‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 24 sur 52 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

DES. SEJVTIMEIVS RELIGIEUX.

C'est dans les espérances religieuses qu'il faut chercher le complément de la philosophie du bonheur. L'homme persuadé qu'une Providence «•ernelle veille sur l'univers , s'abandonne doucement à ses lois ; comme , dans un sentier ténébreux, on suit avec confiance un guide dont la prudence est connue.

Au milieu du tumulte de nos plaisirs bruyans, la voix de la sagesse ^st à peine entendue ; et peut-être faut-il avoir connu le malheur pour sentir tout le charme des pensées religieuses. Semblables à ces amis que nos fêtes éloignent, et que rappelle notre infortune , c'est dans les jours d'adversité qu'elles viennent offiir leurs secours les plus doux. Ah! cependant, les plai-

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sirs funestes sont les seuls qui ne puissent s'unir à ces idées augustes : dans le bonheur , on se recueille , et l'on a besoin d'immortalité.

Toutes les affections généreuses et tendres acquièrent ini nouveau charme en s'alliant aux idées religieuses; ainsi que des objets, beaux par euxmêmes , reçoivent un nouvel éclat , lorsqu'une lumière pure les éclaire. La piété filiale devient plus touchante dans ces enfans qui prient avec ferveur, pour conserver les jours de leur mère. Qu'un pieux courage guide ime femme charitable , c'est l'ange des consolations visitant les demeures de la misère et des souffrances. La vertu même ne reçoit son plus grand caractère que de son alliance avec les sentimens religieux. Socrate , Platon , Marc-Aurèle , Fénélon , Franklin contemplaient dans la divinité le modèle infini do la perfection; ils essayaient de seconder ses vues d'ordre et d'harmonie , en dirigeant constamment vers le bien leurs actions , leurs pensées, et c'est ainsi qu'ils s'élevèrent à la plus haute sagesse dont l'humanité s'honore. Des sentimens qui domient à toutes nos facultés une

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direction si noble, fécondent le génie ainsi que la vertu. Les chefs-d'œuvre cesseraient d'éclore sur une terre où l'on n'apercevrait que la matière, les combinaisons fortuites , et la dissolution des êtres. Laissons un instant les considérations morales: apôtres de l'athéisme, vos froids calculs attristent la vie , et font disparaître le beau idéal !

On doit, disent-ils, répandre la vérité. Si les espérances religieuses sont fausses , ne parlons plus de chercher, d'aimer, de propager la vérité. C'est à son utile influence que, dans toutes les contrées, dans tous les siècles, les sages voulurent la reconnaître: si nos idées les plus élevées et les plus consolantes sont d'absurdes chimères , l'erreur et la vérité se confondent , il ne reste aucun signe pour les distinguer.

Les athées se vantent d'être seuls les antagonistes francs et hardis de la superstition; ils la servent. Les superstitieux enfantent des athées , et les athées enfantent des superstitieux; comme dans les révolutions , la résistance produit l'exagération , et l'exagération centuple la résistance.

SUR i-'/VRT d'Être heureux. kji)

Il est des liommes intéressans qui, paisibles et de bonne foi , cherchent en vain à se former luie conviction qu'ils souhaitent. Leur cœur la desire, leur esprit s'y refuse. Us voudraient embrasser une opinion consolante , et s'affligeraient en nous otant des espérances , qu'ils regrettent de n'avoir pas pour eux-mêmes.

Que ne puis-je porter une lieureuse persuasion dans leur âme! Je ne connais que des arguraens très simples; mais je pense, avec Bacon, qu'il faut autant de crédulité pour adopter l'opinion des athées , que pour ajouter foi aux rêveries du Coran ou du Talmud. Plus j'essaie d'écîaircir cette opinion , de voir dans les êtres qui m'environnent le l'ésultat des combinaisons du hasard, des efforts de la matière, du jeu des atomes, plus les ténèbres s'accroissent. Je veux en vain donner à cette hypothèse une apparence de probabilité. La matière n'a pu réfléchir sur l'ordre qu'exigeaient ses diverses parties ; elles n'ont pu raisonner, discuter entre elles ; un atome, un globe n'a pu dire aux autres : Voilà les routes qu'il faut suivre. Simplifions les difficultés au-

tant qu'il est possible ; admettons que la matière a toujours existé , supposons que le mouvement lui est essentiel ; une suprême intelligence est encore nécessaire à l'harmonie de l'univers , et sans un régulateur des mondes, je ne conçois que le néant ou le chaos.

De cette pensée qu'il existe un Dieu , je vois naître toutes les vérités que mon cœur espérait. Le système le plus absurde est celui des déistes qui rejettent le dogme de l'immortalité ; et les opinions des athées sont moins inconséquentes. Des divers argumens contre l'existence de Dieu, le seul frappant est celui qu'on a tiré des maux répandus sur la terre. J'en appelle à tout homme sensible et bon , s'il avait le pouvoir de créer un monde, n'en bannirait-il pas le malheur? L'existence y serait une douce succession d'instans marqués par un bonheur sans mélange. Cependant les infirmités, les vices , les préjugés et la misère nous poursuivent ! Comment concilier l'infortune des créatures avec le pouvoir du Créateur? Comment résoudre cet étrange problème, expliquer ccîtte contradiction révoltante?

SUR l'art d'Être ueureux. lioi

Ah ! riiinnoiialilé est le mot de l'énigme de la vie.

Un bizarre mélansje de déisme et de matérialisme forme, cependant, aujourd'hui le système le plus répandu parmi les incrédules. Leur dieu semble n'avoir qu'une puissance physique: au milieu des mondes qu'il dirige, il reste indifférent au crime, à la vertu ; sous son œil immobile, les générations passent, et les héros tombent confondus avec les tyrans. Ainsi , les pensées de l'homme pieux auraient une sublimité que n'ont point les vues de l'Eternel ? Socrate à ses derniers momens , rassure ses disciples ; il leur montre au-delà du tombeau les lieux où le sage i-espire , où l'infortune se répare. S'il fait briller lui vain espoir à leurs yeux, il surpasse en équité, dans ses rêves, la puissance infinie. Osons soutenir que de faibles créatures peuvent avoir des idées d'ordre plus justes que celles de leur auteur, ou reconnaissons qu'il est une autre vit-, puisque l'homme en conçoit l'espérance.

La destinée de tous les êtres qui nous entourent se termine évidemment sur la terre; la notre

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seule n'y paraît point accomplie. L'arbuste, sans réfléchir sur l'existence, nait, s'élève et périt. L'animal , exempt de vice , incapable de vertu , n'éprouve en cessant de vivre ni les regrets , ni l'espérance ; il meurt tout entier, mais il meurt sans voir la mort. L'homme , dans le cours d'une vie agitée , s'avilit par des fautes ou s'honore par d'utiles actions ; à ses derniers momens , il 8e sépare avec douleur des êtres qui lui promettent un éternel amour: persécuté pour sa vertu, proscrit pour son courage , il tourne vers le ciel un long regard de confiance et d'espoir. N'a-t-il donc plus qu'à mourirPLa nature n'aurait-elle oublié sa justice qu'envers son plus parfait ouvrage?

Notre immortalité est une conséquence nécessaire de l'existence de Dieu. Qu'on ne s'égare point en vaines discussions sur l'impénétrable nature de notre âme: mes espérances ne dépendent point d'une obscure métaphysique ; l'orgueilleux traité d'un sophiste ne peut les affaiblir, ni la puérile dialectique d'un pédant les accroître. C'est assez qu'il existe un Dieu , tout ne finit pas au tombeau pour la vertu malheureuse.

SUR LART «KTRF. HEUREUX. lOt

Un des mots les plus sublimes qui soient sortis de la bouche des sages , est ce mot de Socrale : Prenez confiance dans la mort. Mais les récompenses supposent du mérite et le mente exige la liberté; l'homme est-il libre? Cti peut ramener à des termes simples cette question tant de fois obscurcie ; et voici le grand argument contre la liberté *. Deux objets nous attirent en sens contraires; aussi long-temps qu'ils produisent des impressions à-peu-près égales, notre esprit incertain flotte de l'un à l'autre, et nous croyons délibérer. Enfin, un des objets nous frappe d'une impression plus forte ; nous sommes entraînés, et nous croyons vouloir. Ainsi l'homme, toujours passif, cède toujours à la sensation la plus vive ; et comme l'enseignait une secte fameuse, les actions libres seraient des effets sans cause. Ce roman n'est point notre histoire. Lorsqu'il faut

* Hobbes l'a présenté avec force dans sa logique. Ai! apôtre du despotisme et de l'atliéisme , Hobbes semble avoir voulu propager toutes les doctrines pernicieuses, et réunir en lui tout ce qui mérite l'exécration des lioninics.

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me ciétcrniiner entre deux objets dont chacun offre des avantages, à moins que les passions ne troublent ma raison et ne subjuguent ma volonté, j'examine, je discute, je juge. Si j'ai le sentiment de ces différens actes , je ne puis douter de ma liberté; et j'ai ce sentiment d'une manière aussi nette que celui de mon existence même. Par un dernier acte, j'agis ainsi que le commande mon jugement : est-ce cesser d'être libre? non , c'est à moi que j'obéis.

Combien les discussions métaphysiques, arides et scolastiques sont puériles , quand il s'agit de vérités morales ! Quel monstre pourrait être conséquent au système des fatalistes , et qu'est-ce (ju'un système auquel on ne peut être conséquent ? Toi qui le préconises , si l'on n'agit que sous l'inévitable empire de la fatalité , pourquoi le crime t'indigne-t-il? Vois du même œil Socrate et ses bourreaux , Antonin dictant de pieuses leçons à son fils , et Néron assassinant sa mère. Ce rapprochement te révolte? Homme pusillanime! Dans ton système , les gens de bien doivent nous inspirer moins d'intérêt que les médians.

siin i'art i)'(Vrni' nfuri-ux. aoS

L'aveugle fatalité donne aux premiers cette volupté pure (jni snit les actions vertueuses; sans avoir eu de mérite, ils sont récompensés ; tandis que les autres sont en pioie aux remords , en butte à la haine publique : puisqu'ils sont innocens, combien tu dois les plaindre et les chérir! Mais à quoi te servent ta doctrine et tes lumières ? Tu cherches à faire le bien, tu délibères sur le parti qu'il convient à ton honneur de prendre; tes principes sont démentis par la voix de ton cœur ; quand tu as fait le mal, elle te dit que tu pouvais choisir le parti contraire , et quand tu as fait une bonne action, elle t'assure que tu en es Tauteur.

D'intarissables émotions naissent des espérances religieuses. Ranimé par elles, je ne vois plus de larmes sans consolation , je n'entends plus d'éternel adieu, La tombe est la faible barrière qui sépare les voluptés réelles des ombres de plaisirs que nous offre une vie fugitive.

Jamais, non jamais des hommes n'auraient échangé leurs lumières naturelles contre les vaines lueurs que jettent de funestes doctrines, si

Ton n'eût ai tore les idées religieuses en y mêlant (les préjugés. Il en est deux qu'on doit s'attacher à détruire, et dont il faut purger la terre.

L'un est celui qui nous fait voir dans le ciel un juge menaçant, implacable, avide d'exercer la vengeance. Chimère atroce! vision ridicule! La vieillesse, l'enfance, les deux âges dont la faiblesse appelle nos soins les plus tendres, sont ceux qu'on persécute avec ce préjugé barbare! Souvent une ineptie cruelle choisit des idées effrayantes pour les présenter au mourant, l'obsède d'images épou"vantables , s'empare du lit funèbre, et voudrait l'éclairer avec les flammes de l'enfer. La même indis[nation fait battre mon cœur, lorsque je vois troubler par des idées sinistres la faible raison d'un enfant. Poursuivi jusque dans ses rêves par des menaces terribles, il ne sait ce que c'est que le crime , et déjà il en a senti les tourmens. O démence des hommes! avec les idées qui devraient être les plus douces et les plus consolantes, ils sont parvenus à donner des remords à l'innocence!

L'autre préjugé est celui qui nous fait trou-

scn l'akt i/f*;Tr.r. iiruRr.ux. o.oj

ver des coupables dans les personnes dont la croyance diffère de la notre. Tandis que la religion nous enseigne à couvrir du voile de l'indulgence les fautes de nos semblables , l'intolérance nous apprend à transformer leurs opinions en crimes; la religion élève des asiles au malheur, l'intolérance dresse des échafauds; l'une veut pour ministres des hommes charitables, et l'autre des bourreaux ; l'une essuie les larmes, et l'autre verse le sans:.

L'intolérant sans puissance n'est que ridicule ; mais il devient l'être le plus odieux , quand il est armé du pouvoir. Le cri de l'humanité est paix avec tous les hommes, hors les intolérans. Toutefois, ils se punissent par leurs propres fureurs. Ils peuvent dans leur délire ignorer les remords, et compter même leurs vertus par leurs forfaits; mais cette étrange exaltation, cette horrible ivresse repousse le bonheur ; il fuit l'âme , aussitôt que les sentimens haineux y pénètrent.

Ah ! dans une autre vie , la mesure de notre félicité sera celle du bonheur que nous aurons

donné, dans cette vie passagère, aux êtres qui nous entourent. L'homme religieux essaie de rendre le séjour de la terre moins différent de celui vers lequel s'élèvent ses pensées. Il s'occupe sans cesse d'adoucir nos maux, d'éloigner les préventions et les haines, de calmer les fureurs des partis ; toutes ses relations sont de paix et d'amour. Hommes intolérans! quel est celui de vous dont on pourra dire: On lui a beaucoup remis , parce qu'il a beaucoup aimé?

SUR L ART D ÉTRïï HEUREUX.

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