‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 90 sur 92 · ESODTSSE D'HO]\I>TE D'AFFAIRES · texte numérisé non relu

ESODTSSE D'HO]\I>TE D'AFFAIRES

les avoir! » Le comte va voir lui-nièoiclc siirleiuiemain, le mobilier, •yaiil les (iiuilro mille iVaiies sur lui. La vente avait été réalisée à la dilipeiiee du petit tj-oizeau, (|ui poussait à la roue; il avait fiif/(7urfp'. disait-il. la veuve. Se souciant peu de cet agréable vieillard, qui allait perdre ses mille francs, Maxime voulut faire porter immédialcmcni tout le mobilier dans un appartement loué au nom de madame Ida liouamy, rue Tronchel, dans une maison neuve. Aussi s'éiait-il préeauiionné de plusieurs grandes voilures de déménagement Maxime, refas( iné par la beauté du mobilier, qui, pour un tapissier, auraii valu six mille francs, trouva le mallieuren\ vieillard, jaune de sa jauni ;se, »u coin du feu. la tète enveloppée dans doux madras, et nn bonnclde coion par-dessns, emmitouflé comme un lustre, abattu, ne pouvant pas parler, cntin si délabré, que le comte fut forcé de s'entendre avec un valet de cbambre. .Après avoir remis les quatre mille francs au valei de chambre qui les portait à son maître, pour qu'il en donnât on revu. Maxime voulut aller dire à ses commissionnaires de faire avancer les voitures; mais il entendit alors une voix qui résonna comme une crécelle à son oreille, et qui lui cria : — « C est inniile, monsieur le comte, nous sommes quilles, j'ai six cent trente francs quinze centimes à vous remettre! » Et il fut tout effrayé de voir Cérilet sorti de ses envelonpes, comme un papillon de sa larve, qui lui

tendit ses sacrés dossiers en ajoutant : — « Dans mes malheurs, j'ai appris à jouer la eoméilie, et je vaux Bouffé dans les vieillards. — .le suis dans la forél de l'.ou'.ly ! s'écria Maxime. — Non, monsieur le comte, vous êtes clie/. inadcinoisclle llortense, l'amie du vieux lord Dudley, qui la cache à tous les regards; mais elle a le mauvais goût d'aimer voire servilour. — Si jamais, me disait le comte, j'ai en envie de tuer nn houime, ce fui dans ce moment; mais que voulezvous? llortense me montrait sa jolie tète, il fallut rire, et, pour conserver ma supériorité, je lui dis en lui jetant les six cents francs : — Voilà pour la fille. »

— C'est imit, Maxime? s'écria la Palférine.

— D'autant plus que c'était l'argent du petit Croizeau, dit le profond Cardot.

— Maxime eut un triomphe, reprit Desroches, car llortense s'écria ; — Ahl si j'avais su que ce fût loi!...

— En voilà une de confusion ! s'écria la lorette. — Tu as perdu, niilord. di'.-ellc au notaire.

Kl c'est ainsi que le menuisier à qui Malaga devait cent cens fui payé.

Paris, 1845.

FIN I) UNE ESQUISSE P lIOMMi: h .vFrAmF.S.

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Deni<art, homme décore dans qui le Croizcau voulut roir un rival, — mgp. 62

— Im(.r. de Uouric. Luibnun t-i C". roc- da '<ic-d»ini.rM. lâ

tmn mimM dfknkoi,

Madame, fasse Dieu que celle œuvre ail une vie plus longue que la mienne; la reconnaissance que je vous ai vouée, et qui, je l'espère, égalera votre afieciion presque maternelle pour moi , subsisterait alors au delà du ternie fixé à nos sentiments Ce sublime privilège d'é;cndre ainsi par la vie de nos œuvres l'existence du cœur suffirait, s'il y avait jamais une certitude à cet égard, pour consoler de toutes les peines qu'il coûte à ceux dont l'ambition est de le conquérir. Je répéterai donc:

Dieu le veuille ! De Baizac

Il existe à Douai dans la rue de Paris une maison dont la physionomie, les disposi- „ y

lions intérieures et les dé- ^

tails ont, plus que ceux d'au- u \^, f^^^^■,^ ^„ jertnin nombre .('(Tcheylns ou de cun autre logis, garde le caractère des vieilles conslruc-

tions flamandes, si naîvemcul apiiro;.:iéis ^'->x mœuv; patriarcales 1 de ce bon pays; uiais, avaai de la diicrire, peut-être faut-il établir |

bourgmestres itu côté de la liancéa. — pa6E 2.

,'crrues des vieux âaes. De là vient sans doute le prodigieux intérêt lu'insnire une description arcliiiecturale quand la fantaisie de 1 clti-

(i;r,is liniéréi des écrivains la nécessité de tes préparations didactiques contre les- ■inclk-s protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui voudraient des éinolinus sans en subir les principes générateurs, la fleur sans la graine, l'enfant sans la gestation. L'art sorait-il donc tenu d'être plus fort que ne l'est la nature? fjcs cvéiKjnents de la vie humaine, soit publique, soit privée, sont si inlimemcnl liés à l'architecture, que la plupart des observatcurspeuvcMl rccon>truire les nations ou les iiiiiividus dans toiiic la vériié de leurs habiUides, d'aiivès les restes de leurs nionimieuis publics ou par l'e^ninon de leurs reliques doiiif'sliques. L'archéologie est à la nature sociale ce que l'anatomie comparée est à la nature org.nnisée. Une mosaïque révèle toute une sociéié, comme un squelette d'ichlhyosaure sons - cnioiid toute une création. De part et d'autre, tout se déduit, tout s'enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à une cause. Le saraoî ressuscite ainsi jusqu'aux

qii inspir

LA RRCHRRCHF, DE L'ABSOLO.

Tain n'en dénature point les éli'menis; chaerni ne pent-il pas la raltaclior an passé p:ir de sévères dédnclions; et. [nmv riionnne, le passé re>^i'inlile s'..iî;iilién''.iK'nl à I avenir : lui raeoiuer te ipii fui, ii e^l-ce pas luestpie toujonr,- lui dire ce qui sera? Eniin, il est r.ire que la peinture des lieu\ où la vie s'écoule ne rappelle à chacun ou ses vœux traliis ou ses espérances en fleur. La coin|iaraison entre un pré>cni ipii trompe les vouloirs secrets et I avenir qui peut les réaliser, est une source inépuisable de mélancolie on de salisl'aeiions douces. Aussi, est-il presque impossible de ne pas être pris d une espèce d'attendrissement à la peinimo de la vie namande, quand les accessoires en sont bien reiKlus. rmnqtioi '.' Peut-être est-ce. parmi les différentes existences, celle qui Unit le mieux les incertitudes de l'homme. Elle ne va pas sans toutes fêtes, sans tous les liens de la famille, s;)nsune grasse aisance qui atteste la contiimité du bien-êire, sans un repos qui ressemble à de la béalilude; mais elle exprime sariout le calme et la monotonie d'un bmilienr naïvement sen^iel où h jouissance étouffe le désir en le préveniiiu l()\ijours. Quelque prix ave l'homme passionné puisse attacher aux tumultes des sentiiiii-ui . il ne voit j.-imais sans émotion les ini;i|;e$ de colle nature sociaU^ où les l>. ltemenl< du cœur sont si bien réglé'., que les gens supcrliiiils Taousent de fruiilonr. La foule préfère généralement la force anormale qui délioide à la force é;zale qui persiste. La foule n'a ni le tem|ts ni la patience de constater I immense pouvoir caché sous une apparence uniforme. Aussi, pour feaiipcr celle foule emportée par le eoui ant de la vie. la passion, de même que le gi and artiste, n'a-t-elle d'autre ressource que d'aller au delà du but, comme ont fait Micliel- Angc. Bianca Capcllo, mademoiselle de la Vallière, Bceihowen et Paganini. Les gr.iud^ calculateurs seuls pensent qu'il ne faui jamais dépasser le bui. et n'ont de respect que pour la virtualité enipreiale d.ius un parlait accomplissement qui met en loule œuvre ce caltne profond dont le charme saisii les hommes supérieurs. Or. la vie adoptée par ce peuple essentiellement économe remplit bien les conditions de félicité que rêvent les niasses pour la vie citoyenne ei bourgeoise. La maiérialiié la plus exquise est empreinte dans loulcs les habitudes flamandes. Le cnmfori anglais oiTre des teintes sèches, des tons durs; laiulis qu'en Tlandre le vieil i;.iéiieur des ménageréjouit l'œil par des couleurs moelleuses, par une bonhomie vraie; il implique le travail sans faliguc; la pipe y dénoie une heureuse application du far n^rnte napolitain; puis, il accuse un sentiment paisible de l'an, sa condition la plus nécessaire, la patience; et l'élément qui en reiul les créations durables, la conscience. Le caractère flamand e>i dans ces deux mots, patience et conscience, qui semblent exclure les riches nuances de la poésie cl rendre les mœurs de ce pays aussi plates que le sont sus larges plaines, aussi froides que I esl son ciel brumeux ; mais il n'en est rien. La civilisation a déployé là son pouvoir en y modifiant tout, même les effets du climal. Si I on observe avec attention les produits des divers pays du globe, on esl tout d'abord surpris de voir les couleurs grises et fauves spécialement affectées aux productions des zones lenipérées, tandis que les couleurs les plus éclatantes distinguent celles des pays chauds. Les mœurs doivent nécessairement se conformer à celle loi de la nature. Les Flandres, qui jadis étaient essenliellcmeni brunes et vouées à des teiutes unies, ont trouvé les moyens de jeter de l'éclat dans leur aUnospbere fuligineuse par les vicissi Indes poliiicpies qui les ont successivement soumi-.cs ;iux Cuurguignuns, aux Espagnol.-., aux Français, et les ont fait fraterniser avec les Allemands et les Hollandais. i)e l'Espagiie, elles ont gardé le luxe des écarlaies, les salins brillants, les Uipi&series à effet vigoureux, les plumes, les mandolines, et les formes courtoises. De Venise, elles ont eu, en retour de leurs toiles ei de leurs dentelles, cette verrerie fantastique où le vin reluit et semble meilleur. De l'Autriche, elles ont conservé celle pesante dipioni;itie qai, suivant uu dicton populaire, fait trois pas dans un boisseau. Le commerce avec les Indes v a versé les inventions grotesques de la Cliine. et les i.ierveilles du Japon. Néanmoins, malgré leur patier.ic à tout aniasser, à ne rien rendre, à tout supporter, les FLtndres ne pouvaient gucrc elle con.>idéréei que comme le magasin général de I Europe jus(|u'au moment où la découverte du tabac sonda par la fiimé<; les traits épars de leur physionomie nationale. Dès lors, en dépit de.> morcellements de son territoire, le peuple flamand exiaa de par la pipe et 1.1 bière. Après s'être assimile, par la constante économie de sa conduite, les richesses et les idées de ses maîtres ou de ses voisins, ce pays, si nativemcnt terne et dépourvu de poésie, se composa nue vie originale et des mœurs caractérisiiqties, sans paraître cniaché de servilité. L'art y dépouilla tome idéalité (lOor reproduire uniquement la forme. Aussi ne demandez à cette patrie de la poésie pla.-iiqiie. ni la verve de la comédie, ni l'action dramatique, ni les jets hardis de l'épopée ou de l'ode, ni le pénie musical; mais elle est fertile en découvertes, en discussions doctorales qui veulent et le temps Cl la lamfie. Tout y esl frappé au coin de la jouissance temporelle. L homme y voit exclusivement ce qui est, sa pensée se courbe si scrupuleuscmeui à servir les besoins de la vie qu'en aucune œuvre elle ne s'est élancée au delà de ce monde. La seule idée d'avenir conçue par ce peuple fut une sorte d'économie en politique, sa force révolutionnaire vint du désir domestique d'avoir les coudées franches à

table et son aise complote sous l'auvent de ses steeâes. Le senliment du bienèire et l'esprit d'iiulé|iondance qu'inspire la foriune eugendiérenl, là plus tôt qu'ailleurs, ce besoin de liberté qui plus tard tra vailla I Europe. Aussi, la conslanco. de leurs idées et la ténacité que l'éducation donne aux Flamands en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la défense de leurs droits. Che/. ce peuple, rien donc ne seT„eunne à demi, ni les maisons, ni les meubles, ni la digue, ni la culture, ni la révolte. Aussi garde-l-il le monoiiole de ce qu'il cntrcprond. La fabrication de la dentelle, œuvre de patiente agriculture et de plus p;iiioiiie industrie, celle de sa toile, sont héréditaires comme ses foriiiiios patrimoniales. S'il fallait peindre la constance sou* la forme Iminaiue la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai, en prenant lo polirait d'un bon bourgmestre des Pays-lîas, capable, comme il s'en esl l;iiit rencontré, de mourir boiirgeoiseiiieiU et sans éclat pour les intérêts de s? Hanse. Mais les douces poésies de cette "ie patriaii aie se relrouveronl nalurellemenl (l;ius la poiuliire d'une des dornii'ios maisons qui, au temps où celte liisloire coninioiite, en cnuservaioiii encore le caracu re à Douai. De toutes les villes du déparli'iiicMi (lu Nord, Douai esl, hélas! celle qui se modernise le plus, où le soiiiinionl innovaleur a fait les plus rapides conquêtes, où l'amour du progrès social esl le plus répandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s'effacenl. Le ton, les modes, les façons de Paris y dominent ; et de l'ancienne vie flamande, les Douaisiens n'auronl plus bienlftl que la cordialité des soins hospitaliers, la couftoisie espagnole, la riohesse el ta propreté de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplace les maisons de briques. Le cossu des formes balaves aura cédé devant la cbiiiigeante élégance des nouveautés franyaises.

La maison où se sont passés les événements de celte histoire se trouve à peu près au milieu de la rue de Paris, el porte à Douai, depuis jilus de deux cents ans, le nom de la maison Claës. Les Van- (:iao-. luroiii jadis une des plus célèbres familles d'artisans auxquels les P;i\s-I!a- (lurent, dans plusieurs productions, une suprématie C(iiiiiuoroi;ilo qu'ils ont gardée. Pendant longtemps les Claës furent (lans la ville de Gand, de père en fils, les chefs de la puissante confrérie des tisserands. Lors de la révolte de cette grande cité contre Cliarles-Quini, qui voulait en supprimer les privilèges, le plus riche des Claës fut si fortement com|iromis,que prévoyant une citastrophe et forcé de partager le son de ses compagnons, il envoya secrètement, sous la protection de la France, sa i'emme, ses enfants et ses richesses, avant que les troupes de l'empereur n'eussent investi la ville. Les prévisions du syndic des tisserands étaient justes. H fut, ainsi que plusieurs autres bourgeois, excepté de la capitulation et pendu comme rebelle, tandis qu'il était en réalité le défenseur de l'indépendance gantoise. La mort de Claës et de ses compagnons porta ses fruits. Plus lard ces supplices inutiles coûtèrent au roi des Espagnes la plus grande pariie de ses possessions dans les Pays-Bas. De toutes les semences confiées à la terre, le sang versé par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson. (Juaiid Philippe II, qui punissait la révolte jusqu'à la seconde génération, étendit sur Douai son sceptre de fer, les Claës conservèrent leurs grands biens, en s'alliani à la très-noble famille de Moliiia, dont la branche aînée, alors pauvre, devint assez riche pour pouvoir racheter le comte de Nourho qu'elle ne possédait que lilulairement dans le royaume de Léon. Au commencement du dix-neuvième siècle, après des vicissitudes dont le tableau n'offrir;. il rien d'intéressant, la famille Claës était représentée, dans la branche établie à Douai, par la personne de M. Balthazar Claës-Molina, comte de Nourho, qui tenait à s'appeler tout uniment Balthazar Claës. De l'immense fortune amassée par ses ancêtres qui faisaient mouvoir un millier de métiers, il restait à Balthazar environ

Quinze mille livres de remet en fonds de terre dans l'arrondissement e Douai, et la maison de la rue de Paris dont le, mobilier valait d'ailleurs une fortune (Juani aux possessions du royaume de Léan, elles avaient été l'objet d'un procès entre les Molina de Flandre et la branche de celle famille restée en Espagne. Les Molina de Léon gagnèrent les domaines el prirent le titre de comtes de Nourho, quoique h? Claës eussi-nl seuls le dioil de le porter; mais la vauile de la bourgeoisie belge était supérieure à la morgue castillane. Aussi, quand l'élat civil lut institué, Balthazar Claës laissa-l-H de côlé les haillons de sa noblesse espagnole pour sa grande illustration gantoise. Le sentiment patriotique existe si foiiomeiil chez les familles exilées, que jusque (lans les derniers jours du dix-huitième siècle, les Claës étaient demeurés lidoba; à leurs traditions, à leurs mœurs el à leurs usages Hs ne s'alliaient qu'aux familles de la plus pure bourgeoisie ; il leur fallait un certain nombre d'éthevins ou de bourgmestres du côté de la fiancée pour r.Ldnicltre dans leur famille. Eulin ils allaient chercher leurs femmes à Bruges ou à Cand, à Liège ou en Hollande, afin de per|K'liier les coutumes de leur foyer domestique. Vers la fin du dernier siècle, leur société, de plus en plus restreinte, se bornait à sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les mœurs, dont la toge à grands plis, dont la gravité magistrale mi-parlie d'espagnole, s'harmoniaienl à leurs habitudes. Les habitants de la ville portaient une sorte de respect religieux à tc.ie famille, qui pour eux était conuiie uu préjugé. La constante honnêteté, la loyauté sans ta-

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che des Claës, leur invarinWp dt'rorum, fusaient d'eux une superslilioii aussi iiivéliirée que celle de la fêle de Gajaiit, cl bien ex|iriMiée par ce nom, la maison Claes. l/espril de la vieille Flandre res|iirait loul cnlicr dans eeilt> lial)iialion, qui ofliail aux amateurs d anii(|uiiés bourgeoises le lype des modestes maisons que se construisit la riche bourgeoisie au moyen âge.

Le principal ornement de la façade était une porte à deux venlaux en ehOiie garnis de clous disposés en quiiicoiiee, au centre desquels les Claës avaient fait scul|iler par orgueil deux navettes accouplées. La baie de cette porte, édifiée en pierre de grès, se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne sunnonlée d'une crois, et dans laquelle se voyait une statuette de sainte Geneviève filant sa quenouille. (Juoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de la lanterne, le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants d'en saisir tous les détails. Aussi le cliambranle, composé de colonncttes assemblées, conservait-il une couleur gris foncé et brillait-il de manière à faire croire qu'il avait été verni. De chaque côté de la porte, au rez-dechaussée, se trouvaient deux croisées semblables à toutes celles de la maison. Leur enradrement en pierre blanche Unissait sous l'appui par une coquille richement ornée, en h:iut par deux arcades que séparait le monUint de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties inégales, car la traverse placée à la hauteur voulue jiour ligurer une croix donnait aux deux cotés iiilerieurs de la croisée uni? dimension presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjulivenieul trois rangées de briques qui s'avançaient l'une sur l'autre, et dont chaipie brique était alternativement saillante ou retirée d'un pouce environ, de manière à dessiner une grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rouge. Les murs, bâtis en briques rejointoyées avec un mortier b! lie. étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées; le second n'en avait plus que trois, et le grenier tirait son jeur d'une grande ouverture ronde à cinq compartinienis, bordée en grès, et placée au inilicu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la rose dans le portail d'une cathédrale. Au faite s'élevait, en gui^e de girouette, une quenouille chargée de lin. Les deux côtés du grand triangle que formait le mur dj pignon étaient découpés carrément |iar des espèces de marches jusqu'au couronnement du premier ctai-'O, oij, à droite cl ù gauche de la maison, tombaient les eaux |iluvialf.'s rejetées par la gueule d'un animal fantastique. Au bas de la maison, une assise en près y sinmlait une marche. Œntin, dernier vesli^i- d''5 anciennes coiitinnes, de chaque côté de la porte, entre les dcii\ (. nètres, se trouvait dans la rue une trappe eu bois garnie de grandes bandes de fer, par laquelle on pénétrait dans les caves. Depuis sa construction, cette façade se nettoyait soigneusement deux lois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt. Les croisées, les appuis, les pierres, tout était épousseté mieux que ne sont épousseiés à Paris les marbres les plus précieux. Ce devant de maison n'offrait donc aucune trace de dégradation. Malgré les teintes foncées causées |iar la vétusté même de la brique, il était aussi bien conserve que peuvent l'être un vieux Uibleau, un vieux livre chéris par un amateur et qui seraient toujours neufs, s'ils ne subissaient, sous la cloche de notre atmosphère, l'influence des gaz dont la malignité nous menace nous-mêmes. Le ciel nuageux, la "température humide delà Flandre cl Ica ombres produites par le peu de largeur de la rue ôlaienl fort souvent à cette construction le lustre qi^elle empruntait à sa proi)reté recherchée, qui, d'ailleurs, la rendait froide et triste .i l' lil. Un poêle aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les aécoupnres du grès; il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, que, sous les arcades des croisées, quelque hirondelle eilt maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l'air propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui, certes, aurait fait déménager un romantique, s'il eilt logé en face, (.iiiaiid un visiteur avait tiré le cordon de la sonnette en fer tressé qui inudait le long du chambranle de la porte, et que la servante venu(î de l'intérieur lui avait ouvert le battant au milieu (lui|uol était une petite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retombait en rendant, sous les voilles d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte eût été de bronze Cette galerie peinte en marbre, toujours fraîche, et semée d'une, couche de Sable (in, conduisait à une grande cour carrée Intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdàtre. A gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens; à droite le bijcher, le magasin au charbon de terre et les coniuiuns du logis dont les portes, les croisées, les murs, étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges rayées de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détaUs une grâce mystérieuse et de fantastiques apparence»-

Une seconde maison absolument semblable au bâtiment situé sur le devant de la rue, et ipii, (lau> la Flandre, porte le nom de quartier de derrure, s'élevait au fond di; cette cour et servait uniquement à l'habitation de la famille. Au rcz-(le-( haussée, la première pièce ét:iit un parloir éclairé par d(ii\ croisées du côté de la cour, et par deux autres qui donnaient sur un jardin diint la largeur égalait celle de la tnaison. Deux portes vitrées paralU lis conduisaient l'une au jardin, l'autre à la cour, et <:orres|i()iidaieiit à la porte de la rue, de manière à ce (pie, dès l'entrée, un étranger pouvait embrasser l'eiiscinble de cette demeure, et aiiercevoir jusqu'aux feuillages qui tapissaient le fond du jardin. Le logis de devant, destiné aux réceptions, et dont le second étage contenait les apparlemenls à donner aux étrangers, renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées; mais rien ne pouvait égaler aux yeux des IMacs, ni au jugement d'un connaisseur, les trésors qui ornaient celte pièce, où. depuis deux siècles, s'était écoulée la vie de la famille. Le Claès, mort pour la cause des libertés gantoises, l'artisan de qui l'on iirendrait une trop mince idée, si l'historien omettait de dire qu'il possédait près de quarante mille marcs d'argent, gagnés dans la fabrication des voiles nécessaires à la toute-puissante marine vénitienne; ce Claes eut pour ami le célèbre sculpteur en bois Van-lliiysiiini de Bruges. Maintes fois, l'artiste avait puisé dans la bourse de l'artisan. (Juelque temps avant la révolte des Gantois, Van-lluysium, devenu riche, avait secrètement sculpté pour son ami une boiserie en ébcne massif où étaient représentées les principales scènes de la vie d'Ariewelde, ce brasseur, un moment roi des Flandres. Ce revêtement, composé de soixante panneaux, contenait environ quatorze cents personnages principaux, et passait pour l'œuvre capitale de Van-lluysium. Le capitaine chargé de garder les bourgeois tpie Cliarles-(,liiint avait décidé de faire pendre le jour de son entrée dans sa ville natale, proposa, dit-on, à Van- Claès de le laisser évader s'il lui donnait l'œuvre de Van-llnysium; mais le tisserand l'avait envoyée en France. C^c parloir, entièrement boisé avec ces panneaux que, par respect pour les mânes du martyr, Van-lluysium vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de lileis d'or, est donc l'œuvre la plus compU'le de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque an poids de l'or. Au-dessus de la cheminée, Vaii-Clacs, peint par Titien dans son costume de président du tribunal des Parcbons, semblait conduire encore celte famille qui vénérait en lui son grand liomme. La cheminée, primitivement en pierre, à manteau trcs-élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans le dernier siècle, et supportait un vieux cartel et deux flambeaux à cinq branches contournées, de mauvais goilt, mais en argent massif. Les quatre fenêtres étaicni décorées de grands rideaux en damas ronge, à fleurs noires, doublés de suie blan- ,che, et le meuble de même étoffe avait été renouvelé sous Louis XIV. Le l'arquet, évidemment moderne, était composé de grandes plaque de bois blanc encadrées par des bandes de chêne. Le plafond, formi de plusieurs cartouches, au fond desquels était un mascaron ciselt par Van-Huysiuni, avait été respecté et conservait les teintes brunes dn chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tron(|uées, surmonlées par des flambeaux semblables à ceux de la cheminée, une table ronde en occupait le milieu. Le long des murs, étaient symétriquement rangées des tables à jouer. Sur deux consoles dorées, à dessus de marbre blanc, se trouvaient à l'époque où commence cette histoire deux globes de verre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés. Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté, sans en rien lefléier. Si du côté du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de l'ébene, les croisées de la cour, donnant peu de lumière, faisaient à peine briller les filels d'or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifique par un beau jour était donc, la plupart du temps, rempli des loiules douces, des tons roux et mélancoliques que le soleil épanche sur la cime des forêts en aiitomne. 11 est inutile de continuer la description de la maison Claës dans les autres parties de laquelle se passeront nécessairement plusieurs scènes de cette histoire; il suffit, en ce moment, d'en connaître les principales dispositions.

Eu 1812, vers les derniers jours du mois d'aoilt, un dimanche, après vêpres, une femme était assise dans sa bergère devant une des fenêtres du jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur la maison, la prenaient en écharpe, traversaient le parloir, expiraient en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du côté de la cour, et enveloppaient celle femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Un peintre médiocre qui, dans ce ninment, aurait copié cette femme, eût c«rles produit une œuvre saillante avec une tête si pleine de douleur et de mélancolie. La pose du corps et celle des pieds jetés on avant accusaient rabattement d'une personne qui perd la conscience de son être physique dans la concentration de ses forces absorbées par une pensée (ixe ; elle en suivait les rayonnements dans l'avenir, comme souvent, au bord de la mer, on regarde un rayon de soleil qui perce les nuées et trace à l'horizon quelque bandé lumineuse. Les mains de (-rv- <■ r.i^e rtjctées par les bras de la beryere,

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poudaieni on deliors. et b tète, comme trop loiinie. reposait sur le dossier, l'rie robe de percale blanche très-ample enipècliail de bien juger les proportions, et le cors;»ge était dissimnlo sons les plis dinie écharpe croisée sur la poitrine et négligemment nouée. (Juaiid même la Inniière n'aurait pas mis en relief son visage, qu'elle >emblaii se complaire à produire préférablement au reste de sa personne, il eût elé impossible de ne pas s'en occuper alors e\ilii--ivemenl ; son expression, qui eill frappé le plus insouei:in( des eufanls. élail une slupéfaclion persislaute et froide, malgré quelques larmes brillantes. Rien u'esl plus terrible à voir que cette douleur extrême dont le débordement n'a lieu qu'à de rares intervalles, mais qui restait sur ce visage comme une lave ligoe autour du volcan. On eilt dit une mère mourante obligée de laisser ses enfants dans un abîme de misères, sans pouvoir leur léguer aneune protection humaine. La physionomie de cette dame, âgée d'environ quarante ans, mais alors beaucoup moins loin de la beauté qu'elle ne l'avait jamais été dans sa jeunesse, n'offhiit aucun des caractères de la femme flamande. Une épaisse chevelure noire retombait en boucles sur les épaules et le long des joues. Son front, très-bombé, otioit des tempes, était jainiâire, mais sous ce front scintillaient deux yeux noirs qui jetaient des flammes. Sa figure, toute espagnole, brune de ton, peu colorée, ravagée parla petite vérole, arrél;»il le regard par la perfection de sa forme ovale, dont les contours conservaient, malgré l'altération des lignes, un fini d'une majestueuse élégance et qui reparaissait parfois tout entier, si quelqtie elTort de l'àme lui restituait sa primitive pureté. Le irait qui donnait le plus de distinction à celle figure mâle, était un nez courbé comme le bec d'un aigle, cl qui, trop bombé vers le milieu, semblait intérieurement mal conformé; mais il y résidait une finesse indescriptible, la cloison des narines en était si mince, que sa transparence fiermettait à la lumière de la rougir fortement. Quoique les lèvres arges et irès-plissées décelassent la fierté qu'inspire une liaule naissance, elles ét;iient empreintes d une bonté naturelle, et respiraient la politesse. Ou pouvait contester la beauté de celte ligure à la fois vigoureuse et féminine, mais elle commandait l'atlcnlion. Petite, bossue et boiteuse, cette femme resta d'autant plus longtemps lille qu'on s'ob^tinait .à lui refuser de l'esprit; néanmoins il se rencontra quelques hommes fortemcni émus par r;;rdeur passionnée qu'exprimait sa tèie, par les indices d'une inépuisable tendresse, et qui demeurèrent sous un charme inconciliable avec tant de défauts. Elle tenait beaucoup de son aïeul le duc de Casa-Uéal, grand d'Espagne. En cet instant, le charme qui jadis saisissait si despoliquemeni les âmes amoureuses de poésie, jaillissait de sa tête plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passée, et s'exerçait, pour ainsi dire, dans le vide, en exprimant une volonté fascinatrice touie-pnissante sur les hommes, mais sans force sur les destinées. Quand ses yeux quillaient le bocal où elle reg.ardait les poissons sans les voir, elle les relevait par nn mouvement désespéré, comme pour invoquer le ciel. Ses souffrances semblaient être de celles qui ne peuvent se confier qu'.i Dieu. Le silence n'éiait troublé que par des grillons, par qncliiiies cigales qui criaient dans le petit jardin d'où s'échappait une chaleur de four, et par le sourd retenlissemen|( de l'argenterie, des assiettes et des chaises que remuait, dans la pièce contiguê au parloir, un domestique occupé à servir le d.'ncr. En ce moment, la dame affligée prêta i'oredle et parut se recueillir, elle prit son mouchoir essuya ses larmes, essaya de sourire, et détruisit si bien l'expression de douleur gravée dans tous ses traits, qu'on eût pu la croire dans cet état d'indifférence où nous laisse une vie exempte d'inquiétudes. Soit que l'habitude de vivre dans cette maison où la confinaient ses infirmités lui eût permis d'y reconnaître quelques effets naturels imperceptibles pour d'autres, et que les personnes en proie à des sentiments extrêmes recherchent vivement, soit que la nature eût compensé tant de disgrâces physiques en lui donnant des sensations plus délicates qu'à des êtres en ap^^arence plus avantageusement organisés, cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie bâtie au-dessus des cuisines et des salles destinées au service de la maison, et par laquelle le quartier de devant communiquait avec le quartier de derrière. Le bruit des pas devint de plus en plus distinct. Bientôt, sans avoir la puissance avec laquelle une créalure passionnée, comme l'était cette femme, sait souvent abolir ri:sp;icc pour s'unir à son autre moi. nn étranger aurait facilcMicni cniciiilu le pas de cet homme dans l'escalier par lequel on desccnilait de la galerie au parloir. Au retentissement de ce pas, l'éire le plus inatieiitif eût été assailli de pensées, car il était impossible de l'écouter froidement. Une démarche précipitée ou saccadée effraye. Qriand un homme se lève et crie au feu, ses pieds parlent aussi haut que sa voix. S'il en est ainsi, une démarche contraire ne doit pas causer de moins puissantes éniotions. La lenteur grave, le pas traînant de cet homme eussent sans doute impatienté des gens irréfléchis; mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur au bruit mesuré de ces pieds d'où la vie semblait absente, et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids en fer les eussent frappés allemalivemeni. Vous eussiez reconnu le pas indécis et lourd d'un vieillard, ou la majestueuse démarche d'un penseur qui eatraine des mondes avec lui. Quand cet homme eut

descendu la dernière marche, en appuyant ses pieds sur les dalles par un mouvement plein d'hésitation, il resta pendant un moment dans le grand palier où aboutissait le couloir qui menait à la salle de» gens, et d'où l'on entrait également au parloir par une porte cachée dans la boiserie, comme l'était parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger. En ce moment, un léger frissonnement, eoinpa» rable à la sensation que cause une étincelle électrique, agita la femme assise dans la bergère ; mais aussi le plus doux sourire anima ses lèvres, et son visage, ému par l'attente d'un plaisir, resplendit comme celui d'une belle madone italienne; elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au fond de son âme ; puis elle tourna la tête vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir à l'angle du parloir, et qui fut en effet poussée avec une telle brusuiierie uue la iiauvrc créalure parut en avoir reçu la commotion.

ISalthazar Claësse montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femnie, ou, s'il la regarda, ne la vit pas. et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le cœur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce chef de la famille Claës. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles- Quint de recommencer Artewelde; mais, en ce moment, il paraissait âgé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse pri'malurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. Il avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses ; et ce désaccord, dans une organisation évidemment parfaite autrefois, intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'exislnici' les raisons de celte forme fantastique. Son abondante chcvcliMc blonde, peu soignée, retombait sur ses épaules à la manière allciiiaudc, mais dans un.désordre qui s'harmoniait à la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait bailleurs les protubérances dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus, par une involontaire tension des muscles olfactifs. Ses pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses ; sa bouche pleine de grâce élail resserrée entre le nez et un menton court, brusquement relevé. La forme de sa figure était cependant plus longue qu'ovale ; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal, eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claës, que l'on aurait pu comparer à une tête de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses mirines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces yeux étincelanls dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles, et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leiu's extrémités des lignes noires très-foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés ou manquaient de cordons. De toute sa maison, le maître seul pouvait se donner l'étrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboulonné, sa cravate mise de travers, et son habit verdàtre toujours décousu, complétaient un fantasque enbemblc de petites et de grandes choses qui. chez tout autre, eût décelé la misère Qd'engcndrcnt les vices, mais qui, chez Balthazar Claës, était le négligé du génie. Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dlivore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de lui faire crédit. Il semble que les bénéfices 'les travaux secrets du savant soient tellement éloignés, que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant, il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son continuel oubli

LA RECMRRCHE DR L'ABSOLU

du 'présent, si Balthazar Claës quittait ses niysiériciises contemplations, si (pielque iiileiiiioii dijui-e et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide poiu- peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant à la vie réelle et vulgaire, il était dilTicilc de ne pas rendre involontairemoni huinnrage à la beauté séduisante de ce visa^'c, à l'esprit gracieux qui s'y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors, regreilail-il que cet homme n'appartint plus au monde, en dis:mt : u H a dû être bien beau dans sa jeunesse! » Erreur vulgaire! Jamais ISallhazar Claës n'avait été plus poétique qu'il ne l'était en ce moment. Lavater aurait voulu eortaiuenient étudier cette tête pleine de patience, de loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, où la passion semblait calme parce qu'elle était Corie. Les mu'urs de cet homme devaient être pures, sa parole était sacrée, son amitié semblait constante, son dévouement eût été complet : mais le vouloir qui emploie ces qualités au profit de la patrie, du monde ou de la Camille, s'était porté ralalcniiiit ailleurs. Ce citoyen, tenu de veiller au bonheur d'un ménage, de g( rer une loi lune, de diriger ses enliuils v^•r^. un bel avenir, vivait eu dehors de ses devoirs et de ses afleclious dans le commerce de quelque génie familier. .\ un prêtre, il eût paru plein de la parole de Dieu, un artiste l'eût salué comme un grand maître, un enthousiaste l'eût pris pour un voyant de l'église swedeiiborgienne. En ce moment, le costume détruit, sauvage, ruiné, (|ue portait cet homme contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme qui l'admirait si douloureusement. Les persoimes contrefaites qui ont de l'esprit ou une belle âme apportent à leur toilette un goût exquis. Ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout moral, ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions par une sorte d'élégance dans les détails, qui divertit le regard et occupe l'esprit. Non-seulement cette femme avait une âme généreuse, mais encore elle aimait llallhazar Claës avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de l'intelligence des anges. Elevée au milieu d'une des plus illustres familles de la Belgi(iue, elle y ainail pris du i;om| si elle n'en avait pas eu déjà ; mais éclairée par le désir de plaire cdusiiunnient à l'homme qu'elle aimait, elle savait se vêtir admirablcMienl sans que son élégance fût disparate avec ses deux vices de confornialion. Son corsage ne péchait d'ailleurs que par les épaules, l'une étant sensiblement plus grosse que l'autre. Elle regard;» par les croisées, dans la cour intérieure, puis dans le jardin, comme pour voir si elle était seule avec Balthazar, et lui dit d'une voix douce, en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les Flamandes, car depuis longtemps l'amour avait entre eux chassé la fierté de la grandesse espagnole : — Balthazar, tu es donc bien occupé?... voici le trente-troisième dimanche que tu n'es venu ni à la messe ni à vêpres.

Claës ne répondit pas; sa femme baissa la tête, joignit les mains et attendit, elle savait que ce silence n'accusait ni mépris ni dédain, mais de lvraiini(pies prèoc< iipalinus. Ballhayar était un de ces êtres (|ui conservi'iil \iiiii;lriiips an IuihI du çn-iir leur délicatesse juvénile, il se serait trouve crirniiicl d'iAiiriuicr la tiKiiuilre pensée blessante à une femme accablée par le seuiiuienl de sa disgrâce physique. Lui seul peut être, paiiui Us liniiMiu:s, savait qu'un mot, un regard, peuvent effacer des années deboidieur, et sont d autant plus cruels qu'ils contrastent plus fortement avec une douceur conslauie ; car notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d'une dissonance dans la félicité, que nous n'éprouvons de plaisir à rencontrer une jouissance dans le malheur. Quelques instants après. Balthazar parut se réveiller, regarda vivement autour de lui, et dit ! — Vêpres? Ah ! les enfants sont à vêpres. Il fit (pielques pas pour jeter les yeux sur le jardin, où s'élevaient de toutes parts de niagnili(pies tulipes ; mais il s'arrêta tout à coup comme s il se (Vit heurté contre un mur, et s'écria : — Pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donné ?

— Deviendrait-il donc fou? se dit la femme avec une profonde terreur.

Pour donner plus d'intérêt à la scène que provoqua cette situation, il csl indispensable de jeter un coup d'œil sur la vie antérieure de Balthazar Claes et de la petite-fille du duc de Casa-Réal.

Vers l'an 1785, M. Balthazar Claés-Molina de Nourho, aUirs âgé de vingt-deux ans, pouvait passer pour ce que nous appelons en France un bel homme. U vint achever son éducation à Paris où il prit d'excellentes manières dans la société de madame d'Egmont, du comte de Ilorn, du prince d Aremberg, de l'ambassadeur d'Espagne, d'Helvétius, des Français originaires de Belgique, ou des personnes venues de ce pays, et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi les grands seigneurs qui, dans ce temps, donnaient le ton. Le jeune Claës y trouva quelques parents et des amis qui le lancèrent dans le grand monde au moment où ce grand monde allait tomber ; mais, comme la plupart des jeunes gens, il fut plus séduit d'abord par la gloire et la science que par la vanité. Il fréquenta donc beaucoup les savants et particulièrement Lavoisier, qui se recommandait alors plus à l'attention publique par l'immense fortune d'un fermier général, que par ses découvertes en chimie ; tandis que, plus tard, le grand chimiste devait faire oublier le petit fermier général. Balthazar se passionna pour la science que cultivait Lavoisier,

et devint son plus ardent disciple; mais il était jeune, beau comme le fut llelvétitis, et les femmes d(î Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusivement l'esprit et l'amour. (Juoiipi'il eut embrassé l'élude avec ardeur, que Lavoisier lui eût accordé quelques éloges, il abandonna son maître pour écouter les maîtresses du goût auprès des- (luelles les jeunes gens prenaient leurs dernières leçons de savoirvivre et se façonnaient aux usages de la haute société, qui, dans l'Europe, forme une même famille. Le songe enivrant du succès dura peu ; après avoir respiré l'air de Paris, Balthazar partit fatigué d'um vie creuse qui ne conven.iit ni à son àme ardente ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce, si calme, et dont il se souvenait au seul nom de la Flandre, lui parut mieux convenir à son caractère et aux ambitions de son cœur. Les dorures d'aucun salon parisien n'avaient elfacé les mélodies du parloir brun et du petit jardin où sota enfance s'était écoulée si lieureust' !l faut n'avoir ni foyer ni patrie pour rester à Paris. Paris est la ville du cosmopolite ou îles hommes quiont épousé le monde et qui l'étreigneni iin fssaiiiiniiit avec le bras de la science, de l'art ou du pouvoir. L'iiilaiit de la Flandre revint à Douai comme le pigeon voyageur; il pleura de joie en y rentrant le jour où se promenait Gayant. Gayant. ce suiiersiitieux bonheur de toute la ville, ce triomphe des souvenirs llaniands, s'était introduit lors de l'émigration de sa famille à Douai. La mort de son père et celle de sa mère laissèrent la maison Claës déserte, et l'y occupèrent pendant quelque temps. Sa première douleur passée, il sentit le besoin de se marier pour compléter l'existence heureuse dont toutes les religions l'avaient ressaisi ; il voulut suivre les errements du foyer domestique en allant, comme ses ancêtres, chercher une femme soit à Gand, soit à Bruges, soit à Anvers; mais aucune des personnes qu'il y rencontra ne lui convint. Il avait sans doute, sur le mariage, quelques idées particulières, car il fut dès sa leunesse accusé de ne pas marcher dans la voie commune. Un jour, il enleiulil parler, chez l'un de ses parents, à Gand, d'une demoiselle ilc l!rii\(llcs, qui devint l'objet de discussions assez vives. Les uns tronvairui ipie la beauté de mademoiselle de Temninck s'effaçait par ses imperfections; les autres la voy:iient parfaite malgré ses défauts. Le vieux cousin de Balthazar Claés dit ;i ses convives que, belle on non, elle avait une âme qui la lui ferait épouser, s'il était à marier ; et il raconta comment elle venait de renoncer ;'i la succession de son père et de sa mère afin de procurer à sou jeune frère un mariage digne de son nom, en préférant ainsi le bonheur de ce frère au sien propre et lui sacrifiant toute sa vie. Il n'était pas à croire que mademoiselle de Temninck se mariât vieille et sans fortune, quand, jeune héritière, il ne se présentait aucun paiti pour elle. Quelques jours après, Balthazar Claës recherchait mademoiselle de 'l'emninck, alors âgée de vingt-cinq ans, et de laquelle il s'était vivement épris. Joséphine de Temninck se crut l'objet d'un caprice, et refusa d'écouter M. Claës; mais la passion est si communicative, et, pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse, un amour inspiré à un homme jeune et bien fait comporte de si grandes séductions qu'elle consentit à se laisser courtiser.

Ne faudrait-il pas un livre entier pour bien peindre l'amour d'une jeune tille humblement soumise à l'opinion (pii la proclame laide, tandis qu'elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les sentiments vrais? C'est de féroces jalousies à l'aspect du bonheur, de cruelles velléités de vengeance contre la rivale qui vole un regard, enfin des émotions, des terreurs inconnues à la plupart des femmes, et qui alors perdraient à n'être qu'indiquées. Le doute, si dramatique en amour, serait le secret de cette analyse, essentiellement minutieuse, où certaines âmes retrouveraient la poésie perdue, mais non pas oubliée, de leurs premiers troubles : ces exaltations sublimes au fond dn cœur et que le visage ne trahit jamais; cette crainte de n'être pas compris, et ces joies illimitées de l'avoir été; ces hésitations de l'âme qui se replie sur elle-même et ces projections magnétiques qui donnent aux yeux des nuances infinies; ces projets de suicide causés par un mot et dissipés par une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont elle révèle la persistance méconnue ; ces regards tremblants qui voilent de terribles hardiesses ; ces euvies soudaines de parler et d'agir, réprimées par leur violence même ; cette éloquence intime qui se produit par des phrases sans esprit, mais prononcées d'une voix agitée ; les mystérieux elîets de cette primitive pudeur de l'âme et de cette divine discrétion qui rend généreux dans l'ombre, et fait trouver un goût exquis aux dévouements ignorés; enfin, toutes les beautés de l'amour jeune et les faiblesses de sa puissance.

Mademoiselle Joséphine de Temninck fut coquette par grandeur d'âme. Le sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi difficile que l'eût été la plus belle personne. La crainte de déplaire un jour éveillait sa fierté, détruisait sa confiance et lui donnait le courage de garder au fond de son cœur ces premières féhcités que les autres femmes aiment à publier par leurs manières, et dont elles se font une orgueilleuse parure. Plus l'amour la poussait vivement vers Balthazar, moins elle osait lui exprimer ses sentiments. Le geste, le regard, la réponse ou la demande qui, chez une jolie femme, sont des flatteries pour un homme, ne devenaient-elles pas en efie d'humiliantes spéculations? Une femme belle peut à son aise être elle-

LA RF.CHKRCHR DR L'ABSOLU.

iiiciue, le inonJe lui fait Joujoiirs crédil d'une soltise ou d'une gaucherie; landi> qu'un seul rei;;\rd arrête l'ev pression la plus luaunifique sur les lèvres d une femme laide, inliuiide ses yni\. air^meule la mauvaise «riiee de ses gesies. emliarrasse sou maintien. Ne sait-elle pas qu'à elle seule il est del'eiulu de eoininetlre des tantes, i liaciin lui refuse le don de les réparer, et d'ailleurs personne ne Ini en fournil l'oeeasion. Ui uéeessilé d'èlre à chaque instant parfaite ue doit-elle pas éteindre les faeullés. placer leur e\erii<e .' Cette femme tie penl vivre que dans une alinosphêre d'aii^éliipie indulgence. Où sont les cœurs d où l'indulgence s'épanclie sans se tciiulie d'une aujcre el blessanlc piiié ,' Ces pensées, auMinclles i'avait accouiuiuée l'hiurihle politesse du monde, cl ces égards qui. plus cruels que des injines, asgravent les malheurs en les eonslauuil, oppressaient madeiuoisclle de Teiiiuinck, lui eiusaieul une gène consianle qui refoulait au fond de son ànie les impressions les plus délicieuses, et frappaient de froideur son altitude, sa parole, son regard. Elle était amoureuse à la dérobée, n'osait avoir de l'éloquente ou de la beauté que dans la solitude. Malheureuse au grand j(uir. elle aurait été ravissante s'il lui avaii été permis do ne vivre qu'à la nuit. Souvent, pour éprouver cel amour el au risipie de le perdre, elle dédaignait la parure qui pouvait sauver eu partie ses défauts. Ses yeux d'Kspagiu)le fascinaienl quand elle s'apcrtcvail que Balliazar la trouvait belle eu négligé. Néanmoins, la défiance lui gàUiil les rares iu^tallts pciidanl lesriuels elle se hasardait à se livrer au boidieiir. Elle se demandait bieiilol si Clacs ne cberchail pas à l'épouser pour avoir an l(i;;is mif esclave, s'il n';ivait pas quelques impei feetions secrètes qui robligeaieni à se couieiiier d'une pauvre lille disgraciée. Ces anxiéics pcrpéini^lles donnaient parfois un prix inouï aux heures où elle croyait à la durée, à la sincérité d uu amour qui devait la venger du iiunide. Elle provoquait de délicates discussions en exagérant sa laideur, a(in de pénétrer jusqu'au fond de la couscieuce de son amant, elle arradiail alors à Ballhazar des vérités peu flatteuses ; mais elle aimait l'endjari as où il se trouvait, quand elle l'avait amené à dire que ce (pi'on aimait dans une femme était av;ml tout nue belle àmc, el ce dévouement qui rend les jours de la vie si constamment heureux ; qu'après (pielques années de mariage, la plus délicieuse fennne de la terre est pour un mari l'équivalent de la plus laide. Apres avoir entassé ce qu'il y avait de vrai dans les paradoxes qui tendent à diminuer le prix de la beauté, soiidjin Daltha/.ar s'apercevait de la désobligeance de ces propositions, et découvrait tome la bonté de sou cœur dans la délicatesse des transitions par lesquelles il savait prouver à niadenioisellc de Tcmninck qu'elle était parfaite pour lui. Le dévouement, qui peut-être est chez la femme le comble de l'amour, ne m.iutpia pas à cette tille, car elle désespéra d'être toiijoin-s aimée; mais la perspective d une lutte dans laipiclle le sentiment devait l'emporier sur la beauté la tenta ; puis elle ti cuva de la grandeur à se donner sans croire à l'amour ; enlin le bonheur, de qucUpic courte durée qu il pût être, ilevait lui coijler trop cher pour ipielle se refusât à le goûter. Ces incertitudes, ces comb.its, en coiiÉinmiiqiiant le charme el l'imprévu de la passion à celle créature supérieure, inspiraient à B.ilihazar un amour presque chevaler.'isqne.

Le mariage cul lieu au commencement de l'année 179S. Les deux •■poux reviiircnl à Douai passer les premiers jours di' leur union • lans la maison patriarcale des Clacs, dont les trésors furent gro-.sis par mademoiselle de Temnlnck. ipii apporta quelques beaux tableaux deMurillo el de Velasquez, les diamaïusde sa mère et les maguiiiques présents que lui envoya son frcrc, devenu doc de Casa-Réal. Peu de feinnjes furent plus heureuses que madame Claès. Son lioiilieur dura quinze années, sans le plus léger iciagc ; et, comme une vive lumière, il s'iufusa jusque dans les menu.^ détails de l'existence. La (iluparl des hommes ont des inégalités de c.iraclere qui lu'odiiisent de continuelles dissonances; ils privent ain i leur intérieur de cette harmonie, le beau idéal du ménage; car la plupart des hommes sont entachés de petitesses, et les petitesses engendrent les tracasseiies. L'uD sera probe et actif, mais dur et rèclie; l'autre sera bon. mais entêté; celui-ci aimera sa femme, mais aura de rincertilndcdans ses volontés; celui-là. préoccupé par l'ambition, s'acquittera de .ses .sentimeais comme d'une dette : s'il domie les vanités de la fortune, il emporte la joie de tous les jours; enfin, les lionmics du niilieu .social •'Ont essentiellement incomplets, sans être notablemeiil reprochabics. Les gens d'esprit sont variables autant que des baromètres, le géine ■ ul est esseiiiiellcment bon. Aussi le bonheur pur se trouve-t-il aux leux extrémités de l'échelle morale. La bonne hèle on l'homme de ^é^ie sont seuls capables, l'un par faiblesse, l'autre par force, de cette égalité d'humeur, de cette douceur constante dans laquelle se fondent les aspéiités de la vie. t.hef. l'un, c'est indifférence et passiveté; chez l'aulre c'est indulgence el continuité de la pensée su- Mime dont il esi liulerprete, ei qui doit se ressembler dans le principe comme dau= l'application. L'un el l'autre sont également simples et naïfs; seulement, chez celui-là, c'est le vide; chez celui-ci, c'est la profondeui . Au^si les femmes adroites sont-elles as .sez din|PO.-ées à prendre une bète comme le meilleur j)is-aller d'un grand homme. Calihazar porta donc d'abord sa supériorité dans les plus petites clioses de la vie. Il 'e plut à voir dans l'aiiiour conjugal une œuvre

magnifique ; el, comme les hommes de haute portée qui ne souffrent rien d'imparfait, il voulut en déplover toulcs les beautés. Son esprit modiliail incessamment le calme du bonheur, son noble caractère marquait ses atientious au coin de la grâce. Ainsi, quoiipi'il partageât les principes philosophiques du dix-huitième siècle, il inst;illa chez Ini jnsqu'eu 1801, malgré les dangers que les lois révointiotmaiies lui faisaient courir, uu prèire catholique, afin de ue pas contrarier le fanatisme espagnol que sa femme avait sucé dans le lait maternel pour le catholicisme romain; puis, quand le culte fut rétabli en France, il accompagna sa femme à la messe, tous les dimanches, .lamais son attachement ne quitta les formes de la passion, .lamais il ne lit sentir dans son intérieur cette force protectrice que les femmes aiment tant, parce que, p<iur la sienne, elle aurait ressemblé à de la pitié. Enfin, par la plus ingénieuse adulation, d la traitait comme .son égale cl laissait échapper de ces aimables bouderies qu'un liumme se permet envers une belle femme comme pour eu braver la supériorité. Ses lèvres furent toujours embellies par le sourire du bonheur, cl sa parole fut toujours pleine de douceur. Il aima sa .loséphinc pour elle el pour lui, avec celte ardeur qui comporte un éloge continuel des qualités et des beautés d'une femme. La fidélité, souvent relVel d'un principe social, d'une religion ou d'un calcul chez les maris, eu lui, seiiiMail involontaire, el n'allait point sans les douces ilali(!ries du priuiemps de l'amour. Le devoir était du mariage la seule «diligatioii qui filt inconnue à ces deux êtres également aimants, car lialllia/.ar lilaés trouva d;\ns mademoiselle de Tênmiuck une constante et complète réalisation de ses espérances. En Ini, le cœur fut toujours assouvi sans fatigue, el l'iiomme toujours heureux. Nonseulement le sang espagnol ne mentait pas chez la petite fille des Casar-Uéal, el lui faisait nu instinct de celte science qui sait varier le plaisir à l'infini, mais elle eut aussi ce dévouement sans bornes qui est le génie de son sexe, c.mime la grâce en est toute la beauté. So;i amour était un fan.ilisme aveugle qui, sur un seul signe de tête, l'efil fait aller joyeusement à la mort. La délicatesse de Ballhazar avait exalté chez elle les senlimenls les plus généreux de la femme, et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus quelle ne recevaii. Ce mutuel échange d'un bonheur alternativement prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle, et répandait un croissant amour dans ses paroles, dans ses rcganls, dans ses actions. De part et d'autre, la reconnaissance fécondait cl variait la vie du cœur; de même que la eeriiiudc d'clrc tout l'un pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant les moiudrcs accessoires de l'existence. Mais aussi, la femme conircfaite que son mari trouve droite, la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas anlrement. ou la femme âgée (pii parait jeune, ne sont-elles pas les plus heureuses créatures du monde lémiiiin'.'... La passion humaine ne saurait aller au delà. La gloire de la femme u'est-elle pas de faire adorer ce qui paraît un défaut en elle. Oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit est la fascination d'un moment ; mais l'aimer parce qu'elle boite est la déification de son vice. Peut-être faudrait-il graver dans l'Evangile des femmes cette sentence : Bienhcureusef les imparfaites, à elles appartient le royaume de l'amour. Certes, la beauté doit être un malheur pou-rune femme, car cette (leur passagère entre pour troj) dans le sentiment qu'elle inspire; ne l'aime-t-on pas comme ou éfiouse une riche héritière .' Mais lamour que fait éprouver ou que lémoigne une femme déshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les enfants d'Adam, est l'amour vrai, la passion vraiment myslcrieiisp, une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du désenchaniement n'arrive jamais. Celle ftmme a des grâces ignorées du monde au contrôle dinpiel elle st sousirail, elle est belle à propos, et recueille trop de gloire à faire oublier ses imperfections pour n'y pas cousiamment réussir. Aussi, le;'' attachements lesjihis célèbres, dans l'histoire furent-ils presque tons inspirés par des femmes à qui le vulgaire aurait trouvé des défauts. Cleopàtre, Jeanne de Naples, Diane de Poitiers, mademoiselle dt la Valliere, madame de Pompadour, enfin la plupart des femmes que l'amour a rendues célèbres, ne mauipient iri d'imperfections, ni d infirmités, tandis que la plupart des femmes dont la beauté nous est citée comme parfaite ont vu finir iiiallienreiisement leurs amours. Celle apparente biz;irrerie doit avoir sa cause. Peut-être l'homme vii-il pins par le seiiiimeiil que par le plaisir'.' Peut-être le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes, tandis que le charme esscntlellemeiil moral d'une femme de beauté médiocre est inlini? N'est-ce pas la moralité de la fabulation sur laquelle reposent les Mille el une Nuits. Femme d'Henri VIII, une laide aurait défié la hache cl soumis Pinconstance du maître. Par une bizarrerie assez explicable chez une fille d'origine espagnole, madame Claês était ignorante. Elle savait lire el écrire; mais jusqu'à l'âge de vingt ans, époque à laquelle ses parents la tirèrent du couvent, elle n'avait lu que des ouvrages ascétiques. En entrant dans le monde, elle eut d'abord soif des plaisirs du monde el n'apprit que les sciences futiles de la toilctle; mais elle fut si profondément humiliée de son ignorance, qu'elle n'osait se mêler à aucune coiiversaiion: aussi passa-t-elle pour avoir iieii d esprit. Cependant, celte éducation mystique avait eu pour résultat de |ais.ser eu elle les sentiments dans toute leur forée, el de ne point

LA RFX:HFRCHE de L'ABSOTA).

gâter son esprit naturel. Sotte et laide comme une héritière aux yeux du monde, elle devint spirituelle et belle pour son mari. Rallliaz.ar essaya bien pendant les premiiTcs années de son maria<;e de donner à sa'fennne les connais>anrfs dont elle avait besoin ]iiiur être bien dans le monde ; mais il était sans doute trop tard, elle n avait que la mémoire du cieur. .losépliine n'oubliait rien de re que lui disait Claês, relativement à eux-mêmes; elle se souvenait des plus petites circoustances de sa vie heureuse, et ne se rappelait pas le Irudemain sa leçon de la veille, dette ignorance eût causé de grands discords entre d'autres époux ; mais madame Claés avait une si naïve entente de la passion, elle aimait si pieusement, si saintement son mari, et le désir de conserver sim b(udieur la rendit si adroite, qu'elle s'arranfîeait toujours pour paraître le comprendre, et laissait rarement arriver les nuimcnis où son ignorance eût été par trop évidente. D'ailleurs, quaiul deux personnes s'aiment assez |iour cpie cha(iiie jour soit pour eux le premier de leur passion, il existe dans ce lécond boidieur des phénomènes qui changent toutes les condiiions de la vie. N'est-ce pas alors comme une enfance insouciante de tout ce qui n'est pas rire, joie, plaisir.' Puis, quand la vie est bien active, quand les fovers en sont bien ardents, l'homme laisse aller la combustion sans' y penser ou la discuter, sans mesurer les moyens ni la fm. Jamais d ailleurs aucune fdle d Eve n'entendit mieux que madame Claës son uiélicr de femme. Elle eut cette soumission de la Flamande, qui rend le fover domestique si attrayant, et à laquelle sa fierté d'Espagnole donnait une plus haute saveur. Elle était imposante, savait commander le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse; mais devant Claës elle tremblait; et, à la longue, elle avait fini par le mettre si î'.aut et si près de Dieu, en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres pensées, que son amour n'allait plus sans une teinte de crainte respectueuse qui raii;ui>ait encore. Elle prit avec orgueil toutes les habitudes de la bourgeoisie tlaniande et plaça son amour-propre à rendre la vie domesti<pie grassement heureuse, à entretenir les plus petits détails de la maison dans leur propreté classique, à ne posséder que des choses d'une bouté absolue, à maintenir sur la table les mets les (dus liélicats et à mettre tout chez elle en harmonie avec la vie du cœur. Ils eurent deux garçons et deux filles. L aînée, nommée Marguerite, était née en I7%. Le dernier enfant était un garçon, âgé de trois ans, et nounné Jean Balihazar. Le sentiment maternel fut chez madame Claës presque égal à son amour pour son époux. Aussi se passa-t-il en son ame, et surtout pendant les derniers jours de sa vie, un combat horrible entre ces deux sentiments également puissants, et dont l'un était en «pielque sorte devenu l'ennemi de l'autre. Les larmes et la terreur, empreintes sur sa figure au moment où commence le récit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison, étaient causées par la crain'.e d'avoir sacrifié ses enfants à son mari.

En isO";, le l'ri-re de madame Claës mourut sans laisser d'enfants Lf loi cspa;;MnlL' s'opposait à ce que la sœur suecéd;it aux possessions (erriidriales qui apanageaicnt les titres de la maison; mais, par ses dispositions lestanieulaires. le duc lui légua '^ni\;aule mille ducats environ, que les héritiers de la branche collatérale ne lui dispulo reni pas. (Juoique le sentiment qui l'unissait à Balthazar Claès fût tel, que jamais aucune idée d'intérêt l'eût entaché, Joséphine éprouva une sorte de conleniement à posséder une fortune égale à celle de son mari, et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir (pielque chose après avoir si noblement tout reçu de lui. Le hasard fil donc que ce mariage, dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fût, sous le rapport de I intérêt, i.n excellent mariage. L'emploi de celte somme fut assez difficile à déterminer. La maison Ciaës était si richement fournie en meubles, en tableaux, en objets d'art et de prix, qu'il semblait difficile d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y trouvaient déj;t. Le goût de cette famille y avait accimiulé des trésors. Une génération s'élait mise à la piste de beaux tableaux ; puis la nécessité de compléter la collection commencée avait rendu le goût de la peinture héréditaire. Les cent tableaux qui ornaient la galerie par laquelle on commuui(piait du quartier de derrière aux appartements de réception situés au premier étage de la maison de devant, ainsi qu'une cinquantaine d'autres placés dans les salons d'apparat , avaient exigé trois siècles de patientes rechen'hes. C'étaient de célèbres morceaux de Kubens, de Ruysdaêl, de Van- Dyck, de Tcrburg, de Gérard Dow. de Teniers de llliéris, de Panl- Potter, de Wonwermans. de Rembrandt, d llobbéma. de Cranach et d'Ilolbein. Les tableaux italiens et français étoicni en minorité, mais tous authentiques et capitaux. Une autre génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise. Tel Claës s'était passionné pour les meubles, tel autre pour l'argenterie, enfin chacun d eux avait eu sa manie, sa passion, l'un des traits les plus saillants du caractère flamand. Le père de Balthazar, le dernier débris de la fameuse société hollandaise, avait laissé lune des plus riches collections de tulipes connues. Outre ces rielies.-es héréditaires qui représeiil;iienl im caiiital énorme, et meublaient magnifiquement celle vieille maison, simple au dehors comme une coquille, mais fomme une coquille intérieurement nacrée et parée des plus riches

couleurs, Balthazar Claës possédait encore une maison de campagne dans la plaine d Orchies. Loin de baser, connue les Français, sa dépense sur ses revenus, il avait suivi la vieille coutume hollandaise de n en consommer que le qu:irt, et douze cents ducats par an mettaient sa dépense au nive;ui de celle que faisaient les plus riches jiersonnes de la ville. La publication du (.ode civil donna raison à cette sagesse. En ordonnant le partage égal des biens, le titre des successions d«vail l.iisser chaque enfant presque pauvre et disperser un jour les richesses du vieux musée Claês. Balthazar, d'accord avec madame Claës, plaça la fortune de sa femme de manière à doiuier à chacun de leurs enfants une position semblable à celle du père. La maison Claës persista donc dans la modestie de son train et acheta des bois, un peu maltraités par les guerres qui avaient eu lieu, mais qui. bien conservés, devaient prendre à dix ans de M une valeur énorme. La haute société de Douai, que fréquentait M. Claës, avait su si bien apprécier le beau caractère el les qualités de sa femme, que, par une espèce de convention tacite, elle était e\enipt(-e des devoirs aux(|ucls les gens de province tiennent tant. I'eii(l;uit la saison d'hiver, qu'elle passait à la ville, elle allait rarement dans le monde, el le monde venait chez elle. Elle recevait tous les mercredis, et donnait trois grands dîners par mois. Chacun avait senti qu'elle était plus à l'aise dans sa maison, où la retenaient d'ailleurs sa passion pour son mari et les soins que réclamait lédncation de ses enfants. Telle fut, jusqu'en IKO'J, la conduite de ce ménage, qui n'eut rien de conlorilie aux idées reçues. La vie de ces deux êtres, secrt tentent pleine d'amour el de joie, était extérieurement semblable à toute autre. La passion de Balthazar Claës pour sa femme, et que sa femme savait perpétuer, semblail, comme il le faisait observer lui-même, employer sa constance innée dans la culture du bonheur, qui valait bien celle des tulipes vers laquelle il penchait dès son enfance, et le dispensait d'avoir sa manie comme chacun de ses ancêtres avait eu la sienne.

A la fin de cette année, l'esprit el les manières de Balthazar subirent des altérations funestes, (pii commencèrent si naturellement que d'abord m;idame Claës ne trouva pas nécessaire de lui en dem;uider la cause. Un soir, son .• iri se coucha dans un état de ;in'oeenpation qu'elle se fit un devoir >' ■ respecter. Sa délicatesse de f<'tiune et ses habitudes de soumission lui avaient toujours laissé attendre les confidences de Balthazar, dont la confiance lui était garantie par une affection si vraie qu'elle ne donnait aucune prise à sa j:ilousie. (Juoi(pie certaine d'obtenir nue réponse quand elle se permettrait mie demande curieuse, elle avait toujours conservé de ses premières impressions dans la vie la crainte d'un refus. D'ailleurs, la maladie murale de son mari eut des phases, el n'arriva que par des teintes progressivement plus fortes à cette violence intolérable qui détruisit le bonheur de son ménage. Quelque occupé que fût Balthazar, il resta néanmoins, pendant plusieurs mois, causeur, afiectueux, et le ch3ii;;emenl de son caractère ne se manifestait alors que par de fréqiu'ntes distractions. Madame Claës espéra longtemps savoir par son mari le secret de ses travaux; peut-être ne voulait-il l'avouer qu'au moment où ils aboutiraient à des résultais utiles, carjtaucoup d'hommes ont un o.'gueil qui les pousse à cacher leurs combats et à ne se montrer que victolorienx. .'Vu jour du triomphe, le bonheur domestique devait donc re paraître d'autant plus éclatant, que Balthazar s'apercevait de cette lacune dans sa vie amoureuse que son cœur désavouerait sans doute. Joséphine connaissait assez son mari pour savoir ipi'il ne se pardonnerait pas d'avoir rendu sa Pépita moins heureuse pendant plusieurs mois. Elle gardait donc le silence en éprouvant une espèce de joie à souffrir par lui, pour lui ; car sa passion avait une teinte de cette piété espagnole qui ne sépare jamais la foi de l'amour, et ne comprend point le sentiment sans souffrances. Elle attendait donc un retour d'affection, en se disant cha(iue soir : — Ce sera demain I el eu traitant son bonheur comme un absent. Elle conçut son dernier enhnl au milieu de ces troubles secrets. Horrible révélation d'un avenir de douleur ! En cette circonstance, l'amour fut, parmi les distractions de son mari, comme une distraction plus forte que les autres. Son orgueil de feiume, blessé pour la première fois, lui lit sonder la profondeur de l'ahimc inconnu qui la séparait à jamais du Claés des premiers jours. Dès ce moment, l'état de Balthazar empira. Cet homme, naguère incessamment plongé dans les joies domestiques, qui jouait pendant des heures entières avec ses enfants, se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans les allées du jardin, qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa Pépita, ne s'aperçut point de la grossesse de sa femme, oublia de vivre en famille el s'oublia lui-même. Plus madame Claës avait lardé à lui demander le suict -"■• f.-," occupations, moins elle l'osa. A celte idée, son sang bouillonna.; i- '' "oix lui manquait. Enfin elle crut avoir cessé de plaire à son nmn •" fut alors sérieusement alarmée. Cette crainte l'occupa, la désesper • l'exalta, devint le principe de bien des heures mélancoliques et de ii.stes rêveries. Elle justifia Balthazar à ses dépens en se trouvant hiide et vieille; puis eile entrevit une pensée généreuse, mais humiliante pour elle, dans le travail par lequel il se faisait une fidj-lité négative, et voulut lui rendre son indépendance en laissant s'établir un de ces secrets divorces, le mot du bonheur dont

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