la lecture L'étonnemeni de Balthazar alla croissant à mesure que cet acte se déroulait. j 11 y était établi d'abord que la fortune de sa femme montait, au moment du décès, à seize cent mille francs environ, et la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement à chacun de ses enfants une part enlière, comme aurait pu la gérer un bon el soigneux père de famille. 11 en résultait que la maison était libre de loutre hypothèque, que Balthazarélait chez lui, et que ses biens ruraux étaient égaicmentdégagés. Lorsque lesdivers actes furent signés, Pierquin présenta les quittances des sommes jadis empruntées cl les main-levé(!sdes inscriptions qui pesaient sur les propriétés. En ce moment, Balthazar, qui recouvrait à la fois l'honneur de l'homme, la vie du père, la considération du citoyen, tomba dans un fauteuil ; Il chercha Marguerite, qui. par une de ces sublimes délicatesses de femme, s'était absentée pendant celte lecture, alin de voir si toutes ses intentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres de la famille com- [irii la pensée du vieillard au moment où ses yeux faiblement humides demandaient sa fille que tons voyaient en ce momcnl par les yeux de l'àme, comme im ange de force et de lumière. Lucien alla chercher Marguerite. En entendant le pas de sa fille, Balthazar courut la serrer dans ses bras.
— Mon père, lui dit-elle au pied de l'escalier où le vieillard la saisit pour l'étreindre, je vous en supplie, ne diminuez en rien votre sainte autorité. Remerciez-moi, devant toute la famille, d'avoir bien accompli vos inleûtions, et soyez ainsi le seul auteur du bien qui a pu se faire ici.
Balthazar leva les yeux au ciel, regarda sa fille, se croisa les bras, el dit après une pause pendant laquelle son visage reprit une expression que ses enfants ne lui avaient pas vue depuis dix ans : — Que n'es-lu -là, Pépita, pour admirer noire enfant! Il serra Marguerite avec force, sans pouvoir prononcer une parole, cl rentra. — Mes enf.mts, dil-il avec celle noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les plus imposants, nous devons tous des remercîmcnts eide la reconnaissance à ma fille Marguerite, pour la sagesse et le courage avec lescpiels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans, lorsque, trop absorbé par mes travaux, je lui ai remis les rênes de notre administration domestique. — Ah! maintenant, nous allons hre les contrats de mariage, dit Pierquin en regardant l'heure. Mais ces actes-là ne me regardent pas, attendu que la loi me défend d'iiisiiumenter pour mes parents et pour moi. M. Raparlier l'oncle va venir.
En ce moment, les amis de la famille invités au dîner que l'on donnait pour fêler le retour de M. Claës el célébrer la signature des contrats arrivèrent successivement, pendant que les gens apportèrent les cadeaux de noces. L'asseinbl('c s'au^iiicoia |iromptement el devint aussi imposante par la qualité des personnes qu'elle était belle par la richesse des toilettes. Les UaW familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfants avaientvoulii rivaliser de splendeur. En un nmmenl le parloir fui plein des grî'Cieux présents qui se font aux fiancés. L'or ruisselait et peliliai'l. Les étoffes dépliées, les châles de cachi'mire, les colliers, les parures, excitaient une joie si vraie chei ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient, celte joie enfantine à demi se peignait si bien sur tous les visages, que la valeur de ces présenls magnifiques était oubliée par les iudifféreuls,
i,.\ I FriiF.RriFR ])]■: L'Ansoi.i
assez souvent occupés à la calculer par curiosité. Bientftt commenvâ le cérémonial usité dans la famille Chiés pour ces solennités. Le père et la mère devaient seuls être assis, et les assistants demeuraient dcboni devant eux à distance. A gauche du parloir et du < ftlé du jardin se placèrent Gabriel Claës et madenioisell* Conyncks, auprès de qui se tinrent M. de Solis ei Marguerite, sa sœur et'Pieniniii. A (pielques pas de ces trois couples. Halili;izar ei Conyncks, les seuls de l'assemblée qui fussent assis, prireiil i^hire chacun dans un fauteuil, près du notaire qui rcmpla(.'ait l'ierqnin. .Ie;in était debout derrière son père. Une vingtaine de femmes éléganunenl mises et mieUpies lioinines, tous choisis parmi les plus proches parents des Pierquiii, de-- Coiivncks et des Claès, le maire de IV>u:ii(|ni devait marier leM'iuinx. les
louie témoins pri.< parmi les ;uiiis lopins; dévoués des Iniis rmiiiles, et dont faisait partie le premier pré^idenl de la «oiir royale, ions, jusqu'au curé de Saint-Pierre, restèrent debout en formant, du côté de la cour, un cercle imnosaiit. Cet hommage rendu par toute cette assemblée à la paternité, qui, dans cet instant, rayonnait d'une majesté rovale, imprimait k celte scène une couleur antique. Ce fut le seul moment pendant lecpiel, depuis seize ans, Balthazar oublia la recherche de l'absolu. M. Raparlier le notaire alla demaiider à Marguerite et à sa sœur si toutes les personnes invitées à la signature et au dîner qui devait la suivre étaient arrivées; et, sur leur réponse affirmative, il revint prendre le contrat do mariage de Marguerite et de • M. de Snlis, qui devait être lu I ■ premier, quand tout à coup la porte
In parloir s'ouvrit, et Lcmulquinier se montra le visage flamboyant Je joie.
— Monsieur, monsieur !
Balthazar jeta sur Marguerite un regard de désespoir, lui fit un iigne et l'emmena dans le jardin. Aussitôt le trouble se mit dans 'assemblée.
— Je n'osais pas te le dire, mon enfant, dit le père à sa fllle ; mais puisque tu as tant fait pour moi, tu me sauveras de ce dernier malaeur. Lemulquinicr m'a prêté, pour une dernière expérience qui n'a pa^ réussi, vingt mille francs, !(• fruit de ses économies. Le malheureux vient sans doute me les reilemaiuler en apprenant que je suis redevenu riche, doime-les-lui sur-li'-chanip. Ah! mon ange, tu lui dois ton père, car lui scid me consolait dans mes désa>4res, lui scid encore a foi en moi. Certes, sans lui je serais mort... — Monsieur, monsieur! criait Lemulquiuier. — Eh bien? dit Balthazar en se retournant. — Cn diamant!...
Claês sauta dans le parloir en apercevant un diamant dans la main de son valet de chambre, qui lui dit tout bas : —Je suis allé au laboratoire.
Le chimiste, qui avait tout oublié, jeta un regard sur le vieux Flajiand, et ce regard ne pouvait se traduire que par ces mots : Tu es allé le premier au lahoratoiri'! — Et, dit le valet en continuant, j'ai trouvé ce diamant dans la capside qui comnuniiquail avec cette pile que nous avions laissée entrain de faire des siennes, et elle en a (ait, monsieur ! ajouia-t-il en montrant un diamant blanc de forme octaé- (Irique dont l'éclat attirait les regards étonnés de toute l'assemblée. — Mes enfants, mes amis, dit Balthazar, pardonnez à mon vieux serviteur, pardonnez-moi. Ceci va me rendre fou. Un hasard de sept années a produit sans moi une découverte que je cherche depuis seize ans. Comment.' je n'en sais rien. Oui. j'avais laissé du sulfure de carbone sous l'inlluence d une pile de Voila dont l'action aurait dû être surveillée tous les jours. F-h bien! pendant mon absence, le [)ouvoir de Dieu a éclaté dans mon laboratoire sans que j'aie pu constater ses -clTets, progressifs, bien entendu! Cela n'est-il pas affreux? Maudit exil! maudit hasard ! Hélas! si j avais épié celte longue, cette lente, cetie subite, je ne sais comment dire, cristallisation, transformation, enfin ce miracle, eh bien! mes enfants seraient plus riches encore. Quoique ce ne soit pas la solution du problème que je cherche, au moins les premiers rayons de ma gloire auraient lui sur mon pays, et ce moment, que nos affections satisfaites rendent si ardent de bonheur, serait encore échauffé par le soleil de la science !
Chacun gardait le silence devant cet homme. Les paroles sans suite qui lui lurent arrachées par la douleur furent trop vraies pour n'être pas sublimes.
Tout à coup, Balthazar refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta sur l'assemblée un regard majestueux qui brilla dans les âmes, prit le diamant, et l'offrit à Marguerite en s'écriant : — Il t'appartient, mon ange! Puis il renvoya Lemulquinicr par un geste, et ditau notaire : — Continuons.
Ce mot excita dans l'assemblée le frissonnement que, dans certains rôles, Talma causait aux masses attentives, Balthazar s'était assis en se disant à voix basse : Je ne dois être que père aujourd'hui. Marguerite entendit le mol, s'avança, saisit la main de son pcre et la baisa respecliieusemenl. — Jamais homme n'a élé si grand, dit Emmanuel quand sa prétendue revint près de lui, jamais homme n'a été si puissant, tout autre en deviendrait fou.
Les trois contrats lus et signés, chacun s'empressa de questionner Baittaasar sur la manière dout s'était formé ce diamant, mais il ne
pouvait rien répondre 'iir un accident si étrange. Il regarda son gre" nier, et le montra par un geste de rage. — Oui, la puissauce'^ effrayante due au mouvement île la matière eiiflamniée qui sans doute a fait les méianx, les diamants, dit-il. s'est manifestée là pendant un moment, par hasard, — Ce hasard est sans doute bien naturel, dit un do ces gens qui veulent expli(pi(Ttout, le bonhomme aura oublié <pielque (li:iinanl vérilalile. C'est auiantdesauvé sur <('u\ qu'il a brrtiés. — Oubliniis cela, dii lialthazar ii ses amis, je vous prie de ne pas m'en parler aujourd'hui.
Marguerite prit le bras de son père jiour se rendre dans les appartements de la maison de devant, où raitendaii une somptueuse fête. Quand il entra dau'i l;i Lalerie après tous ses hôtes, il la vit nienblée de tableaux et remplie de (leurs rares. — Des tableaux, s'écria-t-il, des tableaux! et quelques-uns de nos anciens!
Il s'arrêta, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse, et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant l'étendue de son humiliation secrète. — Tout cela est à vous, mon père, dit Marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l'àme de Balthazar. — Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s'écria-t-il, combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père? — Ne conservez plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit-elle, et vous m'aurez récompensée au delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinicr, mou père chéri, le peu de mots que vous m'avez dits de lui me le lait estimer, et, je l'avoue,, j avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que vous lui devez, il restera près de vous comme un humble ami. Emmanuel possède environ soixante mille francs d'économie, nous les donnelons à Lcmidquinier. Après vous avoir si bien servi, cet homme doit être heureux le reste de ses jours. Ne vous inquiétez pas de nous ! M. do Solis et moi, nous aurons une vie calme et douce, une vie sans faste; nous pouvons donc nous passer de celte somme jusqu'à ce que vous nous la rendiez. — Ah ! ma fille, ne m'abandonne jamais! Sois toujours la providence de ton père!
En entrant dans les appartements de réception, Balthazar les trouva restaurés et meublés aussi magnifiquement qu'ils l'étaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée par le grand escalier, sur chaque marche duquel m trouvaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon, offerte par Gabriel à son père, séduisit les regards autant qu'un luxe de table qui parut inoui aux principaux habitants d'une ville où ce luxe est traditionnellement à la tnode. Les domestiques de M. Conyncks, ceux de Claës et de Pierquin, étaient là pour servir ce repas somptueux. En se voyant au milieu de cette table couronnée de parents, d'amis et de ligures sur lesquelles éclatait une joie vive et sincère, Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinicr, eut une émotion si pénétrante, que chacun se tut, comme on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs. — Chers enfants, s'écria-t-il, vous avez tué le ve:iu gras pour le retour du père prodigue.
Ce mot, par lequel lesavant se faisait justice, et qui empêcha peutêtre qu'on ne la lui fît plus sévère, fut prononcé si noblement, que chacun attendri essuya ses larmes ; mais ce fut la dernière expression de mélancolie, la joie prit insensiblenicnl le caractère bruyant et animé qui signale les fêtes de famille. Après le dîner, les principaux habiiants de la ville arrivèrent pour le bal, qui s'ouvrit et qui répondil à la splendeur classique de la maison Claés restaurée. Les trois mariages se firent promptement et donnèrent lien à des fêtes, des bals, des repas, qui entraînèrent pour plusieurs mois le vieux Claës dans le tourbillon du monde. Son fils aîné alla s'établira la terre que possédait près de Cambray Conyncks, qui ne voulait jamais se séparer de sa fille. Madame Pierquindul également quitter la maison paternelle, pour faire les honneurs de l'hôtel que Pierquin avait fail bâtir, et où il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue, et son oncle des Raccpiels venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés. Jean partit |)our Paris, où il devait achever son éducation.
Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel de Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Celte noble fille reçut par les mains de l'amour la couronne la plus enviée, celle que le bonheur tresse et dont l'éclat est entretenu par la constance. En effet, jamais couple n'offrit mieux l'image de cette félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie, et qui s'étaient si saintement aimés, excita dans la ville une admiration respectueuse. M. de Solis, nommé depuis longtemps inspecteur général de l'Université, se démit de ses fonctions pour mieux jouir de son bonheur, et rester à Douai, où chacun rendait si bien hommage à ses talents et à son caractère, que son nom était par avance promis au scrutin des collèges électoraux, quand viendrait pour lui làge de la députation. Mar' iierite, nui s'était montrée si forte dans l'adversité, redevint dans le bonheur une femme douce et bonne. Claës resta pendant cette année gravement préoccupé san<:
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
doute; mais, s'il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus suffisaient, il parut négliger son laboratoire. Marguerite, qui reprit les aucienues habitudes île la maison Claês. donna tous les uuiis. a sou père, une fête de famille à laquelle assistaient les Pierquiii et les Couvneks. et revut la haute société de la ville à un jour de la seinaiue où elle avait un café qui devint l'un des plus célèbres. (Juuique souvent distrait, Gaés assistait à toutes les assemblées, et ledevinl si complaisauuuonl homme du momie pour complaire à sa fille aînée, que ses entants purent croire qu il avait reiumcé à chercher la solution ^]<' son problème. Trois ans se |ia>>èrent ainsi.
Eu 1828. un évciienient favorable à Emmaïuiel l'aiipila en Espagne. Quoiqu'il v eût. entre les biens de la maison de Solis ei lui. trois branches nombreuses, la fièvrejaune. la vieillesse. l'infécondité, tous Icscaprices de la fortune s'accordèrent pour rendre Emmanuel l'héritier des titreset des riches subsiilulions de sa maison, lui, le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres, la maison de Solis avait acquis le comté de Nourho. Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari, qui devait rester en Espagne aussi longtemps que le voudraient ses affaires, elle fut d'ailleurs curieuse de voir le château de Casa-Réal, où sa mère avait passé son enfance, et la ville de Grenade . berceau patrimonial de la famille Solis. Elle partit, en confiant l'administration de la maison .au dévouement de Martha, de Josette et de Lemulquiuier, qui avait l'Iinbiiude de la conduire.
Ballbazar, à qui .Marguerite avait proposé le voyage en Espagne, s'y clail refusé en alléguant son grand .ige; mais plusieurs travaux médités depuis longtemps, et qui devaient réaliser ses espérances , furent la véritable raison de son refus.
Le comte et la comtesse de Soly y Nourho restèrent en Espagne plus longtemps qu'ils ne le voulurent, Marguerite y eut un enfanta Ils se trouvaient au milieu de Tannée 1830 à Cadix, oii Us comptaient s'embarquer pour revenir en France, par l'Iia- Ue; mais ils y reçurent une lettre dans laquelle Félicie apprenait de tristes nouvelles à sa sœur. En dix-huit mois leur père s'était complètement ruiné. Gabriel
et Pierquin étaient obligés de remettre à Lemulquinier une somme mensuelle pour subvenir aux dépenses de la maison. Le vieux aonieslique avait encore une fois sacrifié sa fortune à son maître. Balthazar ne voulait recevoir personne, et n'admettait même pas ses enfants chez lui. Josette et Hartha étaient mortes. Le cocher, le cuisinier et les autres gens avaient été successivement renvoyés. Les chevaux et les équipages étaient vendus. Quoique Lemulquinier gardât le plus
f»rofond secret sur les habitudes de son maître, il était à croire que es mille francs donnés par mois par Gabriel Claês et par Pierquin s'employaient en expériences. Le peu de provisions que le valet de chambre achet^iit au marché faisait supposer que ces deux vieillards se contentaient du strict nécessaire. Enfin, pour ne pas laisser vendre la maison paternelle. Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que le vieillard avait empruntées, à leur insu, sur cet immoible. Aucun de ses enfants n'avait d'influence sur ce vieillard, qui,
Perqum se mordit les lèvres. — page 35
à soixante-dix ans, déployait une énergie extraordinaire pourarriver à fiiire toutes ses volontés, même les plus absurdes. Marguerite pouvait peut-être seule reprendre l'empire qu'elle avait jadis exercé sur Baltbazar, et Félicie suppliait sa sœur d'arriver proiuplemeni; elle craignait que son père n'eût signé quelques lettres de change. Gabriel. Convncks et Pierquin. effrayés tous de la continuité d'une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat, étaient décidés à ne pas payer les dettes de M. Claës. Cette lettre changea les dispositions du voyage de Marguerite, qui prit le chemin le plus court poui gagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui permettaienr bien d'éteindre encore une fois les dettes de son père; mais elle voulait plus, elle voulait obéir :i sa mère en ne laissant pas descendre au iciniiie;m liiililiazar déshonoré Certes, elle seule pouvait exercer assez d'ascendani sur ie vieillard pour l'empêcher de continuer son œuvre de ruine, à na âge où l'on ne devait attendre aucun travail
fructueux de ses facultés affaiblies. Mais elle désirait le gouverner sans le froisser, afin de ne cas imiter les enfants de îsophocle, au cas où son père approcherait do but scientifique auquel il avait tant sacrifié. •
M. et madame de Solis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 1831, et arrivèrent à Douai dans la matinée. Marguerite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris, et la trouva fermée. La sonnette fut violemment tirée sans que personne répondît. Un marchand quitta le pas de sa boutique où l'avait amené le fracas des voitures de M. de Solis et de sa suite. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d'un inénage aimé dans toute la ville, et attirées aussi par cette curiosité vague qui s'at- \ tachait aux événements
que l'arrivée de Marguerite faisait préjuger dans la maison Claës. Le marchand dit au valet de chambre du comte de ; Solis que le vieux Claês
• était sorti depuis envi-
ron une heure. Sans doute, M. Lemulquinier promenait son maître sur les remparts. Marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte, afin d'éviter la scène que^lui préparait la résistance de son père, si, comme le lui avait écrit Félicie, il se refusait à l'admettre chez lui. Pendant ce temps, Emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir M. et madame Pierquin. En un moment la porte fut ouverte. Marguerite entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les miirailjes nues comme si le feu y eût été mis. Les admirables boiseries sculptées par Van-Huysium et le portrait du président avaient été vendus, diton. à lord Spencer. La salle à manger était vide, il ne s'y trouvait plus que deux chaises de jiaille et une table conunune sur laquelle Marguerite aperçut avec elïroi deux assiettes, deux bols, deux couverts d'argent, et sur un plat les restes d'un hareng saur que Claês et son valet de chambre venaient sans doute de partager. En un instant elle parcourut la maison ,^ dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d'une nudité pareille à celle du parloir et de la salle à manger. L'idée de l'absolu avait passé partout comme un incendie.' Pour
LA RECHERCHE DE T/ABSOLU
tout mobilier, la chambre de son prre avait un lit, une chaise et une table sur laquelle était un mauvais chandelier de cuivre où la veille avait expiré un bout de chandelle de la plus mauvaise es|ièce. Le dénùtncnt y éiait si complet qu'il ne s'y trouvait plus de rideaux aux fenêtres. Les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison, tout, jusqu'aux ustensiles de cuisine, avait été vendu. Emue par la curiosité qui ne nous abandonne même pas dans le malheur, Marguerite entra chez Lemulquinier, dont la chambre était aussi nue que celle de son mailre. Dans le tiroir à demi fermé de la table, elle aperçut une reconnaissance du mont-de-,{>iété qui attestait que le valet avait mis sa montre en gage quelques jours auparavant. Elle courut au laboratoire, et vit cette pièce pleine d'instruments de science comme par le passé. Elle se fit ouvrir sou appartement, son père y avait tout respecté.
Au premier coup d'œil qu'elle y jeta, Marguerite fondit en larmes et pardonna tout à sou père. Au milieu de celte fureur dévastatrice, il avait donc été arrêté par le sentiment paternel et par la reconnaissance qu'il devait à sa fille!
Cette preuve de tendresse reçue dans un moment où le désespoir de Marguerite était au comble, détermina l'une de ces réactions morales contre lesquelles les cœurs les plus froids sont sans force. Elle descendit au parloir et y attendit l'arrivée de son père , dans une anxiété que le doute augmentait affreusement.
Comment allait- elle le revoir? Détruit, décrépit, souffrant, affaibli par les jeûnes qu'il subissait par orgueil. Mais aurait-il sa raison? Des larmes coulaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçût en retrouvant ce sanctuaire dévasté.
Les images de toute sa vie, ses efforts, ses précautions inutiles, son enfance, sa mère heureuse et malheureuse, tout, jusqu'à la vue de son petit Joseph qui souriait à ce spectacle de désolation, lui composait un poème de déchirantes mélancolies.
Mais, (iu()i(iu'elle prévit des malheurs, elle ne s'altcndaii pas au dénoûment qui devait couronner la vie de son père, celle vie à la fois si grandiose et si misérable. L'étal dans lequel se trouvait M. Claés n'était un secret pour personne. A la honte des hommes, il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur à sa persévérance d'homme de génie. Pour toute la société, Balthazar était un homme à interdire, un mauvais père, qui avait mangé six fortunes, des millions, et qui cherchait la pierre philosophale, au dixneuvième siècle, ce siècle éclairé, ce siècle incrédule, ce siècle, elc... on le calomniait en le flétrissant du nom d'alchimiste, en lui jetant au nez ce mot : — Il veut faire de l'or ! Que ne disait-on pas d éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence auss? brutale que l'était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse, e tutti quanti. Les peuples comprennen» encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les rois.
. Ces opinions avaient insensiblement filtré de la haute sociéié douaisienne dans la bourgeoisie, et de la bourgeoisie dans le bas peuple. Le chimiste septuagénaire excitait donc un profond sentiment de pi-
Alions, gamins, respect à ua grand homme! — faoi 4î.
tié chez les gens bien élevés, une curiosilé railleuse dans le peuplai deux expressions grosses de mépris et de ce vœ victis! dont sont accablés les grands hommes par les masses quand elles les voient misérables. Beaucoup de personnes venaient devant la maison Claês, se montrer la rosace du grenier où s'était consumé tant d'or et de charbon. Quand Balthazar passait, il était indiqué du doigt; souvent, à son aspect, un mot de raillerie ou de pitié s'échappait des lèvres d'un homme du peuple ou d'un enfant; mais Lemulcpiinier avait soin de le lui traduire comme un éloge, et pouvait le tromper impunément. Si les yeux de Balthazar avaient conservé cette lucidité sublime que l'habitude des grandes pensées y imprime, le sens de l'ouïe s'éiait affaibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers ei superstitieux, ce vieillard élait donc un sorcier. La noble, la grande maison Claês, s'appelait, dans les faubourgs et dans les campagnes, la maison du diable. Il n'y avait pas jusqu'à la figure de Lemulquinier qui
ne prêtât aux croyances ridicules qui s'étaient répandues sur son maître. Aussi, quand le pauvre vieux ilote allait au marché chercher les denrées nécessaires à la subsistance, et qu'il prenait parmi les moins chères de toutes, n'obtenail-il rien sans recevoir quelques injures en manière de réjouissance; heureux même, si, souvent, quelques marchandes superstitieuses ne refusaient pas de lui vendre sa maigre pitance en craignant de se damner par un contact avec un suppôt de l'enfer. Les sentiments de toute celle ville étaient donc généralemeni hostiles à ce grand vieillard et à son compagnon. Le désordre des vêtements de l'un et de l'autre y prêtait encore, ils allaient vêtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extérieur décent et qui hésitent à demander l'aumône.
Tôt ou lard ces deux vieilles gens pouvaient être insultés. Pierquin, sentant combien une injure publique serait déshonorante pour la famille , envoyait toujours, durant les promenades de son beaupère, deux ou trois de ses gens qui l'environnaient à dislance avec la mission de le protéger, car la Révolution de juillet n'avait pas contribué à rendre le peuple respectueux.
Par une de ces fataMtés qui ne s'expliquent pas, Claés et Lemulquinier, sortis de grand matin, avaient trompé la surveillance secrète de M. et madame Pierquin, et se trouvaient seuls en ville. Au retour de leur promenade ils vinrent s'asseoir au soleil, sur un banc de la place Saint-.Iacques, où passaient quelques enfants pour aller à l'école ou au collège. En apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages s'épanouissaient au soleil, les enfants se mirent à en causer. Ordinairement, les causeries d'enfants arrivent bienlôl à des rires; du rire, ils en vinrent à des mystifications sans en connaître la cruauté. Sept ou huit des premiers qui arrivèrent se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étouffés qui attirèrent l'attention de Lemulquinier.
— Tiens, vois-tu celui-là dont la lêle est comme un genou? — Oui. — Eh bien! il est savant de naissance.
— Papa dit qu'il fait de l'or, dit un autre. — Par où? C'est-y par là ou par ici? ajouta un troisième en montrant d'un geste goguenard
LA RKCHERCHP. DE i; ABSOLU.
cette pariie d'eux-mêmes que les écoliers se nionirent si souvent eo sirae de mépris.
Le plus polit de la baudo. qui avait sou pauier plein do provisions, et qui lécliait une Ltrlino bourrée, s'avança uaïvoiiieiu vers le bauc, et liit à Lomulqniuier : — Cost-y vrai, monsiour. que vous faites des perles et des diainanis? — Oui, mon petit milicien, réjiondit Lemulquinier eu souriant et lui Trappant sur la joue, nous l en donnerons quand tu seras bien savant. — Ah ! monsieur, donnez-m'en aussi fut une exclamation générale.
Tons les enfani? accoururent comme une miée d'oiseaux ei eniourèrent les doux cbunisies. Balih.izar, absorbé dans une méditation d'où il fut tiré par ces cris, lit alors un geste d'éionnemeni qui causa un lire général. — Allon>. i;aniins, respect à un grand homme 1 dit Lemulquuiier. — A la t liienlit ! crièrent les enfants. Vous êtes des sorciers. — Oui. sorciers, vieux sorciers! sorciers, na!
Lemulquinier se dressa sur ses pieds, et menaça de sa canne les enfants, qui s'enfuirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier, qui déjeunait à quelques pas de là, ayant vu Lcmiihiuinior levant sa ca«ne pour faire sauver les enfants, crut qu'il les avait frappés, et les appuya par ce mot terrible : A bas les sorciers !
Les enfants, se sentant soutenus, lancèrent leurs projectiles, qui atteignirent les deux vieillards, au moment où le comte de Solis se montrait au bout de la place, accompagné dos domosiiques de Pierquin. Ils narrivèreni pas assez vite pour empêcher les enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son valei do chambre. Le coup était porté. Ballhazar. dont les facultés avaient clé jusqu'alors con-. servécs par la chasteté na.urelle aux savants chez qui la préoccupation d'ime découverte anéantit les passions, devina, par un phénomène d'intussusceplion, le secret de cetio scène; son corps décrépit ne soutint pas la réaction affreuse qu il éprouva dans la hante région de ses sentiments, il tomba frappé d'une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier. qui le ramena chez lui sur un brancard, entouré par ses deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d'escorter le vieillard jusqu'à la porte de sa maison, où se irouvaienl Félicie et ses enfants, Jean. Marguerite et Gabriel, qui, prévenu par sa sœur était arrivé de Cambrai avec sa femme. Ce lut un spectacle affreux que celui de l'entrée de ce vieillard qui se déballait moins contre la mort que contre l'effroi de voir ses enfants pénétrant le secret de sa misère. Auiisitot un lit fut dressé au milieu du parloir, les secours furent prodigués à Balthazar, dont la silualion permit, vers la fin de la journée, de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysie, quoique habilement comballue, le laissa néanmoins assez longtemps dans un état voisin de l'enfance. Quand la paralysie eut cessé par degrés, elle resta sur la langue, qu'elle avait spécialement affectée, peut-être parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfants.
Cette scène avait allumé dans la ville une indignation générale. Par une loi, jusqu'alors inconnue, qui dirige les allcctions des masses, cet événement ramena tous les esprits à M. Claës. En un moment il devint un grand homme, il excita l'admiration et obtint tous les sentiments qu'on lui refusait la veille. Chacun vanta sa patience, sa volonté, son courage, son génie. Les magistrats voulurent sévir contre ceux qui avaient participé à cet attentat ; mais le mal élait fait. La famille Chiés demanda la première que col affaire fût assoupie. Jlarguerite avait orduniié de meubler le parloir dont les parois nues furent bieutùl tendues de soie. Quand, quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés, et qu'il se retrouva dans une sphère élégante, environné de tout ce qui étaii nécessaire à la vie heureuse, il fil entendre que sa fille Marguerite devait être venue, au moment même où elle rentrait au parloir; en la voyant, Ralthazar rougit, ses yeux se mouillèrent sans qu'il en sortit dès larmes. Il put presser de ses doigts froids la main de sa fille, et mit dans cette
pression tons les sentiments et toutes les idées qu'il ne pouvait plus exprimer. Ce fut quelque chose de saint et de solennel, l'adieu du cervo.ui qui vivait encore, du civur que la reconnaissance raniuiaii. Epni-o par ses lenlaiivos infructueuses, lassé par sa lutte avec un prdlilome gigantesque et désespéré peut-être de l'incognito qui atiendaii sa mémoire, ce géant allait bieniAl cesser de vivre: tous ses enfants l'entouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréés par les images de l'abondance, de la richesse, et par le tableau louchant que lui présonlait sa belle famille. Il fui constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses scMilimcnts ; ses yeux contractèrent soudain ime si grande variété d'expression, qu'ils eurent comme un lang;ige de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les délies de son père, et rendit, en quelques jours, à la maison Claës, une splendeur moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le chevet du lit de Ralthazar. de qui elle s'efforçait de deviner toutes les pensées, et d'accomplir les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans les allernalives de mal et de bien qui signalent chez les vieillards le combat de la vie et de la mort; tous les matins, ses enfants se rendaient près de lui, restaient pendant la journée dans le parloir en dînant devant son lit, et ne sortaient qu'au moment où il s'endormait. La distraction qui lui plut davantage, parmi toutes celles que l'on cberoliaiià lui donner, fut la lecture dos journaux, que les événements politicpies rendirent alors fort intéressants. M. Claës écoutait attentivement celte lecture, que M. de Solis faisait à voix haute et près de lui.
Vers la fin de l'année 183*2, Ballhazar passa une nuit extrêmement critique, (uniriaiu laquelle M. Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d'un changement subit qui se fit chez le malade; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d'une agonie.
Le vieillard se livrait à des mouvements d'une force incroyable
fiour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et remuait la angue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projetaièiil des pensi'os ; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouïes ; ses doigts s'agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur pçre avec celte affection que la crainte de sa mon prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vivo ; mais il ne leur témoigna point la satisfaction que lui causaient haliiiuellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Piorquiu, s'empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture forait diversion aux crises intériel^ res qui travaillaient Ballhazar. En dépliant la feuille, il vit ces mots : découverte de l'absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il élait parlé d'un procès relatif à la vente qu'un . lèbre mathématicien polonais avait faite de l'absolu. Quoique Emm, nuel lût tout bas l'annonce du fait à Marguerite, qui le pria de passf lartiele, Ballhazar avait entendu.
Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s'anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime, il leva une main crispée par la rage, et cria d'une voix éclalaiiie le fameux mol d'Arohimède : EDnÊiiA (/o( (route)! Il relomba sur son lit eu rendant le son lourd d'un corps inerte. 11 mourut en poussant un gémissoineiit affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent, jusqu'au moment où le médecin les ferma, le regret do n'avoir pu léguer à le scieuoe le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la mort.
Parii. |uin-«cplembre 1834.
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UN EPISODE SOUS LA TERREUR