‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 3 sur 52 · VUES GENERALES · texte numérisé non relu

VUES GENERALES

L'homme est né pour être heureux : ses désirs, la sagesse du Créateur m'offrent les preuves de cette assertion; et, cependant, de toutes parts des cris s'élèvent contre la destinée! Nous gémissons environnés de richesses dont nous ne connaissons ni le prix , ni l'usage ; semblables au voyageur qui souffre entouré de végétaux précieux, dont la vertu, qu'il ignore, ranimerait ses forces défaillantes.

Qu'ai-je vu en entrant dans le monde? Des hommes qui ne croient plus au bonheur. J'ai-

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lais, avec toutes les illusions de la jeunesse, vers ceux dont les paroles , les actions annonçaient un cœur droit. En les interrogeant sur les movens d'être heureux , je fis sourire les uns avec dédain , les autres avec amertume. Persuadés que les plaisirs de l'existence ne dédommagent pas de ses peines, ils considéraient la vie avec une sorte de résignation ; et , parce qu'ils étaient découragés, ils se disaient détrompés.

Alors, je voulus connaître ces hommes dont l'éclat et l'agitation éblouissaient la multitude. J'approchai d'eux, quelques-uns dissimulaient peu leurs principes. Le vil égoïsme rétrécissait leur âme, une ambition sans fin la tourmentait; en voyant leur sort, je fus consolé d'avoir entendu leurs maximes.

Las du spectacle qui m'environnait, j'eus recours aux plus austères moralistes. Ils me représentèrent le monde comme une vallée mystérieuse et mélancolique , où l'homme passe en ffémissant pour se rendre au tombeau. Leur doctrine m'inspira la tristesse et l'effroi ; mais

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je me rassurai , et je leur dis : Non , je ne croirai point qu'il veuille notre malheur, celui qui place la volupté dans une âme tranquille et pure; celui qui forme nos cœurs pour goûter les chastes amours et la sainte amitié; celui qui nous donne l'innocence avant que nous puissions pratiquer la vertu, et qui nous offre le repentir après que nous avons commis des fautes.

T'avais confondu la sagesse avec la sombre austérité, je fus bientôt près de l'excès contraire. Je vis des hommes, légers par caractère, insoucians par système, dédaigner les erreurs communes pour y substituer de plus douces folies. Je leur demandai le bonheur; sans me comprendre, ils m'offrirent des plaisirs. Heureux encore s'ils en écartaient les dangers; et si, moins prodigues de la vie, ils n'avaient en peu de jours dissipé des années.

Je fus enfin éclairé par tant de fautes et d'erreurs; et, chaque jour, mes réflexions m'affermirent dans la route nouvelle où je portai mes pas. Comment les hommes qui nous entourent s'occuperaient-ils du bonheur? Si j'en crois ceux

qui tolèrent qu'on admette son existence, il est l'ouvrage de l'imagination; et souvent, pour le détruire, il suffirait de raisonner.

Apprenons à le distinguer du plaisir. Celui-ci léger, rapide, a besoin de prendre des formes aussi variées que nos caprices; son plus grand charme est dans sa nouveauté ; l'objet qui le fait naître un jour, le lendemain cesse de plaire. Le bonheurn'estpointune sensation fugitive; c'estun sentiment si doux de l'existence, que, plus nous l'éprouvons, plus nous souhaitons de prolonger sa durée. Mais encore, le raisonnement ne détruit pas même les plaisirs. Qu'ils soient exempts de dangers, la réflexion les prolonge, et les fait paraître plus vifs ; sans elle on les effleure, on ne sait point en jouir. Observez ces épicuriens que l'amitié réunit, et dont la seule étude est de multiplier les instans heureux dans la vie. Par quelles discussions ingénieuses ils se pénètrent des charmes de leur situation! avec quelle finesse ils analysent leurs plaisirs pour mieux les goûter! avec quel art tantôt ils éloignent l'image du passé et celle de l'avenir, afin que rien ne puisse les

SI! Il l'/VRT d/'TKI-. HKUREUX. ^)

distraire, et tantôt ils appellent les souvenirs et les espérances, pour embellir encore le présenti

Contre l'opinion générale, je pense que le plus sûr moyen pour être heureux est de beaucoup réfléchir. Les premières réflexions dissipent, il est vrai, le charme que la jeunesse répandait sur Fa vie; elles nous font apercevoir des plaisirs moins durables^ des peines plus nombreuses. Alors, les hommes se découragent; ils végètent dans cette situation affligeante. Continuons de réfléchir, et les objets changeront de face une seconde fois à nos yeux : les maux qui nous paraissent redoutables , s'offriront sous un aspect moins effrayant; et des plaisirs passagers recevront un nouvel attrait de leur analogie avec notre faiblesse.

On se trompe en croyant que l'art sur lequel j'écris ne fut jamais enseigné : il le fut par des maîtres célèbres. Lorsqu'on veut réveiller dans son âme de grands souvenirs , de douces émotions, c'est vers la Grèce qu'il faut diriger sa pensée. Terre classique des arts et de la philosophie, elle a produit tout ce qui peut enflammer

rimagination des hommes; c'est là que les vertus et la beauté , la gloire et les plaisirs ont eu des autels. Au milieu d'un peuple d'artistes, de poètes et d'orateurs , dont l'existence immortalisa l'heureuse Athènes , on distingue ces philosophes qu'inspirait l'amour de leurs semblables. Ils enseignaient la science du bonheur; et le plus éclairé d'entre eux fut peut-être celui qui promit des leçons sur la volupté , mais qui bientôt apprit à ses disciples, accourus en foule, que la plus douce volupté est le fruit de la plus haute sagesse.

Parmi nous on réfléchit si peu sur l'art d'être heureux, qu'on s'étonnera d'entendre dire qu'il pourrait être assimilé à tous les autres arts. Il n'est pas cependant de vérité plus simple. Pour réussir parfaitement dans cet art, il faudrait, comme dans tous les autres, des dispositions, des circonstances favorables, et l'étude assidue des préceptes.

L'influence des dispositions naturelles est surtout remarquable dans les individus dont le caratère est très prononcé. Quelques hommes sont

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doués (l'une telle fermeté, que le malheur ne peut les ébranler. Il glisse, pour ainsi dire, sur leurs âmes stoïques, et le choc des évènemens contre eux, leur fait peut-être éprouver une sorte de volupté, en leur donnant le sentiment de leur force et de leur indépendance. Plus souvent , on voit des hommes dont l'imagination mobile échappe aux idées tristes; oubliant sans regret, espérant sans effort, toujours légers, frivoles, ils éloignent le malheur par l'insouciance et la gaîté. Enfin, l'organisation la plus avantageuse, l'organisation parfaite donne à-la-fois une très grande force pour résister aux peines de la vie , et la sensibilité qui fait jouir avec ardeur du plaisir.*

* Je crains qu'en parcourant cet Essai , on ne m'accuse quelquefois de vouloir des choses contradictoires. Une sévère analyse démontrerait que tout ce que je demande est très conciliable. .Te ne suis ni métaphysicien, ni physiologiste; j'épargnerai donc l'appareil scientifique à mes lecteurs. Mais lorsque je dis , par exemple, (jue l'organisation parfaite réunit deux qualités en apparence incompatibles, beaucoup de force et beaucoup de sensibilité, je ne parle point d'une organisation cliimérique. Un physiologiste nous dirait que le tempérament

Est-il besoin de montrer quels secours les circonstances peuvent offrir à notre faiblesse? C'est commencer la vie sous d'heureux auspices , que d'avoir des parens éclairés et tendres , dont les soins dirigent nos premiers pas, adoucissent nos premières peines, et déposent dans nos cœurs le germe des affections qui doivent , en se développant, servir un jour à notre félicité. C'est continuer d'être favorisé par le sort, que de trouver dans sa jeunesse des amis laborieux et sages ; d'obtenir l'affection d'une femme dont les goûts soient simples , le caractère facile et la raison solide ; de voir ensuite ses enfans répondre aux soins qu'on leur donne; de posséder une fortune médiocre, d'exister sous un gouvernement tranquille, et d'arriver à la vieillesse sans survivre aux êtres qu'on chérit.

Mais quelle situation dispense de cultiver la philosophie? Il est des hommes pour lesquels le

qui réunit ces avantages , est le bilieux-sanguin ; il poiurait ajouter que ce tempérament est le plus commun chez les Français.

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sort a tout tait , excepté de leur apprendre à jouir de ses dons. Alors même qu'il nous prodiguerait de nombreux avantages, les préceptes seraient encore nécessaires pour nous enseigner l'art de prolonger les instans dont nous pourrions jouir, de goûter tous leurs charmes, de les rendre plus vifs. Les dispositions , les circonstances heureuses nous sont-elles refusées? Loin de perdre leur utilité, les préceptes acquièrent une nouvelle importance. Ils deviennent essentiels pour corriger nos défauts, pour nous aidera traverser les circonstances difficiles. Mais on s'écrie : Les préceptes sont vains! dans une situation tranquille, vous les étalez avec pompe; un revers vous les fait oublier. Au ton tranchant avec lequel on décide que l'étude de la sagesse est inutile, il semble que les êtres frivoles qui nous entourent aient à regretter de lui avoir consacré des années.

Le voyageur s'égare quelquefois, après avoir demandé vers quel point de l'horizon il doit diriger ses regards et ses pas. Insensés ! vous concluez de ses erreurs qu'il est inutile de coii-

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naître la route, et qu'il faut marcher au hasard.

Notre bonheur^ a-t-on dit , dépend des évtnemens et de notre caractère. Nous ne pouvons rien sur les évènemens , et nous ne pouvons presque rien sur notre caractère ; il s'ensuit que nous pouvons très peu de chose pour notre bonheur. Ah! connaissons nos forces , et ne prenons point de funestes erreurs pour d'affligeantes vérités.

Nous avons de l'influence sur les évènemens, en les évitant par le courage et l'adresse; surtout parla modération, douce et constante prévoyance du sage. Nous avons sur eux ensuite une influence non moins réelle , par la manière dont nous les considérons. Tel coup du sort dont je suis accablé , effleure le sage qui se dit : Comment juger l'incertain avenir? de mes revers naîtront peut-être mes jours les plus heureux. Enfin nous exerçons de l'influence sur les évènemens, si nous savons sortir des situations pénibles. C'est ce que nous saurons d'autant mieux que nous aurons plus de cette force d'âme qui conserve à l'esprit toute sa liberté, et de cette vivacité d'imagination qui distrait d(^s plaisirs

SUR 1. AUT U l'.TRi: HKUREUX. I l

j3assés, tant qu'il en existe qu'on peut goûter encore.

Notre caractère n'est pas uniquement le résultat de notre organisation ; il est aussi formé par toutes les impressions que nous avons reçues , par toutes les réflexions que nous avons faites. Cette prodigieuse variété de caractères qu'on observe chez un peuple civilisé, est tellement l'effet de ses institutions que , dans les contrées agrestes et pauvres , où les hommes ont à peu près le même genre de vie , l'uniformité des mœurs est égale à la monotonie des occupations. Tous ces caractères bizarres et misérables, qui doivent exciter le mépris ou la pitié, sont des caractères factices. Je vois des hommes dont la manière d'être est en opposition constante avec celle que le bonheur demande. Qu'on leur parle de plaisirs, ils ont tout vu , tout épuisé ; ils semblent avoir vécu des siècles. Éprouvent-ils un revers? à leurs gémissemens, on dirait qu'ils commencent de vivre, et qu'ils n'ont pu prévoir encore que le malheur les atteindrait. La nature ne donne ni ces dégoûts prématurés, ni cette

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honteuse et triste lâcheté. Que l'éducation nous éclaire , qu'elle nous fasse apprécier les biens et les maux de la vie , qu'elle rende notre âme plus forte et notre imagination plus riante, nous serons ce que nous devons être : vieillards dans les revers , toujours enfans dans les plaisirs.

Certes, on a peu d'influence sur son caractère, quand on prend peu de soin pour le former. Je pourrais invoquer de nouveau les philosophes de la Grèce; leur exemple nous apprendrait à quel point un long exercice de notre raison peut affermir et modifier notre âme.Ce principe, qu'un homme a peu d'influence sur son caractère, renferme une trop facile excuse pour n'être pas favorablement reçu parmi nous; mais pensez- vous qu'à l'école de Zenon il eût été bien accueilli ?

Autant la véritable philosophie, la philosophie qui consiste à se perfectionner, était révérée des anciens , autant elle est dédaignée des modernes. Cependant , on voit encore apparaître au milieu d'eux quelques-uns de ces hommes que la nature destine à présenter le modèle de la beauté morale ; comme il est des chefs-d'œuvre qui, de

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siècle en siècle , perpétuent parmi les artistes le modèle de la beauté physique : tel fut Benjamin Franklin, l'honneur du Nouveau-Monde. J'ai relu souvent les pages où il expose son projet d'atteindre à la perfection morale. Il indique le moyen qu'il employait; puis il ajoute, avec une simplicité touchante : « Quoique je ne sois point arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir, et que j'en sois même resté bien loin, mes efforts m'ont rendu meilleur et plus heureux que je n'aurais été, si je n'avais formé cette entreprise. Comme celui qui cherche à se faire une écriture parfaite, en imitant une exemple gravée , sans atteindre jamais à la correction du modèle , rend cependant sa main plus sûre et son écriture passable. Il peut être utile à mes descendans de savoir que c'est à ce petit artifice , et à l'aide de Dieu , que leur ancêtre a du le bonheur constant de sa vie , jusqu'à sa soixante-dix-neuvième année , pendant laquelle ceci est écrit. Les revers qui peuvent troubler le reste de ses jours sont entre les mains de la Providence ; mais, s'ils ar-

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« rivent, le souvenir de son boniieur passé doit a l'aider à les supporter avec résignation. »*

L'homme peut agir sur lui-même et sur les évènemens; il est donc un art d'être heureux. Quoique cet art n'ait pas une place dans nos encyclopédies, je ne le crois pas moins digne de nos recherches.

Mais comment donner des principes certains , malgré la diversité des goûts, des esprits et des caractères? N'oublions pas une distinction importante. Il existe autant de plaisirs que de sensations agréables ; un seul état de l'âme mérite qu'on le désigne par le nom de bonheur. Ainsi l'on peut admettre une très grande variété d'opinions raisonnables sur le choix des plaisirs : deux hommes suivent la même route, ils vont au même but , quoique , dans le voyage , l'un se plaise à considérer les points de vue champêtres, et rians , et que l'autre arrête ses regards sur les sites sauvages et pittoresques. Les plaisirs varient pour s'approprier aux divers caractères , aux

* fie (If B, Frard/in.

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tlifférens degrés de fortune et d'esprit; mais il est des biens essentiels : Tobjet de nos recherches sera de les connaître , et d'apprendre à les acquérir. La nature agit comme une bonne mère ; celle-ci , laissant en liberté l'enfant qu'elle aime, lui permet de choisir parmi les jeux innocens de son âge ceux qui l'amuseront; mais, quand il faut assurer son bonheur, elle ne l'abandonne plus à son inexpérience ; elle lui parle avec autorité, le guide et le soutient sur la route dont les bords sont gardés par la douleur, la honte et les regrets.

Fidèle à la vérité, je reconnais que les discours, les livres ont une faible influence. Une phrase change-t-elle une habitude? L'éducation seule pourrait conduire les hommes au bonheur ; encore, toute sa puissance serait-elle nécessaire : l'expérience des autres rarement nous suffit ; nous voulons, à nos périls, voir et juger par nousmêmes.*

L'éducation telle qu'on peut la concevoir, l'éducation féconde en grands résultats , n'existerait que dans une contrée

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Quelques personnes demanderont peut-être si celui qui veut enseigner l'art d'être heureux , a su jouir constamment du bonheur. Doué d'un peu de philosophie , servi par des circonstances favorables, j'ai trouvé jusqu'à présent dans la vie beaucoup plus de plaisirs que de peines. Mais qui peut espérer la félicité sans mélange? J'ai connu, je l'avoue, les inquiétudes et les regrets, j'ai quelquefois oublié mes principes; et je ressemble au pilote qui donne des leçons de son art après plus d'un naufrage.

où les leçons du père de famille, celles des institutions publiques, celles du monde conduiraient l'homme au même but.

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