‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 27 sur 52 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'aurais atteint mon but, si cet Essai faisait penser que l'homme, en exerçant ses facultés, peut adoucir ses peines, multiplier ses plaisirs, et, par conséquent, se créer un art d'être heureux. Nulle opinion, je le sais, n'est plus contraire aux idées reçues parmi nous; les êtres moroses et les êtres frivoles sont d'accord, quand il faut l'attaquer : cette opinion leur paraît absurde, et les plus indulgens doutent de la bonne foi de celui qui l'énonce.

A de si graves, à de si doctes autorités, j'oserais en opposer d'autres. Depuis Socrate jusqu'à Franklin, je vois des philosophes qui tous ont jugé que l'homme peut diriger, perfectionner ses facultés , et s'instruire dans la science

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du bonheur. Quels hommes ont ainsi pensé? ceux qui forment l'éUte de l'espèce humaine. Chacun d'eux était-il environné d'heureuses circonstances qui dussent inspirer la même philosophie? Ils connurent toutes les situations de la vie ; et comme si la nature eût voulu , par de grands exemples , prouver que notre bonheur dépend de notre raison plus que des circonstances, Epictète vécut dans les fers et Marc- Aurèle sur le trône.

On rend hommage aux philosophes de la Grèce. Leur gloire est-elle fondée sur leur physique pleine d'erreurs, ou sur leur métaphysique souvent puérile? Non; ils ont mérité la vénération des siècles, en traçant des principes dont la pratique nous rendrait meilleurs et plus heureux. Quelles sciences estimait le divin Socrate? Une seule, celle qui peut nous apprendre à bien vivre. Qu'on ne dise point que je substitue une science à une autre science , que Socrate enseignait la morale, non cet art prétendu, ce vain art détre heureux. Chez les Grecs , la moiale avait un but parfaitement déterminé, et c'était

F.SSA l

iau bonheur que les sages conduisaient leurs disciples. Hommes illustres , dont nous dédaignons les maximes , mais dont nous révérons encore les noms, quel résultat nous avons obtenu du progrès des lumières! Nous parlons avec enthousiasme des sciences que vous jugiez frivoles, et nous traitons de chimérique la seule qui vous parût vraiment digne de l'homme.

Oh ! si Ton eût dit à ces philosophes qu'ils ne réformeraient pas le genre humain, qu'au lieu de rêver à la sagesse, au bonheur, ils devaient quitter des sujets si futiles, et consacrer leurs veilles à des sciences plus dignes de nous occuper, ne pensez-vous pas que la pitié les eût fait sourire , et que , s'ils eussent daigné répondre , ils auraient dit : Nos traités ne réformeront point le genre humain ; nous n'arracherons du cœur des méchans, ni l'orgueil, ni la cupidité, ni l'envie; mais n'aurons-nous pas la gloire d'affermir l'homme de bien dans sa carrière? Au milieu des orages, il sentira ses forces renaître, en voyant que nos âmes étaient d'accord avec la sienne. Quelque faible que soit l'in-

SUR l'art d'Être heureux. u3i

fluence des écrits , ne faites pas cet affront à riiumanité de croire que les nùtres , partout répandus , ne trouveront nulle part des hommes dignes d'en profiter. Peut-être enflammeront-ils d'un saint amour pour la vertu, quelques-uns de ceux qui les liront dans l'âge des résolutions généreuses. Peu de lecteurs pratiqueront notre doctrine dans toute son étendue, presque tous lui devront quelques principes salutaires. Il est possible que nous n'ayons jamais des disciples nombreux ; mais nous en aurons dans toutes les contrées et dans tous les siècles. Je me fais sans doute illusion, car je n'aperçois ni exagération, ni rêveries dans ce discours.

La science du bonheur est chimérique, si l'on veut qu'elle donne des charmes à toutes les situations où l'on peut être jeté par le sort. Mais au lieu de vouloir nous conduire au bonheur idéal, si l'on dissipe les erreurs qui voilent à nos yeux les vrais biens; si l'on nous apprend à réunir de faciles plaisirs, à rendre plus rapides les instans douloureux, on nous enseigne un art qu'il est possible de démontrer et de perfectionner.

Cet art paraît-il encore difficile? qu'on me nomme celui qui n'exige aucun effort. Penset-on qu'il ne peut être d'une utilité générale? vos habiles instituteurs cessent-ils d'enseigner l'éloquence, parce qu'ils ne forment pas autant d'orateurs qu'ils ont d'élèves ? Plus j'ai réfléchi sur l'art d'être heureux , plus j'ai reconnu qu'on pourrait l'assimiler aux autres arts. Toutefois il en diffère par son extrême importance; c'est d'après leurs rapports plus ou moins directs avec ce premier des arts, qu'on devrait juger le degré d'intérêt qu'ils méritent. Pour apprécier une science , une loi , une entreprise, une action, je ne connais d'autre moyen que d'observer leur influence sur le bonheur des hommes.

Si les leçons de morale ne laissent que des impressions fugitives, on le peut attribuer à deux causes principales: la faiblesse de notre nature, et la contagion de l'exemple. Mais il en est une autre qu'on doit attribuer à ceux qui nous enseignent la morale; c'est l'exagération de leur doctrine. Us élèvent sur des monts

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escarpés l'autel de la sagesse : eh! pourquoi tenterait-on, pour y parvenir, de pénibles efforts? A la tristesse des ministres, on juge assez que leur divinité n'est pas celle qui dispense les douces joies, l'oubli des peines et l'espérance.

Une des plus funestes erreurs est celle d'imaginer qu'il est utile d'exagérer la morale. C'est ainsi qu'on excite la répugnance pour les préceptes donnés au nom de la sagesse. A l'époque où les hommes jugent par eux-mêmes, reconnaissant qu'ils ont été trompés sur quelques points, impatiens de secouer un joug qui leur pèse, ils rejettent, avec des préjugés ridicules, les plus sages principes. Pour être écoutés , soyons vrais : présentons avec force les maux que l'homme, en abusant de ses facultés, appelle sur sa courte carrière; mais disons, avec une égale franchise , qu'il commet ime faute , s'il refuse ou néglige de tirer de ses facultés autant de parti qu'il est possible pour embellir sa vie.

Morale est un mot qu'on a trop souvent employé pour propager des principes exagérés et

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