DE LA MELANCOLIE
L'attendrissement se mêle à nos plaisirs dès qu'ils sont très vifs. La naissance d'un enfant, la convalescence d'un père, le retour d'un ami , humectent de pleurs notre paupière.La nature donne à la joie quelques-uns des signes de la tristesse ; il semble que nous destinant à éprouver tour-àtour ces deux genres d'émotions , elle ait voulu T-endre moins sensible le passage de l'un à l'autre.
Les souvenirs les plus chers sont ceux que l'attendrissement accompagne , ceux des jeux de l'enfance , des premières amours ,des périls qu'on n'a plus à craindre , et des fautes qu'on a su réparer. Lecteur, rappelez-vous l'instant le plus
heureux de votre vie; dans cet instant vous étiez attendri.
Mais il est deux sortes de mélancolie, ou plutôt il faudrait ne pas confondre les idées mélancoliques avec les idées sombres. L'attendrissement léger qui donne un nouveau charme aux plaisirs fugitifs , sera-t-il jamais inspiré par ces ouvrages lugubres qu'on a voulu mettre à la mode; par ces romans effrayans et ces drames bizarres , dans lesquels des personnages hideux représentent des scènes révoltantes? Eh quoi! cette grande figure hâve et décharnée qui s'enveloppe d'un linceul , c'est-là , selon vous , la mélancolie ? Détrompez-vous , les traits de la mélancolie sont ceux de l'innocence; de douces rêveries l'occupent ; elle a des larmes dans les yeux, et le sourire est sur ses lèvres.
Les hommes qui cherchent à rendre les tombeaux même plus sinistres, en attendant la nuit pour les visiter, en tourmentant leur imagination pour les peupler de fantômes, ces hommes ont une âme froide : s'ils étaient sensibles, auraient-ils besoin de tant d'efforts pour s'émouvoir?
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J'entrai l'année dernière * dans un des cimetières de Paris ; je vis beaucoup de monumens, dont je parcourus les touchantes inscriptions. Dans l'une, un père dit qu'il avait einqenfans, et que la tombe sur laquelle on lit ces mots renferme le dernier qui restait pour sa consolation. Dans une autre, un père et une mère disent que leur fille unique est morte , à l'âge de dix-sept ans, victime de leur faiblesse et de nos modes imprudentes. Ce séjour du repos et des pleurs, ces paroles écrites dans le lieu du silence, ces souvenirs qui font aimer ceux qui n'existent plus et ceux qui les regrettent , pénétraient mon âme d'une émotion qui n'était pas sans charme. A la vue des tombeaux , on pense bientôt à soimême. Je marquais ma place dans ces paisibles demeures; mon imagination me transportait aux jours que je ne verrai pas, et me faisait entendre quelques adieux de l'amitié prononcés sur ma tombe. Je m'éloignai trop tard ; une observation changea le cours de mes rêveries, et je n'em-
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portai qu'un sentiment douloureux. Je remarquai que beaucoup de tombes étaient érigées par des parens à leurs enfans, par des maris à leurs femmes, par des femmes à leurs époux , mais qu'il n'y en avait que deux élevées par des enfans à leurs pères.
On peut goûter quelquefois la mélancolie près des ruines et des tombeaux : mais l'habitude de voir des objets lugubres est dangereuse; elle émousse la sensibilité, elle oblige à chercher des émotions toujours plus fortes, et nourrit l'âme d'idées sombres qui ne s'allient point avec le bonheur. Ah! sans doute il est des malheureux qui, n'aspirant plus qu'à la mort , trouvent quelque soulagement dans un spectacle sinistre. Young, après avoir perdu sa fille unique, après avoir inutilement sollicité un peu de terre pour cette infortunée, après s'être vu réduit à l'enterrer lui-même, Young dut fuii" ses semblables, et ne plus aimer que la nuit, la solitude et les tombeaux. Ainsi quelques hommes sont condamnés par leurs revers à nourrir une éternelle et noire mélancolie; mais leurs froids imitateurs,
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cil voulant se singulariser, ne deviennent que des êtres fatigans et ridicules.
Je vois, avec douleur, consacrer des talens distingués à célébrer la mélancolie ; non celle qui sourit et donne au plaisir un charme plus doux ; mais celle qui naît des tombeaux , et nous abreuve de tristesse. Les scènes déchirantes et les tableaux lugubres ont, dans ce siècle, je ne sais quel attrait qui les fait rechercher avec avidité. Un homme, dont le génie doit rendre les erreurs séduisantes, s'est plu à considérer la religion chrétienne comme une source intarissable de mélancolie; c'est surtout quand elle s'offre à lui sous un aspect funèbre qu'elle exalte son âme.
Il peint cette religion , née dans les bois d'Horeb et de Sinaï, entourée d'une tristesse formidable , offrant à nos adorations un Dieu qui mourut pour les hommes. Il peint l'invasion des barbares, les persécutions des premiers fidèles, les cloîtres s'élevant de toutes parts, et la mélancolie s'acroissant encore par les règles imposées aux pieux cénobites.
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« Là, dit-il, des religieux bêchaient leurs tom- « beaux, à la lueur de la lune, dans les cime- « tières des cloîtres; ici ils n'avaient pour lit « qu'un cercueil. Plusieurs erraient sur les débris « de Mempbis et de Babylone , accompagnés par « des lions qu'ils avaient apprivoisés au son de la « harpe de David. Les uns se condamnaient à un «perpétuel silence; les autres repétaient dans « un éternel cantique, ou les soupirs de Job, « ouïes plaintes de Jérémie,ou les pénitencesdu a roi-prophète. Enfin les monastères étaient bâtis « dans les sites les plus sauvages : on les trouvait « dispersés sur les cimes du Liban , dans Tépaiscc seur des forets des Gaules, et sur les grèves « des mers britanniques. Oh! comme ils devaient « être tristes les tintemens de la cloche religieuse «qui, dans le calme des nuits, appelaient les a vestales aux veilles et aux prières, et se mêlaient « sous les voûtes du temple, aux derniers sons « des cantiques , et aux faibles bruissemens des « flots lointains ! Combien elles devaient être pro- « fondes les méditations du solitaire qui, à travers « les barreaux de sa fenêtre, rêvait à l'aspect de
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c( la mor, peiil-otrc agitée par l'orage! La tempête «sur les flots, le calme dans sa retraite! Des « hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asile « de la paix! L'infini de l'autre côté d'une cellule, « de même qu'il n'y a que la pierre du tombeau « entre l'éternité et la vie.... Toutes ces diverses « puissances du malheur, de la religion,des souve- « nirs, des mœurs , des scènes de la nature , se réu- « nirent pour faire du génie chrétien le génie « même de la mélancolie. » *
Eh quoi! des gémissemens sans fin, l'amour des déserts, l'espérance du tombeau, serait-ce là tout ce qu'une religion divine apporterait à l'homme sur la terre? Votre imagination s'égare et vous abuse. La religion des chrétiens n'est j)as triste, elle est sérieuse; moins brillante que l'ingénieux paganisme , elle est moins amie du plaisir , mais elle est plus favorable au bon heur.
Nos opinions ne sont pas seulement diffé-
* J'extrais ce morceau d'une lettre puMiro diins le Mcriiirc , il y a quelques aunécj.
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rentes, elles sont opposées. Une religion pure fait éclore les douces joies, la confiance et la sérénité ; c'est l'oubli des idées religieuses qui produit, avec le découragement, une vague tristesse, une sombre mélancolie.
Des tableaux lugubres, tracés avec enthousiasme , ne peuvent que grossir le nombre des hommes atrabilaires , las du monde et fatigués d'eux-mêmes. Si la religion inspirait un insatiable besoin de rêveries funèbres , loin d'être divine elle serait antisociale. Oh! peignez-la, plus active que le malheur, donnant un vêtement au pauvre, un lit au malade, une mère à l'orphelin, essuyant d'une main céleste les pleurs de l'innocence, et faisant verser au coupable des larmes consolantes. Qu'une pieuse reconnaissance environne ses modestes héros : Vincent de Paul , apôtre et martyr de la charité ; Jean Hennuyer *, dont le palais s'ouvrit aux protestans, quand des ordres impies commandaient leur massacre; et cette âme sublime, ce divin Féné-
* Évoque lie Lislcux.
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Ion qu'inspirait le génie même de la vertu. Voilà les hommes dont il faut multiplier les disciples, et s'il se peut les émules ; mais craignez de répandre sur la terro de mélancoliques et sombres erreurs : l'éloquence vous fut donnée pour un plus digne usage.