DE L,V MORT
Si nous formons le souhait de ne jamais mourir, souhait absurde que tout homme a laissé quelquefois échapper, les moralistes nous disent: Où serait le terme des dissensions et des haines? où se reposerait-il l'infortuné que poursuit l'injustice? Vains sophismes ! Si l'on accuse la nature de nous avoir soumis à la mort , on ne l'accuse pas moins de l'avoir rendue quelquefois désirable : au lieu de se montrer avare d'instans heureux , que n'épargnait-elle à la faible humanité , le dernier des maux et ceux qui le précèdent ? Il est , je crois , pour la justifier, des raisons plus solides. Lorsque , dans mes songes , réformant l'univers , je rends notre existence éternelle , mon imagination fait aisément dispa-
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raître les maux qui nous affligent ; mais elle est impuissante pour créer des plaisirs qui remplacent ceux que ne peut admettre cet ordre nouveau. Que la mort soit bannie du globe, il ne faut plus que des générations s'élèvent pour succédera d'autres générations. Les mêmes êtres couvrent à jamais la terre : plus d'amour, de tendresse paternelle, de piété filiale! Espérances flatteuses, souvenirs enchanteurs, voluptés enivrantes, vous avez disparu ; toutes les affections qui donnent un prix à la vie , doivent leur existence à la mort.
Nos préjugés la transforment en un spectre qu'accompagnent des songes effrayans. Ces sombres pensées que ce monde est un lieu d'exil, et qu'il fiiut sans cesse attacher ses regards sur la tombe; cette doctrine bizarre, sinistre, antisociale, fut imaginée par des fourbes qui, pour s'approprier la terre , en prêchaient le dédain. Le sage ne sacrifie point le don de l'existence , et c'est en apprenant à vivre qu'il s'instruit à mourir.
Il f;iut quelquefois envisager la mort pom- ju-
ger comment on soutiendra son approche ; mais renouvelons rarement un examen qui présente des idées sombres même aux meilleurs esprits. Une autre manière de songer au dernier moment offre les résultats utiles de la première , et n'a rien d'affligeant. Elle consiste à voir quelle influence la mort doit exercer sur la vie. Ce terme inconnu , mais j)rochain , doit rendre nos devoirs plus sacrés , nos affections plus tendres et nos plaisirs plus vifs. En voyant la rapidité du temps qui s'enfuit, le sage saisit les idées qui troublent les heures du vulgaire,pour ajouter aux charmes des siennes. Ainsi les disciples d'une ingénieuse philosophie plaçaient dans la salle du festin une tête de mort , sur laquelle ils effeuillaient des roses.
Ceux qui disent : la mort n'est rien , paraissent affecter du courage ; et cependant ils disent la vérité la plus simple. La mort est un instant impossible à mesurer, elle n'est pas encore ,ou elle n'est plus.
Sans doute les circonstances qui la précèdent peuvent être cruelles; et les morts promptes de-
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vraieiit, moins que les autres, nous couler des larmes. J'entends dire en gémissant: cet infortuné n'a souffert que trois jours. Que cet espace est long, quand la douleur en fait compter les minutes ! Ne mettons pas d'égoïsme dans nos plaintes, nous sentirons qu'un motif de consolation , c'est que l'être qu'on regrette n'ait pas vu la mort s'approcher , et qu'il l'ait reçue sans douleur.
Une telle fin est di£,ne d'envie, c'est le dernier bienfait du ciel. Ces mots dirigent vers vous ma pensée, ô mon père! Tous les fils reconnaissans disent qu'ils ont eu le meilleur des pères , mais à peine quelques amis complaisans répètent-ils avec eux une hyperbole commune ; et j'entends toutes les personnes qui connaissaient mon père en parler comme moi. Cette supériorité remarquable que le talent ou la force de caractère donne à quelques hommes, il l'obtenait par sa douceur et sa sérénité. Ces qualités avaient en lui quelque chose d'idéal , que l'imagination concevra difficilement , et que la langue ne peut exprimer. Quiconque pas-
sait un qiiart-d'heure avec lui gardait toujours son souvenir. Il ne vous avait ébloui ni par la vivacité de son esprit , ni par la variété de ses connaissances; mais en vous disant les choses les plus simples , il vous avait rendu meilleur. Pendant soixante-cinq ans il partagea les peines des autres, et ne leur en fit jamais. Un jour, éprouvant une fatigue inaccoutumée, il se coucha de bonne heure; et quelques momens après, s'endormit pour toujours. O mon père! je ne devrais pleurer que sur moi! Votre mort sans alarmes fut digne de votre vie , de cette vie si pure que, pour vous rendre heureux dans un monde nouveau, il suffit peut-être de vous laisser le souvenir de ce que vous avez été sur la terre!
Un fait recueilli par tous les médecins observateurs , c'est qu'il est rare que l'agonie de l'homme de bien soit violente. Peut-être même avons-nous de très fausses idées sur les momens qui terminent la vie. Le vulgaire , embrassant lesopinionsquil'effraient, croit que tous les tourmens accompagnent la dissolution de notre être
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physique. Il est plus probable au contraire qu'en louchant à l'éternel repos, on goûte des sensations analogues à celles d'un homme fatigué qui sent couler dans ses veines le calme et le sommeil. *
Ces sensations , il est vrai , n'appartiennent qu'aux derniers instans , et des maladies cruelles peuvent les précéder ; mais il semble que la nature ait toujours quelque moyen d'adoucir les maux qu'elle envoie. Parmi les maladies mortelles, celles qui sont aiguës sont rapides,
*« Lorsque l'âme conserve jusqu'à la fin ses forces dans « un assez haut degré , elle peut sans doute quelquefois « éprouver dans l'agonie des sentimens de douleur et d'an- « goisse que la cause de la mort peut produire , ou se livrer '( elle-même à des affections tristes et inquiètes. Mais cette « sorte d'agonie est la plus rare, et elle est toujours séparée « de la mort absolue par quelques instans qui peuvent être « heureux.
« Il me jjaraît très vraisemblable qu'en général , dans les « momens qui précèdent immédiatement la mort, lors- « qu'elle n'est pas subite, l'homme goûte un certain plaisir « à mourir. » Barthès , Nouveaux Élémens de la Science de l'homme.
Celles qui sont lentes sont, en général, peu douloureuses : elles laissent le temps de s'accoutumer à l'idée qu'il faut sortir de la vie; et souvent les hommes qui la perdent ainsi finissent au milieu des rêves d'une'philosophie mélancolique , bercés tantôt parla résignation, tantôt par l'espérance.
Un spectacle déchirant, et malheureusement trop commun dans la province où je suis né, est celui que présente une jeune personne atteinte d'une maladie de poitrine. L'ignorance absolue du danger peut accompagner la malade jusqu'à son dernier moment. On sait que l'hiver la verra périr ; on l'entend parler des projets qu'elle veut exécuter, avec ses compagnes, au retour de sa santé et du printemps. Le contraste de sa faiblesse et de ses espérances , de sa douce gaîtéet des approches de la mort, font saigner le cœur. Chacun gémit sur elle, excepté ellemême. La nature, pour s'absoudre de la faire mourir si jeune, lui donne la sécurité, l'endort sur la terre et ne l'éveille que dans le ciel.
Sans doute les douleurs physiques ne sont pas celles qui peuvent réjiandre le plus d'amer-
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tunie sur la mort ; et les sensations qu elle fait éprouver dépendent surtout des affections qui nous attachent à la terre. Méprisons ces êtres ambitieux qui s'écrient qu'ils allaient exécuter leurs vastes projets, que leurs instans eussent ensuite coulé paisibles et sereins. Toujours la mort les eût surpris se tourmentant à poursuivre des ombres. D'autres, moins insensés, gémissent parce qu'ils sont frappés au sein des plaisirs. Ils oubliaient la rapidité de ces heureuses chimères , ils ne savaient pas leur donner un charme plus vif, en se disant : nous les possédons pour un jour ! Mais , si l'on ne regrette ni projet ambitieux, ni plaisir frivole; si c'est pour ses enfans qu'on voudrait vivre encore ? Je n'essaie point de soutenir un vain système ; dans cette situation, la mort peut être affreuse. 11 est un â^e où l'on devrait ne pas mourir ! il commence quand on est père, et finit quand on n'est plus nécessaire à sa famille.
S'il faut la quitter avant cette époque, les consolations ressemblent aux remèdes qui pallient les maux des mourans sans pouvoir les
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guérir. Toutefois, ne faisons pas à la Providence cet outrage de croire qu'il existe une situation où l'homme de bien ne trouve plus d'adoucissement à ses peines. En quittant une vie qu'il voudrait conserver encore pour le bonheur des autres, il puise des forces dans la pensée qu'il doit donner l'exemple du courage, dans de pieuses espérances , et dans l'habitude de cette haute philosophie qui lui apprit à ne jamais lutter contre la destinée.
La mort a quelque chose de sinistre, quand elle vient, avant l'âge, détruire de tendres affections. Plus tard, elle est un acte aussi simple que les actes ordinaires de la vie. Hélas ! pour peu que nos jours se prolongent , nous voyons tomber autour de nous des êtres qui nous sont chers. Bientôt nous en conservons moins ici-bas qu'il n'en existe dans un autre univers. La fnmille est divisée : je serais peu surpris qu'il devînt indifférent au sage de rester avec les amis présens ou d'aller rejoindre les amis absens.
Aussi long-temps que nos enfans ont besoin
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d'un appui , nous ressemblons au voyageur chargé d'affaires d'une extrême importance; dès que nos soins leur sont devenus inutiles , nous ressemblons à celui qui peut marcher au hasard , et s'arrêter où le surprend le coucher du soleil. Je vois la seconde époque approcher pour moi ; si je l'atteins, je bénirai le ciel de m'avoir donné des années assez longues, et semées de si peu de douleurs.
Nous n'accusons point de faiblesse un homme qui part pour des contrées lointaines, s'il laisse voir dans ses adieux quelque attendrissement; doit-on exiger davantage de celui que la mort va conduire dans un monde inconnu? Je n'affecterai point un austère courage : mais , libre de la seule inquiétude déchirante, j'espère garder assez de tranquillité d'esprit pour faire sentir aux êtres que j'aime qu'il faut nous soumettre à des lois immuables , que la plainte serait inutile et le murmure injuste; qu'il faut, avec l'attendrissement léger de la résignation , nous embrasser et nous dire : Au revoir.
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